Statistiques google analytics du réseau arts et lettres: 8 403 746 pages vues depuis Le 10 octobre 2009

Publications de Deashelle (960)

Trier par
administrateur théâtres

Concerts

Aimez-vous Brahms? Un trio à Rixensart

Depuis plusieurs saisons déjà, la Balade musicale de Rixensart fait rayonner la musique classique au cœur du Brabant wallon. Un rendez-vous devenu précieux pour les mélomanes : intime, chaleureux, exigeant. Partie intégrante d’une recherche. Au sens proustien? Et pourquoi pas!

La saison touche à sa fin… et quelle finale en perspective : le 19 mars, la 13e édition du festival refermera son écrin sonore avec une ultime soirée qui promet d’être aussi élégante qu’émouvante. Elle accueillera à l’Église St Sixte l’Orchestre de la Fondation Arthur Grumiaux sous la direction de Luc Dewez avec des artistes confirmés :  Pauline Van der Rest, violon ; Eugeniusz Wawrzyniak, orgue; Cécile Lastchenko, mezzo. Ce sera un ultime chapitre de cette belle et heureuse traversée musicale. Après une soirée qui s’annonce intense, nul doute que le public de Rixensart reviendra la saison prochaine, y rechercher encore et encore, ces moments privilégiés où la musique semble parler la langue de nos plus secrètes émotions.

Mais revenons un instant à l’extraordinaire soirée du 19 février dernier. Cette avant-dernière escale musicale avait des allures de constellation.

Trois compositeurs: Rachmaninov, Anton Arensky, et Brahms.

Trois interprètes: Valère Burnon, piano; Hawijch Elders, violon, Joao Pedro Gonçalves, violoncelle.

La violoniste Hawijch Elders déploie un violon lumineux et intensément expressif. Son archet respire avec la phrase musicale, tantôt fougueux, tantôt d’une tendresse presque murmurée. À ses côtés, le piano de Valère Burnon structure l’espace sonore avec une intelligence musicale impressionnante : tour à tour architecte et poète, il fait jaillir les couleurs du clavier avec naturel et profondeur. Quant au violoncelle de João Pedro Gonçalves, il apporte au trio cette voix chaude et profonde qui ancre la musique dans une humanité vibrante….

Et entre eux, tout l’esprit du romantisme, et ce miracle si rare en musique de chambre : une cohésion absolue alliée à une expression individuelle éclatante. Beau paradoxe, n’est-ce pas ! Dans ce trio affirmé, la musique est dialogue d’égal à égal : les voix se croisent, s’écoutent, se répondent. Quel souffle. Quelle énergie partagée dans une salle qui écoute ce trio plein de caractère et  savoure le plaisir des yeux et des oreilles.

Dans la première œuvre du programme , Le trio élégiaque N° 1 en sol de Rachmaninov, les retours du thème principal agissent comme un apaisement. Les légères frictions des archets du violon laissent au piano toute sa substance. Les sonorités enflent, crescendo. On dirait que l’humain s’accroche viscéralement à la vie… avant que ne sonne une sorte de glas…L’atmosphère se fait sombre, puis soudain lumineusement sereine. Et la salle d’exploser en applaudissements.

La seconde œuvre: Le trio N°1 en rémineur op.32 d’Anton Arensky déploie d’abord des arabesques joyeuses, presque comme dans les comptines enfantines. Mais très vite surgissent les questionnements de l’adolescence, ses bouillonnements et ses élans. Quelques phrases musicales glissent même vers un humour malicieux.

La violoniste expose d’abord les émotions. Le violoncelle les recueille. Le piano les déploie dans un jeu lumineux. La fougue devient intense, presque nostalgique. On pense alors à l’Ode to a Skylark, ce poème romantique anglais de Shelley,  où la joie pure, l’ivresse de vivre, frôlent la mélancolie.

Soudain le scherzo fait danser la musique, avec impertinence ,comme au carnaval. Puis surgissent des sonorités inattendues : une valse moqueuse, des accents espiègles, on pense à Gershwin. Mais l’émotion atteint son sommet dans l’Adagio, sortez vos mouchoirs. Le pianiste insiste sur un thème douloureux tandis que les cordes se font discrètes. Le violon reprend la ligne mélodique, puis le violoncelle la recueille avec une hésitation poignante. Et c’est lui qui aura le dernier mot. C’est de toute beauté.

La suite éclate comme un cri. Fracassant. Guerrier. Le violon devient presque paroxystique. Le trio semble se révolter.

Puis soudain s’ouvre un paysage bucolique, plein de grâce et de lumière. Le thème principal revient apaiser les tensions. Les dernières mesures respirent la joie retrouvée.

Après la pause voici le dernier trio: Le trio N° 1 en si majeur op.8 de Brahms.

La musique devient alors véritable storytelling. Tout commence par une berceuse douce, pleine de langueurs et d’amour. Peu à peu, cette douceur se transforme en profession de foi : une humanité qui ne se laisse pas abattre. Le thème initial revient alors, brûlant de confiance et de liberté.

Un instant suspendu. Peut-être la fameuse note bleue. Le mouvement suivant plonge dans une tendresse absolue. Les cordes semblent pleurer doucement tandis que le piano fait flamboyer des accords sombres. Le tempo se ralentit presque à l’extrême. La musique devient une lente construction de rêverie, ou d’une prière secrète.

Il y a vraiment de l’infini dans ce trio.

Puis vient le retour sur terre : un rythme syncopé exulte et peint une joie de vivre éclatante. L’élégance des artistes s’accorde à une vitalité presque aventurière. Éblouissant le final.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

Lire la suite...
administrateur théâtres

À Cœur Joie À Bozar en mars 26

Concerts

Sunrise Mass & Adiemus

Le concert du 02 mars 2026 au Palais des Beaux-arts de Bruxelles (BOZAR) était un événement choral et symphonique d’envergure rassemblant trois cents artistes. Il s’agit d’un grand Atelier quadriennal où des choristes, venus de multiples horizons, se retrouvent après de longs mois de travail, pour faire naître une imposante œuvre collective. Organisé par la régionale A Cœur joie de Bruxelles, cet ensemble comportait près de 230 choristes sur scène associés à l’orchestre philharmonique Orfeo. À la baguette, la direction chaleureuse et inspirée d’Élise Smout pour le souffle, la cohésion et la puissance.

 Le mouvement À Cœur Joie fut fondé en France dans l’immédiat après-guerre, par le compositeur César Geoffray pour gagner rapidement toute la francophonie dans le monde.

Dans un élan profondément humaniste, les bénéfices de la soirée étaient destinés à une œuvre caritative, l’ASBL la Clé, un centre d’hébergement situé dans la commune de Schaerbeek, qui offre un cadre familial à des enfants et adolescents atteints de surdité sévère. Quel bonheur si la Musique peut aller à la rencontre de l’épanouissement personnel de ces enfants et contribuer à leur bien-être. Et quelle belle correspondance : la musique au service de ceux pour qui le monde sonore est un défi quotidien. Comme si l’art lui-même voulait rappeler que l’essentiel réside dans ce que l’on partage.

Ce programme mettait à l’honneur 2 œuvres majeures de la musique contemporaine présentées comme une première en Belgique pour un tel format. La première partie du concert était consacrée à la Sunrise Mass du compositeur norvégien Ola Gjeilo.

Composée en 2008 pour chœur et orchestre à cordes, cette œuvre propose une vision originale de la messe : moins une œuvre liturgique qu’un voyage musical et spirituel.

Quatre mouvements : The SpheresSunriseThe City et Identity & The Ground dessinent un parcours symbolique qui mène de l’espace cosmique vers la terre habitée. D’abord l’immensité mystérieuse des sphères. Puis l’apparition progressive de la lumière. Vient ensuite la cité humaine, vibrante et vivante. Enfin, l’ancrage dans une identité terrestre et spirituelle.

Les cordes installaient une atmosphère ample et lumineuse. Les voix semblaient flotter dans l’espace acoustique avec une douceur presque irréelle. La musique de Gjeilo possède le pouvoir particulier de créer des paysages sonores d’une grande pureté, proches à la fois des grands espaces que l’on trouve dans certaines musiques de film mais aussi dans l’infini suscité par la tentation mystique. Sous la direction attentive et vibrante d’Élise Smout, les choristes faisaient naître toute une architecture de lumière, délicate et enveloppante. Et dans cette cathédrale imaginaire, tant d’émotion profonde à l’écoute des diverses paroles de messe en latin. Le Kyrie, le Gloria, Tout le Credo et son cadre dramatique… Et cette prière, la plus grave de toutes : Dona nobis pacem. À ce moment-là, toute la salle est plongée dans un silence palpable. Les yeux rivés sur la Cheffe, on déborde de reconnaissance. Nommer les choses, ne les fait-elles pas exister ?    

La seconde partie du programme nous entraînait dans l’univers du compositeur gallois Karl Jenkins (The Armed Man), l’un des créateurs les plus populaires de la musique chorale contemporaine.

Ancien musicien de jazz devenu compositeur à succès, Karl Jenkins s’est fait connaître internationalement grâce à son projet musical Adiemus, où les voix chantent dans une langue imaginaire destinée à faire de la voix un instrument universel. Sa musique, immédiatement communicative, mêle influences classiques, rythmes contemporains et inspirations venues de diverses traditions du monde. Du pays de Galles à l’Afrique profonde.  Ici la grande masse chorale confère à l’œuvre une dimension spectaculaire,  portée par des pulsations énergiques et des harmonies lumineuses. C’est un splendide terrain d’expression pour la bouillante cheffe.  Les voix se répondaient en larges vagues sonores. Les pianissimi suspendaient le temps, tandis que les grandes montées orchestrales déployaient une puissance presque tellurique. Une œuvre très contrastée,  au sens premier du mot baroque. Avec une variété de styles impressionnante. Des cuivres majestueux, des percussions omniprésentes, des incursions de carillon, de xylophone, des voix de jeunes filles perlées. Des thèmes répétitifs rappelant The Lion King, des complaintes, des marches, des chants patriotiques… Et par moments, des rythmes de valse. Et une apothéose tribale cyclique en rythme syncopé, à couper le souffle.  Élise Smout conduisait tous ces artistes avec une précision fabuleuse et une générosité débordante, obtenant de ces artistes rassemblés qu’ils forment un seul organisme sonore, vibrant d’une même émotion.

Maisà deux pas du 8 mars, le concert prenait aussi, presque malgré lui, une résonance particulière avec la Journée internationale des droits des femmes en perspective. Diriger… et rester femme.

Et ce détail qui n’en est pas un : « Est-ce qu’une cheffe d’orchestre ne devrait pas porter le traditionnel tailleur-pantalon noir ? » Résolument Non ! Voilà une cheffe en séduisante robe de bal ! Fière de sa féminité, refusant de s’effacer derrière un code vestimentaire neutre. Car la musique n’est pas neutre ! Et puis, la féminité ne diminue en rien la rigueur et l’autorité musicale. Ce soir-là, elle dirigeait en robe de princesse. D’abord une somptueuse robe de dentelle noire, puis une seconde tenue, couleur parme, scintillante, accompagnée d’une coiffure digne d’une reine. Sur scène, les choristes arboraient de délicats foulards couleur lilas, comme une constellation de nuances violettes. Une palette de diversité, qui rappelle le rose de l’aube allant à la rencontre du bleu du ciel.  Et cependant, une couleur discrète, profondément symbolique.

 Cette soirée musicale aura offert, en plus de sa beauté sonore, l’image simple et forte d’une femme dirigeant plus de trois cents artistes, avec autorité, grâce… et robe scintillante. Une façon lumineuse de rappeler que l’excellence n’a pas besoin de renoncer à la féminité pour être prise au sérieux. Un rappel que les femmes ne sont pas identiques aux hommes, et n’ont nullement à l’être. Ainsi, on quitte la salle le cœur rempli de gratitude et de joie.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Lire la suite...
administrateur théâtres

Prendre un enfant par la main...

Concerts

Yves Duteil en Belgique

Jeudi soir, Au Centre culturel d’AuderghemYves Duteil n’a pas “donné un tour de chant”, il a fait salon. Et la salle entière anticipait et murmurait les refrains. Il a tenu une conversation. Dans le petit bar, il y a des semaines et des années… Une conversation douce, complice, et …presque artisanale d’un passeur de lumière. Avec cette sacrée guitare qu’il se doit d’accorder sans cesse, afin que vive sa musique, à la pointe de l’excellence. Cette fragilité du geste, loin d’être un défaut, pourrait bien être une métaphore : rien n’est jamais définitivement accordé. Ni les cordes. Ni les cœurs. Et puis, sourire en coin, une guitare, c’est plus facile à accorder qu’une harpe !

Nous sommes nés quasi ensemble en 1950. Lui, quelques mois plus tôt. Nous appartenons à cette génération qui a cru que la chanson pouvait porter le monde, panser les plaies, attiser sa beauté en le sculptant comme une œuvre d’art. Avec le respect le plus profond. Nous avons grandi avec des mots qui respectaient le silence et détestaient le bruit ou la cacophonie. On l’admire, confiant dans les beaux accords du Yamaha. En écho du sens universel. « Je me revois, la main dans la main… »

Ainsi, nous étions trois, avec ce splendide piano. Et Yves de livrer ses secrets. Mais c’est trop fort, moi aussi j’ai envie de livrer un … secret. J’ai connu la triste expérience de perdre l’homme aimé bien avant sa fin, lorsqu’’ on doit apprendre à converser avec une présence qui s’effiloche. Depuis 80, tous, chez nous, nous aimions Yves Duteil. Hier, le hasard aidant, je suis venue seule à son concert, ce que je déteste cordialement. Et pourtant, je n’étais pas seule. Je n’écoutais pas seulement un chanteur, je poursuivais une conversation commencée avec l’être aimé …il y a cinquante ans.

Parenthèse : tout à coup, il m’en souvient, petite, je découpais le cœur battant, dans la première page du journal Le Soir à l’heure de l’Exposition universelle … cette petite rubrique fascinante :  » … il y a cinquante ans ! Elle me passionnait et je rebâtissais l’Histoire. Et vous, vous en souvenez-vous ? C’était au temps où … Nous écoutions sans relâche Georges Brassens, Léo Ferré, Barbara, Guy Béart, Piaf, Aznavour bien sûr ! Puis vinrent les 5.000 chansons écrites par Pierre Delanoë. Yves nous a joyeusement rafraichi les souvenirs, et la salle ronronnait. Les Champs Elysées, t’en souviens-tu ?

On ne peut pas qualifier Yves Duteil de “naïf”. Erreur de lecture, il résiste. Il ressort de ses chansons une clarté à la fois spontané et subversive. Une évidence. C’est ce que nous aimons. Il s’inscrit lui aussi, dans le cortège des grands de la Chanson française. Et ce soir, il a osé chanter La valse à 1000 temps du Grand Jacques, imitant presque son paroxysme. Même en cent ans, on n’aurait pas le temps… La salle exulte.

