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"La comédie humaine" est le titre général sous lequel Honoré de Balzac (1799-1850) a rassemblé l'essentiel de sa production romanesque. La publication des romans ainsi regroupés s'échelonna entre avril 1842 et novembre 1848 à Paris chez Furne, Dubochet, Hetzel et Paulin.

 

A partir des Scènes de la vie privée (1830-1832), Balzac semble avoir déjà conçu un projet d'ensemble, que confirment les Études de moeurs au XIXe siècle (1834-1836), divisées en Scènes de la vie privée, Scènes de la vie parisienne, Scènes de la vie de province. Sont en outre annoncées des Scènes de la vie militaire, de la vie politique, de la vie de campagne. Une introduction due à Félix Davin, fortement inspirée par Balzac lui-même, indique que les Études de moeurs seront ultérieurement complétées par des Études philosophiques et des Études analytiques. Les Études philosophiques (1835-1840) regroupent des oeuvres antérieurement parues sous les titres Romans et Contes philosophiques (1831), Nouveaux Contes philosophiques (1832) et Livre mystique (1835).

 

Cette cohésion progressivement mise au point procède d'une vision d'ensemble et d'une technique, pensée dès 1833 et appliquée en 1834 dans le Père Goriot: le retour des personnages. Si on ne la trouve pas dans la lettre à Mme Hanska du 26 octobre 1834, annonçant une édition globale devant comprendre 50 volumes sur 4 ans (Balzac parle alors d'Études sociales), l'expression Comédie humaine, probablement suggérée par la Divine Comédie de Dante, apparaît pour la première fois en 1839 dans une lettre à l'éditeur Hetzel et figure dans les accords signés le 14 avril et le 2 octobre 1841 avec le groupe d'éditeurs chargé d'entreprendre la publication. Précédée d'un "Avant-propos", l'édition ainsi conçue est connue sous le nom d'édition Furne. Par rapport aux éditions précédentes des oeuvres progressivement intégrées, le texte subit plusieurs transformations. Les unes sont dues à Balzac lui-même, qui multiplie les liens entre les romans pour mieux faire apparaître la cohérence du projet, les autres sont imputables aux exigences d'économie des éditeurs, et en particulier la suppression des préfaces, des divisions en chapitres et de nombreux alinéas. L'exemplaire personnel de Balzac, sur lequel il inscrivit de nombreuses modifications, s'appelle le "Furne corrigé", et sert de base pour toutes les éditions modernes.

 

La Comédie humaine est une oeuvre inachevée. En janvier 1845, qualifiant son entreprise "littérairement parlant" de plus vaste que "la cathédrale de Bourges architecturalement parlant", Balzac écrit à son amie Zulma Carraud: "Voilà seize ans que j'y suis, et il faut huit autres années pour terminer." Cette même année, Balzac, en vue d'une réédition en 26 tomes qu'il envisage, dresse un catalogue complet de la Comédie, publié en 1850 dans l'Assemblée nationale. On utilise toujours l'ordre et la numérotation adoptés pour ce plan. Sur 137 ouvrages prévus, 91 ont été rédigés. Les autres n'existent - au moment où Balzac rédige son catalogue - qu'à l'état de simples titres, d'ébauches ou de textes incomplets (ils figurent en italique dans le plan ci-dessous). Par ailleurs, quelques oeuvres, publiées postérieurement, n'avaient pas été prévues, et doivent être intégrées, sans numéro; il s'agit des Parents pauvres: le Cousin Pons et la Cousine Bette, d'Un homme d'affaires, de Gaudissart II, et des Petites Misères de la vie conjugale.

 

Catalogue établi par Balzac pour la Comédie humaine.

Première partie: Études de moeurs.

Six livres: 1. Scènes de la vie privée; 2. Scènes de la vie de province; 3. Scènes de la vie parisienne; 4. Scènes de la vie politique; 5. Scènes de la vie militaire; 6. Scènes de la vie de campagne.

