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Voilà un an déjà qu’est sorti mon livre « le Conte du Pays de Nan ». Un deuxième manuscrit vient d’être envoyé pour lecture à un éditeur bruxellois, et j’espère pouvoir le finaliser l’an prochain. J’ai repris ici quelques commentaires publiés depuis octobre 2010 sur mon premier essai (écrit au Japon de 1984 à 1986). Ils m’ont encouragé à reprendre et poursuivre mon travail d’écriture. D’autres critiques m’ont été promises. Si donc vous aussi avez lu mon texte, n’hésitez pas à m’envoyer vos impressions, questions ou critiques à mon adresse courriel (daniel.moline@ skynet.be). Elles seront toujours les bienvenues.
Daniel Moline
Le Conte du Pays de Nan
Editions Thélès, 3 septembre 2010, 233 p.- ISBN : 9782303003063
Présentation de livre par l’éditeur :
Un jeune homme, Guershom, est envoyé de Belgique jusqu’au centre du monde. Il se retrouve là-bas à attendre seul. Il y fait la rencontre de Ponko, une jeune femme qui se perd dans son image. Il assiste à la mort d’un chien. Cet événement le marque et le rend très tendu. Il arrive en enfer. Il possède un nouveau corps et se voit dépossédé des artifices de la civilisation, ce qui lui permettra de vivre l’aventure de l’amour, le va-et-vient du bien. Il ne sait comment trouver Dieu maintenant, enivré par toutes les filles qui l’entourent. Doté de sang-froid dans son ancienne vie, c’est désormais du sang-chaud qui coule dans ses veines. Le paradis, l’enfer, le purgatoire ne sont jamais loin… Un roman étrange et pénétrant, où chaque lieu exprime différents niveaux d’humanité. Sur les pas de Dante, ce roman propose, dans un foisonnement d’idées et de mots, une plongée créative à travers différents espaces. Mais derrière les symptômes se cache une cohérence plus tragique et sérieuse, une réflexion sur l’animalité et la lucidité. Daniel Moline vit en Belgique. Il a vécu au Japon de nombreuses années, pendant lesquelles il a été peintre et chargé de cours à l’université de Kobe.
Présentation de l’auteur sur Amazon.fr :
Depuis son arrivée au Japon en 1973, Daniel Moline n'a cessé de peindre et d'écrire. "Le Conte du Pays de Nan" est son premier texte publié. L'œuvre de Spinoza et le film de Nagisa Oshima "l'Empire des sens" sorti en 1976 semblent avoir joué un rôle déterminant dans sa réflexion sur le rapport complexe entre désir et connaissance, et sa recherche de l'unité affect-concept qui fait la force ultime du langage. L'impact de ces deux chefs-d'œuvre que sont "L'Ethique" et "L'Empire des sens" traverse ce Conte qu'il acheva d'écrire - pour l'essentiel - en 1986, avec la conscience aiguë de n'avoir pu résoudre le conflit. A cela il faudrait ajouter "Les Cinq Rouleaux" d'Henri Meschonnic, publié en 1970 aux Editions Gallimard, que l'auteur emporta avec lui au Japon. Cette présentation originale de cinq textes bibliques abondamment cités dans le Conte l'a manifestement séduit et inspiré jusque dans le mot de la fin.
Publié dans Critiques libres
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Critique rédigée par France Guerre (34 ans)
Ce livre n’est pas facile à lire, mais bon Dieu, quel livre ! Il est étrange, dans tous les sens du mot : inclassable, indéfinissable, inquiétant, déroutant, voire incompréhensible. Un vrai livre pour ceux qui aiment perdre leurs pères et leurs repères. Ne cherchant manifestement ni à plaire ni à déplaire au lecteur éventuel, l’auteur semble d’abord avoir écrit pour lui. A chaque page, ce livre résiste à qui essaie de le penser. Il n’y a pas d’entrée. Les chemins ne vont nulle part. Ça n’a pas de sens. Impossible de savoir où l’on est, à qui on a affaire, quel est ce paradis soustrait. Un homme rencontre trois femmes. Le texte se contente d’évoquer ces rencontres, procède par allusions sans faire mention de choses précises, fait croire qu’il cache du sens pour mieux nous égarer. Il offre une multitude d’itinéraires possibles dont les tracés, comme en un labyrinthe, formeraient des histoires jusqu’au point qui pose un sens interdit. S’organise-t-il ainsi de manière à provoquer et à décevoir chacune de nos trajectoires interprétatives ? Et pourtant il n’est pas insensé. Il a en lui une force. Il pose une question de vie ou de mort. Il est à la fois politique, éthique, mystique et poétique. Et si l’œil s’y perd avec la raison, comme dans le jardin des délices de Jérôme Bosch, l’oreille pourrait peut-être bien s’y retrouver dans l’enchaînement serré des mots. C’est peut-être un livre à lire et goûter à voix basse, à relire plusieurs fois avant d’y entrer pour le goûter vraiment ?
Critique rédigée par Laozi (40 ans)
Errances narratives et perte de sens au fond d’un véritable locus voluptatis
Voici un conte dont les chaines sonores et le pointillé coloré sont si déroutants qu’il semble appartenir à une autre épistémè que la nôtre. 23 juin 1975, 135 degrés de longitude est, 35 degrés de latitude nord, les Cinq rouleaux d’Henri Meschonnic… On ne peut être plus précis. Mais au cœur même de ces localisations chiffrées qui distinguent l’objectif du subjectif, il introduit l’inquiétante insécurité des folies du réel lui-même. En faisant jouer l’un sur l’autre le réel et la fiction - (ce pays de Nan, cette ville, ce bruit, ces ombres, cette femme, est-ce une illusion ou quelque chose de réel ?) - il trouble inlassablement l’opposition sur laquelle s’appuie l’affirmation positiviste de la réalité. Ce n’est pas tout. Sa lisibilité est radicalement mise en cause par la mouvance indéfinie des singularités naissantes de son lexique sous la détermination des idées. Se gardant de trop construire comme nous y porte notre syntaxe, l’auteur a donné un côté résolument parataxique à son récit, au point qu’il est difficile d’y distinguer le principal de l’accessoire. Au lieu de déterminer progressivement un objet de récit, il s’est mis volontairement à divaguer, cette divagation étant à entendre de façon rigoureuse comme débordant du lot de sens imparti aux divers mots. Comme on poursuit des yeux des oiseaux en vol, il s’est contenté de pointer avec ses mots vers ce par quoi tient le monde et qui fait la vie inépuisable dans la moindre procès des choses. N’ayant ni objet à décrire ni vérité à défendre, délivré de la pression du sens, il a voulu laisser les existants du récit aller d’eux-mêmes jusqu’au bout de leurs possibilités et ne pouvait que faire signe de loin, d’une rencontre à l’autre. Ce qui devait finir par rendre la parole énigmatique à force de dire son propre essor sans circonscrire. Voilà donc un roman qui se perd par excès de précision, où tous les sujets sont laissés non identifiés, où le héros lui-même erre comme un animal patûre une prairie. Ses sentiments sont sans motif apparent. Des repères lui ménagent des possibilités d’avancer, mais ils sont tous, comme en un rêve, déliés de signification assurée, et toute indication un peu précise est aussitôt estompée par ce qui la prolonge. Narrativités interminables, discursivités de plaisirs, ivresse de créer une multitude de possibles dans un cosmos incertain de ses postulats. Cela laisse-t-il quelque valeur à ce qui se dit ainsi au gré ? Je n’en sais rien. Mais j’ai le sentiment que cet auteur a commencé ici l’exploration d’une ressource de la parole que nous avons perdue dans nos discours déterminants.
Publié sur Amazon. fr et Critique Livre
Critique rédigée par Robert Scherelle, 23 septembre 2011
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135 degrés de longitude est, 35 degrés de latitude nord
23 juin 1975, 135 degrés de longitude est, 35 degrés de latitude nord. Au grand plaisir de ses yeux, un homme entre dans l'espace clos de Nishiwaki. Cette ville au centre du monde (N35 E135) est pour lui un véritable locus voluptatis. Il y multiplie les rencontres avec des femmes. Il s'y perd. Le conte s'enfonce dans l'ombre et s'opacifie à mesure que se détaille l'épiphanie de ses délices et de ses douleurs. Fuite délibérée de ce à quoi on ne peut donner de nom et dont on ne peut faire un objet de connaissance ? L'homme suit de loin, ou bien retarde, ou bien dénie le moment où le plaisir va sonner la mort du sens. Il joue indéfiniment à cache-cache avec le grand amour. Il se donne l'illusion de cet amour alors qu'il ne cesse de s'en retirer et de s'en éloigner par une distance que renforce chaque nouvelle rencontre qu'il fait. Est-ce trop ou pas assez pour faire une histoire ? Frôlant le grippage, le récit promet un secret à la place d'un autre. Il fait croire qu'il pourrait donner à voir autre chose que ce qu'il donne à entendre. Mais son mensonge ne donne rien à voir. Il est plutôt de tenir, préservé du sens, le seul plaisir d'entendre. Pour nous faire marcher en silence. Il ne dit rien d'autre que le rapport secret qu'entretient cette écriture avec des plaisirs soustraits aux significations. Circulez, chers passants promis à la lointe mort! Et allez-y d'un pas hardi! car s'il n'y a, en ce non-lieu, plus rien à dire, il vous reste le plaisir infini de vous y perdre !
« Grand ECArt » de Stephen Belber mis en scène au théâtre de la Madeleine à Paris et maintenant à Bruxelles au CENTRE CULTUREL D’AUDERGHEM
Une pièce où l’on parle de A comme Amour ou A comme Art ; du contrôle de soi, du travail et de la discipline de la danse, « c’est sidérant, bouleversant, la rigueur » ; de ce que peuvent bien se dire un flic et un danseur (homosexuel à ses heures), de haschisch et autres substances hallucinogènes (c’est l’époque), des années soixante et particulièrement de l’année 1963, « période de défoulement total »; des milieux artistiques, « tout le monde couchait avec tout le monde ! » ; du merveilleux métier qu’est l’enseignement, « voilà pourquoi j’enseigne: accoucher la magnificence de l’esprit humain »; de sexe, de tricot et de danse « qui sont interchangeables » ; de l’usure des couples ; du rêve de vie de chaque individu, et du grand écart, figure de danse, et phénomène qui sépare tant les fils et les pères que les individus dans les couples mariés ou non. On dirait presque un titre canadien ! Foule sentimentale, sortez vos mouchoirs et riez de bon cœur.
