Je peux marcher très longtemps
en silence
passer de la lumière au vent
présente
absente
perdue au fond d’images
qui bougent à peine
Je redeviens heureuse
à chaque pas
.........................................
Martine Rouhart
Je peux marcher très longtemps
en silence
passer de la lumière au vent
présente
absente
perdue au fond d’images
qui bougent à peine
Je redeviens heureuse
à chaque pas
.........................................
Martine Rouhart
Mon Dieu, que c'est joli cette branche fleurie!
Dans le gris du matin elle suscite l'envie
Le doux printemps tout neuf est encore floconneux
Il se peaufine, prend son temps, veut faire des heureux!
Alors je pense à toi petit homme ordinaire
Qui d'un coup de magie éclaire l'univers!
Quand le bleu s'insinue au creux de nos rencontres
On peut bien l'oublier le tic-tac de nos montres...
J.G.
L’AUTOPORTRAIT PAR LE BIAIS DU SUJET : L’ŒUVRE D’ANIK BOTTICHIO
Du 01-08 au 30-09-18, l’ESPACE ART GALLERY (83 Rue de Laeken, 1000 Bruxelles) vous a présenté une exposition dédiée à l’artiste peintre française Madame ANIK BOTTICHIO, intitulée FILIGRANE.
La question que nous pose FILIGRANE se résume à ce qu’est, en définitive, un sujet. Sans nul doute, il s’agit ici de la FEMME. Une Femme déclinée en plusieurs fractions psychologiques, traduites dans une série de poses, conçues dans une intimité à chaque fois renouvelée, qui s’affirme dans plusieurs étapes de sa vie : de l’enfance en passant pas l’adolescence pour terminer à l’âge adulte. Ses étapes, ou pour mieux dire, ses états d’âme, se muent en une série d’interrogations exprimées dans une série d’attitudes, lesquelles prennent pour cible des personnages ayant marqué l’Histoire de l’art, tels que Frida Khalo.
Cette série d’interrogations, plastiquement soulignées par un chromatisme généralement sombre, nous présente un visage féminin campé de profil, à la blancheur immaculée.
NOUS (120 x 90 cm-acrylique sur toile).
Cette œuvre a quelque chose de sculptural, en ce sens que jaillissant de la robe tout de noir conçue et surplombée d’une coiffure dont la couleur brune épouse celle du vêtement, la blancheur carrément translucide du cou, issue d’une échancrure laissant deviner une partie du tronc aboutit sur un visage à la lucidité désarmante. L’œuvre est parsemée, sur la gauche (par rapport au visiteur) par un ensemble calligraphique en évanescence. Sur la droite de la composition, apparaît le visage furtif d’un homme à peine ébauché. Il fait office d’apparition. Sa position face à celui de la femme laisse penser à un rapport étroit, soit terminé, soit amorcé. L’idée du baiser, à venir ou passé, affleure l’imaginaire du visiteur. La conception de la composition est tout simplement magistrale : une zone rouge au centre de la toile, délimite deux cadres – un cadre extérieur et un cadre intérieur. La zone rouge se trouve en fait à l’intérieur, laquelle forme un deuxième cadre. Le visage de l’homme, à peine esquissé, se trouve à l’intérieur de ce cadre. Celui de la femme irradiant l’espace domine la zone extérieure. Tout en étant rapprochés, ils appartiennent à deux univers différents.
Le visage de la femme est souligné par un trait fortement prononcé pour bien en faire ressortir le volume.
UNE ROUTE ENFIN DEGAGEE (120 x 60 cm-collage et acrylique sur toile)
Ici encore le sujet se démultiplie en une seule image : la petite fille qui regarde le ballon s’envoler, la position de son corps traduisant l’attente de quelque chose. Le titre d’un journal sur ce qui peut être une palissade : « Rêvons ». Enfin, la couleur blafarde, évoquée par un blanc laiteux à outrance, traduisant par sa consistance, la symbolique de l’innocence.
Ayant pour sujet la profondeur du Moi dans tous ses abîmes, la symbolique tient dans l’œuvre de l’artiste une place capitale. Une de ces images symboliques est celle du carré. Plus exactement, le carré dans le carré. Il est semblable à un jeu de poupées russes, l’une emboîtée dans l’autre, jusqu’à atteindre le tréfonds (si tréfonds il y a!) de l’âme de l’artiste. Le carré dans sa valeur symbolique se retrouve constamment imprimé vers le bas des toiles. Soit il recouvre la forme de six petits cubes (à l’instar de NOUS, cité plus haut), associés à la signature (trois fois gravée verticalement) de l’artiste : le logo se trouvant dans chaque carré.
LES AUTRES (120 x 90 cm-acrylique sur toile)
évoque une fois encore un discours similaire. Un personnage féminin délimité par deux espaces, enjolivés par un subtil jeu de perspective à peine visible, lequel est placé à gauche de ¾ par rapport à celui de droite, conçu en plan. Celui-ci émerge de la zone rouge apparaissant déjà présente dans NOUS. Mais ici son rôle est plus puissant, en ce sens qu’étant enserré dans un demi carré de couleur blanc-cassé, délimitant l’espace vers la droite, le visage du personnage n’apparaît qu’à moitié. Ce qui donne le sentiment d’être en retrait par rapport à celui de gauche. Tous deux fixent le visiteur instaurant un dialogue intérieur. La femme de droite devient le double de celle de gauche. Elle la représente en tant que masque, assurant le rôle de la « Persona ». Remarquez la façon de mettre en valeur les visages : à l’instar de NOUS, un trait puissant en délimite les contours tandis que l’expression faciale émerge du chromatisme uniforme composant la coiffure ainsi que la robe : blanc pour le personnage de gauche, brun-foncé pour celui de droite. Bien que la dialectique ne soit pas la même, le visage scindé en son milieu du personnage de LES AUTRES répond en quelque sorte au visage de l’homme, à peine esquissé de UNE HISTOIRE SANS FIN (120 x 7O cm- collage et acrylique sur toile). Une calligraphie évanescente se superpose sur la toile.
UNE HISTOIRE SANS FIN contient également une zone rouge comprise dans un carré de laquelle émerge la femme dont l’expression traduit une certaine inquiétude (position de la main droite devant la bouche). Le bras, légèrement avancé pour atteindre la bouche, n’existe que comme un jeu de propulsion du corps en tant qu’émergence de l’Etre vers la réalité sensible.
Son visage jaillit, si l’on ose dire, du « fait divers », puisque en tenant compte du titre inscrit sur le panel, il participe comme tout un chacun d’une histoire. La coupure de presse lui concède le passage vers la réalité immédiate. Tourné vers sa gauche, son visage évite pudiquement celui du visiteur.
C’TE VAS ? (80 x 80 cm-acrylique sur toile)
demeure globalement sombre dans son chromatisme, à l’exception des quatre bagues, de la boucle d’oreille et des deux fermoirs fixant la chevelure : le turquoise, le bleu, le jaune et le rouge sont esquissés.
