Sur l'immensité de nos rêves , des traces à suivre
Pas de géant ou bonds d'un animal fabuleux ...
Au loin brille la possibilité d'une histoire en train de se faire
AA
Sur l'immensité de nos rêves , des traces à suivre
Pas de géant ou bonds d'un animal fabuleux ...
Au loin brille la possibilité d'une histoire en train de se faire
AA
Il fut un temps où je planais,
Impondérable dans l'espace,
Vivant une suave grâce.
Je n'en étais pas étonnée.
N'ai plus ce pouvoir onirique.
Or ma raison est déroutée.
La défient des réalités
Nées d'une énergie diabolique.
Aux yeux des humains ébahis
Le monde se métamorphose.
Il les meurtrit où il explose.
Leur espérance avait menti.
Face à une extrême souffrance,
Ne recevant aucun secours,
C'est au rêve qu'ils ont recours.
Ils le nourrissent de croyances.
Imprévisible est le hasard.
Mieux vaut agir avec prudence,
Se méfier de l'ignorance.
Je pense au malheureux Icare.
27 février 2016
J'ai le grand honneur et le grand bonheur de figurer dans l'ANTHOLOGIE virtuelle du grand poète belge Denys-Louis Colaux , parmi des poètes que j'adore, notamment celui que je présente ci-dessous, Roland Ladrière
SECRET DE FAMILLE...
Pourquoi si longtemps après? Cette lancinante question me taraude depuis mon départ!
Renonçant à l'avion trop rapide, j'ai choisi le train pour Berlin. J'aurais aussi bien pu prendre ma voiture, mais j'appréhendais à juste titre trop de distraction et surtout, il y avait cette migraine qui ne me quitte pas depuis que j'ai reçu cette lettre!
Une lettre qui m'a surpris, choqué et au final chamboulé! On se croit un homme libre, fort, qui a su apprivoiser sa vie et qui sans véritables attaches a pu trouver un équilibre, et puis voilà qu'une lettre un beau jour vient faire éclater une foule de questions! J'avais besoin du train et de cet espace de temps pour réfléchir...
Le wagon est presque vide et je n'ai pas pris la peine de mettre mon bagage en hauteur, je l'ai posé à mes côtés, avec l'imper et ce chapeau à la Bogart , qu'un jour j'ai adopté pour plaire à une amie et dont l'image démodée me convient! Nostalgie d'une époque dont ma mère a su si bien me parler, lorsque je n'étais qu'un petit garçon un peu trop turbulent, que seules les "histoires" pouvaient contenir pour de précieuses minutes de calme...
Maman est partie il y aura deux ans dans une dizaine de jours. Qu'aurait-elle pensé de cette lettre, de cet appel d'un passé auquel je suis étranger et qui pourtant me concerne directement?
On ne devient adulte vraiment que lorsqu'on se retrouve orphelin et d'autant plus lorsqu'on est un enfant unique et combien chéri par une mère au caractère trempé, qui avait repris son indépendance peu après ma naissance, ne supportant pas le joug d'un homme jaloux qui lui plombait la vie! Ma mère était faite pour le bonheur et pour le rire qui fusait sans cesse et a illuminé ma vie.
Si je ne suis pas marié, c'est probablement parce que je n'ai jamais rencontré dans une autre femme cette fureur de vivre en gaité, même si sa vie fut jalonnée comme toute vie de problèmes, elle les a toujours résolus d'un revers de son optimisme!
Et voilà, je relis la missive, j'ai une sœur, ou plutôt une demi-sœur. Mon père que je n'ai pas vraiment connu est mort en me laissant ce cadeau... elle n'a que vingt ans, la moitié de mon âge et pourrait être ma fille! Elle m'écrit sa détresse et m'appelle au secours, elle habite Berlin et elle m'écrit! Pourquoi pas un mail, un coup de fil, un intermédiaire, un notaire, que sais-je? Non! Une lettre, et quelle lettre, presque qu'un roman, si bien pensé, si bien écrit, si bien décrit!
Alors que faire? Ne pas répondre par un courrier, je n'aurais pas été à la hauteur! Non, simplement y aller, la surprendre...
Le train a pris de la vitesse, il sera à l'heure et une autre question se pose : Prendre directement un taxi pour me rendre chez elle? Mais, sera-t-elle présente? Téléphoner? Je ne le sens pas! Prendre une chambre d'hôtel et laisser du temps au temps... rôder dans son quartier, l'épier, elle m'a joint une photo, je devrais la reconnaitre...
Je n'arrive pas à me décider, est-elle jolie, ou simplement banale? Impossible de trancher, la pellicule peut être si trompeuse, en tant que photographe je le sais bien! Au travers de ses lignes, je la ressens belle, belle comme quelqu'un que je chéris déjà, sans la connaitre, tellement ses mots ont su me bouleverser, car ils sont si proches de mon ressenti que s'en est troublant...
Chamboulé, elle m'a chamboulé!
J.G.
Les rêves que l'on pense fous,
Provoquent des rires sous cape.
Ou des sourires d'indulgence.
On doute d'une extrême chance.
Elle fait pourtant des miracles.
Zola nous conta le destin
D'une fragile jeune fille.
Qui rêvait d'épouser un prince.
