Statistiques google analytics du réseau arts et lettres: 8 403 746 pages vues depuis Le 10 octobre 2009

anticipation (3)

administrateur théâtres

Big Mother, « la Chose » reviendra-t-elle?

Spectacles

 Au théâtre Le Public

La satire… n’est plus matière à rire

« Ils disent parler au nom du peuple mais s’en prennent aux piliers mêmes de la démocratie. Surtout, ils s’attaquent à tout ce qui pourrait les freiner : juges, médias, institutions internationales, universités… »
— Le Monde

Dans son thriller politique, Mélody Mourey confie être inquiète face au futur. « …Parce que je suis réaliste, mais je crois à notre capacité à changer les choses. »

Heureusement, le théâtre est là pour sensibiliser le public aux réalités que nous vivons déjà et aux enjeux qui nous attendent.

BIG MOTHER se joue actuellement au Théâtre Le Public et sera, on l’espère, prolongé la saison prochaine. Ce n’est pas un hasard. Rarement une satire politique aura frappé avec une telle puissance.

Rire de bon cœur de nos travers ? Non, dans cette pièce, on les voit se refermer sur nous comme un piège.

Toutes griffes dehors, cette œuvre brillante alerte, accuse et secoue le spectateur. Elle le met face à ce qu’il subodorait, sans vouloir vraiment y croire : plus rien n’est écrit dans la pierre, notre monde est devenu un lieu où la vérité est une matière volatile et malléable, où l’information se fabrique, où la surveillance se fait …consentie et où nos libertés s’érodent avec notre propre assentiment.

Nous les artistes anonymes
De la sculpture ou de la rime
Tenterons de vous la transcrire
Pour les siècles à venir
Il est venu le temps des cathédrales
Le monde est entré
Dans un nouveau millénaire

Rarement un spectacle aura laissé une salle dans un tel état d’épuisement nerveux. Pendant une heure et quarante, sans entracte, Big Mother ne nous accorde pas une seconde de répit. Les personnages courent, s’agitent, enquêtent, s’affrontent, s’effondrent. Les vérités éclatent avant d’être aussitôt ensevelies sous d’autres récits. Le spectacle, d’une densité à couper le souffle, hurle ses vérités à travers des personnages à bout de nerfs, dans un rythme dont on sort submergé et épuisé.

Oui. La violence épuise. Mais si j’avais encore mes grands élèves en charge, j’y courrais avec eux pour en débattre ensuite, comme nous le faisions jadis après An Inconvenient Truth ou All the President’s Men. Ils adoreraient la scénographie tournoyante d’écrans qui, intrus décrits par George Orwell, sont devenus dans notre XXI siècle une compagnie plus qu’utile : indispensable quoique parfois délétère. Ces hublots quadrangulaires, en mode cinéma ou en plans fixes, dessinent les multiples lieux de l’action. En outre, ils permettent une saisissante simultanéité des scènes, composant, paradoxe suprême, un ensemble presque esthétique. Déjà une supercherie. Car ce qui est beau finit souvent par ne plus nous inquiéter.

La musique, digne d’un thriller, accompagne le tout dans des couleurs de délire incandescent.

Autour de cette machinerie fascinante, les six acteurs accomplissent une véritable prouesse. En scène, un merveilleux sextuor : Itsik Elbaz, Salomé Crickx, Tiphanie Lefrançois, Jérémie Petrus, Laurence Oltuski et Nabil Missoumi. Tous jouent « la Chose » avec une conviction et un talent effréné, une précision et une énergie qui forcent l’admiration. Leur impressionnante galerie de personnages se déroule avec une virtuosité sidérante dans des Méta-morphoses nous offrant un miroir implacable de notre monde.

Un livre, on le referme pour reprendre une pause. Ici, impossible. Ce spectacle vous tient dans ses griffes.

