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La "Défense et illustration de la langue française" est le Manifeste littéraire de la "Brigade", jeune école poétique groupée autour de Ronsard (à laquelle celui-ci donnera, en 1556, le nom célèbre de "Pléiade"), et signé par Joachim du Bellay (1522-1560). La "Défense" parut en mars 1549 à peine quelques mois après la publication de "L'art poétique" de Sebillet qui avait, ainsi que le succès croissant de Marot et de son école, fortement indigné les jeunes adeptes de la "Brigade".
D'Italie, de Pétrarque, des "Dialogues" de Sperone Speroni (parus en 1542), "souffle" un vent de renaissance artistique, littéraire, l'idée désormais lumineuse de la mission artistique d'un peuple. Dès lors, et compte tenu de l'enthousiasme des jeunes poètes, de leur influence grandissante jusqu'à la Cour, enfin du courant puissant de l' humanisme, on comprend mieux le programme préconisé par la jeune école poétique et son sens profond. Trois articles essentiels ressortent de cette étude: tout d'abord, l'idée agissante du manifeste entier, celle du triomphe de la langue nationale française qui comporte d'une part la "défense" de cette langue contre les "latinisants" qui considèrent la "latine" comme seul mode d'expression et contre ceux qui s'en servant mal la compromettent, et d'autre part, l' "illustration" obtenue en l'enrichissant par un apport considérable de mots nouveaux. Cet apport peut être obtenu de différentes façons: par l'emploi de mots de terroir rendus à la vie et au besoin modifiés, par les diminutifs, par la construction de mots composés, par la construction de mots nouveaux sur des racines existantes, soit nationales, soit grecques ou latines, encore que la plus extrême prudence soit recommandée à l'égard des emprunts au grec et au latin.
Ensuite, la création d'une vraie poésie. Pour ce, on abandonne tous les genres qui ont triomphé au moyen âge et dont usent encore les héritiers des Grands Rhétoriqueurs et rimeurs comme Marot, tels que la "ballade", le "rondeau", le "virelai", la "chanson", etc. Par contre, inspirés profondément par les Anciens, les genres de l' "ode", de l' "élégie", du "sonnet"', de l' "églogue", de la "comédie" et de la "tragédie" sont ceux qui donneront à notre poésie sa valeur propre, son renouveau de goût et de profondeur. A ce changement d'inspiration, correspond celui de l'esprit et de la technique poétiques: d'une part, et comme Pétrarque l'avait indiqué, une intelligente "imitation" sera permise et même recommandée au poète; de l'autre, les règles de la versification se précisent, qui influenceront la poétique jusqu'à nos jours comme nécessité et alternance des rimes, combinaison des strophes, etc... Enfin, se trouve exprimé dans la "Défense" l'idéal artistique de la langue du Poète. Désormais, la poésie ne doit plus être considérée comme l'occasion à un homme de prouver uniquement sa virtuosité verbale ou d' "amuser". Le poète, et c'est une idée très souvent reprise chez Ronsard et bien d'autres, par un travail long et patient, atteindra la gloire la plus haute, l' immortalité. Le Roi n'est rien sans le Poète: c'est en effet au poète qu'incombe le soin de conférer l' immortalité; au poète d'élever les âmes, de faire comprendre la mission profonde de l' art. Ainsi se constituera une école poétique prodigieuse qui, inspirée de l'exemple italien et particulièrement pétrarquiste, l'égalera puis le transcendra.
La fermeté du style, la vitalité et l'intelligence des principes exprimés, l'influence considérable de la "Brigade", enfin l'état d'esprit du moment et la faveur de la Cour, expliquent aisément, sans qu'il soit besoin d'insister, le retentissement prodigieux et durable de la "Défense" dont certains points essentiels, adoptés par le classicisme, ne seront plus remis en question avant les luttes du romantisme au XIXe siècle et dominent encore la poésie et la littérature contemporaines.
Mon oncle avait quatre-vingt deux ans. Il était pensionnaire d'une maison de retraite, une maison de vieux, destinée à des vieillards dont les moyens financiers étaient insuffisants pour leur permettre de résider dans une maison de retraite hôtelière occupée par des vieillards fortunés.
