Ce texte oublié dans un mauvais dossier, ressort à la lumière de 2026,
je l'ai écrit en 1977, il y a donc 49 ans.
Certains paragraphes semblent prémonitoires ! ![]()
J'attend vos commentaires. Merci à toutes et à tous.
La vieille tondeuse - Été 1977
L'aube était là, fuyante derrière un brouillard léger, comme une fumée de cigarette poussée par le vent. Antoine était réveillé depuis un moment, il n'attendit pas la sonnerie du réveil et se leva pour se diriger vers la cuisine ; rien de tel qu'un grand bol de café avec quelques tartines de confitures pour commencer la journée. Mais ce matin là, le café resta dans la tasse. Antoine enfila un pantalon et un pull puis sortit dans le jardin. Il habitait en bout du village, un corps de ferme hérité de ses grand-parents. Quelques maisons étaient habitées par des retraités adorables, toujours prêt à rendre service. Antoine les connaissait depuis bien longtemps. Il venait souvent, quand il était enfant puis ado, vivre à la ferme pendant les vacances. Les ruelles du village n'avaient aucun secret pour lui.
Il déverrouilla la porte et sortit dans ce matin brumeux mais déjà chaud ; direction l'étang « du haut » au bout du vieux chemin. Tout en marchant vers ce petit coin de paradis, il se mit à penser à son grand-père, un gentil papy un peu râleur mais toujours en train de raconter des bêtises, ou à apprendre tous les petits détails de la vie que tu ne trouves pas toujours dans les livres.
Sais-tu ce que tu dois toujours avoir dans tes poches si un jour tu pars en randonnée pour la journée ? Mis à part bien entendu une gourde d'eau, deux pommes, un morceau de pain et quelques sucres ?
Heu non pas vraiment ! Une boussole peut-être ?
Oui c'est bien mais encore faut-il savoir s'en servir ! Je t'apprendrai. Dans tes poches ou ton sac tu dois toujours avoir quatre choses: un briquet/allumette, aussi appelé briquet permanent. Par simple frottement il fait des étincelles et peut s'allumer 8 à 10.000 fois. Puis il te faut une pelote de bonne ficelle, un couteau... pliant ça va de soit, et multi lames si possible, et un sifflet à roulette.
Un sifflet ? Pourquoi ce jouet ?
Ce n'est pas un jouet, il faut un vrai sifflet, comme les arbitres. Dans les bois on l'entend de loin, et si on te recherche c'est lui qui signalera ta présence, ici et pas ailleurs.
C'était ça le grand-père, tantôt bougon, tantôt instructeur de survie. Antoine se réveilla de ses souvenirs venus pendant sa marche vers l'étang, et continua son chemin en grignotant un gâteau sec qu'il avait chipé dans la boite en fer avant de quitter la maison. Plus il avançait vers son but, plus il se sentait intrigué et sur le qui-vive. Cette forêt qu'il n'avait pas revue depuis bien longtemps, vingt cinq ans peut-être lui semblait étrangère : elle avait changé. Il s'arrêta et écouta. Rien ne l'intrigua, rien tout était silencieux et calme. Il reparti lentement vers la forêt de châtaigniers à la recherche d'un écureuil roux, il y avait toujours un ou deux couples qui sautaient d'arbres en arbres, ou plutôt de tronc en tronc, rapides comme l'éclair ils avaient vite fait de disparaître remplacés par d'autres, dans ce théâtre vivant qu'était la forêt il restait souvent assis à regarder leur manège. 1)
Antoine sortit de ses pensées et, en caressant le tronc de l'arbre, le dossier d'un client compliqué (que ce soit le dossier ou le client), le ramena mentalement au « boulot ». Bouleau / boulot ! Il se prit à sourire à l'association d'idées, mais le charme était rompu, la forêt de dossiers avait remplacé la forêt d'arbres verdoyants. Les téléphones sans fil et leurs batteries en bandoulières, les ordinateurs, les mail, les fax, tous ces « outils » qui en définitive mangeaient le potentiel temps d'humanité, c'était la vie de toutes et tous en ville, pensa Antoine. Il s'aperçut que malgré le changement de lieu, cette vie trépidante reprend très vite le dessus sur l'essentiel, le moment présent, et il avait l'impression de se trouver dans une salle de cinéma en train de regarder deux films sur le même écran.