Par la rigueur du mot juste, Yves est un héritier discret de Georges Brassens avec ses belles exigences prosodiques et ses syllabes brillantes, que l’artiste installe dans la proximité, la main tendue. Il pratique avec immense générosité, une sorte d’écologie du lien, avec ses thématiques favorites : la transmission, l’enfance, la fidélité, les racines… Bref, Le Respect. Miroir de toute son œuvre. Le ciment de l’humanité. Ce qu’il sème à tous vents ? Rien que des convictions humanistes, épurées, sans le moindre décorum.

Et on se surprend à penser : Reste encore. Reste pour les enfants du monde entier

Car, figurez-vous, Yves Duteil ne chante pas seulement pour ceux qui l’ont connu dans les années quatre-vingt. Il chante pour l’enfance permanente de l’humanité. Pour ce qui n’est pas encore cynique. Pour ce qui croit encore à la beauté simple.

Il y a, dans sa manière d’habiter la scène, quelque chose d’apaisant. Il ne cherche pas l’effet. Il ne cherche pas la performance. Il cherche la justesse. Et lorsqu’il doit réaccorder sa guitare, il nous rappelle que l’harmonie se travaille. Hier, je n’écoutais pas seulement le chanteur. Je poursuivais ma conversation avec l’absent. Bien sûr que nous étions trois. Cette triangulatité parfaite.

Et il a aussi nommé des Justes, tout comme Jean … Ferrat. Nous étions des mille et des cents. Une gare, au petit jour… Et les larmes inévitables arrivent, salvatrices.

Lorsqu’elle honore le texte, la chanson française, œuvre poétique, devient plus qu’un art : elle devient un havre de mémoire. Elle permet d’adresser la parole à ceux qui ne répondent plus. Elle offre une consolation sans pathos, une respiration sans effondrement.

Dans une époque saturée d’ironie, la bienveillance peut sembler suspecte. Duteil, lui, persiste. Il refuse le sarcasme comme on refuse un vêtement qui ne nous étrangle. Sa douceur n’est pas mièvrerie : c’est résistance. Il nous rappelle que la continuité vaut autant que la rupture. Que l’apaisement peut être plus courageux que le cri. Que la lenteur artisanale est une forme de modernité. Yves a écrit environ 200 chansons. Des joyaux. Sa musique ne distrait pas de la perte, elle l’accompagne et la rend habitable. Et c’est peut-être cela, au fond, le charme discret d’Yves Duteil : faire de la fidélité non pas un regret, mais une lumière, …avec le regard malicieux et une voix qui n’a pas pris une ride.

Contre l’indifférence, il faut certainement » rêver le monde plus beau qu’il n’est, afin qu’il le devienne »

Le public a vraiment « embarqué » comme on dit si bien au Québec !

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

Yves Duteil, hier au Centre Culturel d’Auderghem a promis:

« Je vais revenir en Belgique ces 28 mars au Trocadéro de Liège et 2 avril à La Sucrerie Wavre.

Ainsi que le 9 mai 2027 au Cirque Royal Bruxelles pour un concert anniversaire à l’occasion de mes 55 ans de carrière !

La billetterie pour cette date s’ouvrira dans une dizaine de jours (des pré-réservations peuvent déjà se faire via : infos.dates.spectacles@gmail.com).

Tous droits réservés, crédit photos: Etienne Pixel

Fabrice Vandeloise Productions of Professional Artists & Events

Avec Les Amis d’Yves DUTEIL

Lire la suite...
administrateur théâtres

Les Héroïdes: Dialogue avec le mythes anciens

Grèce, éternelle! Et si les blessures antiques rejoignaient nos combats contemporains ?

Comment dire l’émotion poétique et bouleversante que suscitent Les Héroïdes ? Est-ce une illumination soudaine ? Un choc face à la beauté, l’audace, l’inventivité ? Un joyeux embarquement vers un modèle féminin libre et épanoui, enfin délivré de ses peurs ? Ou cette connivence vibrante avec une jeunesse artistique qui n’a peur de rien ?

Créées il y a cinq ans  au Festival d’Avignon par Flavia Lorenzi, et jouées à bureau fermé au  Théâtre de Poche à Bruxelles, ces « Héroïdes » font preuve d’un engagement incandescent, d’une vitalité héroïque, par moments, franchement insolente.

628012655_1336348551854410_7976418236985456137_n.jpg?stp=cp0_dst-jpg_p235x350_q75_sh0.08_spS444_tt6&_nc_cat=104&ccb=1-7&_nc_sid=f0a831&_nc_ohc=J4stckwio1QQ7kNvwEWOP84&_nc_oc=AdmW2l0k7MrP9KD9AhnYxjdFymQOiaFmYkJduYyIe-5MhKYGr-5fFIu1KpjVagw7jXE&_nc_zt=1&_nc_ht=scontent.fbru2-1.fna&_nc_gid=zAsfSe1ChGs5JLYUrdLaIg&oh=00_AfvB4MqO7MAbN0ZOPJbFeT_aQuiHGF-kX0V-69Vek-CkCg&oe=69A1E7FF

Elles sont inspirées des Héroïdes d’Ovide, une série de lettres imaginaires adressées par des héroïnes mythologiques à leurs amants absents ou disparus et tellement assoiffés de gloire.  On les voit défiler :  Ariane, Pénélope, Médée, Hypsipyle, Déjanire, Hélène, Didon… Mais il en est fait de leurs supplications figées dans la tradition. Par le jeu, le mime, la danse, la musique, la voix, le spectacle opère une transmutation lumineuse des mythes revisités. Place à la parole chorale qui se redresse, qui danse, qui revendique, qui exulte.

La réécriture fait éclater la solitude originelle du texte d’Ovide, pour en faire une expérience collective nouvelle, des rencontres bourrées de complicité. Les monologues originaux, enfermés dans l’attente stérile et délétère, deviennent un chant choral radieux, parlé ou chanté, une agora, un espace politique et sensible où la voix gronde, circule, se partage, se renforce et s’enflamme.

 

La mise à feu: une flamme. …Et tout commence. Au tout début, les mots sont absents. Il y a juste des corps féminins qui veillent autour d’une flamme.

Celle du foyer ?

Celle des Vestales ?

Celle d’Olympie ?

Ou celle d’un nouveau jeu ?

Le mystère de la transmission s’avance. Une symphonie de syllabes inconnues s’élève, rythmée presque comme un chant de guerre, ou plutôt de victoire.  On le sent tout de suite : si les Amazones furent des femmes libres, ces héroïnes deviennent des femmes souveraines, habitées par la joie. Jeans, paillettes, immenses voiles fluides sculptant les corps et l’espace : chaque interprète est partie intégrante d’une mosaïque mouvante, organique, presque rituelle. L’esthétique jaillit et atteint cet endroit secret où siège notre idéal de Beauté.

Effet de catharsis.

Elles sont six. Six comédiennes-musiciennes aux voix puissantes, profondes, lyriques et étonnamment libres. Danseuses fières de leur sexe. Elles incarnent  Ariane, larguée par Thésée sur une île comme une vulgaire canette. Hélène de Troie, sacrée la plus belle au monde qui  fait un burn-out. Vient Déjanire qui se venge vicieusement, d’ Hercule . Là, le spectacle vaut son pesant d’or. La salle se gondole de rire. C’est une revanche jouissive. Combien ne se vantent-ils pas d’être des demi-dieux ? On attend leur chute avec impatience. Didon, fondatrice, et reine de Carthage, abandonnée par Enée découpe sa vie. On découvre Hypsipile, quittée elle aussi. Médée raconte ses trahisons. En surimpression, quelques textes contemporains. Voilà Niki de Saint-Phalle qui maquille l’Antiquité. La mise en scène de ce ballet ensorcelant est subtile. Sous nos yeux, les héroïnes ne cessent de se métamorphoser tandis qu’un fil invisible relie en continu la femme de l’Antiquité à celle d’aujourd’hui.

 Des femmes humiliées, abandonnées, reléguées en bas de page prennent le micro. Dans cette odyssée de l’attente, on voyage du drame à la comédie pure, du lyrisme au chœur parlé, elles osent tout.

La musique semble improvisée, mêlant pulsations tribales, accents baroques, dramaturgie classique et éclaboussures pop. On saute du show télévisé à la comédie musicale, de la confidence intime à la satire mordante. Parfois, l’humour ira puiser dans la férocité. Mais ce qu’on préfère, ce sont toutes les vibrations profondes des chœurs antiques face à la mer.  

La condition de femmes abandonnées est jetée sur le rivage comme un vêtement troué. Les lettres aux amants absents sont devenues affirmation d’une existence propre, puissante, lumineuse.

Le tout enveloppé par l’art poétique. Il y a là les ingrédients d’un opéra. Toutes femmes dehors. C’est à la fois léger et grave. Le chant vibre de toutes ses forces et touche au plus profond. Et tout cela est franchement jubilatoire : On rit des jeux de mots. On frissonne. On célèbre la vie. C’est généreux et drôle. Là où il était question d’abandon et de trahison, voici la lumière. Ainsi, la parole a gagné.

Hier, c’était la dernière au Théâtre de Poche. La salle était comble et levée pour une dernière ovation, tellement méritée. Mais on le sait maintenant : elles reviendront la saison prochaine pour les 75 ans du Poche et  au Centre Culturel d’Uccle du 30 mars au 3 avril 2027. Écrivez cela sur vos tablettes.

Longue vie aux héroïnes et merci à elles. Pour la beauté, pour l’aboutissement de leur projet. Merci pour leur puissance évocatrice. Merci pour l’humour qui fait un bien fou.

.Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Production : Cie Bruta Flor

Lire la suite...
administrateur théâtres

Top! Secret.s Au théâtre des Galeries

 
Secret.s C’est Top!

Et Bienvenue en Absurdie !

La base d’une comédie, dites-moi, n’est-elle pas d’embarquer des êtres parfaitement ordinaires, dans une situation qu’ils n’auraient jamais, au grand jamais, dû vivre ? Eh bien nous y sommes. En plein dedans. En creux, en bosses, et en éclats. Surtout… de rires, incontrôlables !  Secrets d’histoire? Secret story? Bruxelles Secrète? Rien de tout cela.

Les trois coups. Un fracas. Pas de portes qui claquent, une porte qui résiste, de toutes ses forces, et la peur qui se répand dans la salle, à cause du bruit.

Dès l’ouverture, le suspense. Un seul homme face à nous. Fabien. Il ne nous supplie pas d’ouvrir nos cœurs. Il nous intime presque l’ordre inverse : fermez la porte. Au propre comme au figuré. Aux vendeurs d’aspirateurs, certes, mais surtout, figurez-vous, aux amis. Aux vrais. Ceux qui débarquent avec un Secret.

Un? Secret.s. Tel est le titre de la pièce, une œuvre caustique écrite par Sébastien Blanc, mise en scène avec brio par Alexis Goslain. On sursaute. Depuis quand l’ami n’est-il plus cette oreille hospitalière où viennent se déposer nos tempêtes intérieures ? Depuis quand faut-il se méfier du trait d’union qu’est la confidence ?

Et pourtant… plus la pièce avance, plus le doute s’installe. Et si ouvrir la porte, c’était accepter d’être lesté d’un poids qui n’est pas le nôtre ?  Et si l’amitié, parfois, était un transfert de gravité qui vous met carrément au tapis ?

Le jeu de Denis Carpentier dans le rôle de Fabien est d’une justesse rare. Millimétré, vibrant. Chaque réplique semble précédée d’une écoute intense de l’autre. Il ne joue pas : il perçoit. Tout son corps trahit ses émotions. Et face à la tempête, il incarne une résistance admirable à l’aveuglement de la colère. Un modèle d’écoute malgré l’interdit qu’il s’est infligé ! On admire. On rit. On s’attache. À lui. Pas à ces intrus qui débarquent chez lui, des jumeaux incarnés par un magnifique Pierre Pigeolet. L’un est égoïste, vénal, superbe, menteur et manipulateur, lâche, c’est Éric. L’Autre, c’est l’autre, Jérôme. Pas celui « qui a tout pris » !

En filigrane, certains percevront toute l’humaine problématique de la gémellité et la complexité des relations entre jumeaux. Nous glissons peu à peu vers une plongée vertigineuse dans l’Absurde. Dans le monde étonnamment hostile de deux frères jumeaux qui s’adorent et se détestent plus encore. Romulus et Remus, à la conquête de Rome ?

Un Absurde à la fois tendre et cruel, où le rire surgit, c’est vraiment surréaliste, là où l’on sent poindre l’ombre du tragique. Un peu comme dans le théâtre de Pinter ?

Pierre Pigeolet démultiplie les apparitions, les couleurs, les tensions, les bascules, les retournements. Il est éblouissant. Sainte Juliette, priez pour nous ! Saint Charles, plantez vos grains de moutarde ! Comprenne qui pourra !

Les deux acteurs composent une partition rock-ambulesque. Oui, marchant au bord du précipice avec un éternel sourire de connivence avec la salle, ils nous entraînent avec leurs péripéties successives dans une énergie couleur Hitchcock.

 Cependant que, fuse dans la salle, un feu nourri de salves d’éclats de rire, spontanés, sonores et tellement salvateurs. Ils ont enflammé la scène.

 

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

 “Secret.s” de Sébastien Blanc

Mise en scène : Alexis Goslain​

Scénographie : Francesco Deleo

Costumes : Sophie Malacord 

​​Lumières : Félicien Van Kriekinge

Musique : Laurent Beumier 

Du 18 février au 15 mars 2026, au théâtre Royal des Galeries

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

Lire la suite...
administrateur théâtres

MERCi! Pour le Rire! C'est au théâtre Le Public

Spectacles

Merci! Bruel… Brassens… et les autres!

Merci! …Une hygiène de l’âme

« Faut-il,
Ou non,
Inviter Patrick Bruel au spectacle « Merci ! » donné au Théâtre Le Public et concocté par ces trois magnifiques saltimbanques que sont Laurence Vielle, Magali Pinglaut, et l’extraordinaire Pietro Pizzuti?

« On passe sa vie à dire merci
Merci à qui, à quoi ? »

Pour Bruel, la gratitude polie, forcée ou dénuée de sens, est captée comme indésirable dans sa chanson poignante « Qui a le droit ? », dédiée aux « enfants à qui l’on ment ». Moment clé de chacun de ses concerts. Silence dense. Poings serrés. La chanson dénonce l’hypocrisie détestable des adultes qui dictent règles et croyances tout en trahissant, abandonnant parfois. Alors… ?

Alors, ce spectacle, donné dans la petite salle du Public, comment va-t-on faire pour y adhérer, s’y abandonner, ou y glisser notre timide grain de sel comme les comédiens nous y invitent finement ?