Un spectacle désopilant, mais absolument pas pour enfants, nous prévient Thierry Lhermite lui-même ! Cela se passe dans l’appartement 52, dernier étage d’un gratte-ciel Newyorkais. On y parle beaucoup de la prestigieuse Julliard School. Cette comédie dramatique et psychologique touche à la fois nos fibres profondes et nous fait sincèrement rire tant le jeu des acteurs et le décor fantaisiste se liguent pour accumuler une tension merveilleusement bien menée qui interroge ce fameux grand écart, dans tous les sens du terme.
À New York, Toby, ce célèbre chorégraphe excentrique et solitaire, devenu professeur de danse à la Julliard School suite à un accident qui brisa sa carrière de danseur étoile, reçoit donc la visite d'un étrange couple de Seattle venu l'interroger sur le milieu de la danse dans les années soixante. Une banale enquête sociologique qui va le distraire de sa solitude croit-il. Mais cette rencontre devient très vite explosive. Comment ces trois protagonistes mus au départ par la seule curiosité, peuvent s’engouffrer dans une hostilité réciproque et sauvage… est révélateur de la nature humaine et montre à souhait qu’il suffit de très peu pour déclencher une guerre.
L'interview prend une tournure très inquisitrice car elle porte sur les mœurs sexuelles très libres de l’époque hippie mais surtout sur les partenaires variés et nombreux du chorégraphe. De quoi créer un malaise de plus en plus désagréable pour le vieux danseur. A vous de découvrir les motifs secrets de cette visite déterminante, en présence des protagonistes, servis par des comédiens magnifiques sur les planches du centre culturel d’Auderghem. On ne voudrait en aucun cas vendre la chandelle d’une pièce finalement fort émouvante. Vous serez servis en surprises et en vérités psychologiques et artistiques.
Auteur : Stephen Belber
Artistes : Thierry Lhermitte, Valérie Karsenti, François Feroleto
Metteur en scène : Benoît Lavigne
Du lundi 17 au samedi 22 octobre 2011 à 20h30 et dimanche 23 octobre à 15h30
http://www.cc-auderghem.be/index.php/nos-spectacles/paris-theatre-1112.html
Le plateau est âpre et presque vide à part une pile de livres imposants que personne n’ouvrira et qui sert parfois de perchoir aux personnages féroces, comme autant d’oiseaux de proie. Quelques chaises en forme de cadres vides viennent parfois s’abriter derrière une table qui ressemble à celle d’une dernière scène d’une époque vidée de sa substance. Il y a du vin, mais pas de pain, même dur. Dieu brille par son absence. Sur le côté droit de la scène il y a un Christ à l’humanité saillante, mais mutilé de ses membres qui sera vendu au poids du bronze, quatre francs le kilo. Car nous sommes dans une ancienne abbaye, acquise par le cynique Turelure (Hervé van der Meulen), vieillard avare, dénué du moindre sentiment, et qu’il veut transformer en papeterie.
Il y a un mal-aimé qui débarque. C’est son fils, Louis (Robert Bouvier) qui s’est engagé dans l’aventure colonialiste algérienne et se transformera en fils parricide pour dix mille francs, guidé par deux femmes avides. L’une, c’est Sichel (Agathe Alexis) juive athée rêvant d’une terre juive où elle aurait enfin des attaches. C’est la maîtresse de Turelure, ce capitaine de l’industrie et de la finance dont l’histoire n’est faite que de compromissions et de retournements de veste. Elle est aussi la fille d’un financier avec qui l’âpre vieillard fera affaire peu honnête. L’autre, c’est Lumir (Carine Baillod), la ravissante jeune polonaise politiquement engagée, sapée dans une redingote de terroriste en herbe, fascinée par la réunification de la Pologne à accomplir, une vraie Jeanne d’Arc illuminée, mais privée elle aussi de Dieu. Toutes ces marionnettes qui campent l’époque ont le cœur vide comme le plateau. Le rythme des dialogues butte ad nauseam sur une seule chose : Mes, Tes, Ses, Les dix mille francs, véritable pierre d’achoppement.
La description clinique de cette époque malade de spiritualité se développe avec des allures de gangrène. Il n’y a pas une goutte d’amour parmi ces personnages, tout est sec et dur. On est dans une froideur matérialiste, scientifique, progressiste mais qui va où ? Vers la mort du père, sûrement, lui qui croyait tirer les marrons du feu ! Vers une sorte d’inceste, puisque le fils épousera la maîtresse du père. Vers la fuite du seul idéal, puisque la jeune polonaise après une magnifique scène d’ultimatum mi-amoureux, mi-politique, fuira à la poursuite de son idéal nationaliste. La coupe est donc amère à boire pour le spectateur qui ne trouve aucun personnage à qui s’attacher. Il ne peut que constater à quel point la société de 1830 (et la nôtre) se cassent les dents sur un pain plus dur que la pierre!
Le jeu des comédiens, virtuoses de la langue et du geste, est diabolique et sûr. Totalement épanoui, il rassasie les amoureux de la scène et du texte bien dit. Mais préparez-vous à une marche dans le désert de l’amour. Car Paul Claudel, dans ce deuxième volet d’une trilogie historique écrite entre 1908 et 1916 s’ingénie à nous rendre sensible cet abandon des valeurs de la spiritualité qui mine les personnages bien qu’ils s’en défendent, attise leurs tourments, dévie l’objet de leurs désirs, provoque la violence et tue les sentiments. Il n’existe nulle part d’eux-mêmes où pourrait s’enraciner de l’amour.
Une coproduction Compagnie Agathe Alexis et Compagnie des Matinaux - compagnies conventionnées par le Ministère de la Culture - DRAC Ile-de-France.
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http://www.atjv.be/fr/saison/detail/index.php?spectacleID=461
Petit préambule
Voici quelques impressions ressenties à l'écoute d'un enregistrement discographique de Laurent Korcia offert à un ami, en l'honneur de sa date anniversaire, afin de tenter de le persuader pour qu'il délaisse ad vitam aeternam (quelle prétention de notre part !) la "musique d'ameublement" qu'il cautionne, source de pollution sonore, du genre "Rondo Veneziano" ou André Rieu, audition renforcée par la lecture de la magistrale plaquette de présentation signée Olivier Bellamy.
Personnellement, il nous a été donné de découvrir Laurent K., bien avant que les feux des projecteurs illuminent sa personnalité, ayant eu le privilège de l'entendre, "jouvenceau" en tant qu'invité de Pascal Dumay au Festival-Académie des Arcs, en compagnie de Laurent Cabasso, avec lequel, il formait à l'époque, un duo charismatique flamboyant.
Nous sommes donc fières, d'avoir pu assister à son éclosion méritée, et faisons tout pour privilégier les programmes de musique vivante, gage d'émotions, auxquels participe ce dernier, à l'instar de ce conseil épicurien, qui nous préconise ceci :
"Hâtons-nous de succomber à la tentation, avant qu'elle ne s'éloigne."
" L'Indifférence est une paralysie de l'âme,
Une mort prématurée."
Anton Tchekhov.
Il nous plait, à l'instar d'une précieuse recommandation humaniste de Georges Duhamel , de vous faire partager quelques uns de nos sujets d'exaltation de prédilection, bref, une once de nos émotions et objets de ferveur, dans l'utopie de tenter de lutter contre la tiédeur, un certain "unanimisme" en vogue, qui n' a cependant rien, mais vraiment rien à voir avec celui chanté par l'auteur des " Hommes de bonne volonté"[1], dans un monde qui devient, hélas, de plus en plus stéréotypé, formaté, voire fréquemment insipide et indigne, appauvrissant l'imaginaire de chacun, pire, contribuant à brider la vision, le potentiel inventif des générations futures, notre relève, et donc dépourvu de singularité, singularité qui constitue immanquablement, la richesse, si ce n'est la noblesse d'une société composée de membres hétérogènes, et qui devrait néanmoins, représenter le fondement même, l'essence d'un être vivant "en germination" dans son individualité, appelé à s'exprimer aussi librement que possible (caractéristique s'amenuisant de jour en jour, selon notre humble avis, en ce début du XXIème siècle) faisant fi des " tendances" et des sentiers battus et rebattus ("Il n'y a rien qui se démode plus vite que la mode" nous certifiait Jean Cocteau), sans être jamais blasé ou las, enraciné dans une "habitude "sclérosante, proche d'un esprit de "fonctionnariat"...
Or, le comble du luxe, nous semble t'il, ne réside-il pas, pour l'interprète-passeur nourrissant l'ambition, sinon la mission, de servir les créateurs en transmettant leur "facture", c'est à dire le sens et la stylistique contrastées de leurs "Bonnes Chansons"[2] intemporelles, forgées incontestablement d' "ombre et de lumière", de conserver intacte " la Flamme haute"[3] de son inclination originelle, au gré d'une maturation artistique indissociable de son propre cheminement humain, dès premiers instants à l'ultime où il formule son vœu spirituel, au prix d'épreuves et de souffrances parfois traversées, s'efforçant de ne point sacrifier ses idéaux ni d'user d'autre part d'artifices trompeurs, également vierge de toute tentation de " clonage" en reproduisant un modèle admiré, si seulement la Providence, dame parfois avaricieuse en diable, de prodigalité, offre à ce dit "passeur", l'opportunité de devenir lui même, demeurant "fidèle" à sa nature intrinsèque, en contournant les rets de l'opportunisme, de la fatuité tendus par une pléiade de flagorneurs, et qui le ferait volontiers se perdre dans le miroitement d'un narcissisme sclérosant :
"Miroir, mon beau miroir, dis moi si je suis le plus beau" !
C'est la raison pour laquelle, nous vous invitons à présent, à consulter le texte promis, composé en guise d'introduction pour un programme discographique[4], et traitant de l'implication en matière de "chants incantatoires", critique signée Olivier Bellamy en l'honneur d'un disciple d'Orphée, animé d'un feu incandescent, détenteur d'une sensibilité doublée d'une sensualité "à fleur de peau", autant "moine que voyou"[5], double facettes rendant ce dernier aussi fort que vulnérable, et qui, entre nous soit dit, rejoint sur nombre de points, notre propre "étude" concernant le sujet complexe de la "justesse" en art, son rôle au sein de notre civilisation dite "supérieure", et ce, sachant pertinemment, que quiconque ne peut se targuer de détenir" la Vérité".