Que se passe t-il autour de moi ? Dans ma ferme ? pensa Antoine. Et comme s'il avait besoin de vider un trop plein d'énergie il se mit à parler tout seul.
Je ne comprends pas... J'ai l'impression d'être devenu sourd, tout semble lourd et étrange.
Ces pensées troublaient Antoine depuis un moment, il n'avait pas d'explication rationnelle. Quelques minutes après, il aperçut l'étang « du haut », comme les gens le nommait, brillant comme mille diamants sous le premier soleil du matin. Les années avaient passé et la longue alignée de peupliers avait doublé de volume. Les arbres n'avaient pas souffert des récentes tempêtes. Il mit les pieds sur la chaussée, où gamin puis adolescent, il posait ses cannes à pêche pour attraper les gardons de l'étang et les gougeons venant des ruisseaux. Antoine retrouva très vite le gros rocher plat qui souvent servait de table pour le casse-croûte. Il s'assit et sursauta quand un poisson bondit hors de l'eau pour, sans doute, échapper à une grosse perche qui le chassait pour son déjeuner. Trente ans, peut-être plus... Plus de trente ans étaient passés depuis la disparition des grands parents, trente ans pour le grand-père et trente ans et quelques mois pour la grand-mère ! A croire que l'un sans l'autre, la vie sur terre n'avait plus d'attrait. Depuis leurs départs, Antoine revenait à la ferme cinq ou six fois par an pour seulement deux ou trois jours. C'était trop court pour aller en forêt ou au bord de l'étang. Alors il se contentait de respirer l'odeur de la maison avec sa grande cheminée en pierres, les granges qui sentaient encore le foin séché, quelques petits boulots d'entretiens, une balade dans les alentours, sans oublier de discuter avec les voisins qui avaient repris la ferme de leurs proches. C'était bon de passer quelques heures à refaire le monde. Mais le temps passant vite, Antoine devait toujours repartir le lendemain ou le surlendemain pour Limoges. Aujourd'hui, c'était différent ! Il était en vacances, fatigué de tous ces conflits avec les collègues, ainsi que l'administration qui semblait prendre un malin plaisir à compliquer les choses au lieu de les simplifier.
Un jour Antoine avait acheté un jouet pour le fils d'un copain : un taxi en tôle avec un moteur électrique. Les jouets avaient tous ou presque des moteurs à piles, fini les moteurs à clés. Il se surprit à sourire de la pensée qu'il venait d'avoir : « quand nos voitures seront-elles électriques ? Antoine se mit à rêver. Bientôt les voitures à essence auront des moteurs électriques comme les jouets. Un petit robot tondra la pelouse à ta place et un autre servira une drogue douce devant la piscine pour t'empêcher de réfléchir. Stop pensa Antoine.
2)
Il était en vacances... bien décidé à dormir et à se balader dans la propriété, SA propriété désormais, mais aussi se balader dans celles des autres, car ouvrir une barrière en bois en la refermant derrière soi, ce n'était pas très compliqué, pas besoin de boîtier à boutons pour l'ouvrir et la fermer. A la campagne c'était une question de confiance entre le propriétaire du champ et le promeneur, lui avait dit la grand mère un jour de cueillette des champignons. Si tu oublies de fermer la barrière, les moutons ou les vaches, qui sont au prés, trouveront la porte et se sauveront, l'herbe étant toujours meilleure chez le voisin.