FRIDA (120 x 70 cm-acrylique sur toile)
par contre, laisse littéralement exploser la couleur, renouant avec la psychologie de Frida Kahlo. Particulièrement lorsque l’artiste fait pousser des plantes à l’intérieur de son corps.
UNE ROUTE ENFIN DEGAGEE (cité plus haut) met avant tout sa technique en relief. Elle se définit à la fois par le collage, l’acrylique et l’huile. Sa peinture est avant tout très diluée. Elle frotte énormément sur la toile avec toutes sortes de brosses pour rendre la forme la plus lisse possible. Comme elle dit d’emblée, sa technique s’applique à fuir la ligne car elle s’évertue à fuir l’académisme. Néanmoins, elle y revient car en le fuyant, elle ne reconnaît plus son travail. L’académisme devient dès lors un référent à son écriture picturale.
La Femme, comme vous l’aurez remarqué, est le véritable sujet de son œuvre. L’Homme est très peu présent. Sans doute n’est-il là que pour la mettre en exergue. Ce furent ses états d’âmes qui ont motivé sa production car il faut, aux dires de l’artiste, considérer son œuvre comme un ensemble d’autoportraits soulignant diverses étapes de sa vie. Cette mise en scène est précisée par un cadrage extrêmement rigoureux, lequel contient, délimite et structure la composition. Le titre de l’exposition, FILIGRANE, souligne la transparence ainsi que la profondeur qu’exige la prise de conscience exprimée par tout véritable autoportrait. Un élément ne manquera pas d’interpeller le visiteur, à savoir la présence d’une calligraphie qui refuse de se laisser lire, n’entraînant ainsi aucune interprétation. Les carrés sont (comme nous l’avons spécifié plus haut) sa signature en forme de logo.
ANIK BOTTICHIO a suivi une formation académique à Nancy et à Metz. Outre sa trajectoire artistique, elle pratique également l’art-thérapie en milieu hospitalier. Et lorsqu’on lui demande si l’art, en lui-même, n’est pas une forme de thérapie, elle répond par la négative, en affirmant qu’il faut un tiers pour être à l’écoute de la souffrance. Que le simple contact avec l’œuvre d’art n’apporte rien en matière de résilience. La création devient alors un exutoire permettant à l’artiste de redimensionner la souffrance vécue par l’intermédiaire du sujet.
Germain Bazin disait à très juste titre que le précurseur de l’autoportrait est Rembrandt car la suite de visages qu’il exposait de lui-même mettait sa conscience à nu, à la fois pour lui-même et pour le regardant en qui l’acte d’introspection rejaillit à l’intérieur de sa propre conscience. Faut-il, dès lors, s‘étonner de voir Frida Kahlo représentée? Elle personnifie à la fois la souffrance ainsi que l’émergence de la révolte face à l’inéluctable. Le refus de capituler face à sa condition de femme castée à la fois par le handicap physique ainsi que par les conventions d’une société mexicaine conservatrice peu enclin à accepter sa liberté assumée, exprimée par son homosexualité. Son corps à l’intérieur duquel naissent des fleurs est une évocation de sa volonté de renaissance. Thématique qu’elle utilisa bien souvent tout au long de sa trajectoire créatrice.
L’artiste n’en finit pas de nous interpeller au travers de ses visages féminins en attente de sortir enfin de leur ombre blanche et froide. Derrière le « sujet » il y a ANIK BOTTICHIO qui, par de-là la condition humaine, se fait l’étendard de l’universalité de la condition souffrante.
Acte courageux et diaphane qu’exprime la translucidité de chaque visage féminin à la souffrance interrogative.
Collection "Belles signatures" © 2019 Robert Paul
N.B. : Ce billet est publié à l'initiative exclusive de ROBERT PAUL, fondateur et administrateur général d'Arts et Lettres. Il ne peut être reproduit qu'avec son expresse autorisation, toujours accordée gratuitement. Mentionner le lien d'origine de l'article est expressément requis.
Robert Paul, éditeur responsable
A voir:
Focus sur les précieux billets d'Art de François Speranza
L'artiste Anik Bottichio et François L. Speranza : interview et prise de notes sur le déjà réputé carnet de notes Moleskine du critique d'art dans la tradition des avant-gardes artistiques et littéraires au cours des deux derniers siècles.
Photos de l'exposition de ANIK BOTTICHIO à l'ESPACE ART GALLERY
UN THEATRE DE COULEURS ET DE FORMES : L’UNIVERS D’EDOUARD BUCHANIEC
Du 08 – 02 au 19 – 02 -17, l’ESPACE ART GALLERY (Rue Lesbroussart, 35, 1050 Bruxelles) a consacré une exposition dédiée à l’œuvre de Monsieur EDOUARD BUCHANIEC, un peintre français qui vous dévoilera l’univers décapant de sa fantaisie.
Ce qui fait la signature de cet excellent artiste, c’est avant tout, la conception physique qu’il confère à ses personnages, à savoir un corps volumineux surmonté d’un visage qui rappelle la conception du masque. Le tout présenté comme une sorte de terrain délimité par une suite de zones chromatiques parfaitement indépendantes les une des autres. Un jeu de mains extrêmement évocateur anime l’entièreté de son œuvre exposée. Ceci est présent à un point où les mains sont si vivantes qu’elles pourraient, par la matérialité de leur gestuelle, remplacer la parole pour former un langage.
Il y a manifestement un dialogue entre la couleur et la forme. Celle-ci se définissant dans une hypertrophie du volume opposée à un vocabulaire chromatique composé de couleurs tendres, se signalant par une unité dans chaque zone considérée. Couleurs et forme s’interpellent, s’enserrent l’une dans l’autre comme des poupées russes : LA LISEUSE AUX POISSONS (100 x 81 cm – huile sur toile),
le fauteuil dans lequel est assise la femme, sert en quelque sorte, de « soutien », encadrant le personnage dans son volume, le faisant ainsi ressortir. Dans ce tableau, quatre plans se superposent l’un sur l’autre :
1) la table (zone brune)
2) le personnage féminin (dominé par le bleu, en dégradés, et le blanc)
3) le fauteuil (note verte)
4) l’arrière-plan (dominé par le bleu, en dégradés clairs et foncés, pour signaler les poissons)
Masculins ou féminins, le traitement des visages présente une constante, à savoir qu’ils sont bouffis et plongés dans une même attitude procédant de la même technique : COUPLE A LA CRAVATE ROUGE (97 x 130 cm – huile sur toile),
le balayage au pinceau délimite parfaitement les zones chromatiques. Le burinage laissé sur le visage par le pinceau lui confère une luminosité reprise dans la totalité de l’ensemble pictural, composé de vert, de bleu, de blanc, « dilués » dans un balayage savant, faisant ressortir la lumière d’une âme tout intérieure.
