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SOMMAIRE
Page 1 : Éditorial
Pages 2-3 : MAMAMI MACEDO
Pages 4 : FOURGOUS
Page 5 : SUQUET
Pages 6/7 : GOSZTOLA
Pages 8 : MAIGRE
Pages 9-11 : COUVÉ
Page 12 : CHATY
Pages 13 : NICOLAS
Page 14-15 : RIET
Pages 16 : MILLOT
Pages 17 : CACHAU
Pages 18-19 : MOTAVA
Page 20-21: OBER
Page 22 : DOMANGE
Pages 23 : SIMONOMIS
Pages 24– 26 : KAD
Pages 27: BERNARD
Page 28 : KIKO
Page 29 : BRUNET
Pages 30-31 : WERSTINK
Pages 32-33 : LE LEPVRIER
Page 34 : CHAPTAL
Page 35 : CHOLET
Page 36-37 : NICOLAS
Pages 38-39 : DUBEAU
Pages 41-43 : TORLINI
Pages 44 : GUILLERME
Page 45 : JACQUET
Pages 46-47: DEAUVILLE
Page 48-49 : PANABIÈRE
Pages 50 : SIMON
Page 51 : MIRONER
Page 52 : ALLIX
Page 53 : TOMASINI
Page 54 : LESIEUR
Page 55 : POT-AU-FEU
Page 56-57 : CARTES LÉGENDÉES
Page 58 : ALBARÈDE
Pages 58-63: CHRONIQUES COUPS DE CŒURS CRITIQUES
Page 64 : Comment je fabrique Comme en poésie
sI VOUS AIMEZ LA POESI , n'hésitez pas à vous abonner à envoyer des poèmes à faire vivre une petite revue qui ne demande qu'à grandir (64 pages actuellement)
La campagne sur la terre des maux,
S’est déroulée avec victoire,
Emportée par la fureur, chevaux
Au vent céleste d’un étrange soir,
S’étaient enhardis ruisselants, naseaux
Dégouttant leur sueur et sans prévoir
D’autre choix que le triomphe, rondeau
De la mort triste, sans vague espoir,
Qui déboule en trombe, occis aux
Aurores les amazones noires
Du clan ennemi écumé, eaux
Du torrent, hurleur des cris de gloire
Des vainqueurs fous, ivres de sang, bourreaux
Que pouvaient hélas, les esprits prévoir
Avant d’être engloutis morts, tombeau
Du succès, comme issue, déchoir
Sortilège emportant par Bateau
Les souffles fantômes pour recevoir
Les vies exhumées de ce monde, sceaux
Rompus d’un hymen, ô vif désespoir
Déchaîné, passion de haine, poteau
Du supplice, scission de l’histoire
Ne restaient plus que des bulles, rideau !
L'oeuvre d'Aragon est l'objet d'un malentendu que son auteur semble favoriser à plaisir. Lui-même a très tôt relevé, comme un trait constitutif de sa personnalité, qu'on ne saurait l'estimer entièrement : « A chaque instant je me trahis, je me démens, je me contredis. Je ne suis pas celui en qui je placerai ma confiance » (« Révélations sensationnelles », in Littérature 13). On peut articuler cette contradiction intime à la notion par laquelle il a tenté de résumer son esthétique : le mentir-vrai , qui joue dans les deux sens ; car la passion de la communication sincère en direction du plus grand nombre se double toujours en lui d'une inverse et irrépressible disposition à la complication, au déguisement ou au théâtre , comme l'indique le dernier titre de son oeuvre romanesque. Cette « double postulation simultanée », pour citer Baudelaire dont son dandysme le rapproche, a de quoi fasciner autant qu'irriter ; l'ampleur démesurée de son oeuvre - plus de quatre-vingts volumes en soixante années - ne peut se comparer qu'à celle de Hugo, par rapport auquel il fit à la fois mieux (si l'on attend de l'écrivain la critique des pouvoirs propres de son écriture), et moins bien (si on l'évalue selon la force de son message ou selon sa capacité prophétique). De tous les enseignements d'Aragon, on retiendra en effet qu'il inculque d'abord à son lecteur la diversité de la personne humaine ou, d'un titre majeur, son mouvement perpétuel . A chaque nouvelle étape de son existence passionnée, ses adversaires, qui furent nombreux, eurent beau jeu de lui opposer ses propres textes : lui-même a répondu qu'on ne saurait le comprendre sans dater avec précision chacun de ses écrits. Comme s'il avait voulu par là renvoyer les contradictions fécondes de son oeuvre et de sa personne à celles, plus larges, d'un monde ou d'un siècle avec lequel, selon Blanche, ou l'Oubli , le romancier fait l'amour .
Un merveilleux printemps
Né le 3 octobre 1897 à Paris d'un père qui refusa de le reconnaître et d'une mère qui se fit jusqu'en 1917 passer pour sa soeur, le jeune garçon vécut dès son enfance un roman familial passablement compliqué, qu'évoqueront les grands romans du Monde réel (Les Voyageurs de l'impériale notamment). Étudiant en médecine malgré lui, il traversa l'épreuve de la première guerre (1917-1918) comme médecin auxiliaire, et dadaïste : sa rencontre avec André Breton au Val-de-Grâce orienta sa révolte, et l'amitié qui les lia aussitôt décida pour quatorze années de sa production littéraire. La « littérature » (et la revue qu'il fonde en 1919 sous ce titre ambigu avec André Breton et Philippe Soupault) peut-elle résumer les passions qui l'animent alors ? Il s'agissait avant tout, à l'époque du dadaïsme et du surréalisme naissant, de « mettre le pied sur la gorge de son propre chant » et, pour reprendre l'envoi qui figurera en couverture de La Révolution surréaliste du 1er décembre 1924 (la formule est d'Aragon), d'« aboutir à une nouvelle déclaration des droits de l'homme ». Les textes de cette période illustrent les diverses tentations de ce jeune homme aux dons insolents, tiraillé entre les désirs de briller et de décevoir (comme on le voit faire tour à tour dans les poèmes de son premier recueil, Feu de joie , 1919). L'idée de la récupération littéraire l'exaspère, mais il dit sa colère en des oeuvres qui, d'emblée, le classent au niveau des plus grands : Anicet ou le Panorama, roman (1921), chronique ironique d'un apprentissage, autocritique aussi, prophétique, de la révolte du groupe conspirateur et de l'opposition artiste dont le héros, transparent à l'auteur, mesure les contradictions et les pièges (« Je vais, moi, m'efforcer d'arriver ») ; Les Aventures de Télémaque (1922), surprenante ré-écriture de Fénelon, et tentative pour doubler de l'intérieur et sur son propre terrain la négation dadaïste, rebaptisée « système Dd », au nom de sentiments imprescriptibles (« Si vous savez ce que c'est que l'amour, ne tenez pas compte de ce qui va suivre ») ; Le Libertinage (1924), un recueil d'une diversité mimétique où, empruntant les voix de ses dédicataires, il cherche sa voie à travers les étapes d'une « course intellectuelle » qu'il ne sait qualifier encore que de « mouvement flou » ; Le Paysan de Paris surtout (1924-1926), chef-d'oeuvre de l'affirmation surréaliste, développée et comme appliquée dans sa morale, dans sa métaphysique et dans sa poétique ; qualifié par son ami Drieu la Rochelle de Sturm und Drang du XXe siècle, ce Paysan est au carrefour de tentations parmi lesquelles il est aisé, rétrospectivement, de déceler le travail d'une esthétique « réaliste ».