Mon oncle disposait d'une chambre individuelle meublée d'une table, de deux chaises, d'un lit, et d'un poste de télévision. Une chambre individuelle parce qu'il empêchait son voisin de chambre de dormir en lui racontant des histoires rocambolesques. Ou en faisant fonctionner la radio durant la nuit, le son au maximum. En recommençant dès que la gardienne de nuit quittait la chambre après avoir éteint le poste.
- C'est interdit, monsieur Richard.
Le directeur avait concédé la chambre individuelle et lui avait donné le poste de télévision d’un pensionnaire décédé.
Monsieur Richard était le mari de ma tante. Lorsqu'elleest morte, une attaque cérébrale, il avait refusé de rencontrer qui que ce soit de la famille de sa femme, et nous avions cessé de nous voir. Sa femme n'appartenait qu'à lui, avait-il dit. Sa douleur, il ne voulait la partager avec personne.
Il avait renoncé à ses affaires. Elle n'était plus là pour les gérer avec lui, il ne serait plus là, lui non plus. C'était un couple profondément amoureux.
Leur maison était grande et confortable. Ils l'avaient achetée quelques années auparavant en pensant à leur vieil âge, et à l'hypothèse d'un handicap qui aurait nécessité une garde malade à demeure.
Pratiquement, il n'en sortit plus jamais. Sinon pour faire ses courses au supermarché parce qu'il fallait bien se nourrir. Revenu chez lui, il s'asseyait dans la cuisine, et contemplait le jardin qui se trouvait à l'arrière. Ou il s'étendait sur le lit de la chambre à coucher et regardait le plafond en pensant à sa femme.
A force d'être immobile, il s'efforçait de ne plus vivre. Il pensait que c'était une façon de mourir puisqu'il n'avait pas eu le courage de se tuer.
Puis, il avait rencontré Cécile qui était veuve. Au bout de trois semaines, ils couchaient ensemble et découvraient que parfois, ou souvent, la sexualité remplace les élans du cœur.
J'avais reçu d'un notaire un courrier qui m'informait que j'étais l'héritier d'un monsieur, pensionnaire d'une maison de retraite, qui n'était pas décédé mais qui avait tenu à ce que je sache que le jour où il mourrait, j'étais celui qu'il avait choisi pour hériter de ses biens.
Des biens? Le notaire m'informa qu'à sa connaissance, il n'en avait pas, qu'il s'agissait de biens symboliques, que la symbolique autant que la sémantique accroissait la qualité des choses, c'est mon oncle qui avait tenu à ce qu'il me le dise. Il avait prétendu que j'étais un garçon intelligent qui saurait apprécier ses propos.
Ma tante était morte vingt ans auparavant, et j'étais curieux de revoir ce mari qui par amour avait exigé l'exclusivité de la vie et de la mort de sa compagne mais dont le veuvage n'avait pas éteint les pulsions. Il avait constaté qu'on pouvait tout à la fois aimer sa femme défunte, et trouver chez une autre de quoi les satisfaire.
C'est ce qu'il me raconta par morceaux durant les visites que désormais je lui rendais. Il avait l'air d'en jouir en me fixant dans les yeux pour juger de mes réactions. Le plus beau, je le devinais à ses hésitations et à des propos qu'il distillait comme un auteur qui ménage ses effets, le plus beau, je le pressentais, était à venir. Mais c'était quoi : le plus beau?
- Elle faisait bien l'amour, Cécile. A toi, je peux le dire. Après tout, je n'avais que soixante deux ans et elle, à peine cinquante-cinq. Elle avait du tempérament. C'est drôle, on ose davantage avec une étrangère qu'avec celle qu'on a épousé à l'adolescence, et à qui on a promis de ne jamais rien cacher. Il n'y a pas de morale en amour. Ni morale ni justice.
Il était l'heure de fermer. Il me retint par le bras.
- Je ne sais pas si je dois le dire.
Il s'était levé pour rejoindre sa chambre.