Cela lui semblait naturel,
Brodeuse de riches étoffes.
Le fils d'un prince de l'église
En devint ardemment épris.
Obtint le droit de l'épouser,
In extremis, elle mourait.
La ressuscita cette grâce.
Or la petite mariée
Ne put survivre hors de son rêve.
Elle y retourna éperdue.
Son âme s'envola ailleurs,
Vers une autre cérémonie.
19/9/2002
Il arrive que vous viviez un moment magique.
Tout y est beau comme sur une carte postale
Un superbe clip vidéo, un court métrage oscarisé.
Au réveil vous réalisez que c’était un rêve.
Une histoire parfaite sans la moindre faute
Mais ce n’était hélas qu’un rêve idyllique
Qui redonne « sa dimension » à votre réalité.
Vision d'inhumation
J’étais l'homme attristé d’être un peu esseulé
J’avais l’âme peinée d’être aimé si mal
Et le cœur usé dans un corps de mâle
Fatigué de la quête des baisés mendiés
J’ai usé ma vie d’homme, aliéné à la sienne.
J’eu peu à dire en père évité. Là, ils viennent !
Ils verrouillent la trappe sur mon beau décor.
Ils vont l’incendier, pourtant dans mon corps
Il y a toujours il y a encore, un cœur à aimer
Il y est toujours il y est encore, le cœur à brûler
Dans ce feu d’enfer, j’entends tes prières
De larmes mouillées. Je ne peux rien faire
La porte est fermée, mes doigts sont croisés.
Mon corps prisonnier, mon cœur est cloué.
Comme une première fois tu me redis tout bas
Ce nom qui me mettait en joie, ce mot si beau «Papa »
Appelle moi souvent ce ne sera pas vain
J’écouterai les vents et viendrai tenir ta main
Ernestine ou Célestine? Sous la lucarne, une soubrette bretonne très ... trouble! On ne sort pas indemne de cette vivante peinture naturaliste - le décor est signé Noémie Breeus - car question hypocrisies de toutes natures, voilà une époque qui n’a rien à envier à la nôtre! Voilà une humanité avare, égoïste, hypocrite, aux allures nationalistes et antisémites. Mais on rit! Les coincés gloussent faiblement, les femmes réagissent sans tabous! Et tous ovationnent la comédienne! Les littéraires jubilent. Les historiens et les sociologues s’inquiètent. Et ils ont raison de le faire.
La langue fleurie de la plébéienne « sans instruction » s’est déliée et affirmée dans un journal intime « légèrement retravaillé » par Octave Mirbeau (selon ses dires), et édité en 1900 sous forme de feuilleton sulfureux. La jeune Célestine croque à belles dents les travers de la société bourgeoise à l’aube du 20ième siècle, la dépravation généralisée des mœurs familiales, religieuses, sociales et politiques. La guerre.
« La mercière m'a expliqué que, sous Napoléon III, tout le monde n'étant pas soldat comme aujourd'hui, les jeunes gens riches «tombés au sort» avaient le droit de «se racheter du service». Ils s'adressaient à une agence ou à un monsieur qui, moyennant une prime variant de mille à deux mille francs, selon les risques du moment, leur trouvait un pauvre diable, lequel consentait à les remplacer au régiment pendant sept années et, en cas de guerre, à mourir pour eux. Ainsi, on faisait, en France, la traite des blancs, comme en Afrique, la traite des noirs?... Il y avait des marchés d'hommes, comme des marchés de bestiaux pour une plus horrible boucherie? Cela ne m'étonne pas trop... Est-ce qu'il n'y en a plus aujourd'hui? Et que sont donc les bureaux de placement et les maisons publiques, sinon des foires d'esclaves, des étals de viande humaine? »
Cela fait beaucoup pour une seule femme qui, craignant de ne pas avoir le succès rêvé dans la galanterie de haute lice, a préféré se tourner vers le métier plus humble de femme de chambre. Mais elle ne mâche pas ses mots et ne manque ni de courage, ni de clairvoyance. Toutefois, Célestine s’avère être un personnage très ambigu, car dès l’entrée de jeu, elle affiche une perversité assumée qui ne fera qu’embellir.
« J’adore servir à table. C’est là qu’on surprend ses maîtres dans toute la saleté, dans toute la bassesse de leur nature intime. Prudents, d’abord, et se surveillant l’un l’autre, ils en arrivent, peu à peu, à se révéler, à s’étaler tels qu’ils sont, sans fard et sans voiles oubliant qu’il y a autour d’eux quelqu’un qui rôde et qui écoute et qui note leurs tares, leurs bosses morales, les plaies secrètes de leur existence, tout ce que peut contenir d’infamies et de rêves ignobles le cerveau respectable des honnêtes gens. Ramasser ces aveux, les classer, les étiqueter dans notre mémoire, en attendant de s’en faire une arme terrible, au jour des comptes à rendre, c’est une des grandes et fortes joies du métier, et c’est la revanche la plus précieuse de nos humiliations... »
Malgré sa condition de domestique-travailleuse sexuelle à domicile, elle écrit un journal intime on ne peut plus cartographié, acerbe et lucide, et foisonnant d’érotisme qualifié à l’époque de nauséabond. C’est donc un rôle très complexe que Stéphanie Moriau prend à bras le corps et à fleur de peau, aussi facilement, semble-t-il que si elle allait innocemment pendre une lessive fraîche au jardin !