Ils répondent en chœur et les yeux brillants :  Oui, qu’il vienne ! Question de célébrer la bienveillance, l’humilité, la joie de vivre. Ils nous invitent à une danse de l’âme. Un moment de grâce.

Ils entrent sans fracas. Ils parlent comme on cherche. Ils doutent à voix haute. Leur « labo de transition intérieure » n’a rien d’un laboratoire prétentieux. C’est un atelier de respiration.  Ils prennent le mot Gratitude et le déposent au centre, comme un objet. Ils le tournent. L’examinent.

Nous voilà embarqués en altitude. Ils s’activent, débattent, expérimentent. Ce n’est ni conférence compassée, ni sermon moral. C’est une joute vive, un cabaret philosophique explosif, une dissertation joyeuse et incarnée sur les vertus de la gratitude. Eh non, Gratitude ne rime pas avec lassitude ou servitude. Elle claque comme une étincelle qui allume la lumière. Elle ouvre un espace. Elle oblige à regarder autrement. Gratitude comme résistance douce. Comme choix. Comme posture politique ? Pourquoi pas… Car dire merci, ce n’est pas se soumettre quoi qu’en dise Riccardo Petrella. C’est reconnaître. C’est relier. C’est affirmer que quelque chose, quelque part, a fait du bien, et que cela compte de façon illimitée. « Seul l’argent, clôt » entend-on dire.

 La Gratitude est un ressenti qui participe à la Joie et à la paix.  Pour avoir visité le cimetière d’Arromanches dix fois, silencieusement, on se sent profondément remué à cette évocation, et reconnaissant pour les 80 ans de paix, rendus possible par milliers de jeunes soldats morts sur nos côtes en 44.  

La scène devient agora. Les exemples s’empilent : des philosophes antiques aux économistes contemporains. Psychanalystes, chercheurs en neurosciences : on cite, on détourne, on rit. On se taquine. Le public savoure.

L’inimitable Laurence Vielle, solaire, insuffle le rythme d’une parole poétique qui déplace les évidences.Elle dépose les mots comme des graines. Magali Pinglaut, précise et pétillante, questionne sans relâche les angles morts. Le bondissant Pietro Pizzuti, dans son ardeur, tisse les fils et embrase le débat d’une vibrante intensité. Et bouge, comme une flamme, pour nous faire bouger…

 Les comédiens ne cherchent pas à convaincre. Ils cherchent à faire vibrer. À faire réfléchir sans alourdir. À ouvrir une brèche. La gratitude n’était pas un automatisme acquis, murmuré entre deux portes, mais un acte conscient. Un levier d’humanisme nouveau ?

Dans un monde saturé de revendications, de ressentiments, de colères légitimes et de fractures, ces trois-là osent poser une question presque subversive : que faisons-nous de ce qui nous a été donné ? Ce n’est nullement naïf ni mièvre, c’est vivant et audacieux. Impertinent?

Ils n’ignorent rien des injustices ni des blessures : de celle de celui qui a traversé les océans en quête d’un peu de vie digne, à celle du prisonnier qui s’aperçoit de la liberté inestimable de pouvoir écrire sur un papier…  Mais ils proposent une autre énergie. Une énergie de construction. Une plénitude en mouvement.

Inviter Patrick Bruel, certes. Mais surtout, faut-il aussi inviter nos propres résistances, nos ironies faciles, notre cynisme confortable, notre indifférence.

Dans l’intimité chaleureuse de la petite salle du Public, on se sent secoué… avec douceur. Prêts à flotter parmi le chant des baleines dans un nouveau matin du monde.   Et l’on se surprend à murmurer, non par politesse, mais par franche conviction : Merci.

Ça me rappelle aussi une chanson ancienne: Elle est à toi, cette chanson… toi l’étranger qui sans façons… Georges Brassens.

 Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

 

À voir jusqu’au 28/02/26 https://www.theatrelepublic.be/merci

🎟 Tickets : https://www.theatrelepublic.be/merci

📷 Photos : Gaël Maleux

 

Lire la suite...
administrateur théâtres

Une intemporelle Seagull in a Nutshell : « Une mouette » au Théâtre Royal du Parc, dans une dramaturgie contemporaine de « La mouette » de Tchekhov signée Thierry Debroux dans une mise en scène raffinée  de Valériane De Maerteleire.

Clairement, un élixir artistique de la mort qui tue et qui dure à peine 1h30 mais où l’on retrouve tous les ingrédients d’une grande histoire classique : situation initiale, montée du conflit, complications, point culminant, suspense, dénouement…

Irina Nikolaïevna Arkadina, personnage central de La Mouette d’Anton Tchékhov (1896) est une actrice célèbre, inoxydable et narcissique. Elle est en villégiature en Ukraine, chez son frère Sorine, pour l’été. Femme dominatrice, intransigeante et versatile, elle regrette ses jeunes années et domine son entourage, notamment son fils, le jeune dramaturge Constantin Tréplev, dont elle méprise tristement le talent. N’est-elle pas la seule à pouvoir occuper le devant de la scène ? Ce jeune godelureau ne représente d’ailleurs rien à côté de son amant, le séduisant écrivain à succès, Trigorine, joué avec grande allure et prestance par Quentin Minon.

C’est Anoushka Vingtier qui déroule le formidable rôle de figure maternelle et de femme fatale. Toujours brillante dans ses interprétations de grands rôles passionnels, elle est ici une fois de plus remarquable dans sa vérité d’actrice. Très moderne dans son tailleur-pantalon rose vif, casquette et lunettes Ray-Ban, elle excelle. Et bouleversante dans ses souffrances. Dans cette mise en scène ramassée et crue, chaque réplique d’Arkadina est un coup de lumière brutale sur la peur de vieillir, la jalousie de la réussite, l’obsession de rester “la meilleure”. Anoushka Vingtier ne laisse aucun répit à son personnage ni au public; l’actrice brille, vacille, et expose sa douleur comme une arme à double tranchant: séduisante, blessante, partant, tellement humaine.

La mise en scène privilégie un décor dépouillé, question de décalquer à la perfection l’intensité des turbulences émotionnelles de l’histoire : un grand ciel sans nuages, teinté de rose, quelques touffes d’herbe quelques pontons et l’étendue, par devers le public, d’un immense lac couvert de voix d’oiseaux pour engager au mieux l’imaginaire. Jusque-là, pas l’ombre d’une mouette ! Catherine Cosme signe cette scénographie épurée, éclairée par les lumières très parlantes de Xavier Lauwers. La toile sonore de Loïc Magotteaux, épouse les moindres mouvements de l’âme.

Au début de la pièce, le jeune et idéaliste Konstantin Tréplev, surnommé Costa discute avec son oncle. Finalement le seul philosophe de l’histoire, un frère désabusé, mais pas vraiment amer, joué avec tendresse par l’inimitable Guy Pion. Seul un chien qui aboie… semble le déranger.

Costa prépare fébrilement la présentation de sa pièce dans le petit théâtre improvisé du jardin. Cela se jouera devant sa mère. Ah ! les convulsions presque physiques de la création théâtrale ! Le texte se veut être une révolution poétique qui brisera tous les codes, et qui peut-être augurera de la naissance d’un nouveau monde ? Et pourquoi pas, …brisera le sortilège dans lequel est enfermé sa mère. L’espoir du jeune homme est immense, comme sa jalousie de l’amant. Une prise de ce rôle magnifiquement tourmenté, par Sigfrid Moncada, qui occupe la scène de façon spectaculaire.

En Nina, il a trouvé la jeune actrice faite pour son rôle. Elle représente un élan vertigineux vers l’infini : cette mouette ?   La jeune-fille, très surveillée par des parents qui ne voient pas d’un bon œil l’escapade de la jeune-fille dans le domaine voisin, rêve d’évasion ! Les deux jeunes gens deviennent visiblement amoureux. À ce stade, la pièce laisse entrevoir tous les possibles : une belle comédie, avec la reconnaissance maternelle, l’amour partagé, le bonheur ou le drame imminent.

Et voilà, le tempérament slave mélange les pires poisons. Aux yeux d’Arkadina, la pièce est un fiasco et elle l’interrompt. Le fils essuie tout son mépris. Première blessure. Pire, Nina tombe aux pieds de ce Trigorine, le superbe bellâtre. Double et triple blessure. La situation se dégrade rapidement pour Konstantin, en pleine quête d’idéal. Nina se désintéresse de lui, éblouie par le brillant « homme de lettres ». C’est ici qu’apparaît une mouette, cadeau singulier. Symbole de cœur blessé, présage, espoir d’indépendance, essor de liberté, rêve d’absolu, de pureté et d’infini ?

Deux ans se passent, point de répit. Nina a fui vers la ville. Le volcanique Konstantin Tréplev se réfugie dans l’écriture solitaire, entre sautes d’espoir, et temps chaotiques, mais peut-on empailler le bonheur ?

Du désir à la désillusion… il n’y a qu’un pas. Cette pièce incandescente explore le sentiment d’insatisfaction. Un oiseau nommé désir ?  La pièce interroge le sentiment d’insatisfaction et le désir, moteur universel mais aussi source de souffrance. Le ressentiment se révèle plus destructeur que le manque d’amour lui-même. Chaque personnage rêve de son propre envol, de son ascension, de ses moments de gloire et de lumière. Pour planer.  

Finalement, de Nina ou de la mère du poète maudit, laquelle est la plus forte ? Elle a souhaité devenir une actrice célèbre et prospère. Elle a visé Trigorine à cause de son succès, emportant avec elle l’amour de Tréplev. Oui, les mouettes volent et déchirent. A la ville, la voilà qui a sombré dans le malheur le plus atroce. Sommes-nous maintenant en pleine tragi-comédie ?

En tout cas le rôle est endossé à la perfection par la jeune comédienne dont ce sont les débuts sur les planches du Parc. Lili Sorgeloos est tour à tour, ingénue, rayonnante, la proie du désir incontrôlable, la victime blessée de la vie, la diva passionnée… follement amoureuse de son métier d’artiste, femme éprise de manière incoercible d’un homme qui se refuse, tandis qu’envers et contre tout, l’héroïne s’accroche à une vitalité tourbillonnante.

Konstantin et Arkadina forment eux les deux piliers dramatiques, absolument prisonniers de l’objet de leur désir. Et court-on aveuglément vers le drame ? Peuvent-ils supporter les douleurs de l’âme ? L’histoire suit sa construction logique de complication, point culminant, suspense, dénouement. Mais pour ce qui est de la conclusion, Tchékhov, se tait devant le destin. Il laisse planer le doute… Points de suspension.

 

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

Une Mouette d’après TCHEKHOV

du 29/01 au 28 février 26 au Parc

Avec:

Quentin Minon, Sigfrid Moncada, Lili Sorgeloos, Guy Pion, Anouchka Vingtier

Mise en scène Valériane De Maerteleire

Photo @Aude Vanlathem

Lire la suite...
administrateur théâtres

Harpe, Lyre ou cithare ? L'ensemble de musique ancienne La Cetra d'Orfeo, dirigé par Michel Keustermans, s'est produit le 22 janvier 2026 dans le cadre de la Balade musicale à Rixensart.

 Toute notre gratitude va à Jean-Pierre Peres, la cheville ouvrière et le directeur artistique de longue date de ce festival très apprécié  dans le Brabant Wallon et dont c’est aujourd’hui la 13ème édition. Les concerts "baladent" en effet les auditeurs entre plusieurs édifices de la région.

618079232_10236023995673924_2942726974105283325_n.jpg?stp=cp6_dst-jpg_tt6&_nc_cat=111&ccb=1-7&_nc_sid=833d8c&_nc_ohc=ZfA67_G68h4Q7kNvwGLlgVW&_nc_oc=AdlBCEx2CTOrN5yVfKkYVu2ghOCvn-ODHaEWDkY-INflshAG9snXTemMKwGsDuFyTLI&_nc_zt=23&_nc_ht=scontent.fbru2-1.fna&_nc_gid=ZowLFYEFuZpzk8rAdv8kDA&oh=00_Afod6Am_krA29XRyLQtQORZnFnesfCqdxg_A5tOUfXo6vQ&oe=697AA3A8&profile=RESIZE_584x

 Nous avions besoin de diversion et L’ensemble baroque brainois La Cetra d’Orfeo dirigé par Michel Keustermans nous a comblés hier soir, dans la vaste et paisible église Saint-Sixte dont l’architecture ne ressemble pas du tout à celle d’une église traditionnelle. Depuis son origine, voilà la troisième version de l’édifice religieux consacré au Saint chrétien, un pape martyre qui vécut au temps de l'empereur Adrien.  Cette église est  maintenant d’ailleurs un peu en retrait de l'ancienne place communale, sans flèche de clocher, et il faut même la chercher un peu, pour la repérer. Son plan en forme de  carré dont les angles ont été coupés, donne ainsi une impression circulaire, un vrai bonheur pour l’assemblée des priants ou des spectateurs. D’emblée on s’y sent chaleureusement accueilli. Et les concerts qui y sont donnés bénéficient d’une très belle acoustique.  

Jeudi 22 janvier 26, l’église Saint-Sixte faisait salle comble pour écouter Vivaldi & Co. Avec les Concerti « a molti stromenti » de Vivaldi, Tartini, Boismortier, et JC Bach. Le programme virtuose permettait tour à tour à chaque instrumentiste d’être soliste et tuttiste (… ça se dit? ).  La lumineuse série de concerti du XVIIIe siècle était introduite avec humour par Michel Keustermans le directeur artistique, et titulaire de la flûte à bec. Le joyeux ensemble réunissait des artistes jouant sur instruments anciens.

    • Mira Glodeanu (violon)
    • Benoit Laurent (hautbois)
    • José Rodrigues (basson)
    • Hervé Douchy (violoncelle)
    • Raphaël Collignon (clavecin)
    • Giorgos Kakitsis (théorbe/guitare)
    • Istvan Csata (violone) 

Cet ensemble belge se spécialise dans la musique ancienne (Baroque et Renaissance) avec une approche vivante et accessible. Il a récemment annoncé la sortie de son nouveau CD, "Bach Today", disponible depuis février 2025. 

 

D’emblée, la violoniste roumaine Mira Glodeanu a saisi les auditeurs par son extrême présence. Changeant l’ordre du programme c’est avec Joseph Bodin de Boismortier (1689-1755) que le concert a commencé.  Celui qui représente la musique italienne en France et semble ne cesser de s’amuser de badinages harmoniques. Basson, violon, flûte et Basse continue, fabriquent des entrelacs précieux, des pas de danse, de joyeux dialogues et un village de cordes qui applaudit.

Le morceau suivant, du Tartini, comme promis, ou autre chose ?    …Un premier mouvement très expressif, du style concertant français à l’italienne, un menuet scintillant et une collection de de reflets par la soliste passionnée.

