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 La pièce « Boeing-Boeing »  de Marc Camoletti  (1960) a été joué plus de 20.000 fois en français. Traduite et jouée de Londres à New-York en passant par Singapour, elle a  aussi fait l’objet de plusieurs films  au cinéma.  A l’instar des fringantes héroïnes qui peuplent l’histoire, ce texte  a  donc fait le tour du monde. Il  séduit encore toujours par sa  tonicité, l’abondance des mensonges inextricables, les quiproquos et  les malicieuses méprises, les  chassés-croisés périlleux, les arrivées intempestives des dames et les  interminables départs qui risquent à chaque instant de faire capoter le bel ensemble mensonger du Sieur Bernard. Au tour de Bruxelles d’accueillir ce joyau du rire dans une distribution détonante.  

« Dona e mobile ! » Et si donc  l’homme réussissait à se contenter  d’une seule femme? Rien que par le caractère changeant des femmes n’a-t-il pas là déjà, tout un harem à sa disposition?  Mais Bernard (un intrépide Thibaut Nève) n’est pas de cet avis et a besoin, au quotidien, de variété féminine palpable et concrète. Il n’est donc pas marié - la polygamie étant interdite -  mais il  s’est trouvé trois exquises fiancées étrangères. Sa vie est réglée sur les horaires d’avions qui  lui amènent ses trois hôtesses de l’air à point nommé sans  risque de fâcheuses rencontres. Il tient un agenda d’une précision diabolique. Une américaine, une espagnole et une allemande s’installent  alternativement au logis, juste le temps de  lui faire jouer le rôle de l’homme de leur vie  … et de  redécoller aussitôt. Carpe diem ! A part que toutes veulent lui extorquer un contrat de mariage !  

Hélas tout est par terre le jour où son ami Robert (Antoine Guillaume) remonte de son Midi natal pour tâter de la capitale parisienne et s’installe chez lui. Mis dans le secret, il va donc être aux premières loges pour apprécier cette joyeuse façon de vivre et y participer bien malgré lui… car voici soudain que les compagnies aériennes ont acquis des appareils plus puissants et plus rapides. Qu’adviendra-t-il du bel équilibre galant ?   

Nathalie Uffner signe une mise en scène remarquable, pleine de  trouvailles. Jamais cela  ne s’essouffle, le rythme devient de plus endiablé, pas de danse couleurs locales à l’appui. Tous les dérapages sont magnifiquement contrôlés.  Inutile de dire que les trois nationalités sont elles-mêmes  une source inépuisable de délire humoristique. Les stéréotypes arpentent le plateau  avec une rare candeur. Delphine Ysaye  fait une Américaine haute en sensualité et en verbe,  délirante d’assurance et de féminisme haut placé.  Myriem Akheddiou incarne une brûlante Espagnole, Juanita, plus explosive et passionnelle que jamais, tandis que Catherine Decrolier (notre préférée) joue  une Judith allemande totalement dévergondée et lascive qui fait tourner l’ami Robert en bourrique consentante. Sera-t-il le seul à l’être ?  

Comme dans tout vaudeville qui se respecte, la bonne, devenue spécialiste en plats internationaux, est imperturbable (ou presque), admirablement  revêche et grognon. Elle est le ciment  indispensable  à ce bel édifice.  L’époustouflante Odile Mathieu est une maîtresse femme qui ne mâche pas ses mots et se lance dans la manipulation pour  augmenter ses gages. Bernard,  Un manipulateur manipulé ?  C’est drôle, spirituel, volubile,  magnifiquement enlevé et distrayant à souhait. Et cela plaît énormément au personnel nostalgique de la Sabena invité dans la salle qui en profite pour remettre, qui son costume de commandant, qui son costume de chef de cabine vert sapin et bleu profond… et se rencontrer pour parler avec légèreté du temps passé et échanger avec un public attendri!

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http://www.ttotheatre.com/programme/boeing-boeing

 

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Un amour polonais.

Tout avait commencé en Pologne, à Czestochowa pour être précis, en 1931. J'insiste:1900. Parce que ces évènements sont déjà si lointains qu'ils n'eussent étonné personne s'ils s'étaient produits en 1831. Mais peut être que c'est plus tôt encore qu'il faut commencer. Lors de ce jour où on peut imaginer que s'est formée une petite goutte de mon sang. La plus rouge, ou la plus noire.

Radomsko se trouve à quinze kilomètres environ de Czestochowa. Benjamin Warschawski, mon arrière grand père du côté maternel y était propriétaire d'une ferme. Il possédait une vache et quelques poules. Il ne manquait ni d'œufs ni de lait. De profession, si on peut appeler ça une profession, il était prêteur d'argent. Banquier? Non. Il ne prêtait que de petites sommes, sans garantie, à des gens qui en avaient besoin pour une raison ou pour une autre. Un mariage par exemple ou des funérailles, l'un ou l'autre coûte cher, et on ne peut pas toujours reporter l'évènement. Usurier? C'est vrai qu'il ne prêtait qu'à des taux importants. Mais où était le bénéfice puisqu'il ne recouvrait jamais le moindre centime de l'argent prêté.

Il possédait un coffre en bois bourré de créances, et il vivait dans la crainte qu'un de ses débiteurs ne mette le feu à sa ferme afin de supprimer d'un seul coup, et le coffre et les créances. Benjamin n'était pas homme à se faire beaucoup d'illusions sur la grandeur d'âme de ses concitoyens.

- Tu vois, tu leur prêtes de l'argent qu'ils n'ont pas l'intention de te rendre, et en retour, ils t'enverraient volontiers au diable. Mais ils saluent bien bas le boucher, membre éminent de la communauté, dont ils ignorent que c'est lui qui avance à l'usurier Warchawski, contre une confortable commission, l'argent que celui-ci leur prête. Ce boucher, mais qui le leur dirait, ne comprend pas la faiblesse de Benjamin envers ses débiteurs. Ou alors, qu'il inscrive les sommes prêtées sous la rubrique "œuvres de bienfaisance"; disait-il avec ironie.

- Voyez-vous, Benjamin, les hommes de justice, ça existe, non? Et les règles doivent êtres respectées si on veut que la paix règne entre les hommes.

Il ajoutait, et peut être était-il plus fin d'esprit que celui que l'on prête aux membres de sa corporation.

- Je vous aime bien, Benjamin, mais songez que si les hommes sont inégaux sur bien des plans, c'est probablement que le Très Haut l'a voulu ainsi. Comment serions-nous compatissants envers les pauvres s'il n'y avait pas de pauvres. A quoi servirait le comité de bienfaisance?

Benjamin ne faisait pas partie du comité de bienfaisance. Il n'était pas un notable au même titre que le boucher, le marchand de tissus ou le meunier. Si les notables le respectaient, mais pas davantage que l'instituteur, c'est parce qu'il savait écrire, et qu'il est des circonstances où un écrit est aussi important que la confiance procurée par une solennelle poignée de mains.

En outre il était discret et il ne demandait jamais rien à personne si bien que personne dans le village n'avait jamais du lui refuser quelque chose. C'était un honnête homme.

Au plan matrimonial, il n'y avait rien à en dire non plus. Il en était à son second mariage, sa première épouse était morte peu après la naissance de leur fille.

Sa première épouse et lui avaient vécu de manière très honorable et économe. On peut même dire qu'ils  vivaient de rien. Les plus pauvres du village, aidés par la charité des gens biens de la communauté, mangeaient mieux qu'eux.

- Penses, ma petite colombe, les sacrifices que nous faisons aujourd'hui que nous sommes jeunes et en bonne santé, nous en retirerons les bénéfices lorsque nous serons vieux.

Malheureusement, sa première épouse n'eut jamais l'occasion de juger si son raisonnement était juste ou non, elle était morte trop tôt. Peut être qu'il était juste. Qui peut le dire?

En seconde noces, il épousa une jeune veuve qui lui donna une fille, elle aussi. Comme ils craignaient d'être incapables de procréer des garçons, et que l'éducation des enfants coûte cher avant qu'ils ne soient en mesure de rembourser, ils décidèrent de s'en tenir aux deux filles existantes. Et si le bon dieu voulait bien qu'elles fussent jolies, le montant de la dot serait plus facile à négocier. Il avait raison, mon grand-père maternel. On racontait même, ce sont les temps modernes qui voulaient ça, qu'il y avait des jeunes gens qui se mariaient par amour. Sans dot. Par amour!

Sa seconde épouse, elle se prénommait Fêla, était issue d'un bourg proche du village. Elle était la fille unique d'un relieur de livres aux doigts d'or dont la clientèle allait des membres de la synagogue aux autorités civiles de sa région tant ses talents étaient reconnus. De plus, il passait pour une sorte de sage que tout naturellement tout le monde appelait rabbi. Il ne disait jamais grand-chose mais il écoutait avec tant d'intérêt tandis que ses doigts lissaient la couverture d'un livre, que ses interlocuteurs, au bout d'un moment, avaient le sentiment  d'avoir reçu une solution à leur problème.

Un jour, aux approches de Noël, un charroi considérable s'était arrêté à la porte de rabbi Jung. C'était le comte Potocki en personne qui venait lui demander son avis quant à un livre qu'il se proposait d'offrir à l'Université de Cracovie. Personne n'avait jamais su ce que le comte et le rabbi s'étaient dit mais l'entretien avait duré plus de trois heures. Le village tout entier s'était interrogé durant trois jours. Est-ce qu'il faut trois heures pour parler d'un livre? Quoiqu'il en soit, les rues étaient restées illuminées jusque tard dans la nuit. On eut dit un tableau de Chagall. Oui, Monsieur!

Bref, Fêla était ma grand-mère maternelle, et la fille sans dot de Benjamin Warschawski, Sarah, était ma mère.

J'avais un père aussi. Tout le monde a un père, c'est indéniable. Il avait un père lui aussi, qui était mon grand-père, tandis que le père de son père, était son grand-père à lui. Ainsi de grand-père en grand-père, on pourrait retracer toute l'histoire de ma famille en remontant jusqu'à celui qui sur le Mont de Sion avait transmis les Tables de la Loi au chef du peuple élu. C'est sûr que s'il les avait remises directement à son peuple, chacun de ses membres se les serait arrachées en pensant qu'elles avaient de la valeur. Plus en tout cas qu'elles n'en avaient en réalité.

Le prénom de mon grand-père paternel était Samuel. C’est aussi le mien. Je connais son visage parce que j'ai longtemps conservé une photo de lui dans mon portefeuille.

A l'époque de la photo, il était âgé, à vue de nez, si on peut parler de nez à propos d'un juif, de soixante ans. Le visage rougeaud, il devait abuser de la vodka à 90 degrés, de celle qu'on avale d'un seul coup pour ne pas se brûler les lèvres. Une gosse moustache, déjà blanche, barrait son visage. Il portait une caquette de cuir, chaussait des bottes de feutre comme les paysans du voisinage, et vendait sur une charrette à bras, des fruits et des légumes. Le commerce, pensait-il probablement, était la façon la plus certaine de s'enrichir, au moins de nourrir sa famille, hors le vol ou la loterie.

Ma grand-mère, Léa, l'avait épousé parce qu'il était bel homme, d'aspect viril, et parce que sa profession leur permettrait de gravir les échelons de l'échelle sociale, et de devenir, pourquoi pas ?, des notables dont la place est réservée à la synagogue où Léa se rendait régulièrement.

Samuel s'y rendait aux grandes fêtes et le samedi, comme tout bon juif, mais pas plus souvent. Mon oncle Alexandre, le frère aîné de mon père, moins pratiquant encore, ne s'y rendait jamais. Ni mon père parce qu’il avait lu que la religion était l’opium du peuple. C'était le souci de leur mère.

Aucun des deux ne ressemblait à l'image  que beaucoup de gens se faisaient des juifs. Ils ressemblaient aux jeunes garçons avec lesquels, jeunes, ils jouaient au ballon dans la rue. Criards, violents, de mauvaise foi, le cœur sur la main prêts à aider les copains, s'exprimant en yddish ou en polonais indifféremment. Et ils recommençaient de le faire après que, ce sont des choses qui arrivaient, un gros coup de folie dressait une partie des goys contre les juifs de certains quartiers.

Alexandre, devenu jeune homme, ne frayât plus beaucoup avec les goys du voisinage. Il ne frayait plus beaucoup, non plus, avec les juifs du quartier. Vêtu comme un bourgeois de Varsovie, tout l'argent qu'il gagnait était consacré à sa garde-robe. Il portait la cravate et le chapeau de feutre, et plutôt que la veste matelassée comme la portait son frère, ou le blouson de cuir qu'affectionnait mon père, il était vêtu d'un pardessus droit de couleur marine. Un vrai bourgeois. Plus encore. Un de ces aristocrates polonais qui s'expriment en français et qui baisent la main des dames.

Adulte, il avait quitté la maison, et s'était fâché avec sa mère. Il voulait épouser la fille qu'il aimait. Ce qui n'était pas un crime mais cette femme, ma grand-mère refusait de prononcer son nom, cette femme n'était pas juive. Il parait qu'il était devenu courtier en assurances à Varsovie, et qu'il faisait des affaires jusqu'en Russie.

Mon père et lui se rencontraient à de nombreuses reprises, à l'insu de leurs parents. Alexandre voulait avoir des nouvelles de sa famille. Elles étaient mauvaises. Sa mère qui ne supportait pas que l'on prononçât son nom se dépérissait de ne plus le voir. Et plus encore parce qu'un ami bien intentionné lui avait appris qu'il avait épousé cette fille qui n'était pas juive, et qu'ils avaient un fils. Un fils, vous entendez !