La conception du visage concernant le personnage de gauche – la femme – témoigne d’une influence (même indirecte) avec Francis Bacon. La bouche « en cœur », le nez proéminent, les yeux alignés sur le même plan et le menton se terminant presque en « colimaçon », terminent ce visage empreint d’un expressionnisme interrogatif, lequel nous renforce dans l’idée qu’il y a effectivement une signature « Buchaniec », témoignant de l’identité de l’artiste. Il y a dans son art une dimension « brut » en révolte contre tout académisme.
PORTRAIT DE GROUPE (114 x 145 cm – huile sur toile),
nous propose, à titre d’exemple, le personnage de droite dont le visage est totalement désaxé par rapport au tronc : les trois boutons (de couleur blanche) fermant son manteau (de couleur verte), axés verticalement, accentuent ce déphasage.
NU AU FAUTEUIL (100 x 81 cm – huile sur toile)
est une apologie du volume et de la couleur à l’origine de la forme. Par sa translucidité, le corps nu de la femme anime la toile. Le trait circonscrit le volume en englobant la cuisse gauche du personnage jusqu’au pied, conférant au corps une dimension « naissante » du moment, lequel ne devient « présent » que par l’arrêt du visiteur sur l’image. Comme pour LA LISEUSE DE POISSONS (mentionné plus haut), l’œuvre se structure sur quatre plans :
1) le sol sur lequel repose les pieds de la femme (« encadrés » par les deux pattes avant du fauteuil)
2) le corps blanc de la femme irradiant l’ensemble de la composition
3) le fauteuil « enveloppant » la femme de son chromatisme noir
4) l’arrière-plan - vert foncé - se distinguant du vert plus clair de l’avant-plan
Le visage, penché sur sa droite, fixe le visiteur du regard aux orbites oculaires rapprochées. Est-ce la blancheur de son corps qui irradie sa féminité ? Est-ce cette même blancheur qui irradie le regard du visiteur ? Les deux questions s’entrecroisent car il s’agit ici d’une « féminité » au-delà des canons esthétiques conventionnels.
L’artiste s’efforce de retrouver la perception originelle de la « féminité » par une luminosité mystique ainsi que par l’hypertrophie d’un volume mettant en exergue l’identité iconique de la Femme issue de la pensée « primitive ».
Il y a rencontre entre le diaphane du chromatisme corporel et le regard du visiteur à l’intérieur d’une étreinte épiphanique.
Les mains reposent chacune sur les deux côtés du fauteuil (la zone noire « enveloppante »), attestant d’une possession totale de l’espace qui propulse l’image vers le regard.
Les deux pieds, tournés vers la droite, « déstabilisent » le corps (tronc de face, cuisses de profil) pour rencontrer le visage, tourné dans la même direction. Une légère excroissance du ventre se perçoit du côté gauche de sa personne ainsi qu’un court avancement de son bras droit par rapport au gauche, créant une torsion presque imperceptible des épaules, à l’origine d’une esquisse du mouvement dans son amorce, sa suspension ou son accomplissement.
Pour l’artiste, la couleur détermine la forme et vice versa. De même qu’une couleur peut en déterminer d’autres quitte à les retravailler pour rétablir un équilibre avec la forme. Forme et couleurs se répondent mutuellement. Un détail n’échappera point au visiteur, à savoir le rapprochement stylistique dans la conception à la fois sculptée et peinte du corps chez l’artiste. En effet, ce dernier pratique également la sculpture et cela se ressent à la vue d’une telle masse volumineuse pour affirmer le physique notamment dans la conception des mains. Depuis le début du 20ème siècle, bien des artistes pratiquant la peinture en même temps que la sculpture ont associé les deux techniques pour concevoir le traitement du corps dans la volonté d’un dépassement représentatif. Poursuivant ce procédé, l’artiste « peigne en sculptant » ses sujets pour mieux en dégager les voluptés. Comme tous les créateurs, il ne se pose pas forcément certaines questions. A titre d’exemple, nous avons fait allusion plus haut, à une symbiose entre les visages qu’il peint et le traitement apporté aux masques. Il n’y voit pas de lien direct, bien qu’il adore les arts de l’Afrique Noire, surtout lorsqu’il constate la capacité des artistes africains à animer une pièce en bois avec peu d’éléments. L’artiste est principalement autodidacte et parmi les influences qu’il a pu absorber, il convient de signaler, notamment, Matisse ainsi que les Impressionnistes pour la couleur et Picasso pour la forme.
Nous avons fait allusion, plus haut à Bacon, et c’est flagrant surtout dans la conception des visages. Néanmoins, Bacon n’est là que comme simple objet d’une influence – au demeurant, parfaitement honorable – mais ça s’arrête là, puisque la création de ses visages se signale par l’épanouissement des traits et non par la déconstruction et le pourrissement des chairs, comme souvent chez Bacon. Il y a, néanmoins, une filiation directe entre son écriture et l’art « brut » dont nous avons fait mention plus haut. Le fait que l’artiste soit un autodidacte apporte un complément explicatif à son attachement vital à la couleur et à la forme dans leur conception « primitive », dans le sens de leur idéalisation conçue, il y a des millénaires par l’esprit humain. De plus, chose insolite, il refuse que sa signature soit visible sur la toile, estimant qu’elle encombre la composition. Un jeu d’épreuve fascinant à jouer, consiste à dénicher sa signature, cachée dans les méandres de l’espace pictural. A peine visible entre deux couches de couleur. Par ce geste, l’artiste ne s’ « efface » pas face à sa création. Il met son ego de côté et laisse la place à la peinture.
L’artiste travaille à l’huile sur toile. Il pose une couche en épaisseur et la laisse sécher ensuite pour y rajouter une autre couche plus fine dans le but de faire transparaître celle qui est au fond et assurer à l’ensemble la luminosité qui fait son cachet.
EDOUARD BUCHANIEC est un peintre pour qui forme et couleur sont les portes absolues de son univers joyeux. Il nous l’offre pour que nous nous y plongions et nous laisse le théâtre de ses formes et de ses couleurs en guise de méditation.
Lettres
N.-B.: Ce billet est publié à l'initiative exclusive de Robert Paul, fondateur et administrateur général d'Arts et Lettres. Il ne peut être reproduit qu'avec son expresse autorisation, toujours accordée gratuitement. Mentionner le lien d'origine de l'article est expressément requis.
Robert Paul, éditeur responsable
A voir:
Focus sur les précieux billets d'Art de François Speranza
François Speranza et Edouard Buchaniec: interview et prise de notes sur le déjà réputé carnet de notes Moleskine du critique d'art dans la tradition des avant-gardes artistiques et littéraires au cours des deux derniers siècles
(8 février 2016 photo Robert Paul)
Signature de Edouard Buchaniec
Exposition Edouard Buchaniec, à l'Espace Art Gallery en février 2016 - Photo Espace Art Gallery
Il s'agit du titre usuel de l'essai philosophique de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), publié à Paris chez Pissot ("A Genève, Barillot et fils") en 1750.