Aragon ne se contente pas d'éblouir le groupe par ces proses d'une élégance souveraine ; il l'enrichit aussi par sa chaleur dans l'amitié, par son brio dans la prospection noctambule du merveilleux parisien comme par ses aptitudes particulières à l'invective et au scandale. Il s'efforce surtout, à partir de 1925 (guerre du Maroc et débat avec les communistes de la revue Clarté ), d'orienter le surréalisme en direction d'une révolution effective. L'année 1927 est celle de son adhésion au P.C., d'un vagabondage à travers l'Europe où l'entraîne sa liaison orageuse avec Nancy Cunard, de la destruction d'un gros roman et de la rédaction de Traité du style , étourdissant morceau de bravoure dont la verve dissimule une discussion serrée sur les acquisitions et sur les perspectives d'un surréalisme désormais menacé de se répéter. On remarque dans les textes de cette période, et notamment dans le flamboyant Con d'Irène , échappé à l'autodafé de 1927, l'approfondissement et la radicalisation des préoccupations critiques : l'auteur tente de s'y expliquer à lui-même les mécanismes de la création littéraire, explorée dans ses arcanes psychologiques ou linguistiques autant que questionnée dans sa valeur d'usage et dans son issue, marchande ou révolutionnaire. Une tentative de suicide à Venise suivie de la rencontre avec Elsa Triolet à l'automne de 1928, la parution d'un recueil de vers grinçants, La Grande Gaîté , en 1929, la découverte décisive en 1930 de l'U.R.S.S., où il doit au congrès de Kharkov contresigner un texte qui fera à Paris figure d'apostasie..., jalonnent les étapes d'une rupture avec le surréalisme qui devint effective en avril 1932.
Le cycle du « Monde réel »
Il voit le jour avec Les Cloches de Bâle (1933). Ce roman inaugure une analyse critique de la France bourgeoise de 1890 à 1940, ainsi qu'une remontée aux années de l'enfance : on admire que pour éclairer celle-ci, comme il l'admet dans ses préfaces, Aragon ait éprouvé le besoin de reconstituer dans le détail de ses rouages un monde de cette ampleur. Car si le surréalisme est désormais critiqué comme stade idéaliste, voire solipsiste, de l'écriture, l'auteur ne le quitte au profit du « réel » qu'afin de mieux s'expliquer les destinées individuelles et les mécanismes de classe de la pensée. L'enchaînement dans le même roman de l'histoire de Diane, de Catherine et de Clara ne figure-t-il pas, par la voie des femmes et sans didactisme excessif, les trois époques que lui-même a successivement traversées : la fascination pour le grand ou le demi-monde, la révolte anarchiste, l'engagement responsable enfin, qui sait rallier l'organisation et les buts de la classe ouvrière ? Le tarissement de son écriture poétique est compensé dans cette période par une production romanesque régulière (Les Beaux Quartiers , prix Renaudot 1936, Les Voyageurs de l'impériale , qu'il boucle à la veille de la déclaration de guerre), et une activité intense de journaliste : à L'Humanité où il débute par les chiens écrasés, à la revue Commune - « Pour qui écrivez-vous ? » -, puis au quotidien Ce soir dont il assume la direction avec J.-R. Bloch à partir de 1937. La démobilisation marque pour lui le début de la Résistance, qu'il mènera en zone sud en constituant un réseau d'intellectuels ; en diffusant aussi les poèmes qui, sur des mètres traditionnels repris d'une tradition remontant aux troubadours, exaltent l'amour d'Elsa et la France opprimée (Le Crève-Coeur , Les Yeux d'Elsa , Brocéliande , Le Musée Grévin , La Diane française... ). Cette pratique, théorisée comme contrebande , ne se limite pas dans son oeuvre à cette période particulièrement faste pour son génie, qui coïncide alors pleinement avec l'attente de la « foule malheureuse » (pour citer l'envoi de Blanche, ou l'Oubli , en inversion du happy few stendhalien). Parallèlement, il trouve le temps de rédiger la longue rêverie sentimentale d'Aurélien , l'un des sommets romanesques de cette oeuvre, et, probablement, de notre langue, même si sa parution n'est pas bien accueillie en 1945 par les camarades de combat d'Aragon : tout ce qui fait aujourd'hui l'ambiguïté et la richesse de ce roman - la méditation sur le piège amoureux, les dérives morales et les diversions esthétiques du jeune bourgeois « errant dans Césarée », la reconstitution des années folles, condamnées sans doute mais du même coup nostalgiquement ressuscitées, l'écart entre l'imaginaire, les mots, les sentiments et leur réalisation, leur incarnation effective... - ne rencontrait pas les espoirs nés de la Libération. L'immédiat après-guerre ne lui est pas favorable ; quel rôle exact joua-t-il dans l'épuration, au niveau du Comité national des écrivains ? Touchant cette période, certaines plaies demeurent encore vives, comme les polémiques qu'attisera la publication des Communistes (à partir de 1949), dernier roman du Monde réel , qu'il estimera nécessaire de rédiger de nouveau entièrement, au cours des années soixante. La mort de Staline (1953), le rapport Khrouchtchev et Budapest en 1956, « année terrible », précipiteront bien des désillusions dont l'écho se lit dans l'admirable Roman inachevé (1956), un recueil de poèmes scrupuleusement autobiographiques où la part accordée au « merveilleux printemps » du surréalisme redevient significativement majeure.
L'envers du temps
S'ouvre alors dans son oeuvre une troisième période, à la faveur d'un roman-charnière d'une folle démesure, La Semaine sainte (1958), auquel la critique fit un triomphe quasi unanime alors qu'elle avait boudé le cycle du Monde réel , dont il découle cependant. (La débâcle des troupes fidèles à Louis XVIII en direction des Flandres n'évoque-t-elle pas la drôle de guerre si minutieusement reconstituée déjà dans Les Communistes ? ) Toutes les ressources de l'érudition et du style y concourent au récit d'une boueuse chevauchée : ce déroutant sujet ne laisse pas d'évoquer la situation personnelle de l'auteur et le drame qui l'oppose à sa fidélité politique, à l'heure où l'avenir se ferme. Cette absence d'avenir (l'auteur vient d'avoir soixante ans) fait aussi la trame, ou le drame, du Fou d'Elsa (1963), l'un des plus longs poèmes de notre littérature, d'une érudition (arabisante) aussi vertigineuse que La Semaine sainte ; Grenade assiégée en 1492 y reflète bien plus que la guerre d'Algérie. Simultanément Aragon a laissé paraître Elsa , Les Poètes , Le Voyage de Hollande , rassemblé la documentation d'une Histoire de l'U.R.S.S. en trois volumes... tout en dirigeant Les Lettres françaises. Cette précipitation d'une extraordinaire fécondité fraye dans l'écriture, en effet, le retour d'une certaine « folie » : ce sera le dernier mot de La Mise à mort (1965), « roman du réalisme » ou de l'affrontement d'un chant de femme, d'un miroir à trois faces et de deux narrateurs persécutés autant que persécuteurs. Le métalangage recouvre désormais la fiction ; l'écriture s'affouille, vertigineusement ; le malheur, le délire d'aimer s'exaspèrent dans les citations d'Othello. En politique aussi, Aragon vérifie qu'il n'y a pas d'amour heureux. Blanche, ou l'Oubli (1967) approfondit cette crise, où un narrateur-linguiste s'acharne à reconstituer à travers le puzzle des mots, de quelques romans et de son passé les circonstances du départ de sa femme qui, de fait, anticipe de trois ans sur la mort d'Elsa (juin 1970).
On pouvait craindre d'Aragon qu'il ne survive pas à celle-ci. Par une brusque volte-face, on le vit au contraire s'amouracher publiquement de quelques jeunes gens, reprendre ses errances dans Paris et publier encore deux de ses plus grands livres : Henri Matisse, roman où le « défi » reçu de cette peinture lui permet d'éclairer sa propre écriture, et Théâtre/roman où la danse de mort des mots fracasse toute « représentation » possible. Parallèlement, Aragon prit soin d'enrichir la republication de son Oeuvre poétique (à partir de 1974) de précieuses mises au point, comme il l'avait fait du vivant d'Elsa pour la moitié de leurs Oeuvres romanesques croisées . Tant il est vrai que la dimension critique ou métalinguistique n'est jamais absente de ses textes, dont l'un des enjeux est de savoir « comment une littérature se crée », et comment son auteur s'y retrouve, ou s'y fuit.