L’espace miteux et glauque de la soupente où Célestine se réfugie est son espace de liberté, où grâce à la plume, elle s’humanise mais révèle, presque malgré elle, le développement sournois d’un esprit immoral et manipulateur. Pour tromper son ennui, dans la solitude glacée de sa retraite sous les toits, Célestine se fait un véritable théâtre : jouant les provocations, les cajoleries, la férocité, l’humour, la moquerie, le dédain, la duplicité avec, au bout de tous les contes, l’engrenage fatidique de l’humiliation-haine-vengeance. Le rythme verbal adopté puise activement dans des parlers divers, ce qui a le don de divertir, question d’alléger quelque peu l’intense tension naturaliste. Cette vivacité verbale contraste elle, de façon presque comique, avec la gestuelle et les déplacements très étudiés qui jouent sur une sorte d’inventivité tranquille, à la manière d’un strip-tease particulier longuement prémédité. La dynamique est puissante et implacable. Comme Célestine astique, range innocemment, déplace de menus objets, se met au lit épuisée, s’habille et se déshabille mille fois pour le service ! Quel art consommé de poser sa coiffe de domestique de mille façons et d’endosser les bretelles de son tablier immaculé par-dessus une robe sévère dont le boutonnage rappelle ceux des noirs habits ecclésiastiques.
Le personnage, une vraie réjouissance littéraire, est incarné par une comédienne en armes, une vraie vedette en la matière. Stéphanie Moriau, joutant avec elle-même, est passée maître dans le pouvoir narrateur, l’enchaînement des flashbacks les changements de ton abrupts. La comédienne possède l’art de ballotter le spectateur entre le chaud et le froid. Faisant miroiter sans aucun répit les tonalités sombres ou rebelles de Célestine, elle lui sert le poison des souvenirs amers, douloureux, parfois même totalement effroyables, à la façon d’une cynique prestidigitatrice. La complicité entre Stéphanie Moriau et la metteuse en scène Danielle Fire est évidente.
Malgré l’huis-clos, on en a plein les yeux. L’imaginaire prend alors ses quartiers dans cette petite ville de Normandie où Célestine a échoué -pourquoi- ? Par ses yeux on contemple la richesse véreuse d’une demeure que l’on appelle château, on s’attarde chez l’épicière ou la mercière, on parlotte avec les voisins, on surprend les secrets sordides des alcôves, des monastères et des églises. On court à Ostende (la honte !) et on se retrouve à Cherbourg, en fin de parcours, là où Célestine a achevé sa métamorphose et s’avère pire que toutes ses dénonciations! La chaleur suffocante de la dernière scène fait froid dans le dos et rappelle étrangement les conclusions désabusées de l’auteur Georges Orwell dans son «Animal Farm».
du Mercredi 24 Février au Dimanche 13 Mars 2016Octave MIRBEAU
Figure tragique du début du XXème siècle, Célestine, quitte Paris pour la province et entre au service de riches bourgeois. À travers son journal, elle brosse avec humour l’étrange galerie de portraits et d’événements qui colorent son quotidien.
Son attirance pour l’énigmatique jardinier cultive l’intrigue jusqu’à la fin…
Avec : Stéphanie MORIAU
Mise en scène : Danielle FIRE
Décors : Noémie BREEUS
Création lumière & Régie : Sébastien COUCHARD
Représentations du Mardi au Samedi 20h15, Dimanche à 16h
Durée du spectacle : 1h25 sans entracte
Débat après la représentation
Avec : Danielle FIRE (Metteur en scène), Stéphanie MORIAU (comédienne)
&
Thilde BARBONI (Psychologue clinicienne, Professeur à L’Université de Mons et Écrivain)
ANIMATIONS SCOLAIRES conçues autour de l’œuvre de Mirbeau et proposées en classe avant ou après la représentation. Réalisées par la comédienne, elles sont vivement conseillées pour favoriser l’intérêt, l’écoute et la compréhension des élèves durant le spectacle. Et, un dossier pédagogique, spécialement conçu, est envoyé dès la réservation de l’animation. Il est possible d’organiser les animations au théâtre, complétée d’une visite guidée.
Ces animations sont gratuites pour les écoles de la Région de Bruxelles-Capitale, sinon 8€ par élève à partir de 10 élèves. Vestiaire obligatoire compris.
La place est offerte au professeur accompagnant le groupe.
Cette année, les animations s’inscrivent dans le cadre de la Journée internationale des Femmes, la richesse du texte de Mirbeau offre très nombreuses ressources pour les outils pédagogiques.
Instaurée pour souligner les progrès en terme d’égalité, la journée met aussi en relief les nombreux défis pour une véritable parité des sexes à l’échelle mondiale.
Le 8 mars 1917, les femmes russes ont réclamé du pain et le retour de leurs maris, dont deux millions étaient morts durant la Guerre 14-18. En 1921, Lénine décréta le 8 mars Journée des femmes, les Nations Unies l’officialisèrent en 1977. La 1ère journée Internationale des femmes eut lieu en 1975.
