RENCONTRE JEAN-JACQUES DETIÈGE
Vêtu de sa salopette bleue, Jean-Jacques Detiège, né il y a bien longtemps, sillonne les écoles de la région bruxelloise et du Brabant wallon pour aller raconter des histoires aux enfants. Avec un répertoire riche de plus de quatre cents récits, ce conteur aime émerveiller, étonner et inviter ses auditrices ainsi que ses auditeurs à ouvrir les yeux sur le monde. Rencontre.

Qu’est-ce qui vous a poussé à quitter la médecine pour vous consacrer pleinement à l’art du conte ?
J’ai toujours porté en moi le désir de devenir comédien. C’était une envie profonde, presque instinctive, qui m’accompagne depuis l’adolescence. Mais, il y a cinquante ans, envisager une carrière artistique n’était pas chose aisée. Surtout dans certains milieux où la sécurité et la stabilité primaient sur la vocation. Pour mes parents, comme pour beaucoup à l’époque, devenir médecin représentait une voie noble, rassurante et socialement reconnue. Être comédien, en revanche, semblait incertain, fragile et presque marginal. J’ai donc choisi la médecine ou, peut-être devrais-je dire, que je me suis laissé convaincre qu’il s’agissait du choix le plus raisonnable.
Quelle est la place d’un conteur au XXIe siècle ?
Plus que jamais, les gens ont besoin de rêves. Nous vivons dans un monde saturé d’informations, d’écrans et d’urgences permanentes. Tout va trop vite. Le conteur, lui, invite à ralentir. Il propose un temps suspendu, un espace où l’imaginaire peut respirer. Sa place n’est pas marginale et reste essentielle. Il ne concurrence ni les technologies ni les médias modernes, il offre autre chose. Une présence, une voix et un partage. Le conte répond à un besoin universel. Les enfants, bien sûr, y trouvent des portes ouvertes sur l’imaginaire et des repères symboliques pour comprendre leurs peurs, leurs désirs, autant que leurs questionnements. Les adultes, et plus encore les aînés, ont tout autant soif d’histoires. On l’oublie trop souvent que raconter consiste à relier. Cela rappelle que nous faisons partie d’une même humanité, traversée par les mêmes émotions depuis la nuit des temps.
À quel moment avez-vous compris que le conte deviendrait bien plus qu’un loisir, mais
une véritable vocation ?
Très vite, en réalité. Au départ, je racontais par plaisir, presque en marge de ma vie professionnelle. Il s’agissait d’un espace de respiration, un territoire de liberté où je pouvais laisser parler mon moi intérieur. Je ne pensais pas encore en termes de vocation. Je racontais parce que j’en avais besoin, parce que cela me faisait vibrer. Pourtant, très rapidement, j’ai senti que quelque chose se passait. La demande était au fond de moi comme un appel. À l’âge de la retraite, j’ai enfin pu me consacrer entièrement à cette passion.
Vous avez créé environ quatre cents histoires. Comment naissent vos récits ?
L’histoire peut naître à n’importe quel instant. Il n’y a pas de rituel immuable ni de méthode rigide. Parfois, tout commence par un mot entendu au détour d’une conversation. D’autres fois, un lieu déclenche une étincelle. Il arrive aussi qu’une simple odeur ravive un souvenir et fasse surgir tout un univers. L’inspiration se veut capricieuse, même elle se trouve partout, pour peu qu’on reste attentif. Quand cette étincelle surgit, je ne la laisse pas s’échapper. Je griffonne quelques notes, souvent très brèves. Une phrase, une idée ou une image forte. Il s’agit de fragments, presque des balises. À ce stade, je ne parle pas encore d’un récit ! Ensuite vient le temps du développement. Je reprends ces notes, je les relis et je les laisse mûrir. Peu à peu, les personnages prennent forme, une intrigue se dessine et une cohérence apparaît. Construire une histoire revient à tisser une toile. Il faut trouver le fil conducteur, le rythme et les silences. Je veille à ce que le récit ait une respiration, qu’il avance naturellement et qu’il puisse être porté par la voix sans perdre sa fluidité. Le conte doit être vivant, souple et toujours prêt à être incarné. Puis vient l’étape essentielle de l’adaptation. Une histoire n’est jamais figée. Je l’ajuste en fonction du public auquel je la destine. Devant des enfants, je vais accentuer l’image, le merveilleux et le tempo. Face à des adolescents, je peux creuser davantage la symbolique ou la profondeur émotionnelle. Je dois juste m’adapter. Le conteur ne se trouve jamais seul avec son texte. Il se connecte avec ceux qui l’écoutent. Cette interaction rend chaque récit unique, même s’il a déjà été raconté cent fois.