Le Discours remporta le prix de l'académie de Dijon, en l'année 1750, sur une question proposée par la même académie: "Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les moeurs." Rousseau en prit connaissance en octobre 1749, alors qu'il allait au fort de Vincennes rendre visite à Diderot, incarcéré à la suite de la Lettre sur les aveugles. Devant cette question, Rousseau est saisi d'une telle émotion qu'il se prend à méditer dans la forêt dans un état d'extrême agitation dont il a rendu compte dans la lettre à Malesherbes du 12 janvier 1762, dans le livre VIII des Confessions, dans le "deuxième Dialogue" (voir Rousseau juge de Jean-Jacques), dans la "troisième Promenade" des Rêveries. Il affirme, à partir de ce moment, être devenu un autre homme. Diderot, qui prétendit plus tard avoir donné à Jean-Jacques les idées essentielles du Discours, lui aurait conseillé de l'écrire; ce qui fut fait entre octobre 1749 et mars 1750. En juillet 1750, l'académie de Dijon attribue le prix au Discours qui est aussitôt publié grâce à l'appui de Malesherbes, directeur de la Librairie royale. Le texte, nourri de nombreuses références à l'Antiquité (surtout aux historiens, moralistes, poètes latins), mais aussi à Montaigne, Bossuet, Montesquieu, eut un considérable retentissement. De juin 1751 à avril 1752, Rousseau répond aux réfutations qui peuvent émaner d'académiciens de province mais aussi du roi de Pologne Stanislas.
Avec la publication du Discours, Rousseau devient célèbre. Mais par un paradoxe cohérent, Jean-Jacques récuse la porté sociale de cette notoriété mondaine: il adopte un style de vie modeste, devient copiste de musique. Il veut harmoniser son existence et les thèses qu'il a soutenues dans le Discours. Le véritable philosophe, guidé par le seul amour de la vérité, doit vivre au-delà de son siècle.
Il est remarquable que Rousseau ait modifié le libellé de la question posée par l'académie, en un sens qui contient en un seul mot l'essence de son propos. Il s'agit selon lui de savoir si le rétablissement des sciences et des arts a contribué "à épurer ou à corrompre les moeurs". Tout est dit, les sciences et les arts ont corrompu les hommes: les académiciens ne portaient point leur vue si loin.
La science en elle-même n'est pas condamnable; c'est par les lumières de la raison que l'homme s'est fait lui-même, a pu accéder à la connaissance de l'Univers, à la conscience de soi. Rousseau n'attaque pas la science - du moins l'affirme-t-il - mais défend la vertu. Il faut dès lors comprendre en quoi sciences, arts, lettres ont pu, en poliçant les hommes, les arracher à leur liberté originelle et consommer leur perte.
Selon une idée reçue à l'époque - l'Europe médiévale est tombée en barbarie, avec la mort de l'esprit lumineux des Anciens - Rousseau, qui prend au pied de la lettre le terme contenu dans la question académique: le "rétablissement", trace une histoire du renouveau intellectuel de l'Occident, qui a vu son premier commencement depuis le septième siècle. L'Europe est "policée": elle est composée de peuples - en fait de classes privilégiées, objets de la diatribe rousseauiste - qui ont perdu toute rusticité. Les vertus saines des laboureurs ont fait place au désir de se comparer à autrui, de plaire, de dominer. Le paraître remplace l'être, et la source des vices se trouve bien dans cette impossibilité à être soi. Tous les peuples ont dégénéré à proportion de cette perte de l'adhésion à soi qui est synonyme de vertu: car chacun en étant soi-même est comme tout autre. Restent, peut-être comme un souvenir fragile, ces Indiens d'Amérique que décrit Montaigne dans le chapitre "Des Cannibales" (livre I, chap. 31) des Essais. Certes, ils ne portent point de haut-de-chausses mais ils sont témoins d'une douce "police". Le développement des sciences et des arts a précipité une dégradation sans doute fatale alors même que la nature voulait en préserver les peuples.
A la figure du Romain Fabricius qui dans sa rusticité offre le plus beau spectacle, celui de la vertu, s'oppose celle de Prométhée, ennemi des hommes donc inventeur des arts. Rousseau constitue une généalogie des sciences: chacune est née d'un vice, d'une passion; l'astronomie, de la superstition; la géométrie, de l'avarice; la morale, de l'orgueil. Vicieuses par leur origine, vaines par leur objet, les sciences sont dangereuses dans leurs effets. Rousseau accuse plus fortement encore les lettres et les arts: ils naissent du goût du luxe, qu'ils entretiennent à leur tour. Oisiveté, vanité des hommes qui atteint son paroxysme dans le corps des politiques qui ne parlent que de commerce et d'argent. La valeur d'un homme n'est plus que son prix; ce prix est mesuré dans l'État par ce qu'il consomme. La vertueuse pauvreté est le meilleur garant du maintien des empires, de même qu'elle protège la chasteté des femmes, toujours encline à dégénérer. La luxure est parente du luxe.
Le "rétablissement" est en fait un éloignement funeste des hommes par rapport à la nature. Cet éloignement s'accompagne de la perte du sens civique, de la mise en dérision des vertus guerrières, de la prolifération d'iniques systèmes philosophiques: Spinoza, Hobbes illustrent dangereusement ce triste état où l'Europe est tombée. Ces philosophies faussement rêveuses ne sauraient compenser la perte des laboureurs. Elles ne peuvent non plus faire oublier que les vrais philosophes sont solitaires: ainsi en fut-il de Bacon, de Descartes, de Newton. La véritable philosophie consiste à s'écouter soi-même: car la vérité réside en chaque homme qui sait se tenir dans le silence des passions. Dans la lignée de Montaigne, dont le ton ironique est ici totalement occulté, Rousseau oppose Athènes où l'on parle sans rien faire, à Sparte où l'on se tait mais où l'on agit bien. La philosophie semble ici devoir se tenir en silence; les sciences, les lettres, les arts parlent trop, preuve manifeste qu'ils sont des signes d'une "efféminisation généralisée".
Le Discours n'est pas un texte démonstratif. Rousseau, cependant, prétend partir d'effets constatés (les moeurs sont corrompues) pour remonter à leurs causes: le développement des sciences, des lettres, des arts. Il soutient que ses raisonnements sont en accord avec les "inductions historiques". Force est de reconnaître que le lien causal n'est pas exhibé, et que ce texte tout de passion ne peut convaincre que celui qui précisément ignore le silence des passions.
L'attribution du prix au Discours s'explique peut-être par l'hommage à la vertu et aux valeurs rustiques à une époque où tout un débat sur l'utilité (ou non) du luxe s'est instauré. On conçoit enfin que les relations de Rousseau avec ses amis encyclopédistes allaient être bouleversées après la parution du Discours. En 1750, Diderot publie le Prospectus qui annonce l'Encyclopédie: le projet du grand oeuvre est bien de démontrer en quoi l'esprit humain, par les sciences, les arts, les métiers témoigne d'un irréversible progrès qui se confond avec son histoire.