SCENES DE LA VIE PRIVÉE (4 volumes, tomes I à IV). - 1. Les Enfants. - 2. Un pensionnat de demoiselles. - 3. Intérieur de collège. - 4. La Maison du Chat-qui-pelote. - 5. Le Bal de Sceaux. - 6. Mémoires de deux jeunes mariées. - 7. La Bourse. - 8. Modeste Mignon. - 9. Un début dans la vie. - 10. Albert Savarus. - 11. La Vendetta. - 12. Une double famille. - 13. La Paix du ménage. - 14. Madame Firmiani. - 15. Étude de femme. - 16. La Fausse Maîtresse. - 17. Une fille d'Eve. - 18. Le Colonel Chabert. - 19. Le Message. - 20. La Grenadière. - 21. La Femme abandonnée. - 22. Honorine. - 23. Béatrix ou les Amours forcées. - 24. Gobseck. - 25. La Femme de trente ans. - 26. Le Père Goriot. - 27. Pierre Grassou. - 28. La Messe de l'athée. - 29. L'Interdiction. - 30. Le Contrat de mariage. - 31. Gendres et Belles-mères. - 32. Autre Étude de femme.

 

SCENES DE LA VIE DE PROVINCE (4 volumes, tomes V à VIII). - 33. Le Lys dans la vallée. - 34. Ursule Mirouët. - 35. Eugénie Grandet. - LES CÉLIBATAIRES: 36. Pierrette. - 37. Le Curé de Tours. - 38. Un ménage de garçon en province [la Rabouilleuse]. - LES PARISIENS EN PROVINCE: 39. L'Illustre Gaudissart. - 40. Les Gens ridés. - 41. La Muse du département. - 42. Une actrice en voyage. - 43. La Femme supérieure. - LES RIVALITÉS: 44. L'Original. - 45. Les Héritiers Boirouge. - 46. La Vieille Fille. - LES PROVINCIAUX A PARIS: 47. Le Cabinet des antiques. - 48. Jacques de Metz. - 49. ILLUSIONS PERDUES, 1re partie: les Deux Poètes; 2e partie: Un grand homme de province à Paris; 3e partie: les Souffrances de l'inventeur.

 

SCENES DE LA VIE PARISIENNE (4 volumes, tomes IX à XII). - HISTOIRE DES TREIZE: 50. Ferragus (1er épisode). - 51. La Duchesse de Langeais (2e épisode). - 52. La Fille aux yeux d'or (3e épisode). - 53. Les Employés. - 54. Sarrasine. - 55. Grandeur et décadence de César Birotteau. - 56. La Maison Nucingen. - 57. Facino Cane. - 58. Les Secrets de la princesse de Cadignan. - 59. Splendeurs et Misères des courtisanes. - 60. La Dernière Incarnation de Vautrin. - 61. Les Grands, l'Hôpital et le Peuple. - 62. Un prince de la bohème. - 63. Les Comiques sérieux (les Comédiens sans le savoir). - 64. Échantillons de causeries françaises. - 65. Une vue du palais. - 66. Les Petits Bourgeois. - 67. Entre savants.  - 68. Le Théâtre comme il est. - 69. Les Frères de la Consolation [l'Envers de l'histoire contemporaine].

 

SCENES DE LA VIE POLITIQUE (3 volumes, tomes XIII à XV). - 70. Un épisode sous la Terreur. - 71. L'Histoire et le Roman. - 72. Une ténébreuse affaire. - 73. Les Deux Ambitieux. - 74. L'Attaché d'ambassade. - 75. Comment on fait un ministère. - 76. Le Député d'Arcis. - 77. Z. Marcas.