On y retrouve, bien sûr, ce vieux principe qui accompagnait nos jeunes années : « Le poète a dit la vérité. Il doit être exécuté. » Et si ça s’appliquait maintenant aux journalistes ? Quelle engeance dangereuse clament tous nos néotyrans. Néanmoins, une banderole édifiante flotte sur le plateau « You can kill journalists but you can’t kill the truth ! » Une étincelle d’espoir.

Mais aujourd’hui, la machine infernale est plus perverse que jamais. Pour installer une dictature, nul besoin d’exécuter le poète. Il suffit de nous noyer sous un déluge d’informations. De rendre toute certitude impossible, d’annuler nos outils de vérification. De faire en sorte que plus personne ne sache distinguer le vrai du faux, du vraisemblable, du filtré, du fabriqué, du sur-mesure.

Dans Big Mother, Mélody Mourey pousse cette logique jusqu’à son terme avec un concept glaçant : la Totale Démocratie. Une démocratie qui promet avec un large sourire davantage de participation citoyenne grâce au Big Data… …mais qui organise, en réalité, notre consentement.

Nous croyons choisir. Nous sommes choisis.

Nous croyons décider. Nous sommes guidés.

Nous croyons être informés. Nous sommes profilés.

Nous croyons exercer notre liberté. Nous alimentons les algorithmes qui finiront par penser à notre place.

Sous les dehors rassurants d’une BIG MOTHER qui ne nous voudrait que du bien, nos perceptions s’émoussent. Nos indignations s’endorment. Notre vigilance s’efface. Et la réalité finit par nous échapper. Le plus glaçant n’est pas que quelqu’un nous surveille. Le plus glaçant est que nous ayons fini par offrir nous-mêmes toutes les clés… pour nous atteindre. La manipulation atteint alors son apogée alors que la démocratie représentative se meurt sous nos yeux, puisque notre regard est ailleurs.

Même la liberté perd son essence sacrée pour devenir une illusion soigneusement entretenue. Et où est donc passée la lumière ? Nous voilà prisonniers de la noire caverne. Platon en perdrait son grec !

De fait, notre monde est ainsi devenu pire que celui d’Orwell. Et nous découvrons que celui d’Huxley lui prête désormais main-forte. Le premier imaginait une dictature de la peur. Le second est une dictature du confort. Ainsi nous en venons à réussir l’impensable : faire cohabiter les deux.
…Il est venu le temps des cathédrales
Le monde est entré
Dans un nouveau millénaire

Alors, chers étudiants de mes jeunes années… Vous êtes aujourd’hui de jeunes parents. Vous souvenez-vous encore du Meilleur des mondes ? Vous souvenez-vous de 1984 ? Nous les lisions comme des romans d’anticipation, en forme d’avertissements nous conjurant d’être attentifs à toute tentation totalitaire. Cette pièce Big Mother (2023) sonne l’alarme. Et qui sait, le tocsin. Face à cette « Chose », il y a urgence citoyenne.

Et bravo à ces six artistes qui donnent tout : la voix, le corps, le souffle, l’intelligence, le rythme. Ils portent cette fable noire avec une générosité et une intensité rares. Car au-delà du thriller, de l’urgence, de l’effroi, de la violence, resurgit une vieille vérité. Celle que formulait déjà La Boétie : « C’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix d’être serf ou d’être libre, quitte la liberté et prend le joug. »

 Vous noterez que la véritable question que pose Big Mother n’est pas : Qui nous manipule ? Elle est infiniment plus dérangeante : Pourquoi acceptons-nous si volontiers de l’être ?

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

De : Mélody Mourey

– Mise en scène : Mélody Mourey

– Avec : Salomé Crickx, Itsik Elbaz, Tiphanie Lefrancois, Nabil Missoumi, Laurence Oltuski et Jérémie Petrus