Rien d'autre qu'une brèche
Un petit moment de trêve
Où aller à la pêche
Récupérer ses rêves...
Et les couleurs fleurissent
Egayant le décor...
Et les blessures guérissent
L'envie de dire: encore...
Joli bouquet d'espoir
Dans la grisaille du jour
Arriver à y croire
Vaut bien ce p'tit détour!
J.G.
Bien que cette version ne soit pas une production théâtrale - il n'y a aucun décor terrifiant des portes de l’enfer, aucune chorégraphie, ni de fantomatique ballet de nonnes pécheresses, aucun costume du Moyen-Âge fantastique, ni de casques, épées ou chevaux de tournoi - le public des Bozar a été enchanté par cette magnifique version concertante. Evelino Pidò a dirigé les artistes avec fougue à travers les tempêtes sauvages de sentiments humains et le désir dévorant du pouvoir et des richesses qui peuple l'allégorie, jetant au passage une énorme pierre dans notre jardin!
Le contraste saisissant de la lourde musique chevaleresque mêlé à l’ambiance festive de chansons à boire, face aux lignes fluides et des valeurs spirituelles de l’amour courtois et du divin, a su émerveiller le public tout au long de la soirée. L'arme secrète, c'est sans doute la beauté de l’interprétation raffinée des deux femmes, Alice et Isabelle en particulier. La soprano colorature Lisette Oropesa, dans sa magnifique robe jaune safran imprimmée de grands coquelicots noirs, a chanté l'opéra avec vigueur et passion, d'un bout à l'autre, sans fatigue apparente, enchaînant aigus, graves et vocalises avec le plus grand naturel. La vision authentique de la bonté et de la lumière de l'amour était assortie d'une pureté de son extraordinaire. L'exquise soprano espagnole Yolanda Auyanet, dans le rôle d'Alice, faisait, elle aussi, preuve d'une capacité à couvrir les notes les plus graves et les plus hautes dans une émission de souffle continu et une projection de voix remarquable.Bref, du Bel Canto à l'italienne saisissant et une inébranlable patience dans l' argumentation visant à démanteler les stratagèmes des mécréants. Toutes deux, telles une armée de saintes femmes se trouvaient résolument engagées dans la lutte contre tout ce qui pouvait nous tirer vers le bas, projetant un faisceau de lumière au coeur des sombres violences du 13e siècle… et celles du nôtre, par la même occasion.
.

Le stupéfiant ténor russe Dimitry Korczak, a assumé le rôle de Robert avec autant de vaillance et d’esprit qu’il pouvait en trouver, face à la figure implacable de l'incarnation de Méphistophélès. On l’imaginerait tout de même plus à sa place dans le rôle d’Orpheo et d’Eurydice. Robert le Diable est en fait un noble normand impénitent, assoiffé de pouvoir, d´or et de femmes, au génie diabolique hérité de son père, exilé en Sicile pour ses nombreux méfaits perpétrés dans sa ville natale. Heureusement que la rédemption par l'amour, on y croit!
On se souvienda aussi du remarquable Raimbaut (chanté par un gent troubadour, le ténor Julien Dran avec plein de soleil dans la voix) et au passage, on retient aussi la belle performance du ténor belge, Pierre Derhet, l'émissaire juvénile du prince de Grenade, chanté avec une superbe rondeur et une belle projection. Enfin, la belle élocution, la dynamique et la présence du choeur, hommes et femmes, préparé par Martino Faggiani, sont à couper le souffle, contribuant grandement à l´éblouissante réussite de cette soirée.
Bozar 02/05 April 2019
https://www.lamonnaie.be/fr/program/838-robert-le-diable
Direction/ EVELINO PIDÒ
Maîtrise des choeurs/ MARTINO FAGGIANI
Assistant musical/ JONATHAN SANTAGADA
ROBERT/ DMITRY KORCHAK
Bertram/ NICOLAS COURJAL
Raimbaut/ JULIEN DRAN
Alberti / Prêtre/ PATRICK BOLLEIRE
Isabelle/ LISETTE OROPESA
Alice/ YOLANDA AUYANET
Héraut / Maître de cérémonie/ PIERRE DERHET (MM Academy Laureate)
Dame d’honneur/ ANNELIES KERSTENS
Chevaliers/ MARC COULON, ALEJANDRO FONTÉ, DAMIEN PARMENTIER, RICHARD MOORE
Joueur/ GERARD LAVALLE
La Monnaie Symphony Orchestra and Chorus
MM Academy / Benoît Giaux
Production/ DE MUNT / LA MONNAIE
Co-presentation/ BOZAR MUSIC
Toi, petit grain de rien du tout
Du sable tu cherches la douceur...
Si vivre est une histoire de fou
Alors! Que faire de la rigueur?
Se perdra-t-elle avec le temps
Dans l'ombre des désillusions?
Ne restera-t-il simplement
Qu'envie de perdre la raison?
Alors, tu respires un grand coup!
Ton crayon roule sur le papier...
Tu ne vivras pas à genoux
La solitude est à défier!
Toi, petit grain de rien du tout
Tu as la sagesse des roseaux...
Tu sais que vent peut être doux
Qu'la joie peut coller à la peau!
J.G.
Mardi 26 mars, 19h - à quelques minutes près -, début de la dix-huitième rencontre littéraire réunissant à l'Espace Art Gallery trois écrivains reconnus autour d'une table. La roue tourne, le métronome enclenché, le bon tempo trouvé ceci sous la houlette de Gérard Adam, auteur et éditeur, Robert Paul, initiateur des Rencontres et fondateur du réseau Arts et Lettres, et Jerry Delfosse, directeur de la galerie, le thème autour duquel nous voyageons ce soir: "Musiques rêvées"! Piano, piano...
Philologue romane et hispanique (ULB), une enfance vécue au plus près de la terre, Michelle Fourez nous présente son roman "Adrienne ne m'a pas écrit" au sujet duquel l'on se demande bien vite comment va évoluer la narration. L'auteure n'est point musicienne mais malgré tout grande mélomane.
Auteur de poèmes, de romans et de nouvelles, titulaire des prix Nicole Houssa et Franz De Wever, Carino Bucciarelli a travaillé dans l'enseignement technique et professionnel et il nous parle quant à lui de son roman "Mon hôte s'appelait Mal Waldron", le réalisme magique et l'acte d'écrire sur le devant de la scène. Carino écoute tous les genres musicaux qu'il avale littéralement.
Ecrivain, peintre, ex-rédactrice au ministère de la Défense nationale à Bruxelles, Monique Thomassettie nous évoque ce soir son conte romanesque "Au tendre matin d'une éternité"; y fusionnent réel et imaginaire, contemplation et judicieuses réflexions. Pour Monique, la musique est un art complet qui nous parle, nous porte, nous capte, nous prend qu'il s'agisse de Beethoven, de Mozart, de Schubert ou de tout autre musicien inspiré.