Qui devait-elle chérir le plus, la mère de mon  père? Son petit fils Sammy ou le fils de son fils Alexandre. Il n'y a que dans les mélos du dix-neuvième siècle, et dans l'Ancien Testament, que le fils prodigue revient au chevet de sa mère à l'heure où elle s'éteint. Imaginez la joie qui illumine son visage, ce visage qui sera son visa lorsqu'elle rencontrera le très Haut.

La mère de mon père n'a jamais revu Alexandre ni Bogdan, son petit-fils. A l'âge de trente ans, Bogdan poursuivait ce qui était censé devenir une très belle carrière au sein de l'épiscopat polonais. Je dois être un des rares juifs dont la famille aurait pu, dans sa généalogie, s'honorer à la fois d'un rabbin et d'un futur archevêque.

Si on excepte ma grand-mère et son chignon, le milieu dans lequel mon père avait grandi n'était pas très orthodoxe. Il ne fallait pas s'étonner s'il portait une casquette de jeune voyou et s'il n'allait pas à la synagogue.

En 1919, en Russie, après les sept jours qui ébranlèrent le monde, comme l’avait écrit un journaliste américain, un groupe d'hommes, surpris de sa victoire, avait pris le pouvoir. Il prétendait le transformer, ce monde. Mon père, dans la mesure de ses moyens, parce qu'il était juif et qu'il souhaitait que les hommes, tous les hommes, juifs ou non, soient égaux, voulait y contribuer. Je suppose que c'est à lui que je dois cette propension que j'ai à rêver le monde.

Mais l'environnement politique, à l'époque, en Pologne, était hostile aux libertaires de tous poils: socialistes-révolutionnaires, sociaux-démocrates, bundistes juifs, anarchistes, etc. Les communistes, surtout, étaient la cible du gouvernement. Que pouvaient faire des jeunes gens épris de liberté sinon lutter dans l'obscurité.

C'est ce qu'ils faisaient à quelques uns dans l'arrière salle d'un café où se tenaient les réunions syndicales et les meetings des autres partis juifs. Et parmi ces quelques uns, c'était prévisible, l'un d'eux était un indicateur de police.

Le pauvre devait enjoliver ses rapports pour mériter son salaire parce que les jeunes révolutionnaires dont mon père faisait partie ne risquaient pas de renverser le pouvoir. Comme on dit, les paroles s'envolent.

De plus, après une certaine heure, qu'il pleuve ou qu'il vente, la révolution pouvait attendre. Mon père prenait congé de tout le monde pour se rendre, devinez où? Vous avez gagné. A Radomsko pour rejoindre sa future fiancée.

Elle était belle ma mère. Elle avait la taille de mon père. Elle se tenait droite, la poitrine en avant. Elle avait des cheveux noirs légèrement ondulés, et des yeux tout aussi noirs bordés de longs cils rehaussés de mascara. Une bouche pulpeuse qu'elle soulignait de rouge sang. Elle portait des bottes qui n'étaient pas des bottes de paysan. Chemisier masculin et jupe qui s'arrêtait au dessus du genou, comme c'était la mode à Varsovie, elle devait plaire plus qu'il n'est permis à une jeune fille dans une petite ville de province.

Ma mère avait été séduite par ce garçon qui parlait d'égal à égal avec des notables plus âgés que lui, et qui faisait quinze kilomètres à pieds, plus tard à vélo, pour venir lui parler de tout et de rien, au début en tout cas, et pour l'emmener danser après que Benjamin Warchawski y ait consenti. Rabbi Cohen, consulté, avait estimé que ce garçon de la ville qui ne faisait pas un bon juif dans le sens où l'entendaient certains, ferait probablement un bon époux. Ils se marièrent le 15 novembre 1929.

Comment il avait fait la connaissance de ma mère, comment ils étaient devenus amoureux l'un de l'autre, qu'est-ce qu'ils se racontaient quand ils étaient ensemble, je l'ignore. Je suppose que les choses se passaient hier, et avant-hier, comme elles se passent aujourd'hui. On jette une pièce en l'air, et c'est pile ou face. Tout compte fait, ce n'est pas une méthode plus mauvaise qu'une autre.

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ENCORE RÊVER...

Quand les ailes de la vie

s'accrochent à des nuages

Secouer ses envies

Trouver d'autres rivages...

Ne pas laisser l'ennui

Éteindre notre cœur

Et aussi de la pluie

Goûter subtile saveur!

Quand les rêves s'envolent

Dans des rumeurs cruelles

S'en faire comme une étole

Qui nous rendra plus belle!

Ne pas laisser son corps

Se tasser sous le vent

Mais prendre son essor

Accompagner le temps!

Quand les saisons s'avancent

Au caprice des Dieux!

Mettre dans la balance

Nos innombrables vœux!

Ne jamais renoncer

S'accoupler à l'espoir

On pourra avancer

Il suffira d'y croire!

Quand les ailes de la vie

s'accrochent à un mirage...

Penser qu'elle est jolie

Dans  nos rêves peu sages...

J.G.

,

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Une aberration émouvante

 

 

Par politesse, elle répond

À des messages bien étranges.

On lui propose des échanges,

Dont la nature la confond.

Elle rit, la première fois.

Un inconnu, célibataire,

Attristé d'être solitaire,

Quêtait sa tendresse, pourquoi?

Face à un profil attirant,

Il accueillit l'idée joyeuse,

D'une relation amoureuse.

Créant un merveilleux courant.

Avait-il comparé les âges?

La dame élue, avec humour,

Souligna le sien sans détour,

Se dit à la fin du voyage.

Même réponse, copie-collé.

Or la surprise reste entière,

Quelle ignorance en la matière!

Tant d'hommes vivent désolés.

12/12/2012

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Ce dernier volet et l'histoire relatée seront d'une toute autre tonalité malgré la Mort toujours aussi présente.

Voici l'histoire émouvante d'une très jolie jeune fille, décédée lors d'un accident de voiture, mais dont j'ignorais jusqu'à l'existence.

Nous avions été invités chez ses parents. Sa maman, une très charmante dame, était très intéressée par mes poèmes. Elle les connaissait très bien puisque j'avais participé à un concours de poésie dans la ville de mon enfance. Elle y était l'organisatrice. J 'étais très indécise concernant la qualité de mes poèmes et avais donc envoyé une série de ceux-ci.

A ma très grande surprise, j'ai obtenu le premier prix. Et ce plusieurs années de suite .... jusqu'au prix d'excellence.

Elle habitait dans un endroit magique: la maison natale de Raymond Devos. Un petit manoir ravissant entouré d'un vaste parc. Il existe toujours.

Introduite dans le salon, j'ai immédiatement été attirée par la photo d'une ravissante jeune fille, très souriante. Elle paraissait vivante, animée, radieuse. Bref, elle m'obsédait littéralement et je ne pouvais en détacher mes yeux.

J'avais la nette impression qu'elle voulait me parler. Et voilà l'étrange "Rayon vert" qui entoure la photo. Surprise évidemment, mais sans angoisse. Pas du tout la même sensation que lors de l'expérience précédente.Au contraire, un sentiment de paix, de bien-être.

C'est alors que la maman me voyant absorbée, perdue dans la contemplation de cette photo, nous a raconté son histoire. Je dis nous car mon mari m'accompagnait. :

" C'est ma fille ! Un stupide accident de voiture" nous a-t-elle précisé très émue, maîtrisant ses larmes.

Elle poursuivit comme perdue dans un rêve :

- Ah si vous saviez comme elle était jolie, si pleine de vie. Elle s'occupait d'enfants à problèmes, comme vous. Si   dévouée, si gentille.

Elle nous a précisé que l'accident remontait à deux années environ: "Elle nous avait quittés avec tant d'enthousiasme et puis cette nouvelle. Affreuse."

Nous nous sommes promenés dans le parc "Comme elle aimait le faire" nous a-t-elle dit au cours de cette promenade.

J'écoutais, ne disais rien toute attentive à ses paroles en ayant la sensation d'une présence qui nous accompagnait.

Il va de soi que je n'ai rien manifesté malgré mon trouble, ni, surtout, parlé de ce rayon vert qui devenait une obsession.

Les faits sont situés le 30.11.1970, après ma seconde expérience NDE qui a eu lieu en juillet de cette année.

A  chacune de nos visites, la maman insistait pour que nous nous montrions très prudents au volant.

Voici le poème écrit le soir même, comme la première fois.

Lys brisé

 Elle souriait dans un cadre d'or

Ses cheveux de soie nimbés de soleil

Elle souriait si vivante encor

Avec dans les yeux, un reflet de ciel.

Elle avait un doux visage

Et des yeux couleur de ciel

Des cheveux de fille sage

Et des lèvres de miel.

Elle avait une voix claire

Un rire qui cascadait

Comme une ardente prière :

Elle était la Joie, la Paix.

Elle avait donné son âme

A des enfants solitaires

Pauvres d'amour et de flamme

Mais ce fut si éphémère.

Car elle est partie un matin

Plus rayonnante de vie

Vers l'escale sans destin

Qui, pâle, nous l'a ravie.

Deux années se sont passées

Mais les arbres du jardin

Et les tourterelles ailées

L'espèrent chaque matin.

Deux années se sont passées

Mais dans les yeux des vivants

Elle demeure incarnée

Sylphide des bois, des champs.

Elle souriait dans un cadre d'or .....

J'ai envoyé le poème à la maman, toujours sans rien dévoiler bien entendu.Elle m'a répondu que c'était exactement le portrait de sa fille. Que le poème était très beau.

Après, je me suis perdue en prières pour ne plus être obsédée par ce genre de phénomène. Tout en lisant de plus en plus une littérature sur ces thèmes, dans les religions, les mystiques .... et même l'ésotérisme. Toujours en ayant l'espoir d'y trouver au moins un semblant d' explication. Je restais toujours muette concernant ce qui m'arrivait.

Personne n'a rien décelé, personne.

Un jour, ayant acheté une série de livres ésotériques (R&f. "Le tantrisme sensuel" JL Bernard Belfond Collection 1973,

sidérée, je "tombe" sur ce texte :

Rayon vert

Expression de l'alchimie : les radiations du Lion Vert. En grec, le pouvoir "phosphoros" qui provoquait des métamorphoses ayant muté des monstres ou inversement, en demi-dieux. Selon l'hermétisme, ce laser des dieux serait l'arcane des apocalypses, la force mystique qui anéantit, en fin de cycles, humanités ou civilisations périmées, tout en mutant en race neuve les irrécupérables. Le rayon vert correspondrait à la source cosmique de la vie et au rayonnement de l'épicentre du Zodiaque dit "coeur du ciel" que les anciens identifiaient à la Constellation du Lion ;

Toutefois, l'esprit de cette constellation ne coïncide plus, depuis longtemps, avec la constellation elle-même.

C'est de ce mystérieux point cosmique que le sang et les sèves tireraient leurs vertus les plus hautes et leur dynamisme intense.

Il va de soi que toute diminution ou augmentation d'intensité de ce rayon vert rompt l'équilibre de la cellule du sang et de la sève. La légende d'Héraklès montre qu'au temps de ce héros, une vague de gigantisme s'est emparé du règne humain, animal et végétal, au point que le héros dût anéantir des monstres biologiques."

Vous prenez ou ne prenez pas ce qui est écrit dans ce texte. A vous de voir et, pourquoi pas, donner votre avis.

Pour tout dire, j'ai continué à m'abîmer en prières pour être quitte de tout cela, ne pouvant assumer mon emploi, le bon déroulement de ma vie de famille etc. ...Je ne voulais pas que mes enfants ni ceux dont je m'occupais subissent les retombées de ce qui m'arrivait de "bizarre".

Apparemment, mes prières ont été exaucées. J'en ai encore vécue l'une ou l'autre.  Par exemple, en 1979 chez mon médecin traitant : angoisse incoercible, rayon vert, pas de poème.Il est décédé des suites d'un cancer en 1981. Un autre en 1984, mais sans angoisse, sans peur, rien et me concernant.

L'année suivante je prenais une pension anticipée pour raisons de santé et décidais de me consacrer, en tant que bénévole, aux malades et aux mourants. Formations diverses, pour commencer par la distribution de livres en clinique  au sein de la Croix Rouge. Je voulais plus : l'accompagnement des mourants .... en souvenir de mon père.Découverte des pionniers dans l'accompagnement des mourants, soins palliatifs à domicile, après un sérieux interrogatoire pour sonder les motivations, formations diverses, rencontres extra-ordinaires ....

Bref, je retrouvais mes premières motivations : devenir infirmière. Mais là, c'est une autre histoire qui remonte aux années de captivité de mon père en tant que prisonnier de guerre en Allemagne. Et  à sa longue agonie des suites d'un diabète diagnostiqué trop tard. Il nous a quittés dans des conditions atroces : amputé, aveugle et paraplégique. Une longue agonie qui a duré trois années.

C'est pourquoi il faut prendre cette maladie très au sérieux. Et suivre scrupuleusement le régime s'il vous est prescrit.

Bon courage ... Il en faut.

Je vous quitte à regret en espérant vous avoir intéressés et serai très heureuse de recevoir vos réactions. Merci et très bonne soirée.

Rolande Quivron

Ces écrits sont déposés et protégés.