 Et enfin, le très attendu Vivaldi. La violoniste est reine dans ce concerto en ré majeur RV99 pour violon, hautbois, flûte à bec, basson et basse continue. Le largo chante aussi l’hiver avec un rythme scandé, presque syncopé et des accords marqués. Les bois murmurent en duo complice. Entre pluie battante et feu ouvert, le temps intérieur est fluide et serein, avant les coups de bourrasque de l’allegro. Mais la vie frémit dans la flûte, la joie crépite et la violoniste est brillante et heureuse. Cette artiste, joue encore, même quand elle se tait. Tout passe par le corps, les expressions du visage et la tenue joyeuse de l’archet.

La sonate pour violoncelle et basse continue de Vivaldi a été choisie par Isvan Csata. Il y a de longs phrasés mystérieux, quelques gouttes de notes aigues au clavecin, pour terminer par un envoi plein de peps.

 

Direction Jean-Chrétien Bach, «  le Bach de Londres » qui préfigure la musique galante de Haydn et Mozart. Ici, le clavecin est maître, vs tutti. Il y a cette connivence des artistes qui donne envie de rentrer dans la ritournelle.

618093196_10236023996113935_6505199413357056839_n.jpg?stp=cp6_dst-jpg_tt6&_nc_cat=100&ccb=1-7&_nc_sid=833d8c&_nc_ohc=vtVRkTCd7ZYQ7kNvwEJ_kVl&_nc_oc=AdnfoBfQyu2P3Xni_M5pElHJ1u1M3nlYZNHfz_UOm-RL24ggN-vYOT_7oRRY0BiT0Ow&_nc_zt=23&_nc_ht=scontent.fbru5-1.fna&_nc_gid=TboUwGuckKPs5FgtA8IT0A&oh=00_AfqdNLJGi22kHuKT_Q-Uy49qBcu9Mi7R7lWVYhBQI52Kbw&oe=697AAA62&profile=RESIZE_584x

 

Le bouquet final, c’est le concerto en sol mineur RV 107 de Vivaldi pour flûte à bec, hautbois, violon basson et basse continue. C’est brillant comme le dernier chant d' ensemble, à la fin d’un opéra. Le deuxième mouvement entre dans une langueur brillante et les bois sont en promenade dans la délicatesse. Souplesse des sonorités. Le troisième mouvement entraîne dans une boucle fascinante que l’on pourrait écouter jusqu’au lendemain matin. Avant les derniers accords, grandioses.

En bis ? Le jaillissement gourmand d’une courte création signée Michel Keustermans : Zakouski N° 2. C’est une discussion libre entre musiciens de Braine,  des rythmes asymétriques, les pizzicati bouillants du Violoncelle.  Le théorbe est parti dormir. Ce n’est pas son siècle. Un peu de panthère rose, des parfums de James Bond. Le clavecin très délicat garde son sérieux.  Et un seul accord final de tutti couronne le tout. Les auditeurs se ruent en applaudissements.

618079232_10236023997393967_8263615835870976074_n.jpg?stp=cp6_dst-jpg_tt6&_nc_cat=105&ccb=1-7&_nc_sid=833d8c&_nc_ohc=IM319UMuJIsQ7kNvwF_Fxj9&_nc_oc=Adm1HngVmBHSCaMc_Zlt_J_0BycouacL2-WMEy9DVPsMl_kiE1pM0u0eeZjIJkHKEVA&_nc_zt=23&_nc_ht=scontent.fbru2-1.fna&_nc_gid=5zdY_ucp8U3ZNlvavRWx5A&oh=00_AfqVSLNMNIsa0y0H7qxrGcXXTjYc8iBk7faDF0_eNrJiog&oe=697AC5EB&profile=RESIZE_584x

 

 Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

 https://www.balademusicale-rixensart.be

 lien: 

La Certa d'Orfeo

Lire la suite...
administrateur théâtres

au Théâtre Le Public : L’Habilleur de Ronald Harwood

 Grandeur et fragilité

 

Il faut du temps pour digérer ce bijou du répertoire britannique que l’on joue en ce moment au Théâtre Le Public : L’Habilleur de Ronald Harwood. Une ode au théâtre, semble-t-il. Alors, une ode en fa mineur, striée de douleur, saturée de désillusion. Car la beauté se débat avec la déchéance, la fidélité bute sur l’ingratitude, le panache flirte avec le renoncement. Oui, « Les chants les-plus-beaux sont les plus… désespérés»

 

Au centre, Sir John, immense comédien shakespearien, se prépare pour la 227e fois à jouer le Roi Lear dans une Angleterre qui tremble sous les bombes. Keep calm and Carry on! À ses côtés, Norman, son habilleur, le soutient, le borde, le porte, le ramasse, le répare comme on veille jalousement sur une figure royale.

dsc2425_copie-9b126.jpg

 

Michel Kacenelenbogen livre ici quelque chose qui dépasse le jeu. Ça tient presque du testament, et cela effraye grandement. Et ce grand corps offert en pâture, et ce « regardez ce que l’art coûte à ceux qui l’ont servi ». Il y a chez lui cette grandeur tragique qui frôle l’obscène, parce que trop vraie. Pathétique acteur qui se défait, qui perd la boule, la mémoire, la dignité. On songe bien sûr à nos vieux aînés, à des proches, à ce mari, cette épouse qui ne reconnaissait plus les siens.

 

Tout cela est brutalement fort loin de ce petit plaisir malin annoncé par notre heureux théâtre Le Public. Ou bien, un avertissement tragique, un constat lucide et glacé de notre monde immensément fracturé et trahi?

 

 

 

 

Face au monstre,  Sir John, Antoine Guillaume offre un Norman bouleversant et révolté dans sa dévotion même. Mémoire supplétive, serviteur fidèle, mais jamais servile, épaule silencieuse, l’homme qui assiste, qui répare, qui cajole, qui s’épuise, déploie des trésors d’intelligence et de patience. Admirable de finesse et de tenue, ce formidable sherpa! Le sang revient dans les veines après l’effroi. La dame de compagnie veille sur le monarque capricieux. Mais, que reçoit-il ? Rien. Pas même la gratitude. Pas même la reconnaissance minimale de l’existence. « Ce sont les plus petits qui éprouvent les plus grandes douleurs» lâche-t-il, révolté devant le désert affectif.

 

Autour du duo principal, une distribution tout aussi engagée : Didier Colfs, Nicole Oliver, Tiphanie Lefrançois, Jérémy Bouly, François Michel van der Rest et Aylin Yay donnent chair aux périphéries du récit, sans lesquelles la mécanique ne tiendrait pas. Et la musique de Pascal Charpentier soulage.

dsc2718_copie-681bc.jpg 

 

 

Mais la mise en scène de Michel Kacelenenbogen et la scénographie de de Renata Gorka de ne cherchent pas à arranger les angles. Ça commence comme un éboulement verbal, un torrent de mots qui dévale une montagne hostile. On est submergé, désorienté, essoufflé. Puis la scénographie, sobre, laisse les ruines bien visibles : le théâtre n’est plus la fabrique du rêve mais une chambre mortuaire. Le cintres habillés de vêtements en sombre arc en ciel pendent, lamentables témoins muets, comme dans un musée glacé et sans vie.

 

Des éclairs chaotiques de King Lear percent la brume et ils font mal. Car si Lear pleure sur sa folie, Sir John se gausse, jusqu’à ce que ça ne rie plus du tout.

 

Malgré le voile d’amertume, c’est du grand théâtre. Les deux acteurs, magnifiques, naviguent entre comédie et drame avec une précision chirurgicale. L’horlogerie des répliques fait mouche. Le reste de la distribution, solide et élégante, maintient le cadre, comme un chœur dispersé et désorienté.

 

En quittant les lieux, pas de jubilation. Pas le clin d’œil complice. On n’a pas bu du champagne mais de la ciguë, jusqu'au bout. Car L’Habilleur est une sorte de petite mort, jouée à nu. Celle aussi de notre société affolée? Une ode au théâtre qui rappelle la folie, la dépendance, l’ingratitude, et la vanité sublime …des planches!

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

L'HABILLEUR

DE RONALD HARWOOD

VERSION FRANÇAISE DE DOMINIQUE HOLLIER

13.01 > 28.02.26

Relâches du 17.02 au 26.02.26

Avec:  Jérémy Bouly, Didier Colfs, Antoine Guillaume, Michel Kacenelenbogen, Tiphanie Lefrancois, Nicole Oliver, François-Michel van der Rest et Aylin Yay Mise en scène de Michel Kacenelenbogen Assistanat à la mise en scène: Barbara Borguet Scénographie: Renata Gorka Costumes: Chandra Vellut

Lumière: Jérôme Dejean avec Candice Hansel

Compositeur musique originale: Pascal Charpentier

Régie: Martin Celis, Raphaël Lemaitre

 

 Photos © Gaël Maleux

Représentations du mardi au samedi à 20h30, sauf les mercredis à 19h00.

Dimanche 25.01 à 17h00.

 

 

 

 

 

Lire la suite...
administrateur théâtres

La véritable histoire de Sigmund Freud

Au théâtre Royal de la Comédie Claude Volter : 

…Un héros de laboratoire, entouré de disciples, de femmes remarquables et de conflits magnifiques.

 C'est parti, comme sur des roulettes ! Cinq personnages grandeur nature, pris dans les glaces du temps se voient pris dans un cube miroitant sur le plateau de la Comédie Claude Volter. Encore des miroirs ! Ces révélateurs biologiques et psychiques.  En hauteur, largeur et profondeur, les personnages prennent vie sous la lumière des projecteurs.  Voilà pour le décor prodigieux de Renata Gorka et la substance de la pièce. Ajouter deux comédiens étourdissants : Nicolas Pirson et Hélène Theunissen, qui sautent héroïquement d’un rôle à l’autre, dans une légèreté magistrale. 

 En spectateur assoiffé de découvertes, on a très vite l’impression de participer à un événement unique, vibrant, inoubliable, dont on sent que la gestation a été un travail formidable. Celui de Christine Delmotte-Weber, autrice, metteuse en scène de plus de 50 pièces dans nos différents théâtres bruxellois et réalisatrice belge. Diplômée de l’INSAS, en mise en scène théâtre et réalisation télévision et radio, puis en méthodologie et en psychopédagogie au Conservatoire Royal de Bruxelles, excusez du peu, elle dirige la compagnie Biloxi 48 depuis sa création en 1987. Elle nous a séduit avec des œuvres marquantes telles que Antigone d'Henry Bauchau, Rhinocéros de Ionesco, l’inoubliable Nous sommes les petites filles des sorcières que vous n’avez pas pu brûler ! et l’an dernier : Je voudrais mourir par curiosité, à la Comédie Claude Volter.

La véritable histoire de Sigmund Freud est une fois de plus, un spectacle qui emporte, nous bouscule et nous émerveille, non seulement par l’intelligence de son propos, mais par la magie de son incarnation scénique. Quel exploit : c’est carrément la Pensée qui surgit, qui prend vie, qui explose en émotions dans un rythme presque débridé. Et l’insaisissable subconscient qui virevolte devant nos yeux. La pièce opère comme une fouille archéologique du psychisme humain. C’est captivant.

Inspirée du roman de Susann Heenen-Wolff, la pièce déborde d’audace et de finesse malgré l’absence d’histoire. On assiste à la naissance d’un concept, l’inconscient, dans sa dimension la plus vivante et la plus palpitante. L’énergie du spectacle est communicative, le spectateur est happé par ce laboratoire d’idées où chaque échange, chaque confrontation, fait jaillir des étincelles de réflexion. 

Freud, ici, rayonne d’humanité.  Il apparaît tour à tour pédagogue, père, tyran bienveillant, théoricien prudent, juif viennois inquiet, vieil enfant curieux, humain impuissant devant la maladie qui l’accable. Il apparait moins fondateur que fondu dans l’architecture de ce qu’il invente. On comprend que la psychanalyse n’est pas sortie d’un unique cerveau génial, mais d’un vrai champ de bataille. Entouré de figures hautes en couleur, il apparaît tour à tour mentor, explorateur, questionneur vibrant, sans cesse traversé par le doute et l’audace. Fascinant personnage, riche et attachant. On apprend mille choses… et on achètera le livre à la sortie !  La psychanalyse naît sous nos yeux, d’une constellation d’êtres passionnés, animés par le feu de la découverte.

Peut être une image de une personne ou plus, téléviseur, le Bureau ovale et texte

La mise en scène des conflits se décline en affrontements théoriques, en duels affectifs, en secousses historiques… On ressent la tension, la nécessité du combat pour que l’idée progresse. Le théâtre est un laboratoire où la contradiction est le tremplin de la créativité. À chaque obstacle, une révélation, un éclair, et l’inconscient  surgit, là où personne ne l’attendait.

Mais surtout, quelle jubilation, celle de voir les femmes occuper le devant de la scène, et même incarner d'un bout à l'autre  la voix même du grand Sigmund ! Merci à cette merveilleuse actrice, Hélène Theunissen qui pendant une heure trente anime sans répit, toute une collection de personnages. Et ces femmes :  Lou Andreas-Salomé, Marie Bonaparte, Anna Freud… quel trio de choc ! Des femmes qui n’étaient pas de simples patientes mais de nouvelles théoriciennes. Elles déplacent la théorie vers la sexualité vécue, le corps, l’enfance, le trauma. On sent littéralement la modernité en train de s’inventer.  A mille lieues bien sûr de faire tapisserie, ou d’éplucher des légumes, elles bousculent, interrogent, inventent, déplacent les frontières. Par la force de leur présence et la profondeur de leurs points de vue, elles révèlent la psychanalyse sous un jour neuf, audacieux, absolument passionnant. Le spectacle n’affirme-t-il pas avec panache que le féminin est la condition même de cette aventure intellectuelle ? Elles obligent Freud à se confronter à ce qu’il ne voit pas.  Lou apporte la bisexualité psychique et la poésie du désir, La princesse Marie Bonaparte apporte le corps, l’orgasme, la mesure anatomique, l’expérience vécue, la fille de Freud, Anna apporte l’enfance, le père, le développement, l’homosexualité.

 Autre découverte réjouissante : l’enfance, traitée avec une sensibilité rare dans cette scène où Sándor Ferenczi, éminent psychanalyste hongrois du XXe siècle, introduit la fameuse « confusion des langues ». L’enfant n’est pas un adulte miniature, c’est un sujet qui sent avant de comprendre. C’est Ferenczi qui a élaboré le concept de « traumatisme d’identification », où l’enfant, plongé dans un abîme de confusion et de douleur, s’identifie involontairement à l’agresseur dans une tentative désespérée de comprendre et d’assimiler une expérience traumatisante. L’enfant serait-il le cœur battant de la subjectivité moderne ?