Antoine passa le reste de la matinée à faire le tour de l'étang du haut, puis dans les forêts de chênes et de châtaigniers où poussaient girolles et gros cèpes, que la grand-mère se dépêchait à mettre en bocaux pour les futures omelettes ou pommes sautées. Curieusement, il reprit le chemin de la ferme la boule au ventre. Un sentiment de perte et d'abandon le tourmentait sans cesse. Le retour vers la ferme fut très rapide. Quelque chose le poussait à entrer entre les murs épais et protecteurs, d'allumer un bon feu, comme ça pour le plaisir, d'entendre crépiter le bois sec et admirer les flammes dansant dans l'âtre avant de s'échapper en fumée par le large conduit. La ferme revivait avec cette fumée sortant en haut du toit et, Antoine en était convaincu, les voisins disaient : – Tiens le Toine est là !
La nuit fut compliquée et agitée sous les draps et dans sa tête. Antoine ne comprenait pas pourquoi il avait ressenti ces grands moments de solitude à l'étang, dans les forêts et dans les champs. Pourquoi ???? Le téléphone sonna sur la table de ferme en merisier le rappelant que son monde était bien loin... de l'autre côté du village.
Allô ! … Salut Georges .... Non, je n'ai pas oublié mon ordi ! Oui oui ce dossier est bouclé. Et non non et non, je suis en vacances à la ferme, et tu le sais très bien ! Tu connais le mot vacances ? Ecoutes-moi Georges, tu oublies mon adresse, tu oublies mon numéro d'urgence et s'il y a le feu, tu fais le 17. Bonne journée à toi et à l'équipe. Clic !
Ce n'était pas le jour, mais au moins c'était clair, net et précis.
Antoine ne voulait pas se laisser envahir par cet sentiment inconnu de la veille et qui lui échappait. Il prit sa douche, puis le café avec des tartines de confiture et se rappela les recommandations du grand-père ; dans le petit sac à dos, il mit deux pommes, une bouteille d'eau en plastique, un morceau de pain, quelques sucres dans une boite en fer dégotée dans un placard de la cuisine, puis chercha une pelote de ficelle dans le petit atelier. Il manquait le couteau. Le couteau pliant ! Il chercha partout dans la cuisine, pas de couteau pliant. Pourtant il fallait respecter la liste, Antoine avait l'impression que c'était important ; il ne devait pas déroger aux recommandations du grand-père. Rien dans le tiroir de la table de ferme, rien dans ceux de la cuisine, que des couteaux normaux. Antoine s'agaçait. Il posa les fesses sur un petit tabouret face au bout de la table, la place habituelle du grand-père et vit : le tiroir du chef comme disait la grand-mère pour faire râler son homme. Il l'avait oublié ce tiroir de bout. Antoine l'ouvrit presque respectueusement. Il ne l'avait jamais fait. Il fouilla et découvrit divers petits couteaux pour les légumes et champignons, un vieux briquet
à essence sans sa molette, des boutons de veste de chasse, un doigt en cuir avec un lacet (pour les blessures sans doute), quelques stylos, un petit carnet, un permis de chasse, une multitude d'objets inconnus et puis, plié dans un mouchoir, un couteau suisse avec une étiquette... Pour Antoine !
Une larme coula sur sa joue, les années étaient passées comme passent les nuages un jour de grand vent et Antoine n'avait jamais ouvert ce petit tiroir… Merci papy !
Sac sur le dos, Antoine reprit le chemin de l'étang du haut bien décidé à comprendre cette angoisse qui lui avait gâchée sa journée d'hier. Il ralentit le pas, attentif à son environnement. En passant devant la petite fontaine à dévotions conduisant à un point d'eau pour les animaux, rien ne sembla le troubler, c'était calme. Il s'arrêta et regarda au fond de la petite fontaine Saint Rock surmontée d'une croix en fer qu'il avait toujours connue. Quelques pièces brillaient un peu dans l'eau, à croire que quelqu'un du village était venu nettoyer le fond. Antoine sortit son portefeuille. Il attrapa une pièce égarée dans la pochette puis la jeta dans la fontaine et instinctivement, comme il avait vu faire la grand mère des dizaines de fois, il marmonna une prière et mentalement fit le signe de croix (s'il te plaît Saint Rock, fais moi comprendre pourquoi j'ai le sentiment d'être un étranger chez moi, merci). La grand-mère devait rigoler, pensa Antoine.