Reprenons le fil de l’histoire…
Longtemps persécutés, les chrétiens verront leur religion légalisée en 313. Religion qui deviendra la religion officielle de l’Empire romain en 380. Constantin fonde sa capitale, Constantinople, en 330, scindant l’Empire romain en deux.
Cappadoce, terre de saints et de martyrs…
Saint Paul de Tarse, au premier siècle déjà, après s’être converti, en avait fait une terre de mission. Saint Mammès de Césarée (aujourd’hui Kayseri) fut, quant à lui, livré aux lions en 275. Saint Blaise de Sébaste y mena une vie érémitique au début du IVe siècle.
Et, tandis que Jean-Baptiste crie dans le désert, son écho se fait entendre, se répercute, pour que d’autres préparent le chemin du Seigneur. Ainsi, Saint Basile le Grand (329-379), également de Césarée, fonde les premières communautés de Cappadoce et prône la vénération des icônes. Alors que Saint Grégoire de Nysse (ca 331-394) et Saint Grégoire de Nazianze (329-390) prolongent l’œuvre d’évangélisation.
L’Empire romain d’Occident, de plus en plus décadent, est mis à sac par Alaric et ses Wisigoths en 410. Un empire qui s’effondrera définitivement avec l’abdication de Romulus Augustule en 476 après un an de règne, laissant s’épanouir un Empire romain d’Orient, avec une Byzance toute-puissante depuis le schisme de 1054. Jusqu’en 1453, lorsque Constantinople fut prise par les Ottomans.
Mais les incursions arabes sont de plus en plus nombreuses, les habitants se terrent dans des villes, une quarantaine au moins, qui comptent jusqu’à dix-huit niveaux souterrains.
Puis, de 726 à 843, l’iconoclasme se répand comme vérole sur le bas-clergé tandis que les cénobites se replient.
Dans un paysage façonné par une éruption ultra plinienne,
des caches offrent un abri à l’anachorète.
Et vivre comme saint Blaise le reste de son âge sous les replis de sa fruste cappa…
Les images impies sont détruites ou, au mieux, recouvertes de chaux, remplacées par de simples symboles comme la croix.
Une période trouble qui ne favorise pas l’épanouissement.
Heureusement la paix revint au Xe siècle et avec elle les arts renaissent et prospèrent. C’est à cette époque bénie que fleurissent les plus belles églises rupestres et leurs fresques d’influence byzantine.
Epoque sur laquelle nous nous attarderons bientôt et qu’on appelle parfois la Renaissance macédonienne.
En 1071, la Cappadoce est conquise par les Turcs seldjoukides.
La petite mosquée d’Ürgüp (XIIe)…
… est aussi creusée partiellement dans le tuf
Des mosquées s’édifient et, dans la plaine là-bas jouxtant le plateau cappadocien, sur la route de la soie, des caravansérails s’érigent tous les quarante kilomètres environ, offrant gîte, couvert et protection aux marchands caravaniers.
construit par les Seldjoukides près d’Aksaray
Le passé nous éclaire.
Le caravansérail de Sultanhan, bâti en 1229, couvre 5000 m2
En 1299, Osman 1er fonde la dynastie ottomane qui conquiert peu à peu tout le territoire anatolien. Beaucoup de chrétiens quittent le pays ou se convertissent sous la pression. Jusqu’en 1923 où les derniers d’entre eux sont expulsés.
Un passé mouvementé, brossé en quelques traits hâtifs car la région connut encore bien des révolutions, à donner le tournis à un derviche !
Nonobstant, les communautés chrétiennes perdurèrent longtemps et ornèrent la vallée de Göreme notamment de leurs plus riches peintures.
A suivre…
Michel Lansardière (texte et photos)
En attendant d'ouvrir une nouvelle fenêtre...
... vous pouvez retrouver la première partie de cet article, enrichi de nouvelles photographies, sur :
Ne retiendrai-je de ma petite vie
Que ce seul lieu bercé d’accents de paradis
Cette forêt , ce bois , appelé Emblise ?
J’y menais la fonction de châtelain du vent,
Au bon temps de l’été, celui de la brise
Qui frôle, douce, le visage des enfants.
Autour de cet havre forestier, les arbres
Nous cachaient des cheminées alignées,
Des maisons ouvrières, agglutinées
A ces usines du Nord, aux toits en zigzag,
Grises, huileuses, hurlant comme des vagues,
Cognant de fières falaises de vieux marbre.
Les hirondelles goûtaient la sérénité
De ma grange et la chaleur de la paille,
Hébétées, fuyant l’hostile ferraille
Des ateliers et flots effrayants de vélos,
Quittant, heures pointées, l’infernal chaos
Et la sirène stridente de la liberté.
Champs de betterave, blé et pomme de terre
S’entremêlaient dans le décor de ce bosquet,
Voyant, une fois la récolte rentrée,
Une horde de femmes venues glaner
La part du pauvre , usage autorisé,
A ces foulards, ces sourires des durs hivers !
Quand à la bougie j’apprenais mes leçons,
Dehors, le soir, grands ducs, chouettes et hiboux
Hululaient leurs interminables réunions.
Non loin de la fenêtre, dans le noir , au bout,
Me conviant à la joie de leurs beaux dimanche,
Je voyais les lueurs de leurs yeux immenses.
Songerie
En blanc, est l'image figée
De ma rue où la vie se terre.
