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Des cailloux plein les poches, Genval

Spectacles

« Des cailloux plein les poches », avant-dernière

Festival « Il est temps d’en rire » – Genval

Décryptage

Cela démarre à un train d’enfer. Il faut un certain temps pour que l’oreille s’habitue au rythme des … vociférations et des jeux d’accents étranges.

Deux champs inclinés se font face : celui où évolueront les comédiens et le nôtre, semé de transats Atlantic Blue, ornés du mystérieux visage d’une pieuse… faiseuse de bière belge. Absence de décor, côté scène végétale, tandis que le public sirote tranquillement ses cocktails en attendant les artistes. Guinness is good for you… Mais, curieusement, on n’en a pas trouvé au comptoir. Seulement des limonades… aux fleurs calmantes !

À l’heure dite, les deux acteurs déboulent sur leurs pelouses en terrasses comme deux bolides lancés dans un shaker. Vont-ils s’écharper ? Comédie ou tragédie ? On pensait… humour !

Puis, presque sans qu’on s’en aperçoive, l’Irlande apparaît. Un arbre cachait la forêt. Une forêt de figurants. Pour tout décor, une simple barrière à vaches qui, par la magie du théâtre, devient tantôt fermes, enclosure — so British ! – église, château, loge de diva et le pub favori du village. Nous sommes au cœur du Kerry irlandais. Shakespeare n’aurait pas renié cette économie de moyens où le verbe suffit à faire naître le monde.

Nous étions arrivés très tôt pour choisir les meilleurs transats. Nous y faisions carrément la sieste sous couverture, et puis à l’heure dite, ce réveil tonitruant! Comme souvent, nous avions volontairement évité de lire le résumé de la pièce. Nous aimons découvrir les spectacles sans mode d’emploi.Peu à peu, le voile se lève.

Les deux comédiens ne sont pas deux personnages, mais près d’une vingtaine. À coups de voix, de postures, d’inflexions, ils passent de l’un à l’autre avec une virtuosité sidérante. Pendant une heure trente, ils s’interpellent, se répondent, changent d’identité en une fraction de seconde. Il faut suivre, mais quel bonheur lorsque la mécanique devient lisible !

Ce double seul-en-scène tient du prodige.

Charlie et Jake, deux chômeurs d’un petit village irlandais où même le ramassage de la tourbe ne nourrit plus son homme, se font engager comme figurants sur le tournage d’une superproduction hollywoodienne venue exploiter les vertes collines du Kerry, berceau de l’âme irlandaise.

Autour d’eux gravitent réalisateurs, producteurs, vedettes américaines, gardes du corps, habitants pittoresques, enfants, touristes… Toute cette galerie de personnages naît sous nos yeux grâce au seul talent de Stéphane Pirard et Thibaut Nève. C’est proprement bluffant.

Au début, la pièce semble parodique, grinçante, presque chaotique. Elle cahote comme une charrette lancée dans une descente vertigineuse. On se demande où tout cela nous mène. Puis l’émotion s’installe. Mieux, une profonde empathie pour le drame qui éclate.

Sous les éclats de rire apparaît la résistance silencieuse d’un village face à l’invasion hollywoodienne. Les vaches elles-mêmes semblent prendre parti. Le truculent cède la place à l’émotion, puis au cruel.

They shoot horses, don’t they?

Ce souvenir cinématographique revient du fond de la mémoire. Pas des plus jeunes, bien sûr, mais l’occasion de leur expliquer Sydney Pollack. À chaque siècle, ses crises profondes.

Si nous avions eu des brassées de fleurs, nous les aurions offertes avec immense gratitude à ces deux acteurs héroïques : Stéphane Pirard et Thibaut Nève. Ils ont simplement dit : « Demain, c’est le dernier soir » en retenant leurs larmes, faisant sourdre les nôtres.

Et les cailloux de Sean ? Plus jamais je ne regarderai un caillou comme avant. Pourtant, comme lui, je les ai toujours aimés.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Plus d’info

Mise en scène : Thibaut Packeu

Texte : Marie Jones, adaptation d’Attica Guedj et Stephan Meldegg

Scénographie et costumes : Sophie Hazebrouck

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administrateur théâtres

Musica Mundi, l'Excellence à Waterloo

festival

La 28e édition du festival Musica Mundi

du 20 juillet au 2 août 2026

 

Retour sur un festival d’été que nous suivions avec amour… bien avant le Covid ! Il est entièrement basé sur des valeurs que nous vénérons : l’enseignement et la transmission.

À Waterloo, entre les murs paisibles de Fichermont, l’école internationale de Musica Mundi constitue une grande famille musicale depuis plus d’un quart de siècle. Elle a la coutume d’inviter comme professeurs les plus grands interprètes de notre temps, les réunissant autour de ceux qui seront peut-être les plus grands de demain. Main dans la main.

Ici, les jeunes aspirants en résidence, viennent de tous les coins de la planète et ont la chance immense de respirer la musique du matin au soir. Ils apprennent à écouter autant qu’à jouer. Ils découvrent que la virtuosité n’est pas un défi d’ordre physique ou mental pour recueillir des louanges, mais que la musique classique est avant tout une école d’humilité, de dialogue et de confiance. Aussi de solidarité à toute épreuve.

Donc, cette école, sous le haut patronage de Mathilde, Sa Majesté la reine des Belges, se veut être un berceau culturel bienveillant pour des cohortes d’amoureux de la musique. On le sait, si à la Chapelle Musicale Reine Élisabeth, on prépare l’envol des grands solistes, à Musica Mundi, c’est l’étape précédente, la formation dès le plus jeune âge, offerte à de jeunes oiseaux qui apprennent à écouter le vent avant de déployer leurs ailes. Et après ? The Juilliard School, le Royal College of Music, le Mozarteum, des institutions les plus prestigieuses au monde…

Cette philosophie, imaginée dès 1999 par Leonid et Hagit Kerbel, dépasse incontestablement le seul enseignement instrumental. Elle défend des convictions profondément humanistes : former des musiciens d’exception, certes, mais surtout des êtres humains capables de faire de la musique un langage universel de paix et de fraternité. Le plus beau des objectifs, on en conviendra !

Rien d’étonnant, dès lors, que Maxim Vengerov ait trouvé dans cette aventure une résonance si intime.

Le violoniste, considéré comme l’un des plus grands musiciens de notre époque, n’a jamais conçu sa carrière comme une enfilade de triomphes internationaux. Partout où il voyage, il cherche les jeunes talents qui méritent d’être accompagnés. Lorsqu’il découvrit Musica Mundi, il reconnut immédiatement une vision commune : offrir aux nouvelles générations un environnement où l’exigence artistique marche main dans la main avec les valeurs humaines pour en faire des citoyens du monde…

Maxim Vengerov est ainsi devenu en 2018 le « Goodwill Ambassador » de la Musica Mundi School. Dans le même temps, il revient régulièrement au festival estival annuel où il donne des concerts, des masterclasses et partage cette présence généreuse qui fait les grands pédagogues. Son message est limpide. En même temps que les techniques musicales, il veut faire transparaître sa confiance en l’homme et que la manière de jouer soit une façon … d’habiter le monde.

Derrière la perfection de l’archet ne se cache pas seulement un immense travail. Il y a la rose des vents de l’âme. Celle qui oriente toute une vie vers la beauté, le partage et la transmission. Dans une communion d’esprit et de cœur.

Cette année encore, Maxim Vengerov a bien retrouvé “sa” famille musicale à Waterloo, montrant au public combien le feu de sa passion musicale peut enthousiasmer le public des élèves, et celui des admirables mécènes, et celui des invités à la fête musicale, tout à coup, aspirés vers les sublimes sphères de l’émotion artistique. Et oui, l’Art est fait pour faire vibrer nos rêves humains.

Lors du concert de ce 27 juillet, nous avons écouté la Chaconne, partita n° 2 pour violon solo, BWV 1004, les yeux remplis de larmes, d’un bout à l’autre. Et ses duos extraordinairement complices de Beethoven et de Schubert, avec le fougueux pianiste Sergio Tempo, ont tenu du prodige.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

Musica Mundi  

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administrateur théâtres

Seventh Heaven… at Classissimo!

37 degrés à l’ombre ? Au Théâtre Royal du Parc, on a trouvé mieux que des ventilateurs. Classissimo y fête ses vingt ans. La Musique, le plus beau des remèdes, à la canicule !

Du 5 au 11 août, Classissimo vous convie à sept soirées thématiques qui invitent au voyage. Sous l’impulsion de son directeur artistique, le flûtiste Marc Grauwels, le festival reste fidèle à l’esprit de son fondateur, Georges Dumortier : faire de la musique classique une fête ouverte à tous, chaleureuse, accessible et résolument vivante.

Dans ce festival bruxellois, la mise en avant de la jeunesse est primordiale : fidèle à l’esprit des « Jeunes Solistes », le festival offre une vitrine majeure aux jeunes virtuoses belges et internationaux, qui partagent la scène avec des musiciens confirmés.

En effet, point de hiérarchie entre les grands maîtres et les jeunes interprètes. La transmission est le véritable fil rouge du festival. Les artistes se rencontrent, dialoguent, partagent la scène avec une générosité qui rappelle que la musique de chambre est d’abord un art de l’écoute. Chaque concert est un temps de conversation vivante où les instruments vont respirer ensemble. La transmission est une réalité palpable qui se joue sous les yeux du public, dans la complicité des regards, des souffles et des archets.

Place aux croisements insolites, l’essence de la créativité. Et une programmation sans frontières ; Mozart, Gounod, Brahms, Verdi, Bizet et Carl Orff côtoient Astor Piazzolla. Le baroque français dialogue avec les musiques d’Espagne et d’Amérique latine. Un Sonico Quintet fait vibrer le tango, tandis que le glassharmonica, le cymbalum ou les castagnettes apporteront des couleurs originales et envoûtantes.

Tout cela dans un de nos lieux préférés de la scène bruxelloise : le théâtre à l’italienne du Théâtre Royal du Parc, avec sa belle acoustique et le charme désuet du velours rouge pour que chaque concert devienne une parenthèse hors du temps. 19e, 20e, 21e siècles ? Who knows! On s’y retrouve pour écouter, s’émerveiller, respirer… se rafraîchir le cœur et les méninges.

À quinze euros en prévente, gratuit pour les moins de dix-huit ans et les étudiants, Classissimo prouve qu’un festival d’excellence se doit d’être un festival de partage :

« …la Musique est un bien commun.

Georges, ce festival est le tien. Que les notes qui résonneront cette semaine s’élèvent vers toi en un infini remerciement. Nous poursuivrons ton œuvre avec la même passion. »

 

J1. Ouverture : Grand concert réunissant toutes les générations autour de Mozart, Gounod et des puissants Carmina Burana de Carl Orff.

J2. Baroque français, Élégance en diable. Une soirée intimiste dédiée au grand répertoire historique francophone.

J3. Le Soleil du Sud : Un voyage musical passionnant naviguant entre l’Espagne et l’Amérique latine.

J4. Musique de chambre : Œuvres de Mozart et Brahms portées par Valère Burnon (récent lauréat belge du Concours Reine Élisabeth) flanqué de jeunes virtuoses.

J5. Nuit à l’Opéra : Extraits célèbres de Verdi, Bizet ou Weber, sublimés par la participation insolite de 21 flûtistes.

J6. Tango : Une immersion vibrante dans l’univers d’Astor Piazzolla grâce au groupe spécialisé Sonico Quintet.

J7. Clôture : Un final envoûtant mariant l’orchestre de chambre aux sonorités magiques du glassharmonica.

Day 7 ? …Go to Heaven !

Du mercredi 5 août 2026 au mardi 11 août 2026, les concerts ont lieu chaque soir à 20h00 au Théâtre Royal du Parc

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

Tarifs et Infos Pratiques 2026

  • Gratuité totale : L’accès est entièrement gratuit pour les moins de 18 ans et les étudiants (sur présentation d’un justificatif), une mesure forte pour inciter la jeunesse à pousser la porte du théâtre.
  • Tarifs adultes : Le billet est fixé à 15 € en prévente (18 € sur place). Un Pass Festival complet pour les 7 soirées est proposé à 68 €.
  • Horaires : Ouverture des portes du théâtre à 19h30, début des représentations à 20h00 précises.

https://www.classissimo.brussels/fr/about?

 

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administrateur théâtres

 Dell Diffusion à l’abbaye de Villers-la-Ville

A Midsummer Night’s Dream à L’Abbaye

Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, en version XXI siècle

Du théâtre éblouissant pour célébrer les quarante ans des productions estivales de  Dell Diffusion à l’abbaye de Villers-la-Ville. Si l’on en croit Patrick de Longrée, ce sont plus de 750. 000 spectateurs qui auront franchi les portes du site au terme de ces quatre décennies.

Quelle richesse d’imagination ! Des déluges de fleurs et de verdure envahissent les costumes des artistes autant que les ruines de l’abbaye. De quoi faire éclore une splendeur visuelle et poétique à couper le souffle. À cela s’ajoute un étonnant brassage d’époques et de styles, porté par un rythme effréné qui laisse le spectateur abasourdi… et admiratif. Thierry Debroux signe ici une mise en scène qui ressemble à un véritable feu d’artifice théâtral.

Tout commence dans l’Athènes antique, où le duc Thésée s’apprête à épouser Hippolyta, reine des Amazones. Drapée dans un voile qu’elle refuse obstinément de soulever, la souveraine paraît bien peu disposée aux élans amoureux, tandis qu’une immense table de noces attend déjà les convives.  

Parmi eux, Égée, père de la pétillante Hermia, interprétée par une exquise Mathilde Daffé. Celle-ci aime Lysandre (Nathan Fourquet-Dubart), mais refuse obstinément le mariage avec Démétrius que son père voudrait lui imposer.  Pour l’heure, Démétrius ne jure que par la ravissante Hermia et repousse avec une froideur désarmante les avances passionnées d’Héléna, la meilleure amie de cette dernière. Il n’en faut pas davantage pour mettre le feu aux cœurs…

La suite se joue en pleine nature, dans les mystères d’une forêt profonde où serpentent des ruisseaux, où chantent les oiseaux et où les grottes de verdure deviennent les complices des égarements amoureux. Difficile de détacher son regard du berceau de feuillages où s’est endormie la belle Titania.

C’est là que règne Titania, souveraine des fées, convoitée par Obéron, roi des elfes, assisté de son irrésistible lutin, Puck, esprit malicieux, farceur et drolatique. Bien sûr, les fées et les elfes adorent se jouer des humains et de leurs maladresses. Elles manipulent les passions avec un plaisir gourmand. Mais voilà le fidèle Puck qui s’embrouille dans la mission que lui a donnée Obéron.

Love at first sight? Tout dépendra, cette fois… des interventions pharmacologiques des enchanteurs ! Il suffira d’une seule nuit dans cette forêt pour que les lois des hommes s’effacent devant celles de la magie, du désir et de l’imaginaire. À mesure que les heures s’écoulent, les certitudes s’effacent. Le rêve devient réalité, tandis que la réalité emprunte les chemins de l’inconnu.

Secouez le tout, ajoutez le suc d’une fleur blanche magique, quelques poursuites folles, des quiproquos à n’en plus finir, des passions qui se croisent et se décroisent… Vous obtenez la partie la plus enchanteresse de ce spectacle que l’on prolongerait volontiers jusqu’au petit matin. Ainsi, le merveilleux ne cesse de tenir le public en haleine. La mise en scène inventive, les décors fantastiques et les éclairages féeriques composent un univers qui vous imbibe littéralement de bonheur.