Car indéniablement, de tempérament Laurent Korcia, n'en manque point ! Subtile alliance entre l'inné et l'acquis, il représente l'incarnation même de l'artiste "engagé" et complexe, intègre dans sa foi, et qui traversera les âges, n'en doutons pas, laissant pour la postérité l'empreinte de ses interprétations artistiques à l'identité prononcée, se moquant comme d'une guigne, si vous me permettez l'expression, du diktat érigé par certains esprits conventionnels, iconoclaste semblant éprouver une intense jubilation à faire voler en éclats étiquettes et classifications, tant et si bien que l'on pourrait aisément lui attribuer ces deux maximes, paraissant avoir été conçue expressément pour lui, l'une de Charles Koechlin à propos du compositeur Claude Debussy :
"Faire de l'art une religion, mais sans dogme préétablis",
L'autre de Guy de Maupassant,
"Être dans le vent est une ambition de feuilles mortes".
Duo de credo qu'il serait en mesure de compléter par cette "Sagesse arabe "anonyme, prodiguant à autrui ce conseil d'une quête d'épanouissement :
"Suis ton cœur pour que ton visage rayonne durant ta vie."
Nous vous souhaitons donc, de prendre autant de plaisir à découvrir cet éloge que nous ("Plaisir, vous qui toujours remplacez le bonheur", déclarait la poétesse Anna de Noailles, s'unissant, en formulant une devise de cette dimension, à un auguste prédécesseur, le peintre Nicolas Poussin, qui, quant à lui, était intimement convaincu, que : "Le but de l'art, c'est la délectation" ) enthousiasme ressenti et qu'il est crucial "d'alimenter", tel un feu sacré inextinguible, quelles que soient les disciplines abordées ou approfondies, en adéquation de la pensée intemporelle d'une mystique [6] de l'ère médiévale, qui proclamait la profession de foi suivante, à graver en exergue du livre d'or de toute destinée :
"Il faut d'abord avoir soif."
"En art, on dit qu'il faut "avoir du style ". C'est la moindre des choses ! Posséder un style est beaucoup plus rare. En littérature, deux par siècles, disait Céline, qui était sévère. Au violon, les élus sont à peine plus nombreux (Kreisler, Heifetz...). Enfin, avoir son "style" est un privilège accordé aux fortes personnalités. On pense à Gitlis, Kremer...Les animaux étranges, les inclassables.
Aujourd'hui, Laurent Korcia appartient à cette race- en voie de disparition- d'artiste que l'on reconnait au premier coup d'oreille parce qu'ils ne ressemblent à personne. Il est la bête noire des orchestres routiniers, des chefs pressés, des pianistes paresseux. De son Stradivarius "Zahn" de 1719, prêté par LVMH, il tire des sonorités envoûtantes. Qu'il joue le concerto de Brahms à la salle Pleyel ou une belle mélodie populaire à la télévision, Laurent Korcia reste le même? Certes, la somme de connaissances et de technique diffère considérablement d'une œuvre à l'autre, mais la finalité est bien, comme le disait Beethoven de" partir du cœur et d'aller au cœur".
De mémoire d'ébène ou d'épicéa, on n'a jamais entendu Laurent Korcia émettre un son poli, absent, ou simplement neutre. Il ignore le consensus, ce poison de l'art. Il ne souhaite pas plaire à tout le monde, mais il mourrait pour concerner chacun? C'est très différent. Tout en lui est engagé, tendu, intègre, rayonnant.
À l'image d'un Samson François, Laurent Korcia est un imaginatif, qui a ses fulgurances, ses illuminations, en marge des pièges de la vanité qui ralentit la musique et pèse inutilement.
Peu d'artistes ont le courage d'aller jusqu'au bout de leur propre nuit. "Jouer comme si c'était la première ou la dernière fois" conseille Ivry Gitlis. Voilà ce que Laurent Korcia a toujours fait, aussi naturellement qu'on respire, sans imaginer agir autrement.
À l'heure où la carrière impose de se cacher derrière son savoir-faire pour durer, Laurent Korcia, qui possède pourtant la plus fabuleuse des techniques la remet en question chaque soir et joue sa peau à chaque concert. Pour le public, c'est une expérience unique car, que l'on soit ou non familier de la musique, chacun est transporté, transformé.
Un grand artiste, c'est avant tout un artiste libre. libre de ses choix, libre de ses passions, libre de ses folies. "La liberté, ça se conquiert, ce n'est pas donné d'avance " estime Laurent Korcia. Laurent Korcia est un musicien qui nous touche profondément car au-delà du charme, des sortilèges, des couleurs fauves et des parfums envoutants de son violon, il demeure, depuis ses premières gammes, jusqu'au dernier son qui vient de mourir sous ses doigts, un artiste d'essence tragique."
Olivier Bellamy, 2009
[1] : "Hommes de bonne volonté", titre emprunté à l'œuvre littéraire de Jules Romains.
[2] : Allusion au recueil poétique de Paul Verlaine.
[3] : Détournement similaire d'un corpus dû à la plume d'Émile Verhaeren.
[4] : En référence à l'album discographique intitulé "Cinéma" de la maison EMI Classics, publication datant de l'année 2009
[5] : "Moine ou voyou", emprunt à la formule Claude Rostand pour Francis Poulenc, ce compositeur à multiples facettes...
[6] : Allusion à la figure de Sainte Catherine de Sienne.
« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Dans cette Mamma Medea, au titre si innocent, nous assistons à un bombardement de sensations à vif et à un plongeon dans les enfers brûlants de la passion sauvage, de la barbarie élevée en mode de vie et des sentiments contradictoires portés à leur incandescence. Le théâtre du Rideau nous emmène dans une interprétation fulgurante des paroxysmes délirants du vieux mythe de la sauvage Médée, réénergisé par l’écriture bouillante de l’auteur flamand Tom Lanoye.
Une figure littéraire remarquée et estimée à travers toute l’Europe. Le génie du verbe y est, est-il un héritier de Hugo Claus ? La puissance évocatrice du texte est incomparable. Il y a une richesse verbale volcanique et une violence inégalée dans les souffrances des protagonistes qui captive l’attention. La traduction française est splendide. Le texte en langue originale, moins sauvage parce que silencieux, clignote comme à l’opéra. Une guitare et des chants multilingues constituent quelques pauses méditatives bienvenues. La musique n’adoucit-elle pas les mœurs ? La mise en scène est d’une liberté et d’une férocité incontestables. Tout est dans l’affect déversé sur le plateau comme le chaos de notre monde. Mais rien ne sert de décrire le spectacle en long et en large, il faut aller sentir de tout votre être, si vous osez, cette production théâtrale tout-à-fait hors du commun. La distribution est sans faille et chacun des personnages est à la fois grandiose, à l’échelle des dieux mythologiques, et dramatiquement vulnérable et humain. Down to earth.
L’histoire :
Nous sommes en Colchide chez le roi Aeétès, un tyran barbare. Jason et ses compagnons Argonautes sont venus récupérer la toison d’or gardée par un serpent aux mille yeux. Le héros grec doit d’abord subir une épreuve apparemment insurmontable, celle de dompter deux terrifiants taureaux aux pieds d’airain, de labourer un champ sacré consacré à Arès, semer dans ce champ les dents d’un dragon et tuer l’armée de guerrier géants qui en sortirait. Médée, la fille du roi et la nièce de Circé devient follement amoureuse de Jason et trahissant son père, aide Jason par ses conseils avisés. Le défi téméraire réussit à Jason mais le roi a juré de se venger et de l’exterminer avec ses compagnons. Médée endort le serpent gardien de la toison d’or par son chant magique et s’enfuit avec Jason vers Iolcos, en Thessalie. Elle lui fait tuer son propre frère Absyrtos lancé à sa poursuite par le roi de Colchide. Pour éloigner la malédiction qui les poursuivra après un acte si atroce, les deux amants n’hésitent pas à procéder à un rituel barbare sur les marches du temple d’Artémis. Après un séjour tumultueux à Iolcos où Médée se livre à toutes sortes de crimes par amour pour Jason, Jason finit par être chassé. Médée, Jason et leurs fils trouvent refuge à Corinthe auprès du roi Créon. Mais Médée sombre dans la folie, car Jason a décidé de la bannir et d’épouser Créuse, la fille du roi Créon. Répudiée, bafouée et désespérée, Médée assassine Créuse en lui tissant une robe assortie d’un diadème en or qui se transformeront en flammes au premier essayage. Le père périt dans les flammes en voulant sauver sa fille. Jason est fou de rage. Une querelle dévorante poussera Médée et Jason à assassiner leurs propres enfants.
La tragédie antique a été tordue et rendue à notre échelle actuelle. Elle secrète avec force la profonde douleur des déchirements intimes pour fabriquer une œuvre théâtrale vibrante et totalement bouleversante.
Du 11 au 29 octobre 2011
Avec : Anne-Claire, Claire Bodson, Adieb Drumel, Pierre Haezaert, Francesco Italiano, Philippe Jeusette, Nicolas Legrain, Mathilde Rault, Yannick Renier, Fabrice Rodriguez et les enfants Jules Brunet, Arthur De Waele, Tibo De Waele, Balthasar Monfè |
mise en scène Christophe Sermet Photos de : ©Marc Debelle |
dossier pédagogique: http://www.rideaudebruxelles.be/saison1112/mamma/files/DS_mamma.pdf
Lieu : Au Kriekelaar - Rideau de Bruxelles
86 rue Gallait 1030 Schaerbeek - 02 737 16 01
http://www.rideaudebruxelles.be/index.php
Day ONE « Phileas Fogg était de ces gens mathématiquement exacts, qui, jamais pressés et toujours prêts, sont économes de leurs pas et de leurs mouvements. Il ne faisait pas une enjambée de trop, allant toujours par le plus court. Il ne perdait pas un regard au plafond. Il ne se permettait aucun geste superflu. On ne l'avait jamais vu ému ni troublé. C'était l'homme le moins hâté du monde, mais il arrivait toujours à temps. Toutefois, on comprendra qu'il vécût seul et pour ainsi dire en dehors de toute relation sociale. Il savait que dans la vie il faut faire la part des frottements, et comme les frottements retardent, il ne se frottait à personne. »
Une introduction qui donne le ton. Ironique en diable. Tout l’art de Jules Verne sera de démonter, rouage par rouage la belle mécanique de cet homme imperturbable et froid (Alain Leempoel) où nul grain de sable ne peut - en principe - se glisser. Mais que se passera-t-il à la fin, en vertu des grands sentiments ? Sous ses dehors de séduisant gentleman cambrioleur, le sire est raide et triste, et il nous fait franchement rire aux éclats.