Aucun rayon joyeux n'y erre.
Il ne cesse pas de neiger.
Une imperceptible poussière,
Venue d'un lointain horizon,
Est tombée, la nuit, à foison.
Certes, une manne nourricière.
Le soleil demeurant absent,
Rien de fabuleux ne se passe.
Une pellicule de glace
Subrepticement se répand.
Sans aucune mélancolie,
Attentive, je vis l'instant.
Parfois, un soudain changement
Introduit de la poésie.
Merveileuse est la providence,
Qui m'accorde un heureux sursis,
Je lui adresse un grand merci.
N'a pas menti mon espérance.
Or, dans la suprême balance,
Pour que chaque fragile humain,
Ait à accomplir son destin,
Sont lancés les dés de la chance.
24 février 2016
Cerné dans un joli bocal, Jonas voit tout, saisit, interprète tout. Il visionne les jours du haut de l’étagère. Les silences de la maison annonciateurs de tempête, les regards noirs assassins des habitants et les sourires extrêmement mortels de tout ce monde qui vivote, végète autour de lui. L’ambiance n’est pas des meilleures dans cette demeure. Un vieux couple qui ne se supporte plus et que la vie divise, sépare, déchire. Le bruit de portes qui claquent et des pas sur le parquet ne laissent pas de doute. Un nouveau conflit va se déclarer. Une ambiance délétère, étouffante, irrespirable s’installe.
Depuis ce matin, Jonas n’est pas dupe de ce qui se passe. Une nouvelle effervescence émane au fur et à mesure que les heures passent. La nervosité, l’émoi des choses de la maison est palpable. Jonas a appris la récente nouvelle aussi.
Il est revenu.
Jonas connait tous les secrets de la maison. Il en a vu des divergences, des contradictions. Il expérimente chaque fois la situation qui évolue selon un rythme bien précis. La tempête va se lever et finir dans un bruit d’enfer. Une discussion de plus en plus vive, des mots cruels, odieux entrainant le réveil de blessures profondes comme toujours.
Tel un voyageur sans bagages, lui, il va et vient sans prévenir, vagabonde dans le quartier. Parfois expulsé, chassé, il fuit mais revient toujours. S’adossant à la fenêtre pour mieux voir, son nez humide contre la vitre, il attend que la porte s’ouvre. Sa maitresse l’attend et l’accueille avec un grand sourire. Elle l’aime ce vieil ami trainant son pelage noir comme un fantôme perdu.
Son chagrin n’est pas là. C’est son fils, son petit qui a quitté la maison en désaccord avec son père. Les griefs d’une vie qui ne se déroule pas comme elle devrait. Les manques, les mésententes continuelles entre le père et le fils ont compliqué sa vie à elle. Son chagrin de n’avoir pu restaurer, résoudre les fractions entre eux.
Il sera, de nouveau, en très colère de revoir cette sale bête. Les méchancetés n’ont pas de prise sur cet animal qui d’un regard sombre le toise avec mépris. Triste mode de fonctionnement pour cet homme qui n’aime plus personne.
Dépassée par tant d’embarras, elle reste vivre là malgré tout. Elle n’a plus la force de générer une autre vie. Débordée à chaque instant par de multiples griefs, elle s’épuise doucement. Elle et son chat seraient heureux si les jours n’étaient pas des batailles continuelles, des combats de jour sans fin, avilissants, épuisants et totalement stériles. Inféconds de n’avoir pas gardé d’amour, ni de tendresse durant ces longues années. L’absence du fils les tourmente tous les deux chaque jour.
Ce petit chat noir, loin d’être beau, est devenu son ami. Il ne lui est pas hostile et dans un semblant de bonheur, elle peut le caresser, l’embrasser, le cajoler, le garder serré contre elle. Grâce à lui, les souvenirs d’un passé lointain et révolu s‘adoucissent. Pouvoir aimer un peu. C’est un petit bonheur, une petite source de vie sans contrainte.
Il ne les aime pas, ni elle ni le chat. Et il le leur fait bien sentir. Il s’est muré dans son monde depuis le départ de son fils. Il ne communique plus que pour râler, exprimer son ressentiment. Il crie, hurle, braille ou s’enferme des heures dans un silence pesant, chargé de rancœur. Il cherche à comprendre ce qui n’a pas marché.
Cet ombrage contre le chat ne fait qu’augmenter et envenimer les choses. Comme toujours, elle ne cédera pas. Et lui fera tout pour qu’elle se sépare de ce petit compagnon, qu’elle lâche prise. Jonas sait qu’elle tiendra comme jamais contre cette agitation qui ne la concerne plus, qui ne la touche plus. Son bonheur est ailleurs dans les souvenirs de ce fils tant aimé.
Empli de portes refermées,
Mon passé semble un lieu immense,
Mal éclairé, inanimé,
Filmé du jour où il commence.
Or j'ai perdu la certitude
Que ce qu'il révèle est ma vie.
J'y retournais par habitude,
J'ai cessé d'en avoir l'envie.
Je ne me soucie pas non plus
De ce que disent mes poèmes.
Ils s'accumulent, non relus,
Demeurent vibrants tout de même.
Le présent me garde en éveil,
M'offre les grâces éternelles,
Qu'engendre le brillant soleil.