Au fil du spectacle surgissent des surprises, comme autant de gourmandises. Soudain éclatent des voix amplifiées, des jeux de lumière spectaculaires et d’irrésistibles morceaux de rock. Le micro devient le cordon ombilical qui relie Shakespeare à notre XXIᵉ siècle. Il conclut les scènes, révèle les états d’âme à l’aide de pépites rocambolesques, ouvrant les yeux du cœur… autant que ceux de la mémoire.

Et il y a ce majestueux bar à cocktails pour accueillir le public dès le début du spectacle, éclatant de liqueurs multicolores, comme dans L’Écume des jours. Un DJ fascinant y règne en maître, récoltant d’entrée de jeu, avec la chanteuse, de vigoureuses salves d’applaudissements. C’est que Denis Carpentiera a de l’énergie à revendre, qu’il soit formidable Philostrate ou le Puck magnétique, cœur de rocker et âme de bateleur !

Il se fait que la plupart des comédiens se métamorphosent au fil de la représentation, incarnant avec une réjouissante virtuosité deux personnages différents. Shakespeare jubilerait devant un tel brouillage des pistes.

Ainsi, la rayonnante Perrine Delers interprète aussi bien Hippolyta que Titania, aux côtés d’Emmanuel Dell’Erba, tour à tour Thésée et ObéronLili Sorgeloos prête ses traits à Héléna comme à Fleur de PoisAntoine Minne passe avec aisance de Démétrius à L’ÉtriquéJonas Jans devient successivement Meurt-de-Faim et Grain de MoutardeJean-François Roussillon compose à la fois Égée et Lecoing, tandis que Charlotte De Halleux incarne la Fée ainsi que Toile d’Araignée. Soit dit en passant, les seuls noms de ces personnages provoquent déjà des éclats de rire.

Or donc, les chassés-croisés amoureux flirtent avec le surréalisme ; les batailles sentimentales font rage, on en vient aux mains, le cœur cogne, les têtes rebondissent ; les enchantements semblent suspendus comme autant de guirlandes que le Destin aurait accrochées aux branches des buissons, ainsi que d’inextricables fils de la vierge ! Les esprits se brouillent, les cœurs aussi, et le réel perd toutes ses plumes. C’est une véritable jubilation pour le public, si finement éclaboussé de joyeux anachronismes, la griffe de Thierry Debroux.

Shakespeare n’oublie pourtant pas son petit peuple. Charpentiers, tisserands, menuisiers et ouvriers rêvent eux aussi de briller devant les nobles en interprétant la tragédie de Pyrame et Thisbé. Une histoire revue par Ovide et peinte sur des vases grecs.

Bottom, admirablement manœuvré par Thierry Janssen, et sa cohorte d’artisans offrent alors une longue parenthèse burlesque. Mâchoires grinçantes, cabrioles, masques grotesques, farces volontairement outrées organisent un théâtre dans le théâtre, totalement parodique, qui fera rire une bonne partie du public. Les grimaces absurdes du Destin ?  Sacré bémol pour certains.

Pour ma part, j’ai trouvé le contrepoint un peu lourd, trop au détriment de la poésie du rêve. Le contraste est sans doute voulu : rappeler que derrière la comédie sommeille toujours la tragédie et que la passion peut parfois… tuer aveuglément. Parole de lion.

Je serais volontiers restée plus longtemps sous le charme des philtres, des fées et des clairières enchantées, de tout ce qui nourrit depuis toujours nos contes et notre littérature. Même avec un âne dans les bras, à qui l’on vient murmurer les plus tendres serments.

Mais sous la douceur de cette lune souveraine, reine de ce spectacle cette année à Villers-la-Ville, Shakespeare fait fleurir les pierres, danser les ombres et nous fait croire, le temps d’un songe, que les fées n’ont peut-être jamais quitté nos forêts. D’ailleurs Puck, le malicieux lutin, nous prévient : cette histoire, comme la vie, n’est qu’un songe fragile. « Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les songes » …murmure Prospero dans The Tempest.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

L’ÉQUIPE DE RÉALISATION

Mise en scène : THIERRY DEBROUX

Avec DENIS CARPENTIER, MATHILDE DAFFEPERRINE DELERSEMMANUEL DELL’ERBACHARLOTTE DE HALLEUXNATHAN FOURQUET-DUBARTTHIERRY JANSSENJONAS JANSANTOINE MINNEJEAN-FRANÇOIS ROSSIONLILI SORGELOOSOCÉA GONELMATHILDE LAULIER

Costumes : BÉA PENDESINI – Scénographie : PATRICK de LONGRÉE – Éclairages : CHRISTIAN STÉNUIT – Chorégraphies : EMMANUELLE LAMBERTS – Maquillages : WENDY WILLEMS – Décor sonore : LOÏC MAGOTTEAUX – Assistant à la mise en scène : JONAS JANS

Produit à Villers par PATRICK de LONGRÉE et RINUS VANELSLANDER

Une coproduction de DEL DIFFUSION VILLERS et du THÉÂTRE ROYAL DU PARC

Prolongation jusqu’au 14 août 2026

 

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administrateur théâtres

Kinky Boots : Everybody says Yeah!

Spectacles

Kinky Boots, la rencontre entre deux mondes

C’est George (Patrick Waleff), fidèle gardien et mémoire vivante de la maison Price & Sons, impeccable dans son costume old style, qui ouvre le bal. Un personnage d’une élégance désuète qui incarne à lui seul tout un monde industriel sur le point de disparaître. Top chrono, la comédie musicale démarre, certes, mais aussi une aventure qui sait parler aux yeux du cœur.  

Les chaussures ont toujours raconté notre histoire.

Depuis les cothurnes de l’Antiquité jusqu’aux bottes de sept lieues, du soulier de Cendrillon aux sabots d’Hélène, sans oublier mon affection parfaitement assumée pour les Crocs, elles portent nos rêves autant que nos blessures. Et les escarpins rouge vif, tout un programme parfaitement sexy.  Elles nous élèvent, nous protègent, nous transforment. Hélas, elles savent aussi devenir les terrifiants « bruits de bottes » qui jalonnent l’Histoire. Tout un symbole de notre fragilité humaine.

Ainsi, Kinky Boots va se déployer dans la grande cour du château du Karreveld, tandis que les perruches à collier, bavardes et jalouses de la musique semblent ne jamais vouloir aller se coucher. Le 28ᵉ Festival Bruxellons offre une adaptation française, surtitrée en néerlandais, d’une intensité remarquable. Une production généreuse, créative, portée par une troupe aux accents bilingues, totalement investie.

 Au commencement était Simon, l’enfant, amoureux déjà de l’objet fétiche en vernis rouge à talons hauts. Il rêvait en secret de s’élever pour échapper à une autorité paternelle cuisante.

Puis se dégage l’univers gris d’une vieille fabrique de chaussures anglaises increvables où explose soudain un feu d’artifice des sept couleurs. Nos préférées :  le jaune poussin, le vert émeraude, le bleu des mers du Sud, le parme et les cent nuances du rouge passion… Chaque tableau ressemble à une toile fauviste où les costumes dialoguent avec les lumières. Les high heels vertigineux se marient aux gants longs, pour dessiner une première chorégraphie flamboyante. L’heure est à la fête et les carrés blond platine, se métamorphoseront en cascades rutilantes, brillantes de vie et d’énergie, assorties de costumes… dignes de mousquetaires.  Enfin, le crescendo de paillettes s’emparera même de nos propres yeux : quelle contagion !  Une montée en puissance jubilatoire qui fait de cette soirée un réveillon de 31 décembre, déguisé en fête nationale. On rit. On applaudit. On jubile devant l’esthétique.  On oublie le quotidien. Le bonheur circule librement entre la scène et les gradins.  Toutefois, cette exubérance va tisser aussi une histoire beaucoup plus porteuse de sens.

À première vue, il ne s’agit que de sauver une entreprise familiale menacée de faillite grâce à un produit totalement inédit destiné à conquérir Milan. Pourtant, au fil des scènes, le spectacle aborde avec une rare intelligence des thèmes universels : la résilience, la difficulté d’exister dans l’ombre d’un père admiré, le respect de la différence, l’amour filial, la confiance retrouvée, l’amitié, le couple, Ah! L’excellente Lucie Hoellinger en Nicola. Mais par-dessus tout: l’acceptation de soi. On entend la voix d’Oscar Wilde nous souffler: « Be yourself ; everyone else is already taken. » Tout est là. Être soi-même, la chose la plus admirable. Et oser dire oui à ce qui vient en faisant éventuellement demi-tour. Le oui à la vie: « J’veux entendre des Yeah! »

These boots are made for walking… pour apprendre à marcher vers soi-même. 

Le formidable défi lancé à Don par Laura constitue une résolution aussi intelligente que bouleversante, où personne ne perd véritablement et où chacun grandit. La rencontre de deux mondes se produit lors d’un formidable coup de théâtre. C’est cette victoire profondément humaine qui vous laisse une trace indélébile. Son bataillon d’admiratrices vrombit autour d’elle: «Maisquelhomme, maisquelhomme!» Vive la ruche!

Et puis la distribution est remarquable.

Lola first ! Dès qu’elle paraît, le regard ne peut plus la quitter. Vincent Heden signe une Lola absolument renversante de charisme et de précision. Jamais elle ne tombe dans la caricature.  En habitant littéralement son personnage, le comédien fait de Lola une reine de scène puissante jusqu’au bout des cheveux, à la fois glamour, spectaculaire et profondément authentique, tant les questions qu’elle pose sont pertinentes.  

Face à lui, Loïc Suberville compose un Charlie bien nuancé. Tellement vulnérable, malhabile et pétri du désir de bien faire, il met toute son humanité aux pieds de l’exubérante reine. Ensemble, ils forment le cœur battant du spectacle. Et le courage, de reprendre ses droits.

Maud Hanssens, on l’adore, dans le rôle de Lauren, fraîche, lumineuse, romantique, dotée d’un humour délicieusement communicatif, tandis que le vaillant Don est incarné par Niels Batens.  

Quant aux Angels — Timothée Charles Aufray, Douwe Debroux, Mathis Marco, Sasha Thibert, Maxime Pannetrat, Killian Vialette — ils sont spectaculaires de précision, d’énergie et d’aisance, juchés sur leurs high heels vertigineux. Ils construisent autour de Lola un univers éclatant de virtuosité.

L’ensemble de la distribution mérite les plus chaleureux éloges : Lucie Hoellinger, Niels Batens, Gauthier Bourgeois, Hélène Kamers, Thomas Servranckx, Roland Bekkers, Aaron Francque, Jozefien Van De Winkel, Kyara Boi et Pauline Arnout participent tous à donner chair à cette galerie de personnages avec une remarquable sincérité.

Kylian Campbell et Nicoline Hummel, à la mise en scène, maintiennent le plateau dans une vie bourdonnante. Ce foisonnement permanent donne une impression de vérité scénique très réjouissante.

Les chorégraphies de Kylian Campbell et Alexia Cuvelier sont d’une redoutable efficacité. Énergiques, précises, explosives, elles sculptent chaque numéro avec une personnalité propre et entraînent toute la troupe dans un irrésistible mouvement collectif.

Sous la direction musicale de Laure Campion avec à la baguette Thomas Vanhauwaert, l’orchestre sur scène fait merveille. La partition de Cyndi Lauper conserve toute son énergie rock, son émotion et sa générosité. Les voix s’épanouissent dans un heureux  équilibre sonore  qui accompagne aussi bien les instants méditatifs les plus intimes, que les multiples explosions de joie.

Le soir de la première, c’est l’euphorie. Une longue standing ovation a salué cette création généreuse, chaleureuse et profondément humaine. Oui, Bruxelles peut regarder Broadway droit dans les yeux. Et Bruxelles lui a même ajouté …un supplément d’âme.  Que l’on nomme désormais Price & Simon. Une société qui ne vend finalement qu’une seule chose : le courage d’être soi.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Kinky Boots: Musical de Harvey Fierstein et Cyndi Lauper

Avec Loïc Suberville, Vincent Heden, Maud Hanssens, Lucie Hoellinger, Niels Batens, Gauthier Bourgois, Frédéric Célini, Patrick Waleffe, Hélène KamersThomas Servranckx, Roland Bekkers, Killian Vialette, Maxime Pannetrat, Mathis Marco, Sasha Thibert, Douwe Debroux, Thimothée Charles Auffray, Aaron Francque, Jozefien Van De Winkel, Kyara Boi, Pauline Arnout, Teo Beets, Rémi Forrest et Senne Van Damme

Mise en scène: Nicoline Hummel, Kylian Campbell

Direction musicale: Laure Campion

Adaptation française: Stéphane Laporte

Chef d’orchestre: Thomas Vanhauwaert

Assistanat à la mise en scène: Clara Barlow

Direction polyphonie vocale: Sebastien Jurczys

Coach vocal: Kristel Lamerichs

Chorégraphie: Alexia Cuvelier & Kylian Campbell

Scénographie: Sylvianne Besson & Yves Hauwaert

Lumière: Kaye Laurent

Création des costumes: Béatrice Guilleaume

Créatrice maquillage & coiffures: Djennifer Merdjan

Ingénieurs son: Vincent DebongnieShiba Defrenne & Erik Loots

Photographe: Gael Maleux Photography Une production du Festival Bruxellons !

Info et réservations: www.bruxellons.be

 

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administrateur théâtres

Laurent Capuletto et Erika Sainte jouent Fabcaro

Spectacles

« Le journal d’un scénario » au théâtre Le Public

Création

Un journal intime, c’est fait pour laisser une trace. Une empreinte indélébile. Quelque chose qui résiste à l’oubli. Scripta manent. Aussi, question de cristalliser des émotions, de faire advenir des prises de conscience. Jour après jour, il recueille des hésitations, des élans, des blessures et les espoirs, transformant le tumulte intérieur en récit.

Avec Le Journal d’un scénarioFabcaro pousse le concept plus loin encore. Car ce n’est plus seulement un homme ou une femme qui tient son journal : c’est presque le scénario lui-même qui devient personnage. Une étrange créature vivante dont on suit la lente métamorphose du 14 septembre au 1er janvier, tandis que son destin s’entrelace avec celui de son auteur, le sacré Boris.

Et ses déboires sacrés.

Ainsi déboule sur la scène du Public Laurent Capelluto, ce comédien irrésistiblement attachant. Il incarne Boris, ce jeune auteur dont le scénario vient d’être retenu par une société de production cinématographique. Enfin la chance ! Enfin la reconnaissance ! Boris exulte, bondit de joie, prend la scène d’assaut et entraîne immédiatement le public dans son enthousiasme.

Bingo.

Mais très vite, avec une candeur désarmante, il nous confie les tribulations de ce premier chef-d’œuvre promis à un avenir radieux. Comme dans le Candide de Voltaire, une formule revient avec une régularité presque hypnotique : « On va faire un beau film. » Une phrase qui se veut rassurante. Une phrase qui promet l’avenir mais qui finit par devenir inquiétante. Presque cynique ?

Et que restera-t-il finalement de ce beau film ? L’écume des jours ? De minute en minute, l’indignation grandit. Plus on avance dans le spectacle, plus on voit le monde dévorant du profit grignoter le rêve initial, le modifier, le corriger, l’adapter, le dénaturer. Le piétiner.