La représentation théâtrale qu’en fait Thierry Debroux est un spectacle de grand Guignol explosif, pour grands et petits, à la fois majestueux et pétillant de malice, et suspendu entre deux époques, toutes deux délirantes. Chacun y trouvera son compte. Il y a des paroxysmes d’inventivité et de volubilité, sinon de haute voltige. Il faudra attendre la chute de la prodigieuse histoire pour connaître la chute du héros de marbre de son socle d’impassibilité. Mais en attendant le dénouement bien connu, quel plaisir des yeux, grâce à la valse incessante des décors extraordinaires et aux mouvements spectaculaires des comédiens, quel plaisir des oreilles pour l’esprit qui suit avec délectation et bonheur les mille et une réparties, allusions comiques, dialogues extravagants, sauces locales, fumets exotiques, connotations musicales subtiles ou satiriques, et autres anachronismes qui fusent en continu de la bouche des comédiens.
Othmane Moumen est fascinant dans son rôle de Passepartout. Il est partout à la fois aussi coquin qu’un écureuil en délire. La joute perpétuelle entre Jean Passepartout (« Je suis français ! ») et le détestable flic Monsieur Fix (Stéphane Fenocchi) est pur divertissement théâtral : des héros à la manière de David et Goliath. Cela fait immanquablement plaisir de voir le petit se jouer du géant ! On aura donc fait le plein de bonne humeur et de rire en attendant que le personnage principal daigne enfin se dérider, grâce au Miracle Féminin. Ce Miracle Féminin qui tout d’un coup déboule dans ce club exclusif et très sélect uniquement réservé aux hommes fera définitivement exploser la notion du temps au profit de celle de l’amour. Adieu aux montres, horloges et clepsydres de malheur! C’est Jasmina Douieb dans le rôle d’Aouda, princesse des planches.
Moralité : Avoir une princesse indienne dans ses bagages ne nuit pas !
Day LAST « Ainsi donc Phileas Fogg avait gagné son pari. Il avait accompli en quatre-vingts jours ce voyage autour du monde ! Il avait employé pour ce faire tous les moyens de transport, paquebots, railways, voitures, yachts, bâtiments de commerce, traîneaux, éléphant. L'excentrique gentleman avait déployé dans cette affaire ses merveilleuses qualités de sang-froid et d'exactitude. Mais après ? Qu'avait-il gagné à ce déplacement ? Qu'avait-il rapporté de ce voyage ? Rien, dira-t-on ? Rien, soit, si ce n'est une charmante femme, qui - quelque invraisemblable que cela puisse paraître - le rendit le plus heureux des hommes !
En vérité, ne ferait-on pas, pour moins que cela, le Tour du Monde ? »
http://www.theatreduparc.be/spectacle/spectacle_2011_2012_001
« La source des femmes» sortie en Belgique le 9 novembre (avant- première aux Beaux Arts de Bruxelles le 5 octobre)
Fils d'un journaliste juif déporté et sauvé Radu Mihaileanu est né à Bucarest en Roumanie le 22 Avril 1958. A 22 ans, il fuit le régime politique de son pays et s'installe en France. Il signe en 1992 son premier film, Trahir, comme réalisateur et scénariste. Ce film narre le combat d’un individu contre une puissance totalitaire. Son deuxième film, Train De Vie reçoit un très bon accueil au Festival de Venise. En 2005, avec Va, Vis Et Deviens, Radu Mihaileanu devient producteur, et remporte le prix du Public et le prix Européen à Paris. Une histoire réelle de réfugiés juifs éthiopiens rapatriés par Israël dont le protagoniste est un jeune garçon échappé d’un camp de réfugiés au Soudan et qui réussit à se proclamer juif et orphelin et est accueilli dans une famille adoptive française en Israël. Ce long-métrage plein d’humanité évoque les problèmes d’intégration, le racisme, les différences culturelles, la perte des racines. En 2006 il reçoit le César du Meilleur Scénario Original pour ce troisième film. En 2009, Radu Mihaileanu signe la mise en scène du film Le Concert, long-métrage avec Mélanie Laurent.
Le voici maintenant à Cannes pour le film La Source Des Femmes présenté en Compétition du 64ème Festival International Du Film De Cannes 2011 avec 5 nominations :
- Palme d'Or (Radu Mihaileanu)
- Grand Prix (Radu Mihaileanu)
- Prix du Jury (Radu Mihaileanu)
- Prix du Jury Oecuménique (Radu Mihaileanu)
- Prix de la Jeunesse (Radu Mihaileanu)
Leïla Bekhti et Biyouna jouent à la perfection le rôle de deux femmes de générations différentes, qui vont entamer une guerre contre le machisme, l’inégalité profonde des femmes, dans la société médiévale qui sévit dans ce petit village marocain sans eau et sans électricité. Du Maroc à L’Afghanistan c’est dans doute le même combat : une révolution à accomplir. Parfois une étincelle, infiniment petite, suffit à allumer un brasier de changements. Elles sont déterminées, malgré l’opposition de quelques unes et la crainte justifiée de leurs maris. Elles veulent dénoncer des pratiques qui n’ont rien à voir avec l’Islam, mais tout à voir avec cette supériorité masculine atavique, le corvéage sans merci des femmes, les mariages forcés à un âge indécent, le droit de les violer, de les répudier, de les battre et de leur refuser l’accès à l’éducation… sous prétexte de sorcellerie.
L’idée géniale de ces femmes c’est donc de faire la grève del'amour et du sexe tant que les hommes ne s’arrangeront pas pour amener de l’eau au village. Eux qui forcent leurs femmes à se transformer en bêtes de somme, pour transporter tous les jours, l’eau que l’on ne peut trouver qu’à une source perdue dans la montagne, n'imaginaient pas qu'un jour elles puissent se rebeller et trouver un tel moyen de pression.
Les porteuses d’eau se sont épuisées sur les chemins arides de ce pays « où coule une source d’eau qui se tait. » Au propre et au figuré. « Mais l’eau qui apporte la vie emporte aussi la vie, déplore l’une d’entre elles, qui a malheureusement glissé et perdu sur le chemin caillouteux, le bébé qui allait naître. Et le cœur des hommes est sec et sans amour, à cause du chômage et de la sécheresse de l’environnement. Les conditions de vie font qu’ils ne participent plus du tout à la vie économique du village et se prélassent à ne rien faire. Cela doit changer. Le village est en train de mourir, il s’agit de survie, comme de celle des infiniment petits, ces insectes en voie de disparition qu’un entomologiste au cœur aussi sec que le leur, est venu étudier sur place.
Le film s’accomplit comme une sorte de conte, fourmillant d’humour, d’inventivité, non sans rappeler celle des mille et une nuits. La danse, le chant lancera la première offensive. Les hommes sirotant leur thé à une terrasse seront ahuris devant la montée des exigences qu’ils nommeront aussitôt sacrilèges et se défendront bec et ongles pour garder leurs privilèges. Le ton est malicieux, déterminé, dicté par l’amour et non par la tradition. Les femmes sont généreuses, belles, pétillantes d’intelligence et armées de courage, comme dans un conte. Les images sont superbes, le cœur du spectateur se nourrit de l'allégresse communicative de ces femmes qui croient à la justice de leur combat.
Tout le propos du film sera celui d’une source d’eau qui parle et se fait entendre, enfin. Et la source des femmes, c’est l’amour, qui lui aussi doit se faire entendre, enfin. L’être humain n’est pas fait pour vivre à genoux et est capable de merveilleux. Voilà pour ce conte oriental réaliste et contemporain de l'infiniment petit. Comme les femmes le disent dans l’histoire, « beaucoup de fourmis tirent un lion ». Le lion c’est l’histoire de l’humanité.
Woody Allen n'a pas fait que des films : il a aussi écrit des pièces de théâtre. Voici deux de ses intrigues mises en scène par Marcel Delval. Du 4 au 27 octobre 2011 à 20h30 sauf les mercredis à 19h30 - relâche les lundis et dimanches. CREATION au Grand Varia.
Avec: Bernard Cogniaux, Joséphine de Renesse, Pierre Dherte, Alicia Frochisse, Marie-Paule Kumps, Valéry Massion, Hélène Theunissen.
« Pour inaugurer la saison, nous avons choisi de rire de nous-mêmes, de nos hypocrisies et de nos convenances, de nos hautes trahisons, de nos petites lâchetés et même de nos cruautés, avec la création de ADULTERES de WOODY ALLEN, un spectacle au titre explicite, composé de deux courtes pièces mises en scène par Marcel Delval. Une fantaisie évidemment névrotique, un rien féroce, un brin impitoyable et bien truculente. »
Un thème, deux variations :
Part 1 : ‘Central Park West’
Les Riggs ont une adresse des plus chics. Sauf que leur appartement, où l'épouse, Phyllis exerce en tant que psychanalyste, est sens dessus dessous : dans la bagarre conjugale avec Sam, une statue ethnique a même perdu son pénis démesuré... C’est le soir et arrive Carol la meilleure amie. The best friend. Confrontation. Trahisons en séries, violents règlements de comptes, vacheries vengeresses, dialogues de sourds, écarts de parole, déballages conjugaux sordides s’échapperont au fur et à mesure de cette boîte de Pandore d’un genre très connu : l’Adultère.
Un thème éculé, revisité des milliers de fois par le vaudeville classique et contemporain. Cette fois-ci, les huit comédiens nous ramènent sans ménagements au fond de platitude qui sous-tend les relations adultérines. Plus d’un se sentira gêné. Si dans la vie d’aucuns osent se fourvoyer dans les buissons de la passion extra conjugale, le théâtre met totalement à nu et pointe le sordide et souligne le caractère éphémère de l’Amour ! Répandues au sol la jeunesse et la passion premières. Renversés les élans d’amour et la tendresse, remplacés par des amours furtives et coupables.