Son énergie les renouvelle.
D'autres poèmes et photos!
Passent les émois éphémères,
Face aux vaguelettes de l'eau,
Splendide miroir des chimères.
23 février 2016
Histoires de ces gens-là, comme une lettre d'hier à aujourd'hui!
« Nous étions l’aile avancée d’un prolétariat qui rêve de ne plus l’être, mais n’entend pas pour autant s’arracher à ses racines. »
On reprend ces jours-ci au Varia (petite salle) "J’habitais une petite maison sans grâce, j’aimais le boudin" (novembre 2014) tirée du roman autobiographique "Spoutnik" de Jean-Marie Piemme, auteur wallon réputé. Malgré le titre prosaïque, on retrouve la grâce d’un siècle évanoui et la crasse d’un quartier pourri à Seraing, autour d’un instrument de production tari. Petite épopée sociale: l’histoire se répète, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle de la fermeture de Seraing avec celui d’Arcelor Mittal et la fin programmée du monde des usines, inéluctable et révoltante. Le décor très finement reconstitué fait penser à un chromo que l’on retrouverait sur une antique boîte à biscuit mettant en scène la belle et jeune ménagère des années 50 dans sa cuisine miteuse mais plus astiquée que jamais.
C’est là que s’invitent les madeleines des souvenirs et la polyphonie du jeu. Philippe JEUSETTE, épaulé par Virginie Thirion et les arrangements musicaux live d’Eric Ronsse, remonte le temps, se retrouve en culottes courtes, cerné par les attentes de sa parentèle ouvrière qui veille passionnément sur lui à feux croisés. Surveillance étroite, aucun relâchement vestimentaire n’est permis. La perte de l’enfance, de la croyance, survient lorsque la vie sarcastique de l’école primaire tue Saint Nicolas et ouvre la porte à toutes les désillusions. Mais les principes maternels sont inaliénables :
« Maman n’admettait pas l’impossible. Ou plutôt dans l’impossible elle voulait encore imaginer un possible. » « Il faut effacer aux yeux de tous qu’on vient de rien, qu’on n’est pas grand-chose, il faut effacer la basse extraction à nos yeux mêmes. » « L’image est tout ce que l’on a! »
Le récit à trois voix est émouvant et sonne juste. Pas de cris ni de violence pour dénoncer la violence de la jungle ouvrière, le ton est posé et d’autant plus crédible. «Il y a une aristocratie : celle de la production », disait le père! La voix de Philippe JEUSETTE est enveloppante. La mère résiste contre toutes les blessures. Sa mort prématurée sera source de toute tragédie. Le spectateur se laisse guider avec complaisance à travers les décennies du siècle vécu et se prend d’amitié pour l’auteur Jean-Marie Piemme et les comédiens si soudés. On est réellement ému par l’humanité du propos. Et si tout ce qu’il raconte était fiction ? Quelle importance ? Comme le souligne l’auteur « Et si tout était inventé, qu’est-ce que cela changerait ? » Sauf pour les bâtisseurs d’espoir, pour qui, à l’instar de Boris Cyrulnik, le regard bienveillant est toujours gagnant et ce que l’on dit d’une expérience traumatisante, permet souvent de mieux en sortir!
rue du Sceptre, 78
1050 Ixelles
Adaptation et réalisation : Philippe Jeusette et Virginie Thirion, comédiens
Composition musicale : Eric Ronsse /Scénographie : Sarah de Battice, avec l’aide de Philippine Boyard /Construction : Laurent Notte, Philippine Boyard, Margaud Carpentiers /Costumes : Elise de Battice /Réalisation des images : Bob Jeusette, Tawfik Matine /Création et régie lumière : Eric Vanden Dunghen/ Assistanat : Tawfik Matine
Un spectacle du Collectif Travaux Publics, avec le soutien du Conseil de l’Aide aux Projets théâtraux et du Théâtre Varia. Spoutnik est paru en 2008 dans la collection « Rivière de Cassis », éditions Aden.