Et malgré les éclats de rire qui secouent régulièrement la salle, une douleur sourde s’installe peu à peu. « Douleur, ô ma douleur, tiens-toi donc tranquille… » Quitte à emporter cette douleur avec soi après la représentation. Elle nous questionne : Qui aura trahi qui ? Et à quel moment cessons-nous d’être nous-mêmes ?

Disons-le d’emblée : après un spectacle d’une telle finesse, il est difficile de résister à l’envie de se précipiter sur le livre de Fabcaro dont la pièce mise en scène par Michaël Bier est issue.

Comme si l’on refusait de quitter Boris ou comme si l’on voulait prolonger encore un peu le questionnement, le plaisir… ou la mélancolie. Dans une typique attitude romantique.

Foule sentimentale

On a soif d’idéal

Attirée par les étoiles, les voiles

Que des choses pas commerciales…

En fait, derrière les rires se cache une question infiniment humaine : que deviennent nos rêves lorsqu’ils rencontrent la réalité ?

Boris est un homme extraordinairement ordinaire, tout à la fois héros et anti-héros. Face aux manipulations, il est le champion du renoncement, l’homme qui rêve de résister, mais n’arrive pas à prouver qu’il existe ! Lorsqu’enfin la chance semble lui sourire et que son projet de film a attiré l’attention du milieu du cinéma, on pourrait croire au départ en fanfare. Mais Boris n’est pas de ceux qui attrapent leur destin au vol. On ne lui a jamais appris à chasser librement les papillons. Incapable de dire non, désireux de plaire à tout le monde, il assiste impuissant à la transformation progressive de son œuvre jusqu’à ne plus vraiment la reconnaître.

Son scénario, tout en délicatesse et en émotion, se voit lentement transformé en produit calibré sur les attentes présumées du public et la rage de profit des producteurs !  Fabcaro signe ici une satire féroce du monde de la création mais aussi, plus largement, de notre époque avec ses réunions labyrinthiques, creuses et interminables, affublées de langage pseudo-empathique.

« Les servitudes silencieuses », c’est le nom du scénario, devient peu à peu le symbole de toutes nos petites morts. De toutes ces concessions que nous consentons, jusqu’au jour où nous ne reconnaissons plus tout à fait celui ou celle que nous étions. Le pire étant, l’évidence même, de perdre son âme. Ah ! L’artiste maudit !

Déguisée en rire, un trait de génie, la mécanique de l’échec annoncé trouve en Laurent Capelluto un interprète d’une justesse remarquable. Avec ses faux airs de Woody Allen contemporain, il compose un Boris à la fois exaspérant et profondément attachant. Un homme qui semble traverser sa propre existence en spectateur. Un homme qui a même parfaitement compris son propre drame : il décelé qu’il existe deux Boris. Celui qu’il est réellement et celui que les autres imaginent.

À ses côtés, la brillante Erika Sainte illumine la scène dans le rôle d’Aurélie. Professeure de cinéma, passionnée, vive, lumineuse, pétillante, elle représente tout ce que Boris n’est pas. L’audace, la créativité, la joie de la transmission. Le tout serti dans une mobilité vertigineuse et des lancers fulgurants de textos et d’émoticones.

Leur histoire d’amour est une heureuse surprise du spectacle. On l’adore, Aurélie, quand elle discute avec sa copine au téléphone et qu’elle lui avoue que c’est chouette les amours qui prennent leur temps. Qu’elle laisse les sentiments naître à petits pas, qu’elle ose encore croire aux regards, aux mots, aux silences. Hélas, ce grand élan repose sur un malentendu aussi cruel que bouleversant. Aurélie aime un Boris qu’elle imagine. Une version idéale. Et Boris, lui, tente désespérément de correspondre à cette image sans jamais parvenir à l’habiter vraiment.

Bien sûr, Le Journal d’un scénario joue sans cesse avec les métaphores et ne parle pas seulement de cinéma. Il parle de toutes les fois où nous nous laissons manipuler malgré nous. Il met en relief les intrépides mensonges par omission. Il raconte par le menu nos innombrables reculades et nos faiblesses humaines.

La mise en scène, résolument contemporaine, accentue encore cette impression. Les jeux de plateau, les effets de split-screen théâtral, le rythme effréné des séquences insufflent au spectacle une énergie presque surréaliste. Le résultat est tellement drôle ! La scénographie intelligente de Catherine Cosme utilise avec brio des accessoires quotidiens, un lit, un bureau, un sofa, mais le moindre espace de la salle des voûtes est exploité.

Et les multiples références cinématographiques fusent comme autant de clins d’œil adressés aux amoureux du septième art. Une virtuosité réjouissante de dîners mondains qui interroge aussi notre époque saturée d’images, de savoirs et d’informations. Si, sous cette profusion, émerge peu à peu une inquiétude plus profonde, la sensation d’un monde où les anciennes certitudes se sont mises à vaciller, où l’on s’aperçoit avec bonheur que les rôles se redéfinissent. Les femmes prennent enfin toute leur place. Inversion des rôles ? Aurélie est solaire.

Et on l’aime, ce Boris lunatique et tellement déstabilisant, tellement plus humain que la faune qu’il fréquente ! On l’aime malgré ses lâchetés, puisqu’elles sont assumées avec une honnêteté désarmante. Malgré ses renoncements successifs, malgré son insondable capacité à manquer les tournants décisifs de son existence, on est profondément touché par son humanité.

Et parce que Laurent Capelluto et Erika Sainte, dans un magnifique équilibre de forces contraires, composent ensemble une partition d’une rare justesse. Comme un Yin et un Yang modernes. Comme deux rêves qui tentent de se rejoindre. Comme deux scénarios qui n’étaient peut-être pas destinés à s’écrire sur la même page.

 

Celle d’un nouveau journal intime ?

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

JOURNAL D’UN SCÉNARIO


13.05 > 07.07.26

1H15

Création

Salle des Voûtes

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administrateur théâtres

Avec Molière, une troupe qui nous ébaudit!

 

Spectacles

Le médecin malgré lui

Vous connaissiez ce Parc dans Bruxelles, qui évoque la culture… des pommes de terre ? Son nom est un hommage à celui qui les fit entrer dans l’Histoire : Antoine Parmentier. C’est là, sous ses grands arbres et au pied d’une vieille bâtisse religieuse, en plein dans un décor agreste que la Comédie Kapel a planté, pour quelques soirs d’été, ses lampions et son théâtre de verdure.

Et lorsque la chaleur du jour s’efface enfin, que les oiseaux cèdent peu à peu la place aux premiers éclats de rire, Molière prend possession des lieux.

Préparez-vous : il va pleuvoir des coups de bâton sur les maris buveurs, dévoyés et fainéants, les pères tyranniques et les faux savants.

L’an dernier déjà, cette joyeuse bande faisait chavirer le public avec un irrésistible Scapin. Nous n’avions qu’une envie : revenir. La promesse est tenue. La fête recommence, plus champêtre encore, sous des frondaisons où le théâtre retrouve peut-être sa vocation première : rassembler des inconnus autour d’une même histoire, au cœur d’une douce soirée d’été.

On pourrait appeler ces artistes les baladins de la mémoire. Car ils ne se contentent pas de jouer Molière : ils réveillent tout un héritage populaire. Entre la domestique qui s’enivre d’envolées lyriques puisées chez Gounod, et l’incomparable Lucas qui roule les “r” comme on laboure la terre, les discrètes allusions musicales qui ravissent les baby-boomers, et les galimatias pseudo-latins des médecins improvisés, « Le Médecin malgré lui » devient une véritable fête foraine du langage.

Écrite en 1666, juste après le succès d’estime mais les recettes décevantes du Misanthrope, cette comédie d’un genre populaire, permet à Molière de récupérer quelques pistoles sonnantes et trébuchantes pour payer sa troupe. Inspiré directement du vieux fabliau médiéval du Vilain Mire, Molière renoue avec la farce : ainsi, les bastonnades, les quiproquos, les personnages hilarants, les maris bernés, les femmes qui mènent le jeu, les bourgeois vénaux et les médecins dont le latin cache surtout une abyssale ignorance.

Mais le génie de Molière organise ces ingrédients de la veille de la Renaissance pour les transformer en une mécanique d’horlogerie où chaque réplique fait mouche. Derrière le rire, il fustige l’hypocrisie sociale, les rapports de domination et la crédulité humaine. Le bâton amuse mais les mots gracieux habillent la raillerie et la critique.

Benoît Strulus en Sganarelle s’y entend à merveille pour moquer les grands médecins de l’Antiquité, la théorie des humeurs, des saignées, des lavements et autres remèdes fantaisistes. Son faux médecin règne, chapeau vissé sur la tête, sur la science de l’époque aussi pompeuse qu’approximative. Écoutez-le savourer le mot « Mé-de-cins » en trois larges syllabes, comme s’il découvrait lui-même l’immensité de son nouveau savoir. Tout est juste, tout est savoureux.

Dès l’incipit, le ton est donné. Une lessive flotte au vent, culottes en étendard. Martine, jouée par l’admirable Colette Sodoyer, règle ses comptes avec son mari. Les reproches deviennent vengeance, la vengeance devient mascarade, et la machine infernale de la farce est lancée.

Femmes diaboliques et victorieuses ? Maris dupés ? Pères abusifs ? Culte du profit ? Peu importe finalement. Les véritables vainqueurs seront les amoureux, Léandre et Lucinde, qui trouveront enfin, grâce au plus improbable des médecins, le chemin de leur bonheur.

Les costumes d’époque virevoltent. Les comédiens surgissent des taillis comme des maraudeurs du verbe. Les domestiques se gaussent. Les femmes tiennent fermement la barre, et gare aux mains baladeuses ! L’exquise Jacqueline, nourrice chez Géronte et épouse de Lucas (Marc Deroy) insuffle sous les traits de Mathilde Mazabrard un entrain et une fraîcheur irrésistibles.

C’est Bernard Lefrancq qui campe le Géronte absolu, à la fois inquiet et imbu de lui-même. Affublé d’un costume et d’un bonnet qui rappellent celui du Malade imaginaire, il convoque des emportements et des postures dignes de Louis de Funès, qui se serait subrepticement échappé des Trente Glorieuses.

Face à lui, Anne-Isabelle Justens et Alexis Lejeune composent le couple d’amoureux complices et tellement gourmands de vie. La joie est dans le pré.

Chemin faisant, nos vieux cours d’histoire du théâtre français resurgissent, et l’ombre de ces anciennes farces françaises données sur les places du village. Celle du Cuvier par exemple, quand le théâtre se jouait avant tout pour faire rire le peuple. Et quelle aventure, entre limonade et bière, de retrouver cet esprit parfois grivois, aujourd’hui, le verre à la main, installés sur une chaise courte plutôt que longue, ou autour d’une table, tandis que le soleil décline doucement derrière les arbres.

Bref, ce qui touche, au fond, c’est l’engagement artistique de toute cette troupe, comme du temps de Jean-Baptiste Poquelin ? Les rires ont tôt fait de crépiter dans le champ fraîchement fauché pendant que le parfum de l’herbe se mêle à celui de cette langue ancienne si musicale qui semble avoir traversé les siècles sans périr. C’est que Molière, qui se plaît à épingler les vices de l’humanité, est vraiment éternel.

Le public, lui aussi acteur de la fête, répond aux sollicitations, s’étonne, applaudit, rit et glousse de plaisir. Et tant pis pour les blagues un peu épaisses. On les rangera en toute simplicité avec les épluchures …de pommes de terre.

Hélas, la météo caniculaire aura sans doute retenu chez eux quelques spectateurs. Dommage. Mais ceux qui étaient présents auront largement compensé leur moindre nombre par la chaleur et la vivacité de leurs applaudissements.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

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administrateur théâtres

Big Mother, « la Chose » reviendra-t-elle?

Spectacles

 Au théâtre Le Public

La satire… n’est plus matière à rire

« Ils disent parler au nom du peuple mais s’en prennent aux piliers mêmes de la démocratie. Surtout, ils s’attaquent à tout ce qui pourrait les freiner : juges, médias, institutions internationales, universités… »
— Le Monde

Dans son thriller politique, Mélody Mourey confie être inquiète face au futur. « …Parce que je suis réaliste, mais je crois à notre capacité à changer les choses. »

Heureusement, le théâtre est là pour sensibiliser le public aux réalités que nous vivons déjà et aux enjeux qui nous attendent.

BIG MOTHER se joue actuellement au Théâtre Le Public et sera, on l’espère, prolongé la saison prochaine. Ce n’est pas un hasard. Rarement une satire politique aura frappé avec une telle puissance.

Rire de bon cœur de nos travers ? Non, dans cette pièce, on les voit se refermer sur nous comme un piège.

Toutes griffes dehors, cette œuvre brillante alerte, accuse et secoue le spectateur. Elle le met face à ce qu’il subodorait, sans vouloir vraiment y croire : plus rien n’est écrit dans la pierre, notre monde est devenu un lieu où la vérité est une matière volatile et malléable, où l’information se fabrique, où la surveillance se fait …consentie et où nos libertés s’érodent avec notre propre assentiment.

Nous les artistes anonymes
De la sculpture ou de la rime
Tenterons de vous la transcrire
Pour les siècles à venir
Il est venu le temps des cathédrales
Le monde est entré
Dans un nouveau millénaire

Rarement un spectacle aura laissé une salle dans un tel état d’épuisement nerveux. Pendant une heure et quarante, sans entracte, Big Mother ne nous accorde pas une seconde de répit. Les personnages courent, s’agitent, enquêtent, s’affrontent, s’effondrent. Les vérités éclatent avant d’être aussitôt ensevelies sous d’autres récits. Le spectacle, d’une densité à couper le souffle, hurle ses vérités à travers des personnages à bout de nerfs, dans un rythme dont on sort submergé et épuisé.

Oui. La violence épuise. Mais si j’avais encore mes grands élèves en charge, j’y courrais avec eux pour en débattre ensuite, comme nous le faisions jadis après An Inconvenient Truth ou All the President’s Men. Ils adoreraient la scénographie tournoyante d’écrans qui, intrus décrits par George Orwell, sont devenus dans notre XXI siècle une compagnie plus qu’utile : indispensable quoique parfois délétère. Ces hublots quadrangulaires, en mode cinéma ou en plans fixes, dessinent les multiples lieux de l’action. En outre, ils permettent une saisissante simultanéité des scènes, composant, paradoxe suprême, un ensemble presque esthétique. Déjà une supercherie. Car ce qui est beau finit souvent par ne plus nous inquiéter.

La musique, digne d’un thriller, accompagne le tout dans des couleurs de délire incandescent.

Autour de cette machinerie fascinante, les six acteurs accomplissent une véritable prouesse. En scène, un merveilleux sextuor : Itsik Elbaz, Salomé Crickx, Tiphanie Lefrançois, Jérémie Petrus, Laurence Oltuski et Nabil Missoumi. Tous jouent « la Chose » avec une conviction et un talent effréné, une précision et une énergie qui forcent l’admiration. Leur impressionnante galerie de personnages se déroule avec une virtuosité sidérante dans des Méta-morphoses nous offrant un miroir implacable de notre monde.

Un livre, on le referme pour reprendre une pause. Ici, impossible. Ce spectacle vous tient dans ses griffes.