Dans le milieu de la matinée, après avoir erré de l'étang à la forêt de chênes, puis des grands prés fraîchement fauchés de ce beau blé doré, il avait fait la rencontre de François, un habitant du village venu lui aussi respirer l'air de la forêt. Les échanges furent brefs car ce dernier n'était pas bavard, les villageois le nommaient « le taiseux » c'est tout dire sur ce personnage qui malgré son apparence était prêt à rendre service au moindre problème. Il était tout et son contraire le François !
La matinée touchant à sa fin, Antoine envisageât de s'arrêter manger une pomme avec un morceau de pain. Adossé à un arbre centenaire, il repensa au taiseux. Il est vrai qu'en sa compagnie c'était le silence le plus complet. … Le silence le plus complet ! Antoine arrêta de croquer la pomme et écouta la nature autour de lui.
Au bout de deux ou trois minutes, il entendit un insecte dans le buisson épineux, un bourdon certainement. Il resta ainsi de longues minutes à écouter la forêt, puis changea d'endroit et traversa le pré où, des années au-paravent, Monsieur le Maire faisait paître son troupeau de moutons. Antoine se planta au milieu du pré et attendit, il voulait entendre ce qu'il était venu chercher : les grillons, ces cri cri cri stridents et rassurants sur la journée ensoleillée à venir. Il se souvenait qu'après avoir trouvé leur trou, il s'amusait avec les copains à les faire sortir en les taquinant à l'aide d'un brin d'herbe. Le grand-père, lui, les attrapait pour aller à la pêche. En dix minutes, il en avait une pleine boite, une vieille boite en fer de médicament pour la toux.
Mais aujourd'hui, rien, rien de rien, où sont-ils passés ? Il marcha de long en large dans le pré et en entendit deux ou trois, c'est tout… Antoine commença à ne plus aimer cette solitude, tout semblait sans vie et il ne s'expliquait pas encore ce silence. Il se dirigea vers la mare aux grenouilles. Elle était bien là, enfin ce qu'il en restait, entourée de fougères et de plantes qui devaient aimer avoir les pieds dans l'eau. Mais point de grenouilles, disparues, plus de chant, ni de « floc » quand elles sautaient dans l'eau à l'approche du danger. Le pic-vert, les moineaux, les araignées d'eau, les libellules sur l'étang et la mare, les papillons jaunes, rouges, les mésanges, les rouges gorges....tous disparus ou presque ! Antoine en vit un qui passait haut dans le ciel bleu, un petit, un moineaux sans doute. Il venait de découvrir son malaise et son mal être. C'était le silence ! C'était çà qui l'oppressait ! La ferme de sa jeunesse, l'étang, les forêts, les prés ? Tout avait changé.... Le vivant qui embêtait le soir sous la lampe du jardin, les dizaines d'oiseaux qui te réveillaient le matin souvent avant le coq ? Tout avait disparu, tout n'était que silence ou presque ! Antoine se leva péniblement et sentit une sourde colère l'envahir, une colère contre lui et contre ce que les scientifiques et autres gros patrons ou financiers (ce sont les mêmes) appelaient le monde moderne. Il se rappela une discussion houleuse entre son grand-père et un voisin qui avait acheté un désherbant pour les carottes : un désherbant sélectif avait-il dit « il faut attendre que les carottes soient sorties de terre et on passe le désherbant ; ça tue toutes les herbes, sauf les carottes ». Le grand-père était fou furieux. Il avait viré son voisin sans plus de ménagement. Ils se sont réconciliés le lendemain derrière une chopine bien fraîche à condition que la boite de traitement anti-herbes-folles passe à la poubelle !