 

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NORMAL-PARA-NORMAL (6)

Je suis dans la brume d’un rêve…… je crois ! Mon corps est dans mon lit, je le sens et l’instant suivant, juste une fraction de seconde, je me retrouve dans mon bureau de façon éthérée, si je puis dire et je me tiens près de la porte d’entrée, regardant à l’intérieur.

Pas de cordon gazeux qui s’est déroulé, comme dans un phénomène de voyage astral, ou alors ce fut tellement rapide que je ne me suis aperçue de rien : j’étais ici, en train de dormir, maintenant je suis là dans la pénombre en train de regarder le chef de sécurité fouiller mon bureau.  Il y va à son aise : déplace ceci, replace cela sans avoir l’air de chercher quelque chose ; en fait, on dirait qu’il passe sa curiosité.

Personnage excentrique, ce ne serait pas étrange de sa part de se trouver sur les lieux : il l’a déjà fait pour l’ensemble du bâtiment, déguisé en para-commando.  Il voulait surprendre des visiteurs nocturnes aperçus un soir grâce à leur lampe de poche, qui se déplaçait dans le noir.  Vous vous imaginez, votre journée de travail terminée, vous voyez surgir un  militaire grimé qui voulait s’assurer de l’effet qu’il provoquerait la nuit !  Heureusement, la plupart des membres du personnel était parti. Pour moi ce fut raté : seul lui pouvait avoir recours à ce genre de carnaval…. chez les handicapés.

Je suis donc dans mon bureau en train de surveiller ce qu’il fait.  Il ne me vient pas à l’idée de l’effrayer et cependant, tout à coup, il paraît moins à l’aise, se met à regarder autour de lui comme si il sentait une présence et puis soudain, il sort, referme la porte à clé……. Et je me retrouve dans mon lit en train de poursuivre ma nuit si bien commencée.

Le lendemain matin, je raconte mon rêve à mon époux qui me répond : «  pas étonnant que tu sois fatiguée le matin, si tu te mets à voyager de la nuit ».

Préparatifs terminés pour la famille, je me rends au travail.  Arrivée sur place : surprise ! La sécurité ne se trouve plus dans le trou de la serrure, mais sur le sol, à l’intérieur, à une distance qui équivaudrait à une poussée brutale depuis l’extérieur, après l’avoir mise dans le bon axe.  Sur mon bureau, des papiers déplacés.

Fiction ou réalité ? A vous de décider.  Ce jour-là, mon visiteur nocturne paraissait préoccupé lorsqu’il me serra la main pour le bonjour matinal et que je lui racontai mon rêve étrange, sans le nommer.  En me regardant, on aurait dit qu’il voyait un fantôme.

Claudine QUERTINMONT D’ANDERLUES.

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administrateur théâtres

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Voici un Sacha Guitry tout ébaudi par son rêve d’amour. En plein milieu de la terrible guerre, il nous livre quelques bouffées d’insouciance dites par un chaleureux Don Juan amoureux de son rêve et fort attendrissant. On est prêt à le croire! « Faisons un rêve » fut crée au théâtre des Bouffes-Parisiens en 1916. Sacha dans le rôle de l’amant, bien sûr, Charlotte Lysès, sa première femme dans le rôle de la femme et Raimu dans celui du mari. Sa pièce la plus jouée sera reprise plus tard par un trio d’envergure: Robert Lamoureux, Danielle Darieux et Louis de Funès en 1957. Elle n'a cessé de passionner le public depuis, c'est une pièce qui ne vieillit pas.

12272977895?profile=originalComédie Claude Volter, décembre 2013. La scénographie de Noémie Breeus fait revivre un splendide décor des années 20 avec Sydney Bechet en trame musicale. La beauté et le luxe font plaisir à l’œil. Un divan art-déco porteur de livres se transforme au deuxième acte en couche extra-maritale, bouquet de lys virginaux à l'appui. Des objets précieux, un  meuble Boule, une vitrine d'objets en argent et des jeux de lumière tamisés qui rendent les femmes si belles. Le tout rappelle le raffinement exquis d'un appartement bourgeois à deux pas du Boulevard Haussmann! Un écrin pour que se développent la séduction de l'amant et l'éblouissement progressif de la femme... Deux rôles qui vont comme un gant au comédien Michel de Warzee et à la fine et spirituelle Stéphanie Moriau. L'intrigue est simple: la femme mariée se réveille affolée chez son amant et le mari arrive lui aussi ayant découché  et sollicite un alibi...auprès de l'amant! Les répliques sont délicieuses. Le long monologue du Don Juan du deuxième acte est une véritable page d'anthologie à propos de l'attente et de l'impatience. C'est plein d'humanité tout en faisant  fuser les rires. Les interventions du majordome (Sergio Zanforlin), les aléas des pneumatiques, ceux du téléphone relié à une standardiste, le taxi dans lequel roule un russe émigré, tout contribue à peindre une époque victime de ses inventions et toujours à la recherche d'elle-même, tout comme la nôtre.

12272979260?profile=originalLe spectacle vous embarque dans du léger, dans le charme désuet de la bourgeoisie... revisité avec grand bonheur théâtral. Le mari, un méridional naïf et  mauvais menteur incarné par Bruno Georis est très bien campé. Les timbres de voix sont  bien posés, le ton est naturel,  les postures et la gestuelle sont étudiée dans les moindres détails ( tout comme le décor) les regards se noient dans le pétillement de l'amour et celui des mots. Le plaisir du spectateur se mesure à l'aulne du rêve... Le jeu trempe ses racines dans la rêverie duelle: une fantaisie où langue et théâtre se donnent la main pour mieux dire les variations de l'amour et comment le dire.

12272979092?profile=originalSi tu veux, faisons un rêve :

Montons sur deux palefrois ;

Tu m'emmènes, je t'enlève.

L'oiseau chante dans les bois.

Je suis ton maître et ta proie ;

Partons, c'est la fin du jour ;

Mon cheval sera la joie,

Ton cheval sera l'amour.

Nous ferons toucher leurs têtes ;

Les voyages sont aisés ;

Nous donnerons à ces bêtes

Une avoine de baisers.

Viens ! nos doux chevaux mensonges

Frappent du pied tous les deux,

Le mien au fond de mes songes,

Et le tien au fond des cieux.

Un bagage est nécessaire ;

Nous emporterons nos vœux,

Nos bonheurs, notre misère,

Et la fleur de tes cheveux.

Viens, le soir brunit les chênes ;

Le moineau rit ; ce moqueur

Entend le doux bruit des chaînes

Que tu m'as mises au cœur.

Ce ne sera point ma faute

Si les forêts et les monts,

En nous voyant côte à côte,

Ne murmurent pas : « Aimons ! »

Viens, sois tendre, je suis ivre.

Ô les verts taillis mouillés !

Ton souffle te fera suivre

Des papillons réveillés.

L'envieux oiseau nocturne,

Triste, ouvrira son œil rond ;

Les nymphes, penchant leur urne,

Dans les grottes souriront ;

Et diront : « Sommes-nous folles ! »

C'est Léandre avec Héro ;

En écoutant leurs paroles

Nous laissons tomber notre eau.

Allons-nous-en par l'Autriche !

Nous aurons l'aube à nos fronts ;

Je serai grand, et toi riche,

Puisque nous nous aimerons.

Allons-nous-en par la terre,

Sur nos deux chevaux charmants,

Dans l'azur, dans le mystère,

Dans les éblouissements !

Nous entrerons à l'auberge,

Et nous parlerons à l'hôtelier

De ton sourire de vierge,

De mon bonjour d'écolier.

Tu seras dame, et moi comte ;

Viens, mon cœur s'épanouit ;

Viens, nous conterons ce conte

Aux étoiles de la nuit. (Victor Hugo)

Du Mercredi 4 décembre au Mardi 31 décembre 2013

http://www.comedievolter.be/index.php?page=faisons-un-reve

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Premier amour,

 

Pluie douce sur le mer,

sur la peau de l'enfance,

sans mère,

sur ma gorge découverte ;

audace des premiers pas,

du cœur, du corps

 d'une petite fille,

troublée, maladroite,

pour frôler mais point toucher encore,

cet ange désarmant, indifférent !

L'originel chagrin d'amour,

première peine ;

 femme en devenir.

Ne rien montrer, écrire un peu,

s'en aller sur la pointe des pieds,

feindre l'indifférence, non sans élégance ;

violente enfance, un tantinet crâneuse !

Féminité en construction.

 

 

 

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Le retour du Golem.

Je me souviens du film dans lequel jouait Harry Baur. C’était en 1932, j’avais quatre ans. Depuis j’ai appris que ce n’était pas Harry Baur qui tenait le rôle du Golem, ce monstre né de l’argile pour défendre le peuple juif. 
Harry Baur, je l’ai revu 10 ans plus tard. En juin 1942, à la gare de Lyon à Paris. Il m’a regardé avec une intensité presque physique. J’ignore ce qu’ont pu se dire au travers de leur regard cet homme désespéré et l’enfant qui le matin même avait fui son pays. C’est ce jour-là que j’ai pris conscience que je serais comédien. 
Il était retenu par le bras par deux hommes en manteaux de cuir, le chapeau droit sur la tête, des agents de la Gestapo qui l’entraînaient alors qu’il continuait de fixer le jeune garçon fasciné que j’étais.
 - Viens. Viens vite. 
C’était mon père. 
  
Le temps a passé. Et voici que le vent de la haine se lève à nouveau. 
 - Il faut réveiller le Golem. De la terre dans laquelle on enterre les morts, avec la même glaise un nouveau Golem sera crée. Il sauvera le peuple juif aujourd’hui comme il l’a sauvé dans le passé. 
Mon ami Michel aimait les formules amphigouriques. 
Moi j’éprouvais une étrange sensation. Une nuit, après le théâtre, j’avais dîné comme je le faisais souvent dans une brasserie proche, j’avais bu du vin, un peu trop peut-être, j’ai su que c’est moi qui avais été désigné. Je ne me suis endormi que très tard. 
  
Je venais d’avoir 64 ans, je ne montais plus sur la scène que pour montrer à d’autres comment je voulais qu’ils s’expriment. Je leur montrais l’attitude du corps, le geste, et les traits du visage. Et la voix, surtout la voix, le rythme de la voix. Cette façon de dire qui n’est pas celle qu’on utilise dans la vie réelle. 
La phrase et la ponctuation qui est la respiration du texte, plus que l’action, est le moteur de la pièce. 
Tout le monde prononce les mêmes mots. Tous les auteurs racontent la même histoire sans cesse recommencée que La Bible, en premier, a racontée. Mais la phrase de l’un n’est pas celle d’un autre. Ne serait-ce que la virgule dans le corps d’une phrase, et la pièce se termine en chef d’œuvre ou en four. 
  
Le Golem auquel je pensais n’était pas un personnage de théâtre. C’était un personnage réel qui avait l’apparence d’un personnage de théâtre. Il serait double. Ne verraient son visage que ceux qui subiraient sa loi. Ils ne le verraient qu’une seule fois. A la dernière seconde de leur vie. 
Son rôle serait d’être le poing du peuple juif. Vivre ou périr, c’est la loi de la vie. 
Comme au théâtre cependant, le Golem renaîtrait chaque soir jusqu’à ce qu’il soit rendu à la glaise parce que la paix aura été rendue aux hommes de bonne volonté. 
Le lendemain, j’en ai parlé à Cécile. Cécile avait été ma femme durant 20 ans, nous étions séparés depuis 10. Peut être que nous nous remarierons dans 10 ans, il y a des couples qui fonctionnent par cycles. 
Je ne me souviens plus du motif de notre séparation. En revanche, je me souviens de plus en plus souvent de ce qui m’avait plu en elle au point que j’aurais été prêt à n’importe quoi pour l’épouser et la mettre dans mon lit. On appelle ça la passion. Je me demande à quoi on pense quand on parle de la passion du Christ. Je ne me moque pas. La mort devrait être l’aboutissement de chaque passion. C’est trop dur, après. 
Cécile écrivait les pièces que je montais, j’étais trop exalté pour écrire. Ma main était incapable de suivre ma pensée. Cécile, au travers de l’incohérence de ma pensée, en saisissait la trame, la mettait en forme, et le texte s’exprimait sans qu’on dut en changer un seul mot. 
Au début de notre mariage je lui faisais souvent l’amour après qu’elle ait écrit. Quelle que soit l’heure. Habillés ou non. Dans la fièvre. J’y mettais la rage qu’on éprouve lorsqu’on se venge. Et j’avais le sentiment que l’auteur de la pièce, c’était moi. 
 - Jamais, je n’ai joui aussi fort. 
Ces jours-là, à table, elle me regardait manger et veillait à ce que mon verre ne fut jamais vide. 
Il m’arrivait de la tromper parce que je voulais me détacher d’elle. Mais aucune autre ne m’étreignait le ventre comme la silhouette de Cécile lorsqu’elle me tournait le dos. 
  
Je lui ai parlé du Golem. 
 - Le personnage, soit. Mais comment frappe-t-il ces crapules sans se faire prendre tout en se désignant ? Je ne vois pas la scène. 
 - Gorki, tu te souviens ? Brecht, les mendiants professionnels ? Hugo, Shakespeare, et d’autres. La lie de la société donne une représentation d’elle-même qu’aucune autre catégorie humaine n’est à même d’égaler. Et que faisons-nous tous les soirs sinon montrer ce que nous sommes ? 
 - Peut être que tu as raison. Tu le sais, je crains les bons sentiments au théâtre. Ils sont fort applaudis, et la pièce est vite oubliée. 
  