On y retrouve, bien sûr, ce vieux principe qui accompagnait nos jeunes années : « Le poète a dit la vérité. Il doit être exécuté. » Et si ça s’appliquait maintenant aux journalistes ? Quelle engeance dangereuse clament tous nos néotyrans. Néanmoins, une banderole édifiante flotte sur le plateau « Killing the  journalist  won't kill the  story! » Une étincelle d’espoir.

Mais aujourd’hui, la machine infernale est plus perverse que jamais. Pour installer une dictature, nul besoin d’exécuter le poète. Il suffit de nous noyer sous un déluge d’informations. De rendre toute certitude impossible, d’annuler nos outils de vérification. De faire en sorte que plus personne ne sache distinguer le vrai du faux, du vraisemblable, du filtré, du fabriqué, du sur-mesure.

Dans Big Mother, Mélody Mourey pousse cette logique jusqu’à son terme avec un concept glaçant : la Totale Démocratie. Une démocratie qui promet avec un large sourire davantage de participation citoyenne grâce au Big Data… …mais qui organise, en réalité, notre consentement.

Nous croyons choisir. Nous sommes choisis.

Nous croyons décider. Nous sommes guidés.

Nous croyons être informés. Nous sommes profilés.

Nous croyons exercer notre liberté. Nous alimentons les algorithmes qui finiront par penser à notre place.

Sous les dehors rassurants d’une BIG MOTHER qui ne nous voudrait que du bien, nos perceptions s’émoussent. Nos indignations s’endorment. Notre vigilance s’efface. Et la réalité finit par nous échapper. Le plus glaçant n’est pas que quelqu’un nous surveille. Le plus glaçant est que nous ayons fini par offrir nous-mêmes toutes les clés… pour nous atteindre. La manipulation atteint alors son apogée alors que la démocratie représentative se meurt sous nos yeux, puisque notre regard est ailleurs.

Même la liberté perd son essence sacrée pour devenir une illusion soigneusement entretenue. Et où est donc passée la lumière ? Nous voilà prisonniers de la noire caverne. Platon en perdrait son grec !

De fait, notre monde est ainsi devenu pire que celui d’Orwell. Et nous découvrons que celui d’Huxley lui prête désormais main-forte. Le premier imaginait une dictature de la peur. Le second est une dictature du confort. Ainsi nous en venons à réussir l’impensable : faire cohabiter les deux.
…Il est venu le temps des cathédrales
Le monde est entré
Dans un nouveau millénaire

Alors, chers étudiants de mes jeunes années… Vous êtes aujourd’hui de jeunes parents. Vous souvenez-vous encore du Meilleur des mondes ? Vous souvenez-vous de 1984 ? Nous les lisions comme des romans d’anticipation, en forme d’avertissements nous conjurant d’être attentifs à toute tentation totalitaire. Cette pièce Big Mother (2023) sonne l’alarme. Et qui sait, le tocsin. Face à cette « Chose », il y a urgence citoyenne.

Et bravo à ces six artistes qui donnent tout : la voix, le corps, le souffle, l’intelligence, le rythme. Ils portent cette fable noire avec une générosité et une intensité rares. Car au-delà du thriller, de l’urgence, de l’effroi, de la violence, resurgit une vieille vérité. Celle que formulait déjà La Boétie : « C’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix d’être serf ou d’être libre, quitte la liberté et prend le joug. »

 Vous noterez que la véritable question que pose Big Mother n’est pas : Qui nous manipule ? Elle est infiniment plus dérangeante : Pourquoi acceptons-nous si volontiers de l’être ?

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

De : Mélody Mourey

– Mise en scène : Mélody Mourey

– Avec : Salomé Crickx, Itsik Elbaz, Tiphanie Lefrancois, Nabil Missoumi, Laurence Oltuski et Jérémie Petrus

– Scénographie : Olivier Prost

– Costumes : Bérengère Roland

– Costumière : Sarah Duvert

– Lumière : Arthur Gauvin

– Musique : Simon Meuret

– Vidéo : Edouard Granero, Laure Cohen, Emmanuelle Buchet

– assistés de : Clémentine Kosh

– Habillage : Eugénie Poste

– Régie : Geoffrey Leeman

– Assistanat régie : Junior Neptune

Du  12.05 au 04.07.26

➡ https://bit.ly/BigMotherTickets

 Photos : Gaël Maleux

https://www.theatrelepublic.be/big-mother

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administrateur théâtres

ZAZOUS, DES LENDEMAINS QUI CHANTENT

Spectacles

Au Théâtre Le Public

Hier, c’était le 6 juin.

Le Jour le plus long.

Celui de 1944.

Sur les plages blondes de ma Normandie débarquaient des jeunes hommes venus de l’autre bout du monde pour rendre à l’Europe ce bien si fragile que l’on croit éternel lorsqu’on le possède : la liberté.

Dans les villages de la côte, on commémorait la Libération. On déposait des fleurs, on hissait des drapeaux. On se souvenait aussi que cette liberté eut un prix terrible. Sous le ciel de Ouistreham et des autres villages, des civils innocents mouraient également sous les bombes alliées.

Cette année, à Langrune-sur-Mer, à deux kilomètres du village familial, l’actualité venait troubler les cérémonies. Certains habitants refusaient la présence du Secrétaire américain de la Défense, estimant que ni ses discours, ni ceux du président qu’il représente, ne portent aujourd’hui les valeurs d’humanisme, de paix et d’amitié entre les peuples qui fondèrent jadis nos alliances.

Et moi, fille spirituelle de ces irrévérencieux zazous d’autrefois, nourrie dès l’enfance des mots de Jacques Prévert, de Boris Vian, de la poésie qui résiste à toutes les censures, je me souvenais. Je revoyais une autre place. Une autre foule. Le 8 mai 1968, sur la Grand-Place de Bruxelles, avec mon lycée et d’autres écoles de la ville, nous chantions le Chant des Partisans.  Nous célébrions la paix retrouvée. Il m’en souvient comme si c’était hier. Toutes habillées de blanc, nous avions des larmes de reconnaissance aux yeux. Nous avions l’espoir au cœur et une Europe qui célébrait la paix.  

Alors quel mystérieux hasard a guidé mes pas, précisément ce soir du 6 juin, vers « Zazous, des lendemains qui chantent » au Théâtre Le Public ?

Dès les premières minutes, j’ai senti que nous n’allions pas juste découvrir, la culture zazou tellement peu évoquée dans les cours d’Histoire.  Non, tout à coup, le spectacle, éclatant de couleurs vives sur fond vert de gris, s’est mis à bondir sur scène au rythme du swing, porté par la direction musicale inspirée de Pascal Charpentier. Les univers de Django Reinhardt, Cab Calloway, Boris Vian et des compositions originales s’y rencontrent avec une liberté qui chante la résilience, qui souffle l’espoir et la vie. C’est Charles Trenet, Yves Montand et bien d’autres qui viennent nous chatouiller le cœur. Et aussi Baudelaire : « Ô toi que j’eusse aimé, ô toi qui le savais ! »  On n’est pas sérieux quand on a 17 ans !

Baptiste Blampain, Bénédicte Chabot, Laure Godisiabois, Antoine Guillaume et Cédric Raymond semblent passer naturellement du récit au chant, de la confidence à l’humour, de la légèreté à l’émotion la plus nue. Ils lisent des livres interdits et s’enchantent de citations poétiques. On les adore. Sous la plume collective de Laure Godishiabois et Patricia Ide, l’histoire devient tissu vivant d’une jeunesse qui résiste, le placard vide mais la fleur à la guitare.  Les amoureux qui échangent des mots interdits ont choisi l’insolence des vêtements extravagants, celle du swing et du rire comme acte de résistance. Ils iront percer les pneus de la Gestapo avant d’aller danser clandestinement et conjurer la peur.  Ils déposeront une gerbe le 11 novembre sous l’Arc de Triomphe, ils arboreront par provocation et solidarité l’étoile jaune.   Ils combattent avec leur liberté d’être, avec leur refus de ressembler à ce que les régimes autoritaires de Berlin et de Vichy attendaient d’eux.

Avec leurs vestes à carreaux trop larges, leurs chapeaux boule moqueurs, leurs parapluies nommés pépins, les cheveux longs pour les garçons, les jupes très courtes et le rouge à lèvres scandale pour les filles, ils affichent leur goût du jazz et de la bière grenadine. C’est tout l’esprit de Charlie Chaplin.  

Patricia Ide orchestre tout cela avec une remarquable précision. La scénographie mobile de Renata Gorka et les costumes terriblement révélateurs de Chandra Vellut recréent un univers où l’excentricité devient un manifeste politique.

Et puis surviennent ces instants où le tempo ralentit. Les délations.  Les arrestations. Les séparations. La peur. La salle entière retient son souffle. Les larmes montent aux yeux alors que le swing rend la tragédie plus poignante encore. Derrière l’insouciance apparente se cache le courage. Parce que derrière les chansons se cache la résistance.

Et soudain…

Les premières notes.

Celles-là même.

Celles qui traversent les décennies.

Celles qui relient ma Normandie de 1944 à ma Grand-Place de 1968.

« Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ? »

Je n’ai pas pu retenir mes larmes. « Le Chant des Partisans » résonnait à nouveau, insistant, essentiel.  Pas comme une relique du passé mais comme un rappel brûlant, un serment, une nécessité face à la terreur.  

À l’heure où tant de démocraties vacillent, où les extrémismes relèvent la tête, où une guerre sanglante ravage les confins de notre Europe, où l’art et la liberté d’expression continuent de déranger les pouvoirs autoritaires, « Zazous, des lendemains qui chantent » nous rappelle avec une lumineuse évidence que la Culture est un acte de résistance. Danser est un acte de résistance. Chanter est un acte de résistance. Créer est un acte de résistance.

Merci à cette formidable troupe de nous avoir réveillés hier soir de notre léthargique apathie, merci de nous avoir rappelé que les lendemains qui chantent se défendent, se transmettent et se chantent. La Honte, c’est quand personne ne bouge.

 

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

https://www.theatrelepublic.be/zazous-des-lendemains-qui-chantent

ZAZOUS, DES LENDEMAINS QUI CHANTENT


14.05 > 04.07.26

1H35

Création

Petite Salle

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administrateur théâtres

28 saisons au Au théâtre de la Valette

Spectacles

Albert & Charlie à La Valette, des génies entrecroisés

Et une amitié qui transcende les différences

Au Théâtre de la Valette, l’Histoire ressuscite des instants fragiles et lumineux, le fil captivant d’une amitié un peu passée inaperçue. Albert & Charlie, porté par l’écriture subtile d’Olivier Dutaillis, orchestre des improbables tête-à-tête de deux autodidactes, entre Albert Einstein et Charlie Chaplin avec élégance et malice. C’est la relativité qui côtoie la poésie burlesque, dans un ballet d’idées et de sourires. L’humour est le ciment.

Le spectacle s’ouvre sur le souvenir réel d’une rencontre à Hollywood en 1931, lorsque Charlie Chaplin et sa famille accueillirent Einstein à son arrivée d’Europe, fuyant la montée du nazisme et la haïssable éducation prussienne. À l’occasion de la première de City Lights, 300 000 spectateurs, quel est le sens de tout ça ? S’interroge Einstein.  L’échange piquant entre Einstein et Chaplin, fuse et fait mouche. “Ce que j’admire le plus dans votre art, c’est votre universalité…”, glisse le savant, aussitôt renvoyé par Chaplin : “Le monde vous admire, même s’il ne comprend pas un mot de ce que vous dites.” Toute la saveur de la pièce réside là : dans la complicité et le rire partagé, langage universelintemporel, on l’espère.

Sous la direction précise d’Alexis Goslain, le décor nous transporte à Princeton dans le bureau feutré du savant, entre tableaux noircis de formules et silences habités. Là où les génies s’interrogent, s’opposent et trébuchent, et l’humanité s’affirme.  Car les dialogues fictifs sont subtilement enracinés dans une amitié authentique qui ne se prive pas de joutes existentielles. Derrière les éclairs d’esprit, les bribes de monologues intérieurs mis à nu, l’humour reste toujours leur plus grand trait d’union. Même si l’état du monde est une cure d’adrénaline quotidienne.

Les sujets de discussion ne manquent pas. La terrifiante montée du nazisme, que Chaplin choisira de tourner en dérision dans The Great Dictator. La comédie la plus engagée ayant jamais existé.  Le vertige atomique, dont Einstein, militant inconditionnel de la paix, portera longtemps la culpabilité morale après avoir alerté Franklin D. Roosevelt. Il avoue même qu’il aurait préféré être gardien de phare que professeur d’université. Et se console avec la musique de Schubert. Point de famille heureuse pour le soutenir.  Puis l’Amérique soupçonneuse du maccarthysme, qui forcera Chaplin à l’exil en 1952.

Les dialogues entrent en magnifique résonance, comme cet échange :
- Charlie [à propos de la mise au point de la bombe A] : « Vous aviez prévu que la bombe atomique découlerait de votre théorie ?
- Einstein : « À votre avis, l’homme de Cro-Magnon, quand il frottait ses silex, il avait prévu l’incendie du Reichstag ? » Les rires fusent dans la salle, mais 
 ne serait-ce pas une belle pirouette, pour retirer son épingle du jeu? Einstein cosigna la lettre Einstein-Szilard destinée à convaincre le président américain Fr. D. Roosevelt de la capacité d’énergie provoquée par la fission atomique et de l’urgente nécessité de prendre de vitesse le IIIe Reich dans la mise au point des armes, c’était sa plus grande peur. Néanmoins le pacifiste convaincu qu’était Einstein fut écarté du développement de la bombe atomique et n’eut aucune influence sur la décision de son utilisation. D’où les larmes du savant.

Entre ces secousses, les deux hommes avancent dévoilant leur sensibilité. L’un avance par fulgurances, intuition et imagination. L’autre polit chaque geste, chaque silence, jusqu’à l’obsession. Mais ils sont profondément frères d’armes.

La pièce ne se contente pas d’aligner les faits : elle explore les failles. L’exil, la solitude, le prix de la notoriété, les sacrifices intimes. Elle interroge aussi cette chose mystérieuse : d’où naît la création. Chez Einstein, dans un éclair brûlant. Chez Chaplin, dans la répétition maniaque.

L’un, bohême, est vêtu à la Saint-Simon, presque en robe de chambre. Il a la détestation de l’uniforme et l’amour de la chevelure sauvage, l’autre, cravaté et tiré à quatre épingles, est sanglé dans des costumes de gala. Il singe Hitler, car faire rire de lui et la seule façon de l’abattre.En scène : un fabuleux Michel Wright, débordant d’humanité, parfaitement extravagant, et un magnifique Gauthier Jansen que l’on prendrait bien pour un joli cœur. D’ailleurs la dame du logis n’est pas insensible à son charme.

Heureusement, cette présence veille et respire : Hélène, la gouvernante allemande qui a suivi Einstein dans son exil, figure à la fois stricte et tendre, qui humanise encore ces géants, tempère les colères, et rappelle que même les génies… doivent manger, dormir, et être protégés. Ah! L’excellente imitation germanique de Catherine Claeys!