http://www.demandezleprogramme.be/J-habitais-une-petite-maison-sans-grace-j-aimais-le-boudin-12358
Le texte de Jean-Marie Piemme : « J’ai des racines »
J’ai des racines. Elles enjambent la Meuse, s’accrochent à ses flancs. Et là où un pont joint les deux rives, des fumées noires flottent sur les cheminées des aciéries comme autant de drapeaux crasseux. Je suis de ce pays-là. Je suis du pays de l’usine. Je le dis sans fierté. On n’est pas fier d’une poussière noire qui tombe en permanence sur les cahiers. On n’est pas fier d’un paysage de grisaille. On n’est pas fier de la dureté qu’on perçoit parfois dans les yeux des grands sans comprendre encore – car on est petit – le pourquoi de celle-ci. L’usine faisait peur à mon père. Il y a passé presque cinquante années. Manœuvre à quatorze ans (nous sommes avant la guerre 14), chef de l’atelier de construction mécanique à soixante (nous sommes au début des années soixante). Son fils à l’usine ? Non. Jamais. Même comme ingénieur (on ne disait pas cadre à l’époque). Pas l’usine. Jamais l’usine. Une de ses profondes satisfactions : n’avoir pas laissé sa femme y travailler, à l’usine, avoir tenu ma mère à l’écart de ce monde-là. Je suis du pays de l’usine. Je le dis sans fierté mais je le dis aussi sans aigreur. Car une fois sorti de ce pays, il n’est pas indifférent d’en avoir été l’habitant. Il y a comme un savoir qui vous vient de cette vie-là, un savoir que personne ne vous apprend. Un savoir, un filtre, un point de vue. Pas besoin de passer par de longues interrogations pour comprendre ce qu’est un rapport de classe. On le sait intuitivement, on l’a dans le sang. Un exemple ? Quand on entre à l’athénée et que pour la première fois on se trouve en présence d’enfants de la bourgeoisie, on comprend tout de suite, immédiatement, sans détour, sans délai, ce qu’est un rapport de classe. On comprend, on sait. On voit des doigts qui se lèvent pour répondre à la question qui est Molière, qui peut donner le titre d’une de ses œuvres, et vous, vos mains sont de plomb parce que, ce nom-là, jamais vous ne l’avez entendu prononcer, jamais. Molière ? Quoi Molière ? Qu’est-ce que c’est Molière ? Hé, celui-là, ce qu’il est bête, il ne connaît même pas Molière ! Je ne connaissais pas Molière et vous voyez comme la vie est ironique : c’est au milieu de cette ignorance qu’elle vous enseigne quelques vérités bien sonnées. Car enfin, des situations comme ça, c’est un sacré signal, ça vous alerte, ça vous jette de la clarté au visage. On appréhende la géométrie sociale, on appréhende en tous cas la position qu’on occupe dans le rapport de classes ! Mal placé. Très mal placé. Heureusement, on ne sait pas encore qu’on le sait, sinon quel découragement ! Mais on le sait, on le ressent. On le vit. Pas même besoin de souffrir une quelconque humiliation, être là suffit. Dans l’inculture des pas grand-chose. Dans leur silence. Dans leur vocabulaire basique. S’apercevoir que l’on parle de sujets dont on ne dit jamais un mot à la maison, que pour certains le monde n’a pas la même configuration que pour vous. Oui, on sait, ça brule, ça s’inscrit dans la chair avant de passer dans le cerveau. Quand on voit une manifestation dans la rue, on sait exactement de quel côté on est, même si on ne comprend rien aux banderoles et aux cris, même si on est en peine de dire pourquoi le rouge du drapeau est la couleur de la dignité, même si le père, pris entre sa position dans la hiérarchie et son appartenance viscérale au monde ouvrier est évasif sur les explications. On sait. Ce savoir-là, ce sont mes racines. J’ai su ce qu’était un gréviste avant de savoir ce qu’était un Belge ou un Wallon. Pourtant, j’usais du wallon dans la vie quotidienne. Mais ce n’était pas pour moi la langue de la Wallonie, c’était la langue de l’usine d’en face, celle qu’on parlait et que pourtant je ne pouvais pas utiliser parce que justement c’était celle de l’usine d’en face. Je suppose qu’un jeune français et un jeune anglais qui apprend sa langue maternelle la ressent comme naturelle. Ce n’est pas le cas d’un jeune garçon né dans le bassin serésien. Je ne pouvais pas utiliser le wallon, je devais utiliser le français, comment aurais-je pu résister longtemps à cette évidence : l’usage d’une langue n’est pas naturel, jamais naturel, l’usage d’une langue s’inscrit dans un champ de forces, vous inscrit dans un champ de forces. (…) Parle, et j’identifierais vite ta place approximative dans la division du travail, ton ancrage social, « le lieu d’où tu parles ». (…) Mon père avait décidé pour moi : non au wallon, oui au français, oui à la langue de l’ascension. Étrange situation d’un enfant dont les membres de la famille (père et mère notamment) parlent le wallon entre eux, mais le français avec lui, répétant en français, pour lui, ce qu’ils viennent de se dire en wallon et qu’il a parfaitement compris. Quand j’y repense, il y a là comme une bouffonnerie de la vie, une redondance à la Dupont et Dupond qui a fait de moi un étranger dans sa propre terre. Somme toute, ai-je été dans une situation tellement différente de celle des enfants italiens qui venaient d’arriver en Belgique et qui habitaient à côté de chez moi ? Eux aussi devaient se dépendre d’une langue pour en adopter une autre. Du moins, avais-je l’avantage sur eux de n’avoir pas à changer de culture. On m’a arraché d’une langue. Mais le déracinement est encore une