Et que dire de la manière imprévisible mais tellement juste, dont la guerre fait irruption sur scène ! Un court moment sur les “trembleurs de guerre” : la Première Guerre mondiale comme événement psychique fondateur de notre monde actuel. Le surgissement du trauma, tout cela est rendu avec une brûlante intensité.  Et si la psychanalyse était montrée comme une réponse vibrante aux secousses du siècle, un miroir de notre fragilité collective. C’est inattendu, puissant et bouleversant. Et quel sera notre avenir ? 

Ce spectacle hors du commun est incandescent, intelligent, généreux, il devient une expérience, une aventure, une fête de l’esprit et un questionnement.  Une phrase nous hante « L’homme n’est pas maître dans sa propre maison ». Elle résonne comme un manifeste vibrant et profondément humain. La « maison » représente notre psychisme humain. Des forces invisibles, pulsions, désirs refoulés, traumatismes d'enfance dictent souvent nos comportements à notre insu.

C’est donc lesté d’une réelle énergie communicative que l’on quitte La véritable histoire de Sigmund Freud : la tête pleine d’idées, l’envie de creuser le sujet, de débattre, de rêver, de réfléchir. On prend la mesure de ce que la modernité doit à cette invention fulgurante : la subjectivité, l’acceptation de nos contradictions, la beauté de l’inachevé. Et la perception poignante de l’inachevé de notre psychisme en perpétuelle évolution. Au bout du spectacle, c’est La véritable histoire de Sigmund Freud, qui ne nous quitte pas !

 

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

Du 21 janvier au 1er février 2026 , à la Comédie Claude Volter.

LA «VÉRITABLE» HISTOIRE DE SIGMUND FREUD

de SUSANN HEENEN-WOLFF

 

AVEC : HÉLÈNE THEUNISSEN & NICOLAS PIRSON

ADAPTATION THÉÂTRALE ET MISE EN SCÈNE : CHRISTINE DELMOTTE-WEBER

ASSISTANAT GENÉRAL : ANTOINE MOTTE DIT FALISSE

SCÉNOGRAPHIE ET COSTUMES : RENATA GORKA,  ASSISTANT COSTUMES :  CHRISTOPHE MARTELLEUR

CRÉATION LUMIÈRE : JÉRÔME DEJEAN, ASSISTANAT LUMIÈRE : CANDICE HANSEL

MONTAGE PHOTO : JEREMY BRUYNINCKX

CONSTRUCTION DÉCOR :  ATELIER PIRATE

RÉGIE : BRUNO SMIT

ADMINISTRATION : HERVÉ PLASMAN

PHOTOS : LARA HERBINIA

Une production de la Compagnie Biloxi 48, de la Comédie Royale Claude Volter et du Théâtre de la Valette.

 

Lire la suite...
administrateur théâtres

L'effet Miroir, au théâtre le Public

Spectacles

Un miroir où chacun peut me voir… comme le chantait France Gall

Compte à découvert. On a parfois tendance à croire que les contes pour enfants font du bien. Qu’ils rassurent, qu’ils réparent, qu’ils adoucissent. Au Théâtre Le Public, l’adaptation bruxelloise du texte de Léonore Confino rappelle l’inverse : les fables ont des dents. Elles mordent, elles ouvrent les plaies, elles réveillent les secrets.

Cette pièce fait tout de suite penser à « La psychanalyse des contes de fées », une théorie élaborée par Bruno Bettelheim, avec sa méthode d'interprétation qui voit dans les contes des représentations symboliques des conflits psychiques internes dans le développement humain.

Alors pourquoi l’écrivain à succès Théo ( interprété de façon très touchante par Zeno Fab Fabio ), en panne sèche d’inspiration littéraire, n’aurait-il pas le droit de se livrer à l’écriture d’un « petit conte » sans but commercial, qui l’éclairerait sur lui-même et sur ses proches ?  Envers et contre tous, Il le fait, mu par la magie de son reflet entrevu dans un miroir éloquent, datant du 17e siècle. Il l’a acquis en cachette de sa femme, Irène, certes une wonderwoman, mais qui peine tant à gérer les tristes finances familiales. Une magnifique Stéphanie Van Vyve.  Le déni : avec un entêtement féroce, il interdit catégoriquement à ses proches qui ont eu accès à son écrit, de se projeter dans ce miroir verbal ! Il n’y a pas le moindre symbolisme, clame-t-il, dans ces personnages aquatiques inventés, habitant la mer profonde, cette version aquatique de la forêt intérieure. Mais ce monde sous-marin incarne bien, même à son insu, les trois personnes qui lui sont les plus chères : sa femme, son frère et sa belle-sœur. Et lui-même, bien évidemment.  Bien qu’il s’en défende avec la dernière énergie, des vérités flagrantes émergent de cette histoire de bigorneau perdu, d’oursin bourru, de sirène impériale et de crevette aventurière.  

La force de Léonore Confino est de comprendre que la famille est le premier théâtre des projections. On se voit tous quelque part dans cette galerie : en bigorneau paumé, en sirène hystérique, en oursin anxieux. Ce n’est pas grâce au réalisme, mais grâce au symbole : l’irréel permet le vrai.  Le tout dans une langue faite de jeux de mots tourbillonnants et dans une série de tribulations totalement loufoques.

Le petit bigorneau, orphelin et nu, cherche une coquille comme on cherche un sens. Théo, lui, cherche une œuvre qui le libère de lui-même. Son livre fait mouche : il brise les coquilles sociales, les costumes, les postures, les faux-semblants familiaux. Le conte devient performatif : il modifie la vie de tout le cercle familial.  L’imaginaire marin agit comme révélateur de photo : les identités apparaissent, les blessures se fixent, et la famille se dissout en aveux. Les proches, croient reconnaître des messages dissimulés : chacun lit une attaque, une confession, un bilan conjugal. Rien n’est dit, tout est supposé. Le miroir n’a pas besoin d’être exact pour être efficace : il suffit qu’il réfléchisse. Le conte est un miroir.

Mais bien plus, il y a la notion jungienne par excellence où l’autre est comme le comme réceptacle de nos zones d’ombre. Ce que je projette, je ne peux le reconnaître qu’en autrui. Le conte marin n’est pas une fantaisie zoologique, mais un dispositif projectif où l’on retrouve son propre visage dans un crustacé ou un coquillage. On se souvient de l'histoire du homard de Françoise Dolto! Et vive le carnaval de projections ! Alors les quiproquos féroces s’enchaînent, la violence est palpable, le comique surréaliste. Tout cela est sublimement joué, à fleur de peau, dans une brutalité viscérale. Les répliques cinglantes fusent, la mécanique est redoutable, l’animosité claque. Le repas de famille devient une arène de dévoilement explosif. L’un après l’autre, chaque membre de la famille va déverser ses non-dits, mettre à nu ses angoisses, et dire tout ce qu’il a sur le cœur. Ana Rodriguez et Alexandre Trocki jouent avec feu cet autre couple à la dérive.

 

En dehors des morsures de la vie conjugale de chacun et la perte des illusions, l’accent est mis sur de terribles blessures : le désir et le manque d’enfant de ce couple William et Jeanne, cette tragédie pour tant de jeunes couples, et la révélation par le vieux père au téléphone que Théo n’est pas un fils biologique. Des révélations choquantes qui contrastent avec le style un peu famille Adams. Ce spectacle immensément carnavalesque et formidablement joué est certes très intéressant pour ce qui est de l’effet miroir, mais très dur à regarder pour de vrais couples stériles ou ceux en recherche d’identité.  Or, ceci n’est dit nulle part ! Que laisse-t-on au public lorsque la fiction touche à un manque qui, dans la vraie vie, n’a pas de solution, pas de réparation, pas de morale consolante ? Alors, dans la salle, les rires se coincent parfois au bord des lèvres malgré l’amoncellement de scènes drolatiques. Heureusement, la tendresse prend le dessus après toutes ces péripéties.

 

 

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Au Public

Création – Salle des Voûtes

L’EFFET MIROIR DE LÉONORE CONFINO

15.01 > 28.02.26

Avec : Ana Rodriguez, Stéphanie Van Vyve, Alexandre Trocki et

Fabio Zenoni

Mise en scène : Isabelle Paternotte

Assistanat à la mise en scène : Hélène Catsaras

Scénographie : Dimitri Shumelinsky

Costumes : Béa Pendesini

Lumière : Laurent Kays

Création son : Antoine Plaisant

Régie : Geoffrey Leeman, Junior Neptune, Vladimir Matagne

Représentations du mardi au samedi à 20h30, sauf les mercredis à 19h00.

Photo © Gaël Maleux

Lire la suite...
administrateur théâtres

...Valmont, for ever Yours!

Spectacles

Les liaisons dangereuses: Encore des Monstres… !

La cruauté, un sport mondain bien avant les réseaux sociaux ! Mais… voici : Une langue exquise !

                   « J’ai souhaité préserver, dans cette adaptation inédite, toute la finesse et la préciosité de la langue. Sa force brute et ciselée. Et surtout la noirceur des personnages et du propos. Ce sont des monstres qui parlent, qui agissent (je parle de Merteuil et Valmont bien sûr). C’est une histoire de panthères qui courent après des biches. Il est question de prédateurs et de proies, qui tourbillonnent dans une savane luxuriante », précise Arnaud Denis, dans sa note d’intention lors de la création de son spectacle Les Liaisons dangereuses…

Une œuvre du 18e siècle, unique au sens fort : c’est la seule œuvre de Choderlos de Laclos, un roman épistolaire qui scintille de perversité et d’élégance de style.

Deux tigres de salon s’affrontent. Ils ont décidé d’un troc charnel machiavélique. C’est ce qui met le roman épistolaire en marche et mène implacablement vers le désastre. La mécanique de précision est huilée à la vanité et à l’arrogance dans ces 175 lettres qui servent de champ de bataille à deux êtres qui ne savent aimer qu’en détruisant.

La Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont sont des Libertins, la nouvelle mode, après celle du gentilhomme au 17 e siècle. Tous deux sont solennellement obsédés par l’art de disposer des autres. Le monde est pour eux un échiquier, où l’on enrôle pucelles, bigotes et sots maris dans un cirque de manipulations démoniaques. Tous deux désirent guérir d’un mal incurable : l’amour.

La Marquise, en avance sur son temps, refuse catégoriquement de se soumettre, pire, elle entend « venger son sexe », elle réclame pour la femme une autonomie qui dépasse de loin celle des Précieuses ridicules. Contrôlant tout autour d’elle, elle revendique le droit à la vengeance avec les mêmes armes que celles des hommes, en mieux, en plus chirurgical, en plus efficace. C’est glaçant, mais c’est splendide.

Valmont, est le libertin à la recherche d’un absolu. Il affiche le charme irrésistible du prédateur mondain mais sa quête d’absolu est comme le Graal, elle lui est sans cesse dérobée, par son incapacité viscérale d’aimer.

Dans ces jeux cruels, où l’on confond amour et domination, la jeune Cécile de Volanges, est la victime innocente, jeune fille sacrifiée à la rancœur d’autrui, sans le moindre remords.

Mais parlons aussi de l’accueil chaleureux et admiratif que la salle comble du Wolubilis a réservé aux artistes. On a vu, au terme du drame, le public encore sous le choc applaudir longuement cette splendide représentation dans un élan de forte gratitude et de franche passion.

Il faut savoir que tout au long du drame, dans la salle, on percevait cette tension silencieuse qui naît lorsque le verbe fait mouche, devient arme et que les répliques tombent comme des rafales de couperets. A chacun de savourer à son aise le pur élixir de cruauté irrigué par le texte. La victime est si belle et le crime est si … beau ! Avec cette langue sublime, brillant de mille feux, dont on dit qu’elle est la meilleure et la pire des choses.

Delphine Depardieu en Marquise de Montreuil a profondément impressionné par la façon dont elle laissait tout de même affleurer la fêlure sous la glace brûlante. Et Valentin de Carbonnières, en Valmont, par sa manière d’habiter l’arrogance de façon foudroyante et avec une précision presque voluptueuse. Sa condamnation absolue de l’amour sonne comme une déclaration de guerre sans merci.

La mise en scène admirablement musicale et fluide d’Arnaud Denis relie, respire, nette, lisible, sans jamais être pesante. Elle est pensée au millimètre près avec la valse du sobre du riche mobilier et des décors sur cette immense scène du Wolubilis éclairée à la bougie, tandis que circulent dans l’air, des tonnes d’électricité. Le jeu théâtral des 7 comédiens porte majestueusement cette magnifique langue de Laclos qui voyage entre les scènes jouées sur tous les tons de la séduction, du viol, de la manipulation, de la blessure profonde, et la lecture en voix off, tranquille et puissante des Lettres révélatrices. Celles-ci apparaissent alors comme autant de plages de repos, à savourer les yeux fermés.

Magie du théâtre : les époques se confondraient-elles ? Dans le dernier tableau, on finit même par prendre la lointaine ligne de mille cierges allumés pour un vaste horizon de gratte-ciel d’une ville moderne dans la nuit.

Il est donc rare de voir spectacle qui traite de la séduction avec autant de réussite scénique et de lucidité… et où l’on voit que l’humiliation est le BA de la domination, quand elle est plus prisée que l’amour. Choderlos de Laclos l’avait bien compris.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

ADAPTATION ET MISE EN SCENE Arnaud Denis

AVEC Delphine Depardieu, Valentin de Carbonnières, Salomé Villiers, Michèle André, Jérémie Lutz, Marjorie Dubus, Jean-Benoît Souilh

COLLABORATION ARTISTIQUE Georges Vauraz

DÉCORS Jean-Michel Adam

COSTUMES David Belugou

LUMIERES Denis Koransky

MUSIQUE Bernard Vallery

 

Lire la suite...
administrateur théâtres

Spectacles

Je suis retournée voir « Le Dragon » !

Au Théâtre Jean Vilar, Pl. Rabelais 51, Ottignies-Louvain-la-Neuve

Utile. Aujourd’hui, plus que jamais: allez voir LE DRAGON

On rit, on frémit, on reconnaît sans peine les visages contemporains derrière les masques fabuleux, et l’on savoure, avec un léger vertige, les bonheurs paradoxaux de cette immense fable mordante. C’est du conte, mais du conte qui mord.

Une adaptation de Benno Besson. Écrite par Evgueni Schwartz en 1943–44, en pleine terreur stalinienne, la pièce déploie une allégorie d’une limpidité cruelle : un dragon exerce depuis des siècles son despotisme sur une ville. On lui sacrifie annuellement une pucelle, on l’implore, on le sert, on l’excuse. Bref, on s’accommode, voire, on le remercie de ses « bienfaits»!

Jusqu’au jour où un chevalier léger comme une plume et amoureux de toutes les femmes, surgit, décidé à occire le monstre. Marvin Schlick en Lancelot. À ceci près que le héros se meurt. Ou tout comme… La victoire du « vainqueur » se voit usurpée. Le réel, sitôt entrevu, se voit aussitôt « réinterprété » par des autorités qui connaissent fort bien l’art de confisquer la parole …et même la victoire.

