« Club des 5, revisité ! »
Au Théâtre des Galeries, cinq paumés magnifiques cherchent la clé du bonheur. Une comédie qui pique, qui griffe, en blessant parfois.
La foule sentimentale attend. Le cœur battant. En cause, le titre : C’est pas facile d’être heureux quand on va mal. Le Molière de la meilleure comédie est amplement mérité pour cette petite bombe piquante-amère, voire carrément acide. Piquante comme les hérissons : on les aime pourtant, pour leur frimousse gourmande, pour la biodiversité et pour leur utilité dans nos jardins.
L’histoire parisienne imaginée par Rudy Milstein se voit transposée à Bruxelles. La preuve ? Le guichet de Bozar, le métro, une librairie, des apparts sans meubles, un cabaret plutôt glauque, un cabinet de psy version Sigmund… Le décor est planté, ou plutôt démultiplié ! Car cette mosaïque de lieux où s’égarent les cinq personnages désenchantés donne le tournis. À peine a-t-on pris ses marques que l’on change d’adresse, de duo, de préoccupation, de catastrophe intime. Du rythme, de la mécanique… infernale ! Les scènes s’enchaînent à toute allure, dans un ballet de rencontres, de ruptures et de répliques qui ne laissent guère le temps de reprendre son souffle.
Le spectateur s’installe à peine que les personnages s’activent déjà, invitant le public à participer à un karaoké. Maxime mène le jeu. Sommes-nous dans un rêve ou dans le sas d’entrée d’une descente aux enfers ? La salle a gardé ses lumières et chante. Une mère photographie sa fille de quinze ans, micro en main, sur scène. On se croirait presque dans l’un de ces spectacles immersifs où paillettes lumineuses et musique viennent combler un public en mal de poésie.
Cette mise en bouche est une friandise. Un véritable produit d’appel avant les jets de vitriol qui vont suivre. Car sous les miroitements, la sauce contemporaine va vous brûler le gosier !
Nous voici chez Nora et Jonathan, son mari psy. Le couple est au bord de la rupture, malgré les rendez-vous hebdomadaires du mercredi, divan-lit conjugal au programme. Et soudain, Nora hurle une dizaine de fois : « J’te kiffe ! » Mais non, nous avons bien entendu : « J’te quitte ! » Toute la nuance est là. Dans cette crise qui n’a plus rien de feutré, elle choisit le départ, séance tenante. Des années de vie commune passent à la trappe, sans préavis ni service après-vente.
Juste avant, une citation de la pièce itinérante de l’été belge, Un monde idéal, a fait irruption : « Si tu pouvais changer le monde, le ferais-tu ? » On parle d’Hitler. On a omis Pasteur et son vaccin ! Habile façon de planter le décor philosophique… et de choisir ses figures historiques.
Derrière les invectives épicées, les dérapages et les petites lâchetés, une question se profile : que faisons-nous de nos vies ? Et de notre désir de bonheur ? Le texte du peuple élu ne répond pas.
Pas de portes qui claquent ici. Nos cinq personnages ressemblent à de grands brûlés de l’existence, chacun traînant sa marmite cabossée, son manque, son rêve évanoui. Les scènes sautent d’un lieu à l’autre, dans un rythme de sauve-qui-peut. Tout le monde court après quelque chose : l’amour, la reconnaissance, la réussite, un peu de paix, une raison de se lever le matin. Le mal dont on tait le nom, sauf sur scène, rend mal à l’aise.
Puis, arrêt sur porte. Le clou du spectacle ! Une porte, une clé oubliée, et l’audace de renouer avec le paradis perdu. Les mots magiques libéreront-ils de la souricière infernale ? Faut-il chercher la sortie chez Alice au pays des merveilles ? Vous en jugerez. Tout est peut-être une question de clé. Celle de l’autre, ou celle que nous avons égarée en chemin ?
Et comme ils s’agitent, ces cinq formidables paumés ! Ils en bavent, frénétiquement, et la salle est secouée de rire. La révolte tient parfois dans un verre d’eau. Les grands discours se dégonflent, les certitudes prennent l’eau, les egos s’entrechoquent. On rit, mais on serre aussi les dents. On se dit qu’à force de tourner en rond, ils finiront bien par respirer. Et l’on suit, le cœur serré, ces comédiens iconoclastes qui font de nos misères épinglées un feu d’artifice théâtral.
Rudy Milstein possède un permis de rire presque universel. L’autodérision est son carburant, l’humour noir son terrain de jeu, la férocité son instrument de précision. Rien ou presque n’échappe à sa chirurgie : la médiocrité et la routine de la vie à deux, la tentation séparatiste, l’annonce de la maladie grave, les galipettes sentimentales des amours gays, le parfait pervers narcissique en action, les rêves professionnels qui se dégonflent, le psy incompétent… le syndrome des mères. Pire, les collabos de 1940 et la Shoah. Le spectateur rit, souvent avec ce petit temps de retard qui trahit la gêne avant le rire.