racine, un trait violemment identitaire. (…) Les notions de trajet, de passage, de trahison me sont donc constitutives. Leur présence en moi témoigne d’un ébranlement profond dont j’ai enregistré le choc très tôt, et qui est devenu la chair même de mon existence. Ce sont autant de traits distinctifs de mon identité et je crois bien que ceux-ci sont visibles dans la plupart de mes pièces. La trahison aussi ? Oui, la trahison aussi. Qui ne trahit pas (un peu) son identité sera (beaucoup) trahi par elle. Ce n’est évidemment pas affaire de psychologie ou de morale. C’est juste une façon de dire qu’une identité qui se répète indéfiniment dans la pureté fantasmatique d’elle-même ne m’intéresse pas. (…) Mais alors comment vous définissez-vous ? Je suis du pays de l’usine, ai-je dit. Façon de signifier que je ne réclame pas d’autres traits identitaires que ceux que j’ai pointés plus haut. Mais vous êtes belge ? Oui, je suis Belge, mais la Belgique ne fait pas partie de mes racines. Où et quand ai-je connu la Belgique ? Enfant, je suis allé à Anvers visiter le Zoo ; à Bruges, en excursion scolaire ; jamais à Bruxelles. Bruxelles n’était rien, n’éveillait aucun imaginaire, aucune envie. (…) Je n’y mettrai pas les pieds de manière significative avant l’âge de 30 ans. (…) Laissons la Belgique. D’accord. Mais tout de même, la Wallonie ? À tout le moins, vous êtes wallon ? Oui, je suis wallon, mais la Wallonie ne fait pas partie de mes racines. Mons et Charleroi ou Namur me sont longtemps restées terres inconnues. J’ignorais tout de ces villes. (…)
Donc, finalement qu’est-ce que vous êtes ? Ce que je suis ? Disons un habitant d’Europe, de langue et de culture françaises né devant une aciérie, ça vous convient ? (…) Ce n’est pas parce que la Belgique n’a pas d’Histoire (et qu’est-ce que c’est la Belgique ? Et d’abord où est-ce ?) que les gens n’ont pas d’Histoire. (…) Et ceux qui sont nés là où je suis né ? Ils ont aussi une histoire. Elle est faite de luttes, de coups, de combats, de défaites, mais une défaite, n’est-ce pas, est encore une Histoire ? Croyez-vous que ce soit tout le temps « bien », l’Histoire ? Qu’il advient que du notable ? Une Histoire n’est pas toujours une bannière (tragique ou heureuse) plantée dans l’amas des événements remarquables, c’est souvent un nœud obscur fait de contradictions, de ratages, de réussites partielles, d’espoirs et d’illusions, en tous cas quelque chose qui arrive aux gens dans leur chair. Oui, dans la chair des gens, c’est là qu’il faut chercher l’Histoire, lorsque selon toute apparence celle-ci semble manquer. (…) Plutôt que jugée ou déplorée, une filiation doit être assumée. Elle demande qu’on la prenne à plein bras. Eh bien, retrouvons-le ce passé, retrouvons l’Histoire telle qu’elle a saisi les corps, leur donnant désirs, blessures et impulsions, l’Histoire toujours infirme, toujours boiteuse, l’Histoire dans ses contradictions, et disons simplement, sans forfanterie et sans désespoir : je suis fils ou fille de cette Histoire-là. (…) Qu’elle ne soit pas triomphale n’a finalement que peu d’importance. Elle a eu lieu pour moi, cette Histoire. Je suis venu au monde en elle, j’ai grandi en elle, c’est pourquoi il m’importe d’y revenir dans la sympathie. "
Extrait de la pièce : « Je suis né dans la cave, sous les bombardements. Il était trois heures et demie, c’était la sortie des classes, je voyais défiler les jambes des écoliers devant le soupirail. « Poussez ! » Quelqu’un a dit « poussez! » et ma mère a poussé. Moi, je n’en demandais pas tant mais sous l’effet du mouvement, j’ai été forcé de sortir la tête. Quel jour sommes-nous, ai-je dit ? Avant tout, je voulais me donner une contenance devant tous ces gens qui m’attendaient. Le 16 novembre, imbécile. Ça m’a vexé. Oui, ça m’a vexé que mon père me parle sur ce ton. Après tout, on se connaissait à peine. Trente secondes, au plus ! Illico, j’ai alors décidé de marquer le coup. Il fallait qu’il comprenne tout de suite que je serais un enfant difficile. Mon Papa, malgré l’émotion qui nous étreint tous, ai-je dit en crachotant une saloperie qui me collait aux gencives, je n’oublie pas ce que tu m’as balancé quand Maman t’a dit qu’elle était enceinte. Il avait grogné ! Il avait pesté! Il avait hurlé : je n’en veux pas, on a déjà le chien ! Ai-je dit que c’était la guerre ? Le maréchal Von Rundstedt menait la contre-offensive allemande entre Arlon et Bastogne. On n’avait pas grand-chose à manger et le chien moins encore. Alors vous comprenez, il a fallu s’en débarrasser, a dit mon père à l’accoucheuse. « Ça a dû vous faire quelque chose. Même si c’est des bêtes, on s’y attache », a répondu l’autre, juste au moment où ma mère, trouvant probablement le sujet de conversation trop scabreux pour moi s’était remise à hurler. »
Source : le dossier pédagogique : http://www.atjv.be/IMG/pdf/dp_j_habitais_une_petite_maison.pdf ;
Songerie
Dans un pot chinois refleurissent,
Sauvées, hier, in extremis,
D'une mort paraissant certaine,
Des fleurs de velours cyclamen.
Des causes, étant insaisissables,
Les avaient rendues pitoyables.
Je les ai recouvertes d'eau.
Leur avait-elle fait défaut?
Attendrie en les regardant,
J'éprouve un plaisir évident.
Quelle énergie leur vint en aide
Et fut un merveilleux remède?
Ma tendresse eut-elle un effet,
Devenue un courant concret
Auquel elles furent sensibles?
L'impensable est souvent possible.
22 février 2016