"Adrienne ne m'a pas écrit": deux personnages, Friedrich et Adrienne, deux vies meurtries, une rencontre ponctuelle et ses suites mais soudain Adrienne fuit au retour de Friedrich à Bruxelles. Vers la nature. L'éloge de la solitude bien vécue pour en finale une meilleure réalisation de soi-même? La musique est extrêmement présente dans le roman, l'auteure posée, aimable, la voix porteuse et bienveillante. Piano, piano...
"Mon hôte s'appelait Mal Waldron": de l'insolite dès le début, un ouvrage qui s'est concrétisé au bout de plus d'une décennie sans prendre la plume, de curieux personnages parfois bien étranges dont notamment un poète japonais charismatique, Isaac Newton himself et une jeune fille de douze ans aux apparitions récurrentes, de nombreux doutes investissant des personnages aux pensées mouvantes, errances, digressions et jeux de miroirs au menu autour des thèmes du double et de la dépersonnalisation. Carino Bucciarelli s'exprime lui aussi avec bienveillance et clarté, maintenant bien le tempo. Piano, piano...
"Au tendre matin d'une éternité": un conte imaginaire issu d'une expérience vécue par l'auteure il y a près de quinze ans... Piano émotion, une dimension d'images et de symboles manifeste, deux personnages réels, d'autres nés de visions musicales, une Monique Thomassettie touchante dont le discours, ses mots, nous parle, nous capte, nous porte, nous prend. Piano, piano...
Mais est-il possible de mettre des mots sur la musique? Des mots pouvant refléter l'émoi qu'elle éveille en nous? Non, nous affirme l'une; Difficile, nous fait supposer l'autre; possible, nous apprend la troisième voix. Une soirée littéraire comparable à ces Schubertiades du début du dix-neuvième, avec des personnalités attachantes, hors normes, et en point d'orgue une belle acclamation, Gérard Adam inclus. Ne manquait peut-être qu'un piano droit ou à queue dans la galerie...
Illustrations des illuminations de la moniale bénédictine
Musique Ignis spiritis paracleti de Hildegarde von Bingen
« Le fait que Korczak ait volontairement renoncé à sa vie pour ses convictions parle pour la grandeur de l’homme. Mais cela est sans importance comparé à la force de son message. » Bruno Bettelheim
« Korczak la tête haute « est une création de Jean-Claude Idée pour l’Atelier Théâtre Jean Vilar, jouée au Théâtre de Blocry du 12 février au 02 mars dernier, actuellement à la Comédie Claude Volter. Il en signe également les costumes et la mise en scène. On ne peut s’empêcher de penser au film de Polanski (2002) “The Pianist” mettant en scène Wladyslaw Szpilman le musicien juif qui survécu dans le ghetto de Varsovie, grâce à l’amitié d’un officier allemand qui ne partageait pas les idées nazies. Dans son autobiographie, il raconte que le 5 août 1942 Korczak: « …dit aux orphelins qu’ils allaient à la campagne, alors ils devraient être gais. Enfin, ils pourraient échanger les horribles murailles suffocantes contre des prés de fleurs, des ruisseaux où ils pourraient se baigner, des bois pleins de baies et de champignons. Il leur a dit de porter leurs plus beaux vêtements et ils sont donc entrés dans la cour deux par deux, bien habillés et de bonne humeur. La petite colonne était dirigée par un SS … » La tête haute!

Le décor allie une bouteille de vodka à moitié vide, cachée sous un lit, une maigre couverture militaire, trois chaises de fer autour d’une table où l’on voit Korczak en train d’écrire. Un rosier blanc en pot trône sur l’avant- scène, tout un symbole. Près du lit, un quignon de pain et un broc d’eau… pour le rosier. Le reste est muraille nue et enfermement. Au début, un long silence profond et inconfortable accompagne le défilé dérisoire de vieilles photos d’une vie de Juste, projetée sur l’écran du mur. Le réel est tragique. Le théâtre transcende et donne du sens. C’est le propos illustré par la pièce.

Il en a fait couler de l’encre et des larmes, ce vénérable médecin juif, pédiatre, éducateur et écrivain polonais qui a inspiré des pédagogues tels que Célestin Freinet et bien d’autres. Summerhill? Françoise Dolto? Boris Cyrulnik? Enfant d’une famille aisée, ses seuls confidents jusqu’à l’âge de 14 ans, étaient sa grand-mère et son canari en cage. De son lycée russe où il s’ennuyait atrocement, il retient les coups de fouet et l’absence totale de respect pour l’enfant. Son père atteint de folie doit être interné, il subvient aux besoins de la famille en devenant précepteur. Il se réfugie dans l’imaginaire et tient un journal. Après le suicide de son père il consacre son premier livre aux enfants de la rue. Son livre « Les enfants de salon » le rend célèbre. Il publie de la littérature enfantine très appréciée. Jeune médecin, il se retrouve en 1905 au front dans une première guerre qui oppose Russie et Japon. Il en vivra trois. En 1907, son ouvrage « Colonie de vacances » consigne ses récits et expériences de volontaire brillant et avisé comme éducateur dans les premières colonies de vacances du siècle pour enfants pauvres. « Pour changer le monde, il faut changer l’éducation. » L’auteur y relate ses surprises et ses déconvenues pour parvenir à s’entendre avec les enfants et à les aider à surmonter leurs appréhensions et leur violence. Il vit des moments pédagogiques fondateurs du métier d’éducateur et de sa future pratique pédagogique qui invente l’autogestion. « C’est au cours de ces promenades en forêt que j’ai appris à parler non pas aux enfants mais avec les enfants! ». Tout est dit. Il sera le fondateur des droits et du respect de l’enfant et mourra avec eux dans la dignité, à Treblinka. Ses écrits sont à la base de la Déclaration Universelle des Droits de l’Enfant à l’ONU.

Alexandre von Sivers épouse parfaitement le rôle bouleversant de l’humaniste qui fonda en 1912 le Dom Sierot un orphelinat pour enfants pauvres et auquel il consacra sa vie entière. Malgré la précarité de divers déménagements jusque dans l’enfer du ghetto, il établit une « république des enfants » basée sur la « création d’environnement, d’atmosphère, de conditions positives… qui affectent l’éducation ». Par sa manière d’être, son optimisme affiché et sa bienveillance innée, Alexandre von Sivers contourne avec tact les écueils de la représentation sur scène de projets pédagogiques d’une part, d’idées philosophiques et de théorisation des droits de l’enfant de l’autre. Le comédien manie l’humour, ce chemin scintillant vers l’autre, la dérision, le chemin hors de soi, et incarne avec pragmatisme le rêve d’une société enfin meilleure. Il convainc par la délicatesse alors que l’enfer du ghetto de Varsovie porte au désespoir, voire, à l’autodestruction. Ce sont surtout les paroles de la jeune Esther Winogron qui couronnent cette œuvre palpitante de Jean-Claude Idée que l’on emporte avec soi, comme elle le fait dans l’histoire, sous forme de flambeau ou de viatique:
« Mes enfants, nous allons nous quitter. Les paroles sont faibles pour dire les grandes émotions. Ici, à part le gîte et le couvert, en principe, nous ne donnons rien aux orphelins.