Antoine sourit à ce souvenir, mais la colère reprit le dessus. On avait massacré son village, ses fermes, ses forêts, ses prés. Il repartit vers la ferme en se disant que lui aussi avait participé à ce carnage de tout ce qui vit sur terre. Il était furieux contre lui et contre la terre entière.
En chemin, il croisa un vacancier qui se dirigeait vers l'étang avec son chien en liberté. Et ce qui devait arriver, arriva.
Bonjour, c'est quoi comme race votre chien, un chasseur ?
Oh non, Il est coupé avec un beagle et un corniaud. Il ne ferait pas de mal à une mouche.
Une quoi ? Une mouche ? Encore faudrait-il qu'il y en ait ! Vous trouvez qu'il y en a beaucoup d'insectes autour de nous ? Sincèrement, répondez-moi ! Et les oiseaux ? Vous en entendez beaucoup gazouiller dans les buissons et en haut des arbres ? Je viens depuis plus de 40 ans dans la ferme de mes grands-parents, et dans l'absolu, il y a d'avantage d'insectes à la campagne qu'en ville, les oiseaux s'en nourrissent, mais là... il n'y en a plus ou presque. Et les poissons dans les ruisseaux ? Disparus aussi pour certaines espèces. Avec mon grand-père, on attrapait des gardèches, des saies, je n'en ai pas vu un seul ce matin.... Les grenouilles dans la mare en bas avant l'étang ? Plus de grenouilles ! Il y avait des écureuils mais depuis presque trois jours que je suis là, je n'en ai vu qu'un couple, enfin j'espère que c'est un couple. Pardonnez-moi je vous gâche votre séjour mais je suis agacé et triste d'en prendre seulement conscience cet après-midi ! De nos jours, les hommes sont devenus dépendants des machines et je viens de me réveiller de ce cocon dans lequel on nous emprisonne en riant. Les moutons de Panurge, vous connaissez ? Voilà ce que nous sommes devenus. On obéit, on achète, on paye, on remplit les placards, et aujourd'hui, en l'an 1977, on ne veut plus rien foutre... Il faut des robots, des téléphones à piles, des jouets électriques ! Et pourquoi pas des vélos, des voitures, des 5) avions, des camions, des patins à roulettes ? et les chaussures hein ? Çà serait chouette ça, des chaussures à piles ou à batteries !
Mais c'est normal monsieur c'est le monde moderne.
Le monde moderne ? C'est ça le monde moderne ? Antoine devint rouge de colère. Ah ils veulent le silence même à la campagne ? Ah ils ne veulent plus entendre les oiseaux ? C'est ce que l'on va voir ! Faites attention à votre chien monsieur, il y a plein de vipères dans les murs de pierres autour de l'étang et dans les murets des prés.
Ah bon ? des vipères ? Tango, Tango, viens là mon chien, nous remontons à la voiture. Bonne journée monsieur, et merci de m'avoir prévenu.
C'est ça mon gros, pensa Antoine, les vipères ont fait comme le reste, elles ont disparu. Antoine reprit son chemin, le silence était pesant ; alors, il se mit à chantonner pour masquer cet absence de bruit, de vie. Il repensa au jouet japonais acheté pour le fils de son pote. Deux piles et en avant jeunesse, la voiture file tout droit vers le mur, le bute et part en marche arrière tout en changeant de direction grâce à la roue jockey, puis elle tape le pied de la table, repart en marche avant et ainsi de suite. Pourquoi ne pas adapter ce système à une tondeuse, pensa Antoine ? Achetez la tondeuse non-stop hurla t-il ! Ras le bol du silence, il voulait du bruit, sans doute pour se venger de lui-même, mais il se tut, s'arrêta et se rappela de la vieille tondeuse du Grand-père. Où était-elle passée cette vieille bécane qui puait l'essence et l'huile brûlée ?