SCENES DE LA VIE MILITAIRE (4 volumes, tomes XVI à XIX). - 78. Les Soldats de la République (3 épisodes). - 79. L'Entrée en campagne. - 80. Les Vendéens - 81. Les Chouans. - LES FRANÇAIS EN ÉGYPTE (1er épisode): 82. Le prophète; (2e épisode): 83. Le Pacha; (3e épisode): 84. Une passion dans le désert. - 85. L'Armée roulante. - 86. La Garde consulaire. - 87. SOUS VIENNE, 1re partie: Un combat; 2e partie: l'Armée assiégée; 3e partie: La Plaine de Wagram. - 88. L'Aubergiste. - 89. Les Anglais en Espagne. - 90. Moscou. - 91. La Bataille de Dresde. - 92. Les Traînards. - 93. Les Partisans. - 94. Une croisière. - 95. Les Pontons. - 96. La Campagne de France. - 97. Le Dernier Champ de Bataille. - 98. L'Émir. - 99. La Pénissière. - 100. Le Corsaire algérien.

 

SCENES DE LA VIE DE CAMPAGNE (2 volumes, tomes XX et XXI). - 101. Les Paysans. - 102. Le Médecin de campagne. - 103. Le Juge de Paix. - 104. Le Curé de village. - 105. Les Environs de Paris.

 

Deuxième partie: Études philosophiques.

(3 volumes, tomes XXII à XXIV). - 106. Le Phédon d'aujourd'hui. - 107. La Peau de Chagrin. - 108. Jésus-Christ en Flandre. - 109. Melmoth Réconcilié. - 110. Massimilla Doni. - 111. Le Chef-d'oeuvre inconnu. - 112. Gambara. - 113. Balthazar Claës ou la Recherche de l'absolu. - 114. Le Président Fritot. - 115. Le Philanthrope. - 116. L'Enfant maudit. - 117. Adieu. - 118. Les Marana. - 119. Le Réquisitionnaire. - 120. El Verdugo. - 121. Un drame au bord de la mer. - 122. Maître Cornélius. - 123. L'Auberge rouge. - 124. SUR CATHERINE DE MÉDICIS: I. Le Martyre calviniste. - 125. ID.: II. La Confession des Ruggieri. - 126. ID.: III. Les Deux Rêves. - 127. Le Nouvel Abeilard. - 128. L'Élixir de longue vie. - 129. La Vie et les Aventures d'une idée. - 130. Les Proscrits. - 131. Louis Lambert. - 132. Séraphîta.

 

 

Troisième partie: Études analytiques.

(2 volumes, tomes XXV et XXVI). - 133. Anatomie des corps enseignants. - 134. La Physiologie du mariage. - 135. Pathologie de la vie sociale. - 136. Monographie de la vertu. - 137. Dialogue philosophique et politique sur les perfections du XIXe siècle.

 

 

L'Avant-propos de 1842 précise le sens philosophique et historique de cet ensemble médité et méthodiquement agencé. Si, en 1834, Balzac présente les Études de moeurs comme les effets sociaux où se mettent en scène les "individualités typisées", les Études philosophiques comme les causes expliquant les "types individualisés" et les Études analytiques comme les principes ("Les meours sont le spectacle, les causes sont les coulisses et les machines; les principes, c'est l'auteur"), il explique en 1842 que, parti d'une comparaison entre l'Humanité et l'Animalité, il s'est forgé une conviction: "La Société ressembl[e] à la Nature." Il s'agit alors de "rendre intéressant le drame à trois ou quatre mille personnages que présente une Société" et d'"étudier les raisons ou la raison de ces effets sociaux".

 

Le titre renvoie autant au théâtre qu'au modèle dantesque. Si Balzac a toujours été hanté par la scène (sa dernière oeuvre achevée est une pièce, le Faiseur), sa production romanesque interroge en permanence le théâtre du monde. Il suffit de lire cet extrait du Cousin Pons: "Cette comédie, à laquelle cette partie du récit sert en quelque sorte d'avant-scène, a pour acteurs tous les personnages qui jusqu'à présent ont occupé la scène." Affectant souvent une structure dramatique (ainsi, le Père Goriot est agencé comme une tragédie et la Peau de chagrin trace la courbe implacable d'une destinée inéluctable), l'esthétique romanesque combine la dramatisation, ce "soleil du système" (1840) qui soude les éléments choisis, et la typisation. Théâtralisation du réel, qui confère l'unité, et création de types qui expriment la vérité: "Personnage qui résume en lui-même les traits caractéristiques de tous ceux qui lui ressemblent plus ou moins, [le type] est le modèle du genre" (Préface d'Une ténébreuse affaire).