L'énigme Aragon
Car il y a une énigme Aragon (« Moi le Sphinx d'au delà / les Thèbes futures »). Lui-même l'indique au seuil de son Oeuvre poétique : « Que parole en grec est le radical d'énigme [...]. Et c'est l'injustice, la merveilleuse injustice d'autrui que je demande aujourd'hui. La parole, en réponse à l'énigme par moi à moi-même posée. »
La première énigme concerne son engagement politique (servons-nous de ce mot commode, même s'il le récuse), qui le poussa à défendre, à couvrir l'inexcusable, c'est-à-dire le stalinisme, quand il semblait mieux placé que quiconque pour en connaître et en dénoncer les ravages - ne serait-ce que par la position d'Elsa, soeur de Lili Brik. A cet égard, la part apologétique de son oeuvre ne se relit pas sans malaise, comme sont gênants ses silences ou ses digressions, sa trop grande habileté dans l'esquive. Mais il convient toujours de dater les écrits : cette oeuvre est d'un militant, qui prit sa part de coups et de responsabilités. Son drame et ses erreurs furent ceux de l'écrivain quand il décide d'épouser une cause, et de servir quoi qu'il en coûte (le cas n'est pas si fréquent).
L'autre énigme est de son amour : pourquoi l'avoir à ce point proclamé ? Contre quelle obscure inquiétude lui fallait-il ainsi se rassurer ? Aragon est de ces hommes qui, pour simplement exister, doivent adhérer passionnément : à une femme, à un parti, à une famille .
La troisième touche à son originalité, que ses adversaires contestent : son génie consista à porter à la perfection certaines trouvailles précédentes (l'écriture automatique, le romantisme exaspéré de Maldoror, la poésie des troubadours, l'errance nervalienne ou le réalisme socialiste...), plutôt qu'à innover radicalement. La notion de collage ou de « croisement » n'occupe-t-elle pas une place de choix dans cette création souvent très proche de la critique ? Avec Aragon, c'est une immense époque de la littérature qui se clôt, dans son apothéose et sa recollection. Dans son mouvement , où réside le paradoxal invariant de cette oeuvre.
Aussi passionne-t-elle, car c'est là sa modernité, tous ceux qu'intéresse le passage réversible de l'idée à l'image, du sens aux sons, aux rythmes, au chant ; de l'Histoire aux histoires ; de la critique à la fiction ; du dit à l'« arrière-texte » ; de l'individu à la société ; de l'homme à la femme ; du visage à ses masques, et de la vérité au mensonge, au mentir-vrai ; des « Anciens » aux « Modernes » ; de la parole à l'écriture ; de la biographie à la bibliothèque des poèmes, des essais, des romans..., pour finir sur un mot qui résume pour lui la vie quand elle se parle . Cette pensée d'une merveilleuse souplesse intellectuelle pourrait bien inquiéter quelques sciences prétendument constituées (histoire, psychanalyse, linguistique, critique littéraire...). Mais, quels que soient le raffinement et l'exigence extrêmes de la majorité de ses textes, Aragon sut aussi toucher largement la foule, la unhappy crowd , par l'évidence mystérieuse de son chant. En ce bel canto réside l'énigme ultime de son génie.
« La peur des coups et autres plaisirs conjugaux »
Du 19 au 28 mai au théâtre de la Clarencière
« Il faut voir en ces pages...
- comment dirais-je au juste ? -
... une sorte de suite d'orchestre
écrite "musique légère", un
prétexte à faire évoluer
conformément à la logique de
leur petite psychologie et autour
de petites historiettes ayant de
tout petits commencements, de
tout petits milieux et de toutes
petites fins, de tout petits
personnages reflétant de leur
mieux la philosophie où je
m'efforce de prendre gaiement
les choses, car je pense avec
Daudet que la mort des êtres
aimés est la seule chose de la
vie qui vaille la peine qu'on en
pleure. » Courteline
On n’a qu’une envie c’est de découvrir le texte original de Courteline après cette mise en scène humoristique et fraîche qui mélange sans vergogne l’ancien et le contemporain, les costumes d’époque et les sacs de courses Marcolini, Paris et Bruxelles. Les rires fusent tout au long du spectacle dans cette petite cave voûtée logée dans une maison de maitre, le théâtre littéraire de la Clarencière. Tous les soirs les comédiens s’amusent car depuis que le spectacle a commencé, l’alchimie différente de chaque soirée met en lumière des aspects différents du texte.
N’empêche, ces comédiens fougueux et spirituels se livrent à des scènes de ménage au goût intemporel, à se demander si Adam et Eve, déjà… au paradis ne se livraient pas aux mêmes duels verbaux. En tout cas, depuis Courteline jusqu’à nos jours, le duel, source intarissable de paroles, perdure et a sans doute encore de beaux jours, mariage rénové et couples modernes ou non ! La condition de la femme a changé me direz-vous, et cela change tout ? Pour sûr, mais les moteurs responsables de la dispute domestique sont toujours les mêmes. Vexations, frustrations, agacements d’hiver et d’été …. mettent immanquablement le feu aux poudres souvent avec des scénarios précis et immuables, comme on en trouve au théâtre, mais gravés dans notre subconscient. Les fabriquer dynamise le couple, les surmonter témoigne de la solidité du couple. Inverser les rôles les rend encore plus tenaces. "Tu me la fais tous les dimanches..."... messages 'tu' excécrés!
On adore la langue ciselée, balancée et musicale de Courteline, on sourit au vent qui écrit sur les murs de Facebook, on tressaille aux magnifiques jeux de corps et de visages que l’on voit sous la loupe dans ce petit théâtre si intime. On se croirait dans un atelier de photographie d’art. On embrasse ce couple miroir avec empathie, car il est attachant et nous rappelle des choses vécues ou presque. Parole de Tristan : « la femme ne voit que ce que l’on ne fait pas.» Parole d’Aurélie : « La femme amplifie tout ce qu’on lui donne : donnez-lui un spermatozoïde, elle en fait un bébé; donnez-lui une maison, elle en fait un foyer; donnez-lui un sourire, elle en fait de l’amour »
Ah je suis un monsieur qui a peur des coups ?
ELLE (agacée)? - Et quand je mentirais ? Quand il me l'aurait faite la cour, ce brin de cour autorisé d'homme du monde à honnête femme ? Le grand malheur ! La belle affaire !
LUI. - Pardon...
ELLE. - D'ailleurs, quoi ? Je te l'ai présenté. Il fallait te plaindre à lui-même, au lieu de te lancer comme tu l'as fait dans un déploiement ridicule de courbettes et de salamalecs. Et « Mon capitaine » par-ci, et « Mon capitaine » par là, et « Enchanté, mon capitaine, de faire votre connaissance ». Ma parole, c'était écœurant de te voir ainsi faire des grâces et arrondir la bouche en derrière de poule avec une figure d'assassin. Tu étais vert comme un sous-bois.
LUI. - Je...
ELLE. - Seulement voilà... ce n'est pas la bravoure qui t'étouffe...
LUI. - Je...
ELLE. - Alors tu n'as pas osé...
LUI. - Je...
ELLE. - Comme le soir où nous étions sur l'esplanade des Invalides à voir tirer le feu d'artifice, et où tu affectais de compter les fusées et de crier : « Sept !... Huit !... Neuf !... Dix !... Onze !... » pendant que je te disais tout bas : « Il y a derrière moi un homme qui essaie de passer sa main par la fente de mon jupon. Fais-le donc finir. Il m'ennuie. »
LUI. - Je ne sais pas ce que tu me chantes avec ton histoire d'esplanade ; mais pour en revenir à ce monsieur, si je ne lui ai pas dit ma façon de penser, c'est que j'ai cédé à des considérations d'un ordre spécial : l'horreur des scandales publics, le sentiment de ma dignité...
ELLE. - … La peur bien naturelle des coups, et cætera, et cætera.
musique: "I am not that innocent!"
Avec Tristan Moreau et Aurélie Martinez
Théâtre Littéraire de la Clarencière Tél. : 02-640.46.76 http://www.laclarenciere.be. rue du Belvédère 20 1050 Ixelles
Une exposition historique qui eut lieu du 22 mars 2011 au 3 juillet 2011
À l’occasion du centenaire de la création des Éditions Gallimard, la BnF invite à parcourir un siècle d’histoire intellectuelle à travers l’itinéraire d’une des plus prestigieuses – mais aussi des plus secrètes – maisons d’édition françaises.
Gide, Claudel, Aragon, Breton, Malraux, Joyce, Faulkner, Saint-Exupéry, Michaux, Sartre, Queneau, Ionesco, Pinter, Camus, Yourcenar, Duras, Kerouac, Modiano, Le Clézio, Kundera, Tournier... on pourrait écrire sans effort une histoire de la littérature et des idées au XXe siècle à la lecture du seul catalogue des Éditions Gallimard. Derrière la célèbre couverture blanche aux filets rouge et noir siglée NRF se cache la richesse d’un catalogue aux multiples facettes, de la Série noire à la Pléiade, du livre pour enfant aux collections de sciences humaines. Tout lecteur peut y trouver son bien, avant même d’entrer dans le secret des choix, raisons et pratiques qui sont le propre de la « fabrique éditoriale ». L’exposition s’appuie sur les archives largement inédites de l’éditeur et sur les trésors de la BnF et d’autres bibliothèques, à travers un choix exceptionnel de manuscrits, éditions originales, correspondances et photographies.
Grâce à un partenariat avec l’Institut National de l’Audiovisuel, d’importantes ressources sonores et audiovisuelles éclairent la chronique professionnelle et culturelle d’un siècle mouvementé durant lequel, dans le secret des murs comme à la lumière des rayonnages, une certaine conception de la profession d’éditeur s’est affirmée.
Gallimard, 1911-2011 : un siècle d'édition par BNF

Chaque mois, des écrivains sont invités à parler en profondeur de leur travail et de leur projet d’écriture, pendant 50 minutes.
A la fin de chaque émission, le Magazine littéraire, partenaire de l’émission, donne son « coup de cœur » du mois.
L'émissionission sur le premier centenaire de la maison Gallimard, par le Cercle littéraire de la BNF (Bibliothèque nationale française:
Le Cercle littéraire de la BnF – Entretien du 2... par BNF
Un petit texte en poursuivant l'idée et le regard souvent émerveillé sur les grands voiliers d'un autre temps
Pour conjurer les forces obscures des océans ,ignorer les chants mélodieux des sirènes , les marins autrefois ornaient l'étrave des navires d'une déesse pour les protéger .C'était HERA qui dans la mythologie Grecque dominait l'olympe et le ciel .Puis au XVIII ème siècle sous l'impulsion de Colbert la Marine Royale se transforme en allégorie flottante du Roi Soleil par des décors prestigieux signés Le Brun , Girardon ,Puget que l'on retrouve encore intacts dans certains musées
Mais petit à petit les bâtiments s'affublent de figures grotesques et un peu folles
La magie s'envole et les bateaux sont désormais dépourvus de statues protectrices
Dur dur de rester à un endroit, certains soirs, à un moment donné, à un certain endroit. Tout aussi dur dur de décider de quitter cet endroit, au moment où on sent que c'est dur de rester. Question de moment. Question de contexte. Question d'état d'âme.
Savoir qu'il est minuit passé, qu'il n'y aura bientôt plus de métro et qu'on n'est pas sûr de trouver quelqu'un pour nous reconduire à domicile. Attention ! Je ne vis pas à la solde des gens. Faut garder le respect. J'exprime juste à quel point, certains soirs, c'est difficile de décider de s'en aller, parce qu'on sait, parce qu'on sent que c'est le moment.
A part ça ...
Je suis très heureux d'être passé aux Zapéro-Contes, dans le Centre Ville, pour le rendez-vous mensuel. A la Fleur en Papier Doré. Là où les chanteurs peuvent aussi s'exprimer.
Ce n'est pas l'ensemble de la soirée qui m'a été difficile. C'est ... la fin. Quand la fatigue triomphe. Quand les dés sont jetés. Qu'on dépasse la ligne rouge.
"Toi, t'as le trac ?"
M'a demandé une conteuse.
Oui, Mary. Avant de chanter, je bous, je fulmine comme c'est pas possible. Bien sûr, je ne le montre pas. Bien sûr, je passe pas mon temps à solliciter mon entourage avec des "Je vais me planter", des "J'ai pas répété assez", des "Je ne sais pas si mon morceau est au point" (bref : les classiques) ...
Mon trac, je le vis, je le gère autrement.
Exemple ...
Hier, je savais que je démarr'rais le début de la s'conde partie. Comme à chaque fois que je participe aux Zapéro Contes. Je me demandais si, cette fois, on me permettrait encore de chanter (eh oui, cette pensée "saugrenue" me passe par la tête, par le ventre, par le coeur). J'étais incapable d'écouter les deux derniers conteurs de la première, tantb l'impatience (liée au fait ... que j'allais bientôt passer se manifestait dans mes entrailles).
Ceci dit ...
J'ai écouté les quatre premiers conteurs de la première partie jusqu'au bout. Bel Gazou, dans sa robe rouge, était fidèle à elle-même. Julie (Dufils) et Mona (qui accompagnait Julie à l'accordéon) entraînaient l'assistance avec les cinq conditions requises pour qu'une femme trouve le bon parti, parmi les hommes qui s'ouvraient à elle. Bernadette (Alloin), avec cette nonnette aux yeux de vicieuse, ne m'a pas fait rire (contrair'ment à l'assistance), tant le conte me paraissait si ... véridique.
Par la suite ...
Il était question, à gauche ou à droite, de polenta, d'Adam et Cécile (plutôt que d'Eve), d'eau plate qui remplaçait l'eau ferrigineuse (chère à Bourvil). Quant aux deux bossus (l'un plein d'amour et l'autre ... aigri), je demanderai à Babette, la prochaine fois que je la crois'rai, si elle peut me fournir leurs coordonnées.
Pour la première fois ...
J'ai chanté en public ... en m'accompagnant de l'accordéon diatonique. J'en suis fier.
J'ai capté plein de regards souriants dans la salle.
Voilà pour l'essentiel. Voilà ce qui me traverse la tête au moment où j'écris.
Neuf heures trente-sept. Mon PC me l'indique.
D'ici un peu plus d'une heure, je prends le train. Direction : Dinant. Pour le début de la suite des ch'mins de Saint-Jacques. Je m'arrêterai à Anseremme. Ce s'ra plus pratique, compte tenu de l'endroit d'où je compte démarrer le périple, aujourd'hui. Passer sous un pont, notamment.
LA CONFUSION DES SENTIMENTS de Stefan Zweig
Mise en scène: Michel Kacenelenbogen / Avec Muriel Jacobs, Nicolas d'Oultremont et Pierre Santini
DU 17/05/11 AU 25/06/11
Comédie dramatique
La double vie : celle du vieux professeur divisé par deux, entre la réalité et l’œuvre monumentale de Shakespeare qu’il possède comme une deuxième peau et enseigne avec ivresse et passion. Il est encore divisé par deux entre les convenances de la société et ses désirs autres. Les éclairages changent. Un savant tissage de doubles bandelettes élastiques verticales à travers laquelle les acteurs apparaissent et s’évanouissent au gré des réalités qu’ils vivent, marque ces plongeons d’un monde à l’autre. Mise en abîme et dualité encore: le réel, noir et blanc, donne la main à de chatoyants extraits de sonnets de Shakespeare, de Hamlet, d’Othello. Interprétations pleine de ferveur, chaque mot est égrené comme une pierre précieuse.