Qu'est-ce que le grand père en avait fait ? Et tout l'après-midi Antoine fouilla les granges, déplaçant les vieux meubles, les planches, des vieux lits de coin.... mais rien, pas de tondeuse. Il ne l'a quand même pas descendu à la cave ! Non, rien non plus à la cave, à part des toiles d'araignées. Alors elle est au grenier, pensa Antoine, mais comment a t-il fait pour la monter ? Nous verrons demain, ce soir c'est bon la journée à eu son compte de pensées négatives.
Le lendemain après un copieux petit-déjeuner, il remplit à nouveau son sac et en rangeant les fruits, il se rappela les recommandations du grand-père. Il était interdit de se promener sous les poiriers dans la journée car il y avait des guêpes et des frelons qui s'invitaient au repas. C'est pour cela que la grand-mère allait en faire la cueillette les matins avec le lever du jour. Ce fut en croquant la poire bien juteuse qu'il s'aperçut que, la veille, il avait désobéi aux recommandations du grand-père en allant cueillir les poires en fin d'après-midi, et sans être nquiété par les insectes. Sa journée d'hier lui revint en mémoire, tout lui revenait après cette nuit sans sommeil......les scarabées bleus, les coccinelles, les libellules, les écureuils, les araignées d'eau, les pic-verts, les moineaux, les bouvreuils … disparus. Sa colère remontait doucement. Comment avait-il pu être aussi stupide ? Il vivait dans un monde d'argent, pas dans le monde des vivants, des gens ordinaires, des éveillés en définitive. La vie simple n'existe plus, se dit-il. Le monde moderne a tout pourri, tout délavé, tout tué ! La tondeuse.... où était cette fichue tondeuse à essence ? Dans le grenier ? Il monta les escaliers et ouvrit la porte qui donnait sur une petite chambre, le grenier étant derrière. Il y était monté deux ou trois fois dans sa jeunesse mais il faisait sombre et ça sentait le vieux comme disait la grand-mère. Aujourd'hui, l'odeur était la même ! Un grenier plein jusqu'aux tuiles, des cartons de vieilles vaisselles, 6) des miroirs cassés, des tuyaux en zinc, des valises pleines de vêtements, des armoires sans portes, mais pas de tondeuse ! Et puis... Antoine n'avait pas remarqué qu'il y avait des sous-pentes condamnées de chaque coté du toit. Soudain, il vit une ficelle qui dépassait d'une planche. Il tira sur cette dernière et une petite porte s'ouvrit. La tondeuse était planquée derrière avec, cerise sur le gâteau, un fusil de guerre, probablement largué par les Anglais en 1944 !
Antoine descendit la tondeuse dans la grange et sortit la caisse à outils du grand-père. Il n'était pas un pro en mécanique mais ces petits moteurs n'avaient pas de secret pour lui ; changer la bougie, les filtres et joints du carburateur, de l'huile pour motoculture, un peu d'essence pour nettoyer les pièces et de l'essence propre pour le réservoir, Après avoir établi la liste des pièces nécessaires, il ferma la grange laissant la tondeuse en pièces détachées sur la grande table de batteuse, et direction la petite ville de Saint-Léonard où il était certain de trouver ce dont il avait besoin.
Ah ils voulaient le silence, les allées bien propres comme le plancher du salon, ils ne voulaient plus d'abeilles et de guêpes, ça pique ces bestiaux-là, ni d'escargots, çà bouffe les jeunes pouces alors, on utilise de la poudre ou des granulés. Antoine était toujours très en colère contre la société dans laquelle il vivait, il râlait tout seul dans la cour de la ferme maudissant son aveuglement sur le changement radical de la nature. Après avoir réparé la tondeuse et certain de la faire redémarrer dans un bruit d'enfer, il irait tondre l'herbe de la cour. Il se ferait critiquer par les voisins, c'était certain, mais pourquoi ne pas inviter ses quatre copains fermiers et éleveurs autour de la table, et leur proposer de monter un dossier de culture bio pour toute la commune ? Jamais ça ne s'était fait, il s'occuperait de tout ce qui est paperasse administrative, rendez-vous avec l'administration, les syndicats, la presse et tous le cirque de la vie trépidante qu'il connaissait bien, et qu'il commençait à haïr. Pourquoi pas pensait-il, pourquoi pas ? Il se mit à parler tout seul, et sa colère repris le dessus ; ça ne marchera pas, ils ne voudront jamais changer radicalement d'habitudes, ils sont coincés dans le système.