 

Cette conception générale n'empêche nullement la diversité des formes, qui trouve sa première justification dans la loi des contrastes, la "variété dans l'unité", véritable loi vitale. Outre cette application nécessaire du principe de correspondance régissant l'univers balzacien, la maturation de l'écriture importe. D'une part, la Comédie humaine rassemble des oeuvres élaborées avant la conception générale, mais dont les modifications ultérieures n'altèrent pas profondément la manière; d'autre part, le roman balzacien a évolué durant les vingt années de sa production. Entre Eugénie Grandet, première Scène de la vie de province (1833), et Splendeurs et Misères des courtisanes, échafaudé en neuf années, on passe d'un récit assez sobre à une énorme fresque de 273 personnages. De la nouvelle au conte, du roman épistolaire (Mémoires de deux jeunes mariées) aux Employés, si richement dialogués, ou aux Comédiens sans le savoir, si proches du théâtre, du récit fantastique au drame social, Balzac déploie toutes les facettes d'un talent polymorphe. Les multiples aspects du réel se donnent à voir dans cette architecture romanesque chargée de restituer à la fois le jeu et ce qu'il cache, l'apparence factice et la réalité des coulisses, ou l'envers du décor. On comprend ainsi la valeur emblématique d'un titre comme l'Envers de l'histoire contemporaine (1842-1848).

 

L'ordre chronologique des intrigues s'étale de 1308 (les Proscrits) à 1846 (les Comédiens), mais la plupart des romans se situent entre la Révolution et les dernières années de la monarchie de Juillet; C'est que la Comédie humaine est inséparable de l'Histoire contemporaine, comme le souligne l'Avant-propos: "La Société française allait être l'historien, je ne devais être que le secrétaire." Sous cette modestie affichée, il faut lire l'ambition inédite (et jamais égalée, même par le Zola des Rougon-Macquart) de cet "annaliste de son temps" (le Cabinet des antiques) que doit être le romancier moderne: "Surprendre le sens caché dans cet immense assemblage de figures, de passions, d'événements", "tout savoir du monde" et le disposer dans ces "Mille et Une Nuits de l'Occident" (26 octobre 1834). Telle s'élabore l'invention du roman total, répondant idéalement aux exigences d'un lecteur qui entend que soient satisfaits les "cinq sens littéraires: l'invention, le style, la pensée, le savoir, le sentiment" (la Muse du département).

 

Dépassant la perspective de Walter Scott, Balzac "coordonne une histoire complète, dont chaque chapitre [serait] un roman et chaque roman une époque". La continuité issue de la Révolution française se présente dans sa totalité à ce témoin de son temps, ce "Saint-Simon peuple" selon Taine. S'il étudie dans le détail une France nouvelle, révolutionnée et inconnue de la plupart des lecteurs, il s'agit pourtant d'un pays réduit à l'espace parisien et à la France septentrionale. En effet, Balzac ne situe aucun roman au sud d'une ligne Bordeaux-Limoges, ignore en grande partie le monde rural, en dehors des Paysans (1844) qui traitent avant tout de questions politico-sociales (morcellement des terres et avènement d'une bourgeoisie rurale), de même qu'il néglige le monde ouvrier, simplement évoqué dans le Prologue de la Fille aux yeux d'or (voir Histoire des Treize). Au centre de cette fresque trônent la société capitaliste naissante, étagée des employés aux banquiers, à la tête de la nouvelle aristocratie d'argent, et le Faubourg Saint-Germain, patrie de l'aristocratie du sang, légitimiste et catholique. "A la fois toute la gloire et toute l'infamie de la France" (Illusions perdues), Paris est décrit tel un Moloch qui pompe l'énergie de la nation. Lieu privilégié des affaires et de la politique, théâtre de la comédie sociale la plus élaborée, la capitale brille de tous les prestiges que lui confèrent son mystère et la fascination qu'elle exerce sur les provinciaux - et sur le romancier lui-même. Enfer, bourbier, volcan, elle consume les forces vitales avec une effrayante rapidité.