Je lui rendais visite tous les vendredis. Ce qui m'apparaissait au début comme les bavardages d'un vieillard à qui je rendais visite par compassion, excitaient désormais ma curiosité. Cet homme, pensais-je, est en train de me dire des choses importantes. Je n'imaginais pas en quoi elles étaient importantes mais je savais qu'elles l'étaient. Il suffisait d'attendre.
Cécile et lui n'avaient pas grand chose à se dire. Cela ne les gênait pas. Lorsque le silence s'installait, Cécile disait:
- Tu viens.
Et ils allaient se mettre au lit.
Leur liaison avait duré cinq ans. Je ne sais pas si elle avait été heureuse, il ne l'avait pas dit formellement ni le contraire d'ailleurs, mais elle avait été inventive. De sorte que lorsque Cécile s'enticha d'un amant à peine plus jeune que lui, ce qui l'avait blessé, c'était qu'elle partageait avec ce bellâtre des audaces dont il avait pensé que c'était à lui seul qu'elle les avait destinées.
Il avait le sentiment d'avoir été frustré d'un droit de propriété, en tout cas de copropriété, qu'il avait sur les exercices amoureux auxquels ils s'étaient livrés. Du temps de son épouse, il aurait rougi en les évoquant.
- Vous pensez encore à ça, mon oncle?
- Je ne suis pas encore gâteux. Il y a longtemps que j'ai séjourné aux Etats-Unis, ça n'empêche pas que je me souviens très bien de New-York. Et ça n'est pas désagréable. Cécile prétendait qu'on pouvait faire l'amour bien après quatre-vingt ans.
- Quatre-vingt ans?
- Il me regardait avec ironie.
Il n'était pas resté seul très longtemps. Six mois plus tard, il faisait la connaissance d'une dame plaisante d'aspect qui prenait le thé à la terrasse d'un café. Lui, il buvait un café déjà tiède, en regardant les passants.
- Il fait beau aujourd'hui.
Elle avait eu l'air de réfléchir, elle l'avait regardé un instant.
- C'est vrai, il fait beau.
Ce fut sa troisième compagne, Hélène.
- Je te le jure. Si elle n'était pas morte, elle aurait été la dernière. Tant elle avait de qualités.
- Elle est morte?
Les larmes lui mouillaient les yeux. Il se leva et retourna dans sa chambre en trainant les pieds.
Le vendredi suivant, il avait hoché la tête.
- Quel est l'imbécile qui a dit : de l'audace, encore de l'audace. Moi, j'ai longtemps hésité. Et j'aurais du hésiter plus longtemps encore. Peut-être un jour de plus. C'est souvent le dernier jour qui est déterminant. En réalité, la dernière seconde. Tant que la chose n'a pas été faite, elle n'a jamais existé. Et tout serait différent.
Il avait ajouté :
- Il n’y a pas de morale.
Le bellâtre était mort après quinze ans de vie commune avec Cécile.
- Vous voyez qu'il y a une justice, mon oncle. Avouez que vous avez été content ce jour-là.
Je le disais sans conviction. J'imaginais qu'après plus de quinze ans de séparation, presque seize, et à leur âge, les blessures d'amour propre avaient disparu. Et l'union ave Hélène qui l'aimât sans éclats, sans passion spectaculaire mais profondément, avait du lui être chère. Somme toute, il aurait du être reconnaissant à Cécile. C'est à Cécile qu'il devait sa rencontre avec Hélène, non ? Je l'avoue, je connais peu la psychologie masculine.
Cécile avait téléphoné le jour même de la mort de son compagnon, il avait reconnu sa voix immédiatement. Son cœur s'était mis à battre plus fort.
- Il est mort.
Il avait deviné de qui il s'agissait. Elle l'annonçait à mon oncle parce qu'il lui semblait que c'est à lui qu'elle devait l'annoncer en premier. A qui d'autre, pensa mon oncle qu'une joie soudaine avait envahi.
- Mort. Il m'a laissée seule.
- Courage, Cécile. La vie n'est pas finie. Je vais venir.
- Oh Richard ! Il m'a laissé seule.