La jeune Juliet (Alicia Frochisse) sortie-d’on-ne-sait-zou est un véritable pavé dans la mare qui crée une onde de choc encore plus pernicieuse, car plus cynique que tous, du haut de ses presque 18 ans. Et Howard de renchérir : « le mariage c’est la mort de l’espoir ! » Carol garde l'humour: « Il ne faut jamais coucher avec un juriste, il te coince toujours sur le vocabulaire. » Les spectateurs, presque assis sur la scène, sans jamais être pris à partie, se sentent impliqués dans cette vague de tromperie généralisée et la perte d’idéal. Une comédie plutôt amère que douce. Et voir un spectacle sous les feux de la rampe ou dissimulés dans le noir, ce n’est pas la même chose.
Part 2 : 'Old Saybrook’
Autre lieu: les mêmes acteurs vont rejouer le même thème avec des personnages différents, plus caricaturaux encore, à coups de costumes et perruques extravagantes. Hypocrisie endémique : James Ensor où es-tu ? Tout lasse, tout passe, … sauf l’Adultère. Une charmante petite ville coloniale du Connecticut. Sheila et Norman ont invité à un barbecue David et Jenny, la sœur de Sheila qui plaidera: « A part, le sexe, c’était platonique ! ». La découverte d'un journal intime et l'arrivée des anciens propriétaires vont corser les fantasmes et animer - élément nouveau, ouf ! - la créativité d’un auteur en mal d’écriture.
La distribution des acteurs belges qui se sont amusés follement à interpréter ces deux pièces est impeccable. Soulignons l’interprétation éblouissante et quasi viscérale de Marie-Paule Kumps, le ton olympien d’Hélène Theunissen et ses rages homériques, et l’inénarrable Bernard Cogniaux, Howard le paumé qui retrouve son entrain sexuel loin de sa femme et Pierre Dherte un beau salaud, très attachant aux dires de ces dames. Marcel Delval (l’écrivain) quant à lui se pointe sur les planches dans la deuxième variation, comme un deus ex machina et à l’instar de Woody Allen joue un des personnages qu’il a créés. Le coup de théâtre c’est ce couple improbable « d’intrus » interprétés par les excellents Joséphine de Renesse et Valéry Massion et qui jouent avec conviction les bombes à retardement. La libération de toutes leurs émotions refoulées semble tout droit sortie de la foule … des spectateurs. De la vie elle-même, sans l’aide du théâtre, avec les accents confondants du vécu !
Arrivez les premiers en haut de l’escalier et choisissez les sofas accueillants tout blancs en bordure de chaque côté de la scène. Non seulement vous aurez un festival de bons mots et de réparties houleuses mais vous serez dans la pure émotion, par la proximité avec les comédiens. Des close-ups comme au cinéma…mais en live, de douze personnages délurés et de huit comédiens totalement investis.
Que dire si tout cela avait été joué dans l’élan de la langue originale? Car la traduction a parfois des côtés moins savoureux que l’anglo-saxon d’origine avec ses intonations subtilement moelleuses. Il y a des mots et parfois un humour difficilement traduisibles, sauf avec une certaine rugosité, qui finit par écorcher la volubilité et le rythme!
Théâtre Varia Rue du Sceptre 78 1050 Ixelles, Belgique
REPORTAGE-VIDEO David Courier et Denis Caudron - Intervenants
- Marcel Delval, metteur en scène
http://www.telebruxelles.be/portail/emissions/les-journaux/le-journal/16087-qsdf
Monographies proposées par
Jean Paul Bodin (peintre - France)
Patrick de Sagazan (peintre - France)
Dan Montelet (peintre maquettiste - France)
Emma Lapassouze (peintre - France)
Behrouz Riahi, photographe (photographe - Belgique)
Muriel Cayet (peintre - France)
Vient de paraître: L’enfant terrible de la littérature Autobiographies d'enfants cachés
Composé par Adolphe Nysenholc
Collection Mosaïque chez Didier Devillez-Éditeur-Institut d'Études du Judaïsme
Etudes
Des écrivains qui ont subi la Shoah, enfants, ont gardé longtemps le silence.
Le présent livre montre comment ces révoltés silencieux bousculent souvent les codes de la littérature dans leurs autobiographies, comme Perec en France, Raymond Federman aux Etats-Unis, Appelfeld en Israël.
Traqués, cachés aux quatre coins de l’Europe, les jeunes, qu’on a toujours cru chanceux d’avoir échappé à l’horreur de la déportation, révèlent, en faisant œuvre de mémoire et dans les langues les plus diverses, une souffrance spécifique, farouche.
On verra mieux comment, malgré la pudeur derrière laquelle ils continuent à se cacher, les auteurs arrivent, par leur art du récit, à faire passer le vécu indicible de la période où l’on a voulu leur mort.
Des chercheurs qualifiés de France, d’Allemagne, des Etats-Unis, de Belgique, offrant ici sur eux des études passionnantes, prospectent en pionniers un champ littéraire nouveau dans l’espace de l’autofiction.
Table des Matières
Introduction
Adolphe Nysenholc : Le silence
Etudes de cas
1975 W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec
Claude Burgelin « Rester caché, être découvert »
1978 Quand vient le souvenir de Saul Friedländer
Nathalie Zajde « L'enfant qui meurt et qui renaît »
1979 The Voice in the closet de Raymond Federman
Judith Nysenholc « Enfant caché, en traduction »
1988 Touch Wood !
Renée Roth-Hano « La vie continue »
1993 J'existe, je me suis rencontré de Gotlib
Marion Feldman « Entre exposition et protection »
1999 Histoire d’une vie et autres romans d’Aharon Appelfeld
Myriam Ruszniewski-Dahan « Comment écrire le sens perdu ? »
1999 La Traversée des fleuves de Georges-Arthur Goldschmidt
Alfred Strasser « Un enfant caché venu d’Allemagne »
2003 Le Caillou de lune d’Ettel Hannah
Yvette Marin « L'enfant juif caché et la découverte de soi »
2007 Bubelè l’enfant à l’ombre
Adolphe Nysenholc « Ecrire : vrai ou faux ? »
Documents
Renée Fainas Werhmann, « Souvenir de Perec enfant »
Thomas Gergely 1951. Un enfant de six ans écrit sa guerre dans son cahier
Etudes transversales
Adolphe Nysenholc « Enfants marranes et récits romancés »
Aurélia Kalisky « Quand tremblent les pactes. Poétique(s) de l’enfance traquée »
Signatures
Bibliographie
Table des matières
320 p. 25 €
ISBN : 978-2-87396-131-2
Peut-être commandé en librairie
ou à l’Institut d’Etudes du Judaïsme, 17 avenue F.D. Roosevelt, 1050 Bruxelles, tél. 00 32 2 650.33.48, n°compte : BE29 3101 5185 1364
« Homo Viator » est un recueil d'articles et de conférences publié en 1945 par l'écrivain et philosophe français Gabriel Marcel. Cet ouvrage groupe plusieurs textes importants: "Moi et autrui", "Le mystère familial", "Obéissance et fidélité", "L'être et le néant", etc. "Etre, c'est être en route". L'image du chemin revient sans cesse dans les écrits du philosophe. La réflexion suit la cadence de la marche, connaît la halte, mais non l'arrêt; elle ne construit pas d'abri permanent. Car la philosophie est quête inlassable, aventure, cheminement. L'homme est un être itinérant. Le temps est la forme de son épreuve. La foi répète l'expérience de l'existence. Elle est une marche, un exode. Mais cette marche a un terme, et elle le sait: par-delà l'issue apparente, la mort, un débouché invisible, l' éternité. Nous sommes des pèlerins, non des vagabonds ou des nomades. L' espérance s'oppose à l'ordre du désir et de l' espoir. Sorte de "mémoire du futur", elle affirme résolument un au-delà dont elle repère et précise déjà dans l'obscurité les signes irréfutables. Sa formule développée, c'est "J'espère en Toi pour nous", c'est-à-dire pour la communauté vivante que nous formons. Si la condition même d'une métaphysique de l' espérance est de ne se traduire qu'en termes précaires et toujours renouvelés, l'hymne à l' espérance est par contre l'intarissable source de l' orphisme que Gabriel Marcel évoque. Comme Socrate achève le "Phèdre" par la prière au dieu Pan, ainsi le philosophe et son lecteur se tournent vers un ange tutélaire. Ce n'est plus la philosophie qui parle, c'est le chant qui jaillit; ce n'est plus la réflexion, c'est le murmure de l' invocation. Voici en effet quelle est la conclusion d' "Homo viator": "Esprit de métamorphose! Quand nous tenterons d'effacer la frontière de nuées qui nous sépare de l'autre royaume, guide notre geste novice! Et lorsque sonnera l'heure prescrite, éveille en nous l'humeur allègre du routier qui boucle son sac tandis que derrière la vitre embuée se poursuit l'éclosion indistincte de l'aurore".
L'ESPERANCE FOLLE DE GUY BEART
Un certain Plume au théâtre du grand Midi à Ixelles
Texte d’Henri MICHAUX avec Raffaele GIULIANI – Amélie SEGERS – Marvin MARIANO – Sarah FIORIDO
Réalisateur Bernard DAMIEN
les 27 – 28 – 29 – 30 septembre et le 1er octobre à 20h30
Avec le(s) personnage(s) énigmatique(s) de PLUME, le clown n'est plus celui dont on rit, mais celui qui rit du rire ! Et ce rire n'est pas sourire, ou rire entendu, ou simple rigolade ironique : il est risée totale ! Le rire est l'adjuvant de cette démarche, son instrument premier, il ouvre les horizons intérieurs, contrecarre les figures sociales. Il est l'exact inverse de l'importance. Il remet les choses en place, ouvre la temporalité. Sa valeur est bien d'ouverture, d'éclosion heureuse...
La scénographie de Monsieur Plume est un bijou simple et beau, mobile et en arrêt sur images. Les volumes, les objets, les couleurs, les lumières et les textures, tout est étudié comme pour composer des cartes postales à l’infini. Des tableaux qui nagent en plein ciel.
Et pourtant les ingrédients sont d’une banalité insensée. Quelques poubelles - avec couvercle - emboîtables, empilables, jetables et de couleurs vives nous mèneront sur les chemins de l’onirisme. Quatre chapeaux boule et un cinquième sur un invisible personnage, quatre nez rouges, quatre parapluies façon Magritte. Des tailleurs pour les deux femmes ravissantes et des complets vestons pour les deux hommes miroirs en guise d’habillement.
La musique est tour à tour rock, foire, carrousel et peuple.
