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monstre (1)

administrateur théâtres

au Théâtre Le Public : L’Habilleur de Ronald Harwood

 Grandeur et fragilité

 

Il faut du temps pour digérer ce bijou du répertoire britannique que l’on joue en ce moment au Théâtre Le Public : L’Habilleur de Ronald Harwood. Une ode au théâtre, semble-t-il. Alors, une ode en fa mineur, striée de douleur, saturée de désillusion. Car la beauté se débat avec la déchéance, la fidélité bute sur l’ingratitude, le panache flirte avec le renoncement. Oui, « Les chants les-plus-beaux sont les plus… désespérés»

 

Au centre, Sir John, immense comédien shakespearien, se prépare pour la 227e fois à jouer le Roi Lear dans une Angleterre qui tremble sous les bombes. Keep calm and Carry on! À ses côtés, Norman, son habilleur, le soutient, le borde, le porte, le ramasse, le répare comme on veille jalousement sur une figure royale.

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Michel Kacenelenbogen livre ici quelque chose qui dépasse le jeu. Ça tient presque du testament, et cela effraye grandement. Et ce grand corps offert en pâture, et ce « regardez ce que l’art coûte à ceux qui l’ont servi ». Il y a chez lui cette grandeur tragique qui frôle l’obscène, parce que trop vraie. Pathétique acteur qui se défait, qui perd la boule, la mémoire, la dignité. On songe bien sûr à nos vieux aînés, à des proches, à ce mari, cette épouse qui ne reconnaissait plus les siens.

 

Tout cela est brutalement fort loin de ce petit plaisir malin annoncé par notre heureux théâtre Le Public. Ou bien, un avertissement tragique, un constat lucide et glacé de notre monde immensément fracturé et trahi?

 

 

 

 

Face au monstre,  Sir John, Antoine Guillaume offre un Norman bouleversant et révolté dans sa dévotion même. Mémoire supplétive, serviteur fidèle, mais jamais servile, épaule silencieuse, l’homme qui assiste, qui répare, qui cajole, qui s’épuise, déploie des trésors d’intelligence et de patience. Admirable de finesse et de tenue, ce formidable sherpa! Le sang revient dans les veines après l’effroi. La dame de compagnie veille sur le monarque capricieux. Mais, que reçoit-il ? Rien. Pas même la gratitude. Pas même la reconnaissance minimale de l’existence. « Ce sont les plus petits qui éprouvent les plus grandes douleurs» lâche-t-il, révolté devant le désert affectif.

 

Autour du duo principal, une distribution tout aussi engagée : Didier Colfs, Nicole Oliver, Tiphanie Lefrançois, Jérémy Bouly, François Michel van der Rest et Aylin Yay donnent chair aux périphéries du récit, sans lesquelles la mécanique ne tiendrait pas. Et la musique de Pascal Charpentier soulage.

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Mais la mise en scène de Michel Kacelenenbogen et la scénographie de de Renata Gorka de ne cherchent pas à arranger les angles. Ça commence comme un éboulement verbal, un torrent de mots qui dévale une montagne hostile. On est submergé, désorienté, essoufflé. Puis la scénographie, sobre, laisse les ruines bien visibles : le théâtre n’est plus la fabrique du rêve mais une chambre mortuaire. Le cintres habillés de vêtements en sombre arc en ciel pendent, lamentables témoins muets, comme dans un musée glacé et sans vie.

 

Des éclairs chaotiques de King Lear percent la brume et ils font mal. Car si Lear pleure sur sa folie, Sir John se gausse, jusqu’à ce que ça ne rie plus du tout.

 

Malgré le voile d’amertume, c’est du grand théâtre. Les deux acteurs, magnifiques, naviguent entre comédie et drame avec une précision chirurgicale. L’horlogerie des répliques fait mouche. Le reste de la distribution, solide et élégante, maintient le cadre, comme un chœur dispersé et désorienté.

 

En quittant les lieux, pas de jubilation. Pas le clin d’œil complice. On n’a pas bu du champagne mais de la ciguë, jusqu'au bout. Car L’Habilleur est une sorte de petite mort, jouée à nu. Celle aussi de notre société affolée? Une ode au théâtre qui rappelle la folie, la dépendance, l’ingratitude, et la vanité sublime …des planches!

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

L'HABILLEUR

DE RONALD HARWOOD

VERSION FRANÇAISE DE DOMINIQUE HOLLIER

13.01 > 28.02.26

Relâches du 17.02 au 26.02.26

Avec:  Jérémy Bouly, Didier Colfs, Antoine Guillaume, Michel Kacenelenbogen, Tiphanie Lefrancois, Nicole Oliver, François-Michel van der Rest et Aylin Yay Mise en scène de Michel Kacenelenbogen Assistanat à la mise en scène: Barbara Borguet Scénographie: Renata Gorka Costumes: Chandra Vellut

Lumière: Jérôme Dejean avec Candice Hansel

Compositeur musique originale: Pascal Charpentier

Régie: Martin Celis, Raphaël Lemaitre

 

 Photos © Gaël Maleux

Représentations du mardi au samedi à 20h30, sauf les mercredis à 19h00.

Dimanche 25.01 à 17h00.

 

 

 

 

 

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