Après tant d'années, il la revoyait de mémoire comme s'ils s'étaient quittés la veille. Chaque détail de ce qui fut leur dernière nuit d'amour lui revenait. Il en avait conscience une fois de plus, ils avaient vécu une passion torride. Et le destin leur offrait de la poursuivre.
- Tu le sais: quand le désir d'une femme te submerge plus rien ne compte. Ne mens pas. Le désir aveugle, et engourdit le cerveau.
Est-ce ma faute si Hélène est morte en même temps que lui. Les dernières années de la vie d'un homme sont comme des diamants, c'est un crime que d'en ternir l'éclat. Quel que soit le prétexte qui sera oublié dès qu'il sera passé de l'autre côté.
Il avait parfois parlé la tête basse si bien que j'avais du me pencher vers lui pour l'entendre. Il avait entrecoupé ses propos de silences dont je ne savais pas s'ils étaient voulus ou s'ils étaient dus à son âge. Il arrivait, j'en étais convaincu à présent, à cet essentiel, ces choses importantes, que j'avais pressenti dès nos premières rencontres.
- Mon oncle, vous n'avez pas?
J'étais incapable de poursuivre. Une chose est de penser que les hommes sont capables de tout, une autre est de constater que c’est vrai. Et d'être le confident de ce qu'il faut bien appeler un meurtrier. Est-ce que les prêtres, dans leur confessionnal, éprouvent la même angoisse?
C'est du cyanure qu'il avait versé dans le vin dont ils buvaient une bouteille tous les soirs pour se détendre avant de dîner.
- Hélène n'a pas souffert, je t'assure. Elle est morte sur le champ.
Ce jour-là, étendu sur le lit, c'est à Cécile que mon oncle pensa longtemps avant de s'endormir. Ses rêves furent ceux d'un adolescent. Par pudeur, il attendit le lendemain des funérailles pour revoir Cécile.
Seule, la voix n'avait pas changé. Son visage s'était épaissi mais ses lèvres étaient encore pulpeuses. Il l'embrassa sur la bouche.
- Je suis contente que tu sois venu. J'ai appris qu'Hélène était morte. Pauvre Richard. Nous n'avons pas de chance tous les deux.
Il la serra contre lui. Elle se laissa aller, davantage parce qu'il la serrait que poussée par le désir. Il lui embrassait le cou à cet endroit qui jadis mettait en marche son petit moteur comme ils disaient. Elle avait le cou ridé d'une vieille femme.
- Tu veux te coucher?
En se déshabillant, il voyait dans le miroir de la salle de bain son ventre proéminent qu'il tentait d'atténuer en se raidissant. Quant à Cécile, ses hanches s'étaient élargies et des plis lui cernaient le ventre. Elle avait toujours été encline à la cellulite. Il détourna la tête et se glissa sous les draps. Lorsqu'elle le rejoignit, il lui entoura le cou tandis qu'elle plaçait la main sur son sexe.
Ils restèrent au lit près d'une demi-heure sans rien se dire. Le haut de sa cuisse était mouillé mais chacun d'entre eux, finalement, avait fait l'amour tout seul. En fermant les yeux.
- Tu es déçu? Tu veux rester?
- Tu es gentille. Il faut que je rentre. Je reviendrai demain.
Elle sourit en soupirant.
- Ce n'est jamais comme avant.
En rentrant chez lui, il lui sembla que l'appartement était froid. Il avait du fermer le chauffage avant de partir. Sur la table de la cuisine restait la tasse vide du café qu'il avait pris la veille en se levant. Il s'assit, la tête entre les mains, les coudes sur la table, en pensant à Hélène qui l'avait quitté. Un frisson, parfois, le secouait. Il prit un gilet qu'il enfila sur son pull.
Est-ce que lui aussi avait changé physiquement autant que Cécile? Il n'avait pas de chance. Toutes les femmes qu'il avait aimées étaient mortes. Il restait seul comme un chien abandonné.
Il secoua la tête.
- Il n'y a pas de morale dans la vie.