– Scénographie : Olivier Prost

– Costumes : Bérengère Roland

– Costumière : Sarah Duvert

– Lumière : Arthur Gauvin

– Musique : Simon Meuret

– Vidéo : Edouard Granero, Laure Cohen, Emmanuelle Buchet

– assistés de : Clémentine Kosh

– Habillage : Eugénie Poste

– Régie : Geoffrey Leeman

– Assistanat régie : Junior Neptune

Du  12.05 au 04.07.26

➡ https://bit.ly/BigMotherTickets

 Photos : Gaël Maleux

https://www.theatrelepublic.be/big-mother

Lire la suite...
administrateur théâtres

« 1984 » George Orwell au théâtre du Parc (Bruxelles)

Mars16, 2019

On dirait qu’après avoir extrait l’élixir maléfique de ce roman d’anticipation écrit en 1948 , Thierry Lebroux a investi le plateau avec une œuvre encore plus parlante et plus explicite … Nos jeunes, installés aux premières loges, car c’est sur eux que repose tout notre avenir, apprécieront!

D’un visionnaire à l’autre...

Si on avait la moindre tentation de banaliser le propos que Georges Orwell développe minutieusement dans son roman « 1984 », l’adaptation qu’en a faite Thierry Debroux à l’aube de la nouvelle décennie l’an 2000, brûle d’un pouvoir de suggestion et d’urgence encore plus vif que l’œuvre mère. Savamment filtrée par le mystérieux alambic du directeur du théâtre du Parc, l’adaptation retient l’essentiel et nous parle en direct et sans ambages. Elle se fonde sur notre vécu et l’observation des multiples dérives du monde abrutissant qui nous entoure. Ce ne sont plus les dérives épouvantables de l’hitlérisme et du stalinisme conjugués qui sont ici évoquées, mais celles des temps présents, que nous ne cessons de déplorer chaque jour et qui semblent projeter un horizon 2050 totalitaire, encore plus désincarné et déspiritualisé et certainement totalement déshumanisé. Le prix à payer à l’essor des technologies et de l’intelligence artificielle dans un monde hyperconnecté et à la gourmandise des puissants? Un froid glacial nous glisse dans le dos.

Image may contain: one or more people and night

Comme à la sortie du roman d’Orwell, on est à nouveau devant un faisceau d’avertissements dont on craint à juste titre qu’il soient prophétiques. Les prendrons-nous en compte, cette fois?

Image may contain: 1 person, indoor

Le super duo Fabian Finkels-Guy Pion a fait merveille une fois de plus. Présence théâtrale confirmée, esprit, vivacité, diction impeccable, justesse de ton, sensibilité, charisme, tout y est.Guy Pion prend habilement les habits de la « mauvaise pensée » du héros Winston, (Fabian Finkels) et sert de personnage supplémentaire à Thierry Debroux pour mettre en scène le journal intime , fil conducteur de l’œuvre d’Orwell. Coup de maître, puisque le même Guy Pion, très astucieusement vêtu du même manteau et chapeau appartenant à un siècle révolu, joue aussi le rôle d’O Brien , l’opposant au régime, ou pas… La résultante des méprises est d’autant plus glaçante. Une méprise semblable à celle annoncée dans la conclusion de « Animal Farm» (1945) la fable prophétique d’Orwell où les personnages finissent par se mélanger indistinctement dans l’esprit du narrateur. ..Et si ce splendide équipage Finkels-Pion , un véritable bijou d’art scénique, représentait par leur ensemble tellement bien huilé, l’essence charnelle et spirituelle de notre nature humaine? Quelle paire! Unique en son genre, extraordinairement vibrante et bouleversante!

De même, le formidable duo Winston -Julia (Muriel Legrand) creuse les sentiers interdits de l’amour prêt à succomber. Ou ceux de la trahison… Mention spéciale décernée au terrifiant duo mère-fille, Magda et Lysbeth Parsons, joué à la perfection par Perrine Delers et en alternance, Ava Debroux, Laetitia Jous et Babette Verbeek , aussi impressionnante que Misery, personnage de Stephen King. C’est tout dire! Pierre Longnay tient le rôle de Syme, avec conviction. La mise en scène de Patrice Mincke, alterne dialogues, chansons et les superbes chorégraphies de Johann Clapson et Sidonie Fossé. Fort heureusement, les voix humaines qui s’élèvent à travers les chants et les ballets des danseurs trouent par moment l’univers étouffant des circuits électroniques et des écrans omniprésents et convoquent notre émotion en aiguisant notre nostalgie, comme si déjà on y était, au cœur de cette détestable uchronie, où sévissent des drones de tout poil. C’est à pleurer! Et pas de rire…

No photo description available.