Quelques détails savoureux surgissent comme des bulles : Einstein et sa pipe, son goût pour le cervelas et la vodka, sa « rébellion contre la chaussette », ou son amour intact pour la kidney pie de son enfance londonienne. Au-delà des traits d’esprit qui claquent, c’est l’émotion qui demeure. Elle s’installe, doucement, jusqu’à cette dernière rencontre imaginée, sans doute la dernière, où l’amitié entre les deux géants est bouleversante. Et notre fragilité, tellement palpable. Et brusquement, cette évidence: le génie ne serait rien, sans humanité. Et la vie humaine n’est-elle pas comme une œuvre d’art?

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Ave: Catherine Claeys, Gauthier Jansen et Michel Wright

Mise en scène: Alexis Goslain

Assistanat mise en scène: Enza Rigolio

28 saisons déjà…

Raconter les 28 ans du Théâtre la Valette, ne peut se faire sans évoquer cette vibrante Communauté, celle d’un foyer théâtral professionnel incrusté dans un village de l’Ouest du Brabant wallon, à Ittre. Que soit remercié ici, son infatigable directeur, Michel Wright, qui a mis sur pied tant de spectacles intelligents et drôles! Meilleurs souhaits de succès à la nouvelle équipe.

Avec seulement 100 places, sans bus ni tram ni métro ni train, le Théâtre se situe à un jet de pierre de Bruxelles et rencontre depuis des années, succès et reconnaissance. Il est situé au coeur d’un village très sympathique et accueillant.
On aime La Valette, ce petit lieu atypique et particulier, pour sa programmation de spectacles exigeants et accessibles, offrant émotions, rires, réflexions et échanges. Et puis il y a ce charmant bar des Artistes, prêt à vous accueillir avant le spectacle!

L’équipe, renouvelée, dotée d’une nouvelle direction en 2026, s’attellera à vous accueillir, nous l’espérons de tout coeur, chaque soir la saison prochaine, de manière aussi conviviale et chaleureuse. Dice are cast!

Théâtre la Valette


11, Rue Basse – 1460 Ittre
info@theatrelavalette.be
0473/29 17 09
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administrateur théâtres

L'Ecume des jours, for ever!

Spectacles

L’Écume des jours au théâtre

« L’écume des jours » c'était au  Théâtre des Galeries... en avril dernier. 

C’était une adaptation absolument onirique du merveilleux livre de Boris Vian« Le plus poignant des romans d’amour contemporains » selon Raymond Queneau. Un concentré de surréalisme tragique endossé par quinze personnages joués par une brochette explosive de 10 jeunes comédiens.

Dans un coin de la scène, ils étaient là, poétiques. Contre toute attente, deux amis à la vie, à la mort, Chat et Souris, vous avez bien lu, se faisant des confidences.

Elle, (Tiphanie Lefrançois) la petite souris, fidèle fée du logis des amoureux, livre son chagrin et son envie d’en finir à son cher confident félin (Quentin Minon). Elle va lui conter les malheurs de la maison de Colin et Chloé. Se laissera-t-il convaincre par le récit merveilleux et triste de ces jeunes humains aux rêves tellement cabossés ?

Au début c’est l’insouciance totale. Dans un vent de jeunesse joyeuse sous le ciel de Paris libéré, débarquent de ravissants personnages virevoltant sur des patins à roulettes. Rythmes de jazz, joie et surprises de l’amour. Tour à tour, on fait la connaissance de Chick (Alexis Vandist) et de sa compagne Alise (Laura Fautre). Il y a aussi Isis (Zoé Pauwels) qui invite Colin et ses amis à l’anniversaire de Dupont, le Chien. Il ne manque que l’Oiseau Bleu pour compléter la féerie.

État de grâce, la bande de jeunes glisse avec bonheur de vivre sur la patinoire. Nicolas, le majordome de Colin (Simon Lombard), est aussi invité à la soirée. Un personnage attachant et haut en couleurs, presque une figure tutélaire à la diction hilarante.

Observons la scénographie. Serait-on tout à coup dans un sous-marin ? L’assemblée est dans la mire d’un œil, celui d’un immense hublot qui projette les mille et un visages du roman, scrutés par haute technologie. Un haut-parleur chasse les heureux batifoleurs et la scène se transforme comme par magie.

 Voici les personnages dans les rues de Paris, voici le spectateur invité au cœur de l’appartement de Colin discutant avec son majordome. Puis viendront l’église nuptiale, le cabinet de médecin, la sombre officine du pharmacien, l’antre du monstrueux libraire maffieux, et, haut perché dans sa chaire à l’université, voilà où pérore le distingué Jean Sol Parte (Joseph Colona).

La savante scénographie de Lea Gardin donne à palper le kaléidoscope d’émotions et entraine le spectateur dans des bouffées de rire.  Ce hublot, cet œil imaginaire, ne cesse de scruter l’âme humaine avec grande finesse et puissance évocatrice. Les images brillantes et artistiques subliment le roman fétiche des adolescents. Vidéos signées Allan Beurms et lumières de Laurent Comiant.

Dès le début, Colin, hurlait son désir, il voulait plus que tout, tomber amoureux, avoir le cœur en chamade, explosant dans sa poitrine à en devenir fou d’amour. D’ailleurs, la seule chose qui vaille la peine. À l’instant où il croisera Chloé à la soirée, en robe couleur soleil ou couleur tournecoeurs, il lui dira : « C’est exactement vous ! ». Avec la musique de Laurent Beumier et les ravissants costumes de Sophie Malacord.

 Et de la demander aussitôt en mariage. Colin (Rémy Thiebaut) et Chloé (Romina Palmeri), se sont épris d’amour fou au premier regard. Love at first sight, ça existe. Or, cet amour ivre de bonheur a-t-il une chance ? Ou un implacable destin lui donnera-t-il un infâme coup de poignard ?

L’amour resplendissant est là, à portée des mains, des lèvres, des corps des jeunes amoureux, il est absolu, comme on en rêve. Et pourtant, le malheur va fondre sur l’innocence de cet amour à couper le souffle.

Au fond de la poitrine de Chloé grandit la sombre « Tumeurs » ou l’assaut de la tuberculose, à l’époque.  Ce nénuphar avide consume la vie de la jeune femme et tue à petit feu les belles illusions du jeune couple. Le nymphéa glouton avale impitoyablement toutes les autres fleurs qu’on lui donne en pâture et peu à peu éteint toute la lumière du jour. Quelle terrible symbolique.

Course effrénée vers la mort :  la patinoire de rêve a été remplacée par la tristesse infinie d’un travail éreintant et absurde pour payer docteur, pharmacien et rêve de rétablissement en haute montagne.

Mais dans la pièce, il y a heureusement toutes les inventions de Boris Vian, ses mots gorgés de poésie et d’amour. Voyez ce fameux pianocktail, fantastique instrument de musique imaginaire capable de créer des boissons basées sur les notes de musique jouées, prouvant que l’esprit d’ingénieur de l’auteur servait constamment son imaginaire poétique.

Parodique en diable, l’auteur n’a de cesse que de condamner la course à l’argent, la vanité maladive du collectionneur hystérique, l’écriture prétentieuse du couple de philosophes du néant, l’hypocrisie et l’avidité des gens d’église, celle des pharmaciens et des docteurs. Le public se tord de rire, ouf ! Voilà une énergie salvatrice. Mais par-dessus tout, on frissonne quand Boris Vian condamne la guerre et les marchands de canons. C’est gravé dans le roman : il faut paraît-il de la chaleur humaine pour faire pousser les canons dans les champs mortifères. Et c’est hélas le travail épuisant qui est offert à Colin pour lui procurer de l’argent afin de sauver Chloé. Boris Vian se lâche. Il y a, en passant, une sacrée tirade sur la valeur prétendue du travail versus l’usage rêvé de machines pour nous libérer de ses contraintes.  

Reste, la seule vérité, celle de Chloé : « Embrasse-moi encore et encore… » tandis que le pharmacien exécute son ordonnance au pistolet.

Ainsi, tout l’univers de l’auteur est présent à chaque transformation de la scène. Cela se savoure doublement si on a eu la chance d’avoir lu le livre. Et dans le cas contraire, quel bonheur d’aller s’y précipiter pour y revivre toutes ces émotions palpitantes et retrouver la trace de l’amour, même quand tout a disparu. Ce qui reste d’un baiser…

 Le ciment de tout cela ? La musique, omniprésente, électrisante, jazzy et vivante, elle est l’âme sœur de Boris. C’est Daniela Bisconti, qui a signé la mise en scène de haute voltige et a su restituer toute la poésie et le tragique de ce roman intemporel, sans le moindre temps mort et avec une verve bien moderne. Le dénouement à la fois sombre et percutant nous rappelle que Vian, le prince de Saint-Germain-des-Prés,amoureux de la vie, immense romancier, l’auteur du « Déserteur », chanteur de jazz et polymathe exubérant, allait m o u r i r, peu avant ses quarante ans….

 

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Vu au Théâtre des Galeries, du 1er au 26 avril 2026, 1h40.

Mise en scène par Daniela Bisconti

Avec: Joseph Colonna, Laura Fautré, Tiphanie Lefrancois, Simon Lombard, Quentin Minon, Romina Palmeri, Za Zù, Rémy Thiébaut, Alexis Vandist

Chorégraphie : Isabelle Beirens

Scénographie : Léa Gardin

Vidéos : Allan Beurms

Costumes : Sophie Malacord

Lumières : Laurent Comiant

Musique : Laurent Beumier

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administrateur théâtres

Bientôt, dans l'acoustique mystique de l'église Saint-Jean-Berchmans, l'une des œuvres les plus puissantes du répertoire sacré, sublimée par 80 musiciens et choristes. La force lumineuse de la musique : le "Stabat Mater" de Dvořák.31178991857?profile=RESIZE_584x Une mère brisée, un compositeur endeuillé et un chant d'espérance d'une humanité pure. Il faut vivre le Stabat Mater de Dvořák comme un voyage de la peine vers la lumière. C’est la fresque sacrée la plus bouleversante de Dvořák, celle d’un père devant le deuil de ses enfants.

 Et une nouvelle fois,  le concert  sera fait d'étonnement et de surprise.  On peut certes se préparer au Stabat Mater, mais l'autre œuvre, encore un secret? Success story part 2? Le titre: "Hymns of freedom", composé à l'occasion de la Journée de la femme par Nasser Sahim Nasseb.Ce sera sans nul doute  une nouvelle découverte... La dernière fois aussi, nous sommes passés de surprise en surprise: 

Concerts

Le 10 avril, Vivaldi ou Richter? ...Les deux

Retour sur les Quatre saisons de Vivaldi, pardon, de Max Richter ! par l’orchestre de jeunes musiciens, le Brussels Philharmonic Orchestra

Il est libre… Max !

Quel choc ! On s’attendait, ayant parcouru l’affiche un peu trop vite, au théâtre des saisons d’Antonio Vivaldi dansé et joyeusement chorégraphié par une troupe de danseurs en herbe… tendre, bien sûr ! Laurent Drousie, directeur artistique à la Chorégraphie, la soliste Rasa Vosyliuré au violon. Le belgo-chilien   David Navarro-Turres, à la baguette, dirigeant Le Brussels Phiharmonic Orchestra.  

Et nous voilà plongés dès le début du concert dans le noir, dans un univers de cordes méditatives, se balançant dans un rythme insistant, lancinant. Une musique étale, minimaliste, profondément sombre. Une lumière glauque qui semble absorber l’espace. Mais un rythme qui éveille tout à coup un vague souvenir ; oui. Cela ressemble même à une musique de film récent… ! Eurêka ! C’est « Hamnet ! » Un film bouleversant, s’il en est. On n’en croit pas les oreilles ! L’intériorité presque crépusculaire prend dès lors tout son sens.

La musique minimaliste, et opiniâtre mord comme une douleur qui ne se tient pas tranquille. Joue-t-elle les accents de notre condition humaine, faite de douleurs et d’éclats de joie ? La voilà qui nous envahit comme une sorte de ressac émotionnel. Elle évoque des matières vitales : la naissance, l’amour, le deuil, l’absence, les fragments de mémoire, la beauté des jours heureux, la beauté de la lumière du jour. On se souvient du désespoir de l’Antigone grecque tellement triste de se voir voler à jamais la lumière du jour. Et le titre de la pièce musicale « On the Nature of the Daylight » prend donc tout son sens. On perçoit son évanescence, sa fuite, sa disparition. Et aussi son perpétuel retour, comme une vivante respiration de la Terre.

C’est aussi ce que nous disent les jeunes danseurs. Une femme, un homme, un couple, un groupe. Ils ne cessent d’apparaître, de se consumer et de disparaître. Ils sont vêtus au plus simple, en maillots noirs et chemises anonymes. Seuls les mouvements comptent, la soif de vivre sur l’intense orchestration de cette musique du chagrin.

Avec « Infra », les corps apparaissent dans une gestuelle fragmentée, en costumes bordeaux d’une neutralité troublante. Rien ne cherche à séduire. L’attente de Vivaldi se fait plus pressante. On l’a compris, on assiste à une suite symphonique de Max Richter dont on découvre petit à petit toute la modernité. Il aura fallu du temps pour changer de cap !

Et lorsque les « Four Seasons Recomposed » de Richter nous tendent enfin une main familière, le cœur bondit à chaque reconnaissance d’une phrase italienne ! Le BPHO se déploie et renoue avec la joie de vivre, quelle que soit la saison.

Et on est alors tout yeux pour la magnifique troupe d’Europa Danse Company qui déploie toute son énergie devant nous, lumières enfin reconquises ! Le ravissement des corps a pris le dessus, et la musique les porte avec brillance.  Ce concert jouait délibérément sur le décalage. Un joli poisson d’avril, reçu en plein cœur le 10 du même mois, en la salle très fréquentée du Novum Théâtre, à deux pas du Collège Saint-Michel. On avait la chance d’y être.  Respectueux remerciements.  

 

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

On s'y voit?

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administrateur théâtres

Hélas, c'est fini!

Spectacles

La petite annonce faite à Marie :

Rendez-vous au pays fragile des souvenirs

Le Théâtre Royal du Parc, du 7 mai au 6 juin 2026, ouvre une porte secrète sur le royaume vacillant de la mémoire avec La Petite Annonce faite à Marie, une création collective d’une rare délicatesse.

Première hier soir au Parc. Ceci n’est pas un spectacle. C’est une constellation d’émotions où l’on rencontre Thierry Debroux… onirique, au pays des étoiles.

La Petite Annonce faite à Marie, ce n’est pas du Claudel mais c’est sûrement une histoire d’ange. Et quelque chose d’immensément tendre et profondément humain. Toute une saga familiale centenaire condensée en éclats de mémoire, en silences, en musique et en gestes suspendus, glissés, tissés et déchirés. Envolés. Qui passent par le langage du corps.

Marie va fêter ses cent ans.

Elle a perdu presque tous ses souvenirs, sauf peut-être, qui sait, sa rencontre avec l’ange de pierre du jardin du pensionnat. Un confident fidèle, un sourire salvateur. C’est Thierry qui l’a retrouvé.

Il y a cet inoubliable -petit-matin du -petit-crime, sur un -petit- quai-de-gare à Namur, où son père lança à la -petite-fille : « Je pars pour toujours à Paris. Est-ce que tu viens avec moi ? ». Elle avait huit ans. Et elle s’enfuit à petits cris. Les oiseaux, ça tombe du nid. Mais comment apprendre à voler ?

