LE SQUARE
ALLONS VOIR SI FLEURISSENT LES FLEURS DE LA BANQUISE
Le train a eu du retard. Dans le hall de la gare, les passagers courent dans tous les sens. Je me méfie des valises à roulettes. Flegmatique un lampiste au pull jacquard vaque à ses occupations en trainant son humeur noire.
Dehors la place De la dernière chance baigne dans le soleil, et aujourd’hui le ciel est tout bleu comme un hortensia, je suis chanceux.
Le rendez-vous est au Square Marguerite Duras. C’est à dix minutes, je suis en avance, je flâne, comme de coutume.
Je patiente sur un banc placé dans le parfum d’une Viorne. En face de la fameuse statue de La Beauté aux yeux bleus. Je sors de ma sacoche mon bloc-notes, et la dernière édition des Fleurs du Mal.
Des passantes déambulent, cueillent de ci de là de l’aspérule odorante.
Des canins aux crocs entartrés s’entretiennent autour d’une langue de bœuf.
Au téléphone, je lui ai dit :
« Anaïde, il n’y a pas à se gourer. Quand tu es sur le Boulevard Des Ecureuils tu prends la première à gauche et puis tu passes la Ruelle du Pigeon Blanc et c’est indiqué sur ta droite : Square Marguerite Duras, je t’attends. »
Je sors de ma lecture. J’observe.
L’ombre verte des tristes conifères décline. Je secoue mon impatience. Je sifflote.
Une passante saisit d’un énervement sûrement habituel réclame des comptes à un homme en costume blanc. « Tu n’as qu’à t’acheter une règle à calcul au lieu de faire des hypothèses » crie- t-elle de sa voix de crécelle à l’oreille de l’homme qui chausse des lunettes noires.
Le soleil est particulièrement généreux aujourd’hui. Ses rayons traversent les bosquets de camélias. Serpentent au sommet des magnolias en fleur. Flattent l’aigremoine. Dansent avec les iris et tissent autour du bassin d’eau accueillant de paisibles nénuphars le canevas d’un paysage bucolique.
La grille du square grince.
C’est elle !
Elle est coiffée d'une touffe de gui
Une chaîne pourpre lui ceint sa taille d'hyménoptère.
De sa bouche s’échappe un nuage rêveur gonflé de sentiments.
Ses yeux sont deux myosotis.
Anaïde s’assoit près de moi.
« Je te reconnais à ta ponctualité et à tes chaussettes très raffinées. » s’exclame-t-elle.
Sa robe est ouverte sur des cuisses pâles, blanche comme des fleurs de vanille. Mauve, sa robe ample est une robe de jour de pluie, cependant elle s’accorde avec sa chevelure de maïs.
De son sac à main, elle sort pèle mêle :
Un fard à paupières
Un stylo Bic
Un réveil
Un miroir
Un mouchoir blanc
Une brucelle en vermeil
Et un revolver-allume cigarette.
Je la regarde sortir son bric-à-brac.
- Mais pourquoi, déballes-tu tout ça, Anaïde ?
- Mais ! parce que nous avons l’éternité ! » me déclare-t-elle heureuse.
- Si tu le dis ! Tiens ! Voilà ce que je viens d’écrire en t’attendant.
Les nuages qui sont les images des rêves ont toujours l’odeur attachante et sucrée d’une lointaine allée de tilleuls où courent des souvenirs récompensés par des images d’Epinal et qui chahutent dans un bac à sable alors que défilent des camions bourrés d’armes menaçantes sur une grande avenue prioritaire »
Anaïde me reluque. Ses yeux étincellent de perplexités. Elle consulte le réveil.
Je poursuis :
Mes mains te supplient, comme la nuit la lumière qui voyage, comme le nénuphar soumis à l’hibiscus, comme l’ormeau devant le Bernard l'Hermite. Regarde les nuages qui se fatiguent à changer de position et de forme comme des enfants turbulents. En revanche, comme toutes les surveillantes, la surface de l’étang ne rigole pas.
Des chiens aboient et des tourterelles prennent leur envol.
Je me tourne vers Anaïde. Je poursuis ma lecture :
… Les enfants rient de se voir vieillir dans les gares où leurs cheveux soyeux et gris descendent l'échelle des temps et coulent sur leur robe de velours bleues. Anaïde, je t’ai vu dans la salle des pas perdus, ton iris et tous les corpuscules de ta rétine me suggéraient les agates perdues dans les cours d'école, tu portais un camée sur la poitrine et ta ceinture te ceignait ta taille d’hyménoptère. Je t’ai rencontré une autre fois deux mois plus tôt peut être dans la rue où l’on cueille les cerises qui dansent impossiblement sur un adagio réclamé par l’éternité. Haute comme trois pommes toi et ton petit toutou australien me dévisagiez comme l’Emeu devant son kiwi. Et en mai, au pont des Oies tu es sortie coupable d’un livre de mille pages. Celui-là même que tu lisais dans la salle des pas perdus !
Anaïde me regarde bouche bée.
« Ça alors ! c’est aussi énigmatique que le message d’une mésange ligérienne. Alors ! nous ressemblerons à nos enfants ?
-Oui Anaïde, je préfère ressembler à l’avenir pour disparaître avec toi »
J’observe, intrigué « la Beauté aux yeux bleus », c’est un buste de femme en marbre noir. Le visage est altier et les yeux sont fermés.
« Anaïde ! La beauté a-elle-vraiment les yeux bleus ? Finira-t-elle par ouvrir les yeux ? Faut-il attendre que le soleil se couche ?
- Non ! Reste avec moi, je t’en prie ! Si tu restes avec moi, je garderais toujours les yeux ouverts ! Les miens sont bleus !
Lionel Morin (Tours 2025)