Il émergea de ses pensées assis sur le banc dans la cour, et il entreprit de remonter le carburateur, fit le plein d'huile et, pour le plaisir, donna un coup de bombe verte sur le capot et les roues.
Antoine suivit les conseils du mécano et tira sur la ficelle de démarrage. Pouf pouf, il baissa un peu le starter ! pouf pouf pouf.
Démarre ma belle on va faire du bruit, démarre !
Pouf pouf pouf... et cette fois, la vieille tondeuse pétarada dans la cour, une fumée bleue envahie l'espace de la ferme. Hum qu'elle sent bon cette vieille odeur de gaz brûlé ! Les voisins allaient me traiter de fou, mais qu'importe, aujourd'hui c'est la fête de la tondeuse. Demain Antoine organiserait un rendez-vous avec ses voisins fermier, mais uniquement pour boire un coup. Ils amèneront leurs épouses pensa Antoine, ça fait longtemps que cette ferme ne vit plus comme avant. Il se mit à rire tout seul et poussa la tondeuse verte en criant à tue-tête la chanson de Jean Ferrat, « la femme est l'avenir de l'homme ». 7)
Allez ma belle on descend voir l'étang réveiller les truites et les grenouilles puis on cassera la croûte sur la grosse pierre.
A son retour vers le milieu de l'après-midi, épuisé mais heureux de sa bêtise, il rangea la tondeuse verte, ferma la porte de la grange et se dirigea vers la maison. Un tour de poignée et... porte fermée. Il se rappelait très bien avoir laissé la porte ouverte comme d'habitude, aucun risque de vol, le chien de Gilbert naviguait entre la maison de son maître et la ferme.
Qui m'a fait ce tour de cochon hurla t-il !
C'est nous Antoine, c'est nous, les pollueurs, les semeurs de granulés, les pulvérisateurs de poisons divers et variés. C'est bon ? Tu as tondu le prés aux chevaux ? J'espère que tu as fait le tour de l'étang et que les fossés sont propres ? Les deux fermiers étaient hilares et Antoine commençait à sentir la moutarde lui monter au nez, comme disait le grand-père juste avant de se mettre vraiment en colère, et là... il valait mieux baisser la tête.
Tu as bien pollué l'atmosphère avec ton tas de ferraille ? On a vu le démontage, bon boulot, et puis c'est chouette peint en vert, c'est bien pour la campagne, et ils se mirent à rire.
Pourquoi dites vous-çà ? Pourquoi vous foutez vous de moi ? Je suis en vacances pour trois semaines et j'aimerais bien en profiter un maximum avant de repartir à Limoges.
Pourquoi on rigole ? Oh c'est simple, depuis trois jours, tu parles tout seul, tu râles, tu cries, tu engueules la terre entière. Au début on a cru que vous étiez plusieurs et puis non, tu parlais à l'autre, enfin c'est toi qui le nommait ainsi. On a supposé que tu étais en pétard contre quelqu'un, et puis non, puisqu'un matin tu parlais fort dans la cour, et tu as dit : - Et toi l'Antoine tu es satisfait ? Alors on a compris. Tu rouspétais tout seul sans cesse mais vous étiez deux, l'Antoine de la ville, qui ne voit plus que les autoroutes, les fils électrique et les restaurants qui te serves à bouffer dans ta voiture, la télé, et tout le bazar des villes, et l'autre, celui qui voulait refaire le monde !