Thierry, le fils, lui, a tout reconstitué sur son chemin de vibrant créateur. Les blessures générationnelles, cela donne du courage. Fasciné par la longue existence extraordinaire de sa mère, il entreprend de lui rendre ce qu’elle ne possède plus : son histoire. Il décide de lui offrir le roman de sa propre vie comme cadeau d’anniversaire. Un acte d’amour absolu. Une tentative bouleversante de réassembler les fragments d’une mémoire fissurée. Raconter à l’autre ce qu’il a oublié pour continuer à exister à deux.

Cette vieille dame centenaire habite désormais en lisière de la Forêt de Soignes, bercée par le chant des oiseaux, tous ces êtres ailés. Chaque semaine, son fils lui apporte un merveilleux, cette irrésistible pâtisserie qui illumine encore son regard autant que ses papilles. Dans ce monde où les souvenirs s’effacent, il reste des douceurs minuscules qui résistent au naufrage.

Sous chaque toit se cache une douleur : « Unter jedem Dach verbirgt sich ein Leid… » Nous sommes tous reliés. Aussi, le texte peut toucher chacun de nous, au plus intime. Et la dynamique sur scène de raconter la mosaïque de fêlures par où passe la lumière.

Le vent souffle où il veut. Et toi tu entends sa voix. Mais tu ne sais pas d’où il vient. Et tu ne sais pas où il va. Soudain, quatre artistes, comme les quatre directions du vent. Et sa rose naît, sur le plateau des quatre saisons.

La danse, quand les mots abandonnent les êtres, prend le relais des mots avec une grâce infiniment fragile. Les mains magiques de Michèle Anne De Mey (Kiss and Cry) deviennent théâtre vivant, redonnant vie et souffle à cette vieille dame partie presque sans crier gare, sur la pointe des pieds.

Le comédien et compositeur Fabian Finkels – certes, à nul autre pareil pour incarner ce fils extraordinaire – nous bouleverse, entre théâtre et chant, par la justesse de ton et de postures. Il réveille et sublime la présence de la dame vulnérable et lumineuse et exprime toute la tendresse d’un fils pour sa mère. Il chante avec amour la jeunesse retrouvée de Marie, mais conte aussi la blessure originelle : l’abandon de ce père marchand de rêves, qu’elle mettra 50 ans à retrouver. Mr. Sandman arrache à la fois des rires et des larmes.

Et puis il y a l’harmonie infinie de la musique. Ses profondes émotions. Julie Delbart à la direction musicale.  Il y aura un adagio de J.S. Bach, indispensable, bien sûr.

Le spectacle s’ouvre avec Alto Giove. L’aria célèbre de l’opéra Polifemo composé en 1735 par Porpora, l’un des maîtres de l’opera seria ! Cette œuvre fut d’ailleurs chantée en son temps par son élève Farinelli. Dès les premières notes chantées par Logan Lopez Gonzalez, la mélodie exprimant l’amour éternel d’Acis et Galatée, captive et fascine, tandis que le souvenir de Marie apparaît peu à peu, tout nimbé de lumière, et fait une entrée saisissante sur le plateau. L’assemblée est muette d’admiration. La voix de contre-ténor de Logan Lopez Gonzalez semble incarner une figure angélique, protectrice, soignante, auprès de la vieille dame centenaire. C’est l’union discrète et bouleversante entre la femme au soir de sa vie et son ange infirmier. Grâce à ses tenues de notes infinies, la musique devient un véritable baume sonore, suspendant le temps, autant pour Marie que pour les spectateurs.

On verra ensuite le chanteur vêtu de blanc s’emparer avec une infinie douceur de ce chef-d’œuvre de sérénité ultra moderne face à l’inconnu : Pyramid Song. L’angoisse de la fin peut se transformer en traversée paisible. La mort cesse d’être une chute pour devenir un passage, un abandon serein et heureux. En attendant Morgen de Strauss.

Au cœur de l’histoire, côté jardin, il y a le piano de l’exquise Julie Delbart, incomparable pianiste de l’émotion qui ourle sans relâche cette histoire vraie. Elle enchaîne les mondes musicaux avec une aisance et une liberté souveraine. Elle va, vient et disparaît en toute discrétion. Le spectateur reconnaît des délices, suit des délires. Frissonne avec Vivaldi et Debussy. Pleure avec les variations de Ah ! Vous dirais-je Maman.  Classique et moderne s’épousent pour faire danser l’imaginaire autour de cette quête passionnante des souvenirs perdus.

Et depuis le début le paysage visuel est onirique, valsant avec la neige ou les étoiles.  Les vidéos d’Allan Beurms et les lumières de Viktor Budo se conjuguent dans un ballet flou et lumineux. Tantôt projetant des images d’antiques photographies jaunies qui se réaniment en fragments de vie résistant à l’effacement, depuis l’orphelinat jusqu’à la forêt. Tantôt des documents d’époque rappelant l’actualité du siècle, et là, plus de violence que de tendresse.

Ainsi, toute cette création plurielle donne l’impression que chacun a offert ici sa plus substantifique moelle pour accompagner le travail de mémoire du fils, son retour poignant vers les racines, sa recherche proustienne.

Mais il y a aussi les oiseaux… le peuple ailé traverse décidément cette œuvre mobile. Ne sont-ils pas des messagers d’âme ? Comme ce mystérieux et attachant rouge-gorge, symbole de bouleversement et de renaissance, gorgé d’amour réconfortant. Un messager du ciel. Comme les anges. Même touchés en plein cœur, ils font semblant de mourir. Peut-être comme certains humains et certaines mouettes…

Or, ici, c’est le merle qui a le dernier mot. Un azur doré l’attend.  Le formidable Blackbird fly, c’est elle, la vieille dame aux ailes brisées dans la nuit noire, qui vole vers l’infini de la lumière et de la paix. C’est la libération des maux du passé. Une ample victoire sur la douleur et le deuil.

Ce spectacle, on l’aura compris, est nourri de modernité et offre une vivante archéologie du ressenti. Les cinq sens sont en alerte, manque peut-être juste l’odeur du lilas…du muguet ou de la violette.

 La Petite Annonce faite à Marie célèbre la recherche de notre filiation. Et même lorsque

Tout fuit, tout disparaît, les dates, les noms, les visages…  Il reste l’invisible et l’essentiel :

L’amour, n’est-ce pas ?  Qui persiste au-delà de tout.

 

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Logan Lopez Gonzalez, Michèle Anne De Mey, Fabian Finkels
La petite annonce faite à Marie
Photo Aude Vanlathem

Théâtre Royal du Parc
Rue de la Loi, 3
1000 Bruxelles
02 505 30 30

du 7 mai au 6 juin 2026

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administrateur théâtres

Un billet qui vole!

Spectacles

Pigeons, …car ils étaient deux!

Un homme qui chuchotait à l’oreille des pigeons au mois de mai, au Théâtre de Poche

Au cœur des bois, ceux du Bois de la Cambre, au Théâtre Le Poche, flotte ce soir un étrange parfum d’étable et de ciel ouvert, de vieux secrets de terroir transmis à voix basse.

Une soirée à la ferme ? Au pigeonnier ? Peut-être les deux.

Casquette de coulonneux vissée sur la tête, silhouette un peu gauche, tendre comme un personnage de Bourvil égaré dans le Borinage, Kevin Defossez entre en scène avec ses rêves, ses oiseaux et ses souvenirs. Dans ses yeux pétillent l’enfance, les fidélités anciennes et cet amour immense des choses modestes que notre époque pressée ne regarde plus.

Et puis il y a Duchesse. Duchesse, ce pigeon presque mythologique, compagne de plateau, muse ailée, apparition fragile et souveraine. Witbui est son ancêtre.

Un « elle » qui est tout autant un « il », comme au théâtre élisabéthain où les hommes jouaient les femmes. Une alternance  de deux pigeons qui pourrait sembler cocasse, mais qui devient ici pure poésie, sur un plateau presque vide, fruste et banal en apparence, transfiguré par la présence roucoulante.

Malgré les belles explications sur la colombophilie,  Pigeons n’est pas un spectacle sur les volatiles. C’est un chant d’amour au lien invisible entre les êtres. Un hommage bouleversant à ceux qui vous ouvrent les portes d’une passion. La rencontre improbable entre le fabuleux destin d’un amateur de pigeons et l’art des planches. Monsieur de la Bruyère en ravalerait sa plume.

C’est l’histoire d’un gamin un peu solitaire qui rencontre un vieux maître colombophile.Un savoir se transmet. Une langue aussi. Filiation.

Le picard roule sous les mots comme une vieille bicyclette sur les pavés d’un village wallon ou des Hauts-de-France. On écoute cette musique du terroir avec surprise et tendresse, entre deux roucoulements et quelques éclats de rire provoqués par les grimaces avicoles. Peu à peu, ce monde qui semblait folklorique prend une profondeur inattendue.

Pourquoi joue-t-on ? Pour gagner ? Pour l’argent ? Pour l’art ? Pour les pigeons ? Pour l’autre ?  

Qui sont-ils donc, ces oiseaux n’ayant en tête que le retour au pigeonnier ? Pourquoi parcourent-ils des milliers de kilomètres, par-dessus monts et plaines, pour retrouver leur point d’attache ? “N’étions-nous pas deux et n’avions-nous qu’un cœur ?”

Sous son apparente simplicité, le spectacle ouvre discrètement de vastes interrogations.Il parle d’un monde populaire avalé par la mondialisation, de passions authentiques devenues marchés juteux, d’héritages fragiles qu’il faudrait sauver avant qu’ils ne s’envolent. Et zut pour les technologies…qui changent l’art d’aimer.  

Au début, quelques lenteurs peut-être… Mais ne sommes-nous pas devenus incapables d’habiter le temps long ? Celui de l’attente du pigeon 701 dans un ciel « bleu, très bleu »…

Et puis, à force, l’émotion arrive à tire-d’aile, sans prévenir. Dans une anecdote. Dans une phrase murmurée à Ghislain. Dans une main qui caresse doucement les plumes bleu-gris et blanches de Duchesse. Alors ce théâtre inédit devient une veillée, une transmission inouïe, un morceau d’humanité recueilli avant disparition.

Qui  ressort du Poche, ressort  avec un regard changé sur ces oiseaux que nos villes combattent avec tant d’ardeur et que l’on croyait connaître.

Coup de projecteur sur le mystère de la nature humaine. Coup de projecteur aussi sur ce mystérieux ramier des forêts qui vient –  lui ou elle ?  –  trois fois par jour, s’inviter à la table de nos coqs dans notre jardin de banlieue. Comme si, une vie passée à regarder le ciel rempli d’espoir était, finalement, une très belle vie.

C’est la rencontre inattendue d’une innocence. Le réveil de celle qui parlait aux oiseaux — et peut-être même aux loups, dit-on.

Le totem de  la vie réelle est là devant nous: avec l’oiseau, avec le sourire d’une joie fraîche, loin des plaies du monde, fondu dans le miracle du vivant et de la terre ancienne.

Rara avis.

Merci.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

« PIGEONS » au Poche

De Kevin Defossez et Thierry Lefèvre | Du 12 au 30 mai 2026 

© Alice Piemme

Toujours ouvert Chemin du Gymnase, 1A, Brussels, Belgium, 1000

 12 → 30 mai 2026

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Concerts

Adieu, la Saison 13, treize ans de bonheur 

Le miracle de la musique qui émeut au plus profond

Balade musicale de Rixensart – Église Saint-Sixte, Genval, 19 mars 2026

Mars 2026. Une soirée inoubliable. Elle se rêve sous l’empire du magnolia, un arbre de mémoire fondateur ; Cet Arbre tellement pressé d’éclore en mars alors qu’auparavant, il fleurtait surtout avec le 6 avril ! À Genval, sous les voûtes recueillies de l’église Saint-Sixte, la Balade musicale de Rixensart a offert ce 19 mars, l’excellence et la beauté dans une quête commune d’émotion pure.

Sous la direction plus que vibrante de Luc Dewez, l’Orchestre de la Fondation Grumiaux était dans une forme éblouissante. Un ensemble terriblement lumineux, enveloppant et intensément habité.

Dès les premières mesures du Concerto pour orgue en si bémol majeur de Georg Friedrich Haendel, le ton est donné : ce n’est rien moins qu’un dialogue de chaque seconde entre la Terre et le Ciel. Qui a commencé ? Qui a répondu ? C’est l’orgue qui a répondu aux violons, alors que l’organiste était invisible. Seule la musique était là, saisissante et souveraine. L’allégresse dansant avec la tristesse. Les cordes solaires, précises, brillantes. L’orgue égrenant des couleurs consolatrices. Les cordes répandant un souffle puissant de joie, qui vous embroche à pleins achets. Les violons répondent avec force, ‘Présent’ au Ciel qui murmure. Comment alors retenir ses larmes ? C’est la tristesse qui se fait belle dans le Larghetto, ce cœur battant de l’œuvre, et le temps s’est dilaté. La ligne mélodique s’est déployée avec immense tendresse. Qui parle ? La terre ou le ciel ?  Les voilà qui conversent. Au clavier de l’organiste, Eugeniusz Wawrzyniak, l’écriture haendélienne se révèle texture d’éternité. Élégance dansée entre dentelle musicale, résonnances profondes et respiration dans les étoiles. Une soif d’idéal.

Changement de lumière avec Il Tramonto de Ottorino Respighi. Coucher de soleil signé par le grand poète romantique anglais Percy Bysshe Shelley, traduit en italien. Dès les premières mesures, un voile crépusculaire s’installe. Les cordes tissent le drame. Mais celui-ci est d’une délicatesse palpable, faite de frémissements harmoniques et de beaux glissements chromatiques. La mezzo-soprano, Cécile Lastchenko s’inscrit dans cette matière comme une présence intérieure palpitante et elle en révèle toute la profondeur. Ni tout à fait récit, ni tout à fait chant, sa ligne épouse les contours du texte avec ferveur. Le texte italien, une traduction de ce poème de Shelley « The Sunset », se voit déclamé avec ferveur. Le chant souple et vivant de la chanteuse évite néanmoins le pathos, balaye l’angoisse qui va s’allonger sur les violons, puis les violoncelles, puis la contrebasse. Dans cette musique, c’est tout l’émerveillement et l’éphémérité de ce splendide moment si fugace de la journée, et aussi la perception de la nature totalement transitoire de la vie humaine. On assiste à une lente dissolution : celle de la lumière, de l’amour, de la vie même. Celle d’un monde qui, certes, irrite le poète. Et sans doute aussi, le compositeur.

Après cette plongée dans l’intime, la soirée offre une bombe de bonheur avec Ludwig van Beethoven et son merveilleux Concerto pour violon en ré majeur op. 61. Œuvre longtemps incomprise, aujourd’hui sommet du répertoire, elle exige de l’interprète une capacité rare : faire naître la grandeur tout en ne forçant pas le trait.

La jeune violoniste, Pauline Van der Rest, lauréate du Concours Reine Elizabeth 2024, et que la Balade Musicale a déjà conviée à maintes reprises, aborde cette partition avec une assurance tranquille et une maturité saisissante. Son jeu frappe d’emblée par son aisance, sa précision, sa pureté de ligne. Les sonorités les plus improbables se déploient avec la finesse des cheveux d’anges. C’est un exquis rendez-vous, très rafraîchissant, avec la douceur et la bienveillance. Elle joue les yeux fermés, le visage tendu par la ferveur. Elle livre une promenade dans le champ des étoiles. Alors que l’orchestre réveille la dure réalité du monde, elle est saisie d’accents de douleur brutale. Mais la malice de la fée de la musique victorieuse réexpose la joie qui exulte. C’est la légèreté absolue qui a gain de cause, même si les percussions et l’ensemble de l’orchestre fanfaronnent, sous la baguette vigoureuse du Chef d’orchestre. Le hautbois s’amuse comme un roi. Les frissons des violons emplissent la salle. Variations sur variations, le violon de la vestale de la musique porte haut la flamme intérieure.

