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Concerts

Adieu, la Saison 13, treize ans de bonheur 

Le miracle de la musique qui émeut au plus profond

Balade musicale de Rixensart – Église Saint-Sixte, Genval, 19 mars 2026

Mars 2026. Une soirée inoubliable. Elle se rêve sous l’empire du magnolia, un arbre de mémoire fondateur ; Cet Arbre tellement pressé d’éclore en mars alors qu’auparavant, il fleurtait surtout avec le 6 avril ! À Genval, sous les voûtes recueillies de l’église Saint-Sixte, la Balade musicale de Rixensart a offert ce 19 mars, l’excellence et la beauté dans une quête commune d’émotion pure.

Sous la direction plus que vibrante de Luc Dewez, l’Orchestre de la Fondation Grumiaux était dans une forme éblouissante. Un ensemble terriblement lumineux, enveloppant et intensément habité.

Dès les premières mesures du Concerto pour orgue en si bémol majeur de Georg Friedrich Haendel, le ton est donné : ce n’est rien moins qu’un dialogue de chaque seconde entre la Terre et le Ciel. Qui a commencé ? Qui a répondu ? C’est l’orgue qui a répondu aux violons, alors que l’organiste était invisible. Seule la musique était là, saisissante et souveraine. L’allégresse dansant avec la tristesse. Les cordes solaires, précises, brillantes. L’orgue égrenant des couleurs consolatrices. Les cordes répandant un souffle puissant de joie, qui vous embroche à pleins achets. Les violons répondent avec force, ‘Présent’ au Ciel qui murmure. Comment alors retenir ses larmes ? C’est la tristesse qui se fait belle dans le Larghetto, ce cœur battant de l’œuvre, et le temps s’est dilaté. La ligne mélodique s’est déployée avec immense tendresse. Qui parle ? La terre ou le ciel ?  Les voilà qui conversent. Au clavier de l’organiste, Eugeniusz Wawrzyniak, l’écriture haendélienne se révèle texture d’éternité. Élégance dansée entre dentelle musicale, résonnances profondes et respiration dans les étoiles. Une soif d’idéal.

Changement de lumière avec Il Tramonto de Ottorino Respighi. Coucher de soleil signé par le grand poète romantique anglais Percy Bysshe Shelley, traduit en italien. Dès les premières mesures, un voile crépusculaire s’installe. Les cordes tissent le drame. Mais celui-ci est d’une délicatesse palpable, faite de frémissements harmoniques et de beaux glissements chromatiques. La mezzo-soprano, Cécile Lastchenko s’inscrit dans cette matière comme une présence intérieure palpitante et elle en révèle toute la profondeur. Ni tout à fait récit, ni tout à fait chant, sa ligne épouse les contours du texte avec ferveur. Le texte italien, une traduction de ce poème de Shelley « The Sunset », se voit déclamé avec ferveur. Le chant souple et vivant de la chanteuse évite néanmoins le pathos, balaye l’angoisse qui va s’allonger sur les violons, puis les violoncelles, puis la contrebasse. Dans cette musique, c’est tout l’émerveillement et l’éphémérité de ce splendide moment si fugace de la journée, et aussi la perception de la nature totalement transitoire de la vie humaine. On assiste à une lente dissolution : celle de la lumière, de l’amour, de la vie même. Celle d’un monde qui, certes, irrite le poète. Et sans doute aussi, le compositeur.

Après cette plongée dans l’intime, la soirée offre une bombe de bonheur avec Ludwig van Beethoven et son merveilleux Concerto pour violon en ré majeur op. 61. Œuvre longtemps incomprise, aujourd’hui sommet du répertoire, elle exige de l’interprète une capacité rare : faire naître la grandeur tout en ne forçant pas le trait.

La jeune violoniste, Pauline Van der Rest, lauréate du Concours Reine Elizabeth 2024, et que la Balade Musicale a déjà conviée à maintes reprises, aborde cette partition avec une assurance tranquille et une maturité saisissante. Son jeu frappe d’emblée par son aisance, sa précision, sa pureté de ligne. Les sonorités les plus improbables se déploient avec la finesse des cheveux d’anges. C’est un exquis rendez-vous, très rafraîchissant, avec la douceur et la bienveillance. Elle joue les yeux fermés, le visage tendu par la ferveur. Elle livre une promenade dans le champ des étoiles. Alors que l’orchestre réveille la dure réalité du monde, elle est saisie d’accents de douleur brutale. Mais la malice de la fée de la musique victorieuse réexpose la joie qui exulte. C’est la légèreté absolue qui a gain de cause, même si les percussions et l’ensemble de l’orchestre fanfaronnent, sous la baguette vigoureuse du Chef d’orchestre. Le hautbois s’amuse comme un roi. Les frissons des violons emplissent la salle. Variations sur variations, le violon de la vestale de la musique porte haut la flamme intérieure.

L’archet est  magique. Voudrait-elle soigner le monde grâce à la musique ?

Dans le premier mouvement, elle semble privilégier une profonde narration intérieure, très méditative qui entraîne le spectateur à la rêverie. Le célèbre thème joue les variations répétées et transformées comme dans un kaléidoscope. Elle génère une musique bavarde, constamment renouvelée.

Le Larghetto, sombre, lent et puissant d’une sérénité presque irréelle, atteint un point de suspension où le temps se cache, vaincu par les scintillements du violon. Puis le Rondo final libère une énergie chaleureuse, sans jamais rompre l’équilibre. La virtuosité de la violoniste reste toujours au service du discours, jamais l’inverse.

On se met même à imaginer que dans ce programme, il y a un double fil d’or qui relie ces trois œuvres en apparence si différentes : une même attention à la respiration du son et une plongée dans la vie intérieure. Tout est réuni : exigence artistique, qualité d’écoute, présence et recueillement. Bouleversante donc, cette dernière soirée de la Saison 13.  

 

Sachez qu’elle est d’ailleurs un point d’orgue pour Jean-Pierre Perès, l’âme fondatrice de ce festival, que nous remercions du plus profond de notre coeur pour son enthousiasme, son intuition,  sa créativité, son esprit de service considérable. Il transmet le flambeau de l’avenir à un successeur de taille : Cédric Hustinx.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

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administrateur théâtres

La Chapelle Musicale en gala à Bozar

Concerts

Musical Chapel Gala à Bozar

11 Mars 2026. Quel programme splendide la Chapelle Musicale Reine Élisabeth nous a offert à Bozar pour son concert de Gala ! Un programme riche, intelligemment construit : une véritable dramaturgie du dialogue. À la baguette du Brussels Philharmonic, Christian Blex impose d’emblée une direction à la fois sensible et ardente.

Pour commencer, la fresque musicale In the South, op. 50 de Edward Elgar (1903). Un véritable poème symphonique condensé, où affleure une nostalgie lumineuse. Le souvenir d’une Antiquité harmonieuse, épargnée par les soubresauts du monde contemporain ?

L’entame est franchement belliqueuse, dressant un empire de dissonances. Les cuivres, nobles et éclatants, soutenus par les percussions, dominent d’abord le paysage sonore. Puis, soudain, la harpe et le triangle s’immiscent dans le fracas, esquissant les premières lignes d’un poème porté par des cordes délicates et des flûtes lascives. Mais le tumulte reprend, plus vif encore. Et tant mieux, s’il est la fureur de vivre !

La structure, solidement architecturée, repose sur l’alternance de vastes masses orchestrales et de moments d’une introspection raffinée, reliés par de subtiles transitions harmoniques. Et quelle victoire, lorsque les extrêmes finissent par se rejoindre dans une forme de sérénité : l’homme enfin réconcilié avec la Nature ?

Changement de climat avec l’art du double miroir : le Concerto pour deux pianos n° 10 en mi bémol majeur, K. 365 de Mozart. Toujours sous la direction inspirée de Christian Blexle  Brussels Philharmonic accompagne deux jeunes solistes complices, Nicolas Meeuwssen et Ethur Hinnewinkel.

Ici, tout est dialogue. Dès l’Allegro, les deux claviers s’entrelacent dans une écriture concertante où alternent imitation, complémentarité et jeux d’échos. L’orchestre devient une toile de fond vivante, encadrant et relançant ce duo d’une rare complicité. Les basses insufflent un rythme presque jazzy, tandis que les violons soyeux déposent un voile de légèreté sur l’ensemble.

L’élégante conversation se poursuit en un ballet de sonorités joyeuses. Tout respire le bonheur partagé. Les cadences, d’une extrême fluidité, semblent naître d’une même respiration. Dans l’Andante, moment suspendu, les deux pianistes ne font plus qu’un : limpidité troublante de l’écriture, pureté et élégance sublime des gestes. Puis le Rondeau final réintroduit une vivacité théâtrale pleine de spontanéité, mêlant virtuosité enjouée et souffle généreux de la jeunesse.

Impossible de ne pas songer à Maria Anna Mozart, la  sœur de Mozart, pour qui cette œuvre fut écrite : une musique du lien, de l’intimité, de la joie partagée, de l’amour de la musique. Le public, conquis, rayonne.

En guise de bis, suprême délicatesse : une transcription de Johann Sebastian Bach par György Kurtág. Miniature suspendue, comme un clin d’œil hors du temps.

Sans entracte, la soirée se prolonge dans une autre forme de magie avec le Concerto triple en ut majeur, op. 56 de Ludwig van Beethoven.

Œuvre singulière, presque inclassable : ni tout à fait concerto, ni véritable symphonie concertante, mais une utopie musicale où trois solistes dialoguent avec l’orchestre. Frank Braley au piano, entouré d’Angela Chan et Jonathan Swensen, forme un trio aussi brillant qu’engagé. Les artistes piaffent d’impatience.  

Dès l’Allegro, une hiérarchie subtile s’installe : le violoncelle, souvent initiateur, expose les thèmes avant d’être rejoint par ses partenaires. Cette distribution inhabituelle crée une texture sonore originale, presque chambriste au sein de l’orchestre.

Le Largo, bref mais d’une intensité rare, ouvre un espace méditatif avant le Rondo alla Polacca final. Ici, Beethoven s’amuse : danse noble, éclats de lumière, énergie jubilatoire. Qui oserait encore le dire grave ? Le trio étincelle, passant de l’humour à la passion, jusqu’à des sommets de lyrisme vertigineux.

Les longues arabesques, les arpèges fabuleux de Frank Braley au clavier entraînent l’écoute vers une forme d’élévation, tandis que les mélodies surgissent, légères, comme capturées au vol … des danses de papillons ?  Les humeurs changent, mais une évidence s’impose : la Joie triomphe. Et la foi en l’homme. C’est sublime. Ce trio est une bombe d’énergie au sein de l’orchestre qui l’accompagne avec splendeur. Il brille de mille feux, de l’humour à la passion en passant par un paroxysme de sentimentalité.Frank Braley a réalisé une mise en scène époustouflante avec ses deux partenaires. En applaudissant à tout rompre, on se retient de rire. C’était brillant au possible. Mais… Restons sérieux !

Quel que soit l’âge, on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans…

« On rentre encore aux cafés éclatants,

On demande des bocks ou de la limonade…

et les tilleuls verts de la promenade… »

…. Après un tel Gala, longtemps après, la poésie vous enveloppe encore! Car la grande musique n’est décidément pas une affaire vraiment sérieuse. Dès qu’on s’y abandonne, elle devient jeu, surprise, vertige. Et cette joie irrépressible qui nous saisit, au moment d’applaudir…le visage épanoui et le rire plein les yeux.

 

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

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administrateur théâtres

Bellezza e Bruttezza, jusqu'au 14 juin 2026

 

Cultureexposition

Bellezza e Bruttezza, ce n’est pas seulement une belle allitération !

 

C’est l’événement culturel du printemps. Du 20 février au 14 juin 2026, Bozar déploie une exposition choc : Bellezza e Bruttezza. L’idéal, le réel et la caricature à la Renaissance. Voilà sans doute une exposition qui fera date.  Un événement phare, annoncé comme le grand rendez‑vous muséal de la saison. Un choc esthétique qui réunit près de 95 œuvres rarement sorties des réserves des plus grands musées. Une plongée où Botticelli, Titien, Léonard de Vinci et Tintoret croisent Cranach, Metsys ou encore Dürer… Bref, une affiche de gala.

L’enjeu ? Explorer comment, aux XVe et XVIe siècles, les artistes italiens et nord-européens ont mis en scène ce ballet troublant entre beauté et laideur, idéalisme et grotesque, grâce et difformité. Deux forces opposées, mais indissociables. Comme l’ombre et la lumière. Dans cette période effervescente des XVe et XVIe siècles, les artistes n’en finissent pas de jouer au jeu des contrastes : la grâce contre le grotesque, l’idéal contre l’excès. Chiara Rabbi Bernard, commissaire passionnée qui travaille sur cette thématique depuis cinq ans, revisite ce duel fondateur avec une ambition très humaine : comprendre ce qui nous émeut, nous dérange, nous attire encore dans ces visages parfaits… ou volontairement difformes.

La beauté, la laideur disent beaucoup de nous. Beauté et laideur n’ont cessé de fasciner. Pas seulement comme critères esthétiques, mais comme miroirs de notre humanité. Chiara Rabbi Bernard, a voulu reconstruire ce dialogue étrange, délicat, parfois grinçant, qui s’exprime dans les visages, les postures, les gestes. En dépit de l’exaltation de la grâce, de la vertu, de la richesse et du pouvoir.

En Italie, l’idéal classique domine encore : proportions harmonieuses, élégance intemporelle, pureté des lignes. Mais déjà, sous les pinceaux de Léonard ou Lotto, les premiers saboteurs du « beau » une tension apparaît : l’expression humaine, ses fragilités, ses excès, ses rides, ses grimaces, gagnent du terrain.

Au Nord, en revanche, c’est un tout autre univers. Une esthétique de la vérité crue, parfois brutale, souvent satirique. Cranach et Bruegel n’hésitent pas à tirer le trait, à souligner ce qui déraille, ce qui dérange, ce qui fait rire aussi. Le grotesque devient une langue artistique à part entière. Et l’on comprend ce que Léonard avait saisi avant tout le monde : la beauté et la laideur se renforcent, dialoguent, se répondent.

Finalement, nous avons créé des sociétés de plus en plus obsédées par l’apparence. Si le parcours avance, la réflexion s’élargit. Au XVIe siècle, la beauté devient une véritable préoccupation sociale. Les premiers manuels, destinés aux femmes, livrent des recettes pour paraître « plus belle ». Les conseils cosmétiques se multiplient. Le marché du paraître naît. Une modernité s’esquisse déjà dans ces petits écrits.