Deux jours plus tard, la presse relatait que dans une banlieue de la capitale, on avait trouvé les corps étranglés de deux caïds suspectés d’avoir détruit des stèles juives, et d’avoir battu un rabbin, presqu’à mort, à proximité de sa synagogue. 
On ignorait qui en était l’auteur. Même dans le quartier, personne n’avait eu envie d’en parler. Un policier, pour la forme probablement, avait noté sur un procès-verbal qu’un vieillard qui avait l’habitude de regarder la rue du haut de sa fenêtre du sixième étage, avait vu, lui semblait-il, un homme trapu, les bras ballants, marcher comme un automate. 
Le policier avait écrit que la description était confuse, le vieillard était à moitié saoul, l’heure était imprécise. En tout cas, il ne ressemblait à personne de connu dans le quartier. Il n’avait pas ajouté que ça faisait deux crapules de moins. 
  
Le lendemain, pour la première fois depuis longtemps, j’avais dormi jusqu’à dix heures du matin. Puis, j’ai cherché sur internet des photos d’Harry Baur. Je pensais que ça aiderait Cécile à peindre son personnage. 
Lorsqu’il est mort, il était âgé de soixante trois ans. J’en avais soixante quatre, je sentais son personnage davantage que je n’en avais jamais senti d’autres que j’avais incarnés. Mais c’est vrai qu’un comédien dit toujours la même chose lorsque, pour la première fois, un personnage prend possession de lui. 
Je voulais être le Golem, je voulais être Harry Baur. Je voulais dominer ce public qu’on devine sans le voir. Ah, la jouissance que je ressentais lorsque je jouais. Cette rumeur qui monte de la salle est faite, malgré le silence de chacun d’entre eux, de la respiration de tous les spectateurs. Certains soirs, cette rumeur me faisait frissonner. Je sortais de scène vidé mais heureux. J’avais bien joué, je le savais. 
Je m’étais exalté devant Cécile qui griffonnait sur un carnet. Parfois elle ne traçait qu’un trait, ou la forme d’un visage qu’elle noircissait ensuite, ou mettait quelques mots qu’elle seule et Dieu étaient à même de relire, je lui en avais souvent fait la remarque. 
  
Cécile avait un compagnon, et elle en changeait souvent. C’était la cause de son indifférence à mon égard. Elles sont nombreuses, les femmes qui raisonnent avec leur ventre. Un jour, elle se trainerait à mes pieds pour que je consente à lui faire l’amour à nouveau. 
 - Tu vois ce que je veux dire ? 
C’était le lendemain du jour où la police avait découvert dans une décharge un cadavre enroulé d’un drap marqué d’une croix gammée. Là encore, il n’y avait eu chez une fille qui se promenait la nuit qu’une description confuse. La silhouette d’un homme trapu qui marchait lentement, les bras ballants.
 - On aurait dit : un robot. 
Il s’agissait du Golem, je le savais. Le temps d’aujourd’hui et celui du passé pouvaient être le même. 
Cécile avait revêtu ce qu’elle appelait son bleu de travail. Un cache-poussière gris de deux tailles plus ample que nécessaire. Au début, c’était une façon de manifester qu’écrire était un travail d’artisan. Écrire chaque jour, ne serait-ce qu’une page, quelques lignes même. Mais tous les jours. Comme l’ouvrier qui se rend chaque jour devant son établi. 
C’était devenu un rite. Lorsque nous étions de jeunes mariés, son tablier était blanc et serré, pareil à celui des infirmières qui le portent à même le corps. 
 - J’ai le sentiment que tu es en train de monter deux pièces dans la pièce. Je ne vois pas encore l’articulation qui les relierait. C’est toi auparavant qui exigeait des auteurs de s’en tenir à l’unité d’action, qu’elle soit apparente ou non. 
 - Je t’ai dit que tu étais belle ? 
 - Rentre chez toi, Pierre. Et réfléchis à ce que je t’ai dit. 
  
Je suis rentré chez moi. Ce studio que je baptisais avec un sourire de dérision de garçonnière parce que des filles, avant de se mettre au lit, disaient : 
 - C’est gentil, chez toi. 
Et pourquoi pas deux pièces jouées simultanément ? Sur la même scène. Avec les mêmes comédiens. Chaque spectateur verrait la pièce qu’il veut voir. 
La première scène se passerait en Tchécoslovaquie dans la cave du rabbin qui avait modelé le Golem. Je ferais le rabbin. Puis, je ferais le Golem recrée. 
Le décor était encore flou. Quant aux comédiens, je pensais à l’un d’entre eux en particulier, un certain Thierry que le théâtre saoulait, l’un porterait une veste d’officier nazi et un autre un long manteau de cuir. A notre époque. Dès lors la tragédie irait de soi. 
Cécile paraissait incrédule. Moi, j’usais d’une certaine emphase pour donner plus de poids à l’histoire que je lui déclamais. J’avais retrouvé l’énergie de mes débuts, quand je subjuguais les filles qui ne savaient plus qui elles désiraient, l’homme ou le comédien. Être visible, quel puissant aphrodisiaque ! Je me sentais investi. 
Un soir, nous avions travaillé assez tard, je lui ai dis que je n’avais pas envie de rentrer chez moi. 
 - Je suppose que ça ne t’ennuies pas que je passe la nuit ici ? 
 - Dans mon lit ? Il ne faut pas, Pierre. Nous allons gâcher quelque chose. 
Elle me poussa vers la porte. Dehors, je me suis dis que j’avais eu tort de ne pas insister. J’aurais du la brusquer. Elle avait hésité. Les femmes aiment les vainqueurs. 
  
Un mois plus tard, la pièce était écrite, les rôles distribués, et le jour de la générale était fixé. Mais Cécile était éloignée de moi tout autant que la première fois que je lui avais parlé du Golem. Alors que moi, étrange phénomène, j’étais de plus en plus obsédé par l’envie de redécouvrir ce corps que je connaissais. 
Je me souviens d’un temps où j’affirmais qu’à choisir entre un tableau de Rembrandt et la plus jolie des filles, s’il fallait que l’un ou l’autre disparaisse, être humain ou non, c’est la fille que je sacrifierais. Aujourd’hui, je sais que c’est faux. 
La pièce serait un succès, je le sentais au travers de chacune des parcelles de mon corps. A nouveau, je serais l’homme qu’on admire, et Cécile me désirera à nouveau. Les faims de l’âme ou de l’esprit, c’est le corps qui les apaise. 
  
A la fin de la dernière répétition, je l’avais prise à part. 
 - Demain soir, tu seras à moi à nouveau. Dans l’Antiquité, les vainqueurs avaient droit au triomphe. Tu seras mon triomphe à moi. 
 - Tu parles comme on parlait dans la porteuse de pain. Je croise les doigts pour toi. 
Ce fut un four. Des spectateurs avaient quitté la salle discrètement. Les applaudissements de courtoisie retentissaient d’autant plus forts que l’acoustique de la salle faisait de chacun d’entre eux l’écho parfait de l’autre. Le battement d’ailes d’un seul papillon pouvait, parait-il, provoquer un séisme à l’autre bout de la planète. Du four d’aujourd’hui pouvait naitre le succès de demain. L’histoire du théâtre est pleine de ces métamorphoses. Peut-être. Mais que pensait ce seul et unique papillon qu’on écrase entre les doigts ? J’aurais voulu mourir. 
Je suis sorti dans la rue. Je retenais à peine mes larmes. Cécile est sortie à son tour. Je suppose qu’elle me cherchait, elle est venue vers moi dès qu’elle m’a vue. Je n’ai pas pu les retenir. A quoi bon, d’ailleurs ! Les larmes coulaient sur mes joues. 
Elle a entouré mes épaules. Elle s’est serrée contre moi. 
 - Ne pleure pas. Viens. 
Nous avons passé la nuit chez elle. Les femmes aiment les combattants qui, le soir d’une bataille perdue, viennent chez elles, et y déposent leur armure.

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Découverte de l'artiste Didier Marcel

Emotion vive et troublante aujourd'hui, au Centre Pompidou, face à l'oeuvre de DIDIER MARCEL.
Envie charnelle de m'y plonger, de me confondre avec la substance. Comme la réminiscence troublante d'un songe enfoui. Comme une brusque palpitation de l'âme en parfaite osmose avec la conscience...


Didier Marcel : " Il développe un travail qui porte sur la relation et les sentiments ambivalents que l’homme contemporain entretient avec la Nature. Les formes autonomes sont obtenues par des moulages d’éléments naturels (terres labourées, arbres, rochers) qui accèdent à une autre réalité par une somme d’opérations telles que le cadrage, le flocage des surfaces, le redressement au mur ou la surélévation."

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Résilience,

 

D'un tunnel noir,

interminable, étroit,

a vu le jour un arc-en-ciel ;

des images dont le maillage,

ne sont que lettres polychromes ;

un monde,

bruissant et symphonique,

ombragé et solaire,

d'où jaillissent

une arborescence bleue.

Voix du poète,

chaude, accidentelle,

d'ébène,

 inanimée ça et là,

tout le temps.

Partage.

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Et voici le troisième volet concernant ces témoignages. Merci à  ceux qui, déjà, ont réagi..

.

Ma première NDE se situe en mars 1968. Avant les faits relatés dans le deuxième volet. De là sans aucun doute, la présence du "rayon vert" comme je l'ai baptisé ne sachant trop de quoi il s'agissait. Finalement, mon intuition était la bonne et vous comprendrez pourquoi à la toute fin de ces récits et poèmes. Un peu de patience ... Merci.

Avril 1971 :

A la fin de l'année scolaire, notre instituteur a quitté l'école pour un autre établissement. J'y travaillais depuis 1965 par là. Plus tard, ce type d'enseignement a été baptisé "A discrimination positive" ... A présent, il est question d'encore en changer la dénomination.

Notre collègue s'est marié. Ils ont adopté un enfant, la jeune femme étant stérile.

Nous ne savions plus rien d'eux. Aucune nouvelle. Et, soudain, l'horreur. Je frémis encore en écrivant l'indicible.

En cette année 1971, lors des vacances de Pâques , ils avaient loué une caravane à la mer. Hélas, un mauvais fonctionnement d'un appareil de chauffage a déclenché le drame:  toute la famille y a été asphyxiée.

Je n'étais au courant de rien, mais mes collègues m'ont appris cette terrible nouvelle lors de la reprise des cours. Ils venaient d'en être avisés. 

Vous pouvez imaginer l'immense  malaise et tristesse dans lesquels nous nous sommes retrouvés !!

Je me suis tue, complètement anéantie. J'avais en effet préféré chasser de moi cette étrange, soyons nets, prémonition d'un malheur sans précisions des détails, vécue en 1969 sur le chemin du travail. Je pensais devenir folle tout simplement, d'autant plus qu'il m'a fallu vivre avec ce poids sans aucune possibilité de me confier ni de demander une aide quelconque. Si je l'avais fait, l'asile n'était pas loin. La NDE et .... cette histoire plus que bizarre ....Elle est folle, c'est certain.

Mais de là à devoir vivre cette nouvelle en restant muette .... Bref, l'horreur tout simplement. Vous vous imaginez les réactions si j'avais seulement prononcé, par exemple," Ah c'était donc çà" et ensuite raconter cette histoire invraisemblable ?? Déjà que le fait d'écrire des poèmes n'était pas spécialement apprécié. Jusqu'à la visite d'un inspecteur compréhensif.

Voici le poème écrit le soir de cette prémonition : 9 octobre 1969 : veuillez m'excuser de me répéter ainsi.

Il avait

Il avait épousé une femme sans âge (Ils n'étaient pas encore mariés à cette époque)

Aux yeux indéfinis, au visage trop sage

Aux longs cheveux flottant comme des algues noires (Elle était blonde)

Que soulevait le vent en ondes dérisoires

Il se sentait lié comme un boulet qu'on traîne

Enchaîné dans l'étau d'un grand cercle de haine

Et son dos se courbait sous le poids bien trop lourd

D'un épuisant voyage aux confins de l'amour.

Elle le tenait bien entre ses longs bras morts

Et ses yeux globuleux recélaient des trésors :

Deux durs diamants bleus, étranges réceptacles

D'une froide momie aux menaçants oracles!

Partout elle suivait cet étonnant fantôme

Comme une ombre de vie, l'éclairant pâle, atone

Car elle était la nuit, car elle était la mort

Qui toujours l'enlaçait, mais plus farouche encor !!

Avouez qu'il y avait de quoi se poser moultes questions et de mes angoisses vécues après "cà". J'ai tout fait pour oublier, m'enlever cette faculté ....Prier, supplier .... jusqu'à cette nouvelle atroce. Et ce n'était pas fini pour moi ....

Pour en savoir plus : NDE = Near dead experience soit expériences des états proches de la mort (prudence oblige) ou EMI =Etat de mort imminente. Vous pouvez retrouver mes deux témoignages sur ce que j'ai vécu sur le site "Notre Expérience" de mon amie Martine Oberson, une femme merveilleuse qui ne se prend pas la tête et, aussi, sur le site de La petite.rien-du-tout  - Une ermite dans la ville qui, elle même, a vécu cette expérience et a écrit un très beau livre la relatant. Ses commentaires concernant ce que j'ai vécu sont très beaux.

