Daniel Plasschaert, La Gloire amoureuse, éd. Chloé des Lys; Le Monde opaque, éd. Chloé des Lys, 2009,
poèmes
, .
D’emblée, dans la Gloire amoureuse, le lecteur est prévenu: le bonheur, la gloire sont hors de notre portée, ou, du moins, d’un accès difficile:
Le visage de Dieu m’est caché
La beauté m’est voilée
Alors, pourquoi voudriez-vous que je sois
heureux aujourd’hui
Il y a, en ce recueil, des passages très familiers, comme on en trouve chez Toulet, mais en même temps très réalistes, et qui nous portent à voir les choses en noir. Mais aussi, des formules scintillantes, éblouissantes, qui tranchent sur l’universelle grisaille. J’ai été ainsi séduit par ce dialogue avec le facteur:
Bonsoir facteur, vous avez bien meilleure mine que la nuit précédente./Et le courrier bien rangé dans votre sacoche,/votre serment de n’en plus lire une ligne./Posez vos livres et buvons à notre gloire./Un éclat de givre scintille entre vos doigts./Le cuir de vos gants noirs est usé./Sous la surface, l’air est saturé de mauvais rêves./ Dans ce quartier coronaire où nous demeurons pour l’éternité, le va et vient des passants condamne nos pensées au recul volontaire des saisons./ Facteur, vous et moi sommes ailleurs./Nous sommeillons.,/dans ces singuliers lendemains/d’où ne naît aucune aube.
et, plus loin, p.27: Nous sommes le hasard, /la moisson d’un jeu divisé, un frôlement jeté pêle-mêle/dans la bouche ivre d’un joueur épuisé.
Ici sont posées les questions essentielles, et la réponse est souvent triste et désabusée: p.30, l’art du géographe tient dans une poignée de terre. Les images de la peur sont dominantes, et la protection qu’une femme peut apporter contre cet environnement sauvage et meurtrier. Ainsi, p.41:
il ne faut pas que je sorte/il faut que toute cette peur s’en aille pour de bon, ou encore, p.42: Je retourne avec fracas vers le socle où repose la soif d’aller.
Mais il y a chez les femmes de Daniel Plasschaert un peu de cette étrangeté à la fois familière et inquiétante qui meut celles de Paul Delvaux.
On retrouvera, dans Le Monde opaque, une sorte de peur devant l’amour, peur de sa disparition, de sa précarité. …il partira. Elle partira./Emportant le grand signe/Du vivant dans leur mouvement/Roues d’où le pouvoir de l’invisible/Racontera la chute/De ceux qui sont vaincus/Par tous leurs jours de noces/Et les passants à la porte/Feront des signes/Et les parterres délaissés de leurs fleurs/Et les statues pâles/Comme des taches de clarté futile/ Elèveront leurs corps jusqu’à leurs bouches/ (…)
La femme se confond avec le monde, le monde tout entier devient elle. Il y a une force singulière en ces regrets pleins de vigueur:
Dans le désordre des armoires/Une lampe s’allume au détour des ruelles/Un journal froissé et ta photo/Que je glisse dans ma poche/Presque machinalement/Comme un voleur fatigué/Comme si j’allais un jour /Sortir de l’ombre portée de l’astre nocturne/L’idole lumineuse et magique/Qui rouvrirait le monde effacé/De ce que nous avons écrit/Et renié par mégarde…(p.51)
Une œuvre à la fois délicate et forte dans sa densité, et qui évoque à merveille, en prise avec les photos en grisaille prises par l’auteur, cette sorte d’étrange absence/présence amère et douce qui nous gouverne
Cette histoire pétillante écrite par l’écrivain anglais Roald Dahl a été inspirée par un authentique mystique pakistanais Kuda Bux, qui prétendait être capable de voir sans ses yeux !
Ce récit célèbre est en fait une histoire - au sein d'une histoire - au sein d'une histoire - dans une histoire. De savants emboîtements comme pour un roman rendent la série de climats d’autant plus pittoresque et drôle. Nous commençons avec Henry Sugar, un play-boy riche et oisif qui aime jouer et qui n'est pas au-dessus de la triche pour gagner ! Un week-end d'été, Henry a été invité dans le manoir d'un ami. Il ne peut pas participer à la partie de cartes car ils sont 5. Il erre dans la riche bibliothèque et découvre un carnet mystérieux dans lequel est consigné "Un rapport sur une entrevue avec Imhrat Khan, l'homme qui pourrait voir sans ses yeux" par le Dr John Cartwright. Lecture dudit rapport. Admirablement mis en scène, lunettes de Gandhi à l’appui, par le comédien Olivier Prémel dont on apprécie la très belle diction et la très généreuse présence scénique avec son comparse Wakas Ashik, musicien et compositeur. Quel duo enflammé! L’adaptation et la mise en scène très British sont signées Elise Steenackers. Mais malheur à ceux qui ne lisent pas jusqu'au bout!
Nous sommes à l’hôpital de Bombay, Les médecins sont stupéfaits de voir le yogi Indien conduire sur sa bicyclette à travers un trafic intense, les yeux bandés. Khan va lui révéler son secret… Quelle aubaine pour les médecins qui rêve de rendre la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds et la langue aux muets! Quelle aubaine pour un joueur de cartes ébloui par l’appât du gain!
Ce qui est certain, c’est que tout en nous menant de personnages en personnages, l’auteur fera tout pour protéger la véritable identité de Sir Henry, bienfaiteur ou malfaiteur converti ? L’adresse du narrateur so British et celle des comédiensqui l'interprètent vous surprendra!
Et la fin de l’histoire, dans l’histoire de l’histoire on ne vous la livrera sûrement pas non plus… Venez la savourer vous-même. C’est joué avec conviction, brio et musiques locales, sans compter quelques menues participations jouissives du public incapable de se taire. Il s’agit de magie quand même ! Magie tout court, magie du verbe, magie du plateau qui accueille depuis 32 ans, jour pour jour ce 5 mai 2017 les milliers de spectacles présentés parHuguette Van Dyck dans son terrible caveau à malices! Les quelques très jeunes spectateurs de 10 ans dont c’est peut-être la première sortie dans une cave célèbre sont éblouis ce soir !
Les adultes adorent depuis toujours! A chaque fois, la salle mythique d'Huguette ne désemplit pas de chants et musiques, de verve joyeuse de rires et d'émotions vives. Les jeunes artistes qui y ont fait leurs débuts lui sont tous infiniment reconnaissants! Et tout le monde regrette qu’une si belle aventure avec Huguette comme capitaine seule après Dieu finisse en cet an de grâce 2017, puisque voici la fin de la dernière saison de la Samaritaine! Nous saisissons donc l’occasion pour que notre réseau Arts et Lettreslui présente ses sincères félicitations pour une si belle carrière de chercheuse de richesses artistiqueset nos remerciement les plus vifs pour la qualité de son accueil!
Du mardi 2 au samedi 13 mai 2017 à 20h30 relâche dimanche et lundi
LA MERVEILLEUSE HISTOIRE
DE HENRY SUGAR
"Ceux qui ne croient pas à la magie, ne la connaîtront jamais", a dit Roald Dahl.
Dans sa nouvelle La Merveilleuse Histoire de Henry Sugar, Dahl nous dévoile l’étonnante aventure de Henry, un londonien riche et oisif, prêt à n’importe quel pari stupide pour s’enrichir davantage. Un jour, il découvre par hasard le récit d’Imrat Khan - un yogi indien qui a développé le pouvoir tout à fait exceptionnel de voir sans ses yeux. Lorsque Henry apprend que ce pouvoir permet aussi de voir au travers de cartes à jouer, il est décidé de s’y essayer lui aussi. Mais le parcours pour y arriver s’avère plus difficile que prévu, et le voilà bientôt embarqué dans une affaire des plus inattendues...
Olivier Prémel (comédien) et Wakas Ashiq (musicien et compositeur) partagent la scène pour la première fois dans cette fable drôle et mystérieuse, pimentée de compostions originales et inédites. Une ode joyeuse à l’optimisme, au hasard et à tout ce que la vie ne peut expliquer.
Théâtre & Musique d’après La Merveilleuse Histoire de Henry Sugar
de Roald Dahl | Comédien Olivier Prémel | Musicien et Compositeur Wakas Ashiq | Adaptation et Mise en scène Élise Steenackers
La ville de Paphos, un petit port tranquille de la côte sud-ouest de Chypre, a été choisie comme capitale européenne de la culture 2017 (avec Aarhus au Danemark). Aussi ai-je décidé tout au long de cette année de vous présenter quelques aspects de la culture chypriote, riche de tant de siècles passés, variée de tant de cultures brassées. Et comme le thème général retenu « Lier les continents, créer des ponts entre les cultures » me semblait fort à propos pour un site comme le nôtre… Dans cette introduction je vais m’attacher à mettre en avant quelques peintres et sculpteurs chypriotes.