À notre époque, cette obsession a pris des proportions industrielles. Mais l’exposition rappelle combien la Renaissance en amorce subtilement les codes. En parallèle, la laideur se fraye un chemin dans l’art, gagnant ses lettres de noblesse. De curiosité dérangeante, elle devient terrain d’exploration anthropologique, philosophique, culturelle.

C’est aussi l’occasion de voyager doublement : dans le temps et dans l’espace. Le catalogue de l’exposition, à lui seul, pourrait trôner sur une table basse chic : Botticelli, Floris, Lotto, Véronèse… Les œuvres arrivent de Florence, Rome, Vienne, Washington, Berlin. Un véritable tour du monde de chefs-d’œuvre. Un ensemble étourdissant de quelques sculptures, peintures, et dessins, nourri de prêts prestigieux : Offices de Florence, Vatican, Louvre, National Gallery of Art de Washington, Kunsthistorisches Museum de Vienne, Hamburger Kunsthalle… Rarement ces pièces ont quitté leurs murs. C’est dire l’importance de l’événement.

Arrêt sur image. Voici Breughel ! Le monde à l’envers et notre propre vertige. Parmi les œuvres qui marquent, Les Proverbes de Bruegel l’Ancien est un arrêt magistral. Un tableau foisonnant, drôle, déroutant, parfois cruel, qui met en scène plus de cent proverbes flamands. Une fresque humaine qui dit nos faiblesses, nos obsessions, nos travers. On y entre comme dans un labyrinthe, on s’y perd avec jubilation. Un détail retient l’œil : celui d’un globe terrestre dont la croix est tournée vers le bas. Une vision littérale du monde à l’envers.  C’est presque prophétique. Particulièrement dans le Nord, la Renaissance cultive l’amour de l’ironie et de la provocation visuelle !

Plus loin, on s’attardera pour découvrir la vraie histoire de la Belle et la bête.  Avec une œuvre qui intrigue, interroge, bouleverse. C’est le portrait de Maddalena Gonsalvus, fille de Petrus Gonsalvus, atteint d’hypertrichose, un cas de pilosité extrême.  Ce noble canarien à la pilosité spectaculaire, avait épousé une femme d’une grande beauté. Leur histoire inspira une légende qui hante toujours notre imaginaire : celle de La Belle et la Bête. Maddalena, représentée avec tendresse, dignité et une forme de fierté, rappelle à quel point l’humanité peut surgir dans ce qui dérange. Ici, aucune caricature. Maddalena est représentée comme une princesse, respectée, aimée, entourée. Une dimension profondément humaine traverse ce tableau : celui d’un père qui élève sa fille dans la dignité, malgré un monde prompt au jugement.

Et si la Renaissance avait inventé…à côté de la beauté idéale de Boticelli, la laideur moderne? Il semble qu’elle ait aussi ouvert la voie à la laideur comme langage artistique, comme outil critique, comme émotion esthétique légitime. Les artistes n’ont jamais cessé d’interpréter la réalité, de l’embellir ou de la déformer, d’en révéler les tensions.

Embellir parfois, juste pour … servir le pouvoir. Lors de cette exposition, on découvre Titien en train d’améliorer le portrait de l’empereur Charles Quint, geste qui peut s’interpréter comme une marque de respect ou de soumission. L’empereur avait tendance à garder la bouche entrouverte et le menton relâché, ce qui n’était pas très flatteur. Titien, avec délicatesse, corrige ces détails pour préserver l’image de puissance, de vertu et de noblesse du souverain. Au XVIe siècle, le portrait va bien au-delà d’une simple représentation : il devient un outil de propagande et un symbole de légitimité politique. Les monarques européens, parfaitement conscients du pouvoir de leur image, font réaliser des portraits officiels qui circulent à travers le continent. Titien maîtrise cet art, combinant réalisme, symboles et une mise en scène qui valorise l’autorité.

 ….

Mais tout au long de cette exposition, dans une véritable chasse aux stéréotypes, Bozar nous rappelle aussi avec brio que le grotesque, plus qu’un contrepoint, est parfois l’essence de vérités dérangeantes. Dans l’imaginaire collectif, Fous et bouffons ne se contentent pas de transgresser les normes, ils les piétinent allègrement. Leur allure hors du commun, où le grotesque tutoie la sagesse, ne nous incite-t-elle pas à revisiter nos certitudes ?   On le sait, Shakespeare était un grand maître en la matière.  Sujets et personnages grotesques, et même la laideur extrême, de la maladie à la luxure, comme dans les dernières salles, forcent la société à regarder en face ses propres préjugés sous le couvert du rire.  Et tant pis si elle vole la vedette à l’idéal !

 

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

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administrateur théâtres

Concerts

Eliso Virsaladze à la Ferme du Biéreau

À la Ferme du Biéreau : rencontre exceptionnelle avec une grande dame. On y va pour le programme, on en repart touché par l’artiste. Eliso Virsaladze, c’est le murmure souverain d’une légende.

Eliso Virsaladze est une artiste que les initiés vénèrent, que le grand public découvre parfois tardivement, presque par hasard – ce hasard dont on dit qu’il ne se trompe jamais !

Née à Tbilissi, en Géorgie, elle perpétue la grande tradition de l’école pianistique russe, héritière d’une lignée prestigieuse remontant à Heinrich Neuhaus. Formée notamment auprès de Yakov Zak, elle se distingue très tôt en remportant le Concours Schumann en 1966, après un passage remarqué au Concours Tchaïkovski.

Mais plus que les prix, c’est une esthétique qui la définit : refuser l’esbroufe, rechercher la vérité et la profondeur du son. Son jeu s’inscrit dans une filiation où la musique prime toujours sur l’ego du pianiste. On pense à Sviatoslav Richter, admirateur de ses interprétations.

Grande pédagogue, elle a formé plusieurs générations de pianistes au Conservatoire de Moscou, transmettant un art du piano fondé sur l’écoute intérieure, la rigueur et la sincérité.

Son répertoire de prédilection – Robert Schumann, Frédéric Chopin, Johannes Brahms – révèle une affinité profonde avec les mondes introspectifs, les architectures secrètes, les élans contenus.

Écouter Eliso Virsaladze, ce n’est pas assister à une performance.  C’est, loin de tout glamour, entrer dans une pensée musicale dense, habitée, en quête d’essentiel.

Lors de son récital à la Ferme du Biéreau, la grande dame du piano nous a ouvert les portes de ses secrets. Quel privilège ! Entrer dans un univers où chaque note semble naître d’un mystère. Le son explore l’intime et dévoile des terres inconnues.

Dès les premières mesures de Johann Sebastian Bach, dans la transcription de la cantate BWV 29, une architecture invisible prend forme. On a l’impression que les grandes orgues d’une cathédrale intérieure s’éveillent en nous. Puis vient le Largo de la sonate BWV 1005, transcrit par Camille Saint-Saëns : une confidence lente, une respiration suspendue. On imagine une marguerite qui s’effeuille sur le clavier, avec une infinie tendresse.

Avec Mozart, le ton change. La Sonate K.280 commence avec autorité, presque une certaine rudesse. Mais l’Adagio… ah, l’Adagio ! Il réconcilie, il apaise, il console. Les trilles deviennent soupirs, les accords se répondent comme des échos du cœur. Puis, soudain, le Presto démarre, joyeux, théâtral, dans une jubilation presque italienne, comme un clin d’œil à la Commedia dell’arte.

Vient alors Beethoven, lumineux, humain, presque espiègle. C’est inattendu. Derrière la majesté, on devine le jeu : des éclats de jeunesse, des fragments de vie. Le célèbre Rondo a capriccio op. 129 évoque une course effrénée, une énergie bondissante où les doigts effleurent à peine le clavier pour mieux s’envoler. Et quand même des effets de prestidigitation !

Mais le véritable cœur du concert bat dans la deuxième partie du récital : avec Chopin, lui que l’on attendait. Les Nocturnes deviennent des paysages intérieurs. Le Nocturne op. 27 n° 2 est immédiatement enlacé au premier. Il murmure plus qu’il ne chante. Pas de brillance de salon et des sonorités rutilantes. Eliso Virsaladze choisit l’ombre, la question, le frisson retenu. Elle sème des silences qui n’en sont pas vraiment. De ces silences naissent des rubans sonores, délicats, presque irréels.

Le charme opère. On plonge dans l’univers d’une artiste puissante, magicienne, presque prêtresse. Sa main droite caresse le temps, sa main gauche l’ancre dans une profondeur volcanique. Et soudain, la musique devient bain de beauté, traversée intime.

Les Mazurkas, elles, dansent autrement. Elles évoquent la terre, la mémoire, les jours heureux, les nostalgies secrètes. Tantôt légères, tendres ou vibrantes, elles dessinent des paysages bucoliques intemporels, des souvenirs d’un Âge d’or, baignés de lumière et de parfums d’été.

Puis, comme un éclat de rire final, la Valse brillante surgit, presque foudroyante. C’est ainsi que les grands sentiments se lancent face au monde. En bis, une Mazurka en la mineur,  nous est offerte, comme un dernier souffle.

Rien n’a été démonstratif. Tout a été essentiel. Dans une sobriété de gestes presque irréelle, Eliso Virsaladze s’efface, laissant la musique seule nous marquer. Lorsqu’elle quitte la scène, des fleurs à la main, sur la pointe des pieds, malgré les salves d’applaudissements, elle semble nous confier un secret : la vraie musique est transmission secrète, cadeau intime. Une communion dans la simplicité première. Primordial, comme le trésor de la main  tendue.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Du 3 au 10 mars 2026

-Un concert dans le cadre du Festival International Est-Ouest, pour sa 14e édition à la Ferme du Biéreau à Louvain-la-Neuve

-À l’affiche: des concerts de musique classique, des jeunes talents et des contes musicaux.

  • Lieu : Ferme du Biéreau, Ottignies-Louvain-la-Neuve.
  • Programme 2026 :
    • 3 et 4 mars : Lauréats du Concours Reine Elisabeth.
    • 5 mars : Quatuor d’Ukraine et de Russie par Musiques Nouvelles.
    • 7 mars : Récital d’Elisso Virsaladze.
    • 8 mars : Conte musical (Le roi qui n’aimait toujours pas la musique) et concert-lecture poétique.
    • 10 mars : Opéra Così fan tuttede Mozart (midzik & soir)

 

À la Ferme du Biéreau

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administrateur théâtres

HUIT mars 2026 en fête

Concerts

Héroïnes et sortilèges, ou l’éclat féminin en musique au Dolce La Hulpe Brussels

Un dimanche au Dolce, sous le signe de la liberté et de l’émotion

Ce dimanche matin de mars, le Dolce La Hulpe Brussels a prêté sa magnifique salle de spectacle à trois musiciennes passionnées.  C’était le 8 mars 2026, journée internationale des droits des femmes, et trois jeunes artistes y célébraient l’arrivée du printemps en même temps que l’audace créative du féminin.

 Dans ce havre baigné du soleil de la forêt de Soignes, non loin du Château de la Hulpe, la musique s’est érigée en manifeste passionné pour la liberté d’être, de jouer, de créer, portée par l’énergie impertinente d’étoiles de la musique : Cécile Lastchenko, Elina Buksha et Julie Delbart. Un trio libre, complice, ardent.

La scène, ouverte sur de splendides images de la renaissance du printemps et de la vie sauvage brabançonne, a servi d’écrin à un concert où chaque note vibrait d’enthousiasme partagé. Dès les premiers accords, le public a perçu la force du message : la musique adoucit les mœurs, mais elle sait aussi illustrer les luttes.

 Les artistes ont cousu un programme à la fois délicat et fougueux, hommage vibrant à la création féminine, écho flamboyant à la célèbre phrase de Christine Delmotte : « Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas pu brûler. »  Oui, la magie des sortilèges flottait dans l’air, chaque œuvre choisie lançant un nouvel enchantement dans la salle. Cécile Lastchenko, mezzo-soprano à la voix saisissante, captive d’emblée. Sa présence scénique magnétique, son timbre lumineux, sa capacité à passer du sourire à la passion, font d’elle une conteuse autant qu’une interprète. Dans Bizet ou Viardot, elle incarne des héroïnes libres, indépendantes, pleines d’esprit, chaque chanson devenant confidence, chaque phrase, émotion. À ses côtés, Elina Buksha fait danser le feu sur les cordes de son violon. L’énergie, la concentration et l’audace de son jeu captivent. Dans la Romanza Andaluza de Sarasate, elle offre un voyage sensoriel vers le Sud, où la virtuosité côtoie la nostalgie et où la musique semble respirer les parfums d’Espagne.Son archet magnifique est incandescent. La violoniste   possède ce brûlant soleil au fond du cœur qui rappelle la passion de Jacques Brel pour l’inaccessible étoile. Julie Delbart, elle, transforme le piano en un cœur bondissant. Tantôt discrète, tantôt éclatante, elle insuffle au trio une pulsation poétique. Sous ses doigts, les Danses argentines de Ginastera prennent des allures telluriques, le clavier devient souffle, éclat ou caresse, et la complicité avec ses partenaires se lit dans chaque regard échangé. Le programme, véritable mosaïque d’émotions, plonge l’auditoire dans une Espagne de feu et de sensualité, où chaque pièce célèbre une forme de liberté sauvage.

Quel parcours plein de flammes !  L’air de Dulcinée dans Don Quichotte de Massenet  a lancé d’emblée une déclaration d’indépendance espiègle, puis surgit l’irrésistible Carmen, éternelle icône d’émancipation, avec « Près des remparts de Séville ». Elina Buksha irradie la salle de la Romanza Andaluza, concentré d’élégance et de nostalgie, avant que Pauline Viardot (née Garcia (1821-1910) ne s’invite avec ses tableaux espagnols. Madrid et Les Filles de Cadix, sont des éclats d’esprit et de panache. Madrid

Car c’est ma princesse Andalouse!
Mon amoureuse, ma jalouse
Ma belle veuve au long réseau!
C’est un vrai démon, c’est un ange!

Elle est jaune comme une orange
Elle est vive comme l’oiseau!