L’archet est  magique. Voudrait-elle soigner le monde grâce à la musique ?

Dans le premier mouvement, elle semble privilégier une profonde narration intérieure, très méditative qui entraîne le spectateur à la rêverie. Le célèbre thème joue les variations répétées et transformées comme dans un kaléidoscope. Elle génère une musique bavarde, constamment renouvelée.

Le Larghetto, sombre, lent et puissant d’une sérénité presque irréelle, atteint un point de suspension où le temps se cache, vaincu par les scintillements du violon. Puis le Rondo final libère une énergie chaleureuse, sans jamais rompre l’équilibre. La virtuosité de la violoniste reste toujours au service du discours, jamais l’inverse.

On se met même à imaginer que dans ce programme, il y a un double fil d’or qui relie ces trois œuvres en apparence si différentes : une même attention à la respiration du son et une plongée dans la vie intérieure. Tout est réuni : exigence artistique, qualité d’écoute, présence et recueillement. Bouleversante donc, cette dernière soirée de la Saison 13.  

 

Sachez qu’elle est d’ailleurs un point d’orgue pour Jean-Pierre Perès, l’âme fondatrice de ce festival, que nous remercions du plus profond de notre coeur pour son enthousiasme, son intuition,  sa créativité, son esprit de service considérable. Il transmet le flambeau de l’avenir à un successeur de taille : Cédric Hustinx.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

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administrateur théâtres

La Chapelle Musicale en gala à Bozar

Concerts

Musical Chapel Gala à Bozar

11 Mars 2026. Quel programme splendide la Chapelle Musicale Reine Élisabeth nous a offert à Bozar pour son concert de Gala ! Un programme riche, intelligemment construit : une véritable dramaturgie du dialogue. À la baguette du Brussels Philharmonic, Christian Blex impose d’emblée une direction à la fois sensible et ardente.

Pour commencer, la fresque musicale In the South, op. 50 de Edward Elgar (1903). Un véritable poème symphonique condensé, où affleure une nostalgie lumineuse. Le souvenir d’une Antiquité harmonieuse, épargnée par les soubresauts du monde contemporain ?

L’entame est franchement belliqueuse, dressant un empire de dissonances. Les cuivres, nobles et éclatants, soutenus par les percussions, dominent d’abord le paysage sonore. Puis, soudain, la harpe et le triangle s’immiscent dans le fracas, esquissant les premières lignes d’un poème porté par des cordes délicates et des flûtes lascives. Mais le tumulte reprend, plus vif encore. Et tant mieux, s’il est la fureur de vivre !

La structure, solidement architecturée, repose sur l’alternance de vastes masses orchestrales et de moments d’une introspection raffinée, reliés par de subtiles transitions harmoniques. Et quelle victoire, lorsque les extrêmes finissent par se rejoindre dans une forme de sérénité : l’homme enfin réconcilié avec la Nature ?

Changement de climat avec l’art du double miroir : le Concerto pour deux pianos n° 10 en mi bémol majeur, K. 365 de Mozart. Toujours sous la direction inspirée de Christian Blexle  Brussels Philharmonic accompagne deux jeunes solistes complices, Nicolas Meeuwssen et Ethur Hinnewinkel.

Ici, tout est dialogue. Dès l’Allegro, les deux claviers s’entrelacent dans une écriture concertante où alternent imitation, complémentarité et jeux d’échos. L’orchestre devient une toile de fond vivante, encadrant et relançant ce duo d’une rare complicité. Les basses insufflent un rythme presque jazzy, tandis que les violons soyeux déposent un voile de légèreté sur l’ensemble.

L’élégante conversation se poursuit en un ballet de sonorités joyeuses. Tout respire le bonheur partagé. Les cadences, d’une extrême fluidité, semblent naître d’une même respiration. Dans l’Andante, moment suspendu, les deux pianistes ne font plus qu’un : limpidité troublante de l’écriture, pureté et élégance sublime des gestes. Puis le Rondeau final réintroduit une vivacité théâtrale pleine de spontanéité, mêlant virtuosité enjouée et souffle généreux de la jeunesse.

Impossible de ne pas songer à Maria Anna Mozart, la  sœur de Mozart, pour qui cette œuvre fut écrite : une musique du lien, de l’intimité, de la joie partagée, de l’amour de la musique. Le public, conquis, rayonne.

En guise de bis, suprême délicatesse : une transcription de Johann Sebastian Bach par György Kurtág. Miniature suspendue, comme un clin d’œil hors du temps.

Sans entracte, la soirée se prolonge dans une autre forme de magie avec le Concerto triple en ut majeur, op. 56 de Ludwig van Beethoven.

Œuvre singulière, presque inclassable : ni tout à fait concerto, ni véritable symphonie concertante, mais une utopie musicale où trois solistes dialoguent avec l’orchestre. Frank Braley au piano, entouré d’Angela Chan et Jonathan Swensen, forme un trio aussi brillant qu’engagé. Les artistes piaffent d’impatience.  

Dès l’Allegro, une hiérarchie subtile s’installe : le violoncelle, souvent initiateur, expose les thèmes avant d’être rejoint par ses partenaires. Cette distribution inhabituelle crée une texture sonore originale, presque chambriste au sein de l’orchestre.

Le Largo, bref mais d’une intensité rare, ouvre un espace méditatif avant le Rondo alla Polacca final. Ici, Beethoven s’amuse : danse noble, éclats de lumière, énergie jubilatoire. Qui oserait encore le dire grave ? Le trio étincelle, passant de l’humour à la passion, jusqu’à des sommets de lyrisme vertigineux.

Les longues arabesques, les arpèges fabuleux de Frank Braley au clavier entraînent l’écoute vers une forme d’élévation, tandis que les mélodies surgissent, légères, comme capturées au vol … des danses de papillons ?  Les humeurs changent, mais une évidence s’impose : la Joie triomphe. Et la foi en l’homme. C’est sublime. Ce trio est une bombe d’énergie au sein de l’orchestre qui l’accompagne avec splendeur. Il brille de mille feux, de l’humour à la passion en passant par un paroxysme de sentimentalité.Frank Braley a réalisé une mise en scène époustouflante avec ses deux partenaires. En applaudissant à tout rompre, on se retient de rire. C’était brillant au possible. Mais… Restons sérieux !

Quel que soit l’âge, on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans…

« On rentre encore aux cafés éclatants,

On demande des bocks ou de la limonade…

et les tilleuls verts de la promenade… »

…. Après un tel Gala, longtemps après, la poésie vous enveloppe encore! Car la grande musique n’est décidément pas une affaire vraiment sérieuse. Dès qu’on s’y abandonne, elle devient jeu, surprise, vertige. Et cette joie irrépressible qui nous saisit, au moment d’applaudir…le visage épanoui et le rire plein les yeux.

 

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

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administrateur théâtres

Bellezza e Bruttezza, jusqu'au 14 juin 2026

 

Cultureexposition

Bellezza e Bruttezza, ce n’est pas seulement une belle allitération !

 

C’est l’événement culturel du printemps. Du 20 février au 14 juin 2026, Bozar déploie une exposition choc : Bellezza e Bruttezza. L’idéal, le réel et la caricature à la Renaissance. Voilà sans doute une exposition qui fera date.  Un événement phare, annoncé comme le grand rendez‑vous muséal de la saison. Un choc esthétique qui réunit près de 95 œuvres rarement sorties des réserves des plus grands musées. Une plongée où Botticelli, Titien, Léonard de Vinci et Tintoret croisent Cranach, Metsys ou encore Dürer… Bref, une affiche de gala.

L’enjeu ? Explorer comment, aux XVe et XVIe siècles, les artistes italiens et nord-européens ont mis en scène ce ballet troublant entre beauté et laideur, idéalisme et grotesque, grâce et difformité. Deux forces opposées, mais indissociables. Comme l’ombre et la lumière. Dans cette période effervescente des XVe et XVIe siècles, les artistes n’en finissent pas de jouer au jeu des contrastes : la grâce contre le grotesque, l’idéal contre l’excès. Chiara Rabbi Bernard, commissaire passionnée qui travaille sur cette thématique depuis cinq ans, revisite ce duel fondateur avec une ambition très humaine : comprendre ce qui nous émeut, nous dérange, nous attire encore dans ces visages parfaits… ou volontairement difformes.

La beauté, la laideur disent beaucoup de nous. Beauté et laideur n’ont cessé de fasciner. Pas seulement comme critères esthétiques, mais comme miroirs de notre humanité. Chiara Rabbi Bernard, a voulu reconstruire ce dialogue étrange, délicat, parfois grinçant, qui s’exprime dans les visages, les postures, les gestes. En dépit de l’exaltation de la grâce, de la vertu, de la richesse et du pouvoir.

En Italie, l’idéal classique domine encore : proportions harmonieuses, élégance intemporelle, pureté des lignes. Mais déjà, sous les pinceaux de Léonard ou Lotto, les premiers saboteurs du « beau » une tension apparaît : l’expression humaine, ses fragilités, ses excès, ses rides, ses grimaces, gagnent du terrain.

Au Nord, en revanche, c’est un tout autre univers. Une esthétique de la vérité crue, parfois brutale, souvent satirique. Cranach et Bruegel n’hésitent pas à tirer le trait, à souligner ce qui déraille, ce qui dérange, ce qui fait rire aussi. Le grotesque devient une langue artistique à part entière. Et l’on comprend ce que Léonard avait saisi avant tout le monde : la beauté et la laideur se renforcent, dialoguent, se répondent.

Finalement, nous avons créé des sociétés de plus en plus obsédées par l’apparence. Si le parcours avance, la réflexion s’élargit. Au XVIe siècle, la beauté devient une véritable préoccupation sociale. Les premiers manuels, destinés aux femmes, livrent des recettes pour paraître « plus belle ». Les conseils cosmétiques se multiplient. Le marché du paraître naît. Une modernité s’esquisse déjà dans ces petits écrits.

À notre époque, cette obsession a pris des proportions industrielles. Mais l’exposition rappelle combien la Renaissance en amorce subtilement les codes. En parallèle, la laideur se fraye un chemin dans l’art, gagnant ses lettres de noblesse. De curiosité dérangeante, elle devient terrain d’exploration anthropologique, philosophique, culturelle.

C’est aussi l’occasion de voyager doublement : dans le temps et dans l’espace. Le catalogue de l’exposition, à lui seul, pourrait trôner sur une table basse chic : Botticelli, Floris, Lotto, Véronèse… Les œuvres arrivent de Florence, Rome, Vienne, Washington, Berlin. Un véritable tour du monde de chefs-d’œuvre. Un ensemble étourdissant de quelques sculptures, peintures, et dessins, nourri de prêts prestigieux : Offices de Florence, Vatican, Louvre, National Gallery of Art de Washington, Kunsthistorisches Museum de Vienne, Hamburger Kunsthalle… Rarement ces pièces ont quitté leurs murs. C’est dire l’importance de l’événement.

Arrêt sur image. Voici Breughel ! Le monde à l’envers et notre propre vertige. Parmi les œuvres qui marquent, Les Proverbes de Bruegel l’Ancien est un arrêt magistral. Un tableau foisonnant, drôle, déroutant, parfois cruel, qui met en scène plus de cent proverbes flamands. Une fresque humaine qui dit nos faiblesses, nos obsessions, nos travers. On y entre comme dans un labyrinthe, on s’y perd avec jubilation. Un détail retient l’œil : celui d’un globe terrestre dont la croix est tournée vers le bas. Une vision littérale du monde à l’envers.  C’est presque prophétique. Particulièrement dans le Nord, la Renaissance cultive l’amour de l’ironie et de la provocation visuelle !

Plus loin, on s’attardera pour découvrir la vraie histoire de la Belle et la bête.  Avec une œuvre qui intrigue, interroge, bouleverse. C’est le portrait de Maddalena Gonsalvus, fille de Petrus Gonsalvus, atteint d’hypertrichose, un cas de pilosité extrême.  Ce noble canarien à la pilosité spectaculaire, avait épousé une femme d’une grande beauté. Leur histoire inspira une légende qui hante toujours notre imaginaire : celle de La Belle et la Bête. Maddalena, représentée avec tendresse, dignité et une forme de fierté, rappelle à quel point l’humanité peut surgir dans ce qui dérange. Ici, aucune caricature. Maddalena est représentée comme une princesse, respectée, aimée, entourée. Une dimension profondément humaine traverse ce tableau : celui d’un père qui élève sa fille dans la dignité, malgré un monde prompt au jugement.

Et si la Renaissance avait inventé…à côté de la beauté idéale de Boticelli, la laideur moderne? Il semble qu’elle ait aussi ouvert la voie à la laideur comme langage artistique, comme outil critique, comme émotion esthétique légitime. Les artistes n’ont jamais cessé d’interpréter la réalité, de l’embellir ou de la déformer, d’en révéler les tensions.

Embellir parfois, juste pour … servir le pouvoir. Lors de cette exposition, on découvre Titien en train d’améliorer le portrait de l’empereur Charles Quint, geste qui peut s’interpréter comme une marque de respect ou de soumission. L’empereur avait tendance à garder la bouche entrouverte et le menton relâché, ce qui n’était pas très flatteur. Titien, avec délicatesse, corrige ces détails pour préserver l’image de puissance, de vertu et de noblesse du souverain. Au XVIe siècle, le portrait va bien au-delà d’une simple représentation : il devient un outil de propagande et un symbole de légitimité politique. Les monarques européens, parfaitement conscients du pouvoir de leur image, font réaliser des portraits officiels qui circulent à travers le continent. Titien maîtrise cet art, combinant réalisme, symboles et une mise en scène qui valorise l’autorité.

 ….

Mais tout au long de cette exposition, dans une véritable chasse aux stéréotypes, Bozar nous rappelle aussi avec brio que le grotesque, plus qu’un contrepoint, est parfois l’essence de vérités dérangeantes. Dans l’imaginaire collectif, Fous et bouffons ne se contentent pas de transgresser les normes, ils les piétinent allègrement. Leur allure hors du commun, où le grotesque tutoie la sagesse, ne nous incite-t-elle pas à revisiter nos certitudes ?   On le sait, Shakespeare était un grand maître en la matière.  Sujets et personnages grotesques, et même la laideur extrême, de la maladie à la luxure, comme dans les dernières salles, forcent la société à regarder en face ses propres préjugés sous le couvert du rire.  Et tant pis si elle vole la vedette à l’idéal !

 

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

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administrateur théâtres

Concerts

Eliso Virsaladze à la Ferme du Biéreau

À la Ferme du Biéreau : rencontre exceptionnelle avec une grande dame. On y va pour le programme, on en repart touché par l’artiste. Eliso Virsaladze, c’est le murmure souverain d’une légende.

Eliso Virsaladze est une artiste que les initiés vénèrent, que le grand public découvre parfois tardivement, presque par hasard – ce hasard dont on dit qu’il ne se trompe jamais !