La poésie est dans la gestuelle, dans les mots, dans les yeux et à la bouche de ces quatre comédiens tombés dans la potion magique du verbe et du geste.
Un théâtre d’émotion et d’abstraction. Surtout se laisser aller à l’humour bourré de surréalisme, l’imaginaire scandé par les cymbales des couvercles.
S’abstraire du monde réel, glisser dans le fantasme et le dessiner comme Prévert dessine la cage et l’oiseau.
Oser se réfugier dans le sommeil et les songes. Oser imaginer une compagne écrasée par un train meurtrier, une marche d’équilibriste au plafond, l’achat d’une côtelette invisible dans un restaurant. Oser faire un bouquet de têtes coupées, faire la cour à une reine, se faire plumer tout en rendant des services en nature à des femmes assoiffées de plaisir, tuer des voyageurs bulgares, frôler sans cesse l’idée de la mort et se retrouver sain et sauf.
C’est grotesque, surprenant, déroutant et sarcastique. Mais le fil rouge, c’est ce Monsieur Plume démultiplié, serviable, qui a toujours peur de froisser l’autre, en butte avec l’autorité froide de la police, ou de l’administration, ou de la justice. C’est un hapax de gentillesse dans le monde hostile qui nous entoure. «… Et il s’endormit »
http://www.xltheatredugrandmidi.be/index.php?pid=1
La fille dans le bocal à poisson rouge / Girl in the Goldfish Bowl
Et si on gardait le titre en anglais ?
L’histoire : 1962, crise des missiles de Cuba, une pension de famille dans un petit port de pêche au Canada. Iris, 11 ans, bouddhiste et très imaginative, est fermement convaincue que son poisson rouge Alakermaisse, (c’est là qu’on le lui a acheté) récemment disparu, est revenu sous la forme de l’énigmatique M. Lawrence qui débarque dans la pension alors que la famille est en pleine crise de couple. Le poisson ainsi réincarné aura une mission : réparer les tensions entre Owen et Sylvia, les parents d’Iris, sous le regard narquois de Mlle. Rose, cette mauvaise fée-poison, lubrique, alcoolique et méchante qui travaille à la conserverie. Redonner à leurs parents désunis le goût de vivre, c’est le rêve de tous les enfants victimes de mésententes. Voici la cueillette subtile des derniers instants d’enfance et d’innocence de la petite Iris.
Tout touche: le texte inédit est de Morris Panych, la mise en scène de Georges Lini et l'interprétation de France Bastoen, Marc De Roy, John Dobrynine, Nicolas Ossowski et Wendy Piette.
Histoire d’eau : l’eau c’est la vie, l’enfance heureuse. Le bocal est vide. Alakermaisse the goldfish est mort. Le décor est quelque peu lugubre pour une fillette de 11 ans. Des murs de papier peint à larges rayures vert/gris. Des meubles inconfortables. Une table roulante chargées d’alcools et une table à dessin chimérique appartenant au père. Lieu géométrique de ses rêves inaboutis et de sa désolation. Sa femme ne l’aime plus. Trop de parallèles qui ne se rejoignent jamais, des angles pas assez ronds. La petite fille au début esquisse des mouvements de nage joyeuse, avec palmes et tuba dans la family room. L’eau c’est la vie, l’enfance heureuse. Son seul compagnon, Alakermaisse the goldfish est mort. Elle est prête à le faire se réincarner sous les traits de Lawrence, le mystérieux inconnu. Et quand fera-t-elle le pas, quand sautera-t-elle hors de la prison-bocal ? En attendant, elle saute et bondit partout avec une joie de vivre communicative, qui pourrait ramasser les morceaux épars du couple si sa mère n’avait pas une incapacité chronique à être heureuse. Si le sort n’avait pas fait du père un rescapé de guerre sans emploi et sans avenir.
La magie de cette pièce réside dans la transformation précoce de l’enfant à la jeune fille, qui se déroule là juste sous nos yeux, comme mise en bocal. La mise en scène est pleine de finesse, de poésie et de justesse. La palette des comédiens est convaincante, à part cette méchante fée antithèse du poisson. La jeune Iris est délicieuse de vivacité, d'humour et de jaillissement spontané. "Ma petite est comme l'eau, elle est comme l'eau vive..."dit la chanson.
La mort du personnage mystérieux aura ressoudé la famille un instant, mais la vie séparera ceux qui sont incapables d’amour réciproque. La vie est injuste et le bonheur pour un adulte, aux dires de la mère désillusionnée, sèche et froide, c’est se souvenir de l’enfance heureuse. « L’enfance est le moment où l’on est heureux. Et être adulte, c’est repenser à ces moments où l’on était heureux » Pauvre Iris, au nom de fleur aquatique et qui ne rêve que de bulles... devant son bocal vide.
http://www.theatredumeridien.be/
Du Mardi, 20 septembre 2011 Au Samedi, 15 octobre 2011
Extrait:
IRIS. - J'habite dans un pays où il ne se passe jamais rien. Dans une ville où il ne se passe jamais rien. Dans une maison où il ne s'est jamais vraiment rien passé. Jusqu'à aujourd'hui. Octobre. Nous sommes à la veille de mon onzième anniversaire. Il y a du brouillard qui rampe dans la rue. Qui se cache dans les fossés. Qui regarde par les fenêtres. Je suis partie marcher au bord de l'eau. Tenant en équilibre sur ma tête le missel du dimanche, introduction de l'Évêque Sheen, je marche prudemment sur les rochers, posant gracieusement un pied devant l'autre. L'aisance est essentielle dans de telles circonstances. Je m'entraîne à être un des membres de la famille royale. Plus loin, il y a des feux et des pêcheurs d'éperlan qui jettent leurs filets, encore plus loin, les coques métalliques cognent contre l'appontement, mais ici, tout est calme. Je commence la cérémonie. La lune fait une brève apparition. Et je sais qu'il y a des crabes cachés sous les rochers, mais en dehors de ça, je suis seule. Là, sous l'arbousier, je prie pour sa petite âme. Quand on veut que son poisson rouge aille au paradis, on évite de le flanquer aux ouatères en tirant la chasse. C'est pourtant ce que ma mère a fait. Et pourquoi j'enterre ce bâtonnet de poisson pané en son honneur."Le bruit des os qui craquent " Suzanne Lebeau
Du 27 septembre au 22 octobre 2011, à 20h30, au Théâtre de Poche.
L'histoire de deux enfants-soldats en fuite et celle d'une infirmière qui témoigne. Une pièce pour tous, dès 14 ans. De Suzanne Lebeau, mise en scène de Roland Mahauden. Avec : Aïssatou Diop, Olga Tshiyuka-Tshibi, Angel Uwamahoro
Le cahier ou la kalachnikov
Quel que soit l’âge où leurs yeux se fermeront pour la dernière fois, ils resteront désorientés et perdus, ces enfants volés par des barbares, ces enfants dont on a volé le corps et parfois l’âme. Que peuvent en effet faire les enfants-soldats que l’on a traqués, drogués, et à qui on n’a appris qu’à tuer, brûler et piller, …lorsqu’enfin leur pays accède enfin à la paix ? Ils n’ont ni éducation, ni moyens de subsistance. Aucun avenir. Quelle école les sauvera de la prison ? La question est grave et choquante.
Elikia, arrachée à 12 ans à sa famille et à son village est l’un de ceux-ci. Mais vivre avec les rebelles ses nouveaux frères assoiffés de sang et de diamants, constitue un perpétuel danger de mort. Quitter le groupe maudit l’est tout autant. Comment garder sa dignité, elle qui est née enfant libre ? « La tête haute chez les rebelles, c’était la mort.» Seule l’obéissance maintenait en vie. Mais Elikia décide quand même de sauver son âme et fuit avec une compagne d’infortune plus jeune qu’elle, qu’elle force brutalement à la suivre. « Toute seule, j’ai trop peur ! » Elle est convaincue que « si le fusil tue le corps de celui qui a peur, il tue aussi l’âme de celui qui le porte ».
Un an d’errance dans une forêt tropicale hostile, avec pour tout bagage, une gourde, sa kalachnikov reçue en cadeau de mariage de son époux, le chef des rebelles, et la fragile Josepha. Sans son arme Elikia se sentait « comme un oiseau fragile avec le bruit des os qui craquent. » Elles ont 14 et 10 ans. La nuit elles marchent sans la moindre indication d’orientation, le jour elles se cachent des militaires et des rebelles. « Elikia, mais comment reconnais-tu l’ennemi ? » demande Josepha de sa voix douce. Réponse : « il n’y a pas de bons, rien que des méchants ! » Elle met militaires et rebelles sur le même rang. Assoiffés de pouvoir et de cupidité.
Elles ne parlent pas le même dialecte mais se comprennent. La grande protège la petite et des sentiments humains refont surface. Plus la petite est épuisée par la faim, la soif, la marche forcée vers la mer, plus la grande sent battre en elle un cœur de grande sœur, jusqu’à lui proposer ses bottes. « La mer ? Je ne sais pas où elle est, je l’imagine. Je ne connais pas le chemin, mais j’en suis sûre » dit Elikia pour consoler Josepha exténuée.
Après avoir enfin rejoint l’hôpital de Kena, tout ceci sera consigné par Elikia dans un cahier, que l’infirmière Angelina lui donnera après maintes tractations en échange du talisman mortifère de la kalachnikov. Angelina raconte avec tendresse : « Elle ne parlait que quand son monologue intérieur débordait. » Elikia écrira donc « car les mots de bouche sont trop près de la haine et de la vengeance. » Elikia souhaite livrer un témoignage juste de cette réalité insoutenable, un témoignage qui interrompe la chaîne de violence dans laquelle elle a été entraînée. Un texte fort, souple, cru, intense. La jeune adolescente ne pourra pas se présenter devant la commission d’examen. Le cahier ne sera pas pris en compte, car écrit de la main d’un enfant.
L’enfant et le cahier glisseront dans l’oubli, à moins que vous n’écoutiez avec votre cœur cette petite voix duelle et solidaire, que vous ne soyez touchés par leur espoir démentiel, et que vous ne décidiez de dénoncer l’insoutenable. Changer l’avenir de milliers d’enfants comme elles. Comme eux.