Yiota Ioannidou Sol Alter (bronze, 2016)
Ouvrons notre horizon…
Avec cette sélection forcément suggestive, et ce à plusieurs titres. D’abord, seulement huit artistes contemporains ont été retenus par un jury dont je ne faisais évidemment pas partie. Ensuite par le thème imposé pour cette exposition inaugurant l’année culturelle « Au départ les mythologies. » Enfin, une seule œuvre par artiste était choisie. Un choix restreint donc, mais qui a le mérite d’être celui des Chypriotes eux-mêmes. Cette exposition montre toute la vigueur de l’art chypriote. Chypre, un pays meurtri certes, toujours envahi, mais qui sans cesse se relève et avance. Chypre creuset de tant de cultures. Chypre d’aujourd’hui et de toujours. Voici donc les artistes et les œuvres honorés pour commencer la saison culturelle...
Christos Foukaras (né en 1944). Après s’être formé à l’architecture à Nicosie, il poursuit ses études à Moscou, se spécialisant dans l’art décoratif (fresques, mosaïque, peinture murale, vitrail…) avant de s’installer quelque temps à Athènes puis de retourner à Chypre comme professeur d’art plastique, pour enfin pouvoir se consacrer à plein temps à son art.
Les aïeux Tradition et modernité. Des demoiselles d’honneur qui ne sont pas sans rappeler les Ménines telles qu’interprétées par Picasso. (huile sur toile, 1996)
Christos Christou (né à Paphos en 1950). Diplômé des Beaux-Arts de Paris, son cœur maintenant balance entre notre capitale et l’amour de son pays. Il mêle avec bonheur influences byzantine, Renaissance et modernisme.
La naissance d’un ange (acrylique et feuille d’or, 2010)
George Kotsonis (né en 1950). Peintre de la grâce et du bonheur, il a étudié à Londres puis en Chine et à Prague avant de retourner vivre et travailler à Paphos.
Léda et le cygne (acrylique, 2014)
Léda, un thème éternel, ici revisité avec élégance et sensualité.
Léda, épouse du roi de Sparte Tyndare, se baignait toute nue dans le fleuve Eurotas, quand un cygne s’approcha. Tonnerre ! C’était Zeus en personne ainsi métamorphosé qui déjà s’échauffait. Zeus, tout feu, tout flamme, qui faisait flèche de tout bois en ce temps-là, ne tarda pas à s’unir à Léda. Un œuf elle trouva, d’où éclot la Belle Hélène. Et d’un même élan conçut les Dioscures (« fils de Zeus »), les jumeaux Castor et Pollux.
Andras Charalambides (né en 1939). Après s’être orienté vers une carrière sportive dans une école de gymnastique d’Athènes, il bifurque et entre à l’Académie des Beaux-Arts de la ville. Il s’installe à Paphos où il adopte un style abstrait jusqu’à l’invasion turque de 1974. Il complète alors sa formation à Redding en Angleterre avant de retrouver la mythologie grecque et l’art byzantin comme sources d’inspiration et vivre paisiblement le reste de sa vie.
Le secret de l’Oracle (acrylique et feuille d’or, 2005)
Andy Hadjiadamos, dit « Adamos » (1936-1960). Peintre, sculpteur, graveur et auteur né à Paphos. Il étudie en Afrique du Sud avant de retrouver son pays fin 1972 pour le quitter pendant les évènements tragiques de 1974. Il revient en 1980 s’installer dans sa ville natale. Si sa sculpture est imprégnée du travail de Henry Moore, sa peinture de l’art brut d’un Dubuffet, on sent ici l’influence prépondérante d’un Gauguin ouvrant ses bras au monde, ou d’un Munch.
L’homme jaune Pacifique et rédempteur Ecoutez son cri contre la Ligne Verte (peinture sur bois, 1999)
Costas Economou, né en 1925. Il s’est formé à Morfou (aujourd’hui Güzelyurt dans Chypre occupé) puis à Londres avant d’enseigner à Nicosie. C’est un artiste réputé qui privilégie l’aquarelle sans pour cela dédaigner l’huile.
Le royaume des oiseaux A la manière de Chagall, un rêve en couleurs. (huile sur toile, 1999)
Stass Paraskos (1933-2014). Formé à Leeds. Influencé aussi bien par l’art byzantin que par celui d’un Matisse ou d’un Gauguin, qui décidément laissa son empreinte sur les îles.
Printemps païen (huile sur toile, 1968)
A ces sept peintres d’aujourd’hui s’ajoute la présentation d’une sculpture fort symbolique de Kypros Perdios.
Phoenix, oiseau mythique(albâtre gypseux, 1983)
Né d’un volcan, toujours occupé, humilié, écartelé, brûlé, Chypre à chaque fois renait de ses cendres et se régénère. Même si, comme l’écrivait Albert Camus*, devait revenir « l’heure des martyrs, aussi inlassables que l’oppression, et qui finissent par imposer à un monde indifférent la revendication d’un peuple oublié de tous, sauf de lui-même. »
Hors les murs, deux œuvres de Yiota Ioannidou récemment installées ont été immédiatement adoptées par la population locale. La première, Sol Alter, accueillie comme étant « La Dame qui veille sur le port de Paphos. » Au pied de la seconde, j’y ai vu des messages de paix et de fraternité déposés par les passants.
Le petit pêcheur (bronze, 2016)
Yiota Ioannidou (née en 1971) est une jeune artiste formée à Athènes et habitant Paphos. Un talent multiforme à l’étonnante maturité.
Puisse cet article vous donner l’envie de découvrir ce pays, et Chypre retrouver, avec cette génération d’artistes, son Âge d’or. Un des thèmes annexes pour 2017 est « Mythes et religion » (avec « Voyageurs du monde » et « Scènes du futur »), voilà donc un axe que je me propose d’emprunter tout au long de cette année. Nous aurons donc d’autres rendez-vous sur l’île d’Aphrodite…
A bientôt...
Michel Lansardière (texte et photos)
*Chypre était alors possession britannique. Camus réclama en vain la grâce de Michalis Karaolis dans un article pour L’Express du 6 décembre 1955, « L’enfant grec », qui fut pendu le 10 mai 1956. Il avait 23 ans. Devenue République indépendante en 1960, et malgré son intégration à l’Union européenne depuis le 1er mai 2004, Chypre reste amputé de 37% de son territoire, comme anglaisé d’une partie vive occupée par les Turcs depuis 1974. Sa capitale, Nicosie, est toujours coupée en deux…
Nota : le journal Beach News de Paphos m’a été bien utile pour la rédaction de plusieurs des courtes biographies données ici.
Au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, grande salle Henry Le Bœuf, une oeuvre a publiée par Beethoven seulement deux ans avant sa mort. Dans un chœur à cœurs fabuleux, l'édifice puissant de la Missa Solemnis opus 123 de Beethoven nous a été présenté dans un exécution sans failles par la Brussels Choral Society (BCS), un ensemble international fondé en 1979, qui compte une centaine de membres représentant plus de 20 nationalités différentes…La paix et la lumière par l'exercice de la Musique.
Un festival de sonorités de timbres et de couleurs chaleureuses, des qualités vocales sublimes. A cette occasion, le chœur était élargi par la présence de laGuilford Choral Society. L’Ensemble orchestral de Bruxellesétait sous la direction d’Eric Delson, directeur musical de laBrussels Choral Societydepuis plus de 25 ans. Il est également actuellement le directeur passionné duPerforming Art Department de L’ISB, International SchoolBrussels.
Les solistes, tous sans faiblesses, donneront une admirable prestation en union parfaite avec le chœur et l’orchestre, chantant avec urgence et conviction une messe porteuse d’espoir, qui incarne le dépassement humain et la soif de liberté. Il s’agit de la Soprano Agnieszka Slawinska, la chaleureuse Mezzo-Soprano Inez Carsauw, le Ténor Markus Brutscher et la Basse-baryton, Norman D. Patzke.
Eric Delson a conféré une magnifique cohérence globale à l’ensemble, évitant tout bombardement musical, mettant en valeur les quatre glorieux solistes, tout de suite en action sur un tapis de murmures respectueux dans le Kyrie, ample et mesuré. Dans le Christe Eleison on reçoit quatre voix passionnées, en croix spectaculaire, soutenue par l’or des cuivres. Le final sera d’une urgence déchirante. Quand les solistes se rassoient, c’est le chœur qui achève les dernières vagues de supplications de l’humanité en détresse.
Le Gloria sort-il du Livre de l’Apocalypse ? Les partitions semblent prendre feu, le rouge vermillon flamboie dans les voix et sur les tubes de l’orgue. Les solistes font toujours le poids avec un chœur enflammé dans le Qui tollis peccata mundi. L’orchestre ramène le calme. Le Quoniam par le chœur seul est palpitant, la conclusion chorale est vigoureuse.