L’atmosphère se fait plus mystérieuse et poétique avec le Nocturne de Lili Boulanger, météore de la musique française, suspendant le temps dans une brume de rêve. Le public se laisse ensuite emporter par Les violons dans le soir et la Danse macabre de Saint-Saëns, la poésie du folklore espagnol chez De Falla, la fierté gitane, la sensualité, la mélancolie. Enfin, les Danses argentines de Ginastera font vibrer la salle d’une énergie inédite, sous les doigts inspirés de Julie Delbart. Et pour conclure ? La Bohémienne la plus célèbre de l’opéra s’impose naturellement: « Les  tringles des sistres tintaient… » et la célèbre Habanera de Carmen. L’amour est un oiseau qui n’a jamais connu de loi…

Ces trois musiciennes partagent plus que leur art. Chacune y va de son authenticité et ensemble, elles tissent une générosité rare. Ce concert était une ode à l’émancipation, à la créativité et à la passion, rappelant à chaque instant que la musique demeure l’une des plus puissantes forces de liberté. Le public, conquis, n’a pu qu’applaudir longuement, dans l’attente de prochains rendez-vous musicaux dans cette salle très accueillante où la magie, à nouveau, prendra vie.

 

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

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administrateur théâtres

Concerts

Aimez-vous Brahms? Un trio à Rixensart

Depuis plusieurs saisons déjà, la Balade musicale de Rixensart fait rayonner la musique classique au cœur du Brabant wallon. Un rendez-vous devenu précieux pour les mélomanes : intime, chaleureux, exigeant. Partie intégrante d’une recherche. Au sens proustien? Et pourquoi pas!

La saison touche à sa fin… et quelle finale en perspective : le 19 mars, la 13e édition du festival refermera son écrin sonore avec une ultime soirée qui promet d’être aussi élégante qu’émouvante. Elle accueillera à l’Église St Sixte l’Orchestre de la Fondation Arthur Grumiaux sous la direction de Luc Dewez avec des artistes confirmés :  Pauline Van der Rest, violon ; Eugeniusz Wawrzyniak, orgue; Cécile Lastchenko, mezzo. Ce sera un ultime chapitre de cette belle et heureuse traversée musicale. Après une soirée qui s’annonce intense, nul doute que le public de Rixensart reviendra la saison prochaine, y rechercher encore et encore, ces moments privilégiés où la musique semble parler la langue de nos plus secrètes émotions.

Mais revenons un instant à l’extraordinaire soirée du 19 février dernier. Cette avant-dernière escale musicale avait des allures de constellation.

Trois compositeurs: Rachmaninov, Anton Arensky, et Brahms.

Trois interprètes: Valère Burnon, piano; Hawijch Elders, violon, Joao Pedro Gonçalves, violoncelle.

La violoniste Hawijch Elders déploie un violon lumineux et intensément expressif. Son archet respire avec la phrase musicale, tantôt fougueux, tantôt d’une tendresse presque murmurée. À ses côtés, le piano de Valère Burnon structure l’espace sonore avec une intelligence musicale impressionnante : tour à tour architecte et poète, il fait jaillir les couleurs du clavier avec naturel et profondeur. Quant au violoncelle de João Pedro Gonçalves, il apporte au trio cette voix chaude et profonde qui ancre la musique dans une humanité vibrante….

Et entre eux, tout l’esprit du romantisme, et ce miracle si rare en musique de chambre : une cohésion absolue alliée à une expression individuelle éclatante. Beau paradoxe, n’est-ce pas ! Dans ce trio affirmé, la musique est dialogue d’égal à égal : les voix se croisent, s’écoutent, se répondent. Quel souffle. Quelle énergie partagée dans une salle qui écoute ce trio plein de caractère et  savoure le plaisir des yeux et des oreilles.

Dans la première œuvre du programme , Le trio élégiaque N° 1 en sol de Rachmaninov, les retours du thème principal agissent comme un apaisement. Les légères frictions des archets du violon laissent au piano toute sa substance. Les sonorités enflent, crescendo. On dirait que l’humain s’accroche viscéralement à la vie… avant que ne sonne une sorte de glas…L’atmosphère se fait sombre, puis soudain lumineusement sereine. Et la salle d’exploser en applaudissements.

La seconde œuvre: Le trio N°1 en rémineur op.32 d’Anton Arensky déploie d’abord des arabesques joyeuses, presque comme dans les comptines enfantines. Mais très vite surgissent les questionnements de l’adolescence, ses bouillonnements et ses élans. Quelques phrases musicales glissent même vers un humour malicieux.

La violoniste expose d’abord les émotions. Le violoncelle les recueille. Le piano les déploie dans un jeu lumineux. La fougue devient intense, presque nostalgique. On pense alors à l’Ode to a Skylark, ce poème romantique anglais de Shelley,  où la joie pure, l’ivresse de vivre, frôlent la mélancolie.

Soudain le scherzo fait danser la musique, avec impertinence ,comme au carnaval. Puis surgissent des sonorités inattendues : une valse moqueuse, des accents espiègles, on pense à Gershwin. Mais l’émotion atteint son sommet dans l’Adagio, sortez vos mouchoirs. Le pianiste insiste sur un thème douloureux tandis que les cordes se font discrètes. Le violon reprend la ligne mélodique, puis le violoncelle la recueille avec une hésitation poignante. Et c’est lui qui aura le dernier mot. C’est de toute beauté.

La suite éclate comme un cri. Fracassant. Guerrier. Le violon devient presque paroxystique. Le trio semble se révolter.

Puis soudain s’ouvre un paysage bucolique, plein de grâce et de lumière. Le thème principal revient apaiser les tensions. Les dernières mesures respirent la joie retrouvée.

Après la pause voici le dernier trio: Le trio N° 1 en si majeur op.8 de Brahms.

La musique devient alors véritable storytelling. Tout commence par une berceuse douce, pleine de langueurs et d’amour. Peu à peu, cette douceur se transforme en profession de foi : une humanité qui ne se laisse pas abattre. Le thème initial revient alors, brûlant de confiance et de liberté.

Un instant suspendu. Peut-être la fameuse note bleue. Le mouvement suivant plonge dans une tendresse absolue. Les cordes semblent pleurer doucement tandis que le piano fait flamboyer des accords sombres. Le tempo se ralentit presque à l’extrême. La musique devient une lente construction de rêverie, ou d’une prière secrète.

Il y a vraiment de l’infini dans ce trio.

Puis vient le retour sur terre : un rythme syncopé exulte et peint une joie de vivre éclatante. L’élégance des artistes s’accorde à une vitalité presque aventurière. Éblouissant le final.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

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administrateur théâtres

À Cœur Joie À Bozar en mars 26

Concerts

Sunrise Mass & Adiemus

Le concert du 02 mars 2026 au Palais des Beaux-arts de Bruxelles (BOZAR) était un événement choral et symphonique d’envergure rassemblant trois cents artistes. Il s’agit d’un grand Atelier quadriennal où des choristes, venus de multiples horizons, se retrouvent après de longs mois de travail, pour faire naître une imposante œuvre collective. Organisé par la régionale A Cœur joie de Bruxelles, cet ensemble comportait près de 230 choristes sur scène associés à l’orchestre philharmonique Orfeo. À la baguette, la direction chaleureuse et inspirée d’Élise Smout pour le souffle, la cohésion et la puissance.

 Le mouvement À Cœur Joie fut fondé en France dans l’immédiat après-guerre, par le compositeur César Geoffray pour gagner rapidement toute la francophonie dans le monde.

Dans un élan profondément humaniste, les bénéfices de la soirée étaient destinés à une œuvre caritative, l’ASBL la Clé, un centre d’hébergement situé dans la commune de Schaerbeek, qui offre un cadre familial à des enfants et adolescents atteints de surdité sévère. Quel bonheur si la Musique peut aller à la rencontre de l’épanouissement personnel de ces enfants et contribuer à leur bien-être. Et quelle belle correspondance : la musique au service de ceux pour qui le monde sonore est un défi quotidien. Comme si l’art lui-même voulait rappeler que l’essentiel réside dans ce que l’on partage.

Ce programme mettait à l’honneur 2 œuvres majeures de la musique contemporaine présentées comme une première en Belgique pour un tel format. La première partie du concert était consacrée à la Sunrise Mass du compositeur norvégien Ola Gjeilo.

Composée en 2008 pour chœur et orchestre à cordes, cette œuvre propose une vision originale de la messe : moins une œuvre liturgique qu’un voyage musical et spirituel.

Quatre mouvements : The SpheresSunriseThe City et Identity & The Ground dessinent un parcours symbolique qui mène de l’espace cosmique vers la terre habitée. D’abord l’immensité mystérieuse des sphères. Puis l’apparition progressive de la lumière. Vient ensuite la cité humaine, vibrante et vivante. Enfin, l’ancrage dans une identité terrestre et spirituelle.

Les cordes installaient une atmosphère ample et lumineuse. Les voix semblaient flotter dans l’espace acoustique avec une douceur presque irréelle. La musique de Gjeilo possède le pouvoir particulier de créer des paysages sonores d’une grande pureté, proches à la fois des grands espaces que l’on trouve dans certaines musiques de film mais aussi dans l’infini suscité par la tentation mystique. Sous la direction attentive et vibrante d’Élise Smout, les choristes faisaient naître toute une architecture de lumière, délicate et enveloppante. Et dans cette cathédrale imaginaire, tant d’émotion profonde à l’écoute des diverses paroles de messe en latin. Le Kyrie, le Gloria, Tout le Credo et son cadre dramatique… Et cette prière, la plus grave de toutes : Dona nobis pacem. À ce moment-là, toute la salle est plongée dans un silence palpable. Les yeux rivés sur la Cheffe, on déborde de reconnaissance. Nommer les choses, ne les fait-elles pas exister ?    

La seconde partie du programme nous entraînait dans l’univers du compositeur gallois Karl Jenkins (The Armed Man), l’un des créateurs les plus populaires de la musique chorale contemporaine.

Ancien musicien de jazz devenu compositeur à succès, Karl Jenkins s’est fait connaître internationalement grâce à son projet musical Adiemus, où les voix chantent dans une langue imaginaire destinée à faire de la voix un instrument universel. Sa musique, immédiatement communicative, mêle influences classiques, rythmes contemporains et inspirations venues de diverses traditions du monde. Du pays de Galles à l’Afrique profonde.  Ici la grande masse chorale confère à l’œuvre une dimension spectaculaire,  portée par des pulsations énergiques et des harmonies lumineuses. C’est un splendide terrain d’expression pour la bouillante cheffe.  Les voix se répondaient en larges vagues sonores. Les pianissimi suspendaient le temps, tandis que les grandes montées orchestrales déployaient une puissance presque tellurique. Une œuvre très contrastée,  au sens premier du mot baroque. Avec une variété de styles impressionnante. Des cuivres majestueux, des percussions omniprésentes, des incursions de carillon, de xylophone, des voix de jeunes filles perlées. Des thèmes répétitifs rappelant The Lion King, des complaintes, des marches, des chants patriotiques… Et par moments, des rythmes de valse. Et une apothéose tribale cyclique en rythme syncopé, à couper le souffle.  Élise Smout conduisait tous ces artistes avec une précision fabuleuse et une générosité débordante, obtenant de ces artistes rassemblés qu’ils forment un seul organisme sonore, vibrant d’une même émotion.

Maisà deux pas du 8 mars, le concert prenait aussi, presque malgré lui, une résonance particulière avec la Journée internationale des droits des femmes en perspective. Diriger… et rester femme.

Et ce détail qui n’en est pas un : « Est-ce qu’une cheffe d’orchestre ne devrait pas porter le traditionnel tailleur-pantalon noir ? » Résolument Non ! Voilà une cheffe en séduisante robe de bal ! Fière de sa féminité, refusant de s’effacer derrière un code vestimentaire neutre. Car la musique n’est pas neutre ! Et puis, la féminité ne diminue en rien la rigueur et l’autorité musicale. Ce soir-là, elle dirigeait en robe de princesse. D’abord une somptueuse robe de dentelle noire, puis une seconde tenue, couleur parme, scintillante, accompagnée d’une coiffure digne d’une reine. Sur scène, les choristes arboraient de délicats foulards couleur lilas, comme une constellation de nuances violettes. Une palette de diversité, qui rappelle le rose de l’aube allant à la rencontre du bleu du ciel.  Et cependant, une couleur discrète, profondément symbolique.

 Cette soirée musicale aura offert, en plus de sa beauté sonore, l’image simple et forte d’une femme dirigeant plus de trois cents artistes, avec autorité, grâce… et robe scintillante. Une façon lumineuse de rappeler que l’excellence n’a pas besoin de renoncer à la féminité pour être prise au sérieux. Un rappel que les femmes ne sont pas identiques aux hommes, et n’ont nullement à l’être. Ainsi, on quitte la salle le cœur rempli de gratitude et de joie.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

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administrateur théâtres

Prendre un enfant par la main...

Concerts

Yves Duteil en Belgique

Jeudi soir, Au Centre culturel d’AuderghemYves Duteil n’a pas “donné un tour de chant”, il a fait salon. Et la salle entière anticipait et murmurait les refrains. Il a tenu une conversation. Dans le petit bar, il y a des semaines et des années… Une conversation douce, complice, et …presque artisanale d’un passeur de lumière. Avec cette sacrée guitare qu’il se doit d’accorder sans cesse, afin que vive sa musique, à la pointe de l’excellence. Cette fragilité du geste, loin d’être un défaut, pourrait bien être une métaphore : rien n’est jamais définitivement accordé. Ni les cordes. Ni les cœurs. Et puis, sourire en coin, une guitare, c’est plus facile à accorder qu’une harpe !

Nous sommes nés quasi ensemble en 1950. Lui, quelques mois plus tôt. Nous appartenons à cette génération qui a cru que la chanson pouvait porter le monde, panser les plaies, attiser sa beauté en le sculptant comme une œuvre d’art. Avec le respect le plus profond. Nous avons grandi avec des mots qui respectaient le silence et détestaient le bruit ou la cacophonie. On l’admire, confiant dans les beaux accords du Yamaha. En écho du sens universel. « Je me revois, la main dans la main… »

Ainsi, nous étions trois, avec ce splendide piano. Et Yves de livrer ses secrets. Mais c’est trop fort, moi aussi j’ai envie de livrer un … secret. J’ai connu la triste expérience de perdre l’homme aimé bien avant sa fin, lorsqu’’ on doit apprendre à converser avec une présence qui s’effiloche. Depuis 80, tous, chez nous, nous aimions Yves Duteil. Hier, le hasard aidant, je suis venue seule à son concert, ce que je déteste cordialement. Et pourtant, je n’étais pas seule. Je n’écoutais pas seulement un chanteur, je poursuivais une conversation commencée avec l’être aimé …il y a cinquante ans.