Evidemment je ne suis pas la seule et vous pourrez en lire d'autres. Vous trouverez les miens sous le nom de Elvir. Le prénom de ma grand-mère que j'ai "vue" lors de ma seconde expérience, celle où il y a eu une distorsion du temps.

La seconde expérience de ce genre, dans le volet suivant.

Merci de me suivre.       Rolande Quivron

Texte et poème déposés et enregistrés.

 

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Des amants retrouvés.

Mon oncle avait quatre-vingt deux ans. Il était pensionnaire d'une maison de retraite, une maison de vieux, destinée à des vieillards dont les moyens financiers étaient insuffisants pour leur permettre de résider dans une maison de retraite hôtelière occupée par des vieillards fortunés.

Mon oncle disposait d'une chambre individuelle meublée d'une table, de deux chaises, d'un lit, et d'un poste de télévision. Une chambre individuelle parce qu'il empêchait son voisin de chambre de dormir en lui racontant des histoires rocambolesques. Ou en faisant fonctionner la radio durant la nuit, le son au maximum. En recommençant dès que la gardienne de nuit quittait la chambre après avoir éteint le poste.

- C'est interdit, monsieur Richard.

Le directeur avait concédé la chambre individuelle et lui avait donné le poste de télévision d’un pensionnaire décédé.

Monsieur Richard était le mari de ma tante. Lorsqu'elleest morte, une attaque cérébrale, il avait refusé de rencontrer qui que ce soit de la famille de sa femme, et nous avions cessé de nous voir. Sa femme n'appartenait qu'à lui, avait-il dit. Sa douleur, il ne voulait la partager avec personne.  

Il avait renoncé à ses affaires. Elle n'était plus là pour les gérer avec lui, il ne serait plus là, lui non plus. C'était un couple profondément amoureux.

Leur maison était grande et confortable. Ils l'avaient achetée quelques années auparavant en  pensant à leur vieil âge, et à l'hypothèse d'un handicap qui aurait nécessité une garde malade à demeure.

Pratiquement, il n'en sortit plus jamais. Sinon pour faire ses courses au supermarché parce qu'il fallait bien se nourrir. Revenu chez lui, il s'asseyait dans la cuisine, et contemplait le jardin qui se trouvait à l'arrière. Ou il s'étendait sur le lit de la chambre à coucher et regardait le plafond en pensant à sa femme.

A force d'être immobile, il s'efforçait de ne plus vivre. Il pensait que c'était une façon de mourir puisqu'il n'avait pas eu le courage de se tuer.

Puis, il avait rencontré Cécile qui était veuve. Au bout de trois semaines, ils couchaient ensemble et découvraient que parfois, ou souvent, la sexualité remplace les élans du cœur.

J'avais reçu d'un notaire un courrier qui m'informait que j'étais l'héritier d'un monsieur, pensionnaire d'une maison de retraite, qui n'était pas décédé mais qui avait tenu à ce que je sache que le jour où il mourrait, j'étais celui qu'il avait choisi pour hériter de ses biens.

Des biens? Le notaire m'informa qu'à sa connaissance, il n'en avait pas, qu'il s'agissait de biens symboliques, que la symbolique autant que la sémantique accroissait la qualité des choses, c'est mon oncle qui avait tenu à ce qu'il me le dise. Il avait prétendu que j'étais un garçon intelligent qui saurait apprécier ses propos.

Ma tante était morte vingt ans auparavant, et j'étais curieux de revoir ce mari qui par amour avait exigé l'exclusivité de la vie et de la mort de sa compagne mais dont le veuvage n'avait pas éteint les pulsions. Il avait constaté qu'on pouvait tout à la fois aimer sa femme défunte, et trouver chez une autre de quoi les satisfaire.

C'est ce qu'il me raconta par morceaux durant les visites que désormais je lui rendais. Il avait l'air d'en jouir en me fixant dans les yeux pour juger de mes réactions. Le plus beau, je le devinais à ses hésitations et à des propos qu'il distillait comme un auteur qui ménage ses effets, le plus beau, je le pressentais, était à venir. Mais c'était quoi : le plus beau?

- Elle faisait bien l'amour, Cécile. A toi, je peux le dire. Après tout, je n'avais que soixante deux ans et elle, à peine cinquante-cinq. Elle avait du tempérament. C'est drôle, on ose davantage avec une étrangère qu'avec celle qu'on a épousé à l'adolescence, et à qui on a promis de ne jamais rien cacher. Il n'y a pas de morale en amour. Ni morale ni justice.

Il était l'heure de fermer. Il me retint par le bras.

- Je ne sais pas si je dois le dire.

Il s'était levé pour rejoindre sa chambre.

Je lui rendais visite tous les vendredis. Ce qui m'apparaissait au début comme les bavardages d'un vieillard à qui je rendais visite par compassion, excitaient désormais ma curiosité. Cet homme, pensais-je, est en train de me dire des choses importantes. Je n'imaginais pas en quoi elles étaient importantes mais je savais qu'elles l'étaient. Il suffisait d'attendre.

Cécile et lui n'avaient pas grand chose à se dire. Cela ne les gênait pas.  Lorsque le silence s'installait, Cécile disait:

- Tu viens.

Et ils allaient se mettre au lit.

Leur liaison avait duré cinq ans. Je ne sais pas si elle avait été heureuse, il ne l'avait pas dit formellement ni le contraire d'ailleurs, mais elle avait été inventive. De sorte que lorsque Cécile  s'enticha d'un amant à peine plus jeune que lui, ce qui l'avait blessé, c'était qu'elle partageait avec ce bellâtre des audaces dont il avait pensé que c'était à lui seul qu'elle les avait destinées.

Il avait le sentiment d'avoir été frustré d'un droit de propriété, en tout cas de copropriété, qu'il avait sur les exercices amoureux auxquels ils s'étaient livrés. Du temps de son épouse, il aurait rougi en les évoquant.

- Vous pensez encore à ça, mon oncle?

- Je ne suis pas encore gâteux. Il y a longtemps que j'ai séjourné aux Etats-Unis, ça n'empêche pas que je me souviens très bien de New-York. Et ça n'est pas désagréable. Cécile prétendait qu'on pouvait faire l'amour bien après quatre-vingt ans.

- Quatre-vingt ans?

- Il me regardait avec ironie.

 Il n'était pas resté seul très longtemps. Six mois plus tard, il faisait la connaissance d'une dame plaisante d'aspect qui prenait le thé à la terrasse d'un café. Lui, il buvait un café déjà tiède, en regardant les passants.

- Il fait beau aujourd'hui.

Elle avait eu l'air de réfléchir, elle l'avait regardé un instant.

- C'est vrai, il fait beau.

Ce fut sa troisième compagne, Hélène.

- Je te le jure. Si elle n'était pas morte, elle aurait été la dernière. Tant elle avait de qualités.

- Elle est morte?

Les larmes lui mouillaient les yeux. Il se leva et retourna dans sa chambre en trainant les pieds.

Le vendredi suivant, il avait hoché la tête.

- Quel est l'imbécile qui a dit : de l'audace, encore de l'audace. Moi, j'ai longtemps hésité. Et j'aurais du hésiter plus longtemps encore. Peut-être un jour de plus. C'est souvent le dernier jour qui est déterminant. En réalité, la dernière seconde. Tant que la chose n'a pas été faite, elle n'a jamais existé. Et tout serait différent.

Il avait ajouté :

- Il n’y a pas de morale.

Le bellâtre était mort après quinze ans de vie commune avec Cécile.

- Vous voyez qu'il y a une justice, mon oncle. Avouez que vous avez été content ce jour-là.

Je le disais sans conviction. J'imaginais qu'après plus de quinze ans de séparation, presque seize, et à leur âge, les blessures d'amour propre avaient disparu. Et l'union ave Hélène qui l'aimât sans éclats, sans passion spectaculaire mais profondément, avait du lui être chère. Somme toute, il aurait du être reconnaissant à Cécile. C'est à Cécile qu'il devait sa rencontre avec Hélène, non ? Je l'avoue, je connais peu la psychologie masculine.

Cécile avait téléphoné le jour même de la mort de son compagnon, il avait reconnu sa voix immédiatement. Son cœur s'était mis à battre plus fort.

 - Il est mort.

Il avait deviné de qui il s'agissait. Elle l'annonçait à mon oncle parce qu'il lui semblait que c'est à lui qu'elle devait l'annoncer en premier. A qui d'autre, pensa mon oncle qu'une joie soudaine avait envahi.

- Mort. Il m'a laissée seule.

- Courage, Cécile. La vie n'est pas finie. Je vais venir.

- Oh Richard ! Il m'a laissé seule.

Après tant d'années, il la revoyait de mémoire comme s'ils s'étaient quittés la veille. Chaque détail de ce qui fut leur dernière nuit d'amour lui revenait. Il en avait conscience une fois de plus, ils avaient vécu une passion torride. Et le destin leur offrait de la poursuivre.

- Tu le sais: quand le désir d'une femme te submerge plus rien ne compte. Ne mens pas. Le désir aveugle, et engourdit le cerveau.

Est-ce ma faute si Hélène est morte en même temps que lui. Les dernières années de la vie d'un homme sont comme des diamants, c'est un crime que d'en ternir l'éclat. Quel que soit le prétexte qui sera oublié dès qu'il sera passé de l'autre côté.

Il avait parfois parlé la tête basse si bien que j'avais du me pencher vers lui pour l'entendre. Il avait entrecoupé ses propos de silences dont je ne savais pas s'ils étaient voulus ou s'ils étaient dus à son âge. Il arrivait, j'en étais convaincu à présent, à cet essentiel, ces choses importantes, que j'avais pressenti dès nos premières rencontres.

- Mon oncle, vous n'avez pas?

J'étais incapable de poursuivre. Une chose est de penser que les hommes sont capables de tout, une autre est de  constater que c’est vrai. Et d'être le confident de ce qu'il faut bien appeler un meurtrier. Est-ce que les prêtres, dans leur confessionnal, éprouvent la même angoisse?

C'est du cyanure qu'il avait versé dans le vin dont ils buvaient une bouteille tous les soirs pour se détendre avant de dîner.

- Hélène n'a pas souffert, je t'assure. Elle est morte sur le champ.

Ce jour-là, étendu sur le lit, c'est à Cécile que mon oncle pensa longtemps avant de s'endormir. Ses rêves furent ceux d'un adolescent. Par pudeur, il attendit le lendemain des funérailles pour revoir Cécile.

Seule, la voix n'avait pas changé. Son visage s'était épaissi mais ses lèvres étaient encore pulpeuses. Il l'embrassa sur la bouche.

- Je suis contente que tu sois venu. J'ai appris qu'Hélène était morte. Pauvre Richard. Nous n'avons pas de chance tous les deux.

Il la serra contre lui. Elle se laissa aller, davantage parce qu'il la serrait que poussée par le désir. Il lui embrassait le cou à cet endroit qui jadis mettait en marche son petit moteur comme ils disaient. Elle avait le cou ridé d'une vieille femme.

- Tu veux te coucher?

En se déshabillant, il voyait dans le miroir de la salle de bain son ventre proéminent qu'il tentait d'atténuer en se raidissant. Quant à Cécile, ses hanches s'étaient élargies et des plis lui cernaient le ventre. Elle avait toujours été encline à la cellulite. Il détourna la tête et se glissa sous les draps. Lorsqu'elle le rejoignit, il lui entoura le cou tandis qu'elle plaçait la main sur son sexe.

Ils restèrent au lit près d'une demi-heure sans rien se dire. Le haut de sa cuisse était mouillé mais chacun d'entre eux, finalement, avait fait l'amour tout seul. En fermant les yeux.

- Tu es déçu? Tu veux rester?

- Tu es gentille. Il faut que je rentre. Je reviendrai demain.

Elle sourit en soupirant.

- Ce n'est jamais comme avant.

En rentrant chez lui, il lui sembla que l'appartement était froid. Il avait du fermer le chauffage avant de partir. Sur la table de la cuisine restait la tasse vide du café qu'il avait pris la veille en se levant. Il s'assit, la tête entre les mains, les coudes sur la table, en pensant à Hélène qui l'avait quitté. Un frisson, parfois, le secouait. Il prit un gilet qu'il enfila sur son pull.

Est-ce que lui aussi avait changé physiquement autant que Cécile? Il n'avait pas de chance. Toutes les femmes qu'il avait aimées étaient mortes. Il restait seul comme un chien abandonné.

Il secoua la tête.

- Il n'y a pas de morale dans la vie.

 

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Prix littéraire 2014 : place au théâtre !

La 40ème édition du prix littéraire décerné par le Parlement de la Communauté française se destine cette fois aux oeuvres théâtrales. Doté d’un prix de 5.000 €, il récompense un auteur d'expression française, lequel aura fait preuve d'un talent particulier, en l’occurrence dans une pièce inédite ou déjà publiée.

Il est obligatoire de remplir différentes conditions de participation.