Cette féerie satirique, jouée au théâtre du Parc en mai dernier, est sur les planches du Vilar en ce début d’année 2026, une incarnation scénique d’une richesse jubilatoire. Il faut dire que l’air du temps y contribue… On y goûte la justesse incisive du duo Axel De Booseré & Maggy Jacot, à la mise en scène : tout à la fois sulfureuse et poétique, implacable, dépouillée, mythique et indispensable.

La scénographie est d’une simplicité rare. Murailles mouvantes, volumes écrasants, bruitages inquiétants décrivant un univers où l’espace lui-même semble opprimer. On pense à Kafka, à Poe, parfois à Bosch, lorsqu’apparaissent des visions grotesques, hybrides, résolument expressionnistes.

Ce ballet des sons, lumières et voix a tout pour fasciner. Travail d’orfèvre mené par Gérard Maraite, Guillaume Istace et Allan Beurms : nappes sonores terrifiantes, éclairages chirurgicaux, projections infiltrées, contrepoints vocaux… Tout concourt à ce climat d’enchantement sinistre où perle la sueur froide. Merci les baladins, c’est du pur cirque, ce théâtre politique!

Les interprètes – chacun tellement allégorique – se démènent avec une énergie farouche, entraînant le public dans cette incroyable histoire de peur domestiquée et de liberté redoutée. Car tout est là : après huit siècles de tyrannie, la ville préfère son dragon familier à l’incertitude du jour d’après. On sacrifie une vierge ? Certes, mais « il veille sur nous », plaident-ils. C’est le chef-d’œuvre du despotisme : transformer l’oppression en confort. Dans une interprétation magistrale de Fabian Finkels.

Révoltantes et d’une tristesse glaçante, ces multiples scènes de retournement, où les habitants acclament aujourd’hui ce qu’ils dénonçaient hier.

Les parallèles contemporains surgissent, fantômatiques et grinçants. E.Schwartz n’avait pas prévu nos réseaux, nos propagandes insidieuses, notre désinformation systémique, notre réécriture de l’histoire, et l’appétit gargantuesque des milliardaires et des nouveaux impérialistes. Mais toute La mécanique est là, identique.

Les silhouettes féminines, empaquetées en matriochkas-forteresses roulantes et monumentales, figurent à la fois l’obéissance et la transmission de la servitude. Interprétées avec une vérité troublante par Mireille Bailly et Elsa Tarlton, elles rappellent que le totalitarisme n’est pas seulement un régime : c’est une perversion, un héritage empoisonné, une peur qui se transmet dans toutes les fibres de la société.

Les figures masculines, elles, s’encanaillent dans la caricature grinçante. Le bourgmestre, l’incomparable Othmane Moumen, se tortille s’agite, éructe, et surtout récupère avec un opportunisme olympique le résultat du combat héroïque. Toutes ses postures et ses contorsions grotesques illustrent physiquement sa propre monstruosité et sa répugnante versatilité. Elles symbolisent à la perfection la torsion de la vérité et du réel. Thierry Janssen, caméléon glaçant, endosse le rôle de « fils dévoué », de maître de propagande et de Big Brother projeté sur écran, en virtuose de la manipulation. Encore un monstre. La ville entière est une ménagerie de monstres de lâcheté et d’asservissement, volontaire ou non. Sauf le Chat! Quel bonheur ce Chat, son esprit bondissant, ses yeux qui percent l’obscurité, ces sauts souples et alertes, son amour de la vie … Joué par Julien Besure. Saluons au passage, les multiples rôles de Karen De Paduwa.

E. Schwartz écrit contre tous les dragons:

…qu’ils se nomment Stalinisme, Nazisme ou autres perfides -ismes, ces immondes variantes du rêve totalitaire. Si le merveilleux Lancelot a tué ce terrifiant dragon à trois têtes, combien d’autres hantent toujours cette ville fabuleuse et nos paysages?

Heureusement, le théâtre, parfois, nous fait gagner du courage et rallume les lumières. Ainsi, le « non » final d’Elsa est une vraie bénédiction. Un sursaut d’humanité. Sachez que tout cela s’écrit chaque jour dans Le grand livre du Monde… que Lancelot a découvert dans une lointaine Caverne.

Une lointaine Caverne… Un mythe très ancien... « À cinq années de marche d’ici, dans les montagnes noires, il y a une grande caverne. Et dans cette caverne, il y a un grand livre. Personne n’y touche, mais chaque jour il s’y remplit des pages et des pages. Qui est-ce qui écrit? Le monde entier. Les montagnes et les herbes, les pierres, les arbres, les lacs et les rivières sont témoins de tout ce que font les hommes et tous les crimes, toutes les misères passent de branche en branche, de feuille en feuille, de goutte en goutte, de nuage en nuage, jusqu’à la grotte des montagnes noires, et le livre se remplit. Si ce livre n’existait pas, les arbres se dessècheraient d’horreur et les eaux deviendraient amères.»

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Adaptation : Benno Besson revue par Mireille Bailly – Création et réalisation : Axel De Booseré et Maggy Jacot – Avec Mireille Bailly, Julien Besure, Karen De Paduwa, Fabian Finkels, Thierry Janssen, Othmane Moumen, Marvin Schlick et Elsa Tarlton – Création lumières : Gérard Maraite – Création musicale : Guillaume Istace – Maquillage : Pauline Lescure et Wendy Willems – Coiffure : Michel Dhont – Assistanat à la mise en scène : Julia Kaye – Création vidéo : Alan Beurms – Chorégraphie : Darren Ross – Régie lumière : Viktor Budo – Régie son : Tom Falaschi – Régie plateau : Johane Escude et José Bonga – Habilleuse : Tatania Strobbe

Lire la suite...
administrateur théâtres

Prolongations... Coucou C'est la guerre!

Spectacles

Coucou, c’est la guerre ! Un titre qui fait frissonner…

Début du XX, quand la Belgique se raconte en chansons, en farce… et en vérité. Ce sera la Der de der ? L’Histoire belge vibrante, humaine, intensément vivante, vous saute aux yeux et aux oreilles dans ce Belgo-Belgian Musical, fort dépouillé, certes, mais percutant et aussi déjanté que sérieusement émouvant.

C’était au temps de …  Notre reine Elisabeth I, infirmière dans les tranchées et dans les hôpitaux.  Sur scène, une page de plus en plus méconnue de notre mémoire collective se déploie sous nos yeux. La Belgique y est au premier plan, avec ses travers, ses contradictions, ses silences, ses héroïsmes oubliés. Au cœur du récit, Édith Cavell, infirmière d’origine anglaise, courageuse héroïne de la Première Guerre mondiale, figure lumineuse, dont le nom résonne encore aujourd’hui à travers une clinique prestigieuse de notre ville. Un lieu de naissance pour combien d’entre nous ?  En révélant le dessous des cartes, l’Histoire se fait chair, rire, colère et poésie. Avec la contribution passionnée de quatre artistes et un musicien. Tous projetant une énergie folle qui passe même par Johnny Hallyday, Hamilton, Téléphone ou Queen. Même Le Titanic est de la partie. Aux commandes : Thibault Nève.

Coucou, c’est la guerre prend la forme d’un road movie scénique, muet bien sûr mais où le piano a cédé la place à de formidables percussions. Tout passe par le corps, le chant, le regard, le rythme. Les interprètes sautent d’un rôle à l’autre avec une virtuosité réjouissante, convoquant au passage des personnages relégués aux marges de la grande Histoire, mais qui existent encore toujours.  Le moteur du spectacle ? L’engagement total des comédiens, porté par ces percussions extraordinaires qui enguirlandent la scène et propulsent le récit dans une course effrénée.  Et de naîfs accessoires qui sculptent la poésie du spectacle. Sans compter un clin d’œil à l’épopée des ballons dirigeables, entre innovation et catastrophe… Toute une époque. Aussi la nôtre ?

On rit. Beaucoup.

On est saisi. Souvent.

Et parfois, sans prévenir, l’émotion nous attrape à la gorge.

Dans l’esprit frondeur de Tijl Uilenspiegel, version wallonne, le spectacle ose la satire intelligente, celle qui fait éclore la réflexion au cœur même de la farce. Comme au temps du Canard enchaîné, les coups de griffe sont impertinents, précis, jamais gratuits. On rit tout en ressentant, au fond de l’âme, la justesse et la pertinence du propos.

Le quatuor vocal et théâtral se démène avec une assurance remarquable. Les voix sont solides, expressives, habitées. Le jeu est précis, généreux, toujours au service de cette histoire héroïque racontée sans fard et épicé d’une certaine dose de sagesse. La victoire, en chantant ?

Le regard, lui aussi, est pleinement sollicité. Les images projetées, en diapo ou en vidéo, sont choisies avec un soin évident. Un véritable festival de couleurs remplace le sépia attendu. Des réminiscences de grands maîtres de la peinture surgissent çà et là… de façon inopinée.  Le spectateur partage alors son attention entre la qualité vocale des interprètes et la rêverie provoquée par ce livre d’images mouvant, aussi beau que stimulant.

Pensé pour les fêtes de fin d’année, Coucou, c’est la guerre réussit un pari audacieux : être festif sans être superficiel, drôle sans être léger, engagé sans jamais être pesant. Un spectacle qui repense le monde en chantant, qui fait dialoguer mémoire collective et plaisir du jeu, et qui rappelle que l’Histoire, lorsqu’elle est racontée avec intelligence et cœur, peut encore nous surprendre.

 À voir, entendre, et ressentir, au Martin’s Hotel à Genval. Parce que rire ensemble de notre passé, c’est aussi une manière très actuelle d’appréhender notre présent.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Comédiens : Julie Lenain, Thibault Packeu, Stéphane Pirard, Aurianne Servais et Louis Preudhomme
Écriture : Céline Scoyer, Thibault Packeu, Stephane Pirard et Louis Preudhomme
Mise en scène : Thibaut Nève et Isabelle Defossé
Dramaturgie : Thibault Nève et Thibault Packeu
Conseillère historique : Nathalie Stalmans
Scénographie et costumes : Sophie Hazebrouck
Création sonore : Guillaume Lion
Création lumière : Martin Delval
Une production de :  » Il est temps d’en rire!  »

 

Face au succès, des dates supplémentaires ont été ajoutées du 21 au 27 février 2026,  juste à temps pour les vacances scolaires de Carnaval.

 

Lire la suite...
administrateur théâtres

 Míkis Theodorákis,

Une volée de sonorités en « i », et c’est ….toute la Grèce.

« Refuse ce monde égoïste

Résiste

Suis ton cœur qui insiste

Ce monde n’est pas le tien, viens

Bats-toi, signe et persiste

Résiste » Et c’était …tout France Gall.

Voici, pour trois formidables soirées de mi-décembre, à l’Espace Novum à Etterbeek (l’ancien Théâtre Saint-Michel), Míkis Theodorákis, ou Quand le chant EST résistance ! 

Il y a des concerts qui ne se contentent pas d’être beaux, ils sont nécessaires. L’hommage rendu à Míkis Theodorákis pour le centenaire de sa naissance, a cette dimension rare. Plus qu’une célébration, cette soirée s’est imposée comme un geste artistique et politique, où la musique devient langage commun, mémoire vivante et bain d’énergie. Et le public de s’impliquer à son tour dans une onde vivante de solidarité. Un fervent souhait de La Badinerie. Peut-on d’ailleurs badiner avec l’Amour ? 

Au cœur du programme, le Canto General, fresque bouleversante de Pablo Neruda. Elle déploie une vision du monde où la Nature, l’histoire et les peuples s’enlacent. Dans cette œuvre, Theodorákis donne sa voix aux opprimés, aux exilés, aux résistants, avec une écriture musicale à la fois accessible et profondément incarnée. La force réside dans sa capacité à conjuguer simplicité mélodique et densité émotionnelle, loin de toute emphase, et c’est très convaincant. Au plus près de l’humain, du besoin de justice et de solidarité. 

Il faut dire que le concert a débuté par une charge émotionnelle fulgurante, la lecture d’un texte reconnaissable entre tous. Ce genre de texte que d’aucuns en Occident portent en eux depuis l’enfance.  Celui d’un certain journal, subitement arrêté au mardi 1er août 1944. « C’est un vrai miracle, que je n’ai pas abandonné tous mes idéaux ». Après la voix de la jeune Anne Frank, le chant s’élève. Dès lors, avant même que le concert ne débute, on a les yeux remplis de larmes pour accueillir les premiers chants de résistance inscrits au programme.

On découvre ainsi des extraits de la Cantate de Mauthausen, d’Axion Esti et de Lipotaktes. Ces œuvres posent d’emblée les thèmes chers au chef d’orchestre Laëndli Lipnik qui dirige avec feu la Badinerie, cet ensemble réputé de chœurs et orchestre originaires de Louvain-La-Neuve. Ces orientations sont le respect de la Nature, la dignité humaine, la souffrance de l’exil, le refus de l’injustice et de l’oppression. Dès les premières minutes, la puissance de la musique fait battre les cœurs, entraînant le public dans un temps respectueux d’écoute et d’émotion. Un temps de profonde prise de conscience devant cette musique engagée.

Après le magnifique Requiem pour Pablo Neruda, l’ensemble apparaît tel un arbre de vie qui électrifie notre crépuscule.  Le chœur a des accents Verdiens. C’est le rythme des chants d’espoir, celui d’une humanité qui se relève et marche. 

Un conteur (le comédien belge Romain Cinter) lit les traductions des chants avant chaque éclosion musicale. On est immédiatement entraîné par la force de cette musique, de ces choristes et ces deux admirables solistes. Un homme (le baryton Kris Belligh) et une femme, elle, Betty Harlafti venue spécialement de Grèce pour ce spectacle de trois jours, alors qu’au même moment s’organisent de nouvelles élections au Chili… Oui, la musique refuse les silences du pouvoir. Et elle le dit.

Mais, à mesure que le spectacle progresse, malgré la puissance océanique instrumentale et vocale, on se met à ressentir une légère frustration. Les textes chantés que l’on le sent d’une grande richesse et d’une densité poétique et politique intense ne sont pas traduits. Comment capter tout ce flux émotionnel ? On se met à rêver de l’accompagnement d’une bande déroulante proposant une traduction simultanée des paroles chantées… C’est un grand manque, la grande faiblesse de cette salle ? Le livret-programme, pourtant fort détaillé, ne peut raisonnablement être consulté dans l’obscurité d’une salle. Faire un discret usage d’une lampe de poche ou de l’éclairage d’un téléphone c’est rompre la concentration et le recueillement des artistes. Quant aux interventions minutées du narrateur, elles offrent certes, un cadre, mais demeurent difficiles à retenir tant la matière textuelle est dense mais hélas, volatile. 

Bien sûr, on pourrait se contenter de la musicalité des langues grecques et espagnoles mais l’appropriation pleine et immédiate du propos, souffre.  Mais vivent les textes projetés ! 