Parenthèse : tout à coup, il m’en souvient, petite, je découpais le cœur battant, dans la première page du journal Le Soir à l’heure de l’Exposition universelle … cette petite rubrique fascinante :  » … il y a cinquante ans ! Elle me passionnait et je rebâtissais l’Histoire. Et vous, vous en souvenez-vous ? C’était au temps où … Nous écoutions sans relâche Georges Brassens, Léo Ferré, Barbara, Guy Béart, Piaf, Aznavour bien sûr ! Puis vinrent les 5.000 chansons écrites par Pierre Delanoë. Yves nous a joyeusement rafraichi les souvenirs, et la salle ronronnait. Les Champs Elysées, t’en souviens-tu ?

On ne peut pas qualifier Yves Duteil de “naïf”. Erreur de lecture, il résiste. Il ressort de ses chansons une clarté à la fois spontané et subversive. Une évidence. C’est ce que nous aimons. Il s’inscrit lui aussi, dans le cortège des grands de la Chanson française. Et ce soir, il a osé chanter La valse à 1000 temps du Grand Jacques, imitant presque son paroxysme. Même en cent ans, on n’aurait pas le temps… La salle exulte.

Par la rigueur du mot juste, Yves est un héritier discret de Georges Brassens avec ses belles exigences prosodiques et ses syllabes brillantes, que l’artiste installe dans la proximité, la main tendue. Il pratique avec immense générosité, une sorte d’écologie du lien, avec ses thématiques favorites : la transmission, l’enfance, la fidélité, les racines… Bref, Le Respect. Miroir de toute son œuvre. Le ciment de l’humanité. Ce qu’il sème à tous vents ? Rien que des convictions humanistes, épurées, sans le moindre décorum.

Et on se surprend à penser : Reste encore. Reste pour les enfants du monde entier

Car, figurez-vous, Yves Duteil ne chante pas seulement pour ceux qui l’ont connu dans les années quatre-vingt. Il chante pour l’enfance permanente de l’humanité. Pour ce qui n’est pas encore cynique. Pour ce qui croit encore à la beauté simple.

Il y a, dans sa manière d’habiter la scène, quelque chose d’apaisant. Il ne cherche pas l’effet. Il ne cherche pas la performance. Il cherche la justesse. Et lorsqu’il doit réaccorder sa guitare, il nous rappelle que l’harmonie se travaille. Hier, je n’écoutais pas seulement le chanteur. Je poursuivais ma conversation avec l’absent. Bien sûr que nous étions trois. Cette triangulatité parfaite.

Et il a aussi nommé des Justes, tout comme Jean … Ferrat. Nous étions des mille et des cents. Une gare, au petit jour… Et les larmes inévitables arrivent, salvatrices.

Lorsqu’elle honore le texte, la chanson française, œuvre poétique, devient plus qu’un art : elle devient un havre de mémoire. Elle permet d’adresser la parole à ceux qui ne répondent plus. Elle offre une consolation sans pathos, une respiration sans effondrement.

Dans une époque saturée d’ironie, la bienveillance peut sembler suspecte. Duteil, lui, persiste. Il refuse le sarcasme comme on refuse un vêtement qui ne nous étrangle. Sa douceur n’est pas mièvrerie : c’est résistance. Il nous rappelle que la continuité vaut autant que la rupture. Que l’apaisement peut être plus courageux que le cri. Que la lenteur artisanale est une forme de modernité. Yves a écrit environ 200 chansons. Des joyaux. Sa musique ne distrait pas de la perte, elle l’accompagne et la rend habitable. Et c’est peut-être cela, au fond, le charme discret d’Yves Duteil : faire de la fidélité non pas un regret, mais une lumière, …avec le regard malicieux et une voix qui n’a pas pris une ride.

Contre l’indifférence, il faut certainement » rêver le monde plus beau qu’il n’est, afin qu’il le devienne »

Le public a vraiment « embarqué » comme on dit si bien au Québec !

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

Yves Duteil, hier au Centre Culturel d’Auderghem a promis:

« Je vais revenir en Belgique ces 28 mars au Trocadéro de Liège et 2 avril à La Sucrerie Wavre.

Ainsi que le 9 mai 2027 au Cirque Royal Bruxelles pour un concert anniversaire à l’occasion de mes 55 ans de carrière !

La billetterie pour cette date s’ouvrira dans une dizaine de jours (des pré-réservations peuvent déjà se faire via : infos.dates.spectacles@gmail.com).

Tous droits réservés, crédit photos: Etienne Pixel

Fabrice Vandeloise Productions of Professional Artists & Events

Avec Les Amis d’Yves DUTEIL

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administrateur théâtres

Les Héroïdes: Dialogue avec le mythes anciens

Grèce, éternelle! Et si les blessures antiques rejoignaient nos combats contemporains ?

Comment dire l’émotion poétique et bouleversante que suscitent Les Héroïdes ? Est-ce une illumination soudaine ? Un choc face à la beauté, l’audace, l’inventivité ? Un joyeux embarquement vers un modèle féminin libre et épanoui, enfin délivré de ses peurs ? Ou cette connivence vibrante avec une jeunesse artistique qui n’a peur de rien ?

Créées il y a cinq ans  au Festival d’Avignon par Flavia Lorenzi, et jouées à bureau fermé au  Théâtre de Poche à Bruxelles, ces « Héroïdes » font preuve d’un engagement incandescent, d’une vitalité héroïque, par moments, franchement insolente.

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Elles sont inspirées des Héroïdes d’Ovide, une série de lettres imaginaires adressées par des héroïnes mythologiques à leurs amants absents ou disparus et tellement assoiffés de gloire.  On les voit défiler :  Ariane, Pénélope, Médée, Hypsipyle, Déjanire, Hélène, Didon… Mais il en est fait de leurs supplications figées dans la tradition. Par le jeu, le mime, la danse, la musique, la voix, le spectacle opère une transmutation lumineuse des mythes revisités. Place à la parole chorale qui se redresse, qui danse, qui revendique, qui exulte.

La réécriture fait éclater la solitude originelle du texte d’Ovide, pour en faire une expérience collective nouvelle, des rencontres bourrées de complicité. Les monologues originaux, enfermés dans l’attente stérile et délétère, deviennent un chant choral radieux, parlé ou chanté, une agora, un espace politique et sensible où la voix gronde, circule, se partage, se renforce et s’enflamme.

 

La mise à feu: une flamme. …Et tout commence. Au tout début, les mots sont absents. Il y a juste des corps féminins qui veillent autour d’une flamme.

Celle du foyer ?

Celle des Vestales ?

Celle d’Olympie ?

Ou celle d’un nouveau jeu ?

Le mystère de la transmission s’avance. Une symphonie de syllabes inconnues s’élève, rythmée presque comme un chant de guerre, ou plutôt de victoire.  On le sent tout de suite : si les Amazones furent des femmes libres, ces héroïnes deviennent des femmes souveraines, habitées par la joie. Jeans, paillettes, immenses voiles fluides sculptant les corps et l’espace : chaque interprète est partie intégrante d’une mosaïque mouvante, organique, presque rituelle. L’esthétique jaillit et atteint cet endroit secret où siège notre idéal de Beauté.

Effet de catharsis.

Elles sont six. Six comédiennes-musiciennes aux voix puissantes, profondes, lyriques et étonnamment libres. Danseuses fières de leur sexe. Elles incarnent  Ariane, larguée par Thésée sur une île comme une vulgaire canette. Hélène de Troie, sacrée la plus belle au monde qui  fait un burn-out. Vient Déjanire qui se venge vicieusement, d’ Hercule . Là, le spectacle vaut son pesant d’or. La salle se gondole de rire. C’est une revanche jouissive. Combien ne se vantent-ils pas d’être des demi-dieux ? On attend leur chute avec impatience. Didon, fondatrice, et reine de Carthage, abandonnée par Enée découpe sa vie. On découvre Hypsipile, quittée elle aussi. Médée raconte ses trahisons. En surimpression, quelques textes contemporains. Voilà Niki de Saint-Phalle qui maquille l’Antiquité. La mise en scène de ce ballet ensorcelant est subtile. Sous nos yeux, les héroïnes ne cessent de se métamorphoser tandis qu’un fil invisible relie en continu la femme de l’Antiquité à celle d’aujourd’hui.

 Des femmes humiliées, abandonnées, reléguées en bas de page prennent le micro. Dans cette odyssée de l’attente, on voyage du drame à la comédie pure, du lyrisme au chœur parlé, elles osent tout.

La musique semble improvisée, mêlant pulsations tribales, accents baroques, dramaturgie classique et éclaboussures pop. On saute du show télévisé à la comédie musicale, de la confidence intime à la satire mordante. Parfois, l’humour ira puiser dans la férocité. Mais ce qu’on préfère, ce sont toutes les vibrations profondes des chœurs antiques face à la mer.  

La condition de femmes abandonnées est jetée sur le rivage comme un vêtement troué. Les lettres aux amants absents sont devenues affirmation d’une existence propre, puissante, lumineuse.

Le tout enveloppé par l’art poétique. Il y a là les ingrédients d’un opéra. Toutes femmes dehors. C’est à la fois léger et grave. Le chant vibre de toutes ses forces et touche au plus profond. Et tout cela est franchement jubilatoire : On rit des jeux de mots. On frissonne. On célèbre la vie. C’est généreux et drôle. Là où il était question d’abandon et de trahison, voici la lumière. Ainsi, la parole a gagné.

Hier, c’était la dernière au Théâtre de Poche. La salle était comble et levée pour une dernière ovation, tellement méritée. Mais on le sait maintenant : elles reviendront la saison prochaine pour les 75 ans du Poche et  au Centre Culturel d’Uccle du 30 mars au 3 avril 2027. Écrivez cela sur vos tablettes.

Longue vie aux héroïnes et merci à elles. Pour la beauté, pour l’aboutissement de leur projet. Merci pour leur puissance évocatrice. Merci pour l’humour qui fait un bien fou.

.Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Production : Cie Bruta Flor

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administrateur théâtres

Top! Secret.s Au théâtre des Galeries

 
Secret.s C’est Top!

Et Bienvenue en Absurdie !

La base d’une comédie, dites-moi, n’est-elle pas d’embarquer des êtres parfaitement ordinaires, dans une situation qu’ils n’auraient jamais, au grand jamais, dû vivre ? Eh bien nous y sommes. En plein dedans. En creux, en bosses, et en éclats. Surtout… de rires, incontrôlables !  Secrets d’histoire? Secret story? Bruxelles Secrète? Rien de tout cela.

Les trois coups. Un fracas. Pas de portes qui claquent, une porte qui résiste, de toutes ses forces, et la peur qui se répand dans la salle, à cause du bruit.

Dès l’ouverture, le suspense. Un seul homme face à nous. Fabien. Il ne nous supplie pas d’ouvrir nos cœurs. Il nous intime presque l’ordre inverse : fermez la porte. Au propre comme au figuré. Aux vendeurs d’aspirateurs, certes, mais surtout, figurez-vous, aux amis. Aux vrais. Ceux qui débarquent avec un Secret.

Un? Secret.s. Tel est le titre de la pièce, une œuvre caustique écrite par Sébastien Blanc, mise en scène avec brio par Alexis Goslain. On sursaute. Depuis quand l’ami n’est-il plus cette oreille hospitalière où viennent se déposer nos tempêtes intérieures ? Depuis quand faut-il se méfier du trait d’union qu’est la confidence ?

Et pourtant… plus la pièce avance, plus le doute s’installe. Et si ouvrir la porte, c’était accepter d’être lesté d’un poids qui n’est pas le nôtre ?  Et si l’amitié, parfois, était un transfert de gravité qui vous met carrément au tapis ?

Le jeu de Denis Carpentier dans le rôle de Fabien est d’une justesse rare. Millimétré, vibrant. Chaque réplique semble précédée d’une écoute intense de l’autre. Il ne joue pas : il perçoit. Tout son corps trahit ses émotions. Et face à la tempête, il incarne une résistance admirable à l’aveuglement de la colère. Un modèle d’écoute malgré l’interdit qu’il s’est infligé ! On admire. On rit. On s’attache. À lui. Pas à ces intrus qui débarquent chez lui, des jumeaux incarnés par un magnifique Pierre Pigeolet. L’un est égoïste, vénal, superbe, menteur et manipulateur, lâche, c’est Éric. L’Autre, c’est l’autre, Jérôme. Pas celui « qui a tout pris » !

En filigrane, certains percevront toute l’humaine problématique de la gémellité et la complexité des relations entre jumeaux. Nous glissons peu à peu vers une plongée vertigineuse dans l’Absurde. Dans le monde étonnamment hostile de deux frères jumeaux qui s’adorent et se détestent plus encore. Romulus et Remus, à la conquête de Rome ?

Un Absurde à la fois tendre et cruel, où le rire surgit, c’est vraiment surréaliste, là où l’on sent poindre l’ombre du tragique. Un peu comme dans le théâtre de Pinter ?

Pierre Pigeolet démultiplie les apparitions, les couleurs, les tensions, les bascules, les retournements. Il est éblouissant. Sainte Juliette, priez pour nous ! Saint Charles, plantez vos grains de moutarde ! Comprenne qui pourra !

Les deux acteurs composent une partition rock-ambulesque. Oui, marchant au bord du précipice avec un éternel sourire de connivence avec la salle, ils nous entraînent avec leurs péripéties successives dans une énergie couleur Hitchcock.

 Cependant que, fuse dans la salle, un feu nourri de salves d’éclats de rire, spontanés, sonores et tellement salvateurs. Ils ont enflammé la scène.

 

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

 “Secret.s” de Sébastien Blanc

Mise en scène : Alexis Goslain​

Scénographie : Francesco Deleo

Costumes : Sophie Malacord 

​​Lumières : Félicien Van Kriekinge

Musique : Laurent Beumier 

Du 18 février au 15 mars 2026, au théâtre Royal des Galeries

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

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administrateur théâtres

MERCi! Pour le Rire! C'est au théâtre Le Public

Spectacles

Merci! Bruel… Brassens… et les autres!

Merci! …Une hygiène de l’âme

« Faut-il,
Ou non,
Inviter Patrick Bruel au spectacle « Merci ! » donné au Théâtre Le Public et concocté par ces trois magnifiques saltimbanques que sont Laurence Vielle, Magali Pinglaut, et l’extraordinaire Pietro Pizzuti?

« On passe sa vie à dire merci
Merci à qui, à quoi ? »

Pour Bruel, la gratitude polie, forcée ou dénuée de sens, est captée comme indésirable dans sa chanson poignante « Qui a le droit ? », dédiée aux « enfants à qui l’on ment ». Moment clé de chacun de ses concerts. Silence dense. Poings serrés. La chanson dénonce l’hypocrisie détestable des adultes qui dictent règles et croyances tout en trahissant, abandonnant parfois. Alors… ?