Le décor irrespirable et oppressant de Ronald Beurms est fait de monstrueux containers imbriqués au début du spectacle, dans une sorte de rubik’s cube glauque fait de métal et de bois brut comme un immense coffre-fort.

Image may contain: indoor

« Morituri te salutant » Le monde ne tourne plus rond, il se bloque dans des mouvements d’abscisse et d’ordonnée, , celui d’un ordre nouveau jouant sur la verticalité et l’horizontalité ne laissant plus aucune place à la pensée, à la vie, aux courbes, à la nature, à la féminité. Les concepts sont inversés, on marche donc sur la tête. L’Amour n’est plus, vaincu par la Haine que l’on se doit de vénérer en groupes. Elle est érigée en principe de vie dès le plus jeune âge, la dénonciation d’autrui étant devenu le modus vivendi. Vivre ou mourir, quelle importance? La seule raison d’exister est de servir Big Brother ou vous êtes vaporisé. Le monde n’a plus aucune notion de paix puisqu’il est en état de guerre perpétuelle. La liberté, même celle inscrite au plus profond de nos rêves est mise hors la loi. Le langage, à long terme est appelé à disparaître, pour empêcher toute ébauche de critique du régime politique en place. L’inoffensif terme «Monsieur» est même en passe de disparaître du dictionnaire. Tout comme l’amour, le vin, la musique, les parfums et Shakespeare. C’est l’avènement d’un langage épicène visant à l’extinction de la pensée. «Big Brother »vise à ce que les citoyens soient rendus à une existence de moutons coupables, dociles et décérébrés. Happy End.

Image may contain: one or more people

Applaudir ou ne pas applaudir? Là est la question. On applaudira à tout rompre, mus par la pertinence et la beauté du spectacle, sa créativité parfaitement aboutie et l’élan vital et spirituel qui nous habite encore.

Dominique-Hélène Lemaire

« 1984 »

Du jeudi 7 mars 2019 au samedi 6 avril 2019

Avec : Perrine DELERS
Julie DIEU
Béatrix FERAUGE
Fabian FINKELS
Muriel LEGRAND
Pierre LOGNAY
Guy PION
les enfants Ava DEBROUX, Laetitia JOUS ou Babette VERBEEK

Ainsi que les figurants:
Pauline BOUQUIEAUX, Johann FOURRIÈRE, Laurie GUENANTIN, Vanessa KIKANGALA, Barthélémy MANIAS-VALMONT, Romain MATHELART, Franck MOREAU et Lucie VERBRUGGHE.

Mise en scène : Patrice MINCKE

Assistanat : Melissa LEON MARTIN
Scénographie et costumes : Ronald BEURMS

Éclairages : Laurent KAYE

Vidéos : Allan BEURMS

Musique originale : Laurent BEUMIER
Maquillages : Urteza DA FONSECA

Chorégraphie : Johann CLAPSON et Sidonie FOSSÉ

Crédit photos: ZvonocK

54211735_10215914802196655_8326624754266013696_n.jpg?_nc_cat=103&_nc_ht=scontent.fbru1-1.fna&oh=c66147b3c714250d8bc7d80588c85425&oe=5D208E69&profile=RESIZE_710x

Basée sur le roman Mille neuf cent quatre-vingt-quatre de George Orwell (Copyright, 1949), avec l’accord de Bill Hamilton, ayant-droit du patrimoine littéraire de la défunte Sonia Brownell Orwell.

Une coproduction du Théâtre Royal du Parc, du Théâtre de l’Eveil et de La Coop asbl.

Lire la suite...

Sujets de blog par étiquettes

  • de (143)

Archives mensuelles