 

La province, si elle semble pâtir par comparaison avec la Ville somptueuse et hideuse à la fois, fantastique et diabolique, n'en offre pas moins de féconds champs d'investigation au romancier. Tout s'y déroule plus lentement, mais avec une intensité égale, quoique concentrée sur des enjeux plus limités. Au chatoiement parisien, elle oppose l'opacité de ses maisons et de ses rues silencieuses. Aux brillantes conversations des salons répondent les obsessions et les potins d'une société figée. Les individus d'exception y étouffent: ils cèdent alors aux sirènes parisiennes, quitte à revenir, parfois chargés de gloire, le plus souvent meurtris par le maelström des faubourgs. Seuls quelques lieux paisibles, au coeur d'une nature enchanteresse, offrent-ils alors leur asile aux âmes blessées, nostalgiques ou sages.

 

Nourrie d'une documentation abondante et scrupuleuse, la Comédie humaine met avant tout en scène des personnages fictifs (près de 2 500), qui créent de plus en plus l'illusion de la vie, côtoyant des personnages réels, lesquels n'occupent jamais les premiers rôles. Faisant concurrence à l'état-civil, Balzac invente une société en réduction, où de nombreuses figures évoluent suffisamment pour mériter une biographie, dont l'écrivain donne d'ailleurs ironiquement le modèle en établissant la fiche de Rastignac dans la Préface d'Une fille d'Eve. Synthétisant des modèles authentiques parfois affublés de noms empruntés à la réalité, Balzac colore ses fictions comme des rêves, selon le mot de Baudelaire, et utilise à fond sa faculté de voyance, qui lui fait concevoir des êtres plus vivants que les hommes, même si "les écrivains n'inventent jamais rien", "le secret des succès universels [étant] dans le vrai" ("Lettres sur la littérature", Revue parisienne, 1840): l'Art n'est-il pas "la Nature concentrée" (Illusions perdues)?

 

Cette vérité ne tient pas seulement à l'observation. Si Balzac la revendique souvent ("Ce drame n'est ni une fiction ni un roman", écrit-il à propos du Père Goriot), c'est autant pour prendre ses distances avec le statut du roman considéré comme un genre mineur propre à toutes les affabulations, que pour feindre de refléter le monde en dissimulant son pouvoir créateur et prendre le lecteur au piège séduisant de la mimésis. Certes, bien des personnages essentiels transposent tel ou tel aspect de la personnalité du romancier, mais ils n'en demeurent pas moins des fictions, des produits de l'invention d'un auteur qui intervient rarement en tant que tel, ou même en tant que narrateur. Présentation directe d'un monde où se déroulent les histoires narrées, la Comédie humaine est cependant informée par les savoirs et les points de vue supposés du savant, du philosophe, de l'historien ou du poète, ces hypostases du romancier.

 

Pourtant, le fantastique y joue un grand rôle. La Peau de chagrin ou la Recherche de l'absolu (que Balzac tenait pour l'une de ses oeuvres les plus importantes) développent des thèmes centraux: la contradiction du vouloir vivre et du pouvoir vivre, la détermination des personnages par une idée fixe, la puissance des passions. C'est dire que le fantastique tient une place centrale dans la Comédie humaine; et même si Balzac a tout d'abord sacrifié à une mode, il invente de nouvelles modalités qui lui servent à exprimer le mystère, enfoui au plus profond du réel, en créant un fantastique paradoxalement réaliste. Il tient à la nature des situations, des lieux, des personnages. Est ainsi assuré le passage de la réalité à l'imaginaire: "Dès que l'homme veut pénétrer dans les secrets de la nature où rien n'est secret, ou il s'agit seulement de voir, il s'aperçoit que le simple y produit du merveilleux (Séraphîta). La vertu didactique d'une telle conception procède d'une philosophie, certes inspirée par les lectures théosophiques et mystiques de Balzac, mais dont le fondement réside dans la profonde unité de l'Esprit et de la Matière.