Roland, le jeune étudiant impétueux initialement épris des joies du libertinage et de la paresse estudiantine à Berlin est envoyé par son père dans une petite ville de province où il fait la rencontre éblouie de ce professeur de littérature anglaise, un monument d’enthousiasme, partant, de passion. Le voilà qui plonge éperdument et avec délectation dans l’océan romantique du grand dramaturge anglais, à en perdre le sommeil. En parallèle, cette jeune âme sensible perçoit un lourd secret qui ronge le couple du professeur. Epris, il veut démêler le fil de ce nœud de sentiments fort complexes qui étrangle le couple. Disparitions soudaines du professeur. Incompréhension, souffrances. Fatalisme de sa femme, qui semble lire dans les pensées de chacun et semble aussi lire l’avenir. Passionnée de nage, elle plonge des heures durant dans les lacs purs… elle aurait rêvé d’avoir un enfant. Elle entraîne le jeune étudiant dans une escapade nature. Les livres craignent l’eau ! Elle prend les airs tragiques de Charlotte Rampling. L’ironie et le sarcasme régissent les rares échanges du couple. Admiration sans bornes, inquiétude, souffrance, jalousie, trahison jaillissent inéluctablement des extraits de Shakespeare qui surgissent comme autant de spectres annonciateurs de drame. Roland est aussi duel. Le spectateur est ballotté entre les différentes réalités dans un rythme de plus en plus accéléré, la tension grandit jusqu’au paroxysme des sentiments. Le drame d’une vie est là et une phrase très belle donne le dénouement.
Les trois comédiens sont très émouvants tant leurs rôles respectifs leur collent à la peau. Le violoncelle, sorte de voix off, commente chaque action comme un chœur antique… le public sent que les atmosphères se chargent progressivement de vibrations troublantes, qu’un orage passionnel est sur le point d’éclater. La mise à nu des sentiments se fait de plus en plus intense, sans concessions. De très belles voix, du très beau théâtre: chaque acteur a donné toute sa vérité et sa substance au jeu.
VIVRE PAR PASSIONS
Ouvre-toi, monde souterrain des passions !
Et vous, ombres rêvées, et pourtant ressenties,
Venez coller vos lèvres brûlantes aux miennes,
Boire à mon sang le sang, et le soufle à ma bouche !
Montez de vos ténèbres crépusculaires,
Et n’ayez nulle honte de l’ombre que dessine autour de vous la peine!
L’amoureux de l’amour veut vivre aussi ses maux,
Ce qui fait votre trouble m’attache aussi à vous.
Seule la passion qui trouve son abîme
Sait embrasser ton être jusqu’au fond ;
Seul qui se perd entier est donné à lui-même.
Alors, prends feu ! Seulement si tu t’enflammes,
Tu connaîtras le monde au plus profond de toi !
Car au lieu seul où agit le secret, commence aussi la vie.
Stefan Zweig
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"Emile ou De l'éducation" est un traité de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), publié à Paris chez Duchesne ["A Amsterdam chez Jean Néaulme"] en 1762.
C'est en mai 1762 que l'Émile est mis en vente à Paris; l'ouvrage est confisqué par la police quelques jours plus tard. En juin, condamnation du texte par la Sorbonne et le Parlement: l'Émile est brûlé. Ce même mois, l'Émile et Du contrat social sont brûlés à Genève où Rousseau est décrété de "prise de corps". Les années 1761 et 1762 sont pour Jean-Jacques des années si terribles qu'il a pu lui-même confesser qu'elles l'avaient conduit au bord de la folie. Il s'est persuadé en 1761 que le manuscrit de l'Émile a été intercepté par les jésuites afin de le "corriger". Rousseau se défend contre tant d'attaques: la Lettre à Christophe de Beaumont, les Lettres écrites de la montagne ne feront qu'aggraver son cas.
Le texte de l'Émile est le complexe résultat de plusieurs années de méditations au sujet de l'éducation. Dès 1740 Rousseau a écrit le Projet pour l'éducation de M. de Sainte-Marie. Pourtant l'Émile ne saurait être réduit à un traité pédagogique. L'éducation est inséparable d'une conception de l'enfant, de l'homme, d'une théorie du développement du corps et des facultés de l'esprit; elle implique aussi un système sociopolitique et la considération fondamentale de l'existence de Dieu. En ce sens l'Émile est comme la somme de la philosophie de Rousseau.
L'ouvrage comporte cinq livres sans qu'aucun sous-titre n'explicite leur contenu à l'exception du livre V: "Sophie ou la Femme". Le livre I considère que si la première éducation de l'enfant doit revenir à la mère, il n'y a plus de femmes qui acceptent aujourd'hui d'assumer ce rôle naturel. Il faudra donc suivre la voix de la nature que sait entendre le précepteur en l'absence des parents naturels. Dans la première époque de sa vie, l'enfant apprend à parler, à manger, à marcher. Réduit à quelques sensations, il n'a pas de conscience de lui-même. Le livre II expose le lent développement des sens de l'enfant, de cette raison sensitive ou puérile qui accède aux idées simples par combinaison de sensations. Parvenu à la maturité de l'enfance, l'élève est libre et heureux. Le livre III expose comment Émile, l'élève, parvient aux premières idées abstraites, non point par l'usage des livres mais par des comparaisons d'expériences. Au terme de sa quinzième année, il est prêt à comprendre les relations avec autrui. Le livre IV retrace l'accès de l'élève à la sociabilité, à la conscience de la différence des sexes, au sentiment de l'existence de Dieu ("Profession de foi du vicaire savoyard"), à la rationalité, à la citoyenneté. Le livre V traite de l'éducation qu'a dû recevoir Sophie, la compagne promise. L'ouvrage s'achève sur l'annonce de la naissance d'un enfant. En fait, il y a une suite: "Émile et Sophie ou les Solitaires", deux lettres au précepteur qui témoignent de la fin catastrophique d'un si beau rêve éducatif.
Au XVIIIe siècle se développent des conceptions sur l'éducation qui relient la formation de l'homme à celle du citoyen vertueux; la fermeture en avril 1762 des collèges jésuites rend urgente une réflexion sur le caractère public que doit prendre la pédagogie. Rousseau admet bien cette finalité, mais avant de former un citoyen, il faut se préoccuper de former un homme à partir d'un enfant qui, précisément, n'est ni l'un ni l'autre.
Le but de l'éducation consiste donc moins à former l'homme qu'à le transformer. "Tout est bien, sortant des mains de l'auteur des choses: tout dégénère entre les mains de l'homme" (livre I). L'état civil humanise la bête bipède mais en même temps la dénature. L'éducation est à l'homme ce que la culture est aux plantes; elle doit "suppléer" à la perte du bon naturel, restaurer sous une autre forme l'harmonie, le bonheur perdus. La finalité de l'éducation de l'individu est en parfait accord avec celle que poursuit le corps politique dans Du contrat social. Mais dans l'Émile, Rousseau tente de souligner que cet accord repose sur un héroïque exploit. Car l'homme naturel est autosuffisant, unité absolue, présence à soi; l'homme civil n'est qu'une unité fractionnaire, il n'existe que relativement au corps social; les institutions publiques dénaturent complètement l'individu, alors qu'il s'agit dans le cas de l'enfant Émile de retrouver, si faire se peut, les traces enfouies du naturel. Rousseau construit le modèle fictif d'un enfant mâle, orphelin, qui n'a de relations qu'avec un seul précepteur. La théorie éducative ne pourra manifester sa cohérence que si l'élève est considéré comme "l'homme abstrait", sans attaches familiales (la famille est bien naturelle mais elle ne remplit pas ses devoirs, les mères n'allaitent plus, et les pères, qui devraient élever leurs enfants sous peine de perdre le droit de procréer, ont perdu toute autorité). C'est sur cet enfant imaginaire que va s'exercer une éducation d'abord purement négative, dont le principe est non de gagner du temps mais d'en perdre, de soumettre la volonté anarchique et impérieuse de l'élève, non point à la volonté pour lui incompréhensible d'autrui, mais à la nécessité des choses qui est la meilleure des "disciplines".