Alors, ce spectacle, donné dans la petite salle du Public, comment va-t-on faire pour y adhérer, s’y abandonner, ou y glisser notre timide grain de sel comme les comédiens nous y invitent finement ?

Ils répondent en chœur et les yeux brillants :  Oui, qu’il vienne ! Question de célébrer la bienveillance, l’humilité, la joie de vivre. Ils nous invitent à une danse de l’âme. Un moment de grâce.

Ils entrent sans fracas. Ils parlent comme on cherche. Ils doutent à voix haute. Leur « labo de transition intérieure » n’a rien d’un laboratoire prétentieux. C’est un atelier de respiration.  Ils prennent le mot Gratitude et le déposent au centre, comme un objet. Ils le tournent. L’examinent.

Nous voilà embarqués en altitude. Ils s’activent, débattent, expérimentent. Ce n’est ni conférence compassée, ni sermon moral. C’est une joute vive, un cabaret philosophique explosif, une dissertation joyeuse et incarnée sur les vertus de la gratitude. Eh non, Gratitude ne rime pas avec lassitude ou servitude. Elle claque comme une étincelle qui allume la lumière. Elle ouvre un espace. Elle oblige à regarder autrement. Gratitude comme résistance douce. Comme choix. Comme posture politique ? Pourquoi pas… Car dire merci, ce n’est pas se soumettre quoi qu’en dise Riccardo Petrella. C’est reconnaître. C’est relier. C’est affirmer que quelque chose, quelque part, a fait du bien, et que cela compte de façon illimitée. « Seul l’argent, clôt » entend-on dire.

 La Gratitude est un ressenti qui participe à la Joie et à la paix.  Pour avoir visité le cimetière d’Arromanches dix fois, silencieusement, on se sent profondément remué à cette évocation, et reconnaissant pour les 80 ans de paix, rendus possible par milliers de jeunes soldats morts sur nos côtes en 44.  

La scène devient agora. Les exemples s’empilent : des philosophes antiques aux économistes contemporains. Psychanalystes, chercheurs en neurosciences : on cite, on détourne, on rit. On se taquine. Le public savoure.

L’inimitable Laurence Vielle, solaire, insuffle le rythme d’une parole poétique qui déplace les évidences.Elle dépose les mots comme des graines. Magali Pinglaut, précise et pétillante, questionne sans relâche les angles morts. Le bondissant Pietro Pizzuti, dans son ardeur, tisse les fils et embrase le débat d’une vibrante intensité. Et bouge, comme une flamme, pour nous faire bouger…

 Les comédiens ne cherchent pas à convaincre. Ils cherchent à faire vibrer. À faire réfléchir sans alourdir. À ouvrir une brèche. La gratitude n’était pas un automatisme acquis, murmuré entre deux portes, mais un acte conscient. Un levier d’humanisme nouveau ?

Dans un monde saturé de revendications, de ressentiments, de colères légitimes et de fractures, ces trois-là osent poser une question presque subversive : que faisons-nous de ce qui nous a été donné ? Ce n’est nullement naïf ni mièvre, c’est vivant et audacieux. Impertinent?

Ils n’ignorent rien des injustices ni des blessures : de celle de celui qui a traversé les océans en quête d’un peu de vie digne, à celle du prisonnier qui s’aperçoit de la liberté inestimable de pouvoir écrire sur un papier…  Mais ils proposent une autre énergie. Une énergie de construction. Une plénitude en mouvement.

Inviter Patrick Bruel, certes. Mais surtout, faut-il aussi inviter nos propres résistances, nos ironies faciles, notre cynisme confortable, notre indifférence.

Dans l’intimité chaleureuse de la petite salle du Public, on se sent secoué… avec douceur. Prêts à flotter parmi le chant des baleines dans un nouveau matin du monde.   Et l’on se surprend à murmurer, non par politesse, mais par franche conviction : Merci.

Ça me rappelle aussi une chanson ancienne: Elle est à toi, cette chanson… toi l’étranger qui sans façons… Georges Brassens.

 Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

 

À voir jusqu’au 28/02/26 https://www.theatrelepublic.be/merci

🎟 Tickets : https://www.theatrelepublic.be/merci

📷 Photos : Gaël Maleux

 

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administrateur théâtres

Une intemporelle Seagull in a Nutshell : « Une mouette » au Théâtre Royal du Parc, dans une dramaturgie contemporaine de « La mouette » de Tchekhov signée Thierry Debroux dans une mise en scène raffinée  de Valériane De Maerteleire.

Clairement, un élixir artistique de la mort qui tue et qui dure à peine 1h30 mais où l’on retrouve tous les ingrédients d’une grande histoire classique : situation initiale, montée du conflit, complications, point culminant, suspense, dénouement…

Irina Nikolaïevna Arkadina, personnage central de La Mouette d’Anton Tchékhov (1896) est une actrice célèbre, inoxydable et narcissique. Elle est en villégiature en Ukraine, chez son frère Sorine, pour l’été. Femme dominatrice, intransigeante et versatile, elle regrette ses jeunes années et domine son entourage, notamment son fils, le jeune dramaturge Constantin Tréplev, dont elle méprise tristement le talent. N’est-elle pas la seule à pouvoir occuper le devant de la scène ? Ce jeune godelureau ne représente d’ailleurs rien à côté de son amant, le séduisant écrivain à succès, Trigorine, joué avec grande allure et prestance par Quentin Minon.

C’est Anoushka Vingtier qui déroule le formidable rôle de figure maternelle et de femme fatale. Toujours brillante dans ses interprétations de grands rôles passionnels, elle est ici une fois de plus remarquable dans sa vérité d’actrice. Très moderne dans son tailleur-pantalon rose vif, casquette et lunettes Ray-Ban, elle excelle. Et bouleversante dans ses souffrances. Dans cette mise en scène ramassée et crue, chaque réplique d’Arkadina est un coup de lumière brutale sur la peur de vieillir, la jalousie de la réussite, l’obsession de rester “la meilleure”. Anoushka Vingtier ne laisse aucun répit à son personnage ni au public; l’actrice brille, vacille, et expose sa douleur comme une arme à double tranchant: séduisante, blessante, partant, tellement humaine.

La mise en scène privilégie un décor dépouillé, question de décalquer à la perfection l’intensité des turbulences émotionnelles de l’histoire : un grand ciel sans nuages, teinté de rose, quelques touffes d’herbe quelques pontons et l’étendue, par devers le public, d’un immense lac couvert de voix d’oiseaux pour engager au mieux l’imaginaire. Jusque-là, pas l’ombre d’une mouette ! Catherine Cosme signe cette scénographie épurée, éclairée par les lumières très parlantes de Xavier Lauwers. La toile sonore de Loïc Magotteaux, épouse les moindres mouvements de l’âme.

Au début de la pièce, le jeune et idéaliste Konstantin Tréplev, surnommé Costa discute avec son oncle. Finalement le seul philosophe de l’histoire, un frère désabusé, mais pas vraiment amer, joué avec tendresse par l’inimitable Guy Pion. Seul un chien qui aboie… semble le déranger.

Costa prépare fébrilement la présentation de sa pièce dans le petit théâtre improvisé du jardin. Cela se jouera devant sa mère. Ah ! les convulsions presque physiques de la création théâtrale ! Le texte se veut être une révolution poétique qui brisera tous les codes, et qui peut-être augurera de la naissance d’un nouveau monde ? Et pourquoi pas, …brisera le sortilège dans lequel est enfermé sa mère. L’espoir du jeune homme est immense, comme sa jalousie de l’amant. Une prise de ce rôle magnifiquement tourmenté, par Sigfrid Moncada, qui occupe la scène de façon spectaculaire.

En Nina, il a trouvé la jeune actrice faite pour son rôle. Elle représente un élan vertigineux vers l’infini : cette mouette ?   La jeune-fille, très surveillée par des parents qui ne voient pas d’un bon œil l’escapade de la jeune-fille dans le domaine voisin, rêve d’évasion ! Les deux jeunes gens deviennent visiblement amoureux. À ce stade, la pièce laisse entrevoir tous les possibles : une belle comédie, avec la reconnaissance maternelle, l’amour partagé, le bonheur ou le drame imminent.

Et voilà, le tempérament slave mélange les pires poisons. Aux yeux d’Arkadina, la pièce est un fiasco et elle l’interrompt. Le fils essuie tout son mépris. Première blessure. Pire, Nina tombe aux pieds de ce Trigorine, le superbe bellâtre. Double et triple blessure. La situation se dégrade rapidement pour Konstantin, en pleine quête d’idéal. Nina se désintéresse de lui, éblouie par le brillant « homme de lettres ». C’est ici qu’apparaît une mouette, cadeau singulier. Symbole de cœur blessé, présage, espoir d’indépendance, essor de liberté, rêve d’absolu, de pureté et d’infini ?

Deux ans se passent, point de répit. Nina a fui vers la ville. Le volcanique Konstantin Tréplev se réfugie dans l’écriture solitaire, entre sautes d’espoir, et temps chaotiques, mais peut-on empailler le bonheur ?

Du désir à la désillusion… il n’y a qu’un pas. Cette pièce incandescente explore le sentiment d’insatisfaction. Un oiseau nommé désir ?  La pièce interroge le sentiment d’insatisfaction et le désir, moteur universel mais aussi source de souffrance. Le ressentiment se révèle plus destructeur que le manque d’amour lui-même. Chaque personnage rêve de son propre envol, de son ascension, de ses moments de gloire et de lumière. Pour planer.  

Finalement, de Nina ou de la mère du poète maudit, laquelle est la plus forte ? Elle a souhaité devenir une actrice célèbre et prospère. Elle a visé Trigorine à cause de son succès, emportant avec elle l’amour de Tréplev. Oui, les mouettes volent et déchirent. A la ville, la voilà qui a sombré dans le malheur le plus atroce. Sommes-nous maintenant en pleine tragi-comédie ?

En tout cas le rôle est endossé à la perfection par la jeune comédienne dont ce sont les débuts sur les planches du Parc. Lili Sorgeloos est tour à tour, ingénue, rayonnante, la proie du désir incontrôlable, la victime blessée de la vie, la diva passionnée… follement amoureuse de son métier d’artiste, femme éprise de manière incoercible d’un homme qui se refuse, tandis qu’envers et contre tout, l’héroïne s’accroche à une vitalité tourbillonnante.

Konstantin et Arkadina forment eux les deux piliers dramatiques, absolument prisonniers de l’objet de leur désir. Et court-on aveuglément vers le drame ? Peuvent-ils supporter les douleurs de l’âme ? L’histoire suit sa construction logique de complication, point culminant, suspense, dénouement. Mais pour ce qui est de la conclusion, Tchékhov, se tait devant le destin. Il laisse planer le doute… Points de suspension.

 

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

Une Mouette d’après TCHEKHOV

du 29/01 au 28 février 26 au Parc

Avec:

Quentin Minon, Sigfrid Moncada, Lili Sorgeloos, Guy Pion, Anouchka Vingtier

Mise en scène Valériane De Maerteleire

Photo @Aude Vanlathem

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administrateur théâtres

Harpe, Lyre ou cithare ? L'ensemble de musique ancienne La Cetra d'Orfeo, dirigé par Michel Keustermans, s'est produit le 22 janvier 2026 dans le cadre de la Balade musicale à Rixensart.

 Toute notre gratitude va à Jean-Pierre Peres, la cheville ouvrière et le directeur artistique de longue date de ce festival très apprécié  dans le Brabant Wallon et dont c’est aujourd’hui la 13ème édition. Les concerts "baladent" en effet les auditeurs entre plusieurs édifices de la région.

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 Nous avions besoin de diversion et L’ensemble baroque brainois La Cetra d’Orfeo dirigé par Michel Keustermans nous a comblés hier soir, dans la vaste et paisible église Saint-Sixte dont l’architecture ne ressemble pas du tout à celle d’une église traditionnelle. Depuis son origine, voilà la troisième version de l’édifice religieux consacré au Saint chrétien, un pape martyre qui vécut au temps de l'empereur Adrien.  Cette église est  maintenant d’ailleurs un peu en retrait de l'ancienne place communale, sans flèche de clocher, et il faut même la chercher un peu, pour la repérer. Son plan en forme de  carré dont les angles ont été coupés, donne ainsi une impression circulaire, un vrai bonheur pour l’assemblée des priants ou des spectateurs. D’emblée on s’y sent chaleureusement accueilli. Et les concerts qui y sont donnés bénéficient d’une très belle acoustique.  

Jeudi 22 janvier 26, l’église Saint-Sixte faisait salle comble pour écouter Vivaldi & Co. Avec les Concerti « a molti stromenti » de Vivaldi, Tartini, Boismortier, et JC Bach. Le programme virtuose permettait tour à tour à chaque instrumentiste d’être soliste et tuttiste (… ça se dit? ).  La lumineuse série de concerti du XVIIIe siècle était introduite avec humour par Michel Keustermans le directeur artistique, et titulaire de la flûte à bec. Le joyeux ensemble réunissait des artistes jouant sur instruments anciens.

    • Mira Glodeanu (violon)
    • Benoit Laurent (hautbois)
    • José Rodrigues (basson)
    • Hervé Douchy (violoncelle)
    • Raphaël Collignon (clavecin)
    • Giorgos Kakitsis (théorbe/guitare)
    • Istvan Csata (violone) 

Cet ensemble belge se spécialise dans la musique ancienne (Baroque et Renaissance) avec une approche vivante et accessible. Il a récemment annoncé la sortie de son nouveau CD, "Bach Today", disponible depuis février 2025. 

 

D’emblée, la violoniste roumaine Mira Glodeanu a saisi les auditeurs par son extrême présence. Changeant l’ordre du programme c’est avec Joseph Bodin de Boismortier (1689-1755) que le concert a commencé.  Celui qui représente la musique italienne en France et semble ne cesser de s’amuser de badinages harmoniques. Basson, violon, flûte et Basse continue, fabriquent des entrelacs précieux, des pas de danse, de joyeux dialogues et un village de cordes qui applaudit.

Le morceau suivant, du Tartini, comme promis, ou autre chose ?    …Un premier mouvement très expressif, du style concertant français à l’italienne, un menuet scintillant et une collection de de reflets par la soliste passionnée.