Trois comédiennes généreuses, craquantes de soif de vivre, de compassion et de colère justifiée investissent à fond l’admirable texte de Suzanne Lebeau sur les planches du Poche : Aïssatou Diop (l’infirmière), Olga Tshiyuka-Tshibi, Angel Uwamahoro. Voici un début de saison fracassant, qui fait ouvrir grand les yeux, les oreilles et le cœur. Le rôle essentiel du théâtre.
La genèse de la pièce
(Interview de Suzanne Lebeau) / …/ J’ai ensuite passé presque deux années à faire des recherches, en lisant notamment les écrits de la journaliste belge Colette Braeckman. Je suis allée jusqu’en Belgique, au GRIP, le Groupe de Recherche et d’Information pour la Paix. Mais quand je suis arrivée à la fin de l’écriture, je me suis mise à douter de manière extrêmement violente de la possible résilience de ces enfants-là. Je suis donc partie cinq semaines à Kinshasa pour écrire les récits d’ex-enfants soldats.
C’est là que vous avez rencontré Amisi et Yaoundé...
Suzanne Lebeau: Je passais chaque jour 3 ou 4 heures à noter les récits qu’ils me faisaient. J’écrivais en pleurant et je pleurais en écrivant. Tout ce qu’ils avaient vécu pendant les 5 années où ils avaient été enfants soldats était insupportable, pour la femme, pour la mère, pour la personne qui sait à quel point l’enfance est une période de formation, décisive pour ce que l’être humain peut développer de pire et de meilleur. C’est grâce à eux que j’ai pu terminer la pièce et y croire. Le jour où j’ai mis le point final, j’ai eu le sentiment de retrouver ma respiration normale.
Quand on parle d’enfants soldats, en général, on pense à des garçons.
Suzanne Lebeau : Pour moi, prendre un personnage de fille, c’était aller au bout de l’horreur. Parce que le sort des filles soldats est 100 fois plus terrible que celui des garçons. Quand elles reviennent dans leur village, ce sont comme des marchandises dévaluées.
http://www.poche.be/saison1112/le_bruit_des_os_qui_craquent/index.html
Au KVS (Koninklijke Vlaamse Schouwburg) Oedipus / Bêt Noir
Voici une aventure scénique impressionnante que l’on rêve de partager. Le metteur en scène Jan Decorte a relu Sophocle à sa façon. Par la danse, le chorégraphe, metteur en scène et acteur Wim Vandekeybus s’élance dans l’interprétation de ce texte dépouillé à l’extrême. Trois voies confluentes : le texte, la musique la danse. Une musique galactique sous la direction de Roland Van Campenhout nous met presque sous hypnose et le langage expressif d’un ensemble de 16 danseurs acrobates fabuleux nous jettent éperdument dans l’histoire mythique et sur les pistes de l’imaginaire ou du subconscient. Mais dès le début, tout est déjà consommé.
A la confluence des trois chemins (Thèbes, Delphes, Corinthe) c’est l’embarquement dans le mystère du Destin, des malédictions, des questions mortifères du Sphinx et des questions éternelles qui hantent Œdipe. Le parricide, l’infanticide et l’inceste. Œdipus : « “Ik ben e zwart beest van schult. »
La musique bouleversante et omniprésente, la danse, les mouvements défiant les lois de la gravité, la vitesse, la mobilité extrême des acteurs et le texte épuré participent à une création hors du commun. Le résultat est absolument fascinant. Beauté, étrangeté, talent contribuent au dépassement de tout ce qu’on a déjà vu. Le tempo est étourdissant. On est emmené dans les dédales infinis de l’imagination, on a sous les yeux l’intérieur d’un kaléidoscope géant dont les derniers miroirs se dérobent à l’infini. On est comme aspiré par l’énigme et par la puissance physique de la représentation.
Géante aussi et spectaculaire la représentation du Sphinx, sous les traits d’un astre céleste, soleil ou lune selon les éclairages. Ce disque d’escalade immense et multicolore est composé de pas moins de 20.000 rubans de la taille d’un habit humain, dans lequel grimpent, s’agrippent et se fondent les danseurs, faiblement accrochés sur ce cadran vertical, source de tous les dangers et de tous les effrois.
Au sol les danseurs aux pieds légers et aux pas de géants s’approprient l’immense espace glissant, et sont partout à la fois dans des rondes infernales. Danses marathoniennes plus que bacchanales. (Quoique…) Ce sont des moulinets, des culbutes et des sauts humoristiques de corps désarticulés, des carrousels vertigineux de corps morts parfois, puis soudain revenus à la vie, cruelle, violente. Mais il y a quelque chose d’harmonieux de coulé, de souple dans toutes ces postures et ces jaillissements plus qu’inimaginables. Les chants les plus beaux sont les plus désespérés.
Moyens bruts et efficaces. «Now the blood falls like rain ! » chante le musicien. C’est un des moments chocs : cette ballade du pendu et cette chute de centaines de chaussures qui tombent du ciel pour écraser Œdipe, jouet du Destin. Autre moment, presqu’insoutenable: les gémissements de ce bébé de huit mois en chaussettes rouges porté sur scène par sa propre mère, une des danseuses. Les pieds ou les chevilles de l’anti-héros tragique ont été percés par Jocaste avant qu’il ne soit abandonné dans la montagne. Et elle se percera le cœur avant qu’Oedipe ne se perce les yeux. Sont exposés à notre vue et à tous nos sens le percement de l’énigme et la mutilation volontaire des yeux pour se priver du bien le plus précieux, la lumière. L’aveuglement et l’ignorance humaine. Les dieux resteront muets.
http://www.kvs.be/index2.php?page=program&discipline=1&vs_id=604
du 15/09/2011 > 01/10/2011
Mardi Mercredi Jeudi Vendredi Samedi Dimanche
Langue de la manifestation: NL FR EN
Public: Tous
Où ? au KVS : 9 quai aux Pierres de Taille 1000 Bruxelles
Téléphone pour renseignements : 02 210 11 12
Site web : http://www.kvs.be
E-mail : info@kvs.be
"Les hommes préfèrent mentir"
( pièce d'Eric Assous)
du 14 septembre au 9 octobre 2011
au théâtre Royal des Galeries
Réveil féroce de sept personnages au cours d’un dîner mondain. Et pourtant l’un d'eux, Sam/ Frederik Haùgness, homosexuel est adversaire du « Coming out ». Tout n’est pas bon à dire. Les hommes préfèrent mentir…
Le casting du théâtre des Galeries a tout pour plaire avec Simon / Michel Pigeolet , visage bien connu*, en tête de liste. Il est d’une vérité fracassante même si soi-disant « les hommes préfèrent mentir ». A travers son emphase, on le voit vulnérable, lâche, désabusé, et coureur impénitent quand même. Il est terrassé, le pauvre, par « la dictature du choix ! » (sic)
En second, nommons, non sa femme, Olivia/ AylinYay, la femme trompée qui devient impitoyablement pragmatique et cynique, mais Anne-Catherine/ Maria del Rio, la femme fatale casquée de noir jais, galbée dans une tenue qui ne laisse rien ignorer, par qui tout arrive, et qui dès son arrivée dans l’encadrement de la porte, jette l’émoi dans le public et donne à la pièce une saveur toute diabolique et sulfureuse.
La troisième nomination va équitablement aux deux autres : Aurélie/ Catherine Claeys, alias « in vino veritas» qui sème à tous vents son mal d’amour, ses quarante ans nostalgiques et ses gaffes à répétitions, et la jeune Madison/ Fanny Jandrain alias « I am mad about you » casque blond à la Jeanne d’Arc moderne, montée sur talons aiguilles - rouges sans doute, et plus froide et sûre d’elle que l’argent de son père.
Au-delà des portes du salon bourgeois, il y a ces cris incessants des enfants en bas âge de chacun, puisque, signe des temps, on a échafaudé dans cette comédie de boulevard actuelle, le modus vivandi des familles recomposées. Cri d’alarme ? Ainsi les thèmes éternels roulent dans tous les sens : la trahison, la jalousie, le couple dans tous ses états mais aussi des thématiques actuelles : l’adoption des enfants, l’alcool, l’homosexualité, la course à la gloire éphémère, l’illusion générée par les médias , les nouveaux pouvoirs de la femme…
Malgré quelques lourdeurs liées au genre, dans les situations comiques, les mimiques un peu appuyées ou des réflexions parfois téléphonées, Eric Assous, loin de s’aligner sur le titre de sa pièce, a réussi une peinture sociétale véridique. Il rapelle l'approche de Simenon : “quand je peins un personnage, je tente toujours de montrer, non pas ce qui le différencie des autres, mais ce qui le rapproche des autres”. A travers cette intrigue qui ménage un petit suspens policier, j’ai voulu traiter de personnages qui nous ressemblent ou qui ressemblent à ceux que nous croisons. Les ordinaires, ceux qui n’ont rien d’exceptionnel. Ni petits, ni grands, ni laids, ni beaux, ni forts, ni faibles. Tout ce qu’ils montrent demeure on ne peut plus humain. La jalousie, la rivalité, l’usure des sentiments, les petites trahisons du quotidien, les arrangements boiteux avec sa conscience. Le ton est à la comédie qui reste selon moi le mode de représentation le plus efficace. » (extrait du programme)
A cet égard le rôle de paumé joué par Richard/Bernard Vens est fort représentatif et on passe une soirée aigre-douce fort délassante.
Conversation avec Eric Assous
http://www.trg.be/Public/Page.php?ID=3395&ancestor1=3194&saison=3180
Pour en savoir plus:
http://www.trg.be/Public/Page.php?ID=3392&ancestor1=3194&saison=3180
Jeudi 22.09.2011 20:00
Palais des Beaux-Arts / Salle Henry Le Bœuf
Christian Arming direction - Orchestre Philharmonique Royal de Liège
Présentation :
Né à Vienne il ya tout juste 40 ans, Christian Arming est l’un des chefs d’orchestre les plus demandés de la jeune génération. Aussi à l’aise dans le répertoire classique et romantique que contemporain, Christian Arming confronte les œuvres et les époques et recherche les raretés : les œuvres méconnues des grands compositeurs, ou les chefs-d’œuvre de compositeurs moins renommés.