« BRAISES » - huile d’Andrée HIAR en partenariat poésie-peinture avec « BOUM, QUAND LE P’TIT CÔNE FAIT BOUM de Claudine QUERTINMONT D’ANDERLUES.
Braises huile 30x60 huile d’Andrée HIAR
Boum ! Quand le p’tit cône fait boum !
le cœur de la terre est en fureur et éclate sa lave rouge sang, qui s’écoule purifiant tout sur son passage destructeur et régénérateur d’une Vie nouvelle à venir.
Rouge colère, rouge rancœur, rouge brûlure, rouge de fougue, elle transporte la passion de son appétit de saccager les natures étranges, sous la menace de son magma en fusion.
Rouge enflammé, couleur du sang que font couler les despotes, les Nérons à la harpe et les anges noirs qui brûlent la liberté au nom de leur Art autocrate.
Geyser sans but, inconscient, führer stupide. Cheminées du feu de l’enfer qui embrase les mots qui refroidissent en durcissant. M’avez-vous reconnu, caché dans ce brasier ? Je suis le petit cône qui fume en paix son panache, jusqu’à l’explosion brutale du chef du centre de la terre : le Diable.
Claudine QUERTINMONT D’ANDERLUES
Pépinière de porcelaine,
sous un éclairage halogène,
sol et ciel,écrans lumineux.
Du blanc corail, en gerbes, brille,
la corde à linge est devenue
énorme câble de cristal,
Mes trois mes arbres fruitiers, par magie, ont fleuri,
Du rose pâle a teinté l'air.
Je reste médusée dans l'émerveillement.
La sublime beauté ne se capture pas.
C’est une transcendance engendrant un émoi,
que mon être ébloui, soudainement, reçoit.
11/1/2000
L'invitation avait été rédigée à l'en-tête du tribunal de commerce. Cette idée, il n'y a pas de petites économies, émanait tout naturellement du cerveau rationnel de Jean Pottier, le président du tribunal. Celui que ses condisciples surnommaient le compotier. Cela faisait rire toute la classe.
Il s’agissait du 150ème anniversaire de l’école. Une cérémonie présidée par un représentant du ministre de l’enseignement aurait lieu à l’hôtel de ville. Tous les anciens élèves, il l’espérait, y assisteraient.
Robert n'était plus revenu depuis dix ans, et il se demandait s'il avait envie de revenir.
Il se souvenait d'un film dans lequel, autour d'une tombe, quelques anciens d'un collège anglais - peut -être que ce n'était pas un collège anglais mais qu'est ce que cela changeait ? - assistaient à l'enterrement d'un de leurs anciens condisciples. Ils se regardaient, et on avait le sentiment que la seule question qu'ils se posaient était: lequel d'entre nous sera le suivant?
Souvent les commémorations ressemblent à des funérailles.
A quoi bon y aller. Il n'irait pas.
La plupart des années d'adolescence avaient été des années d'insouciance. L'adolescence est une période heureuse. C'est ainsi en tout cas qu'elle figurait dans sa mémoire.
Sa mémoire, lorsqu'il s'agissait de son adolescence, était comme une ville qu'il aurait dessinée lui-même. Les rues où résonnaient le pas des amoureux enlacés, la grand' place triangulaire où se tenait la Foire de septembre avec ses gaufres parfumées et les amandes que grillait Ali-Baba dans son échoppe, les jardins publics fréquentés par les propriétaires de chiens lorsque le soir tombait. Il aurait pu la parcourir les yeux fermés. Parfois, il rêvait encore d'y marcher toute la nuit.
Décidément, il irait à la commémoration.
Et puis, il reverrait sans doute Julie, la femme de Bernard. Ce n'est pas Julie qu'il avait épousée. Elle était amoureuse de lui mais, c'est stupide, il y a un âge pour se marier. Un an plus tard, il épousait Malou. Julie s'était mariée un mois après lui. Chaque couple avait assisté au mariage de l'autre.
- Je te souhaite tout le bonheur du monde.
Julie l'avait embrassé. Elle aimait les parfums tenaces.