 

Apparaît d'autant mieux l'importance décisive de la description dans la Comédie humaine. Il ne s'agit pas seulement de peindre, de donner à voir, mais surtout d'interpréter. Investigation, la description éclaire la lisibilité de l'univers balzacien. Les lieux ou les objets décrits sont autant de signes visibles où s'inscrit en quelque sorte visuellement le drame. Le romancier se fait alors véritable pédagogue du regard imaginaire: "Toute sa personne explique la pension, comme la pension implique sa personne", dit-il de la mère Vauquer (le Père Goriot). Le cadre explique ce qui y vit. Les conditions sociales et les caractères se lisent d'abord par ces extérieurs, comme si l'avoir définissait de plus en plus l'être. La description rend compte d'un tout: "Chez moi, l'observation était devenue intuition, elle pénétrait l'âme sans négliger le corps; ou plutôt, elle saisissait si bien les détails extérieurs, qu'elle allait sur-le-champ au-delà" (Facino Cane).

 

Si les lieux ont une physionomie, les personnages eux-mêmes relèvent plus précisément de la physiognomonie, issue des théories de Lavater. Les dispositions intellectuelles et morales de l'individu peuvent se déduire de ses traits: ainsi s'explique l'importance des détails physiques dans les portraits, composés de particularités signifiantes. Le narrateur omniscient présente ses créatures sous tous leurs angles, ce qui permet au lecteur de bénéficier d'un savoir de connivence et de prendre à son compte le regard de tel protagoniste sur tel autre. Ainsi la genèse de l'amour chez Félix de Vandenesse regardant ébloui Henriette de Mortsauf va-t-il de pair avec le portrait de la châtelaine de Clochegourde (le Lys dans la vallée). Acteurs pris dans une action, qui, pour être théâtralisée, n'en néglige pas pour autant toutes les procédures de l'écriture romanesque, y compris ses procédés feuilletonesques (auxquels Balzac sacrifie volontiers à partir de la Vieille Fille, 1836), les personnages obéissent à toutes sortes de déterminations que l'on ne saurait réduire à l'interaction avec le milieu ou au complexe psycho-physiologique. Aux mécanismes individuels s'ajoutent le poids familial, social ou professionnel, et surtout la logique des passions. Plus que d'empire de la psychologie, correspondant de toute façon aux conceptions du XIXe siècle, il faudrait parler d'une forme de pessimisme. En effet "si la pensée, ou la passion, qui comprend la pensée et le sentiment, est l'élément social, elle en est aussi l'élément destructeur. En ceci, la vie sociale ressemble à la vie humaine" ("Avant-propos"). Sorte de société en réduction, l'individu ne peut s'intégrer qu'en acceptant les règles de la comédie sociale. Sinon, il est condamné à être broyé au terme d'un impitoyable conflit. Aucun accomplissement individuel ne semble possible en dehors des lois de la société. La passion, ce besoin de sortir de soi et de posséder, qu'elle soit celle d'un père, d'un collectionneur, d'un érotomane, d'un savant, d'un usurier, d'un manipulateur fou de pouvoir, d'un ambitieux, d'un artiste, est toujours recherche d'un absolu. Elle conduit à l'impuissance et à la mort.

 

Parmi ces passions domine l'argent. Peut-être obsession personnelle de Balzac, il se révèle plus sûrement le moteur de la société moderne. Il est donc celui de la Comédie humaine. De l'avare Grandet à Nucingen, le Napoléon de l'argent, Balzac démonte les mécanismes de la finance. Surtout, il expose lumineusement comment et pourquoi l'argent dans toute sa puissance est devenu "le seul dieu moderne auquel on ait foi" (Eugénie Grandet). Là sans doute la force critique du roman balzacien trouve-t-elle son point d'application le plus incontestable. Toute une société soumise à la tyrannie matérialiste du veau d'or, une circulation fantastique, un grand branle de l'humanité, jetée dans les abîmes de la modernité, la captation des énergies et des sentiments: l'argent est bien le ressort et la fatalité du théâtre du monde.