Les auteurs non belges fourniront ainsi la preuve qu’ils résident en Belgique depuis cinq ans minimum, avant l’expiration du délai pour le dépôt des oeuvres.
Les manuscrits ou publications parviendront en cinq exemplaires, pour le 1er février 2014 au plus tard, au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, 6 rue de la Loi, 1000 Bruxelles.
En outre, les manuscrits doivent être clairement dactylographiés, paginés et solidement reliés. Les pièces ne peuvent avoir été éditées avant 2010, ni avoir été couronnées par un autre prix important. Chaque auteur ne peut présenter qu'un seul ouvrage. Les ouvrages écrits en collaboration sont toutefois acceptés.
A noter qu’une brève notice biographique doit accompagner l’envoi. Les candidats intéressés qui auraient déjà concouru au prix littéraire du Parlement doivent obligatoirement reposer
leur candidature.
L’inscription est totalement gratuite. Un accusé de réception sera envoyé à chaque candidat.
M. Jean-Charles Luperto, Président du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, et le
Président du jury remettront le prix lors d’un déjeuner de presse qui se déroulera dans le
courant de la première quinzaine d’octobre 2014.

Pour tout renseignement complémentaire, les auteurs candidats sont priés de s'adresser au
Parlement de la Fédération Wallonie Bruxelles, secrétariat du jury du prix littéraire par
téléphone, 02/506 39 38 ou 02/506 38 19 ou par courriel, prixlitteraire@pfwb.be

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Une entreprise prométhéenne: La comédie humaine

"La comédie humaine" est le titre général sous lequel Honoré de Balzac (1799-1850) a rassemblé l'essentiel de sa production romanesque. La publication des romans ainsi regroupés s'échelonna entre avril 1842 et novembre 1848 à Paris chez Furne, Dubochet, Hetzel et Paulin.

 

A partir des Scènes de la vie privée (1830-1832), Balzac semble avoir déjà conçu un projet d'ensemble, que confirment les Études de moeurs au XIXe siècle (1834-1836), divisées en Scènes de la vie privée, Scènes de la vie parisienne, Scènes de la vie de province. Sont en outre annoncées des Scènes de la vie militaire, de la vie politique, de la vie de campagne. Une introduction due à Félix Davin, fortement inspirée par Balzac lui-même, indique que les Études de moeurs seront ultérieurement complétées par des Études philosophiques et des Études analytiques. Les Études philosophiques (1835-1840) regroupent des oeuvres antérieurement parues sous les titres Romans et Contes philosophiques (1831), Nouveaux Contes philosophiques (1832) et Livre mystique (1835).

 

Cette cohésion progressivement mise au point procède d'une vision d'ensemble et d'une technique, pensée dès 1833 et appliquée en 1834 dans le Père Goriot: le retour des personnages. Si on ne la trouve pas dans la lettre à Mme Hanska du 26 octobre 1834, annonçant une édition globale devant comprendre 50 volumes sur 4 ans (Balzac parle alors d'Études sociales), l'expression Comédie humaine, probablement suggérée par la Divine Comédie de Dante, apparaît pour la première fois en 1839 dans une lettre à l'éditeur Hetzel et figure dans les accords signés le 14 avril et le 2 octobre 1841 avec le groupe d'éditeurs chargé d'entreprendre la publication. Précédée d'un "Avant-propos", l'édition ainsi conçue est connue sous le nom d'édition Furne. Par rapport aux éditions précédentes des oeuvres progressivement intégrées, le texte subit plusieurs transformations. Les unes sont dues à Balzac lui-même, qui multiplie les liens entre les romans pour mieux faire apparaître la cohérence du projet, les autres sont imputables aux exigences d'économie des éditeurs, et en particulier la suppression des préfaces, des divisions en chapitres et de nombreux alinéas. L'exemplaire personnel de Balzac, sur lequel il inscrivit de nombreuses modifications, s'appelle le "Furne corrigé", et sert de base pour toutes les éditions modernes.

 

La Comédie humaine est une oeuvre inachevée. En janvier 1845, qualifiant son entreprise "littérairement parlant" de plus vaste que "la cathédrale de Bourges architecturalement parlant", Balzac écrit à son amie Zulma Carraud: "Voilà seize ans que j'y suis, et il faut huit autres années pour terminer." Cette même année, Balzac, en vue d'une réédition en 26 tomes qu'il envisage, dresse un catalogue complet de la Comédie, publié en 1850 dans l'Assemblée nationale. On utilise toujours l'ordre et la numérotation adoptés pour ce plan. Sur 137 ouvrages prévus, 91 ont été rédigés. Les autres n'existent - au moment où Balzac rédige son catalogue - qu'à l'état de simples titres, d'ébauches ou de textes incomplets (ils figurent en italique dans le plan ci-dessous). Par ailleurs, quelques oeuvres, publiées postérieurement, n'avaient pas été prévues, et doivent être intégrées, sans numéro; il s'agit des Parents pauvres: le Cousin Pons et la Cousine Bette, d'Un homme d'affaires, de Gaudissart II, et des Petites Misères de la vie conjugale.

 

Catalogue établi par Balzac pour la Comédie humaine.

Première partie: Études de moeurs.

Six livres: 1. Scènes de la vie privée; 2. Scènes de la vie de province; 3. Scènes de la vie parisienne; 4. Scènes de la vie politique; 5. Scènes de la vie militaire; 6. Scènes de la vie de campagne.

SCENES DE LA VIE PRIVÉE (4 volumes, tomes I à IV). - 1. Les Enfants. - 2. Un pensionnat de demoiselles. - 3. Intérieur de collège. - 4. La Maison du Chat-qui-pelote. - 5. Le Bal de Sceaux. - 6. Mémoires de deux jeunes mariées. - 7. La Bourse. - 8. Modeste Mignon. - 9. Un début dans la vie. - 10. Albert Savarus. - 11. La Vendetta. - 12. Une double famille. - 13. La Paix du ménage. - 14. Madame Firmiani. - 15. Étude de femme. - 16. La Fausse Maîtresse. - 17. Une fille d'Eve. - 18. Le Colonel Chabert. - 19. Le Message. - 20. La Grenadière. - 21. La Femme abandonnée. - 22. Honorine. - 23. Béatrix ou les Amours forcées. - 24. Gobseck. - 25. La Femme de trente ans. - 26. Le Père Goriot. - 27. Pierre Grassou. - 28. La Messe de l'athée. - 29. L'Interdiction. - 30. Le Contrat de mariage. - 31. Gendres et Belles-mères. - 32. Autre Étude de femme.

 

SCENES DE LA VIE DE PROVINCE (4 volumes, tomes V à VIII). - 33. Le Lys dans la vallée. - 34. Ursule Mirouët. - 35. Eugénie Grandet. - LES CÉLIBATAIRES: 36. Pierrette. - 37. Le Curé de Tours. - 38. Un ménage de garçon en province [la Rabouilleuse]. - LES PARISIENS EN PROVINCE: 39. L'Illustre Gaudissart. - 40. Les Gens ridés. - 41. La Muse du département. - 42. Une actrice en voyage. - 43. La Femme supérieure. - LES RIVALITÉS: 44. L'Original. - 45. Les Héritiers Boirouge. - 46. La Vieille Fille. - LES PROVINCIAUX A PARIS: 47. Le Cabinet des antiques. - 48. Jacques de Metz. - 49. ILLUSIONS PERDUES, 1re partie: les Deux Poètes; 2e partie: Un grand homme de province à Paris; 3e partie: les Souffrances de l'inventeur.

 

SCENES DE LA VIE PARISIENNE (4 volumes, tomes IX à XII). - HISTOIRE DES TREIZE: 50. Ferragus (1er épisode). - 51. La Duchesse de Langeais (2e épisode). - 52. La Fille aux yeux d'or (3e épisode). - 53. Les Employés. - 54. Sarrasine. - 55. Grandeur et décadence de César Birotteau. - 56. La Maison Nucingen. - 57. Facino Cane. - 58. Les Secrets de la princesse de Cadignan. - 59. Splendeurs et Misères des courtisanes. - 60. La Dernière Incarnation de Vautrin. - 61. Les Grands, l'Hôpital et le Peuple. - 62. Un prince de la bohème. - 63. Les Comiques sérieux (les Comédiens sans le savoir). - 64. Échantillons de causeries françaises. - 65. Une vue du palais. - 66. Les Petits Bourgeois. - 67. Entre savants.  - 68. Le Théâtre comme il est. - 69. Les Frères de la Consolation [l'Envers de l'histoire contemporaine].

 

SCENES DE LA VIE POLITIQUE (3 volumes, tomes XIII à XV). - 70. Un épisode sous la Terreur. - 71. L'Histoire et le Roman. - 72. Une ténébreuse affaire. - 73. Les Deux Ambitieux. - 74. L'Attaché d'ambassade. - 75. Comment on fait un ministère. - 76. Le Député d'Arcis. - 77. Z. Marcas.

SCENES DE LA VIE MILITAIRE (4 volumes, tomes XVI à XIX). - 78. Les Soldats de la République (3 épisodes). - 79. L'Entrée en campagne. - 80. Les Vendéens - 81. Les Chouans. - LES FRANÇAIS EN ÉGYPTE (1er épisode): 82. Le prophète; (2e épisode): 83. Le Pacha; (3e épisode): 84. Une passion dans le désert. - 85. L'Armée roulante. - 86. La Garde consulaire. - 87. SOUS VIENNE, 1re partie: Un combat; 2e partie: l'Armée assiégée; 3e partie: La Plaine de Wagram. - 88. L'Aubergiste. - 89. Les Anglais en Espagne. - 90. Moscou. - 91. La Bataille de Dresde. - 92. Les Traînards. - 93. Les Partisans. - 94. Une croisière. - 95. Les Pontons. - 96. La Campagne de France. - 97. Le Dernier Champ de Bataille. - 98. L'Émir. - 99. La Pénissière. - 100. Le Corsaire algérien.

 

SCENES DE LA VIE DE CAMPAGNE (2 volumes, tomes XX et XXI). - 101. Les Paysans. - 102. Le Médecin de campagne. - 103. Le Juge de Paix. - 104. Le Curé de village. - 105. Les Environs de Paris.

 

Deuxième partie: Études philosophiques.

(3 volumes, tomes XXII à XXIV). - 106. Le Phédon d'aujourd'hui. - 107. La Peau de Chagrin. - 108. Jésus-Christ en Flandre. - 109. Melmoth Réconcilié. - 110. Massimilla Doni. - 111. Le Chef-d'oeuvre inconnu. - 112. Gambara. - 113. Balthazar Claës ou la Recherche de l'absolu. - 114. Le Président Fritot. - 115. Le Philanthrope. - 116. L'Enfant maudit. - 117. Adieu. - 118. Les Marana. - 119. Le Réquisitionnaire. - 120. El Verdugo. - 121. Un drame au bord de la mer. - 122. Maître Cornélius. - 123. L'Auberge rouge. - 124. SUR CATHERINE DE MÉDICIS: I. Le Martyre calviniste. - 125. ID.: II. La Confession des Ruggieri. - 126. ID.: III. Les Deux Rêves. - 127. Le Nouvel Abeilard. - 128. L'Élixir de longue vie. - 129. La Vie et les Aventures d'une idée. - 130. Les Proscrits. - 131. Louis Lambert. - 132. Séraphîta.

 

 

Troisième partie: Études analytiques.

(2 volumes, tomes XXV et XXVI). - 133. Anatomie des corps enseignants. - 134. La Physiologie du mariage. - 135. Pathologie de la vie sociale. - 136. Monographie de la vertu. - 137. Dialogue philosophique et politique sur les perfections du XIXe siècle.

 

 

L'Avant-propos de 1842 précise le sens philosophique et historique de cet ensemble médité et méthodiquement agencé. Si, en 1834, Balzac présente les Études de moeurs comme les effets sociaux où se mettent en scène les "individualités typisées", les Études philosophiques comme les causes expliquant les "types individualisés" et les Études analytiques comme les principes ("Les meours sont le spectacle, les causes sont les coulisses et les machines; les principes, c'est l'auteur"), il explique en 1842 que, parti d'une comparaison entre l'Humanité et l'Animalité, il s'est forgé une conviction: "La Société ressembl[e] à la Nature." Il s'agit alors de "rendre intéressant le drame à trois ou quatre mille personnages que présente une Société" et d'"étudier les raisons ou la raison de ces effets sociaux".

 

Le titre renvoie autant au théâtre qu'au modèle dantesque. Si Balzac a toujours été hanté par la scène (sa dernière oeuvre achevée est une pièce, le Faiseur), sa production romanesque interroge en permanence le théâtre du monde. Il suffit de lire cet extrait du Cousin Pons: "Cette comédie, à laquelle cette partie du récit sert en quelque sorte d'avant-scène, a pour acteurs tous les personnages qui jusqu'à présent ont occupé la scène." Affectant souvent une structure dramatique (ainsi, le Père Goriot est agencé comme une tragédie et la Peau de chagrin trace la courbe implacable d'une destinée inéluctable), l'esthétique romanesque combine la dramatisation, ce "soleil du système" (1840) qui soude les éléments choisis, et la typisation. Théâtralisation du réel, qui confère l'unité, et création de types qui expriment la vérité: "Personnage qui résume en lui-même les traits caractéristiques de tous ceux qui lui ressemblent plus ou moins, [le type] est le modèle du genre" (Préface d'Une ténébreuse affaire).