Parfois il pensait à elle tandis qu'il caressait Malou. Peut-être que Julie pensait à lui quand elle commençait à gémir ?
Leur couple n'avait jamais été un couple heureux. Quinze ans plus tard, Malou et lui s'étaient séparés.
Comment Julie faisait-elle l'amour?
Il écrivit au président qu'il viendrait et réserva une chambre pour trois nuits.
Le ciel était uniformément bleu. Pas un nuage, et pas un souffle de vent. Un mois de septembre exceptionnel. Les hommes avaient le col ouvert, les femmes portaient sur une jupe courte un T-shirt de coton ou un chemisier largement échancré. Il y avait longtemps que l'été n'avait été si beau. Robert se promena jusque tard dans la soirée dans cette ville retrouvée.
Dans les cafés où il s'arrêtait pour prendre un verre de bière en regardant les gens, il ne reconnaissait personne. Quelques visages cependant lui parurent familiers. L'un d'eux lui fit un sourire, et il répondit en souriant lui aussi. Après tout, pour ces gens-là, peut être n'avait-il jamais quitté la ville.
Est-ce qu'il reconnaitrait Julie?
La commémoration, à l'Hôtel de ville, avait lieu à 11 heures. Il était venu une demi-heure plus tôt pour voir les arrivants qu'il reconnaissait sans mal. En dix ans les hommes ne changent pas beaucoup. Moins que les femmes. Les femmes dès qu'elles sont mariées doivent penser que le plus important est fait, elles soignent moins leur aspect.
Robert reconnaissait la plupart de celles de ses amis. Les uns et les autres avaient un peu grossi. La taille un peu ronde est un signe de bien-être social.
Ils échangèrent des sourires, parfois quelques mots, mais parce qu'il se montrait distant, ils s'éloignèrent très vite. C'est Bernard qu'il attendait avec impatience. Bernard et Julie.
- Bonjour, Robert.
- Je ne t'avais pas vue.
Il avait les joues en feu.
- C'est Bernard que tu cherchais? Il ne rentrera que demain, c'est la Foire du Printemps à Paris.
A force de ne regarder que les hommes, il n'avait pas vu Julie à ses côtés qui l'examinait en souriant.
- Tu n'as pas changé. Enfin, pas beaucoup. Un peu moins maigre. Et moi?
- Plus belle qu'avant. Plus séduisante. Plus.
- Rien que des plus?
- Tu le sais bien. C'est toi que j'aurais du épouser. Il a de la chance, Bernard. Je suppose qu'il le sait.
- Pas toujours. Est-ce qu'on peut juger ce qu'on a sous la main. Les vaches du voisin sont toujours plus appétissantes. Non, je plaisante.
- Moi, je ne regarderais pas les autres femmes.
- Mais tu en as épousé une autre.
La salle de réception de l'Hôtel de ville, la salle d'apparat, celle qui était consacrée aux grandes réceptions et aux mariages des familles de notables, était pratiquement pleine. Au bout, face à l'entré principale, flanquée de deux huissiers en jaquette, sur une estrade recouverte d'un drap vert, au milieu de tréteaux qu'on avait recouvert de rouge, les couleurs de la ville, trônait à coté du représentant du ministre, Paul Pottier, le cou tendu et le menton levé. Il regardait la salle d'un air satisfait mais il semblait à Robert que c'est lui, resté debout, qu'il fixait. Paul abaissa lentement la tête pour n'avoir pas l'air d'être le premier à saluer. Robert abaissa la sienne. Ce n'était peut être pas Robert que Paul dévisageait mais Julie.
Il étouffait soudain dans cette salle bondée, bruyante, qui n'attendait sans doute que le coup de maillet professionnel de Paul pour faire silence.
- Tu veux rester? Partons.
Il lui saisit le bras, et ils sortirent par une porte de service. Dehors, sous le soleil de midi, il se tourna vers Julie.
- Tu voulais peut-être rester ?
Elle fit non.
- Allons chez moi.
