« Des cailloux plein les poches », avant-dernière
Festival « Il est temps d’en rire » – Genval
Décryptage
Cela démarre à un train d’enfer. Il faut un certain temps pour que l’oreille s’habitue au rythme des … vociférations et des jeux d’accents étranges.
Deux champs inclinés se font face : celui où évolueront les comédiens et le nôtre, semé de transats Atlantic Blue, ornés du mystérieux visage d’une pieuse… faiseuse de bière belge. Absence de décor, côté scène végétale, tandis que le public sirote tranquillement ses cocktails en attendant les artistes. Guinness is good for you… Mais, curieusement, on n’en a pas trouvé au comptoir. Seulement des limonades… aux fleurs calmantes !
À l’heure dite, les deux acteurs déboulent sur leurs pelouses en terrasses comme deux bolides lancés dans un shaker. Vont-ils s’écharper ? Comédie ou tragédie ? On pensait… humour !
Puis, presque sans qu’on s’en aperçoive, l’Irlande apparaît. Un arbre cachait la forêt. Une forêt de figurants. Pour tout décor, une simple barrière à vaches qui, par la magie du théâtre, devient tantôt fermes, enclosure — so British ! – église, château, loge de diva et le pub favori du village. Nous sommes au cœur du Kerry irlandais. Shakespeare n’aurait pas renié cette économie de moyens où le verbe suffit à faire naître le monde.
Nous étions arrivés très tôt pour choisir les meilleurs transats. Nous y faisions carrément la sieste sous couverture, et puis à l’heure dite, ce réveil tonitruant! Comme souvent, nous avions volontairement évité de lire le résumé de la pièce. Nous aimons découvrir les spectacles sans mode d’emploi.Peu à peu, le voile se lève.
Les deux comédiens ne sont pas deux personnages, mais près d’une vingtaine. À coups de voix, de postures, d’inflexions, ils passent de l’un à l’autre avec une virtuosité sidérante. Pendant une heure trente, ils s’interpellent, se répondent, changent d’identité en une fraction de seconde. Il faut suivre, mais quel bonheur lorsque la mécanique devient lisible !
Ce double seul-en-scène tient du prodige.
Charlie et Jake, deux chômeurs d’un petit village irlandais où même le ramassage de la tourbe ne nourrit plus son homme, se font engager comme figurants sur le tournage d’une superproduction hollywoodienne venue exploiter les vertes collines du Kerry, berceau de l’âme irlandaise.
Autour d’eux gravitent réalisateurs, producteurs, vedettes américaines, gardes du corps, habitants pittoresques, enfants, touristes… Toute cette galerie de personnages naît sous nos yeux grâce au seul talent de Stéphane Pirard et Thibaut Nève. C’est proprement bluffant.
Au début, la pièce semble parodique, grinçante, presque chaotique. Elle cahote comme une charrette lancée dans une descente vertigineuse. On se demande où tout cela nous mène. Puis l’émotion s’installe. Mieux, une profonde empathie pour le drame qui éclate.
Sous les éclats de rire apparaît la résistance silencieuse d’un village face à l’invasion hollywoodienne. Les vaches elles-mêmes semblent prendre parti. Le truculent cède la place à l’émotion, puis au cruel.
They shoot horses, don’t they?
Ce souvenir cinématographique revient du fond de la mémoire. Pas des plus jeunes, bien sûr, mais l’occasion de leur expliquer Sydney Pollack. À chaque siècle, ses crises profondes.
Si nous avions eu des brassées de fleurs, nous les aurions offertes avec immense gratitude à ces deux acteurs héroïques : Stéphane Pirard et Thibaut Nève. Ils ont simplement dit : « Demain, c’est le dernier soir » en retenant leurs larmes, faisant sourdre les nôtres.
Et les cailloux de Sean ? Plus jamais je ne regarderai un caillou comme avant. Pourtant, comme lui, je les ai toujours aimés.
Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres
Mise en scène : Thibaut Packeu
Texte : Marie Jones, adaptation d’Attica Guedj et Stephan Meldegg
Scénographie et costumes : Sophie Hazebrouck