Vos histoires sont-elles plutôt inspirées de votre vie personnelle ou de votre imagination pure ?
Elles proviennent avant tout de mon imagination. C’est elle qui représente la source principale, le moteur intime de mes récits. J’aime inventer des univers, créer des personnages qui n’ont jamais existé et explorer des situations improbables ou poétiques. L’imaginaire me fournit une liberté totale qui déplace les frontières du réel, transforme le quotidien en merveilleux ou fait surgir l’extraordinaire au détour d’un détail ordinaire. Ma vie personnelle, en réalité, intervient très peu de manière directe. Ce monde-là appartient à une autre sphère de mon existence. En revanche, même si je n’y puise pas des intrigues, elle m’a sans doute apporté une connaissance plus fine de l’humain. L’écoute, l’attention aux fragilités
et la compréhension des peurs ou des espoirs nourrissent indirectement mon regard de conteur. Mais cela ne va jamais au-delà d’influences souterraines qui mériteraient d’être transposées. J’aime la distance qui permet d’embrayer pour la création et le plaisir d’inventer m’anime plus que tout.
Pour vous, quelle est la force d’un bon conte ?
Un bon conte se résume d’abord à un bon script. Tout commence là ! On ne peut pas se reposer uniquement sur le talent d’orateur ou sur une belle voix. S’il n’y a rien de solide derrière, le récit sonne creux. Il ne faut pas conter si l’on n’a rien à dire. La force d’un bon conte réside dans sa construction. Il doit avoir une ossature claire, un fil conducteur et une progression qui tient l’auditeur en haleine. Chaque mot compte. Chaque silence aussi ! Un bon récit ne tient pas seulement dans une suite d’événements. Il emmène le public quelque part et il faut savoir où l’on va. Sa force tient également à sa capacité de résonance. Une bonne histoire touche quelque chose d’universel. Elle parle d’amour, de peur, de perte, de courage ou de solitude. Bref, des émotions que chacun connaît. Même si le décor est imaginaire et même si les personnages sont fantastiques, le tout doit demeurer profondément humain. À quoi sert-il ? Il sert à éclairer, parfois à questionner. Il permet de dire des vérités sans les asséner. À travers la métaphore, il ouvre un espace de réflexion. Il propose aussi un moment de communion. Pendant quelques minutes, nous sommes réunis autour d’une même histoire, d’un même souffle.
Après plus de vingt ans auprès des enfants, quel est selon vous le secret pour captiver un auditoire ?
Avec l’expérience accumulée au fil des ans, je peux affirmer qu’un bon texte ne suffit pas. Il ne faut pas lire les contes. Il faut les raconter ! La différence est fondamentale. Lire revient à garder les yeux sur un livre. Raconter consiste à lever les yeux, à regarder le public, à sentir ses réactions et à ajuster son rythme en fonction de son attention. Le regard crée le lien. Beaucoup de gens confondent lecteur et conteur. Le lecteur transmet un texte écrit, alors que le conteur incarne une histoire. Il la porte avec sa voix et son corps. Il se trouve en interaction permanente avec son auditoire. S’il sent que l’attention faiblit, il modifie l’intonation, il accélère ou il marque une pause. Le récit devient vivant, presque improvisé, même s’il est parfaitement préparé. Captiver un auditoire, surtout avec des enfants, implique de croire à ce qu’on raconte. Les enfants perçoivent immédiatement l’authenticité. Si le conteur s’ennuie ou récite mécaniquement, ils décrochent. En revanche, s’il est habité par son histoire, ils entrent avec lui dans l’univers proposé. Le secret, finalement, tient en trois mots : préparation, adaptation et présence. Une histoire bien écrite, pensée pour son public et racontée avec un regard vivant et sincère, fait naître l’attention et, avec elle, la magie du conte.