Il se souvenait de leur appartement que Bernard avait fait aménager au dessus de ses bureaux. Il s'assit sur le divan de cuir qui faisait face au poste de télévision. Julie, devant la large fenêtre, scintillante sous le soleil, le dévisageait, les jambes légèrement écartées. A travers sa robe légère, c'est son corps qu'il contemplait.
- Julie.
- Oui.
Il s'était levé. Il avait à peine mis ses mains sur ses épaules, qu'elle fouillait sa bouche.
- Reste. Passe la nuit ici. Bernard ne rentrera qu'après-demain. Les bureaux sont fermés jusque lundi.
- Et s'il téléphone?
Ils étaient couchés, nus. Julie, étendue sur le ventre le regardait tandis qu'étendu sur le dos, il regardait le plafond. Le couvre lit était rejeté sur le sol. Il avait failli trébucher dessus en allant à la cuisine pour chercher un verre d'eau. Avant qu'il ne s'étende, elle avait voulu qu'il restât debout un moment.
- Tu es toujours aussi tendu?
Elle avait du hésiter avant de lui poser la question, elle l'avait posée à voix basse, et répétée parce qu'il ne l'avait pas bien entendue.
- Il y a longtemps que tu n'as pas fait l'amour?
- Je t'ai déçue.
- Je t'aurais demandé de rester? Je me demandais comment font les célibataires pour avoir une vie normale. Viens. Tu vas voir comme je vais t'aimer.
Elle le caressait avec des gestes précis mais doux, parfois hésitants. Elle avait peur de trop bien faire. Robert, lui, se laissait caresser par les gestes que Bernard, le séducteur aux nombreuses liaisons de leur jeunesse, avait sans douté enseignés à son épouse. Il était incapable de respirer sans effort, empli de tendresse envers cette femme qui aurait pu être la sienne. Après qu'elle se soit endormie, il se demanda comment il avait pu vivre sans elle.
Le lendemain, ils furent face à face, adultes aux yeux cernés, les traits tirés, exhalant cette odeur surette des corps qui se sont beaucoup aimés.
- Je t'aime. Je ne veux plus vivre sans toi.
Les larmes lui venaient aux yeux.
Julie se leva. Elle était épanouie, heureuse du bonheur que ressentent les femmes désirées.
- Je vais nous faire du café. Fort. Et je vais nous faire couler un bain. Non, ne te lève pas. Je vais t'apporter ton café au lit.
- Nous allons tout recommencer, Julie. Tout ce qui s'est passé, hors de nous deux, n'existe plus.
- Tais-toi. Tu es un enfant.
Mais l'après-midi, elle s'était laissé convaincre.
Il avait dit que peu d'êtres humains recevaient du destin une seconde chance. Que la plupart, s'ils se plaignaient de ne pas en recevoir, en avaient peur en réalité. Et qu'ils avaient le restant de leur vie pour le regretter. Eux, ils n'allaient pas laisser passer cette occasion merveilleuse de retrouver leurs vingt ans. Elle ne pouvait pas le nier, ils étaient faits l'un pour l'autre. Leurs corps s'étaient enfin retrouvés.
Robert dit que c'était le destin qui l'avait poussé à assister à la commémoration. Il avait eu l'intention de ne pas venir. Il n'aimait pas les réunions d'anciens combattants. Il aurait pu se rendre directement à Deauville pour le festival du film américain. La boite pour laquelle il travaillait, une maison de distribution de films, avait des documents à faire signer à un producteur. Est-ce qu'elle connaissait Deauville ? Il lui présenterait des vedettes de cinéma. Ils visiteraient la région. Est-ce qu'elle avait déjà joué au casino ?
- Tu me soûles.
- Partons maintenant.
- Tout de suite?
- Tout de suite.
Pendant que Robert allait chercher sa voiture, elle emplit une petite valise de quelques vêtements. Elle se disait qu'elle en achèterait au fur et à mesure qu'elle en aurait besoin ou envie. Robert avait dit qu'il la voulait toute nue. Elle nageait en plein romantisme. Elle pensait, elle ne voulait pas penser. Comme lui, elle avait vingt ans.
Ils arrivèrent à l'hôtel à la tombée de la nuit. L'air avait fraichi. