Il avait commencé de changer de comportement à la mort de sa femme. Il se nommait Jean Dereux. C’était un brave garçon. Après qu’il ait terminé des études de droit et de fiscalité, et qu’il a été nommé contrôleur, il avait dit à ses amis :
- Je préfère que vous me disiez : Monsieur. Dans ma position, on risque de penser que je suis en mesure de favoriser des amis.
Il n’avait pas osé leur demander de le vouvoyer.
T. est une petite ville province. Soixante mille habitants environ. Cependant, elle était constituée d’un grand nombre de petites communautés séparées les unes des autres par le statut social ou par des affinités particulières.
Peut être Jean avait-il eu raison. Peut être faut-il qu’un certain nombre de citoyens se défasse de ses liens d’adolescent pour endosser la stature quasi réelle de l’homme d’Etat. De celui pour lequel il n’y a pas de communauté particulière mais des citoyens égaux devant la loi. Ce sont des conceptions de ce genre qui créent l’ossature d’une nation.
C’était une formule un peu trop pompeuse. Après tout, il n’était qu’un modeste contrôleur du fisc.
Henriette qu’il avait épousée après sa nomination était la fille unique d’un chef de service à l’administration.
Lui-même était le fils d’un gendarme. Il avait été amoureux d’Henriette, mais qu’elle soit la fille d’un fonctionnaire avait ajouté à son charme qui était réel. Il aimait l’idée que l’administration constituait une sorte d’aristocratie qui se perpétuait au travers des familles qui en étaient les serviteurs. Dans la noblesse, tout autant, il y a les familles dont les titres étaient prestigieux, mais aussi combien de chevaliers et d’écuyers qui en étaient la trame depuis des siècles. Ils étaient, à titre égal, des membres de la noblesse.
Dereux, De Reux, de Reux, Le Reux . Il suffit parfois d’une seule lettre pour modifier un patronyme et lui donner une signification historique. Il est vrai que la noblesse ne tient pas à un nom mais à la conscience de faire partie d’une élite spécifique.
Ils n’avaient pas eu d’enfant, ils n’en avaient pas voulus, ni elle ni lui. C’est ce qu’il avait répondu à un ami qui lui avait posé une question purement conventionnelle. En réalité, il était mu par une autre ambition.
Jean avait convaincu sa femme de ne dépenser que le strict nécessaire pour manger, s’habiller ou sortir. Jusqu’à leurs vacances qui étaient réduites. Leurs économies leur servaient à payer la maison qu’il avait achetée dans le Midi en prévision de sa retraite.
- Nous pourrons jouir de la vie sans restriction.
Malheureusement, elle était morte avant leur retraite et n’avait pas eu l’occasion de jouir de sa frugalité. La maison et l’argent économisé, seul Jean en jouirait.
C’est à cette époque qu’il avait commencé à changer.
Peut être qu’il avait enfin compris que les projets n’étaient jamais que des rêves dont ils n’étaient pas les seuls maîtres.
Il fallait aussi se convaincre de ce que la vie est courte aussi longtemps qu’elle dure. Trop courte. Puis faire en sorte de ne rien regretter. Ni de ce qu’on a fait ni, surtout, de ce qu’on n’a pas fait. On meurt seul. Vivre ne se partage pas non plus même s’il n’est pas convenable de le dire.
Administration ou non, aristocratie ou non, les êtres humains n’étaient pas de ces créatures angéliques qu’il avait imaginées. Au bureau il se passait des choses aux qu’elles il n’aurait pas songées lorsqu’il avait été nommé. Seuls comptaient l’argent, le sexe et le pouvoir. Durant des années, il avait fait semblant de ne pas le voir. Leur avenir, à Henriette et à lui, il pensait que c’était plus tard qu’il se dessinerait. Là aussi, Jean s’était trompé.
Les êtres humains les plus sensés étaient les tricheurs et les menteurs. Ceux qui montraient un visage conforme à ce que la plupart des gens attendent mais se conduisent conformément à leurs pulsions. De la manière dont ils se conduisaient lorsqu’ils étaient petits enfants, et que leurs parents s’exclamaient : quel caractère !
Désormais, tout allait changer. Ils seraient deux, celui qui a vécu pour de vrai, rien ne peut plus être modifié de ce qui fut- les souvenirs sont des mensonges - et celui qui vivrait désormais.
Il serait une sorte d’espion infiltré dans sa propre vie.
A quoi jouent les espions ? Le monde réel, c’est eux, disent-ils. Est-ce qu’il y a une différence, une distinction entre les hommes de la lumière et ceux de l’ombre ? C’est une filiation qui remonte aux débuts des temps.
C’était peut être une attitude excessive mais pas plus que la manière dont ils avaient vécu, sa femme et lui. Il n’y a rien de mal à vivre modestement. Se marier, avoir des enfants, travailler et vieillir sans être trop affecté par le sort. Discrètement, sans attirer l’attention. Mais ça avait un prix, pas nécessairement le moins cher.