C’est vrai, vous avez raison, je parlais fort. J'étais et je suis encore très en colère...
Et bien figures-toi que tu intéresses le village, enfin ceux qui restent, une dizaine de famille dont trois qui bossent en ville.
J'ai compris, dit Antoine, vous voulez monter un cirque et je serai Monsieur Loyal, dit-il en colère.
Cré Vendiou, on dirait ton grand-père, tu es une vraie tête de mule, tu peux écouter un instant ou tu as l'intention de passer trois semaines à hurler comme un putois.
Antoine se ferma dans sa coquille, mais il était ravi qu'on le compare à son cher grand-père.
Figures-toi que la petite Marie Mérigot vient d'obtenir son droit d'ouverture en bio pour ses chèvres et ses fromages.
Antoine, surpris, s'assit sur le vieux banc les jambes coupées, le cœur en vrac.8)
Pourquoi deux voisins qui à l'évidence se moquaient de lui étaient là, dans la cour, à lui parler de Marie qu'il connaissait depuis seulement trois ans.
Pourquoi me parlez-vous de la petite Marie ? Je la connais à peine !
C'est à ce moment-là qu'un autre voisin, le Pierre, entra dans la cour un panier en osier sous le bras avec Marie et deux femmes hilares, qui embrassèrent Antoine avec affection.
Tu es surpris le Toine ? Ça t'apprendra à chanter à tue-tête que « la femme est l'avenir de l'homme »
Tout le monde se mit à rire et Antoine aussi bien évidemment, c'est vrai qu'il chantait un peu fort en répétant le refrain de cette chanson.
Tiens voilà tes clés, j'ai apporté deux bonnes bouteilles et une roteuse pour les femmes.
Ah mais avec grand plaisir, dit Antoine, il fera plus frais dans la maison, et puis il faudra qu'on fasse un repas pendant mes vacances. Mais dis moi, on fête quoi aujourd'hui ?
Antoine ouvrit la porte et fit entrer ses amis dans la pièce fraîche qui sentait bon les poires cueillies du matin. Antoine ouvrit l'armoire et commença à sortir les verres. Gilbert, contre toute attente, ouvrit le tiroir de bout et sortit un tire-bouchon.
Tu es surpris que je sache où est le tire-bouchons ? Quand tes parents sont partis travailler en ville, mon père a pris l'habitude de venir donner un coup de main à ton grand-père, et puis un jour il lui a dit : je ne sais pas si l'Antoine reviendra sur ces terres, mais en attendant que ce jour vienne, c'est toi qui fera aérer la maison.
C'est pour ça que la ferme ne sentait jamais le vieux comme disait la grand-mère ? C'est ton père et toi qui ouvraient la maison ?
Gilbert se contenta d'un hochement de tête avec un grand sourire de fierté. Antoine était ébahie. Voilà pourquoi mon père a refusé l'héritage en ma faveur pensa t-il ! Il se leva doucement et ce fut un long moment de complicité entre les deux hommes.
Bon alors, vous ne m'avez toujours pas répondu, on fête quoi aujourd'hui ?
C'est très simple, puisque à l'évidence tu aimes parler tout seul nous avons entendu quelques mots de colère que nous partageons aussi. C'est ta faute, avant hier, hier et ce matin tu as vécu comme si tu étais sur une île déserte. Alors pour une fois fermes-là mon petit Toine, et écoutes bien, ça va être très court.
Gilbert se leva du vieux banc devant la cheminée, et le temps sembla continuer sa route en mode ralenti, tous le monde se regardait sans dire un mot, attendant l'intervention de Gilbert.
Voilà Antoine, nous avons un projet à discuter aujourd'hui, avec toi, avec Marie et … l'autre !
Le village bio allait-il voir le jour ?
Gérard BRETON - 1977 9)
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