Née à Tbilissi, en Géorgie, elle perpétue la grande tradition de l’école pianistique russe, héritière d’une lignée prestigieuse remontant à Heinrich Neuhaus. Formée notamment auprès de Yakov Zak, elle se distingue très tôt en remportant le Concours Schumann en 1966, après un passage remarqué au Concours Tchaïkovski.

Mais plus que les prix, c’est une esthétique qui la définit : refuser l’esbroufe, rechercher la vérité et la profondeur du son. Son jeu s’inscrit dans une filiation où la musique prime toujours sur l’ego du pianiste. On pense à Sviatoslav Richter, admirateur de ses interprétations.

Grande pédagogue, elle a formé plusieurs générations de pianistes au Conservatoire de Moscou, transmettant un art du piano fondé sur l’écoute intérieure, la rigueur et la sincérité.

Son répertoire de prédilection – Robert Schumann, Frédéric Chopin, Johannes Brahms – révèle une affinité profonde avec les mondes introspectifs, les architectures secrètes, les élans contenus.

Écouter Eliso Virsaladze, ce n’est pas assister à une performance.  C’est, loin de tout glamour, entrer dans une pensée musicale dense, habitée, en quête d’essentiel.

Lors de son récital à la Ferme du Biéreau, la grande dame du piano nous a ouvert les portes de ses secrets. Quel privilège ! Entrer dans un univers où chaque note semble naître d’un mystère. Le son explore l’intime et dévoile des terres inconnues.

Dès les premières mesures de Johann Sebastian Bach, dans la transcription de la cantate BWV 29, une architecture invisible prend forme. On a l’impression que les grandes orgues d’une cathédrale intérieure s’éveillent en nous. Puis vient le Largo de la sonate BWV 1005, transcrit par Camille Saint-Saëns : une confidence lente, une respiration suspendue. On imagine une marguerite qui s’effeuille sur le clavier, avec une infinie tendresse.

Avec Mozart, le ton change. La Sonate K.280 commence avec autorité, presque une certaine rudesse. Mais l’Adagio… ah, l’Adagio ! Il réconcilie, il apaise, il console. Les trilles deviennent soupirs, les accords se répondent comme des échos du cœur. Puis, soudain, le Presto démarre, joyeux, théâtral, dans une jubilation presque italienne, comme un clin d’œil à la Commedia dell’arte.

Vient alors Beethoven, lumineux, humain, presque espiègle. C’est inattendu. Derrière la majesté, on devine le jeu : des éclats de jeunesse, des fragments de vie. Le célèbre Rondo a capriccio op. 129 évoque une course effrénée, une énergie bondissante où les doigts effleurent à peine le clavier pour mieux s’envoler. Et quand même des effets de prestidigitation !

Mais le véritable cœur du concert bat dans la deuxième partie du récital : avec Chopin, lui que l’on attendait. Les Nocturnes deviennent des paysages intérieurs. Le Nocturne op. 27 n° 2 est immédiatement enlacé au premier. Il murmure plus qu’il ne chante. Pas de brillance de salon et des sonorités rutilantes. Eliso Virsaladze choisit l’ombre, la question, le frisson retenu. Elle sème des silences qui n’en sont pas vraiment. De ces silences naissent des rubans sonores, délicats, presque irréels.

Le charme opère. On plonge dans l’univers d’une artiste puissante, magicienne, presque prêtresse. Sa main droite caresse le temps, sa main gauche l’ancre dans une profondeur volcanique. Et soudain, la musique devient bain de beauté, traversée intime.

Les Mazurkas, elles, dansent autrement. Elles évoquent la terre, la mémoire, les jours heureux, les nostalgies secrètes. Tantôt légères, tendres ou vibrantes, elles dessinent des paysages bucoliques intemporels, des souvenirs d’un Âge d’or, baignés de lumière et de parfums d’été.

Puis, comme un éclat de rire final, la Valse brillante surgit, presque foudroyante. C’est ainsi que les grands sentiments se lancent face au monde. En bis, une Mazurka en la mineur,  nous est offerte, comme un dernier souffle.

Rien n’a été démonstratif. Tout a été essentiel. Dans une sobriété de gestes presque irréelle, Eliso Virsaladze s’efface, laissant la musique seule nous marquer. Lorsqu’elle quitte la scène, des fleurs à la main, sur la pointe des pieds, malgré les salves d’applaudissements, elle semble nous confier un secret : la vraie musique est transmission secrète, cadeau intime. Une communion dans la simplicité première. Primordial, comme le trésor de la main  tendue.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Du 3 au 10 mars 2026

-Un concert dans le cadre du Festival International Est-Ouest, pour sa 14e édition à la Ferme du Biéreau à Louvain-la-Neuve

-À l’affiche: des concerts de musique classique, des jeunes talents et des contes musicaux.

  • Lieu : Ferme du Biéreau, Ottignies-Louvain-la-Neuve.
  • Programme 2026 :
    • 3 et 4 mars : Lauréats du Concours Reine Elisabeth.
    • 5 mars : Quatuor d’Ukraine et de Russie par Musiques Nouvelles.
    • 7 mars : Récital d’Elisso Virsaladze.
    • 8 mars : Conte musical (Le roi qui n’aimait toujours pas la musique) et concert-lecture poétique.
    • 10 mars : Opéra Così fan tuttede Mozart (midzik & soir)

 

À la Ferme du Biéreau

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administrateur théâtres

HUIT mars 2026 en fête

Concerts

Héroïnes et sortilèges, ou l’éclat féminin en musique au Dolce La Hulpe Brussels

Un dimanche au Dolce, sous le signe de la liberté et de l’émotion

Ce dimanche matin de mars, le Dolce La Hulpe Brussels a prêté sa magnifique salle de spectacle à trois musiciennes passionnées.  C’était le 8 mars 2026, journée internationale des droits des femmes, et trois jeunes artistes y célébraient l’arrivée du printemps en même temps que l’audace créative du féminin.

 Dans ce havre baigné du soleil de la forêt de Soignes, non loin du Château de la Hulpe, la musique s’est érigée en manifeste passionné pour la liberté d’être, de jouer, de créer, portée par l’énergie impertinente d’étoiles de la musique : Cécile Lastchenko, Elina Buksha et Julie Delbart. Un trio libre, complice, ardent.

La scène, ouverte sur de splendides images de la renaissance du printemps et de la vie sauvage brabançonne, a servi d’écrin à un concert où chaque note vibrait d’enthousiasme partagé. Dès les premiers accords, le public a perçu la force du message : la musique adoucit les mœurs, mais elle sait aussi illustrer les luttes.

 Les artistes ont cousu un programme à la fois délicat et fougueux, hommage vibrant à la création féminine, écho flamboyant à la célèbre phrase de Christine Delmotte : « Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas pu brûler. »  Oui, la magie des sortilèges flottait dans l’air, chaque œuvre choisie lançant un nouvel enchantement dans la salle. Cécile Lastchenko, mezzo-soprano à la voix saisissante, captive d’emblée. Sa présence scénique magnétique, son timbre lumineux, sa capacité à passer du sourire à la passion, font d’elle une conteuse autant qu’une interprète. Dans Bizet ou Viardot, elle incarne des héroïnes libres, indépendantes, pleines d’esprit, chaque chanson devenant confidence, chaque phrase, émotion. À ses côtés, Elina Buksha fait danser le feu sur les cordes de son violon. L’énergie, la concentration et l’audace de son jeu captivent. Dans la Romanza Andaluza de Sarasate, elle offre un voyage sensoriel vers le Sud, où la virtuosité côtoie la nostalgie et où la musique semble respirer les parfums d’Espagne.Son archet magnifique est incandescent. La violoniste   possède ce brûlant soleil au fond du cœur qui rappelle la passion de Jacques Brel pour l’inaccessible étoile. Julie Delbart, elle, transforme le piano en un cœur bondissant. Tantôt discrète, tantôt éclatante, elle insuffle au trio une pulsation poétique. Sous ses doigts, les Danses argentines de Ginastera prennent des allures telluriques, le clavier devient souffle, éclat ou caresse, et la complicité avec ses partenaires se lit dans chaque regard échangé. Le programme, véritable mosaïque d’émotions, plonge l’auditoire dans une Espagne de feu et de sensualité, où chaque pièce célèbre une forme de liberté sauvage.

Quel parcours plein de flammes !  L’air de Dulcinée dans Don Quichotte de Massenet  a lancé d’emblée une déclaration d’indépendance espiègle, puis surgit l’irrésistible Carmen, éternelle icône d’émancipation, avec « Près des remparts de Séville ». Elina Buksha irradie la salle de la Romanza Andaluza, concentré d’élégance et de nostalgie, avant que Pauline Viardot (née Garcia (1821-1910) ne s’invite avec ses tableaux espagnols. Madrid et Les Filles de Cadix, sont des éclats d’esprit et de panache. Madrid

Car c’est ma princesse Andalouse!
Mon amoureuse, ma jalouse
Ma belle veuve au long réseau!
C’est un vrai démon, c’est un ange!

Elle est jaune comme une orange
Elle est vive comme l’oiseau!

L’atmosphère se fait plus mystérieuse et poétique avec le Nocturne de Lili Boulanger, météore de la musique française, suspendant le temps dans une brume de rêve. Le public se laisse ensuite emporter par Les violons dans le soir et la Danse macabre de Saint-Saëns, la poésie du folklore espagnol chez De Falla, la fierté gitane, la sensualité, la mélancolie. Enfin, les Danses argentines de Ginastera font vibrer la salle d’une énergie inédite, sous les doigts inspirés de Julie Delbart. Et pour conclure ? La Bohémienne la plus célèbre de l’opéra s’impose naturellement: « Les  tringles des sistres tintaient… » et la célèbre Habanera de Carmen. L’amour est un oiseau qui n’a jamais connu de loi…

Ces trois musiciennes partagent plus que leur art. Chacune y va de son authenticité et ensemble, elles tissent une générosité rare. Ce concert était une ode à l’émancipation, à la créativité et à la passion, rappelant à chaque instant que la musique demeure l’une des plus puissantes forces de liberté. Le public, conquis, n’a pu qu’applaudir longuement, dans l’attente de prochains rendez-vous musicaux dans cette salle très accueillante où la magie, à nouveau, prendra vie.

 

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

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administrateur théâtres

Concerts

Aimez-vous Brahms? Un trio à Rixensart

Depuis plusieurs saisons déjà, la Balade musicale de Rixensart fait rayonner la musique classique au cœur du Brabant wallon. Un rendez-vous devenu précieux pour les mélomanes : intime, chaleureux, exigeant. Partie intégrante d’une recherche. Au sens proustien? Et pourquoi pas!

La saison touche à sa fin… et quelle finale en perspective : le 19 mars, la 13e édition du festival refermera son écrin sonore avec une ultime soirée qui promet d’être aussi élégante qu’émouvante. Elle accueillera à l’Église St Sixte l’Orchestre de la Fondation Arthur Grumiaux sous la direction de Luc Dewez avec des artistes confirmés :  Pauline Van der Rest, violon ; Eugeniusz Wawrzyniak, orgue; Cécile Lastchenko, mezzo. Ce sera un ultime chapitre de cette belle et heureuse traversée musicale. Après une soirée qui s’annonce intense, nul doute que le public de Rixensart reviendra la saison prochaine, y rechercher encore et encore, ces moments privilégiés où la musique semble parler la langue de nos plus secrètes émotions.

Mais revenons un instant à l’extraordinaire soirée du 19 février dernier. Cette avant-dernière escale musicale avait des allures de constellation.

Trois compositeurs: Rachmaninov, Anton Arensky, et Brahms.

Trois interprètes: Valère Burnon, piano; Hawijch Elders, violon, Joao Pedro Gonçalves, violoncelle.

La violoniste Hawijch Elders déploie un violon lumineux et intensément expressif. Son archet respire avec la phrase musicale, tantôt fougueux, tantôt d’une tendresse presque murmurée. À ses côtés, le piano de Valère Burnon structure l’espace sonore avec une intelligence musicale impressionnante : tour à tour architecte et poète, il fait jaillir les couleurs du clavier avec naturel et profondeur. Quant au violoncelle de João Pedro Gonçalves, il apporte au trio cette voix chaude et profonde qui ancre la musique dans une humanité vibrante….

Et entre eux, tout l’esprit du romantisme, et ce miracle si rare en musique de chambre : une cohésion absolue alliée à une expression individuelle éclatante. Beau paradoxe, n’est-ce pas ! Dans ce trio affirmé, la musique est dialogue d’égal à égal : les voix se croisent, s’écoutent, se répondent. Quel souffle. Quelle énergie partagée dans une salle qui écoute ce trio plein de caractère et  savoure le plaisir des yeux et des oreilles.

Dans la première œuvre du programme , Le trio élégiaque N° 1 en sol de Rachmaninov, les retours du thème principal agissent comme un apaisement. Les légères frictions des archets du violon laissent au piano toute sa substance. Les sonorités enflent, crescendo. On dirait que l’humain s’accroche viscéralement à la vie… avant que ne sonne une sorte de glas…L’atmosphère se fait sombre, puis soudain lumineusement sereine. Et la salle d’exploser en applaudissements.

La seconde œuvre: Le trio N°1 en rémineur op.32 d’Anton Arensky déploie d’abord des arabesques joyeuses, presque comme dans les comptines enfantines. Mais très vite surgissent les questionnements de l’adolescence, ses bouillonnements et ses élans. Quelques phrases musicales glissent même vers un humour malicieux.

La violoniste expose d’abord les émotions. Le violoncelle les recueille. Le piano les déploie dans un jeu lumineux. La fougue devient intense, presque nostalgique. On pense alors à l’Ode to a Skylark, ce poème romantique anglais de Shelley,  où la joie pure, l’ivresse de vivre, frôlent la mélancolie.

Soudain le scherzo fait danser la musique, avec impertinence ,comme au carnaval. Puis surgissent des sonorités inattendues : une valse moqueuse, des accents espiègles, on pense à Gershwin. Mais l’émotion atteint son sommet dans l’Adagio, sortez vos mouchoirs. Le pianiste insiste sur un thème douloureux tandis que les cordes se font discrètes. Le violon reprend la ligne mélodique, puis le violoncelle la recueille avec une hésitation poignante. Et c’est lui qui aura le dernier mot. C’est de toute beauté.

La suite éclate comme un cri. Fracassant. Guerrier. Le violon devient presque paroxystique. Le trio semble se révolter.

Puis soudain s’ouvre un paysage bucolique, plein de grâce et de lumière. Le thème principal revient apaiser les tensions. Les dernières mesures respirent la joie retrouvée.

Après la pause voici le dernier trio: Le trio N° 1 en si majeur op.8 de Brahms.

La musique devient alors véritable storytelling. Tout commence par une berceuse douce, pleine de langueurs et d’amour. Peu à peu, cette douceur se transforme en profession de foi : une humanité qui ne se laisse pas abattre. Le thème initial revient alors, brûlant de confiance et de liberté.

Un instant suspendu. Peut-être la fameuse note bleue. Le mouvement suivant plonge dans une tendresse absolue. Les cordes semblent pleurer doucement tandis que le piano fait flamboyer des accords sombres. Le tempo se ralentit presque à l’extrême. La musique devient une lente construction de rêverie, ou d’une prière secrète.

Il y a vraiment de l’infini dans ce trio.

Puis vient le retour sur terre : un rythme syncopé exulte et peint une joie de vivre éclatante. L’élégance des artistes s’accorde à une vitalité presque aventurière. Éblouissant le final.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

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