Il y a beaucoup à admirer dans l'échelle et l'ampleur des idées. Le Credo est envoûtant et presque caressant, les quatre solistes se lèvent sur l’Incarnatus est… Un tracé délicat des bois se tisse autour du quatuor solo, puis de toutes parts résonne le Cruxifixus est, comme la répétition éternelle du drame absolu. Les crescendos et diminuendos sont saisissants pour qu’enfin exulte le Et ascendit porté par les cuivres étincelants. Le Cujus regni non erit finis erre sur des cercles de bonheur. Les voix sont des fusées d’émerveillement qui coupent le souffle de l'assistance. Les notes piquées envahissent les innombrables Amen. Les violons aux archets acérés sont tout aussi haletants jusqu’à ce que, seuls les quatre solistes émergent, tels quatre évangélistes au diapason. Ils incarnent une ascension vers la lumière divine appuyée par la flûte. Les derniers A-men sont de véritables coups de canons mais c’est la voix radieuse d’Agnieszka Slawinska qui semble conclure toute seule.
L'ouverture orchestrale du Sanctus commence avec les textures transparentes et vitreuses des cordes sans vibrato, puis le quatuor solo dessine délicatement l’esprit saint et le choeur attend religieusement. Après l’explosion des trombones, c’est l’explosion des chœurs : des nuées de voix ailées. Elles se posent sur le silence et l’orchestre dispense un velours panoramique sur tapis de cordes plaintives, les affres du doute… Un touchant solo du violon et flûte emmène l’assistance jusqu’aux douceurs du Benedictus. Le Saint-Esprit descendu sur terre?
Et en plein cœur de L’Agnus Dei qui débute comme un chant funéraire, il y aura cette blessure immonde et soudaine des résonances de la terreur de la guerre avec trompettes et tambours allegro assai, projecteur sur la misère de notre monde…!Dona nobis pacem ! L’orchestre insiste pour réverbérer l'urgence universelle avant le retour dramatique des voix dans un paroxysme de supplications. Pacem x3 x3 x3... la joie a repris le dessus. Une messe est une oeuvre d'élévation, que les timbales de la guerre se taisent! Mais le plaidoyer dramatique et plein de colère contre la guerre n'est passé nullement inaperçu et le vœu grandiose de Beethoven est un pacte avec la liberté.
...Nous aurons ces grands États-Unis d’Europe, qui couronneront le vieux monde comme les États-Unis d’Amérique couronnent le nouveau. Nous aurons l’esprit de conquête transfiguré en esprit de découverte ; nous aurons la généreuse fraternité des nations au lieu de la fraternité féroce des empereurs ; nous aurons la patrie sans la frontière, le budget sans le parasitisme, le commerce sans la douane, la circulation sans la barrière, l’éducation sans l’abrutissement, la jeunesse sans la caserne, le courage sans le combat, la justice sans l’échafaud, la vie sans le meurtre, la forêt sans le tigre, la charrue sans le glaive, la parole sans le bâillon, la conscience sans le joug, la vérité sans le dogme, Dieu sans le prêtre, le ciel sans l’enfer, l’amour sans la haine. L’effroyable ligature de la civilisation sera défaite ; l’isthme affreux qui sépare ces deux mers, Humanité et Félicité, sera coupé. Il y aura sur le monde un flot de lumière. Et qu’est-ce que c’est que toute cette lumière ? C’est la liberté. Et qu’est-ce que c’est que toute cette liberté ? C’est la paix.
02.05.2017 — 20:00 La Grande Salle Henry Le Bœuf accueille la célébration des 70 ans de Philippe Herreweghe, une toute grande figure de notre scène musicale belge.
Le Collegium Vocale Gent, l’Anvers Symphony Orchestra, Bozar, deSingel AMUZ et Outhere Musique: avec qui ce prince de la musique a toujours eu une relation étroite et privilégiée
ont uni leurs talents pour mettre sur pied ce soir, en son honneur, un festival d'un soir, plein d’humour et de poésie...
Les artistes :
Christoph Prégardien direction & chant Collegium Vocale Gent choeur Patricia Kopatchinskajaviolon Steven Isserlis violoncelle Marie-Elisabeth Hecker violoncelle Andreas Brantelid violoncelle Damien Guffroy contrebasse Martin Helmchen piano
Edding Quartet Christoph Schnackertz piano
Le programme Bartok (1881-1945) Sonate pour violon seul Sz. 117, BB 124, ∙ extrait (1944) Schumann (1810-1856) Fantasiestücke, op. 73 Ravel (1875-1937)Sonate pour violon et violoncelle, ∙ extrait (1922) Schubert (1797-1828) Lieder ∙ sur des poèmes de Johann Wolfgang Goethe Schubert Quintette à cordes, en ut majeur, D. 956, ∙ extrait (1828) Dvořák (1841-1904) Ze Šumavy, op. 68 Schubert An die Sonne D 439 ∙ sur un poème de Johann Peter Uz (1816) Mendelssohn-Bartholdy(1809-1847)Psalm 'Warum toben die Heiden' Schubert Die Geselligkeit'Lebenslust'
Ce sont tous de jeunes instrumentistes, chanteurs et chef d’orchestre qui sont là pour rendre à Philippe Herreweghe un hommage musical particulièrement vivant et chaleureux. En effet, la violoniste Patricia Kopatchinskaja et le pianiste Martin Helmchen ont tous deux signé des enregistrements à ses côtés. La jeune violoncelliste au toucher délicat, Marie-Elisabeth Hecker, s’est également illustrée sous sa baguette, de même que le contrebassiste Damien Guffroy, membre de l’Orchestre des Champs Elysées. Steven Isserlis, violoncelliste proche du Gantois, partage avec ce dernier une véritable passion pour Schumann. L’Edding Quartet a enregistré deux albums pour le label Phi ; il se joint à Andreas Brantelid dans le très touchant Quintette de Schubert, pièce maîtresse de ce concert, très émouvante dans ses timbres et ses couleurs. Merveilleuse institution de Herreweghe, le Collegium Vocale Gent est aussi présent et se place pour chanter, en cette occasion si particulière, sous la direction de Christoph Prégardien, avec Christoph Schnackertz au piano une partition surprise. Il s’agit du Happy Birthday pour piano, cordes et voix d’Arnold Bretagne (1976) un ensemble humoristique de variations sur le thème bien connu. La salle entière ne se fera pas prier pour participer et ensuite acclamer Philippe Herreweghe qui n’a pas pu résister à sauter sur scène pour remercier l’assemblée, égrenant en quatre langues quelques historiettes savoureuses sur le temps qui passe sans rider l’âme ni le coeur…
En 1970 Philippe Herreweghe, encore étudiant, fondait le chœur du Collegium Vocale Gent. Ce fut le début d'un itinéraire fascinant pour le chef et son ensemble acquérant une renommée mondiale et exerçaient une de nouvelles approches par leurs interprétations de Bach. Herreweghe a fondé ensuite d'autres ensembles, tels que la Chapelle Royale de Paris (1977) et l'Orchestre des Champs-Élysées (1992). Il est aussi la cheville ouvrière de divers festivals de musique, comme celui de Saintes en France et le Collegium Vocale Crete Senesi en Italie. Depuis 1997, Philippe Herreweghe a joué un rôle actif à l’Antwerp Symphony Orchestra en tant que chef d'orchestre invité principal. Herreweghe est maintenant considéré comme l'un des plus grands chefs de sa génération. Il a maintes fois été convié comme Chef d'orchestre invité à l’étranger pour des formations prestigieuses telles que le Concertgebouw d'Amsterdam, l'Orchestre du Gewandhaus de Leipzig ou même l'Orchestre de chambre Mahler.
Un très beau livre-programme a été édité à l’occasion des 70 ans de l’artiste. Et les fans du compositeur et chef d’orchestre, se hâteront de se procurer le tout nouveau coffret de 5 CD label φ (PHI) qui revient sur la magnifique carrière du gantois. La compilation de 5 CD est constituée d’extraits des plus grands compositeurs tels que Lassus, Schein, Bach, Beethoven, Mahler, Dvořak ou Stravinsky. Philippe Herreweghe y livre ses réflexions musicales et personnelles à travers une série d’entretiens réalisés par Camille De Rijck, regroupés dans le livre-CD. Une iconographie d’archives à découvrir pour le plaisir des yeux et une biographie réactualisée. En effet, au fil des ans Philippe Herreweghe a construit une importante discographie de plus de 100 enregistrements commencée en 2010 avec son propre label φ (PHI) pour préserver toute sa liberté artistique au travers d’un catalogue riche et varié.
Cette soirée du 2 mai 2017 à Bozar ouvrait par la même occasion le festival Bach Heritage, dont le commissaire n’est autre que... Philippe Herreweghe. Des musiciens de talent, parmi lesquels Herbert Schuch et Jean Rondeau, et des ensembles renommés se succèderont pour célébrer le Cantor de Leipzig et son immense contribution à l’histoire de la musique. Magnifique programme en perspective, le dimanche7 mai à 20h, on retrouvera Philippe Herreweghe en compagnie de l'Orchestre des Champs Elysées retransmis en direct depuis la salle Henry Le Boeuf de Bozar, avec Christine Gyselings qui commentera ce concert, intitulé "L'art de la fugue". À l’occasion de ce festival,
(02 MAI ’17 — 21 MAI ’17)
BOZAR LITTERATURE a demandé à quelques poètes d'écrire un poème portant sur Bach pour la publication "Thirteen Ways of Looking at J.S. Bach".
Première mondiale à la Cathédrale des Saints Michel et Gudule : voici l’accrochage d’une impressionnante tapisserie sur le livre de l’Apocalypse (exposée du 28.04 au 15.06 2017)
20 ans de préparation
36 m de long, 3 m de haut
22 chapitres de l’Apocalypse
14 tapisseries
240 couleurs différentes de fils
3 éclairages différents
Jusqu’au 15 juin, la cathédrale de Bruxelles accueille en première mondiale la « Tapestry of Light » de l’artiste australienne Irene Barberis. Elle fera ensuite le tour des musées et cathédrales de UK et d’Europe. L’accès est gratuit.
Sur 36 mètres, c’est tout le livre de l’Apocalypse qui est évoqué en 14 pièces tissées en Belgique. Cette tenture est le résultat de plus de 10 ans de recherche technologique et artistique.
Irene Barberis est une artiste australienne munie d’un doctorat, enseignante, chercheur et conférencière à la University RMIT School of Art. Elle est la directrice fondatrice du «satellite» de recherche internationale d'art Metasenta ®, le Centre mondial pour le dessin. Elle est co-directrice de la Galerie contemporaine Langford120 à Melbourne. Elle donne des conférences sur la peinture dans le programme School of Art de Hong Kong à Hong Kong Art School et a été critique internationale pour le « Rome Art Program » basé à New York pendant 3 ans.
Elle a lancé de nombreux projets artistiques internationaux en collaboration avec des artistes et des institutions au Royaume-Uni, aux États-Unis, au Moyen-Orient et en Extrême-Orient, organisant d'importantes expositions à travers le monde. Madame Barberis dirige les publications de Metasenta Publications, une initiative d'édition internationale pour artistes, architectes, poètes et designers.
En tant qu’artiste d'installation et de nouveaux médias, elle a organisé plus de quarante expositions individuelles en Australie et à l'étranger et a participé à quatre-vingt expositions groupées. Elle est impliquée dans de nombreuses collections publiques et privées, y compris la Collection Sol Lewitt, à New York. Irene se consacre également à l’art dans les espaces publics et remporté de prestigieux projets en Australie et au Royaume-Uni.
Née à Chiswick, en Angleterre, en 1953 elle déménage en Australie en 1956. Elle grandit dans la campagne rurale de Victoria, suit des cours de ballet à l'âge de trois ans, forcée d’abandonner après une blessure à l'âge de neuf ans. Après un diplôme d'études supérieures au Collège victorien des arts de Melbourne, elle reçoit la bourse 1979 de Keith et Elizabeth Murdoch de la VCA. Irene Barberis vit et travaille à Paris pendant trois ans, et revient en Australie en 1982 où elle épouse le sculpteur australien Adrian Page en 1984. Elle termine un MFA au Collège victorien des Arts, à l’Université de Melbourne en 1994 et un doctorat sur «Éléments abstraits et figuratifs de l'apocalypse et ses représentations» en 2000.
En effet, quanden 1998, l’artiste découvrit et tomba en extase devant …laTapisserie de l’Apocalypse à Angers, elle eut un choc et décida de relever un défi vieux de 500 ans. Dans la« Tapestry of Light »,son œuvre spectaculaire qui représente un travail de près de 10 ans, l’art de la tapisserie d’antan selon les techniques des Gobelins se voit réinterprété grâce aux progrès récents de l'activité photonique à l'échelle nanotechnologique. On sait que les manuscrits et les tapisseries utilisant des techniques anciennes offrent différents degrés dans l'éclat de leurs pigments: qualités qui ont changé, à notre époque contemporaine, en concepts scientifiques de teinte, de saturation et d'intensité. Dans La« Tapestry of Light », il y a une rencontre troublante. L'art et la science de la lumière sont explorés du point de vue de la collaboration entre unartiste pratiquant qui interprète l'histoire de l'illumination de l'art dans un contexte contemporain et le scientifiquequi s'intéresse aux matériaux et aux systèmes photoniques.Irene Barberisjoue sur les croisements de lumières de sources différentes pour mettre en évidence la dramatisation de l’expérience spirituelle ou poétique. Il y a un recours conscient aux jeux de lumière naturelle, de lumière phosphorescente, fluorescente, luminescente, celle induite par rayons ultra-violets et d’autres techniques hautement sophistiquées fait partie de la ré-imagination de l’œuvre d’art. Celle-ci, selon les mises en éclairage, dévoile des aspects particuliers « mis en lumière » au sens propre, et des profondeurs mystérieuses. Il y a peut-être aussi, qui sait, l’effet de la lumière spirituelle qui induit l'action ou l'état de grâce…
Disons en passant, que cette nouvelle alliance de l’art et de la science constitue un symbole de taille : elle présente une innovante proposition de paix entre spiritualité et recherche scientifique qui s’unissent dès lors dans une recherche commune du mystère de la perfection. La « Tapestry of Light » relie l'Art et la Science de la Lux, Lumen, Illumination et le Photon. Il faut savoir que cette tapisserie (36 m de long sur 3m de haut) a été tissée en Belgique en 2014, aux ateliers de tapisserie de Flandres, ceux qui ont notamment fabriqué des pièces majeures de grands artistes tels que Chuck Close (Etats-Unis), Grayson Perry et Craigie Horsfield (Royaume-Uni).
En effet, deux principes sous-tendent la démarche novatrice de l’artiste : Einstein établissait clairement «le mystère comme l'origine commune de l'art véritable et de la vraie science», tandis que le philosophe allemand Karl Kraus note que «la science est une analyse spectrale. L'art est une synthèse légère ». Conçue et orchestrée par une femme, cette incomparable « Tapestry of Light » rejoint donc la lignée d'œuvres d'art qui mettent en scène les textes de l’Apocalypse.
"Cette tapisserie sur l'Apocalypse parle de la fin du monde, mais aussi de la vie après, d'une ville future, parce qu'il y a beaucoup de choses qui se passent après la fin du monde que l'on connaît", commente Irene Barberis. "L'idée d'une fin à ce monde est avec nous à chaque fois qu'on lit un journal: l'environnement, les guerres, les réfugiés... Mon travail porte sur la guerre, mais aussi sur l'espoir, la vie et l'éternité. Il y a une transition de la réalité que l'on connaît aujourd'hui à une autre réalité. Mon message au public est un appel à la prudence, car ce que nous expérimentons aujourd'hui est l'Apocalypse, mais il y a aussi de l'espoir."
On pourrait passer des heures à analyser les mille et un détails de l’œuvre qui illustre les 22 chapitres de l’Apocalypse selon Saint-Jean, tant le foisonnement des symboles bibliques et les connotations artistiques, faisant allusion à 500 ans d’histoire de l’art occidental abondent. Les références fourmillent : elles sont issues de vieux manuscrits (Beatus de Silos 1109), elles se greffent sur des œuvres anciennes de Giotto, Dürer, Le Greco, les 21 images de L’Apocalypse d’Angers, et l’art médiéval. Le choc des images créées par cette humaniste des temps modernes avec celui des paroles bibliques entrelacées est fait pour projeter de nouvelles illuminations. Des détails humoristiques ou parodiques de la vie domestique moderne courent en filigrane tout le long de l’œuvre : nous sommes des êtres réels de chair et de sang se nourrissant le matin de céréales et de lait… ou du moins dans les pays anglo-saxons. On déambule en commençant à gauche du chœur pour faire le tour de celui-ci et revenir vers le point de départ. L’Alpha et l’Omega.
Dès la première tenture, on est pris dans une sorte de tornade artistique envoûtante, une tempête de mots, de couleurs et de fibres pour se glisser, pas à pas, mot à mot, point par point vers le règne de l’abstraction et du mystère. Si beaucoup de scènes évoquent la folie humaine sauvage, et prévoient même la mort des océans qui se mettent à brûler, la création de cette œuvre monumentale fait partie d’une progression, à la façon du roman anglais allégorique The Pilgrim's Progress from This World to That Which Is to Come de John Bunyan, publié en 1678.
C’est une recherche très humaine de partage et d’illumination, soutenue par le pari de la confiance et la foi en l’Espérance transmise par les différents textes bibliques. C’est à la fois le tissu de nos rêves, celui de nos liens, celui de nos espérances. La dernière image de l’œuvre présente une synthèse imaginaire de la perfection : la Jérusalem transparente sous forme de diamant imaginaire, synthèse de toutes les perfections artistiques, scientifiques, mathématiques et spirituelles. Un nouveau rêve d’alchimiste? La pierre philosophale d’une alchimiste en l’occurrence! Sa visite commentée à 10 heures, ce 29 avril 2017, a été un extraordinaire moment de grâce, un lumineux accompagnement vivant, joignant l’alchimie du verbe à celle du geste. L’aboutissement de l’épopée picturale est un message de paix et d’espérance saisissant, célébrant la lumière sans laquelle il n’y a pas de vie. Une demi-heure plus tard Irene, cet ange artistique d’une incroyable envergure, et d’un talent éblouissant rejoignait l’aéroport…
« N’oubliez pas l’Art tout de même. Y a pas que la rigolade, y a aussi l’Art ! » C’est écrit dans le texte impertinent de Raymond Queneau le Normand, puisqu’il est né au Havre! Et l’art de la mise en scène et de l’adaptation est au top, dans ce merveilleux spectacle présenté au Parc pour clôturer la saison. Miriam Youssef signe un véritable feu d’artifice.
Tonique comme Alice au pays des merveilles, Zazie, la petite donzelle en visite à Paris, découvre le monde. C’est un vent de fraîcheur, des couleurs acidulées, la liberté des choix, de l’humour noir à travers des personnages hauts en couleurs et en parodie. Partout comme des pastilles à sucer, les vues de Paris telles des points sur les i. Les illustrations sont de Jean Goovaerts et Sébastien Fernandez. Avec Miriam Youssef, ils n’y sont pas allés de main morte, chamboulant les modes et les codes, fabriquant avec leur splendide équipe comme faite sur mesure, une œuvre théâtrale poétique et percutante autour du personnage délirant et lucide de Zazie, une fille au répertoire épicé, aux réparties souvent ponctuées de « Mon Q »! Du grand art!
Jeune provinciale sortie d’un milieu familial plus que compliqué, la voilà jetée, elle l’espère, dans le ventre de Paris pour une première libre exploration du monde, avec sur les lèvres des questions aussi étourdissantes que tyranniques. Fraîchement arrivée, elle hurle sa déception comme un enfant gâtée : le métro est fermé pour cause de grèves. Elle découvre aussi un oncle « gardien de nuit » qui fait le plus souvent la tante: Gabriel à la ville, Gabriella au Mont-de-Piété! Le radieux Stéphane Fenocchi. Pleins feux sur la sexualité d’une drôle de famille d’accueil, les questions essentielles de l’enfant obstinée « déjà formée » (elle insiste !) …mais pas formatée, dérangent! Même pas peur, elle fugue de nuit et s’élance vers la liberté. These boots are made for walking… Elle ne lâche pas ses bottes jaune citron quand elle quitte son effarant tutu rouge, pour enfiler les « bloudjinnzes » de la liberté! « Tu causes, tu causes et c’est tout ce que tu sais faire ! », claironne Laverdure, le perroquet des tenanciers du bar d’endsous! Quelqu’un doit lui avoir tordu le cou : le squelette dudit perroquet trône sur l'épaule de Turandot, le tenancier grimmé comme un pirate, secondé par la craquante Mado P'tits-Pieds, la serveuse... De savoureux personnages brillamment joués par Luc Van Grunderbeeck et François Regout.
En tout état de cause, c’est avec son langage détonnant que Zazie se défend et affirme son identité et sa liberté, toute vulgarité vaincue. Pure magie, Julie Deroisin interprète l’héroïne à la perfection, argot y compris. Elle enchaîne les « Hormosessuel qu’est-ce que c’est?». La jeune effrontée en a vu d’autres, et pas des plus délicates, dans sa campagne natale… Queneau nous conduit dans un rêve en boucle. « Paris n’est qu’un songe… » La réponse de Zazie, rendue furtivement à sa mère par la douce Marcelina inopinément transformée en jeune Marcel, sera énigmatique: « Alors, t’as vu le métro ? Non j’ai vieilli ! » En à peine deux nuits! En 1959, dans la France d’après-guerre, Queneau entend dénoncer la stigmatisation sociale de l’homosexualité, la bêtise profonde des français de souche qui conspuent les étrangers, le recours à la culpabilisation, les accusations non fondées des bien-pensants, les manières fortes de la police bleu-blanc-rouge et le pouvoir des apparences. Voilà, sous un jour poétique, le Paris des déshérités libérés des conventions sociales et des lourdeurs mondaines…
L’éclatante et jeune équipe sous la conduite de l’infatigable metteuse en scène capte les reflets de la société dans une indiscutable verve scénique. Les costumes de Thibaut De Costeret et Charly Kleinermann sont eux aussi de véritables œuvres d’art réalisées par Elise Abraham et Sarah Duvert. Même compliment pour les maquillages et coiffures d'Urteza Da Fonseca. Le décor, lui aussi, joue aux œuvres d'art: fait de pièces cubistes genre Optical Art en équilibre sur la pointe du cœur, on l'enverrait bien faire un tour au Musée Vuitton avec ses lignes Mondriaan et ses éclairages couleurs oiseau des tropiques, ou "Jungle Arc" de l’artiste américain Ray Burggraf.Du rêve, quoi ! C'est Geneviève Péria au pinceau, Alain Collet aux lumières. Vertigineux, ce décor: il fourmille de trappes secrètes, d’escaliers, de rampes dissimulées, de plans inclinés instables où opère l’inénarrable et vénéneux équilibriste qu’est le Satyre, Pedro-Surplus, Trouscaillon le policier, Bertin Poirée et enfin Aroun Arachide, vrais et faux en série, admirablement incarnés par John-John Mossoux.
On ne sait si le bus de touristes allemands cherche de la choucroute ou la Sainte-Chapelle. Le métro, même s’il est en grève, sort de terre. Sa grille fermée se tord de rire et laisse échapper ce grand échalas, style poireau sans chapeau, cité plus haut. Personnage énigmatique, magnifiquement interprété par John-John Mossoux qui joue les métamorphoses. Un individu multiforme, transfuge sans foi ni loi, un œil vissé sur l’Autre, prédateur en diable, qui ne sait même plus à la fin qui il est! Voilà, pour le côté thriller. Et puis il y a une séquence pure poésie et les musiques rêvées d'Isabelle Fontaine...et une veuve sentimentale, la veuve Mouaque (PierrePoucet) qui mourra en Gavroche ! La faute à Voltaire, la faute à Rousseau !
On adore bien sûr le couple angélique formé parStéphane FenocchietSébastien Schmit. Et tout autant, la tendre histoire d’amour entre l’ami Charles, le taximane au pittoresque tacot et Mado P’tits pieds, jouée par le duoJean-François Rossion et François Regout.
...Voir tant de talents se correspondre etfleurir entre les pavés, et donc, applaudir à tout rompre, voilà du vrai bonheur et du grand art!
ET pourtant ...le tango a été longtemps décrié par l’Église pour sa sensualité ! It's an art attack! Et quand le syndrome de Stendhal vous attrape, il n’existe plus ni temps, ni espace, mais un émoi vertigineux. C’est ce qui s’est passé l’autre soir à l’église Saint-Marc d’Uccle qui accueillait le Brussels Philarmonic Orchestra et le chef-d’œuvre choral de la Misa Tango… le « péché mignon du pape François » une œuvre liturgique argentine pour piano, cordes et bandonéon.
«La messe préférée du pape» reçut en effet les honneurs du Vatican en octobre 2013, à Saint-Ignace de Loyola, pour l'ouverture du Festival international de musique et d'art sacré de Rome, dédié au Souverain Pontife. Composée en 1996, dans l'esprit de la Misa Criolla d'Ariel Ramírez, « cette messe atypique de Martin Palmeri offre la part belle aux sonorités de la musique du tango, et a un incroyable pouvoir de séduction qui emporte même qui n’apprécierait pas la musique classique. » Les textes, en latin, et la structure sont les mêmes que ceux utilisés pour les grandes messes classiques, mais les rythmes décoiffent et bouleversent. Ne manquaient que quelques couples de danseurs profanes portés par l’émotion de la musique sacrée! Le corps et l’âme apaisés et réconciliés !
Choix éclectique : En première partie du concert nous avons eu le plaisir d’écouter L’Adagio pour cordes, une courte œuvre majeure du compositeur belge Michel Lysight, présent dans la salle. Une œuvre poignante et forte comme une immense houle bienfaisante, dans laquelle le recours au canon développe une expressivité intense et apaisante! Pour suivre : la Sérénade Op. 22, l’une des œuvres orchestrales les plus populaires qu’Antonin Dvorak composait en mai 1875, en moins de deux semaines quatorze jours. Les cordes tanguent déjà, le battement des pizzicatos des violoncelles annonce la messe argentine à venir. La disposition particulière de l’église avec l’orchestre en son centre permet, si on se trouve sur la droite d’apprécier au mieux les altos, violoncelles et contrebasses. Sous le regard bienveillant de David Navarro Turres, qui dirige l’orchestre, la salle est bondée, et les sonorités chaleureuses se dispersent en de belles harmonies sur le bois de la nef renversée qui surplombe l’ensemble et résonne comme une conque divine. Le finale démarre sur le rêve et le mystère, David Navarro Turres cueille le recueillement et semble donner une leçon de cosmologie en indiquant les étoiles sur la voûte musicale. On reçoit une perception d’infiniment lointain et d’infiniment proche qui se répondent.