À quatre-vingts ans, vous continuez d’inventer de nouvelles histoires. Qu’est-ce qui vous pousse à créer toujours ?
Pour être honnête, je ne crée plus tant que cela. Avec le temps, j’ai accumulé près de quatre cents histoires et il arrive souvent que, lorsqu’une nouvelle idée germe, je me rends compte que je l’ai déjà exploitée sous une autre forme ou dans un autre récit. Cela signifie peut-être que j’ai exploré, au fil des années, les territoires qui m’habitaient. On tourne toujours autour de quelques grandes questions que sont la peur, l’amour, la solitude, le courage et le temps qui passe. À force de raconter, j’en a déjà décliné bien des variations !
Le public a-t-il changé au fil des décennies ?
Etonnamment, l’écoute est restée la même qu’il y a vingt ans. On pourrait penser que les écrans, la rapidité des images et les réseaux sociaux auraient profondément modifié la capacité d’attention. Pourtant, lorsque l’histoire est bonne et que le conteur est présent, le silence se fait toujours de la même manière. Les regards se posent, les corps se calment et l’intérêt qu’on porte au récit fait son office. Les bons textes restent et traversent les générations sans perdre leur force. Les contes des Frères Grimm, par exemple, plaisent toujours autant. Ils parlent de peurs ancestrales, de courage, d’épreuves et de justice. Ces thèmes ne vieillissent pas, parce qu’ils touchent à quelque chose d’universel. Les enfants d’aujourd’hui frissonnent et rêvent comme ceux d’hier, même si la société a changé !
Quel a été le plus beau compliment qu’une auditrice, un auditeur, puisse vous faire à la fin d’un conte ?
Le plus beau compliment, ce ne sont pas forcément les applaudissements, ni les félicitations prononcées à chaud. Ce sont les lettres que des enfants m’ont écrites. Recevoir un courrier représente autre chose ! Cela signifie que l’histoire a continué à vivre après la rencontre, qu’elle a laissé une trace suffisamment forte pour donner envie de prendre un crayon, de choisir des mots et de raconter ce que l’on a ressenti. Quand un enfant écrit : J’ai rêvé de votre histoire ou J’aimerais qu’elle continue, voilà une preuve que le conte a trouvé sa place en lui. Ces lettres sont souvent simples, parfois maladroites, mais d’une sincérité bouleversante. Elles parlent d’un personnage aimé, d’un moment qui a fait peur ou d’une phrase qui a marqué. Elles montrent que l’imaginaire a été touché et, pour un conteur, voilà l’essentiel !
Si vous deviez choisir un seul de vos contes pour vous représenter, lequel serait-ce ?
Sans hésiter, je choisirais Les aventures de Joël et Plume Bleue dans l’Ouest américain. Ce récit me ressemble profondément. Joël est un garçon curieux, courageux, plein de rêves et d’enthousiasme. Plume Bleue l’accompagne dans des aventures qui défient les limites du réel. J’aurais voulu être à la place de ce garçon pour ressentir la liberté, l’excitation de l’inconnu, la découverte de territoires sauvages et vivre pleinement chaque péripétie avec un regard émerveillé. Ce récit reflète ma propre soif de découvertes et mon désir de faire voyager ceux qui m’écoutent. Il incarne aussi ce que je considère comme l’essence du conte. A savoir, mêler l’aventure et l’émotion, éveiller l’imaginaire tout en donnant à réfléchir et, surtout, jeter un pont entre l’histoire et l’auditeur. Pour toutes ces raisons, si je devais me résumer en une seule de mes histoires, ce serait celle-ci !
Retrouvez Jean-Jacques Detiège et ses histoires sur le site www.isabelle-et-ses-amis.com
Propos recueillis par Daniel Bastié