Ni Dieu, car vous devez le chercher en vous-même,
Ni Patrie, car vous devez la choisir avec votre pensée et votre coeur,
Ni Amour, car l’amour est pardon, et le pardon ne vient pas sans peine, et cette peine, vous seul pouvez la prendre, pour vous libérer de la rancune.
Nous avons seulement essayé de vous faire entrevoir que le bonheur est possible,
Nous vous avons donné soif d’une vie meilleure qui n’existe pas encore, mais qui existera un jour.
Cette soif de savoir, de vérité et de justice, désormais vous la portez en vous.
Et c’est cette soif qui vous conduira peut-être à Dieu, à la Patrie, à l’Amour et au bonheur.
C’est du moins ce que je vous souhaite. »
Aux côtés de Janusz, la fidèle Stefania Wilczynska (1886-1942), sa collaboratrice pendant trente ans, évoque les souvenirs du passé. La jeune et rebelle institutrice Esther représente la fureur de vivre et l’horizon du futur. Deux points de vue opposés, mais qui se rejoignent dans l’amour entêté, la confiance et l’admiration qu’elles lui portent. Soulignons le jeu tendre et délicat de la vieille complice de Janusz Korczak, admirablement porté par par Cécile Van SNICK, et celui, plus sauvage et intransigeant dans le rôle d’Esther de la pétulante Stéphanie MORIAU.
Avec Alexandre von SIVERS, Cécile Van SNICK & Stéphanie MORIAU
Mise en scène, Décors, Costumes : Jean-Claude IDÉE
Représentations du 13 au dimanche 31 mars 2019
du Mardi au Samedi à 20h15 / Dimanche à 16h
Une coproduction de L’Atelier Théâtre Jean Vilar, de la Comédie Claude Volter et de DC&J Création
On peut s'habiller en gris
Lorsqu'au ciel le soleil luit
Et rechercher la couleur
Quand il n'est plus que langueur...
Mais, il n'y a pas de code
Ce serait pourtant commode!
Pour simplement être bien
Sauvegarder quelques liens...
Quand entre soleil et lune
Mémoire, douleur ne font qu'une
Malgré sens du ridicule
Notre humanité bascule!
Pour s'assortir à nos bleus
Faudra s'habiller en... bleu!
Et puis enfuir nos soupirs
Sous la douceur d'un sourire...
J.G.
Ce dialogue platonicien de Paul Valéry (1871-1945), qui fait suite à "Eupalinos ou l'architecte", parut en 1921 dans "La revue musicale". L'auteur se plaisait à ranger ces deux textes parmi ses "exercices", ses "écrits de circonstance". En fait, il y poursuit l'enquête entreprise dès "L'introduction à la méthode de Léonard de Vinci" sur la psychologie de la création esthétique et de cette "musique des Idées" dont Mallarmé lui a légué la passion. Incarnée dans la matière par l'Architecte, la voici, plus fluide encore, plus évidente à la fois et plus insaisissable, incarnée dans le corps de la Danseuse, dont Socrate, Phèdre et Eryximaque vont suivre et commenter les évolutions. Toute attente et toute attention, c'est en eux-mêmes qu'ils observent la naissance de l' Idée, source d' émotion et matière de cette émotion elle-même, qui est purement intellectuelle, et dont Valéry, toute sa vie, demeurera l'analyste passionné. C'est, répétons-le, toute une psychologie de l' art qui est contenue et explicitée dans des propos tels celui d' Eupalinos: "Mais ce corps et cet esprit, mais cette présence invinciblement actuelle, et cette absence créatrice qui se disputent l'être, et qu'il faut enfin composer, mais ce fini et cet infini que nous apportons, chacun selon sa nature, il faut à présent qu'ils s'unissent dans une construction bien ordonnée...", ou celui d'Eryximaque: "Rien, sans doute, de plus morbide en soi, rien de plus ennemi de la nature, que de voir les choses comme elles sont. Une froide et parfaite clarté est un poison qu'il est impossible de combattre. Le réel, à l'état pur, arrête instantanément le coeur..." C'est de ce "réel à l'état pur" que l'Architecte et la Danseuse s'évadent, permettant au Spectateur de s'évader un instant avec eux, en lui opposant "une construction bien ordonnée", fût-elle éphémère, fugitive, illusoire, et que définit ainsi Le Socrate valéryen: "Ce corps, dans ses éclats de vigueur, me propose une extrême pensée: de même que nous demandons à notre âme bien des choses pour lesquelles elle n'est pas faite (...), ainsi le corps qui est là veut atteindre à une possession entière de soi-même, et à un point de gloire surnaturel... Mais il en est de lui comme de l' âme pour laquelle le Dieu, et la sagesse, et la profondeur qui lui sont demandés, ne sont et ne peuvent être que des moments, des éclairs, des fragments d'un temps étranger, des bonds désespérés hors de la forme..."
Mes billets étiquetés "Valéry"
Petite danseuse de verre par Jane-Sylvie Van Den Bosch
On dirait qu’après avoir extrait l’élixir maléfique de ce roman d’anticipation écrit en 1948 , Thierry Lebroux a investi le plateau avec une œuvre encore plus parlante et plus explicite … Nos jeunes, installés aux premières loges, car c’est sur eux que repose tout notre avenir, apprécieront!
D’un visionnaire à l’autre...
Si on avait la moindre tentation de banaliser le propos que Georges Orwell développe minutieusement dans son roman « 1984 », l’adaptation qu’en a faite Thierry Debroux à l’aube de la nouvelle décennie l’an 2000, brûle d’un pouvoir de suggestion et d’urgence encore plus vif que l’œuvre mère. Savamment filtrée par le mystérieux alambic du directeur du théâtre du Parc, l’adaptation retient l’essentiel et nous parle en direct et sans ambages. Elle se fonde sur notre vécu et l’observation des multiples dérives du monde abrutissant qui nous entoure. Ce ne sont plus les dérives épouvantables de l’hitlérisme et du stalinisme conjugués qui sont ici évoquées, mais celles des temps présents, que nous ne cessons de déplorer chaque jour et qui semblent projeter un horizon 2050 totalitaire, encore plus désincarné et déspiritualisé et certainement totalement déshumanisé. Le prix à payer à l’essor des technologies et de l’intelligence artificielle dans un monde hyperconnecté et à la gourmandise des puissants? Un froid glacial nous glisse dans le dos.