Éduquer sera donc laisser se développer, selon les mouvements de notre nature, des facultés qui sont à l'état virtuel. En ce sens la théorie de Rousseau est génétique. Dans le style courant alors de l'empirisme sensualiste, Rousseau admet que l'homme est d'abord un être sensible: il entre en contact avec les objets extérieurs par la sensation, qui est à la fois affection intérieure et signe de l'existence des choses hors de soi. La combinaison des sensations, de plus en plus complexe, engendre la possibilité de la comparaison, source des premiers jugements, des premières idées. L'accès à l'abstraction, qui est un résultat, est tardif: le précipiter par une instruction livresque que l'enfant ne peut comprendre, c'est ruiner le développement harmonieux des facultés, c'est vicier l'ordre. Ce n'est que progressivement que l'enfant pourra accéder aux valeurs morales, à la distinction du bien et du mal, au juste sentiment de la propriété (la terre appartient à celui qui la travaille). Élevé à la campagne, habillé en paysan, l'enfant pratique le travail manuel (vertu évangélique de la menuiserie et de la charpenterie!) et comprend peu à peu la résistance des lois de la matière. Éduquer, c'est toujours mettre l'enfant à l'école des faits: parce qu'ils ne dépendent pas de la volonté, ils permettent précisément de prendre conscience de l'existence de la volonté, de ses pouvoirs et de ses limites. Se mettre à la portée des facultés de l'enfant c'est aussi ne lui donner à lire que ce qu'il peut comprendre. Le premier livre d'Émile, sorte de résumé - fictif encore - de ses propres expériences, est Robinson Crusoé. Toutes les lectures qu'il pourra ensuite faire devront obéir au même principe: ne rien apprendre dans les livres que ce que l'expérience peut enseigner.
Mais alors, si l'expérience sensible est la source de toutes nos connaissances, comment l'enfant devenu jeune homme pourra-t-il accéder à la notion du créateur de la nature? C'est dans le livre IV de l'Émile que Rousseau expose sa théorie de l'existence de Dieu et de la religion naturelle. Il relate la méditation d'un vicaire savoyard, pauvre et honnête, mal vu par son Église. Ce discours - la "Profession de foi" - aurait été tenu à Jean-Jacques, donc au précepteur, en Italie. Ce texte fondateur (parmi d'autres à l'époque) de la notion de religion naturelle valut à Rousseau critiques et condamnations officielles, tout particulièrement parce qu'il nie la nécessité de la Révélation et réduit la religion à son usage éthique. L'homme ne peut se passer de croire, l'état de doute le plonge dans le désespoir. C'est par l'examen de soi-même que chacun peut trouver des preuves de l'existence de Dieu. La première vérité que chacun rencontre est le sentiment de sa propre existence: "J'existe et j'ai des sens." Il y a hors de moi une matière qui cause mes sensations. Mais, à l'évidence je suis doué d'une force active, je suis capable de jugement. La matière morte ne peut rendre compte de cette activité, pas plus que de ses propres mouvements. Est donc requise une cause pour rendre intelligible la motion du monde. Cette cause est une volonté (le premier article de foi). La matière possède des lois qui ont été établies nécessairement par une intelligence (le deuxième article de foi). Un être doué de volonté et d'intelligence qui organise et maintient l'univers s'appelle Dieu qui se manifeste dans ses oeuvres et en sa créature. En méditant sur lui-même, l'homme découvre qu'il est constitué de deux principes, incompatibles et cependant unis: son corps est matériel, ce principe passif l'entraîne dans la pesanteur des passions. Mais l'homme est aussi composé d'une autre substance qui se manifeste par la volonté dans son essence: la liberté. Or la liberté est inconcevable (et elle existe, mes actes délibérés le prouvent) sans une âme immatérielle (le troisième article de foi). Rousseau, fidèle ici à la tradition du dualisme cartésien, récuse tout matérialisme. La portée de l'empirisme sensualiste achoppe devant l'évidence intérieure de la spiritualité de mon âme. En fait, le matérialiste est un mauvais sensualiste qui ne sait pas entendre l'évidence: il est sourd. C'est à la liberté qui est de l'ordre de l'esprit que Rousseau impute l'existence du mal: en ce point encore, il reste cartésien et malebranchiste. Le mal moral est de même nature que le mal social et politique: "Ôtez nos funestes progrès, ôtez nos erreurs et nos vices, ôtez l'ouvrage de l'homme, et tout est bien."
Choisir entre le bien et le mal est la puissance de la conscience intime, principe inné, en droit incorruptible, s'il est vrai qu'elle est un "instinct divin". Mais elle peut être étouffée: c'est pourquoi il faut la retrouver dans sa pureté première et faire alors appel à une raison bien éduquée. Les religions révélées sont inutiles, voire néfastes. Mais l'athéisme (Robespierre dira qu'il est aristocratique) nuit au peuple: les athées "ôtent aux affligés la dernière consolation de leur misère, aux puissants et aux riches le seul frein de leurs passions".
Il reste à Émile, en possession de solides vertus et d'un métier honorable, à entrer dans la vie sociale: il faut le marier et en faire un digne citoyen. Le livre V de l'Émile a pour titre "Sophie ou la Femme". Sophie est le paradigme sage de toute femme telle que Rousseau la rêve et le précepteur l'accomplit. La femme, Rousseau n'en doute pas, est inférieure par nature à l'homme et doit être formée entièrement pour lui et pour son rôle d'épouse et de mère. Le système d'éducation de la fille doit être contraire à celui du garçon. La femme est du côté de la naturalité, mais elle en est tellement proche qu'elle ne peut accéder à la culture; elle est trop habitée par son sexe, d'où sa passivité, sa faiblesse, mais aussi ses excès passionnels. Il faut lui imposer la pudeur. La femme, toujours par nature, est l'être du masque, de l'apparence: perpétuellement dans l'enfance, elle n'atteint jamais vraiment l'âge de la raison qui est viril. Point donc besoin de l'éduquer à quelque activité conceptuelle: l'exercice de la vertu et la soumission aux volontés du mari lui suffisent. Sophie, comme ses consours, échappe à la longue formation génétique des facultés de l'esprit, apanage masculin. La "moitié du genre humain", curieusement, n'est pas digne de la théorie empiriste-sensualiste censée pourtant rendre compte de l'évolution de toute l'espèce. Sophie ne relève que d'une histoire domestique. En matière de foi, Sophie n'a pas droit à la "Profession de foi" du vicaire. Elle doit avoir la religion de sa mère, puis celle de son mari. On ne lui enseigne qu'un catéchisme élémentaire qui fonde son obéissance. Bien entendu, Sophie n'a aucun rôle politique à jouer, et ne porte le titre de citoyenne que dans la mesure où Émile est citoyen.
Émile devenu homme entre dans l'état civil. Rousseau rappelle alors les thèses fondamentales du Contrat social: le corps politique ne peut être fondé sur la force, qui ne fait pas le droit; l'esclavage sous toutes ses formes est injustifiable. La liberté est l'être même de l'homme, elle ne peut être aliénée comme une chose. Le vrai contrat constitutif d'un peuple est l'acte par lequel chacun "met en commun ses biens, sa personne, sa vie et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale" (livre V). Par la volonté générale qui exprime la raison en chacun, le citoyen contribue librement à constituer les lois auxquelles il se soumet comme sujet. Contre l'existence de représentants (la volonté générale ne se délègue pas), Rousseau prend le parti de la démocratie directe qui ne peut fonctionner que dans des petits pays où règne l'égalité de propriétés médiocres. Les différences trop grandes entre les richesses sont le pire ennemi de la liberté.