 

S'impose également l'amour. Mais, contrairement aux usages romanesques de son temps, Balzac lie l'amour à l'argent, au mariage ou à l'ambition. De là un certain prosaïsme, qui va de pair avec une lucidité décapante. S'il existe de vrais amoureux dans la Comédie humaine (Eugénie Grandet, qui adore son cousin Charles, Lucien et Coralie, dans Illusions perdues, Lucien et Esther dans Splendeurs [...], Raphaël et Pauline dans la Peau de chagrin), l'émotion, le pathétique procèdent avant tout de situations dramatiques, celle des femmes abandonnées ou celle née d'une contradiction entre la loi morale ou sociale et le sentiment (le Lys dans la vallée). Mais Balzac, dont les romans dessinent une "carte de Tendre" dixneuviémiste, sait aussi dégager des lois du comportement amoureux autant que de la naissance et de la progression de l'amour. Vanité, calcul, énergie, dérèglement: de la Duchesse de Langeais à la  Cousine Bette, Éros joue son éternelle comédie, où figurent en bonne place les tentations homosexuelles (la Fille aux yeux d'or, Vautrin), voire des ambiguïtés plus troubles encore (Une passion dans le désert, Sarrasine). Le mariage fournit à lui seul une abondante thématique. Au traité (Physiologie du mariage), s'ajoutent les variantes romanesques de l'adultère, car la femme mariée est rarement heureuse dans la Comédie. Institution avant tout, le mariage est une affaire de Code. Si Balzac, qui écrit "à la lueur de deux Vérités éternelles, la Religion et la Monarchie", défend cette cellule sociale que représente la famille et célèbre les vertus de la conjugalité, il montre surtout les drames de la vie privée, et le rôle nécessaire des courtisanes dans la vie parisienne. Pourtant, le conservatisme obligé l'emporte: la Comédie humaine comporte une politique.

 

Si "le christianisme a créé les peuples modernes", le catholicisme vaut d'abord comme "système complet de répression des tendances dépravées de l'homme". Si l'Église est experte au maniement de l'argent, elle offre aussi un contrepoids moral à la frénésie corruptive. La religion n'est pas seulement la garante de l'ordre social, elle peut aussi l'améliorer, ou favoriser les tentatives de réforme conservatrice (le Curé de village). Mais elle prend tout son sens dans son étroite liaison avec la monarchie. Le légitimisme balzacien lui permet de juger sans complaisance la politique postrévolutionnaire. Appuyé sur une analyse des réalités socio-économiques (notamment les transferts de propriété, les nouveaux circuits, l'industrie naissante), le romancier décèle les failles majeures d'une société où la lutte des individus entre eux, déterminée par la loi de l'intérêt, se révèle un immense dérèglement. Malgré la présence dans la Comédie de belles figures républicaines (Michel Chrestien dans Illusions perdues), seul un pouvoir fort, ouvert à l'économie moderne, peut alors gérer ces contradictions mortelles: "Le grand homme qui nous sauvera du naufrage vers lequel nous courons se servira sans doute de l' individualisme pour refaire la nation" (le Médecin de campagne).

 

Celui qui fait "partie de l'opposition qui s'appelle la vie" met enfin en scène des artistes hantés par l'idée de beauté (tel Frenhofer dans le Chef-d'oeuvre inconnu) ou des génies, comme Louis Lambert. Princes de la volonté, ils échouent certes (avortement de la création ou folie), mais ils inscrivent sur cet univers impitoyable la marque indélébile de l'art et de la pensée. Avec ces modèles austères que sont Joseph Bridau (Pierre Grassou) ou Daniel d'Arthez (Illusions perdues et les Secrets de la princesse de Cadignan), ces artistes incarnent l'idéal balzacien de la poésie, qui complète harmonieusement celui de la science. La Comédie humaine triomphe alors non seulement comme monument littéraire unique, mais comme entreprise prométhéenne.

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