Comme à la sortie du roman d’Orwell, on est à nouveau devant un faisceau d’avertissements dont on craint à juste titre qu’il soient prophétiques. Les prendrons-nous en compte, cette fois?

Le super duo Fabian Finkels-Guy Pion a fait merveille une fois de plus. Présence théâtrale confirmée, esprit, vivacité, diction impeccable, justesse de ton, sensibilité, charisme, tout y est.Guy Pion prend habilement les habits de la « mauvaise pensée » du héros Winston, (Fabian Finkels) et sert de personnage supplémentaire à Thierry Debroux pour mettre en scène le journal intime , fil conducteur de l’œuvre d’Orwell. Coup de maître, puisque le même Guy Pion, très astucieusement vêtu du même manteau et chapeau appartenant à un siècle révolu, joue aussi le rôle d’O Brien , l’opposant au régime, ou pas… La résultante des méprises est d’autant plus glaçante. Une méprise semblable à celle annoncée dans la conclusion de « Animal Farm» (1945) la fable prophétique d’Orwell où les personnages finissent par se mélanger indistinctement dans l’esprit du narrateur. ..Et si ce splendide équipage Finkels-Pion , un véritable bijou d’art scénique, représentait par leur ensemble tellement bien huilé, l’essence charnelle et spirituelle de notre nature humaine? Quelle paire! Unique en son genre, extraordinairement vibrante et bouleversante!
De même, le formidable duo Winston -Julia (Muriel Legrand) creuse les sentiers interdits de l’amour prêt à succomber. Ou ceux de la trahison… Mention spéciale décernée au terrifiant duo mère-fille, Magda et Lysbeth Parsons, joué à la perfection par Perrine Delers et en alternance, Ava Debroux, Laetitia Jous et Babette Verbeek , aussi impressionnante que Misery, personnage de Stephen King. C’est tout dire! Pierre Longnay tient le rôle de Syme, avec conviction. La mise en scène de Patrice Mincke, alterne dialogues, chansons et les superbes chorégraphies de Johann Clapson et Sidonie Fossé. Fort heureusement, les voix humaines qui s’élèvent à travers les chants et les ballets des danseurs trouent par moment l’univers étouffant des circuits électroniques et des écrans omniprésents et convoquent notre émotion en aiguisant notre nostalgie, comme si déjà on y était, au cœur de cette détestable uchronie, où sévissent des drones de tout poil. C’est à pleurer! Et pas de rire…

Le décor irrespirable et oppressant de Ronald Beurms est fait de monstrueux containers imbriqués au début du spectacle, dans une sorte de rubik’s cube glauque fait de métal et de bois brut comme un immense coffre-fort.

« Morituri te salutant » Le monde ne tourne plus rond, il se bloque dans des mouvements d’abscisse et d’ordonnée, , celui d’un ordre nouveau jouant sur la verticalité et l’horizontalité ne laissant plus aucune place à la pensée, à la vie, aux courbes, à la nature, à la féminité. Les concepts sont inversés, on marche donc sur la tête. L’Amour n’est plus, vaincu par la Haine que l’on se doit de vénérer en groupes. Elle est érigée en principe de vie dès le plus jeune âge, la dénonciation d’autrui étant devenu le modus vivendi. Vivre ou mourir, quelle importance? La seule raison d’exister est de servir Big Brother ou vous êtes vaporisé. Le monde n’a plus aucune notion de paix puisqu’il est en état de guerre perpétuelle. La liberté, même celle inscrite au plus profond de nos rêves est mise hors la loi. Le langage, à long terme est appelé à disparaître, pour empêcher toute ébauche de critique du régime politique en place. L’inoffensif terme «Monsieur» est même en passe de disparaître du dictionnaire. Tout comme l’amour, le vin, la musique, les parfums et Shakespeare. C’est l’avènement d’un langage épicène visant à l’extinction de la pensée. «Big Brother »vise à ce que les citoyens soient rendus à une existence de moutons coupables, dociles et décérébrés. Happy End.

Applaudir ou ne pas applaudir? Là est la question. On applaudira à tout rompre, mus par la pertinence et la beauté du spectacle, sa créativité parfaitement aboutie et l’élan vital et spirituel qui nous habite encore.
Avec : Perrine DELERS
Julie DIEU
Béatrix FERAUGE
Fabian FINKELS
Muriel LEGRAND
Pierre LOGNAY
Guy PION
les enfants Ava DEBROUX, Laetitia JOUS ou Babette VERBEEK
Ainsi que les figurants:
Pauline BOUQUIEAUX, Johann FOURRIÈRE, Laurie GUENANTIN, Vanessa KIKANGALA, Barthélémy MANIAS-VALMONT, Romain MATHELART, Franck MOREAU et Lucie VERBRUGGHE.
Mise en scène : Patrice MINCKE
Assistanat : Melissa LEON MARTIN
Scénographie et costumes : Ronald BEURMS
Éclairages : Laurent KAYE
Vidéos : Allan BEURMS
Musique originale : Laurent BEUMIER
Maquillages : Urteza DA FONSECA
Chorégraphie : Johann CLAPSON et Sidonie FOSSÉ
Crédit photos: ZvonocK
Basée sur le roman Mille neuf cent quatre-vingt-quatre de George Orwell (Copyright, 1949), avec l’accord de Bill Hamilton, ayant-droit du patrimoine littéraire de la défunte Sonia Brownell Orwell.
Une coproduction du Théâtre Royal du Parc, du Théâtre de l’Eveil et de La Coop asbl.
Le bonheur...
C'est oublier quelques instants
La mortalité des sentiments...
C'est penser à l'offrir
Oublier de le recevoir...
Se libérer d'la souffrance
Et sombrer...
Dans un sourire!
J.G.
Derrière la fenêtre,
L’écho insensible des étoiles,
Et l’hiver chaleureux qui s’exhibe.
L’ivresse d’un moment partagé
Côtoie l’amoureuse étendue des plates eaux.
Si tu vois l’éprouvante épopée
Se ternir sous tes yeux,
Repars sur les chemins,
Sers dans tes bras la réalité des mots,
Célèbre les images perdues
Au moment de leurs retrouvailles.
Embrasse la lumière des couleurs,
Soigne l’étrangeté des dissonances.
A Brest, Julien Boulier, le 17 mars 2019
Derrière la fenêtre,
L’écho insensible des étoiles,
Et l’hiver chaleureux qui s’exhibe.
L’ivresse d’un moment partagé
Côtoie l’amoureuse étendue des plates eaux.
Si tu vois l’éprouvante épopée
Se ternir sous tes yeux,
Repars sur les chemins,
Sers dans tes bras la réalité des mots,
Célèbre les images perdues
Au moment de leurs retrouvailles.
Embrasse la lumière des couleurs,
Soigne l’étrangeté des dissonances.
A Brest, Julien Boulier, le 17 mars 2019
à Brest, le 17 mars 2019, de Julien Boulier, texte déposé Sacem,