Peut-on rire de tout ? La pièce s’y risque, sans demander la permission. Le rire n’efface ni la gravité ni la cruauté du monde. Mais qui déshabille qui ? L’humour met-il les travers à nu, ou déshabille-t-il aussi nos peurs, nos indignations, nos certitudes ?
Heureusement, la musique résiste ! Elle fend le champ de bataille et nous restitue les couleurs de la vie. Elle rassemble ce que les mots séparent, ouvre une fenêtre là où les personnages s’enferment. Dans cette course effrénée au bonheur, elle rassure. Quelque velours dans le vacarme. Merci, Laurent Beumier.
La mise en scène de Sandra Raco épouse cette agitation permanente. La scénographie, pensée comme un mouvement continu, permet aux lieux de se succéder sans casser l’élan. Les lumières de Sébastien Mercial accompagnent les changements d’atmosphère de cette partition trépidante où les existences éparpillées dansent leur ballet de névroses. Les personnages ne sont jamais tout à fait des caricatures, même quand ils frôlent le ridicule.
Spectaculaire, donc, ce spectacle qui dérange, qui pique, qui bouscule ! Une comédie qui nous renvoie à nos propres contradictions, à nos petites lâchetés, à nos attentes démesurées. Foin de la métaphysique des corps et des esprits ! Et si nous commencions par faire une pause, reprendre notre souffle, poser sur nous-mêmes et sur les autres un regard moins sévère ? Prouve que tu existes…
La distribution joue haut et sans filet : Jean-François Breuer, Séverine De Witte, Laure Godisiabois, Quentin Minon et Stéphane Pirard. Cinq interprètes éblouissants, au diapason de ce texte baroque qui exige vitesse, précision, abandon et une sacrée dose de culot. Résolument, ils font feu de tout bois !
Parfois, il suffit de rire ensemble en cherchant la sortie.
Heu-reux. En deux syllabes.
Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres
https://www.trg.be/c-est-pas-facile-d-etre-heureux-quand-on-va-mal




Quatrième année. Après les succès de La Guerre des boutons – Made in Belgium, La Belle et la Bête et Alice au pays des merveilles au Château de Rixensart, le nouveau spectacle de Damien De Dobbeleer, librement inspiré de l’œuvre de Victor Hugo, devient un conte moderne, plein de fosses et bosses, à la fois édifiant et moqueur. Une distribution pleine d’allant y croise quelques sillages inattendus d’humour belgo-belge plutôt rafraîchissant. Et bien sûr, quelques flambées d’anachronismes. Certains tableaux s’inscrivent même dans l’esprit des œuvres satiriques de James Ensor.



























A bons entendeurs, salut! Le village lui-même voyage à travers le monde. Ne se retrouve-t-on pas soudain carrément chez les Indiens d’Amérique, à voir le costume de la chef de village ? Clin d’œil du jeune Thierry Debroux à Kipling voyageur qui lui aussi parcourut, étant jeune homme, les terres d’Amérique?
Baloo joué par Emmanuel Dell'erba séduit par son entrain et sa … légèreté. Très farceur et transposé dans un mode plutôt comique, Kaa (Philippe Taskin) semble avoir été créé avec jubilation par l’adaptateur du récit, qui n’a vraiment que faire de l’anathème jeté sur son engeance. Réhabilité comme un serpent sympathique, il ne lui manque que les bras pour qu’on l’aime vraiment. Le duo de mauvais bougres est maléfique à souhait, c’est Pierre Bodson pour Shere Kahn et Fabian Finkels – who else ? - pour le jeune loup aux dents longues. Le narrateur, Gaëtan Wenders donne la réplique à Madame Christine (Anne-Marie Cappeliez).
Bérénice est une femme parfaite, comme dans American Beauty. Elle fait tout, contrôle tout, jusqu’au moindre brin d’herbe du gazon, jusqu’au nombre de pommes du pommier qui trône dans son paradis sur terre. Mais elle se meurt aux côtés de son professeur de mari, qui ne rêve qu’à ses palmes académiques. Sauf que, lorsque son mec, met les bouts avec une jeune et ravissante monture pour ses ébats amoureux, elle s’écroule d’abord, et croque ensuite avec délices, question de se relever, la pomme de la vengeance. Plus la violence est dissimulée, plus elle la galvanise. Elle perd tout principe moral, toute notion de civilisation et renoue dans un crescendo renversant, avec la sauvagerie originelle. Là est la fable. Le rire salvateur est au rendez-vous, il fuse à chaque ligne du monologue. Le jeu théâtral et la mise en scène sont succulents. On ressort rincé et rafraîchi par ce déluge de fantasmes qui déboulent sur scène et dans le texte, au rythme d’une révolution cosmique. Bousculant tous les codes, retournant toutes les médailles, faisant feu de la moindre convention, l’écriture est incisive et tranchante. Le texte se dévide, implacable. La mise en scène des frustrations et des désillusions sonne on ne peut plus juste …et la vengeance sophiste sur l’estrade sera caricaturale. Une fausse justice fait écho à une cause désespérée !