 

Cette conception générale n'empêche nullement la diversité des formes, qui trouve sa première justification dans la loi des contrastes, la "variété dans l'unité", véritable loi vitale. Outre cette application nécessaire du principe de correspondance régissant l'univers balzacien, la maturation de l'écriture importe. D'une part, la Comédie humaine rassemble des oeuvres élaborées avant la conception générale, mais dont les modifications ultérieures n'altèrent pas profondément la manière; d'autre part, le roman balzacien a évolué durant les vingt années de sa production. Entre Eugénie Grandet, première Scène de la vie de province (1833), et Splendeurs et Misères des courtisanes, échafaudé en neuf années, on passe d'un récit assez sobre à une énorme fresque de 273 personnages. De la nouvelle au conte, du roman épistolaire (Mémoires de deux jeunes mariées) aux Employés, si richement dialogués, ou aux Comédiens sans le savoir, si proches du théâtre, du récit fantastique au drame social, Balzac déploie toutes les facettes d'un talent polymorphe. Les multiples aspects du réel se donnent à voir dans cette architecture romanesque chargée de restituer à la fois le jeu et ce qu'il cache, l'apparence factice et la réalité des coulisses, ou l'envers du décor. On comprend ainsi la valeur emblématique d'un titre comme l'Envers de l'histoire contemporaine (1842-1848).

 

L'ordre chronologique des intrigues s'étale de 1308 (les Proscrits) à 1846 (les Comédiens), mais la plupart des romans se situent entre la Révolution et les dernières années de la monarchie de Juillet; C'est que la Comédie humaine est inséparable de l'Histoire contemporaine, comme le souligne l'Avant-propos: "La Société française allait être l'historien, je ne devais être que le secrétaire." Sous cette modestie affichée, il faut lire l'ambition inédite (et jamais égalée, même par le Zola des Rougon-Macquart) de cet "annaliste de son temps" (le Cabinet des antiques) que doit être le romancier moderne: "Surprendre le sens caché dans cet immense assemblage de figures, de passions, d'événements", "tout savoir du monde" et le disposer dans ces "Mille et Une Nuits de l'Occident" (26 octobre 1834). Telle s'élabore l'invention du roman total, répondant idéalement aux exigences d'un lecteur qui entend que soient satisfaits les "cinq sens littéraires: l'invention, le style, la pensée, le savoir, le sentiment" (la Muse du département).

 

Dépassant la perspective de Walter Scott, Balzac "coordonne une histoire complète, dont chaque chapitre [serait] un roman et chaque roman une époque". La continuité issue de la Révolution française se présente dans sa totalité à ce témoin de son temps, ce "Saint-Simon peuple" selon Taine. S'il étudie dans le détail une France nouvelle, révolutionnée et inconnue de la plupart des lecteurs, il s'agit pourtant d'un pays réduit à l'espace parisien et à la France septentrionale. En effet, Balzac ne situe aucun roman au sud d'une ligne Bordeaux-Limoges, ignore en grande partie le monde rural, en dehors des Paysans (1844) qui traitent avant tout de questions politico-sociales (morcellement des terres et avènement d'une bourgeoisie rurale), de même qu'il néglige le monde ouvrier, simplement évoqué dans le Prologue de la Fille aux yeux d'or (voir Histoire des Treize). Au centre de cette fresque trônent la société capitaliste naissante, étagée des employés aux banquiers, à la tête de la nouvelle aristocratie d'argent, et le Faubourg Saint-Germain, patrie de l'aristocratie du sang, légitimiste et catholique. "A la fois toute la gloire et toute l'infamie de la France" (Illusions perdues), Paris est décrit tel un Moloch qui pompe l'énergie de la nation. Lieu privilégié des affaires et de la politique, théâtre de la comédie sociale la plus élaborée, la capitale brille de tous les prestiges que lui confèrent son mystère et la fascination qu'elle exerce sur les provinciaux - et sur le romancier lui-même. Enfer, bourbier, volcan, elle consume les forces vitales avec une effrayante rapidité.

 

La province, si elle semble pâtir par comparaison avec la Ville somptueuse et hideuse à la fois, fantastique et diabolique, n'en offre pas moins de féconds champs d'investigation au romancier. Tout s'y déroule plus lentement, mais avec une intensité égale, quoique concentrée sur des enjeux plus limités. Au chatoiement parisien, elle oppose l'opacité de ses maisons et de ses rues silencieuses. Aux brillantes conversations des salons répondent les obsessions et les potins d'une société figée. Les individus d'exception y étouffent: ils cèdent alors aux sirènes parisiennes, quitte à revenir, parfois chargés de gloire, le plus souvent meurtris par le maelström des faubourgs. Seuls quelques lieux paisibles, au coeur d'une nature enchanteresse, offrent-ils alors leur asile aux âmes blessées, nostalgiques ou sages.

 

Nourrie d'une documentation abondante et scrupuleuse, la Comédie humaine met avant tout en scène des personnages fictifs (près de 2 500), qui créent de plus en plus l'illusion de la vie, côtoyant des personnages réels, lesquels n'occupent jamais les premiers rôles. Faisant concurrence à l'état-civil, Balzac invente une société en réduction, où de nombreuses figures évoluent suffisamment pour mériter une biographie, dont l'écrivain donne d'ailleurs ironiquement le modèle en établissant la fiche de Rastignac dans la Préface d'Une fille d'Eve. Synthétisant des modèles authentiques parfois affublés de noms empruntés à la réalité, Balzac colore ses fictions comme des rêves, selon le mot de Baudelaire, et utilise à fond sa faculté de voyance, qui lui fait concevoir des êtres plus vivants que les hommes, même si "les écrivains n'inventent jamais rien", "le secret des succès universels [étant] dans le vrai" ("Lettres sur la littérature", Revue parisienne, 1840): l'Art n'est-il pas "la Nature concentrée" (Illusions perdues)?

 

Cette vérité ne tient pas seulement à l'observation. Si Balzac la revendique souvent ("Ce drame n'est ni une fiction ni un roman", écrit-il à propos du Père Goriot), c'est autant pour prendre ses distances avec le statut du roman considéré comme un genre mineur propre à toutes les affabulations, que pour feindre de refléter le monde en dissimulant son pouvoir créateur et prendre le lecteur au piège séduisant de la mimésis. Certes, bien des personnages essentiels transposent tel ou tel aspect de la personnalité du romancier, mais ils n'en demeurent pas moins des fictions, des produits de l'invention d'un auteur qui intervient rarement en tant que tel, ou même en tant que narrateur. Présentation directe d'un monde où se déroulent les histoires narrées, la Comédie humaine est cependant informée par les savoirs et les points de vue supposés du savant, du philosophe, de l'historien ou du poète, ces hypostases du romancier.

 

Pourtant, le fantastique y joue un grand rôle. La Peau de chagrin ou la Recherche de l'absolu (que Balzac tenait pour l'une de ses oeuvres les plus importantes) développent des thèmes centraux: la contradiction du vouloir vivre et du pouvoir vivre, la détermination des personnages par une idée fixe, la puissance des passions. C'est dire que le fantastique tient une place centrale dans la Comédie humaine; et même si Balzac a tout d'abord sacrifié à une mode, il invente de nouvelles modalités qui lui servent à exprimer le mystère, enfoui au plus profond du réel, en créant un fantastique paradoxalement réaliste. Il tient à la nature des situations, des lieux, des personnages. Est ainsi assuré le passage de la réalité à l'imaginaire: "Dès que l'homme veut pénétrer dans les secrets de la nature où rien n'est secret, ou il s'agit seulement de voir, il s'aperçoit que le simple y produit du merveilleux (Séraphîta). La vertu didactique d'une telle conception procède d'une philosophie, certes inspirée par les lectures théosophiques et mystiques de Balzac, mais dont le fondement réside dans la profonde unité de l'Esprit et de la Matière.

 

Apparaît d'autant mieux l'importance décisive de la description dans la Comédie humaine. Il ne s'agit pas seulement de peindre, de donner à voir, mais surtout d'interpréter. Investigation, la description éclaire la lisibilité de l'univers balzacien. Les lieux ou les objets décrits sont autant de signes visibles où s'inscrit en quelque sorte visuellement le drame. Le romancier se fait alors véritable pédagogue du regard imaginaire: "Toute sa personne explique la pension, comme la pension implique sa personne", dit-il de la mère Vauquer (le Père Goriot). Le cadre explique ce qui y vit. Les conditions sociales et les caractères se lisent d'abord par ces extérieurs, comme si l'avoir définissait de plus en plus l'être. La description rend compte d'un tout: "Chez moi, l'observation était devenue intuition, elle pénétrait l'âme sans négliger le corps; ou plutôt, elle saisissait si bien les détails extérieurs, qu'elle allait sur-le-champ au-delà" (Facino Cane).

 

Si les lieux ont une physionomie, les personnages eux-mêmes relèvent plus précisément de la physiognomonie, issue des théories de Lavater. Les dispositions intellectuelles et morales de l'individu peuvent se déduire de ses traits: ainsi s'explique l'importance des détails physiques dans les portraits, composés de particularités signifiantes. Le narrateur omniscient présente ses créatures sous tous leurs angles, ce qui permet au lecteur de bénéficier d'un savoir de connivence et de prendre à son compte le regard de tel protagoniste sur tel autre. Ainsi la genèse de l'amour chez Félix de Vandenesse regardant ébloui Henriette de Mortsauf va-t-il de pair avec le portrait de la châtelaine de Clochegourde (le Lys dans la vallée). Acteurs pris dans une action, qui, pour être théâtralisée, n'en néglige pas pour autant toutes les procédures de l'écriture romanesque, y compris ses procédés feuilletonesques (auxquels Balzac sacrifie volontiers à partir de la Vieille Fille, 1836), les personnages obéissent à toutes sortes de déterminations que l'on ne saurait réduire à l'interaction avec le milieu ou au complexe psycho-physiologique. Aux mécanismes individuels s'ajoutent le poids familial, social ou professionnel, et surtout la logique des passions. Plus que d'empire de la psychologie, correspondant de toute façon aux conceptions du XIXe siècle, il faudrait parler d'une forme de pessimisme. En effet "si la pensée, ou la passion, qui comprend la pensée et le sentiment, est l'élément social, elle en est aussi l'élément destructeur. En ceci, la vie sociale ressemble à la vie humaine" ("Avant-propos"). Sorte de société en réduction, l'individu ne peut s'intégrer qu'en acceptant les règles de la comédie sociale. Sinon, il est condamné à être broyé au terme d'un impitoyable conflit. Aucun accomplissement individuel ne semble possible en dehors des lois de la société. La passion, ce besoin de sortir de soi et de posséder, qu'elle soit celle d'un père, d'un collectionneur, d'un érotomane, d'un savant, d'un usurier, d'un manipulateur fou de pouvoir, d'un ambitieux, d'un artiste, est toujours recherche d'un absolu. Elle conduit à l'impuissance et à la mort.

 

Parmi ces passions domine l'argent. Peut-être obsession personnelle de Balzac, il se révèle plus sûrement le moteur de la société moderne. Il est donc celui de la Comédie humaine. De l'avare Grandet à Nucingen, le Napoléon de l'argent, Balzac démonte les mécanismes de la finance. Surtout, il expose lumineusement comment et pourquoi l'argent dans toute sa puissance est devenu "le seul dieu moderne auquel on ait foi" (Eugénie Grandet). Là sans doute la force critique du roman balzacien trouve-t-elle son point d'application le plus incontestable. Toute une société soumise à la tyrannie matérialiste du veau d'or, une circulation fantastique, un grand branle de l'humanité, jetée dans les abîmes de la modernité, la captation des énergies et des sentiments: l'argent est bien le ressort et la fatalité du théâtre du monde.

 

S'impose également l'amour. Mais, contrairement aux usages romanesques de son temps, Balzac lie l'amour à l'argent, au mariage ou à l'ambition. De là un certain prosaïsme, qui va de pair avec une lucidité décapante. S'il existe de vrais amoureux dans la Comédie humaine (Eugénie Grandet, qui adore son cousin Charles, Lucien et Coralie, dans Illusions perdues, Lucien et Esther dans Splendeurs [...], Raphaël et Pauline dans la Peau de chagrin), l'émotion, le pathétique procèdent avant tout de situations dramatiques, celle des femmes abandonnées ou celle née d'une contradiction entre la loi morale ou sociale et le sentiment (le Lys dans la vallée). Mais Balzac, dont les romans dessinent une "carte de Tendre" dixneuviémiste, sait aussi dégager des lois du comportement amoureux autant que de la naissance et de la progression de l'amour. Vanité, calcul, énergie, dérèglement: de la Duchesse de Langeais à la  Cousine Bette, Éros joue son éternelle comédie, où figurent en bonne place les tentations homosexuelles (la Fille aux yeux d'or, Vautrin), voire des ambiguïtés plus troubles encore (Une passion dans le désert, Sarrasine). Le mariage fournit à lui seul une abondante thématique. Au traité (Physiologie du mariage), s'ajoutent les variantes romanesques de l'adultère, car la femme mariée est rarement heureuse dans la Comédie. Institution avant tout, le mariage est une affaire de Code. Si Balzac, qui écrit "à la lueur de deux Vérités éternelles, la Religion et la Monarchie", défend cette cellule sociale que représente la famille et célèbre les vertus de la conjugalité, il montre surtout les drames de la vie privée, et le rôle nécessaire des courtisanes dans la vie parisienne. Pourtant, le conservatisme obligé l'emporte: la Comédie humaine comporte une politique.