L'Émile ne dissimule aucune des apories, voire des contradictions qui peuplent l'oeuvre de Rousseau. Au problème du bon législateur (comment le former alors même qu'il fait les lois?) correspond celui du bon précepteur: où le trouver? L'éducation de l'individu Émile n'entre-t-elle pas en conflit avec les exigences de la fonction de citoyen? Peut-on à la fois être homme et citoyen? Lorsque Émile quitte son pays, ne déclare-t-il pas qu'en cessant d'être citoyen, il devient de plus en plus homme? Rousseau radicalise d'autre part la théorie courante, alors, de l'infériorité de la femme, être second au service de l'homme. Mais en radicalisant cette conception il la fait exploser. Sophie n'a pas appris qu'il y a une nécessité qui dépasse la volonté humaine; elle ne se résigne pas à la mort de ses parents et de sa fille. Émile l'amène alors, pour la distraire, à Paris, lieu d'une perdition à laquelle Sophie n'a pas non plus appris à résister. Dans le texte qui fait suite à l'Émile, intitulé "Émile et Sophie ou les Solitaires", on assiste au renversement du destin que le précepteur avait prévu pour son élève. Émile quitte Sophie infidèle, quitte sa patrie, devient esclave à Alger où il fait l'expérience du travail forcé, organise la grève des esclaves et parvient à faire accéder aux Lumières son gardien tyrannique. Étrange odyssée de la conscience d'un homme qui découvre la cruauté du monde. Il n'aurait pu atteindre à cette lucidité sans la trahison bien involontaire de sa femme, victime d'une fallacieuse éducation.
L'Émile est tenu pour un traité d'éducation qui a inspiré des théories pédagogiques "non directives" soucieuses de la nature et du développement spécifiques de l'enfant. Son influence philosophique fut considérable et contestée: Kant, d'abord adepte de Rousseau, finit par douter de la bonne nature enfantine et proposera une théorie de l'éducation fondée sur le dressage et la discipline, seuls susceptibles de redresser la nature tordue; Hegel a vu dans la contradiction de l'homme privé et du citoyen la caractéristique de la tension insurmontable qui mine la société civile bourgeoise.
Sur le banc où elle vient s'assoir
Juste les jours de gros cafard
Il s'ajoute à sa réflexion...
Des coins furieux de déraison!
Pourtant si le printemps est beau
On peut entendre les oiseaux
S'enivrer des senteurs de rose
Oublier du chagrin la cause!
Sur le banc dit : Du souvenir...
On pourrait sans nul doute guérir...
Mais l'envie se fond en larmes
Le corps en rien ne désarme!
Alors si l'âge est bien présent
Le coeur est celui d'une enfant...
Il ne comprend pas l'amalgame
Qui d'un amour peut faire un drame!
Sur le banc donc, elle attendra
Peu importe ce qu'on en dira...
Il y a des cas de folie
Qui font espérer en la vie!
J.G.
Des coups sourds résonnent dans le vide d'une cave sordide, ils se répercutent sur le revêtement des planchettes des armoires, sur les murs gris, des petits poings de chair et d'os, qui heurtent le métal froid de la cage inhumaine dans laquelle il se débat, s'ensanglantant la viande, se meurtrissant dans l'espoir futile de briser sa prison, trop forte pour un enfant de six ans. Il n'avait pas compris le déroulement des événements, trop brusques. Le monsieur était souriant, avait l'air sympathique et sincèrement ennuyé d'avoir perdu son chien. Il lui avait demandé s'il l'avait aperçu, lui avait demandé de l'aider à le retrouver. Dans sa tête, la voix de sa maman, comme un signal d'alarme subconscient lui avait soufflé dans l'oreille qu'il ne devait pas y aller, que c'était dangereux, mais trop doucement ou elle n'avait pas trouvé les mots pour qu'il écoute. Puis il avait été trop tard, quand le monsieur avenant avait changé de visage, l'enfermant dans ses bras puissants et lui avait mis un mouchoir, imbibé de chloroforme, sur la bouche. Il s'était réveillé dans ce caisson, par la fenêtre, percée de trous lui permettant de respirer, duquel il apercevait l'incandescence d'un néon, blafard, s'entrecoupant par intermittence, qui lui faisait un peu mal aux yeux, mouillés de larmes, et depuis il tapait pour que quelqu'un l'entende, pour ne pas être seul avec la peur, il frappait sur sa cage, car son instinct animal lui disait de le faire. Bang, bang, bang... Lundi, 10h30, un matin comme tous les autres pour Raymonde, préposée à l'accueil du supermarché de quartier, comme tous les autres, jusqu'à ce qu'un homme, qu'elle avait vu entrer sans y attacher plus d'importance que ça, les clients se ressemblent tous à la longue, s'approche dans l'allée fruits et légumes à gauche de son comptoir, tenant à la main un enregistreur. Comme un walk-man, mais sans les écouteurs, dont le bruit, mis au maximum de puissance, produisait un son irritant, un bang, comme une balle de tennis rebondissant par terre ou contre un mur, sur un rythme soutenu, comme Steve McQueen dans la Grande évasion. Elle se leva de sa chaise et se rendit d'un pas leste jusqu'au gêneur, pour qu'il arrête ce tintamarre. L'homme se mit à brailler des phrases incohérentes, à propos d'un enfant, qu'il fallait qu'ils sachent, que cela ne pouvait plus durer, qu'il ne le supportait plus, qu'il avait agi parce qu'il fallait que quelqu'un agisse, et d'autres propos semblables, marmonnés ou trop étouffés pour qu'elle comprenne. Elle dut appeler la sécurité, qui une fois sur place rattrapa l'individu, qui avait pris la fuite, beuglant, vociférant, qu'ils neutralisèrent avec difficulté, le plaquant au sol, lui enserrant les mains et les pieds au moyen de liens de contention solides. Une dizaine de minutes plus tard, trois policiers du commissariat, situé à proximité, vinrent s'enquérir de l'affaire et l'emmener, toujours très agité, cherchant à défaire ses entraves qui, merveille de la technologie moderne, se resserraient d'autant plus qu'il appliquait de force contre celles-ci. Les clients attérrés de ce charivari inhabituel, regardaient la scène, tels ces conducteurs passant près d'un accident, scrutant la tôle fracassée à la recherche d'un bout de tripes, ou se dépêchant de s'éloigner, ne tenant pas à être mêlés à quelque chose, quel que soit ce quelque chose. Lundi, 11h, une voiture banalisée s'arrête d'un crissement de pneus sec devant le commissariat de la rue des Tulipes noires, petite rue au demeurant tranquille. Le conducteur descend, claque la portière, ouvre du côté passager. Ses deux collègues extirpent le forcené, qui s'est fortement assagi depuis son arrestation, ne produisant que de vagues mots sans suite, semblant se parler à lui-même, et l'emmènent, les pieds détachés, le tenant par les bras, par précaution, jusqu'à l'intérieur. Là, ils se signalent à l'accueil, expliquent sommairement la nature des faits et emportent l'homme, jusqu'à l'une des pièces attenantes, pour procéder à son audition. Ils l'assoient sur une chaise, fouillent ses affaires pour trouver ses papiers d'identité, recherchent la présence de substances psychotropes, qui expliqueraient son accès de "fièvre acheteuse" de tout à l'heure et posent sur le bureau l'enregistreur, qu'ils écouteront avec soin, si besoin est, dans le cadre de l'enquête. Des hommes en uniforme passent, des bruits de téléphone, de portes, des voix, il regarde les murs, les affiches, les classeurs derrière le policier assis en face de lui, qui attend, regarde ses papiers, ouvre son portable, document-type : procès-verbal, l'enregistreur un peu cheap et au son légèrement criard, qu'il avait un jour acheté dans une solderie, mais qui lui avait permis d'enregistrer les pleurs du gosse, ses coups de poings contre la paroi de son vieux frigo à la cave, le cadenas rouillé qui tressautait sous les impulsions, mais qui tenait bon, on savait