Pour l’admirable messe, Le Brussels Philharmonic Orchestra s’accordait avec euphorie avec les longs frissons du Choeur BachWerk, les solistes Pauline Claes (glorieuse mezzo soprano), María Gabriela Quel (les tendres larmes du piano) et Pauline Oreins ( les joies et les sanglots de l’accordéon). Tous, dans une sorte d’état de grâce, dans un mélange de gammes vers l’infini et de vivante humanité ont donné le meilleur d’eux-mêmes. Dona nobis Pacem ! La requête impérative se fond à l’espérance muette et poignante dans le cœur de chacun.
QUAND SURREALISME ET HUMANISME EXPRIMENT L’ŒUVRE D’ALVARO MEJIAS
Du 23-02 au 26-03-17, l’ESPACE ART GALLERY (Rue lesbroussart, 35, 1050 Bruxelles) a le plaisir de vous présenter une exposition consacrée au peintre surréaliste vénézuélien, Monsieur ALVARO MEJIAS intitulée LA INMORTALIDADDEL CANGREJO (L’IMMORTALITE DU CRABE).
Dans l’évangile de l’Histoire de l’Art, le surréalisme prend naissance au début du 20ème siècle. En 1917, Guillaume Apollinaire, voulant accéder à la perception de l’invisible, invente dans une lettre adressée à l’écrivain et critique littéraire belge Paul Dermée, le mot « surréalisme » pour effacer définitivement l’expression « surnaturalisme », à connotation trop philosophique. Cela valait pour la littérature mais la peinture et plus tard le cinéma n’allaient pas être en reste. Poursuite de la lutte ou renaissance d’un concept ? Force est de constater que le surréalisme n’est pas, comme le prédisaient d’aucuns, mort et enterré. Que du contraire, il s’adapte, s’enserre et se faufile dans les arcanes les plus glissantes de notre société pour augmenter les possibilités d’un art que l’on constatera être encore plus ancien que ce qu’une certaine critique a essayé, jusqu’à il ya peu, de nous faire croire.
S’il est indéniable de considérer ALVARO MEJIAS comme un peintre surréaliste, il faut admettre aussi qu’il participe à redonner au surréalisme ses lettres de noblesse en le replaçant dans une continuité historique, tant pour ce qui concerne l’Histoire de l’Art que pour l’Histoire de la pensée humaine. Par son œuvre, les deux disciplines se trouvent parfaitement imbriquées et repositionnées au sein de la quête séculaire de l’humain.
Bien des critiques ont considéré la peinture mésoaméricaine contemporaine comme une forme de baroquisme sympathique alors que celle-ci se présentait déjà comme du surréalisme au sens étymologique du terme.
Avec ALVARO MEJIAS, nous retournons aux sources du surréalisme originel : celui du mythe que les cultures mésoaméricaines ont exploré dans une iconographie à l’intérieur de laquelle lignes et couleurs explorent une essence onirique. Le surréalisme présenté comme « cultivé » reprit sans le savoir, après la Première Guerre Mondiale, une démarche onirique analogue (peuplée de rêves et cauchemars), dont la spécificité fut d’être ancrée au sein d’une bourgeoisie à prédominance catholique, ankylosée dans une frustration consommée, ayant perdu tout rapport avec la sacralité de la situation inconsciente du moment, jugée « sans intérêt » (réfléchissant ainsi la suprématie d’une philosophie matérialiste et mortifère) qu’il fallait reléguer aux oubliettes du refoulé, lesquelles nous ramènent à notre vulnérabilité face à l’indicible de l’instant pulsionnel, vécu jusqu’à ses dernières limites.
Le surréalisme que nous offre l’artiste plonge ses racines dans le mythe, à la fois culturel et personnel. Mais, à y regarder de près, le mythe, n’est-il pas lui-même l’expression première du « surréalisme », par la tragédie qu’il exprime de façon poétique?
Par « tragédie », nous entendons l’œuvre prise comme source de méditation et d’enseignement, c'est-à-dire, au sens grec du terme.
En quoi, d’un point de vue technique, le surréalisme de l’artiste se définit-il ? Il se définit, en premier, par la puissance de ses couleurs qui lui assurent sa lumière. Par « puissance », nous voulons mettre en exergue la façon dont les couleurs (tendres dans l’ensemble mais efficaces dans la lumière qu’elles créent) projettent le sujet vers le regard du visiteur. A partir d’une note dominante (jaune, bleu, vert…) utilisée comme fond chromatique, toute la palette sert, en quelque sorte, de propulseur au sujet destiné à être capté par l’œil.
D’un point de vue mythologique, ce qu’il y a sur la toile, témoigne de la présence envahissante des dieux et des déesses, prenant l’expression de formes que seule la part mythique de nous-mêmes, c'est-à-dire, la part liée à notre essence, peut interpréter et prolonger.
Le grand sens de la technique de l’artiste se développe tant dans les grandes toiles que dans les petites. La caractéristique de ces petits formats est définie par une sorte de déploiement de la forme, un peu comme le dépliage de celle-ci. Ils se définissent par plusieurs zones à l’intérieur desquelles elle s’exprime dans une myriade de détails : OTRO MUNDO (UN AUTRE MONDE) (40 x 40 cm-huile sur toile),
la particularité de l’écriture de l’artiste se définit dans le fait qu’elle aborde la forme de telle façon que, de par son traitement, elle effleure à plusieurs reprises une abstraction pour ainsi dire, « contrôlée ». Nous l’observons à la vue de ces vibrations presque « musicales » s’échappant de cette série de courbes et d’entrelacs, chromatiquement concentrés à l’intérieur d’une dominante rouge, de laquelle apparaissent des notes vertes (au centre) et mauves (vers le bas).
Ces couleurs, vives à l’origine, mais réduites à leur expression la plus tendre, mettent en relief la forme dans toute la plénitude de son essence. Peu importe qu’elle soit connue ou non, l’essentiel c’est qu’elle réponde aux exigences de l’espace, conçu comme aire de jeu sur laquelle elle s’étale. Car, au-delà de cet onirisme, il y a une discipline de la forme et de la couleur : tout est agencé pour qu’aucun élément ne sorte de la zone qui lui a été assignée et dans laquelle il évolue. Cela est vrai au point que la peinture recouvrant l’espace ne déborde jamais du cadre.
Cela prouve la fascination de l’artiste pour la peinture aztèque où les œuvres sont spatialement conçues de la même façon.
Cela dit, y a-t-il un ordre manifestement préétabli dans les compositions de l’artiste ? Il n’y en a pas, en ce sens qu’il ne sait jamais de quelle façon se terminera la toile qu’il conçoit.
Concernant les grands formats, l’écriture picturale reste la même, en ce sens que, comme pour les petites compositions, tout se développe à partir d’une couleur dominante. RECORDANDO MI INFANCIA (ME SOUVENANT DE MONENFANCE) (100 x 81 cm-huile sur toile),
la couleur dominante est le vert en dégradés à partir de laquelle se bâtit l’image. Le titre est évocateur car le « me souvenant » implique la démarche cérébrale de se souvenir laquelle se conjugue avec l’action du visiteur de regarder. Il s’agit là de deux actes à portée réflexive, mettant en scène l’artiste et le visiteur dans l’accomplissement d’un même acte : la création et le prolongement de celle-ci par le biais de l’imaginaire du regardant. Nous avons ici une adéquation presque physique entre l’artiste et le visiteur, reliés par le dénominateur commun qu’est l’enfant (c'est-à-dire l’artiste), campé à la gauche de la toile, dont le rendu est imprécis. S’il est imprécis, ce n’est que volontairement. Car, le souvenir, procédant de la mémoire, demande à l’instar de la vision une sorte de « mise à feu » pour arriver à préciser les contours du passé. L’enfant est encore flou. Seul le regard du visiteur peut lui donner une consistance charnelle. A droite de la toile
se trouve la mère de l’artiste dont les traits du visage sont précisés de façon réaliste, offrant à la conception physique de l’enfant, le contrepoint d’un rêve « éveillé ». Au centre de la composition, faisant partie du corps de l’oiseau en passe de prendre son envol, nous avons une image riche d’enseignement, à savoir la spirale.
Celle-ci est un symbole à portée universelle représentant le temps. Néanmoins, dans la culture aztèque, elle bénéficiait d’une iconographie hiéroglyphique se rapportant à l’Histoire et à son évolution sous l’aspect du calendrier. Le temps, dans la culture aztèque, ne se concevait pas de façon linéaire comme en Occident mais bien de façon circulaire : chaque cercle (cycle) se terminait par sa fermeture. De ce même cercle (terminé) en naissait un autre, lequel, bien sûr, s’achevait de la même façon.
Néanmoins, que ce soit sur base d’un cercle ou d’une droite (imaginaire), l’iconographie du temps supposait une évolution, c'est-à-dire, qu’elle portait vers le haut.