 Et enfin, le très attendu Vivaldi. La violoniste est reine dans ce concerto en ré majeur RV99 pour violon, hautbois, flûte à bec, basson et basse continue. Le largo chante aussi l’hiver avec un rythme scandé, presque syncopé et des accords marqués. Les bois murmurent en duo complice. Entre pluie battante et feu ouvert, le temps intérieur est fluide et serein, avant les coups de bourrasque de l’allegro. Mais la vie frémit dans la flûte, la joie crépite et la violoniste est brillante et heureuse. Cette artiste, joue encore, même quand elle se tait. Tout passe par le corps, les expressions du visage et la tenue joyeuse de l’archet.

La sonate pour violoncelle et basse continue de Vivaldi a été choisie par Isvan Csata. Il y a de longs phrasés mystérieux, quelques gouttes de notes aigues au clavecin, pour terminer par un envoi plein de peps.

 

Direction Jean-Chrétien Bach, «  le Bach de Londres » qui préfigure la musique galante de Haydn et Mozart. Ici, le clavecin est maître, vs tutti. Il y a cette connivence des artistes qui donne envie de rentrer dans la ritournelle.

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Le bouquet final, c’est le concerto en sol mineur RV 107 de Vivaldi pour flûte à bec, hautbois, violon basson et basse continue. C’est brillant comme le dernier chant d' ensemble, à la fin d’un opéra. Le deuxième mouvement entre dans une langueur brillante et les bois sont en promenade dans la délicatesse. Souplesse des sonorités. Le troisième mouvement entraîne dans une boucle fascinante que l’on pourrait écouter jusqu’au lendemain matin. Avant les derniers accords, grandioses.

En bis ? Le jaillissement gourmand d’une courte création signée Michel Keustermans : Zakouski N° 2. C’est une discussion libre entre musiciens de Braine,  des rythmes asymétriques, les pizzicati bouillants du Violoncelle.  Le théorbe est parti dormir. Ce n’est pas son siècle. Un peu de panthère rose, des parfums de James Bond. Le clavecin très délicat garde son sérieux.  Et un seul accord final de tutti couronne le tout. Les auditeurs se ruent en applaudissements.

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 Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

 https://www.balademusicale-rixensart.be

 lien: 

La Certa d'Orfeo

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administrateur théâtres

au Théâtre Le Public : L’Habilleur de Ronald Harwood

 Grandeur et fragilité

 

Il faut du temps pour digérer ce bijou du répertoire britannique que l’on joue en ce moment au Théâtre Le Public : L’Habilleur de Ronald Harwood. Une ode au théâtre, semble-t-il. Alors, une ode en fa mineur, striée de douleur, saturée de désillusion. Car la beauté se débat avec la déchéance, la fidélité bute sur l’ingratitude, le panache flirte avec le renoncement. Oui, « Les chants les-plus-beaux sont les plus… désespérés»

 

Au centre, Sir John, immense comédien shakespearien, se prépare pour la 227e fois à jouer le Roi Lear dans une Angleterre qui tremble sous les bombes. Keep calm and Carry on! À ses côtés, Norman, son habilleur, le soutient, le borde, le porte, le ramasse, le répare comme on veille jalousement sur une figure royale.

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Michel Kacenelenbogen livre ici quelque chose qui dépasse le jeu. Ça tient presque du testament, et cela effraye grandement. Et ce grand corps offert en pâture, et ce « regardez ce que l’art coûte à ceux qui l’ont servi ». Il y a chez lui cette grandeur tragique qui frôle l’obscène, parce que trop vraie. Pathétique acteur qui se défait, qui perd la boule, la mémoire, la dignité. On songe bien sûr à nos vieux aînés, à des proches, à ce mari, cette épouse qui ne reconnaissait plus les siens.

 

Tout cela est brutalement fort loin de ce petit plaisir malin annoncé par notre heureux théâtre Le Public. Ou bien, un avertissement tragique, un constat lucide et glacé de notre monde immensément fracturé et trahi?

 

 

 

 

Face au monstre,  Sir John, Antoine Guillaume offre un Norman bouleversant et révolté dans sa dévotion même. Mémoire supplétive, serviteur fidèle, mais jamais servile, épaule silencieuse, l’homme qui assiste, qui répare, qui cajole, qui s’épuise, déploie des trésors d’intelligence et de patience. Admirable de finesse et de tenue, ce formidable sherpa! Le sang revient dans les veines après l’effroi. La dame de compagnie veille sur le monarque capricieux. Mais, que reçoit-il ? Rien. Pas même la gratitude. Pas même la reconnaissance minimale de l’existence. « Ce sont les plus petits qui éprouvent les plus grandes douleurs» lâche-t-il, révolté devant le désert affectif.

 

Autour du duo principal, une distribution tout aussi engagée : Didier Colfs, Nicole Oliver, Tiphanie Lefrançois, Jérémy Bouly, François Michel van der Rest et Aylin Yay donnent chair aux périphéries du récit, sans lesquelles la mécanique ne tiendrait pas. Et la musique de Pascal Charpentier soulage.

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Mais la mise en scène de Michel Kacelenenbogen et la scénographie de de Renata Gorka de ne cherchent pas à arranger les angles. Ça commence comme un éboulement verbal, un torrent de mots qui dévale une montagne hostile. On est submergé, désorienté, essoufflé. Puis la scénographie, sobre, laisse les ruines bien visibles : le théâtre n’est plus la fabrique du rêve mais une chambre mortuaire. Le cintres habillés de vêtements en sombre arc en ciel pendent, lamentables témoins muets, comme dans un musée glacé et sans vie.

 

Des éclairs chaotiques de King Lear percent la brume et ils font mal. Car si Lear pleure sur sa folie, Sir John se gausse, jusqu’à ce que ça ne rie plus du tout.

 

Malgré le voile d’amertume, c’est du grand théâtre. Les deux acteurs, magnifiques, naviguent entre comédie et drame avec une précision chirurgicale. L’horlogerie des répliques fait mouche. Le reste de la distribution, solide et élégante, maintient le cadre, comme un chœur dispersé et désorienté.

 

En quittant les lieux, pas de jubilation. Pas le clin d’œil complice. On n’a pas bu du champagne mais de la ciguë, jusqu'au bout. Car L’Habilleur est une sorte de petite mort, jouée à nu. Celle aussi de notre société affolée? Une ode au théâtre qui rappelle la folie, la dépendance, l’ingratitude, et la vanité sublime …des planches!

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

L'HABILLEUR

DE RONALD HARWOOD

VERSION FRANÇAISE DE DOMINIQUE HOLLIER

13.01 > 28.02.26

Relâches du 17.02 au 26.02.26

Avec:  Jérémy Bouly, Didier Colfs, Antoine Guillaume, Michel Kacenelenbogen, Tiphanie Lefrancois, Nicole Oliver, François-Michel van der Rest et Aylin Yay Mise en scène de Michel Kacenelenbogen Assistanat à la mise en scène: Barbara Borguet Scénographie: Renata Gorka Costumes: Chandra Vellut

Lumière: Jérôme Dejean avec Candice Hansel

Compositeur musique originale: Pascal Charpentier

Régie: Martin Celis, Raphaël Lemaitre

 

 Photos © Gaël Maleux

Représentations du mardi au samedi à 20h30, sauf les mercredis à 19h00.

Dimanche 25.01 à 17h00.

 

 

 

 

 

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administrateur théâtres

La véritable histoire de Sigmund Freud

Au théâtre Royal de la Comédie Claude Volter : 

…Un héros de laboratoire, entouré de disciples, de femmes remarquables et de conflits magnifiques.

 C'est parti, comme sur des roulettes ! Cinq personnages grandeur nature, pris dans les glaces du temps se voient pris dans un cube miroitant sur le plateau de la Comédie Claude Volter. Encore des miroirs ! Ces révélateurs biologiques et psychiques.  En hauteur, largeur et profondeur, les personnages prennent vie sous la lumière des projecteurs.  Voilà pour le décor prodigieux de Renata Gorka et la substance de la pièce. Ajouter deux comédiens étourdissants : Nicolas Pirson et Hélène Theunissen, qui sautent héroïquement d’un rôle à l’autre, dans une légèreté magistrale. 

 En spectateur assoiffé de découvertes, on a très vite l’impression de participer à un événement unique, vibrant, inoubliable, dont on sent que la gestation a été un travail formidable. Celui de Christine Delmotte-Weber, autrice, metteuse en scène de plus de 50 pièces dans nos différents théâtres bruxellois et réalisatrice belge. Diplômée de l’INSAS, en mise en scène théâtre et réalisation télévision et radio, puis en méthodologie et en psychopédagogie au Conservatoire Royal de Bruxelles, excusez du peu, elle dirige la compagnie Biloxi 48 depuis sa création en 1987. Elle nous a séduit avec des œuvres marquantes telles que Antigone d'Henry Bauchau, Rhinocéros de Ionesco, l’inoubliable Nous sommes les petites filles des sorcières que vous n’avez pas pu brûler ! et l’an dernier : Je voudrais mourir par curiosité, à la Comédie Claude Volter.

La véritable histoire de Sigmund Freud est une fois de plus, un spectacle qui emporte, nous bouscule et nous émerveille, non seulement par l’intelligence de son propos, mais par la magie de son incarnation scénique. Quel exploit : c’est carrément la Pensée qui surgit, qui prend vie, qui explose en émotions dans un rythme presque débridé. Et l’insaisissable subconscient qui virevolte devant nos yeux. La pièce opère comme une fouille archéologique du psychisme humain. C’est captivant.

Inspirée du roman de Susann Heenen-Wolff, la pièce déborde d’audace et de finesse malgré l’absence d’histoire. On assiste à la naissance d’un concept, l’inconscient, dans sa dimension la plus vivante et la plus palpitante. L’énergie du spectacle est communicative, le spectateur est happé par ce laboratoire d’idées où chaque échange, chaque confrontation, fait jaillir des étincelles de réflexion. 

Freud, ici, rayonne d’humanité.  Il apparaît tour à tour pédagogue, père, tyran bienveillant, théoricien prudent, juif viennois inquiet, vieil enfant curieux, humain impuissant devant la maladie qui l’accable. Il apparait moins fondateur que fondu dans l’architecture de ce qu’il invente. On comprend que la psychanalyse n’est pas sortie d’un unique cerveau génial, mais d’un vrai champ de bataille. Entouré de figures hautes en couleur, il apparaît tour à tour mentor, explorateur, questionneur vibrant, sans cesse traversé par le doute et l’audace. Fascinant personnage, riche et attachant. On apprend mille choses… et on achètera le livre à la sortie !  La psychanalyse naît sous nos yeux, d’une constellation d’êtres passionnés, animés par le feu de la découverte.

Peut être une image de une personne ou plus, téléviseur, le Bureau ovale et texte

La mise en scène des conflits se décline en affrontements théoriques, en duels affectifs, en secousses historiques… On ressent la tension, la nécessité du combat pour que l’idée progresse. Le théâtre est un laboratoire où la contradiction est le tremplin de la créativité. À chaque obstacle, une révélation, un éclair, et l’inconscient  surgit, là où personne ne l’attendait.

Mais surtout, quelle jubilation, celle de voir les femmes occuper le devant de la scène, et même incarner d'un bout à l'autre  la voix même du grand Sigmund ! Merci à cette merveilleuse actrice, Hélène Theunissen qui pendant une heure trente anime sans répit, toute une collection de personnages. Et ces femmes :  Lou Andreas-Salomé, Marie Bonaparte, Anna Freud… quel trio de choc ! Des femmes qui n’étaient pas de simples patientes mais de nouvelles théoriciennes. Elles déplacent la théorie vers la sexualité vécue, le corps, l’enfance, le trauma. On sent littéralement la modernité en train de s’inventer.  A mille lieues bien sûr de faire tapisserie, ou d’éplucher des légumes, elles bousculent, interrogent, inventent, déplacent les frontières. Par la force de leur présence et la profondeur de leurs points de vue, elles révèlent la psychanalyse sous un jour neuf, audacieux, absolument passionnant. Le spectacle n’affirme-t-il pas avec panache que le féminin est la condition même de cette aventure intellectuelle ? Elles obligent Freud à se confronter à ce qu’il ne voit pas.  Lou apporte la bisexualité psychique et la poésie du désir, La princesse Marie Bonaparte apporte le corps, l’orgasme, la mesure anatomique, l’expérience vécue, la fille de Freud, Anna apporte l’enfance, le père, le développement, l’homosexualité.

 Autre découverte réjouissante : l’enfance, traitée avec une sensibilité rare dans cette scène où Sándor Ferenczi, éminent psychanalyste hongrois du XXe siècle, introduit la fameuse « confusion des langues ». L’enfant n’est pas un adulte miniature, c’est un sujet qui sent avant de comprendre. C’est Ferenczi qui a élaboré le concept de « traumatisme d’identification », où l’enfant, plongé dans un abîme de confusion et de douleur, s’identifie involontairement à l’agresseur dans une tentative désespérée de comprendre et d’assimiler une expérience traumatisante. L’enfant serait-il le cœur battant de la subjectivité moderne ?

Et que dire de la manière imprévisible mais tellement juste, dont la guerre fait irruption sur scène ! Un court moment sur les “trembleurs de guerre” : la Première Guerre mondiale comme événement psychique fondateur de notre monde actuel. Le surgissement du trauma, tout cela est rendu avec une brûlante intensité.  Et si la psychanalyse était montrée comme une réponse vibrante aux secousses du siècle, un miroir de notre fragilité collective. C’est inattendu, puissant et bouleversant. Et quel sera notre avenir ? 

Ce spectacle hors du commun est incandescent, intelligent, généreux, il devient une expérience, une aventure, une fête de l’esprit et un questionnement.  Une phrase nous hante « L’homme n’est pas maître dans sa propre maison ». Elle résonne comme un manifeste vibrant et profondément humain. La « maison » représente notre psychisme humain. Des forces invisibles, pulsions, désirs refoulés, traumatismes d'enfance dictent souvent nos comportements à notre insu.

C’est donc lesté d’une réelle énergie communicative que l’on quitte La véritable histoire de Sigmund Freud : la tête pleine d’idées, l’envie de creuser le sujet, de débattre, de rêver, de réfléchir. On prend la mesure de ce que la modernité doit à cette invention fulgurante : la subjectivité, l’acceptation de nos contradictions, la beauté de l’inachevé. Et la perception poignante de l’inachevé de notre psychisme en perpétuelle évolution. Au bout du spectacle, c’est La véritable histoire de Sigmund Freud, qui ne nous quitte pas !

 

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

Du 21 janvier au 1er février 2026 , à la Comédie Claude Volter.