A l’âge de 24 ans, Christian Arming dirige pour la première fois l’Orchestre Philharmonique Janácek d’Ostrava. Peu après, il est le plus jeune chef nommé à la tête de cet orchestre, dans l’histoire musicale tchèque. Depuis le début de sa carrière en 1994, Christian Arming a déjà été invité dans le monde entier, par plus de 50 orchestres. Tout en étant encore directeur musical du New Japan Philharmonic, il est maintenant, après François-Xavier Roth*, le nouveau directeur musical de l’Orchestre Philarmonique Royal de Liège. « Je ne suis pas le genre de personne qui arrive pour s’en aller aussitôt. Créer un style personnel et une véritable relation avec un orchestre ne se fait pas en un an. Je souhaite construire quelque chose dans la durée à Liège où je ressens un grand potentiel, tant dans l’orchestre que dans la vie culturelle d’ailleurs. » (Le Soir Liège, 12/05/2011)
Le programme de ce soir est représentatif de sa curiosité et de son ancrage dans la tradition viennoise.
Sandor Veress, Threnos
Ludwig van Beethoven, Symphonie n° 5, op. 67
Bela Bartok, Concerto pour orchestre, Sz. 116
Dès les premières mesures de l’œuvre Threnos, du compositeur peu connu, Sandor Veress, on ressent cette alchimie particulière qui unit l’orchestre et son chef aux mains libres de baguette. C’est un aller simple vers l’émotion et l’intelligence de cœur. Christian Arming est un être communicatif, il sait diffuser une lumière solaire même dans un œuvre funèbre. Après quelque percussions infiniment douces, comme s’il ne fallait pas réveiller une personne endormie, les violons traduisent une atmosphère sombre, le fracas des cuivres et les cymbales éclatent avec ostentation, le morceau prend le rythme d’une lourde marche, et la harpe détend l’atmosphère en quelques caresses. Back to square one avec les percussions douces. La plainte mélodique est reprise par les seconds violons. Christian Arming dirige à grands coups de rame le fleuve musical. Au deuxième mouvement c’est un frétillement de cordes qui précède une profonde respiration mélodique, ou un large soupir. Une mélodie timide de clarinettes et hautbois est entrecoupée de silences et cliquetis discrets et répétitifs. On est surpris par la résonnance déchirante d’une grosse caisse, ponctuée par les cordes. Il y a la sonorité voluptueuse de la flûte et les échos profonds des cuivres. On est dans une musique magistrale et émouvante. Après le long decrescendo, de nouveau la délicatesse des maillets impressionne, le son unique est presque devenu inaudible.
Décrire la Symphonie n° 5 de Beethoven par le menu ne présente que peu d’intérêt car l’œuvre est mondialement connue. Mais il faut néanmoins souligner que Christian Anning utilise ici sa baguette, qu’il obtient un modelé immédiat. L’attaque est franche, le résultat chantant. Il puise les accords à même le sol, se démenant comme un danseur de ballet moderne. Sa gestuelle est totalement romantique et la chevelure masculine abondante y est pour quelque chose. Ambassadrice d’un tempérament généreux et vif, elle transmet à coup de vibrations, l’émotion et l’énergie triomphante de l’œuvre. L’orchestre répond avec passion et émet des chapelets de belles sonorités marquées rondes et vivantes. Ce chef d’orchestre est le maître des bruissements, des grondements et résonnances profondes. Une touche de musique tzigane à la fin, la finale de la finale de la finale sera réellement décoiffante et applaudie avec bonheur immense par un public conquis.
Le départ du concerto de Bela Bartók se fera dans l’austérité, sur d’imperceptibles hululements de cordes: des voix humaines ? L’illusion de grands espaces vierges ? Puis c’est l’explosion soudaine de toute une vie biologique nocturne qui déferle. Christian Aming prend des allures de forgeron sculptant le métal incandescent de la musique et l’embrasement de la vie. On repère les notes syncopées des hautbois et de la harpe, des coups de tonnerre, et l’intervention puissante et graphique des cuivres avant une étrange et dramatique explosion de violons. C’est la fin du premier mouvement. On est séduit.
Changement d’atmosphère radical avec des tapotements sautillants, goût métal qui initient le deuxième mouvement, façon cigales ou insectes bavards. C’est l’humour qui prévaut avec une certaine élégance sarcastique dans les dissonances : grincements d’amphibies ? Les tapotements se liguent avec les cuivres pour introduire la matière liquide des violons et des bois. Un oiseau frappeur achève de nous étonner. Le troisième mouvement se caractérise par des sifflements, des vocalises appuyées de flûtes soutenues par les cordes et quelques accents de cuivres. Il y a ce déchirement à l’unisson des violons « forte ». On est dans le drame, l’angoisse. Mais les violons désespérés seront apaisés par les violoncelles aux doigts de fées et surtout par la note d’espoir infini transmise par un piccolo farceur émergeant d’un gentil passage élégiaque. Que du bonheur. Les deux derniers morceaux constituent d’abord un pot pourri de danses folkloriques et puis le chef d’orchestre exulte dans le dernier mouvement. C’est le foisonnement, la joie, l’exubérance qui nous montent à la gorge. Les jeux de bassons ourlés de violons tendres laissent la place à la harpe. Les violons se livrent à des mélodies aigües, à la chinoise. Bruissements de voix féminines haut-perchées, glissando des violons en mode bavard, la caquètophonie s’amplifie, le chef d’orchestre donne des coups de reins en se penchant dangereusement en arrière. Voici les épousailles viscérales du chef et de son orchestre. La conclusion passe par un orage lugubre et menaçant et la fin est échevelée. Ovation bien méritée.
Notes : *Chef d’orchestre français qui a ouvert récemment le Klara Festival à Bozar avec la symphonie de la divine comédie de Liszt et la symphonie du nouveau monde de Dvorak (1/09/2011)
Sites à consulter:
http://www.bozar.be/activity.php?id=10873&selectiondate=2011-9-22
A l’atelier 210 (jusqu'au 8 octobre)
Un monde monté sur des roulettes: voici l’univers imaginaire et déroutant de Boris Vian, où la fantaisie et le merveilleux sont omniprésents, présenté par Emmanuel Dekoninck. Le texte de Vian est resté en partie au vestiaire. Les mots swinguent moins. On n’entend pas les pas des amoureux clapoter sur le parquet de l’appartement de Colin, qui ne cesse de rétrécir et de s’assombrir au fur et à mesure des progrès du nénuphar. Pas de narrateur mais un piano et une jeune chanteuse habillée Courrèges. Rien que des dialogues vifs et bien enchaînés, neuf comédiens-musiciens juvéniles bondissants, le swing de la musique d’aujourd’hui, toute une grammaire d’éclairages, de la chorégraphie, des scènes muettes (le mariage, la nuit de noces). On applaudit en plein milieu du spectacle devant les jeux de scène délirants, tirés à l’extrême et les accessoires et ustensiles loufoques dignes du salon des inventions, qui ont un pied dans le réel, un autre dans l’imaginaire.
Et le tout marche comme sur des roulettes. Emmanuel Dekoninck a réussi le défi de montrer un univers parallèle que l’on peut réellement voir, un monde qui jongle avec la vitesse et avec la mort. Une façon efficace d’appréhender le réel. Dénonciation moderne de tout ce qui tue: le travail érigé en valeur plutôt qu’en moyen, la guerre, la pauvreté, la maladie. La folie de l’administration. La folie religieuse qui tue le plaisir. La folie du culte de la personnalité avec ce personnage délirant, lui aussi monté sur roulettes, et pas des moindres, représenté comme un philosophe grotesque présentant ses échantillons de vomi lors de ses conférences de presse. Rapport à la Nausée. Allusion à son meilleur ami Jean-Paul Sartre. Pardon, Partre. Dérision. Tout roule n’est ce pas ? Est-ce vrai ? Et de méditer tout aussitôt sur la magnifique phrase d’entrée de jeu :
«Dans la vie, l’essentiel est de porter sur tout des jugements a priori. Il apparaît, en effet, que les masses ont tort, et les individus toujours raison. Il faut se garder d’en déduire des règles de conduite: elles ne doivent pas avoir besoin d’être formulées pour qu’on les suive. Il y a seulement deux choses: c’est l’amour, de toutes les façons, avec les jolies filles, et la musique de la Nouvelle-Orléans ou de Duke Ellington. Le reste devrait disparaître, car le reste est laid, et les quelques pages de démonstration qui suivent tirent toute leur force du fait que l’histoire est entièrement vraie, puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre. Boris Vian, La Nouvelle-Orléans 10 mars 1946. » Jamais, il n’est allé en Louisiane.
Et pendant ce temps là, l’immense nénuphar de tout ce qui bloque l’homme, se développe, mortifère et imperturbable, se nourrissant du fleuve de nos émotions et de notre angoisse. Les hommes sont des souris pour le chat. Roulette russe. Colin, au contraire de ce monde, est ce jeune homme aisé et rêveur, qui aime le jazz, la vie et l’amour et qui déteste la violence et le travail. La délicieuse, la frêle et douce Chloé incarne la féminité et la beauté. Celles-ci sont vouées à un bien triste destin. A la fin, Colin pleure et son amie la souris, incapable de contenir sa douleur, mi-animale, mi-humaine, préfère se précipiter dans la gueule du chat sous nos yeux. La lutte pour le bonheur est vraiment trop inégale.
Jetez un coup d’œil sur la vidéo :
distribution et infos pratiques :
La bibliothèque Max Elskamp de l'ULB (Réserve précieuse) fournit une documentation riche, voire unique, sur le symbolisme littéraire et sur les relations littéraires franco-belge entre 1860 et 1900.
Elle révèle la curiosité et la soif de connaissance du poète, et ouvre de multiples domaines: histoire du livre, occultisme, philosophie et psychologie, religions, sciences sociales, folklore et vie sociale, philologie, sciences pures et appliquées - avec un souci particulier pour l'astronomie et la cosmologie - arts, littérature, géographie et histoire.
Ces collections sont complétées par près de 70 titres de revues littéraires quasi complètes, dont la Jeune Belgique et la Société nouvelle. Cet ensemble permet de reconstituer assez finement l'univers intellectuel du poète, de retrouver, grâce aux nombreuses dédicaces, ses amis et correspondants, de connaître mieux ses centres d'intérêt, de le suivre sur les voies de son imaginaire.
La bibliothèque Max Elskamp rassemble, dans une atmosphère paisible, la majeure partie du fonds. Certaines pièces remarquables sont présentées sous vitrines: lettres, autographes, bois gravés, ex-libris, volumes dédicacés, documents issus des presses de l'imprimeur Buschmann qui publia les oeuvres d'Elskamp.
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