Il y a dans cette œuvre une opposition vitale entre réalité « onirique » et réalité « physique » : l’enfant « onirique » opposé à sa mère « physique ». L’évanescence du flou opposé à la matérialité organique existant par elle-même. Observez la position des mains de la mère : elle pose sa main droite, au-dessus de la spirale, caressant le dos de l’oiseau sur le point de s’envoler. Sa main gauche tient quelque chose de sphérique semblable à un fruit. Cela forme un mouvement insolite dans le jeu des mains animant pour ainsi dire l’existence de l’oiseau.
Dans le bas du tableau, nous remarquons ce qui pourrait évoquer un jeu par la présence de ce qui ressemble à des fléchettes, placé à côté de ce qui serait une balle.
L’œuvre est structurée comme suit :
1) Les teintes rouge et rose dominent l’avant-plan, mettant en relief ce qui pourrait être la balle et les fléchettes, symbolisant l’aire du jeu
2) le vert est la couleur du souvenir avec l’enfant et la mère en guise de référents cognitifs
3) le bleu évoque le ciel vers lequel l’oiseau prend son envol
L’écriture surréaliste de l’artiste s’affirme tant dans les sujets que dans les titres. Jetons encore un regard sur les œuvres de petit format : ORIGEN DESCONOCIDO (ORIGINE INCONNUE) (40 x 40 cm-huile sur toile),
est une toile qui offre un florilège de possibilités interprétatives du point de vue pictural. Il représente un ensemble iconographique composé de formes hétéroclites. Certaines sont connues telles que les poissons et les algues, d’autres participent plus d’une forme personnelle d’abstraction lyrique. Le tout étant relié par un chromatisme de fond à dominante verte. Mais voilà que sur la gauche du motif central, apparaît vers le haut à droite du motif, une paire d’yeux fixant le visiteur. L’ensemble de la composition traduit une atmosphère résolument aquatique. Cela peut sembler incroyable, néanmoins, lorsque l’on demande à l’artiste la raison pour laquelle il a intitulé ce tableau ORIGINE INCONNUE, il avoue le plus calmement possible, qu’il n’en sait rien et que cela lui est venu comme ça ! Ce titre, associé au sujet, n’est pas sans évoquer l’origine du vivant. Traduit sur le plan pictural, cette œuvre reprend les possibilités et les objectifs de l’artiste : passer un jour du figuratif à l’abstrait de façon progressive. Sommes-nous donc en train d’assister à une mutation lente de l’écriture picturale de l’artiste ? Possible. Mais cette écriture devra tenir compte du symbolisme latent qui l’articule. A titre d’exemple, le motif principal du tableau cité est basé sur le module ovale, évoquant l’œuf.
Mais ce module ovale est aussi celui de la cellule microscopique et du spermatozoïde à l’origine de la vie. Car il s’agit d’une réminiscence de la vie et par conséquent, de ses origines. Nous comprenons à présent que l’art d’ALVARO MEJIAS est, en réalité, un surréalisme symboliste. Et le génie (le mot n’est pas trop fort !) de l’artiste réside dans le fait qu’à aucun moment vous ne pouvez dresser une dichotomie ressentie entre ces deux styles. L’un soutient l’autre dans la construction d’un même édifice.
Et peut-être même que l’un ne peut se passer de l’autre car les croyances, les mythes, le cosmos…participent d’un même sacré, indistinctement surréaliste et symboliste. A sa façon, le symbolisme les a traduits, en Occident, par des images reprenant le personnage de la Femme en tant que Muse procédant de la déesse antique. Le surréalisme, lui, les a explorés en leur donnant une connotation ouvertement psychanalytique et libertaire.
L’artiste a vécu la trop rare fortune d’avoir eu son père comme professeur de peinture. Celui-ci est lui-même un peintre symboliste. De ce dernier, il a hérité sa technique, à savoir le frotti au chiffon : comme il ne débute jamais une peinture au pinceau, l’artiste utilise le chiffon qu’il imbibe d’huile de lin et qu’il frotte sur la surface de la toile, jusqu’à ce que l’embryon d’une forme, lentement, n’apparaisse. A ce stade, il reprend la toile par une seconde couche d’huile et la termine au pinceau en la peaufinant, lui donnant ainsi une réalité.
Chaque toile est pour lui une œuvre unique. En aucun cas il ne peut la reproduire telle quelle. L’importance qu’il accorde à la couleur ne diminue en rien celle qu’il donne à la forme. Bien qu’il habite la France depuis des années, l’artiste n’en demeure pas moins vénézuélien, amateur des « murales » de Rivera ancrés dans le Réalisme Socialiste des années ’30. Mais il est aussi et surtout païen, récipiendaire d’une culture millénaire tout empreinte de mysticisme et de sacralité. Le titre même de son exposition, L’IMMORTALITE DU CRABE, nous ramène au dépassement de la mort ainsi qu’à la créature aquatique procédant de la vie, dont l’origine est inconnue et sacrée. Car le crabe fascine ne fût-ce que par son aspect tentaculaire : aire de tous les sortilèges. Dans le Tarot divinatoire, il symbolise, par sa carapace protectrice, l’image de la maternité en tant que gestation en cours dont le biotope est l’eau, c'est-à-dire, évoluant dans la fertilisation du vivant. Le crabe, pris dans l’imaginaire universel ne peut être qu’une forme particulière de l’expression vivante de la mythologie personnelle.
Par la portée universelle de son œuvre, ALVARO MEJIAS prouve au Monde qu’avant d’être un style, le surréalisme, plongeant ses racines dans les arcanes de l’Etre, est avant tout un humanisme.
N.-B.: Ce billet est publié à l'initiative exclusive de Robert Paul, fondateur et administrateur général d'Arts et Lettres. Il ne peut être reproduit qu'avec son expresse autorisation, toujours accordée gratuitement. Mentionner le lien d'origine de l'article est expressément requis.
François Speranza et Alvaro Mejias: interview et prise de notes sur le déjà réputé carnet de notes Moleskine du critique d'art dans la tradition des avant-gardes artistiques et littéraires au cours des deux derniers siècles
(8 février 2016 photo Jerry Delfosse)
Signature de Alvaro Mejias
Exposition Alvaro Mejias, à l'Espace Art Gallery en février 2016 - Photo Espace Art Gallery
Allongeaille de Robert Paul: Quelques oeuvres de l'artiste:
Elles jouent sur un plan incliné entre les étoiles.
Dominique : Pourquoi êtes-vous entrée chez moi ?
Anna : La porte était ouverte.
Dominique : Pourquoi êtes-vous entrée dans l’immeuble ?
Anna : La porte était ouverte.
Dominique : Et vous cherchez quoi ?
Anna : Je cherche rien.
Dominique : Vous avez froid ?
Anna : Non.
Dominique : Vous avez faim ?
Anna : Non.
Dominique : Vous avez peur ?
Anna : On a tous peur.
Que se passerait-il si un beau jour, disons, un très beau soir, vous retrouviez dans votre appartement ou dans votre maison, une personne inconnue qui vient de s’éveiller sur votre moquette ? L’exercice de style queFabrice Gardinprend par les antennes, germe en un dialogue extraordinaire entre absurdité et réalités. Il démontre la puissance et l’urgence de la curiosité qui tous nous anime, malgré les barrières érigées par la société. Curiosité de soi et des autres. Voyage en huis clos. Présence à l’Autre.
Dominique : Tu viens de quelle planète ?
Anna : Celle du cœur.
Dominique : Tu vas me faire souffrir longtemps ?
Anna : Ça dépend de toi.
Dominique : Tu ne serais pas un démon quelquefois ?
Anna : C’est quoi, ta définition du démon ?
Dominique : Un machin qui dit des vérités et force les gens à se regarder dans un miroir.
Marie-Noëlle Hébrant… incarne Celle du dedans: une jolie femme mûre – surtout pas vieille – bien sapée dans une ample robe moirée à godets rehaussée d’une veste moulante dans le même tissu. Elle est blonde, coiffure au carré, et porte des souliers corail à talons confortables. Plus que tout, elle est restée fixée en admiration pour son défunt père qui lui a filé son immense fond de culture. « Je crois qu’on décide pour vous, dans la vie… » Elle a fait vaillamment tout le parcours de combattante jusqu’au doctorat en histoire de l’art et a gagné la reconnaissance des pairs. Elle voyage, prisonnière de l'engrenage, elle est plusieurs fois commissaire d’expositions, vit dans les musées, mais regarde rarement au fond d’elle-même. S’aime-telle même ? Qui aime-t-elle? Quelqu’un l’aime-t-elle ? Et où se cache son cœur?
Camille Dawlat… incarne Celle du dehors: une intruse, très curieuse elle aussi… Une Shéhérazade à l’écoute. Mais où est le sac ? Elle n’en n’a pas. Elle porte des bas en résille noirs, des bottines ouvertes, une robe courte en dentelle indigo et une veste polaire noire mangée par une immense chevelure de sirène Sicilienne piquée d’une rose pourpre. Elle est du genre grand tournesol, au sourire de braise coiffé d’yeux flamboyants. En robe blanche, et le cœur sur les lèvres, elle a des intentions d’ange.