LA «VÉRITABLE» HISTOIRE DE SIGMUND FREUD

de SUSANN HEENEN-WOLFF

 

AVEC : HÉLÈNE THEUNISSEN & NICOLAS PIRSON

ADAPTATION THÉÂTRALE ET MISE EN SCÈNE : CHRISTINE DELMOTTE-WEBER

ASSISTANAT GENÉRAL : ANTOINE MOTTE DIT FALISSE

SCÉNOGRAPHIE ET COSTUMES : RENATA GORKA,  ASSISTANT COSTUMES :  CHRISTOPHE MARTELLEUR

CRÉATION LUMIÈRE : JÉRÔME DEJEAN, ASSISTANAT LUMIÈRE : CANDICE HANSEL

MONTAGE PHOTO : JEREMY BRUYNINCKX

CONSTRUCTION DÉCOR :  ATELIER PIRATE

RÉGIE : BRUNO SMIT

ADMINISTRATION : HERVÉ PLASMAN

PHOTOS : LARA HERBINIA

Une production de la Compagnie Biloxi 48, de la Comédie Royale Claude Volter et du Théâtre de la Valette.

 

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L'effet Miroir, au théâtre le Public

Spectacles

Un miroir où chacun peut me voir… comme le chantait France Gall

Compte à découvert. On a parfois tendance à croire que les contes pour enfants font du bien. Qu’ils rassurent, qu’ils réparent, qu’ils adoucissent. Au Théâtre Le Public, l’adaptation bruxelloise du texte de Léonore Confino rappelle l’inverse : les fables ont des dents. Elles mordent, elles ouvrent les plaies, elles réveillent les secrets.

Cette pièce fait tout de suite penser à « La psychanalyse des contes de fées », une théorie élaborée par Bruno Bettelheim, avec sa méthode d'interprétation qui voit dans les contes des représentations symboliques des conflits psychiques internes dans le développement humain.

Alors pourquoi l’écrivain à succès Théo ( interprété de façon très touchante par Zeno Fab Fabio ), en panne sèche d’inspiration littéraire, n’aurait-il pas le droit de se livrer à l’écriture d’un « petit conte » sans but commercial, qui l’éclairerait sur lui-même et sur ses proches ?  Envers et contre tous, Il le fait, mu par la magie de son reflet entrevu dans un miroir éloquent, datant du 17e siècle. Il l’a acquis en cachette de sa femme, Irène, certes une wonderwoman, mais qui peine tant à gérer les tristes finances familiales. Une magnifique Stéphanie Van Vyve.  Le déni : avec un entêtement féroce, il interdit catégoriquement à ses proches qui ont eu accès à son écrit, de se projeter dans ce miroir verbal ! Il n’y a pas le moindre symbolisme, clame-t-il, dans ces personnages aquatiques inventés, habitant la mer profonde, cette version aquatique de la forêt intérieure. Mais ce monde sous-marin incarne bien, même à son insu, les trois personnes qui lui sont les plus chères : sa femme, son frère et sa belle-sœur. Et lui-même, bien évidemment.  Bien qu’il s’en défende avec la dernière énergie, des vérités flagrantes émergent de cette histoire de bigorneau perdu, d’oursin bourru, de sirène impériale et de crevette aventurière.  

La force de Léonore Confino est de comprendre que la famille est le premier théâtre des projections. On se voit tous quelque part dans cette galerie : en bigorneau paumé, en sirène hystérique, en oursin anxieux. Ce n’est pas grâce au réalisme, mais grâce au symbole : l’irréel permet le vrai.  Le tout dans une langue faite de jeux de mots tourbillonnants et dans une série de tribulations totalement loufoques.

Le petit bigorneau, orphelin et nu, cherche une coquille comme on cherche un sens. Théo, lui, cherche une œuvre qui le libère de lui-même. Son livre fait mouche : il brise les coquilles sociales, les costumes, les postures, les faux-semblants familiaux. Le conte devient performatif : il modifie la vie de tout le cercle familial.  L’imaginaire marin agit comme révélateur de photo : les identités apparaissent, les blessures se fixent, et la famille se dissout en aveux. Les proches, croient reconnaître des messages dissimulés : chacun lit une attaque, une confession, un bilan conjugal. Rien n’est dit, tout est supposé. Le miroir n’a pas besoin d’être exact pour être efficace : il suffit qu’il réfléchisse. Le conte est un miroir.

Mais bien plus, il y a la notion jungienne par excellence où l’autre est comme le comme réceptacle de nos zones d’ombre. Ce que je projette, je ne peux le reconnaître qu’en autrui. Le conte marin n’est pas une fantaisie zoologique, mais un dispositif projectif où l’on retrouve son propre visage dans un crustacé ou un coquillage. On se souvient de l'histoire du homard de Françoise Dolto! Et vive le carnaval de projections ! Alors les quiproquos féroces s’enchaînent, la violence est palpable, le comique surréaliste. Tout cela est sublimement joué, à fleur de peau, dans une brutalité viscérale. Les répliques cinglantes fusent, la mécanique est redoutable, l’animosité claque. Le repas de famille devient une arène de dévoilement explosif. L’un après l’autre, chaque membre de la famille va déverser ses non-dits, mettre à nu ses angoisses, et dire tout ce qu’il a sur le cœur. Ana Rodriguez et Alexandre Trocki jouent avec feu cet autre couple à la dérive.

 

En dehors des morsures de la vie conjugale de chacun et la perte des illusions, l’accent est mis sur de terribles blessures : le désir et le manque d’enfant de ce couple William et Jeanne, cette tragédie pour tant de jeunes couples, et la révélation par le vieux père au téléphone que Théo n’est pas un fils biologique. Des révélations choquantes qui contrastent avec le style un peu famille Adams. Ce spectacle immensément carnavalesque et formidablement joué est certes très intéressant pour ce qui est de l’effet miroir, mais très dur à regarder pour de vrais couples stériles ou ceux en recherche d’identité.  Or, ceci n’est dit nulle part ! Que laisse-t-on au public lorsque la fiction touche à un manque qui, dans la vraie vie, n’a pas de solution, pas de réparation, pas de morale consolante ? Alors, dans la salle, les rires se coincent parfois au bord des lèvres malgré l’amoncellement de scènes drolatiques. Heureusement, la tendresse prend le dessus après toutes ces péripéties.

 

 

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Au Public

Création – Salle des Voûtes

L’EFFET MIROIR DE LÉONORE CONFINO

15.01 > 28.02.26

Avec : Ana Rodriguez, Stéphanie Van Vyve, Alexandre Trocki et

Fabio Zenoni

Mise en scène : Isabelle Paternotte

Assistanat à la mise en scène : Hélène Catsaras

Scénographie : Dimitri Shumelinsky

Costumes : Béa Pendesini

Lumière : Laurent Kays

Création son : Antoine Plaisant

Régie : Geoffrey Leeman, Junior Neptune, Vladimir Matagne

Représentations du mardi au samedi à 20h30, sauf les mercredis à 19h00.

Photo © Gaël Maleux

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administrateur théâtres

...Valmont, for ever Yours!

Spectacles

Les liaisons dangereuses: Encore des Monstres… !

La cruauté, un sport mondain bien avant les réseaux sociaux ! Mais… voici : Une langue exquise !

                   « J’ai souhaité préserver, dans cette adaptation inédite, toute la finesse et la préciosité de la langue. Sa force brute et ciselée. Et surtout la noirceur des personnages et du propos. Ce sont des monstres qui parlent, qui agissent (je parle de Merteuil et Valmont bien sûr). C’est une histoire de panthères qui courent après des biches. Il est question de prédateurs et de proies, qui tourbillonnent dans une savane luxuriante », précise Arnaud Denis, dans sa note d’intention lors de la création de son spectacle Les Liaisons dangereuses…

Une œuvre du 18e siècle, unique au sens fort : c’est la seule œuvre de Choderlos de Laclos, un roman épistolaire qui scintille de perversité et d’élégance de style.

Deux tigres de salon s’affrontent. Ils ont décidé d’un troc charnel machiavélique. C’est ce qui met le roman épistolaire en marche et mène implacablement vers le désastre. La mécanique de précision est huilée à la vanité et à l’arrogance dans ces 175 lettres qui servent de champ de bataille à deux êtres qui ne savent aimer qu’en détruisant.

La Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont sont des Libertins, la nouvelle mode, après celle du gentilhomme au 17 e siècle. Tous deux sont solennellement obsédés par l’art de disposer des autres. Le monde est pour eux un échiquier, où l’on enrôle pucelles, bigotes et sots maris dans un cirque de manipulations démoniaques. Tous deux désirent guérir d’un mal incurable : l’amour.

La Marquise, en avance sur son temps, refuse catégoriquement de se soumettre, pire, elle entend « venger son sexe », elle réclame pour la femme une autonomie qui dépasse de loin celle des Précieuses ridicules. Contrôlant tout autour d’elle, elle revendique le droit à la vengeance avec les mêmes armes que celles des hommes, en mieux, en plus chirurgical, en plus efficace. C’est glaçant, mais c’est splendide.

Valmont, est le libertin à la recherche d’un absolu. Il affiche le charme irrésistible du prédateur mondain mais sa quête d’absolu est comme le Graal, elle lui est sans cesse dérobée, par son incapacité viscérale d’aimer.

Dans ces jeux cruels, où l’on confond amour et domination, la jeune Cécile de Volanges, est la victime innocente, jeune fille sacrifiée à la rancœur d’autrui, sans le moindre remords.

Mais parlons aussi de l’accueil chaleureux et admiratif que la salle comble du Wolubilis a réservé aux artistes. On a vu, au terme du drame, le public encore sous le choc applaudir longuement cette splendide représentation dans un élan de forte gratitude et de franche passion.

Il faut savoir que tout au long du drame, dans la salle, on percevait cette tension silencieuse qui naît lorsque le verbe fait mouche, devient arme et que les répliques tombent comme des rafales de couperets. A chacun de savourer à son aise le pur élixir de cruauté irrigué par le texte. La victime est si belle et le crime est si … beau ! Avec cette langue sublime, brillant de mille feux, dont on dit qu’elle est la meilleure et la pire des choses.

Delphine Depardieu en Marquise de Montreuil a profondément impressionné par la façon dont elle laissait tout de même affleurer la fêlure sous la glace brûlante. Et Valentin de Carbonnières, en Valmont, par sa manière d’habiter l’arrogance de façon foudroyante et avec une précision presque voluptueuse. Sa condamnation absolue de l’amour sonne comme une déclaration de guerre sans merci.

La mise en scène admirablement musicale et fluide d’Arnaud Denis relie, respire, nette, lisible, sans jamais être pesante. Elle est pensée au millimètre près avec la valse du sobre du riche mobilier et des décors sur cette immense scène du Wolubilis éclairée à la bougie, tandis que circulent dans l’air, des tonnes d’électricité. Le jeu théâtral des 7 comédiens porte majestueusement cette magnifique langue de Laclos qui voyage entre les scènes jouées sur tous les tons de la séduction, du viol, de la manipulation, de la blessure profonde, et la lecture en voix off, tranquille et puissante des Lettres révélatrices. Celles-ci apparaissent alors comme autant de plages de repos, à savourer les yeux fermés.

Magie du théâtre : les époques se confondraient-elles ? Dans le dernier tableau, on finit même par prendre la lointaine ligne de mille cierges allumés pour un vaste horizon de gratte-ciel d’une ville moderne dans la nuit.

Il est donc rare de voir spectacle qui traite de la séduction avec autant de réussite scénique et de lucidité… et où l’on voit que l’humiliation est le BA de la domination, quand elle est plus prisée que l’amour. Choderlos de Laclos l’avait bien compris.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

ADAPTATION ET MISE EN SCENE Arnaud Denis

AVEC Delphine Depardieu, Valentin de Carbonnières, Salomé Villiers, Michèle André, Jérémie Lutz, Marjorie Dubus, Jean-Benoît Souilh

COLLABORATION ARTISTIQUE Georges Vauraz

DÉCORS Jean-Michel Adam

COSTUMES David Belugou

LUMIERES Denis Koransky

MUSIQUE Bernard Vallery

 

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administrateur théâtres

Spectacles

Je suis retournée voir « Le Dragon » !

Au Théâtre Jean Vilar, Pl. Rabelais 51, Ottignies-Louvain-la-Neuve

Utile. Aujourd’hui, plus que jamais: allez voir LE DRAGON

On rit, on frémit, on reconnaît sans peine les visages contemporains derrière les masques fabuleux, et l’on savoure, avec un léger vertige, les bonheurs paradoxaux de cette immense fable mordante. C’est du conte, mais du conte qui mord.

Une adaptation de Benno Besson. Écrite par Evgueni Schwartz en 1943–44, en pleine terreur stalinienne, la pièce déploie une allégorie d’une limpidité cruelle : un dragon exerce depuis des siècles son despotisme sur une ville. On lui sacrifie annuellement une pucelle, on l’implore, on le sert, on l’excuse. Bref, on s’accommode, voire, on le remercie de ses « bienfaits»!

Jusqu’au jour où un chevalier léger comme une plume et amoureux de toutes les femmes, surgit, décidé à occire le monstre. Marvin Schlick en Lancelot. À ceci près que le héros se meurt. Ou tout comme… La victoire du « vainqueur » se voit usurpée. Le réel, sitôt entrevu, se voit aussitôt « réinterprété » par des autorités qui connaissent fort bien l’art de confisquer la parole …et même la victoire.

Cette féerie satirique, jouée au théâtre du Parc en mai dernier, est sur les planches du Vilar en ce début d’année 2026, une incarnation scénique d’une richesse jubilatoire. Il faut dire que l’air du temps y contribue… On y goûte la justesse incisive du duo Axel De Booseré & Maggy Jacot, à la mise en scène : tout à la fois sulfureuse et poétique, implacable, dépouillée, mythique et indispensable.

La scénographie est d’une simplicité rare. Murailles mouvantes, volumes écrasants, bruitages inquiétants décrivant un univers où l’espace lui-même semble opprimer. On pense à Kafka, à Poe, parfois à Bosch, lorsqu’apparaissent des visions grotesques, hybrides, résolument expressionnistes.

Ce ballet des sons, lumières et voix a tout pour fasciner. Travail d’orfèvre mené par Gérard Maraite, Guillaume Istace et Allan Beurms : nappes sonores terrifiantes, éclairages chirurgicaux, projections infiltrées, contrepoints vocaux… Tout concourt à ce climat d’enchantement sinistre où perle la sueur froide. Merci les baladins, c’est du pur cirque, ce théâtre politique!