Cela n’empêche évidemment pas les interprètes, de porter eux, tout ce répertoire avec un engagement palpable. Les solistes incarnent leurs lignes avec flamme et conviction, le chœur impressionne par sa cohésion et sa ferveur, tandis que l’ensemble instrumental, mêlant instruments classiques et populaires, restitue avec justesse cette musique charnelle, enracinée et universelle. Du solide: une scène comble, une salle comble et un public comblé. Michel Hatzigeorgiou au bouzouki.

Face à un monde dominé par la logique du profit et l’érosion des solidarités, ce concert agit comme une goutte d’humanité bienfaisante dans l’océan de nos égoïsmes. Avec America insurecta la soirée a rappelé que la musique peut encore rassembler, éveiller les consciences et nous remuer profondément. Tour de magie du chef d’orchestre, le public finit même par s’inclure avec enthousiasme dans la plaidoirie pour plus d’humanité dans le monde. 

  Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

Lire la suite...
administrateur théâtres

Chez Claude Volter en décembre, J'y suis, j'y reste

Monts et merveilles d’une jolie pièce de vaudeville née en 1950.

      ...Dans un château du Périgord, règne la très despotique comtesse Appoline de Mont-Vermeil. Une merveilleuse Danielle Fire l’incarne. La Dame tient tout son beau monde dans le creux de sa main. Tout ploie devant elle : son neveu vétérinaire, Hubert le mal marié (Arnaud Van Parys) ; Gisèle (Ambre Grimmiaux), la jeune demoiselle de compagnie pas très futée ; Lucie (par l’excellente Margaux Frichet), la jolie et impertinente soubrette mais à la cervelle d’oiseau. Elle est amoureuse de Patrice, un très fourbe majordome, qui a trouvé un moyen d’extorquer régulièrement à la comtesse des revenus supplémentaires. Brillamment joué par Bernard d’Oultremont. Cet escroc tout sucre, tout miel a en effet réussi à attirer sa patronne fantasque dans le monde des courses hippiques, et par un savant montage, à encaisser à son compte, de plantureux paris, via un bookmaker imaginaire.

      Ce joli monde ronronne paisiblement quand arrive à l’impromptu Antoinette (ah ! voici Stéphanie Moriau) très vite flanquée de son barman – Jules – (un sensationnel Xavier Percy aux allures …de Peaky Blinders, version parisienne). On rit tellement ils détonnent dans ce ravissant cadre aristocratique. Restauratrice dans un joyeux troquet des Halles, la titi de Paris, dite « Nénette », use d’un vocabulaire et d’intonations dignes de Zazie dans le métro. C’est désopilant à souhait. Or, projetant d’épouser son Jules, elle a appris avec stupéfaction qu’elle serait déjà mariée, avec un certain baron Hubert de Mont-Vermeil. Tout s’éclaire, elle se souvient que dix ans plus tôt, on lui avait volé son sac avec ses papiers et que donc son identité a dû lui être subtilisée par une intrigante pressée pour se faire épouser par le naïf baron (et puis de filer avec le coffre-fort) ! C’est ainsi que la jeune femme débarque au château pour pouvoir divorcer de cet encombrant premier mari.

      Mais « …pas question de divorcer chez les Mont-Vermeil » dixit l’inénarrable comtesse. Et ce jour-là, moins que jamais, car on attend la visite du cardinal de Tramone afin de le prier d’accélérer une nomination à Rome d’un cadet de la famille … 

      L’arrivée en scène franchement jubilatoire de Michel de Warzée en cardinal est le nœud de cette histoire très bien charpentée. Il donne d’ailleurs toute son envergure à l’ouvrage. Quiproquos et cachotteries s’emmêlent. Et le public de se tenir les côtes et glousser de bonheur.

      Ladite « Nénette » a juré évidemment ne pas quitter le château avant d’avoir obtenu gain de cause, et s’écrie : « J’y suis, j’y reste ! ». Voilà pour le titre de la pièce. Une phrase, plus que royale, qui fête de maintenant ses 75 ans d’existence, et vous fera rire toute la soirée, dans ses diverses interprétations. Les auteurs, Raymond Vincy et Jean Valmy, oubliés de nos jours, avaient tout de même sacrément du rythme et de la verve ô combien savoureuse ! Une langue qui convient à merveille au style un peu Vieille France de la Comédie Claude Volter, avec des artistes qui ont le don de vous mettre le cœur en fête ! Et comme ce sont les fêtes, c’est l’occasion, non?

      Stéphanie Moriau incarne cette Antoinette effrontée, usant tour à tour du franc parler des Halles et maniant avec humour les mièvreries alambiquées de la langue de la « haute » lorsqu’elle se met à interpréter le personnage en cure en Suisse, censé être cette première épouse du dénommé Hubert. Très beaux jeux de changements d’identité ! Et quel formidable pique-nique avec le très débonnaire ecclésiastique ! Cette comédie de mœurs étincelante, follement hilarante, qui fait exploser les clivages sociaux, a vraiment tout pour plaire. La pièce a aussi fait les grands jours de l’émission télévisée renommée « Au théâtre ce soir » sur les chaînes françaises in illo tempore.  Des spectacles, on s’en souvient, dans les années 60 et 80, toujours absolument … gondolants ! Question décors, ils sont magnifiques et signés Francesco Deleo. De toute beauté ! Comme la pièce.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

image.jpg?w=908

MISE EN SCÈNE / Michel de Warzée

ASSISTANTE / Ambre Grimmiaux

DÉCORS /Francesco Deleo

COSTUMES / Danielle Fire et Stéphanie Moriau

CRÉATION LUMIÈRE ET RÉGIE / Bruno Smit

REMERCIEMENTS / Le Theâtre Royal des Galeries

Anne Marien, Huguette Van Hamme, Yves Piette

Conception du programme Jean Claude Seynave

 

 

 

 

Lire la suite...
administrateur théâtres

Boris Giltburg revient à Flagey!

C’est Beau au carré, Boris Giltburg et Beethoven. C’est qu’il a présenté un cycle des sonates du compositeur dont on fêtera le bicentenaire en 2027. Lors de deux concerts d’une intensité rare, où l’audace rencontre …la grâce. Sa vision est toute personnelle, vivante et profondément sincère.

Jamais démonstrative, toujours pensée, nourrie d’une conversation intérieure intime avec le maître, son interprétation cisèle véritablement toutes les émotions.

Sa virtuosité est à la fois extraordinaire et immensément raffinée. Par l’âme et le corps le musicien sculpte chaque nuance, fait naître des éventails de timbres et de couleurs d’une beauté renversante. Et c’est à croire qu’ils se répandent presque librement sur son clavier. Là est la magie. Les registres se répondent, se fondent, s’illuminent avec immense naturel …tout comme les fameuses correspondances de Baudelaire.

 Devant : l’odeur du jour neuf. Ainsi naissent les mondes souterrains et insoupçonnés de Beethoven : une rage où tout brûle, des chapelets de drames, des joies rustiques, des épures où tout est lumière, la poésie où tout est suspendu. L’humain et le divin se côtoient dans l’harmonie et le temps se fige. Quelle architecture si purement romantique …. Et à la fois, totalement cérébrale.

À travers ce cycle, Giltburg souligne l’audace révolutionnaire des sonates de Beethoven qui traverse le classicisme pour ouvrir la porte au romantisme, bouleverser les formes, et inventer un nouveau langage. …Sacré ?

La saveur du bonheur. Le spectateur vit un perpétuel renouvellement de communion entre le compositeur et l’interprète. Quelle impressionnante trilogie ! Et quel miracle de la rencontre !

Hier soir, à Flagey, on ne les connaissait peut-être pas toutes, ces sonates… mais qu’importe.  Dans une salle tamisée comme tenue à la chandelle, le public écoute, souffle coupé, happé par une interprétation de ces qualités extrêmement rares. Le chant épique s’élève, la musique circule, respire, s’élève, telle une liturgie laïque, …à deux pas de Noël.

Lorsque retentissent les salves de joyeux applaudissements, Giltburg sourit, s’incline, offre un bis. Une simple offrande, humble et pudique. Rien de triomphal : juste l’âme nue de Beethoven, cette essence que Purcell célébrait déjà dans son Ode à Sainte Cécile, « la musique, fille du ciel ».

Avec ce projet titanesque, partagé sur deux soirées mémorables à Flagey, Boris Giltburg a offert une plongée au cœur d’un patrimoine que l’on croyait connaître et qu’il sut révéler sous un jour vraiment nouveau. Et, notre cher Wilhelm Kempf doit se réjouir, tout là-haut ! Qu’en pensez-vous ?

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

Lire la suite...
administrateur théâtres

Fantôme au théâtre du Parc ? OUI!

Il est des soirs où le théâtre se fait sortilège et vous ne pourrez qu’être carrément « chamboulés ». Coups de tonnerre, le rideau se lève sur une musique inquiétante, dirigée par un maître de musique presque invisible, dont on aperçoit néanmoins la gestique, juché là-haut, au sommet du théâtre.  La scène baigne « dans un halo de fumée », et déjà la voix s’élève, mystérieuse, profonde, aérienne, frémissante : Christine, Christine… chante pour moi !

Le Théâtre Royal du Parc bruisse d’attente, et la légende du célèbre Palais Garnier à Paris s’éveille sous nos yeux pour constituer une fresque humaine somptueuse, autour de cette seule loge numéro 5.  C’est d’ailleurs avec une réelle économie de personnages que la fastueuse Belle Epoque reprend vie. Une histoire qui se déroule en 1881, alors que des événements tragiques hantent l’opéra avec l’effondrement du grand lustre et la mort d’un machiniste. 

Romancée par Gaston Leroux en 1910, l’histoire évoque un personnage mystérieux connu sous le nom de Fantôme qui hante l’Opéra Garnier, mêlant horreur, obsession et passion amoureuse avec toute sa jalousie destructrice. Elle se concentre sur la vie de Christine Daaé, une jeune soprano orpheline talentueuse et deux hommes captivés par elle : le Fantôme de l’opéra, cette présence inquiétante cachée sous un masque dissimulant un visage ravagé par des brûlures et le jeune et fier aristocrate Raoul de Chagny poursuivant désespérément son amour d’enfance. Un pétulant Jérémy Vliegen. Voilà pour le triangle passionnel mené avec feu par l’immense Cyril Collet, en fantôme omniprésent.

La scénographie de Saïd Abitartour à tour baroque et mouvante, révèle les profondeurs secrètes des coulisses de l’Opéra Garnier, lieu de splendeur et de damnation. Avec une loge n° 5 chaque fois plus… parlante !   Avec des costumes créés par Anne Guilleret  qui épousent à merveille toute la dynamique des personnages.

L’écriture captivante de Thierry Debroux et la mise en scène frémissante de Daphné D’Heur créent un Fantôme de l’Opéra terriblement humain, à la fois classique et contemporain, totalement bouleversant dans sa quête d’identité. Revenons à la source : « Sous ce masque, il y a un visage et derrière ce visage, un cœur. » Un cœur torturé par la passion, dans ce qu’elle a de plus sublime et de plus dévastateur.  Le cœur d’un personnage enfermé dans la solitude, abandonné depuis l’enfance, sevré de toute relation d’amour. Alors, La Musique… est cette fée invisible qui panse les douleurs les plus profondes et vient naturellement au secours de l’humain. The language of the heart.  Jusqu’à écrire un opéra pour la femme qui est tout son horizon ! « Ah ! Ne tarde pas… »   D’ailleurs, Cyril Collet n’est-il pas   « Comédien, fraichement diplômé, rêve de puissance, de cris, de larmes et de feu? » 

La mise en scène vertigineuse de Daphné D’Heur est ciselée dans les jeux de lumière de Philippe Catalanodans les airs et dans l’abîme inquiétant d’un lac souterrain, – Ah ce bruit retentissant de gouttes qui fait frémir le spectateur… À croire que l’on navigue dans l’univers de E.A. Poe.  Cette mise en scène nous entraîne dans un imaginaire fantastique, jouant des ombres et des miroirs en feu, pour faire vibrer peurs et sentiments extrêmes. Car derrière la beauté du chant, la jalousie veille, le désir dévore, et la musique devient une arme. L’amour y frôle la folie, et le Fantôme, déchiré, semble pourtant murmurer à l’infini : « Sens-tu comme nos deux âmes se rejoignent quand tu chantes ? » Ce puissant fantôme a un nom : Erik. Un être qui appelle à la fois à la compassion et au rejet.

 Mais soufflons un peu.  En contrepoint, il y a ces scènes tellement drôles de tractations mercantiles entre deux directeurs de théâtre – l’ancien et le nouveau – qui développent leurs palabres commerciaux avec belle fulgurance.  Un délice ! Des rôles tenus avec ardeur par Emmanuel Dell’Erba en Moncharmin et Antoine Guillaume en Firmin. Irrésistibles.   Il y a aussi cette formidable concierge, Madame Giry, adorable dans ses généreux élans protecteurs, horriblement désolée de voir poindre l ‘heure du départ de son directeur de théâtre préféré… Elle est jouée par Claudine Gourdin. Solaire.

Place aux vocalises. De L’air des bijoux… au Duo des fleurs. Les deux voix de soprano qui pourraient franchement vous faire prendre la production pour un vrai opéra, vous embarquent sur leur vaisseau musical qui n’a rien d’un fantôme. Héloise Pouleten prima donna vertigineuse – La Carlotta – porte à son bord des airs qui réveillent le plaisir des grandes maisons d’opéra, mais la mise en scène poivre tout de même ses prestations de malicieuses pointes d’humour. Cela soulage agréablement de toute la tension scénique.   L’autre voix, d’une fraîcheur et d’une tendresse exquises, a trouvé dans la Musique – comme par enchantement – un havre de bonheur et l’expression de ses sentiments les plus intimes. C’est que l’Ange de la Musique, veille bien sûr sur elle et ne cesse de l’inspirer. Tantôt visible, tantôt invisible. Aussi, l’esprit d’un père violoniste, hélas disparu.  Romina Palmeri, est cette Christine au chant lumineux, suspendue entre innocence, ingénuité, et féminité assumée.  

