Le retour
Je suis retourné au cimetière du Sud. Les mauvaises herbes parmi les tombes y poussaient nombreuses. Question d’économies, sans doute. Certaines tombes en étaient presque entièrement recouvertes. A croire que les parents des décédés étaient morts à leur tour. Ou que leurs descendants n’éprouvaient pas le besoin de méditer devant une dalle de pierre.
Il y avait ceux qui incarnaient une partie de cette ville et, en dessous ou à côté, ceux qui l’avaient incarnée en d’autre temps.
C’est une étrange douceur que celle des cimetières lorsque aucune cérémonie n’y a lieu. On n’y pense pas qu’aux morts mais, soit aux morts soit aux vivants, on y pense sereinement. Exister y paraît aussi extravaguant que de ne pas exister.
Je m’étais rendu sur la tombe de Liliane. Une substance particulière avait terrassé cette pharmacienne prudente qui conservait ses produits dangereux sous clé. Etait-elle la seule à en avoir usage ? On pensait que d’étranges personnages étaient liés à sa mort : vagabonds ou drogués, des marginaux en tout cas. Ceux que d’autres personnages aussi étranges mais beaucoup plus nombreux, et plus conventionnels, nommaient « marginaux » parce qu’ils étaient différents d’eux ou l’étaient devenus. Elle avait été ma maîtresse.
J’avais vécu dix ans en Australie parce que j’avais quitté Julie qui voulait épouser quelqu’un avec qui vieillir. Julie avait toujours répondu de la même façon.
- Tu le sais, Pierre. Il vaut mieux ne pas nous revoir. N’abimons pas les souvenirs que nous avons l’un de l’autre.
J’étais parti. Dix ans plus tard, j’ai eu envie de revenir.
Les premiers mois, en Australie, je me roulais sur mon lit en pensant à elle. Les femmes que j’avais connues, c’est en pensant à Julie que je les prenais. L’une d’entre elles, une nuit, avait dit.
- Arrêtes, tu me fais mal. Pour qui me prends-tu ?
Cette sensation d’avoir la poitrine serrée dans un étau avait lentement disparu. Au point que parfois, j’avais recherché cette pression du ventre que je ne retrouvais plus. Plus tard, j’en avais été frustré, je n’étais même plus parvenu à l’imaginer.
Rien n’avait changé. Alfred, était toujours barman au Réjane. Il était plus lent. Il était plus chauve. Il n’avait plus honte de porter des lunettes. Mais il reconnaissait toujours ses anciens clients qu’il appelait par leur prénom, précédé du « monsieur » censé reconnaitre les barrières qui existent entre des jeunes gens de bonne famille et le serveur qu’il était.
Julie était mariée, avait-t-il dit. A un riche négociant, un veuf dont la femme, c’est ce qu’on disait, était incapable de résister aux tentations de la mode. Quatre fois par an, elle se rendait à Paris pour faire ce qu’elle appelait les boutiques. Le veuf, avec Julie, avait hérité d’une femme moins frivole, à même de le seconder dans ses affaires, et Julie avait hérité d’une garde-robe dont elle s’était débarrassée à l’exception des fourrures qu’il n’y avait eu qu’à retoucher.
Les gens qui comptaient désormais en ville n’étaient plus les mêmes que ceux que j’avais connus.
Jean Cormier, le directeur de la police judiciaire, un condisciple, et mon ami le plus proche, depuis longtemps avait été muté à l’occasion d’une flatteuse promotion, et son successeur avait fait table rase du passé.
- Il faut que la police se transforme.
Il ajoutait pour montrer son érudition et sa connaissance des choses de la vie :
- Pour que les choses restent ce qu’elles sont.
Le passé avait définitivement disparu. Il est vrai qu’il ne concernait que peu de monde et n’avait duré que très peu de temps. Rien ne s’était passé de notable.
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