Les interprètes – chacun tellement allégorique – se démènent avec une énergie farouche, entraînant le public dans cette incroyable histoire de peur domestiquée et de liberté redoutée. Car tout est là : après huit siècles de tyrannie, la ville préfère son dragon familier à l’incertitude du jour d’après. On sacrifie une vierge ? Certes, mais « il veille sur nous », plaident-ils. C’est le chef-d’œuvre du despotisme : transformer l’oppression en confort. Dans une interprétation magistrale de Fabian Finkels.

Révoltantes et d’une tristesse glaçante, ces multiples scènes de retournement, où les habitants acclament aujourd’hui ce qu’ils dénonçaient hier.

Les parallèles contemporains surgissent, fantômatiques et grinçants. E.Schwartz n’avait pas prévu nos réseaux, nos propagandes insidieuses, notre désinformation systémique, notre réécriture de l’histoire, et l’appétit gargantuesque des milliardaires et des nouveaux impérialistes. Mais toute La mécanique est là, identique.

Les silhouettes féminines, empaquetées en matriochkas-forteresses roulantes et monumentales, figurent à la fois l’obéissance et la transmission de la servitude. Interprétées avec une vérité troublante par Mireille Bailly et Elsa Tarlton, elles rappellent que le totalitarisme n’est pas seulement un régime : c’est une perversion, un héritage empoisonné, une peur qui se transmet dans toutes les fibres de la société.

Les figures masculines, elles, s’encanaillent dans la caricature grinçante. Le bourgmestre, l’incomparable Othmane Moumen, se tortille s’agite, éructe, et surtout récupère avec un opportunisme olympique le résultat du combat héroïque. Toutes ses postures et ses contorsions grotesques illustrent physiquement sa propre monstruosité et sa répugnante versatilité. Elles symbolisent à la perfection la torsion de la vérité et du réel. Thierry Janssen, caméléon glaçant, endosse le rôle de « fils dévoué », de maître de propagande et de Big Brother projeté sur écran, en virtuose de la manipulation. Encore un monstre. La ville entière est une ménagerie de monstres de lâcheté et d’asservissement, volontaire ou non. Sauf le Chat! Quel bonheur ce Chat, son esprit bondissant, ses yeux qui percent l’obscurité, ces sauts souples et alertes, son amour de la vie … Joué par Julien Besure. Saluons au passage, les multiples rôles de Karen De Paduwa.

E. Schwartz écrit contre tous les dragons:

…qu’ils se nomment Stalinisme, Nazisme ou autres perfides -ismes, ces immondes variantes du rêve totalitaire. Si le merveilleux Lancelot a tué ce terrifiant dragon à trois têtes, combien d’autres hantent toujours cette ville fabuleuse et nos paysages?

Heureusement, le théâtre, parfois, nous fait gagner du courage et rallume les lumières. Ainsi, le « non » final d’Elsa est une vraie bénédiction. Un sursaut d’humanité. Sachez que tout cela s’écrit chaque jour dans Le grand livre du Monde… que Lancelot a découvert dans une lointaine Caverne.

Une lointaine Caverne… Un mythe très ancien... « À cinq années de marche d’ici, dans les montagnes noires, il y a une grande caverne. Et dans cette caverne, il y a un grand livre. Personne n’y touche, mais chaque jour il s’y remplit des pages et des pages. Qui est-ce qui écrit? Le monde entier. Les montagnes et les herbes, les pierres, les arbres, les lacs et les rivières sont témoins de tout ce que font les hommes et tous les crimes, toutes les misères passent de branche en branche, de feuille en feuille, de goutte en goutte, de nuage en nuage, jusqu’à la grotte des montagnes noires, et le livre se remplit. Si ce livre n’existait pas, les arbres se dessècheraient d’horreur et les eaux deviendraient amères.»

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Adaptation : Benno Besson revue par Mireille Bailly – Création et réalisation : Axel De Booseré et Maggy Jacot – Avec Mireille Bailly, Julien Besure, Karen De Paduwa, Fabian Finkels, Thierry Janssen, Othmane Moumen, Marvin Schlick et Elsa Tarlton – Création lumières : Gérard Maraite – Création musicale : Guillaume Istace – Maquillage : Pauline Lescure et Wendy Willems – Coiffure : Michel Dhont – Assistanat à la mise en scène : Julia Kaye – Création vidéo : Alan Beurms – Chorégraphie : Darren Ross – Régie lumière : Viktor Budo – Régie son : Tom Falaschi – Régie plateau : Johane Escude et José Bonga – Habilleuse : Tatania Strobbe

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administrateur théâtres

Prolongations... Coucou C'est la guerre!

Spectacles

Coucou, c’est la guerre ! Un titre qui fait frissonner…

Début du XX, quand la Belgique se raconte en chansons, en farce… et en vérité. Ce sera la Der de der ? L’Histoire belge vibrante, humaine, intensément vivante, vous saute aux yeux et aux oreilles dans ce Belgo-Belgian Musical, fort dépouillé, certes, mais percutant et aussi déjanté que sérieusement émouvant.

C’était au temps de …  Notre reine Elisabeth I, infirmière dans les tranchées et dans les hôpitaux.  Sur scène, une page de plus en plus méconnue de notre mémoire collective se déploie sous nos yeux. La Belgique y est au premier plan, avec ses travers, ses contradictions, ses silences, ses héroïsmes oubliés. Au cœur du récit, Édith Cavell, infirmière d’origine anglaise, courageuse héroïne de la Première Guerre mondiale, figure lumineuse, dont le nom résonne encore aujourd’hui à travers une clinique prestigieuse de notre ville. Un lieu de naissance pour combien d’entre nous ?  En révélant le dessous des cartes, l’Histoire se fait chair, rire, colère et poésie. Avec la contribution passionnée de quatre artistes et un musicien. Tous projetant une énergie folle qui passe même par Johnny Hallyday, Hamilton, Téléphone ou Queen. Même Le Titanic est de la partie. Aux commandes : Thibault Nève.

Coucou, c’est la guerre prend la forme d’un road movie scénique, muet bien sûr mais où le piano a cédé la place à de formidables percussions. Tout passe par le corps, le chant, le regard, le rythme. Les interprètes sautent d’un rôle à l’autre avec une virtuosité réjouissante, convoquant au passage des personnages relégués aux marges de la grande Histoire, mais qui existent encore toujours.  Le moteur du spectacle ? L’engagement total des comédiens, porté par ces percussions extraordinaires qui enguirlandent la scène et propulsent le récit dans une course effrénée.  Et de naîfs accessoires qui sculptent la poésie du spectacle. Sans compter un clin d’œil à l’épopée des ballons dirigeables, entre innovation et catastrophe… Toute une époque. Aussi la nôtre ?

On rit. Beaucoup.

On est saisi. Souvent.

Et parfois, sans prévenir, l’émotion nous attrape à la gorge.

Dans l’esprit frondeur de Tijl Uilenspiegel, version wallonne, le spectacle ose la satire intelligente, celle qui fait éclore la réflexion au cœur même de la farce. Comme au temps du Canard enchaîné, les coups de griffe sont impertinents, précis, jamais gratuits. On rit tout en ressentant, au fond de l’âme, la justesse et la pertinence du propos.

Le quatuor vocal et théâtral se démène avec une assurance remarquable. Les voix sont solides, expressives, habitées. Le jeu est précis, généreux, toujours au service de cette histoire héroïque racontée sans fard et épicé d’une certaine dose de sagesse. La victoire, en chantant ?

Le regard, lui aussi, est pleinement sollicité. Les images projetées, en diapo ou en vidéo, sont choisies avec un soin évident. Un véritable festival de couleurs remplace le sépia attendu. Des réminiscences de grands maîtres de la peinture surgissent çà et là… de façon inopinée.  Le spectateur partage alors son attention entre la qualité vocale des interprètes et la rêverie provoquée par ce livre d’images mouvant, aussi beau que stimulant.

Pensé pour les fêtes de fin d’année, Coucou, c’est la guerre réussit un pari audacieux : être festif sans être superficiel, drôle sans être léger, engagé sans jamais être pesant. Un spectacle qui repense le monde en chantant, qui fait dialoguer mémoire collective et plaisir du jeu, et qui rappelle que l’Histoire, lorsqu’elle est racontée avec intelligence et cœur, peut encore nous surprendre.

 À voir, entendre, et ressentir, au Martin’s Hotel à Genval. Parce que rire ensemble de notre passé, c’est aussi une manière très actuelle d’appréhender notre présent.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Comédiens : Julie Lenain, Thibault Packeu, Stéphane Pirard, Aurianne Servais et Louis Preudhomme
Écriture : Céline Scoyer, Thibault Packeu, Stephane Pirard et Louis Preudhomme
Mise en scène : Thibaut Nève et Isabelle Defossé
Dramaturgie : Thibault Nève et Thibault Packeu
Conseillère historique : Nathalie Stalmans
Scénographie et costumes : Sophie Hazebrouck
Création sonore : Guillaume Lion
Création lumière : Martin Delval
Une production de :  » Il est temps d’en rire!  »

 

Face au succès, des dates supplémentaires ont été ajoutées du 21 au 27 février 2026,  juste à temps pour les vacances scolaires de Carnaval.

 

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administrateur théâtres

 Míkis Theodorákis,

Une volée de sonorités en « i », et c’est ….toute la Grèce.

« Refuse ce monde égoïste

Résiste

Suis ton cœur qui insiste

Ce monde n’est pas le tien, viens

Bats-toi, signe et persiste

Résiste » Et c’était …tout France Gall.

Voici, pour trois formidables soirées de mi-décembre, à l’Espace Novum à Etterbeek (l’ancien Théâtre Saint-Michel), Míkis Theodorákis, ou Quand le chant EST résistance ! 

Il y a des concerts qui ne se contentent pas d’être beaux, ils sont nécessaires. L’hommage rendu à Míkis Theodorákis pour le centenaire de sa naissance, a cette dimension rare. Plus qu’une célébration, cette soirée s’est imposée comme un geste artistique et politique, où la musique devient langage commun, mémoire vivante et bain d’énergie. Et le public de s’impliquer à son tour dans une onde vivante de solidarité. Un fervent souhait de La Badinerie. Peut-on d’ailleurs badiner avec l’Amour ? 

Au cœur du programme, le Canto General, fresque bouleversante de Pablo Neruda. Elle déploie une vision du monde où la Nature, l’histoire et les peuples s’enlacent. Dans cette œuvre, Theodorákis donne sa voix aux opprimés, aux exilés, aux résistants, avec une écriture musicale à la fois accessible et profondément incarnée. La force réside dans sa capacité à conjuguer simplicité mélodique et densité émotionnelle, loin de toute emphase, et c’est très convaincant. Au plus près de l’humain, du besoin de justice et de solidarité. 

Il faut dire que le concert a débuté par une charge émotionnelle fulgurante, la lecture d’un texte reconnaissable entre tous. Ce genre de texte que d’aucuns en Occident portent en eux depuis l’enfance.  Celui d’un certain journal, subitement arrêté au mardi 1er août 1944. « C’est un vrai miracle, que je n’ai pas abandonné tous mes idéaux ». Après la voix de la jeune Anne Frank, le chant s’élève. Dès lors, avant même que le concert ne débute, on a les yeux remplis de larmes pour accueillir les premiers chants de résistance inscrits au programme.

On découvre ainsi des extraits de la Cantate de Mauthausen, d’Axion Esti et de Lipotaktes. Ces œuvres posent d’emblée les thèmes chers au chef d’orchestre Laëndli Lipnik qui dirige avec feu la Badinerie, cet ensemble réputé de chœurs et orchestre originaires de Louvain-La-Neuve. Ces orientations sont le respect de la Nature, la dignité humaine, la souffrance de l’exil, le refus de l’injustice et de l’oppression. Dès les premières minutes, la puissance de la musique fait battre les cœurs, entraînant le public dans un temps respectueux d’écoute et d’émotion. Un temps de profonde prise de conscience devant cette musique engagée.

Après le magnifique Requiem pour Pablo Neruda, l’ensemble apparaît tel un arbre de vie qui électrifie notre crépuscule.  Le chœur a des accents Verdiens. C’est le rythme des chants d’espoir, celui d’une humanité qui se relève et marche. 

Un conteur (le comédien belge Romain Cinter) lit les traductions des chants avant chaque éclosion musicale. On est immédiatement entraîné par la force de cette musique, de ces choristes et ces deux admirables solistes. Un homme (le baryton Kris Belligh) et une femme, elle, Betty Harlafti venue spécialement de Grèce pour ce spectacle de trois jours, alors qu’au même moment s’organisent de nouvelles élections au Chili… Oui, la musique refuse les silences du pouvoir. Et elle le dit.

Mais, à mesure que le spectacle progresse, malgré la puissance océanique instrumentale et vocale, on se met à ressentir une légère frustration. Les textes chantés que l’on le sent d’une grande richesse et d’une densité poétique et politique intense ne sont pas traduits. Comment capter tout ce flux émotionnel ? On se met à rêver de l’accompagnement d’une bande déroulante proposant une traduction simultanée des paroles chantées… C’est un grand manque, la grande faiblesse de cette salle ? Le livret-programme, pourtant fort détaillé, ne peut raisonnablement être consulté dans l’obscurité d’une salle. Faire un discret usage d’une lampe de poche ou de l’éclairage d’un téléphone c’est rompre la concentration et le recueillement des artistes. Quant aux interventions minutées du narrateur, elles offrent certes, un cadre, mais demeurent difficiles à retenir tant la matière textuelle est dense mais hélas, volatile. 

Bien sûr, on pourrait se contenter de la musicalité des langues grecques et espagnoles mais l’appropriation pleine et immédiate du propos, souffre.  Mais vivent les textes projetés ! 

Cela n’empêche évidemment pas les interprètes, de porter eux, tout ce répertoire avec un engagement palpable. Les solistes incarnent leurs lignes avec flamme et conviction, le chœur impressionne par sa cohésion et sa ferveur, tandis que l’ensemble instrumental, mêlant instruments classiques et populaires, restitue avec justesse cette musique charnelle, enracinée et universelle. Du solide: une scène comble, une salle comble et un public comblé. Michel Hatzigeorgiou au bouzouki.

Face à un monde dominé par la logique du profit et l’érosion des solidarités, ce concert agit comme une goutte d’humanité bienfaisante dans l’océan de nos égoïsmes. Avec America insurecta la soirée a rappelé que la musique peut encore rassembler, éveiller les consciences et nous remuer profondément. Tour de magie du chef d’orchestre, le public finit même par s’inclure avec enthousiasme dans la plaidoirie pour plus d’humanité dans le monde. 

  Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

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