construire du bon matériel dans le temps. Cela avait encore été assez simple, le tout avait été d'oser franchir le pas, de bien sentir sa proie, un enfant pas trop pourri par la télé, qui soit assez naïf pour se laisser approcher et se laisser convaincre par ses bobards. Cela avait été, hihihi, un jeu d'enfant de l'enlever. Le policier écoute la bande, fronce les sourcils, il réécoute, me regarde ennuyé, il me demande ce que cela signifie, pourquoi j'ai fait tout ce chahut au magasin. La raison de l'esclandre, c'est que je voulais qu'on m'écoute, que je n'en pouvais plus du chaos de ma vie, partie en vrille. Il me parle, il veut savoir ce qu'il y a sur la bande, me pose des questions qui me flottent dessus, je me contente de le regarder, l'oeil absent, il n'a qu'à chercher, c'est lui le policier, après tout, il n'a qu'à bosser, je ne vais lui mâcher la besogne. Mon téléphone sonne, je décroche, je regarde l'écran de l'ordi, j'ai lancé une recherche dans le fichier au nom du triste sire que j'ai devant moi, qui continue de me nier superbement, mais on a l'habitude des taiseux, son passé parlera pour lui. Un dossier apparaît, mince, fait de petites choses, trouble de l'ordre public du à l'ivresse, bagarres dans des bars, crash-down alcoolique, cellule de dégrisement après qu'une patrouille l'ait trouvé étalé dans les géraniums d'un commerçant. Tentative de suicide par le gaz, après que sa femme l'ait quitté à l'issue d'un divorce houleux, emportant les gosses comme prise de guerre, ce qui lui avait snipé le moral. Pour se raccrocher à quelque chose, il s'était lancé à corps perdu dans le travail, alignant les heures supplémentaires comme Von Richtoffen les avions ennemis, jusqu'à l'écoeurement, jusqu'au burn-out inévitable. Un petit tour chez les psys, pour soigner sa dépression et sa santé, malmenée par la malbouffe, frôlant la flatline. En fait juste un pauvre type, avachi dans son siège devant moi, aux contours flous et fuyants, armé d'un enregistreur à la mords-moi-le-pif, dont je ne comprends pas un foutre mot. De la buée se forme sur la vitre, je n'arrive plus à voir à travers, il fait chaud, j'ai du mal à respirer, je pense à ma maman, elle est toujours là quand j'ai peur, quand je me suis fait mal, mais là, elle n'est pas là et j'air peur, peur de ne pas m'en sortir. Le combiné plaqué contre l'oreille, j'écoute tout en acquiesçant de temps en temps. Mon interlocuteur se trouve être un agent, d'un autre commissariat, il me demande si nous n'aurions pas par hasard retrouvé un enfant, qui se serait perdu, hier en fin d'après-midi, vers 17h, 17h30. Sa mère, paniquée, proche de l'hystérie, était venu au soir dans son bureau, désespérée, racontant comment elle était allé avec son fils dans le parc, pas loin de chez eux, comment elle avait été distraite par une amie perdue de vue et avec laquelle elle avait papoté quelques instants, échangeant leurs numéros, leurs mails, tout ça tout ça, puis la sale impression, l'inquiétude grandissante quand Frédéric n'avait pas répondu à ses appels, comment elle avait couru à travers le parc, criant son nom, le coeur battant la chamade, les gens la regardant comme des méduses échouées sur un brise-lame, et depuis l'angoisse de l'attente. Dans un premier moment, nous n'avions pas bougé, pensant à une fugue ou à la perte accidentelle de l'enfant, qui finirait par réapparaître de lui-même, lui conseillant de retourner chez elle, de continuer de chercher, que Frédéric allait forcément revenir, que nous allions lancer des recherches de notre côté. Mais, au matin, exténuée, n'ayant vraisemblablement pas dormi, et accompagnée de proches, elle s'était représentée à l'accueil, morte d'inquiétude, demandant des nouvelles. Les faits étaient troublants, mon instinct d'enquêteur me disait qu'il devait y avoir un lien entre l'enregistreur et cette disparition, je réécoutai encore plusieurs fois l'enregistrement, des coups sourds, des pleurs, peut-être ceux de l'enfant. Il pouvait tout aussi bien avoir capté les bruits d'un film à la télé. Si au moins, j'arrivais à le faire parler. Il sourit, tel un zombie souriant, il jubile, il a gagné ses quinze minutes de gloire, il sait que je sais qu'il sait. Que c'est lui. Et si je le frappais, juste un petit peu, le secouer, juste pour qu'il parle, ou tout cas qu'il arrête de sourire. Moi, il s'en fout, mais la mère arrivera peut-être à le déstabiliser, c'est un coup à tenter. Je reprends le téléphone, je demande que la mère vienne. Une voiture l'amène d'urgence, les proches sont priés de rester en-dehors de ce qui va suivre, que je ne veux que la mère. Elle entre, il se retourne, ils se toisent du regard. Pour la première fois, il détourne les yeux, mal à l'aise, ses yeux à elle le foudroient. Il soutient mal leur éclat, il sent qu'elle a senti, que son masque d'impassibilité va se fissurer, que la vérité pointera derrière, qu'encore une fois il est le loser de l'histoire. Finalement, il craque, entre deux sanglots et des "je suis désolé" morveux, de la salive plein les mots, il avoue avoir enlevé l'enfant, pour qu'on s'intéresse à lui, qu'il ne voulait pas lui faire de mal. Il indique la cachette où il l'a placé, redemande pardon à la mère, qui ne l'écoute déjà plus. Elle est emmené par une patrouille jusqu'à l'adresse, ils descendent le petit escalier tortueux et casse-gueule qui mène à la cave. Le silence règne, peut-être est-il trop tard ?, elle efface la buée sur le verre, elle voit son petit inerte au fond de l'habitacle. Elle se met à frapper le frigo comme une folle, un policier fait sauter le cadenas et soulève le gosse qui, mort de fatigue, s'était endormi.
Le musée consacré dans sa cité natale à l'auteur des Diaboliques a été aménagé dans la demeure familiale qu'il habita jusqu'à l'âge de dix-huit ans et qu'évoquent les plus belles pages de son journal intime, le Mémorandum de 1864. A l'étage de cette maison datant de la fin du XVIIIe siècle et qui a conservé ses cheminées, son pavage, ses lambris, ses plafonds anciens, dans des pièces qui ont fait l'objet d'une restauration soignée, le visiteur voit :
- la chambre jaune où des portraits, des tableaux, des suites d'illustrations témoignent du caractère régionaliste de romans comme Une vieille maîtresse, L'ensorcelée, Le chevalier Des Touches, Un prêtre marié et Une Histoire sans nom.
- la chambre bleue, avec mobilier de l'époque de l'enfance de l'écrivian.
- des portraits de famille, et le buste en bronze qui a inspiré à Léon Bloy La Méduse Astruc (dépôt du Musée du Louvre).
Des collections considérablement enrichies rappellent la vie, l'oeuvre, les amitiés de Jules Barbey d'Aurevilly. Citons parmi les précieux manuscrits, Deuxième Mémorandum, Le cachet d'Onyx, un très grand nombre de lettres autographes de Barbey d'Aurevilly, ou à lui adressées par des contemporains célèbres, des éditions originales et ouvrages somptueusement reliés, mais aussi des vêtements et divers objets lui ayant appartenu.


A propos du bicentenaire de la naissance de Jules barbey d'Aurevilly
Saint Sauveur le Vicomte
64 rue Bottin Desylles
50390 Saint-Sauveur-le-Vicomte
Un coup de rouge
Sur fond de ciel azur histoire de refroidir la planête
Voila bien une question d'actualité
Les couleurs chaudes
participent elles au réchauffement climatique, les couleurs chaudes, les orgasmes, les prouts......?
Arrêtez tout
Et que seul survive le Bleu Klein.
Aseptisez les lieux d'aisance,
les cieux, les bleus à l'âme, l'arme à l'oeil...
La peinture qui illustre cette reflexion fait partie d'une série qui place le dedans dehors
Sorte d'écorché en mouvement

"Courir dans" 80 x 100 octobre 2006
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