Un miroir où chacun peut me voir…
… chantait France Gall, non?
Compte à découvert. On a parfois tendance à croire que les contes pour enfants font du bien. Qu’ils rassurent, qu’ils réparent, qu’ils adoucissent. Au Théâtre Le Public, l’adaptation bruxelloise du texte de Léonore Confino rappelle l’inverse : les fables ont des dents. Elles mordent, elles ouvrent les plaies, elles réveillent les secrets.
Cette pièce fait tout de suite penser à « La psychanalyse des contes de fées », une théorie élaborée par Bruno Bettelheim, avec sa méthode d’interprétation qui voit dans les contes des représentations symboliques des conflits psychiques internes dans le développement humain.
Alors pourquoi l’écrivain à succès Théo ( interprété de façon très touchante par Zeno Fab Fabio ), en panne sèche d’inspiration littéraire, n’aurait-il pas le droit de se livrer à l’écriture d’un « petit conte » sans but commercial, qui l’éclairerait sur lui-même et sur ses proches ? Envers et contre tous, Il le fait, mu par la magie de son reflet entrevu dans un miroir éloquent, datant du 17e siècle. Il l’a acquis en cachette de sa femme, Irène, elle qui peine tant à gérer les tristes finances familiales. Une magnifique Stéphanie Van Vyve. Le déni : avec un entêtement féroce, il refuse catégoriquement à ses proches qui ont eu accès à son écrit, de se projeter dans ce miroir verbal ! Il n’y a pas le moindre symbolisme, clame-t-il, dans ces personnages aquatiques inventés, habitant la mer profonde, cette version aquatique de la forêt intérieure. Mais ce monde sous-marin incarne bien, même à son insu, les trois personnes qui lui sont les plus chères : sa femme, son frère et sa belle-sœur. Et lui-même, bien évidemment. Bien qu’il s’en défende avec la dernière énergie, des vérités flagrantes émergent de cette histoire de bigorneau perdu, d’oursin bourru, de sirène impériale et de crevette aventurière.
La force de Léonore Confino est de comprendre que la famille est le premier théâtre des projections. On se voit tous quelque part dans cette galerie : en bigorneau paumé, en sirène hystérique, en oursin anxieux. Ce n’est pas grâce au réalisme, mais grâce au symbole : l’irréel permet le vrai. Le tout dans une langue faite de jeux de mots tourbillonnants.
Le petit bigorneau, orphelin et nu, cherche une coquille comme on cherche un sens. Théo, lui, cherche une œuvre qui le libère de lui-même. Son livre fait mouche : il brise les coquilles sociales, les costumes, les postures, les faux-semblants familiaux. Le conte devient performatif : il modifie la vie de tout le cercle familial. L’imaginaire marin agit comme révélateur de photo : les identités apparaissent, les blessures se fixent, et la famille se dissout en aveux. Les proches, croient reconnaître des messages dissimulés : chacun lit une attaque, une confession, un bilan conjugal. Rien n’est dit, tout est supposé. Le miroir n’a pas besoin d’être exact pour être efficace : il suffit qu’il réfléchisse. Le conte est un miroir.
Mais bien plus, il y a la notion jungienne par excellence oùl’autre est comme le comme réceptacle de nos zones d’ombre. Ce que je projette, je ne peux le reconnaître qu’en autrui. Leconte marin n’est pas une fantaisie zoologique, mais un dispositif projectif où l’on retrouve son propre visage dans un crustacé névrosé. Et vive le carnaval de projections ! Alors les quiproquos féroces s’enchaînent, la violence est palpable, le comique surréaliste. Tout cela est sublimement joué, à fleur de peau, dans une brutalité viscérale. Les répliques cinglantes fusent, la mécanique est redoutable, l’animosité claque. Le repas de famille devient une arène de dévoilement explosif. L’un après l’autre, chaque membre de la famille va déverser ses non-dits, mettre à nu ses angoisses, et dire tout ce qu’il a sur le cœur. Ana Rodriguez et Alexandre Trocki jouent avec feu l’autre couple à la dérive.
En dehors des morsures de la vie conjugale de chacun et la perte des illusions, l’accent est mis sur de terribles blessures : le désir et le manque d’enfant du couple William et Jeanne, cette tragédie pour tant de jeunes couples, et la révélation par le vieux père au téléphone que Théo n’est pas un fils biologique. Des révélations choquantes qui contrastent avec le style familier Adams. Ce spectacle immensément carnavalesque et formidablement joué est certes très intéressant pour ce qui est de l’effet miroir, mais très dur à regarder pour de vrais couples stériles ou ceux en recherche d’identité. Or, ceci n’est dit nulle part ! Que laisse-t-on au public lorsque la fiction touche à un manque qui, dans la vraie vie, n’a pas de solution, pas de réparation, pas de morale consolante ? Alors, dans la salle, les rires se coincent parfois au bord des lèvres malgré l’amoncellement de scènes drolatiques.
Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres
Au Public
Création – Salle des Voûtes
L’EFFET MIROIR DE LÉONORE CONFINO
15.01 > 28.02.26
Avec : Ana Rodriguez, Stéphanie Van Vyve, Alexandre Trocki et
Fabio Zenoni
Mise en scène : Isabelle Paternotte
Assistanat à la mise en scène : Hélène Catsaras
Scénographie : Dimitri Shumelinsky
Costumes : Béa Pendesini
Lumière : Laurent Kays
Création son : Antoine Plaisant
Régie : Geoffrey Leeman, Junior Neptune, Vladimir Matagne
Représentations du mardi au samedi à 20h30, sauf les mercredis à 19h00.
Photo © Gaël Maleux