 

Si "le christianisme a créé les peuples modernes", le catholicisme vaut d'abord comme "système complet de répression des tendances dépravées de l'homme". Si l'Église est experte au maniement de l'argent, elle offre aussi un contrepoids moral à la frénésie corruptive. La religion n'est pas seulement la garante de l'ordre social, elle peut aussi l'améliorer, ou favoriser les tentatives de réforme conservatrice (le Curé de village). Mais elle prend tout son sens dans son étroite liaison avec la monarchie. Le légitimisme balzacien lui permet de juger sans complaisance la politique postrévolutionnaire. Appuyé sur une analyse des réalités socio-économiques (notamment les transferts de propriété, les nouveaux circuits, l'industrie naissante), le romancier décèle les failles majeures d'une société où la lutte des individus entre eux, déterminée par la loi de l'intérêt, se révèle un immense dérèglement. Malgré la présence dans la Comédie de belles figures républicaines (Michel Chrestien dans Illusions perdues), seul un pouvoir fort, ouvert à l'économie moderne, peut alors gérer ces contradictions mortelles: "Le grand homme qui nous sauvera du naufrage vers lequel nous courons se servira sans doute de l' individualisme pour refaire la nation" (le Médecin de campagne).

 

Celui qui fait "partie de l'opposition qui s'appelle la vie" met enfin en scène des artistes hantés par l'idée de beauté (tel Frenhofer dans le Chef-d'oeuvre inconnu) ou des génies, comme Louis Lambert. Princes de la volonté, ils échouent certes (avortement de la création ou folie), mais ils inscrivent sur cet univers impitoyable la marque indélébile de l'art et de la pensée. Avec ces modèles austères que sont Joseph Bridau (Pierre Grassou) ou Daniel d'Arthez (Illusions perdues et les Secrets de la princesse de Cadignan), ces artistes incarnent l'idéal balzacien de la poésie, qui complète harmonieusement celui de la science. La Comédie humaine triomphe alors non seulement comme monument littéraire unique, mais comme entreprise prométhéenne.

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L'art pour l'art

 

Soliloque

 

Dans l'amour, a su la Nature

Unir des formes et des couleurs

Qui provoquent des coups de coeur .

Le sublime ravit, rassure.

Un peintre peut, par un tableau,

Alors qu'il se sent exalté,

Vouloir transmettre la beauté,

Se reflétant parfois sur l'eau.

Il veut certes la garder vive,

Être poète, innovateur.

Dans les formes et dans les couleurs,

Il met une charge affective.

Des mortels que le sort élit,

Ressentent une suprême grâce,

Quand ils atteignent un espace.

Où leur talent s'épanouit.

Vivent-ils heureux librement?

Nombreux qui nous semblent enviables

N'ont que des revenus minables.

Or il peut en être autrement.

 

D'un égo extraordinaire,

Eurent un destin fabuleux

 Des artistes industrieux

Ayant le génie des affaires.

 

19/12/2003

 

 

 

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Je peins peu... j'engrange, des sons, des formes, des couleurs, des impressions de gelées nocturnes, bleues et mauves sur le ciel rose, de flamboiement d'automne, de rivière impatiente de rejoindre l'océan, j'engrange. Le chevalet est là, je passe et repasse devant, des jours, le plus souvent des mois et des mois, je l'ignore.Il est là, je sais qu'il m'attend,  je le vois du coin de l'oeil; surtout ne pas s'en approcher, il n'est pas encore temps; gestation. Puis, c'est le moment, vite, quelques coups de crayon, le pinceau, les couleurs: il faut que ça sorte, il faut que ça vibre, que ça chante... une toile puis deux, peut-être trois ou quatre... La mère et l'(es) enfant(s) se portent bien. Merci

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J'ai pris le temps de rechercher dans mes archives - nombreuses - et mes écrits, tout aussi nombreux, les témoignages promis avec poèmes à l'appui de mes dires. Il me suffit de recopier tout simplement, sans fioritures. Mais en y faisant quelques ajouts quand même.

En juin 1964, bien avant mes expériences d'états proches de la mort ou NDE pour faire rapide, j'ai ressenti une forte angoisse diffuse et un sentiment de solitude absolue, associée à une impression d'écrasement et ce, en présence de l'instituteur de mon fils.

C'était la Fête ce jour là. Pour la clôture de fin d'année scolaire et suivant la coutume, un spectacle haut en couleurs était présenté par tous les élèves de la classe de deuxième primaire. J'entends encore la musique entraînante, mais ne me souviens que de quelques paroles : "un Mexicain basané est allongé sur le sol, le sombrero sur le nez en guise en guise de parasol", enfin, quelque chose comme çà. Marcel Amont ???L'un ou l'autre d'entre vous s'en souvient peut-être ??? Bref une sieste rondement menée présentée par le maître d'école. Malheureusement entachée par ce funeste présage, alors qu'il était tout joyeux et fier de ce petit monde qu'il avait si bien entraîné.

Comme nous retournions en Afrique pour y rejoindre mon mari, je me suis dit que tout tournerait mal là-bas. La suite vous surprendra sans doute.

A  l'aéroport d'Athènes nous avons eu droit à un atterrissage plus que pénible. Il est vrai que les endroits entourés de montagnes avec la mer proche étaient réputés dangereux.

Et voilà que notre avion se met à tomber comme une pierre ! Cris parmi les passagers. Mes deux enfants hurlaient en se bouchant les oreilles ! Je me suis rabattue sur eux pour les protéger. Seul l'instinct parle en ces moments là et nul ne peut présager de ses réactions lorsque la mort vous taquine ainsi.

Le tout s'est passé très vite. L'avion s'est stabilisé en nous rabattant sur le siège après nous en avoir soulevés.

Une passagère a été victime d'une crise cardiaque. La  porte séparant la cabine de pilotage des passagers  s'est ouverte. Le Commandant ou un  autre membre de l'équipage s'est présenté pour nous rassurer et demander s'il y avait un médecin parmi nous. Non, il n'y en avait pas.

Il nous a expliqué que l'avion avait raté un palier et que tout était rentré dans l'ordre. Ce qui expliquait ce sentiment - bien plus que çà, mais enfin - de chute. Pour nous, c'en était une et avec la mort en perspective. Pas jusqu'au point final, encore heureux. Que bientôt nous arriverions à Athènes.

Nous avions mal aux oreilles : sans doute dû à un mauvais fonctionnement de la pressurisation lors de l'incident.

Le voyage s'est poursuivi jusqu'à Nairobi où nous attendait un petit avion de ligne pour nous emmener au Ruanda.

Après quelques mois de séjour dans ce merveilleux pays, mon mari est, hélas, tombé gravement malade et nous avons dû rentrer d'urgence en Belgique. Un retour en catastrophe, la recherche d'un emploi en ce qui me concerne car la Faculté avait envisagé sa mort, rien de moins. Là-bas, j'exerçais un emploi de secrétariat.

Quelques années plus tard, en 1969 exactement, une rencontre surprise s'il en est. Je me retrouvais dans une école près du jour de la rentrée afin de prendre les inscriptions pour la prochaine année scolaire. Grrin Grrin à la porte : j'ouvre et je me retrouve face à qui ??? A l'ex instituteur de mon fils. Surprise de part et d'autre évidemment.

Il avait quitté sa Congrégation de Frères, allait se marier et venait d'être nommé dans l'établissement où je travaillais. Nous étions appelés à devenir confrères .... 

Et c'est ici que l'affaire devient étrange.

Un jour - le 9 octobre 1969 - je le sais puisque je date tous mes poèmes depuis longtemps- nous avions été désignés pour accompagner un rang d'élèves. Il devait être 16H 15 par là.  Sa fiancée l' accompagnait à la tête de cette petite troupe. Je fermais la marche car il fallait se montrer très vigilants.

Après la dislocation du rang nous nous sommes quittés en nous saluant comme à l'accoutumée. Je me retourne vers eux, ce qui n'était pas dans mes habitudes, avant de prendre le chemin opposé au leur. Soudain, figée sur place, je retrouve la sensation citée plus haut, mais renforcée avec, en cadeau si l'on peut dire, un rayon vert d'une intense luminosité les enveloppant comme un manteau.

Le tout, sans doute, n'a pas duré plus d'une fraction de seconde. En effet, je pense que ce fût très bref. Sinon, les passants, nombreux dans cette rue, auraient pu s'étonner et intervenir. Mais la sensation d'angoisse, profonde, a perduré très longtemps; Qu'arrivera-t-il encore ??

Vous le comprendrez en lisant le poème écrit le soir même où ont eu lieu les faits.

(la suite demain, car je me sens fatiguée après avoir remué ces souvenirs)

Rolande Quivron

Ecrits enregistrés et protégés.

 

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La femme trompée.

 

 

 

Soudain le temps s’était mis à compter. Et l’image qu’elle avait de son visage avait changée elle aussi. Auparavant, lorsqu’elle se maquillait elle n’y songeait pas d’une façon particulière, c’étaient les derniers gestes d’un rituel matinal, seule dans la salle de bain, le corps baignant dans une douce béatitude.

C’était désormais une image qu’elle construisait parce que le visage de l’amour avait changé depuis un certain temps. Le cœur, ça ne veut rien dire, pensait-elle. C’est le corps qui  compte.   

L’homme qui avait été son mari l’avait trompé. Un jour, c’était un matin, il lui avait dit : je ne t’aime plus. Elle avait cru à une plaisanterie. Mais il était parti le jour même après avoir rempli une valise de quelques   vêtements.

Elle avait appris qu’il était devenu amoureux d’une femme mariée. La femme des autres  jouit de plus d’expérience en matière sexuelle, parait-il. Elles sont encore à découvrir pour ceux qui ne sont pas leur mari.

 C’est ce que lui avait dit Jean le mari trompé par son mari. Il était venu la voir lorsque sa femme l’avait quitté. Jean avait voulu lui dire la trahison dont ils étaient l’objet tous les deux. Tous les quatre, nous nous étions juré fidélité, avait-il dit. Elle s’était mise à pleurer. Elle était honteuse. Il l’avait consolée. Il passa la nuit avec elle. C’était pour lui et pour elle une façon de se venger.

Tous les gestes leurs furent permis cette nuit-là : ceux dont on se sert maritalement et machinalement, et ceux dont la seule évocation vous tord le ventre. En même temps ils pensaient à leurs époux respectifs qui dans un autre lit se livraient aux mêmes étreintes.

- Tu veux que je revienne demain ?

- Tu as aimé ? Toutes les nuits, j’étais son esclave. Est-ce que tu as envie de moi ? Et toi, ta femme ?

Il haussa les épaules.

- Elle simulait l’orgasme. C’est toi que je veux.

Ils étaient encore nus.  

Pierre en verdira de rage, se dit-elle. Elle répondit :

- Nous aurions du nous rencontrer plus tôt.

- Nous avons la vie devant nous.

 Le langage des amants est étrange. Il est proche de celui qu’utilisent les auteurs de romans. Il est difficile de savoir lesquels d’entre eux ont copié les autres.

La plupart des couples ont peu de choses à se dire. Mariés trop jeunes, ils n’ont pas de passé à dévoiler. Ce n’était le cas ni de Jean ni de Cécile mais leurs sujets de conversation  concernaient la plupart du temps leurs ex-époux. S’ils nourrissaient la conversation durant le jour, elles leurs servaient d’adjuvants amoureux durant la nuit.

Lorsqu’elle apprit le mariage de Cécile avec Jean, Henriette, l’ex-épouse de Jean se souvint des nombreuses qualités de son ex-mari.

Si tant de gens se marient, le nombre de divorces l’atteste, c’est que mariage tout compte fait a du bon. Une nuit, la nuit est de bon conseil, dit-on, elle en parla à Pierre.  La nuit, les hommes sont plus réceptifs aux arguments féminins. Il n’osa pas dire qu’il allait réfléchir lorsqu‘elle lui dit.

- Marions nous, Pierre. Oh, Pierre ! Je t’aime tu sais. Je m’occuperai de tout, mon chéri.

Ainsi vont les choses. Elles suivent leur cours.

Il est difficile dans une petite ville de s’éviter. Pierre et Cécile se croisaient comme se croisaient Jean et Henriette. Les premières fois ils s’efforçaient de détourner la tête en plongeant les yeux dans la vitrine d’un magasin. De changer de trottoir lorsque c’était possible.

Un jour qu’elle se dirigeait malencontreusement  vers Pierre, Cécile hésita puis saisi d’une illumination, elle tourna sur elle-même et retourna d’où elle était venue. Pierre surpris la suivit mais en ralentissant le pas.

Et il admira sa silhouette aussi excitante que lors de leurs premières rencontres. De dos, les femmes sont plus excitantes que de face. L’homme peut la regarder sans réserve, de tous ses yeux, et imaginer que le balancement de ses hanches lui est destiné. Il eut un soupir.

Ils se croisèrent à plusieurs reprises guidés souvent par un hasard bienveillant. Ils étaient polis tout les deux de sorte qu’ils se saluaient d’un bref mouvement de la tête. Puis d’un mince sourire. Puis parce  la pluie s’était mise à tomber et qu’ils s’étaient réfugiés sous la marquise d’un magasin, ils échangèrent quelques mots:

- Quel temps !

- C’est vrai. Quel temps !

Elle n’avait pas changé, se dit-il. Dès qu’elle souriait le visage s’illuminait. Il se la ferait bien, se dit-il vulgairement. Cécile le devinait, les femmes, parait-il, devinent ce qui se passe dans la tête d’un homme  quand l’envie de sexe le saisit en face d’une femme séduisante.

Elle sourit. Elle en était certaine. Il suffisait d’une heure et d’un lit, et elle avait cette vengeance  à laquelle elle  avait longtemps aspirée.

 

 

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