Un jour, il avait dit à une jolie femme :
- Je connais très bien votre dossier.
Elle avait dit par après :
- Je me demandais ce qu’il avait voulu me faire entendre. Nous étions assis à la terrasse d’un café, je portais une robe légère, il regardait mes jambes avec insistance, je n’osais plus bouger.
Ce fut un éblouissement. Il en était conscient, il disposait du vrai pouvoir, celui de disposer des autres.
Un jour, il téléphona à un gros commerçant de la ville dont le dossier fiscal présentait quelques interrogations.
Ce fut l’épouse qui lui répondit.
Elle possédait un magasin de lingerie très bien achalandé qu’elle dirigeait à l’aide de deux vendeuses. Aucune n’était particulièrement aguichante. Chacune de ses clientes pouvait se sentir belle auprès de ses vendeuses.
- Vous me surprenez, monsieur le contrôleur ?
- Ce n’est probablement rien. Mais il faut que je vérifie, c’est la routine. Mardiprochain, ça vous convient ?
- Mon mari sera en voyage mais je serai là, bien entendu. Les livres sont à mon domicile.
Les rumeurs naissent et se répandent vite en province. Lorsque Jean s’était présenté chez Elvire Dubois, elle avait préparé ses livres et du café sur une table basse auprès du divan. Une bouteille de vin aussi. Au fond du salon, une porte entr’ouverte donnait sur la chambre à coucher. On pouvait apercevoir le lit.
Il n’y avait rien de répréhensible dans le dossier. Jean y apposa un paraphe. Elvire venait de faire l’économie de mille cinq cents euros d’impôt.
Une des ses clientes, c’est le nom qu’il leur donnait, avait évité une amende de quinze euros. La valeur de l’argent varie avec les gens.
Il eut trois aventures de la même nature mais à chaque fois, il en était plus amer.
Il en eut une autre encore, si on peut appeler ça une aventure. Côté à côte, devant des livres comptables ouverts devant eux, il avait posé la main droite sur les hanches d’une jeune femme. Il avait dit :
- Je vais vous expliquer.
Elle s’était levée, elle avait dit qu’elle ne se sentait pas bien, et elle lui avait demandé de revenir le lendemain.
Le lendemain, un comptable se mit à sa disposition et accepta un redressement de trois cents euros.
Jean était fatigué, On n’endosse pas une nouvelle peau aussi aisément qu’on le souhaite. Henriette lui manquait. Etait-ce ce qu’on appelle l’amour ? Elle lui manquait le jour, et elle lui manquait la nuit. Du temps qu’elle vivait, il lui était arrivé de faire l’amour en évoquant une autre. Parce qu’il aimait sa femme, il évoquait une actrice qui n’était souvent qu’une image plutôt que la femme d’un de leurs proches. Ils sont nombreux les maris qui agissent de cette façon. Ils comblent leur femme, et ne la trompent qu’à peine.
Peut être que des femmes agissent de la même manière par amour pour leur mari ? Bien sûr, c’est un acteur masculin qu’elles imaginent.
Henriette lui manquait de plus en plus. Sans elle, il avait le sentiment de n’être qu’un exilé sur la terre. Il voulait mourir. Qui se préoccupait de sa vie ? Qui donc se préoccuperait de son décès ? Il voulait mourir, mais pas comme quelqu’un qui n’a jamais existé. Il mourrait de telle sorte que cela compenserait la mort d’Henriette qui n’avait bouleversé que sa propre vie et que rien, jamais, n’avait sorti de l’insignifiance humaine.
C’était décidé. Il y penserait avec autant de soin et de sérieux que lorsqu’il préparait ses dossiers. Bien préparer les scénarios et y songer longtemps, c’était revivre autant de fois qu’on y songe. Mais c’était aussi mourir à chaque fois.
Quelques mois plus tard en revanche, peu lui importa la manière dont il allait mourir. Il avait vécu anonymement. Sa vie toute entière comme la plupart des vies humaines se résumerait aux quelques lignes de sa nécrologie. Même celles que relatent les livres d’histoire ne sont plus depuis longtemps que des histoires.
En d’autres temps, on pendait ceux qui étaient condamnés à mort. N’était-ce pas le cas ? Il acheta une grosse corde qu’il attacha soigneusement à une poutre du grenier. Il glissa dessous une vieille chaise. Il n’aurait qu’à la pousser. Qui donc s’inquièterait de lui ?
Lorsqu’un journaliste l’interrogea, le commandant des pompiers répondit qu’il en ignorait encore la raison. Un incendie s’était déclaré dans l’immeuble. On découvrit le corps de Jean dans les décombres. Les responsables se perdirent en conjectures. La télévision avait envoyé un caméraman et un journaliste. On parla de Jean Dereux le soir même, et le lendemain lors des informations de mi-journée. Le journal local en parla durant quelques jours. La personnalité de Jean Dereux, dit le journaliste, apparaissait comme un mystère.