Mais tout le magnétisme et le ravissement nous vient aussi d’autre part. Dans le rôle de la prima ballerina La Sorelli, il y a Colette Coenraets, en professeure de danse sur scène. Telle une sévère institutrice guindée, du temps passé, elle dirige d’une main de fer les quatre très jeunes danseuses classiques, qui émaillent précieusement le spectacle de leurs rondes ingénues. Elles avalent littéralement tout l’espace scénique. Ce ravissant quatuor enchanteur change à chaque apparition, et de costume et de style. Un régal. Leur kaléidoscope de gestes gracieux, de mouvements d’ensemble charmants estompe chaque fois le décor qui disparaît dans leurs merveilleux sourires et leurs regards pétillants de malice. Cette magie de la Danse fascine, volant presque la vedette à la Musique. Ces jeunes danseuses du Centre Choréartsont là pour incarner la grâce innocente des petits rats de l’Opéra et  diffuser toutes sortes d’états d’âme. Elles évoluent sur une bande sonore signée Dario Delbushayecelui qui a tissé un fil d’or entre Purcell, Gounod et ses créations originales. Oui, Daphne et Dario, mère et fils se retrouvent ici réunis dans un très touchant duo artistique…

 En définitive, on participe à un grand frisson d’art total :  théâtre, musique, chant, danse et lumière traversent cette création. Il y aura même la surprise d’un jeu de cape et épée avec un retentissant duel chorégraphié par l’incontournable Jacques Cappelle.  Le Théâtre du Parcavec son ADN fait de flamboyance, de précision et de rêve nous a offert lors de cette splendide première, un hymne vibrant à la beauté et à la démesure, celle de la passion ?  

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Crédit Photos Aude Vanlathem

En savoir plus ?

La légende du fantôme de l’opéra prend sa source dans plusieurs événements qui ont eu lieu au XIXe siècle. En 1863, une danseuse de l’opéra meurt brûlée lors d’une répétition. Elle laisse un fils, nommé Ernest, qui devient un pianiste talentueux en grandissant. Plus tard, le jeune homme se fiance avec une ballerine. Malheureusement, cette dernière meurt dans l’incendie de l’opéra Le Peletier. Inconsolable, Ernest se réfugie dans les souterrains de l’opéra Garnier pour se consacrer à la composition d’une œuvre dédiée à sa bien-aimée. On ne le reverra plus jamais. Néanmoins, on raconte que le fantôme d’Ernest continue de hanter l’opéra. En effet, machinistes, comédiens et régisseurs sont témoins d’étranges phénomènes : le son du piano qui résonne la nuit, des partitions corrigées par une main inconnue, des voix dans la loge numéro 5…

Lire la suite...
administrateur théâtres

Haendel for ever @ Grand Manège Namur

C’était sa première œuvre en anglais. Tirée des Métamorphoses d’Ovide, Acis et Galatea de Georg Friedrich Haendel (1731) nous parvient en belle langue de Shakespeare. Happy We !

Aussi, La Cappella Mediterranea fête ses 20 ans cette année et la joie respire dans les cordes, les flutiaux et les vents. Le 10 octobre, au Grand Manège de Namur, une trentaine de musiciens passionnés, sous la direction exquise de l’argentin Leonardo García-Alarcón, ont su créer un écrin de couleurs vibrantes pour les 4 magnifiques solistes qui ont interprété cette œuvre pleine de sensualité, de tendresse et de beauté. Oui Haendel, contre vents et marées, fait toujours frissonner et nous indique le chemin du bonheur.

Notre maître d’œuvre, Leonardo García-Alarcón, a-t-il quatre mains ? Deux pour son soutien au double clavecin et deux pour sa direction magique d’orchestre et de chœur : fluide, bondissante, aérienne. Exaltée.

 

565164512_10234777799999811_7145624805491912457_n.jpg?stp=cp6_dst-jpg_tt6&_nc_cat=111&ccb=1-7&_nc_sid=833d8c&_nc_ohc=uIfFR3Qq93IQ7kNvwGtian4&_nc_oc=Adne3glY5Zp8efsXME8HQbEU2pCsFf9HNQJthPO5ydSUzxk2x-RgDugv9RCtMRkDTbU&_nc_zt=23&_nc_ht=scontent.fbru2-1.fna&_nc_gid=NuesPwdnKvanvicgVEcCXw&oh=00_AffsoNWJiuUhyY9VQAMWfnftNSTExyGvZCfTbdOBGHZz-g&oe=68FC4169&profile=RESIZE_584x

 

La joyeuse pastorale de ce soir comporte une exquise collection d’aria da Capo, et une puissante contribution des Chœurs, jouant à cache-cache entre la scène, les étages et le public, sous de très beaux jeux de lumières intimistes.

En effet, la direction très inventive de l’Argentin, a l’art de créer où qu’il soit, une mise en espace pleine de surprises. Ce soir, nous sommes en Arcadie.Terre idyllique, symbole de l’âge d’or, où vivent des bergers, des nymphes et le dieu Pan.

Dès l’ouverture printanière, la Cappella Mediterranea explore des rythmes contrastés, des tons fruités, des envolées espiègles, des paysages champêtres remplis de bonheur. Mais le gazouillis des oiseaux énerve la nymphe Galatea, privée de son Acis, et c’est toute la campagne anglaise qui retentit de ses plaintes. La soprano Charlotte Bowden, lumineuse, au timbre juvénile, semble glisser sur les vagues d’un amour éperdu, et deviendra  une fée bleue décidée à transformer la douleur en grâce.

Leonardo García-Alarcón, avec sa vivacité et sa mobilité de tous les instants, affûte les instruments, prépare les assauts et joue la profondeur des silences, pour sculpter l’émotion. Il est partout à la fois.

Qui a vu la nymphe, s’inquiète Acis à son tour ? Le ténor  Guy Cutting incarne cet amant ardent, d’une diction impeccable, énonçant chaque mot comme des aveux d’inaltérable passion.

Mais un berger le conjure de ne pas poursuivre ses projets, ajoutant à son chant moultes mimiques fort convaincantes, la force de violons appelés en renfort par le chef claveciniste. C’est Le  ténor Valerio Contaldo  berger plein de verve et de panache, qui tempère l’élan amoureux d’Acis, de sa douce sagesse rustique.

N’importe, Acis distille son amour pour Galatea : « l’amour brille sur ses lèvres et soupire sur sa voix » confie-t-il tout en faisant le tour de la salle. L’orchestre réverbère l’ampleur du sentiment et fait résonner l’écho sublime de l’éloge amoureux.

Tandis que le chef œuvre à la fois sur le double clavecin sans la moindre partition, le couple s’est retrouvé enfin, et c’est l’instant de l’inoubliable duo Happy, Happy We ! Du bonheur d’une légèreté absolue, de caresses et de sourires confondus.

Cordes soyeuses des violons en liesse, les robes des choristes ajoutant la touche d’émeraude à l’opulence des violoncelle et contrebasses. Les parfums, les couleurs et les sons ne se répondent-ils pas ? Certes, on y trouve le parfum de l’éternité dans le jeu du théorbe dans cette œuvre rayonnante qui honore magistralement l’amour désintéressé.

Or, dans un dramatique changement de lumière et de ton, le chœur se fait tragique. « Behold ! » Voilà un géant irascible et jaloux qui entre en scène à grands pas, et déjà ridicule. Chaque siècle connaît ce genre de phénomène aveuglé par un ego démesuré lové entre bêtise, soif de pouvoir, jalousie et esprit de vengeance.

Oui, si l’affreux monstre Polyphème incarné par la magnifique basse Staffan Liljas, ourlé de couleurs infernales, répand l’épouvante et terrorise l’assemblée, Galatea refuse courageusement ses avances, et la voix du géant se perd dans l’orchestration malicieuse et légère de la Capella Mediterranea. L’humour en réponse à la violence. Et les flûtes de siffloter !

Du fond de la scène, à bout d’arguments pour convaincre de sa force et de son pouvoir, l’horrible géant condamnera Acis. « Die ! » hurle-t-il, en précipitant un rocher sur le malheureux berger.

Imaginez alors le chœur sur les bas-côtés de la salle rendue muette d’émotion, et le chef d’orchestre tourné vers le public pour diriger le chant funèbre presque a capella. Galatea en larmes au pied de la victime. Mais les mains magiques du chef d’orchestre vont jouer la résurrection de l’orchestre et le retour à la vie.

« Sois immortel, même si ce n’est pas pour moi ! »  Lance Galatea, convaincue soudainement de ses pouvoirs surnaturels, par les bergers et les conseils musclés du chœur en colère.

La gracieuse soprano Charlotte Bowden est cette fée aux pouvoirs célestes, capable de préférer rendre la vie à son aimé, quitte à se priver à jamais de sa présence. Voilà Acis transformé à jamais en source d’eau pure et cristalline dévalant les collines en un ruisseau éternel. Cette eau qui use les rochers les plus durs…

569293478_10234777802239867_8617334075628655477_n.jpg?stp=cp6_dst-jpg_tt6&_nc_cat=110&ccb=1-7&_nc_sid=833d8c&_nc_ohc=wB8fcoYv_P4Q7kNvwESBRiX&_nc_oc=AdmVDV7lJ_ZiwZLa9b7IHY8VLDrWLfKH-hZ-maEMFOsyWmw8ElakKuyiVKf9RR_CzQs&_nc_zt=23&_nc_ht=scontent.fbru2-1.fna&_nc_gid=1vAvfPvZeTO_Y9ekPy0pqw&oh=00_AfcQyTnMTM7oqORPOVHrRhuGDC0W23mEIwbmxnlhZO53pg&oe=68FC1E21&profile=RESIZE_400xBien sûr, les ovations fusent, et Leonardo García-Alarcón revient avec toute sa compagnie, pour offrir en délicieux complément à la soirée, la Passacaille du King Arthur de Purcell, « How happy the lover ». Clin d’œil, évidence, prolongement.

Merveilles que les plaisirs de l’ère baroqu! Et Heureux qui comme nous, avons fait ce voyage en Arcadie, éperdument heureux.

 

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

Charlotte Bowden - Galatea

Guy Cutting – Acis

Staffan Liljas – Polyphemus

Valerio Contaldo – Damon et Coridon

 

- Leonardo García-Alarcón - Musical Director

- Namur Chamber Choir (dir. Thibaut Lenaerts) 

- Cappella Mediterranea Grand Manège - Namur Concert Hall

 

 Grand Manège - Namur Concert Hall

 

More information and tickets

 

 

Lire la suite...
administrateur théâtres

C’était un 23 septembre aux couleurs de la Saint-Michel, l'illustre Archange qui pourfend le dragon et qui inspire notre courage…

 

7Et il y eut guerre dans le ciel. Michel et ses anges combattirent contre le dragon. Et le dragon et ses anges combattirent, 8mais ils ne furent pas les plus forts, et leur place ne fut plus trouvée dans le ciel. (Apoc 12 ;7)

 

 Ainsi donc la cathédrale Saints-Michel-et-Gudule de Bruxelles se mit à résonner sous le brillant souffle musical de Georg Friedrich Haendel. Au fait, à choisir, entre Bach et Haendel, vous prenez quoi ? Sous les voûtes gothiques où la lumière se faisait économe, un programme rutilant et porteur prenait place, avec des interprètes inspirés mais vivant leur musique dans la simplicité.

 

 

558647671_10234552262201507_4541412068316761659_n.jpg?stp=cp6_dst-jpg_tt6&_nc_cat=100&ccb=1-7&_nc_sid=833d8c&_nc_ohc=5HzPqNoYH7cQ7kNvwFQXUjR&_nc_oc=AdmknOpA-3ioA66VxBHCDK4u4M6Psu2RUm-A2wAqa1o4Kr3Mvaegj3sG2xYZkqLQAFA&_nc_zt=23&_nc_ht=scontent.fbru5-1.fna&_nc_gid=3RvC_avtGCxa1gSsykHCvg&oh=00_AfcWH3RI62O8vQ3VgXmlVZ4dIeqq3ajEJOj-5GSwremFcA&oe=68E5A4B0&profile=RESIZE_584xAu centre, la soprano Sophie Karthäuser, enfant de Malmedy devenue muse et chanteuse de renommée internationale. D’emblée, elle a capté l’assemblée par son Salve Regina d’une clarté bouleversante. Que l’on croie ou non à la Vierge, qu’importe, chaque syllabe jaillissait avec une articulation précise, débordante de ferveur. Et cette phrase : « Ad/ te/ sus/pi/ra/mus » scandée comme des sanglots, c’est toute l’humanité qui s’agenouille: au pied de l'orgue Gerhard Grenzing quiaccroché en nid d'hirondelle dans la nef de la Cathédrale en l'an 2000, jouit d'un emplacement idéal du point de vue acoustique. Les trilles et vocalises harmonieuses vibrent sans relâche dans le transept comme des oiseaux avides de lumière. On n’est plus dans une nef, on est à une magnifique croisée de chemins. La voix sublime en fusée lumineuse de la chanteuse opère, mais toujours nourrie de son sourire intérieur et de son regard pétillant.

 

À ses côtés, les voix limpides du chœur Voces Desuper, enracinées dans la tradition grégorienne de la cathédrale, s’ouvrent au compositeur baroque avec souplesse et heureuse connivence. Leur dialogue avec l’ensemble La Penserosa, créé en 2022 par Maïa Silberstein, démontre une entente chaleureuse pour souligner que la musique parle là où les mots ne suffisent pas.

 

Et puis, il y a l’incontournable majesté des orgues !  Sans lâcher des yeux les Trois majestueux buffets, une Trinité musicale, on découvre l'organiste en action. Bart Jacobs, aux commandes.  Mains et pieds dansant avec grâce sur 4 claviers et pédales, portés par la caméra qui projette leur virtuosité en grand écran. Les concertos pour orgue, tantôt méditatifs, tantôt enjoués, semblent des mosaïques de lumière : Bach semblant souffler au-dessus de Haendel, pour faire de la cathédrale un théâtre céleste.

 

Quelle belle cour de créations ! On a vu défiler Water Music, Athalia, Jephta, Theodora, An Occasional Oratorio… Chaque air jouant les contrastes. Chaque texte, scrupuleusement articulé.  Tour à tour, supplique fervente, méditation sur l’exil, ode à la paix, perles de jubilation, élans de foi et de confiance. La sincérité du texte et la limpidité des voix rendent sensible l’espérance baroque : même dans la douleur, la musique ouvre au ciel.

 

Et bien sûr, le feu d’artifice attendu à détonné comme une bombe d’amour : L'« Hallelujah » final du Messiah, devenu liturgie populaire, remplit l’assemblée de cette fameuse Joie… Béthovienne! King of Kings, and lord of lords...  Soutenus par les deux orgues,  en plus, l'orgue positif de l'organiste titulaire,  Xavier Duprez sur le podium, chœur et musiciens vibraient presque comme un très antique gospel sous le regard rayonnant de la chef. Laquelle ? Toutes deux, Sophie et Maïa, unies dans la magie musicale avec le glorieux créateur de l’œuvre et les auditeurs émus. Devant cette proclamation de joie universelle :  And  HE shall reign for ever and eee eeever...  Un souffle de beauté, qu’il convient de garder au fond du cœur, que l'on essaie de coucher sur papier, pour le retenir quelque peu.  En partant, n'éteignez surtout pas la lumière !

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

https://cathedralisbruxellensis.be/

Culture et Tourisme

Téléphone+32 (0)4 95530614

Email arsincathedrali@gmail.com

 

 

Lire la suite...