Mais bien sûr les travaux d’approche diffèrent autant que les dehors et les dedans… Les « tu » et les « vous » se mélangent entre les quelques blancs. Les verres trinquent. Le texte s’allume, brille, frémit, rougeoie, poudroie, reprend, s’enflamme, resplendit et s’évanouit dans l’énigme la plus profondément obscure. La vie ne sera plus jamais la même après cette nuit d’étranges soleils et de rencontre brûlante. Il suffit d’une fois, sur toute une vie… de boire de ce vin-là, pour sourire à vie!
Dans ce spectacle beau comme un impromptu, ouvert comme un livre, fertile comme une poignée de graines, le public s’est passionné pour tout ce dévoilement d’humour, d’ironie et de vérités en filigranes exposées avec tant d’ardeur et de pudeur, à travers un jeu très subtils d'interrogations, de regards, de silences et de postures magnifiquement étudiées.
Obsédés textuels, garez-vous! Quand les metteurs en scène se mettent en scène... tout peut arriver! Voici un jeu de massacre organisé: dès le départ, c’est foireux ! C’est dans le texte. Tâchons donc de mettre de l’ordre dans les personnages. Yvette ARTHUR, qui joue Miss Clacket, c’est la débordante femme de charge interprétée avec cœur par Perrine Delers, amatrice invétérée de sardines absurdes qu’elle sème partout.
Suzy RIMBAUD qui joue Vicky c’est un brin de fille en ébullition, reine des coulisses et de La Revue qui fait perdre la tête à toute la compagnie : Maria Del Rio en alternance avec Mélissa Rousseaux. Elle est flanquée de Gérard YOUNG qui joue Roger Tramplemain : le comédien qui rappelle tant Bourvil et se nomme Bruno Georis, quel bellâtre!
Denyse DUCREUX qui joue Flavia Brent, c’est Cécile Florin, la seule qui a un peu les pieds sur terre, capable de relativiser tout événement paranormal, co-propriétaire de cette maison dite française, hantée par les bizarreries les plus folles. Ferdinand FOUQUET joue Philippe Brent, son mari, « un obsédé sexuel » selon les dires de certains, sans projection aucune : un torride Benjamin Torrini ! Pour la France , ils n'existent plus, mais ils vivent dans la hantise du Fisc, car ils se sont expatriés en Espagne et sont là juste par hasard!
On espère que vous ne perdez pas patience et que vous suivez toujours! Ce n’est pas fini. Il y a POITOU le poivrot qui joue le Cambrioleur : c’est Pascal Racan qui, à l’époque (Novembre 2012, avec le même décor), mis en scène par Daniel Hanssens,jouait le metteur en scène Louis Le CORREGE, joué actuellement par Marc Weiss. Un détestable omniscient qui se prend pour Dieu lui-même on and off stage, ordonne le monde, les entrées les sorties et accessoirement les états de corps et d’âme de ses comédiens aux docilités très variables. Malgré sa feinte sollicitude et son monstrueux égocentrisme, il arrive à faire échouer la répétition de sa pièce qui, de répétition technique, en générale, en première et dernière s’avère totalement avortée! Et vous voudriez que tous se rangent sous la bannière « And the show must go on ! »? Ah! il y a aussi, Mimie de la PATELIERE, assistante à la régie : c'est Joséphine de Renesse chargée de calmer le public et de souffler le texte quand tout foire! Avec Jean-Paul LEBRUN, régisseur général et accessoirement garçon de courses et cambrioleur: Emmanuel Guillaume.
Quel générique pour une pièce en trois coups ! Au 1er ACTE, le public découvre la répétition générale de cette troupe d’acteurs hétéroclites, dans son décor, face à un texte insipide et une histoire fort improbable. Le 2e ACTE permet d’assister à la représentation de cette pièce, vue des coulisses, à l’arrière du décor. Difficile de suivre à la fois la soit-disant première d'un côté et les ahurissantes scènes de cinéma muet de plus en plus sanglant qui se déroulent à l’insu des spectateurs imaginaires mais devant nos yeux! Et voilà la raison du titre de l’opus : "Silence en coulisses!" car cela déménage!
Le 3e ACTE se joue côté scène de théâtre, avec la dernière énergie. Dans un paroxysme d’aigreurs et d’amertume, d’actes manqués, de bévues, de texte lacunaire ou en lambeaux, il décrit en live, sous forme de pièce dans la pièce, la catastrophe annoncée par les deux premiers actes. Avec un nouveau tire: "Sans dessous dessus",soustitré"la nouvelle comédie de Robin Housemonster. Le désarroi est total, c’est l’effondrement final d’un monde insensé, surexcité par les jalousies, les rancœurs ravalées et la folie des égoïsmes furieux. Il (lisez: le texte ou le monde) n’a plus rien à voir avec la création originelle. Dont acte! Qui n’en sortirait pas consterné? Est-ce ainsi que l’on s’accroche à l’illusion de la vie? Glaçant, malgré les très beaux dessous de Lady Suzy et l'acidité de l'autodérision...
SILENCE EN COULISSES
DE MICHAEL FRAYN, ADAPTATION DE JOHN THOMAS, jusqu'au 14 mai 2017
THÉÂTRE ROYAL DES GALERIES
Location :
Galerie du Roi 32 - 1000 Bruxelles. 02 / 512 04 07, de 11h à 18h, du mardi au samedi.
Une suite somptueuse avec balcon royal au cœur deRome, vue sur la basilique Saint-Pierre sert d’écrin à ce vaudeville pétillant et polisson.Francis Husterjoue le rôle de l’américain tranquille,Georges Ben Clairborne, en quête du cadavre du père décédé dans un malencontreux accident de voiture l'année précédente. Il a promis de le rapatrier aux Etats-Unis. C’est vrai qu’il a du mal à ne pas trahir l’affaire, par son jeu si diablement français…Ingrid Chauvinjoue à la perfectionle rôle d’une ravissante comédienne anglaise de clips publicitaires,Alison Miller, en mal de retrouver elle aussi un cadavre, celui de sa mère morte dans le même accident. Pur hasard?
L’Italie, où se confondent vice et vertu et vice versa sera le philtre magique qui les fera tomber amoureux. Un Eden particulier sans la moindre notion de bien ou de mal… où l’on passe quatre jours sur un nuage en plein ciel totalement bleu avant de retomber sur terre, le cœur en compote de part et d’autre. Mais l’issue est perceptible d’avance : c’est l’efficace combinazione 100% américaine de la femme haïssable dudit Monsieur, Diane Clairborne, qui, ambitieuse et glaciale, remettra les horloges à l’heure de l’argent, du pouvoir de celui-ci, et du pouvoir tout court. Alice Carel épouse parfaitement le rôle de la sorcière mal-aimée à qui on ne peut dire que « Oui, ma chérie ! » pour avoir la paix. Elle sonnera très calmement le glas de l’historiette romano-napolitaine! Et tout se déroulera selon ses augustes désirs… A peu de choses près, puisque l’histoire ne fait que se répéter, de générations en générations!
Il ne faut pas écouter les mauvaises langues qui soufflent que cette pièce est légère et insipide! On a mis le pied dans une jolie Commedia Del Arte, version moderne, jouissive et tellement rafraîchissante par sa joie de vivre intense ! Le spectacle est enlevé, porté par des comédiens exceptionnels dans une mise en scène de Steve Suissa, ma foi typique des grands boulevards, mais quoi? Est-ce vraiment une tare?
Mais rien ne se ferait bien évidemment, sans le sublime et malicieux Baldassare Pantaleone dit Baldo qui convoque la magie théâtrale! Voilà une mouche du coche bienfaitrice qui sape les plus grandes timidités. Un étrange dieu Cupidon, ange gardien, assistant incontournable des affaires … amoureuses, prêt à offrir ses services d’amant à qui veut, ou servir tout simplement d’entremetteur de la Cause. Avec un flair et une versatilité surprenants, Thierry Lopez danse ce rôle à ravir et séduit la salle entière par ses 1001 tours de passe-passe. Hommes, femmes, enfants, tous se rendent à l’évidence du triomphe des graines d’amour semées à tout vent, face aux fétides vases de l’argent et du pouvoir! On ressort de ce spectacle, sorte de Vivre Pour Vivre à l'italienne, gavé de rires et de bonne humeur!
A voir cette semaine au Centre Culturel d'Auderghem,
Boulevard du Souverain 183, 1160 Bruxelles
02 660 03 03
AVANTI! une pièce deSamuel TAYLOR
Mise en scène : Steve SUISSA Avec Francis HUSTER, Ingrid CHAUVIN, Thierry LOPEZ (nommé aux "Molières 2016"), Alice CAREL, Romain EMON et Toni LIBRIZZI Adaptation Dominique PIAT Décors Ivan MAUSSION Costume(s) : Hervé DELACHAMBRE Lumières Jacques ROUVEYROLLIS Musique : Maxime RICHELME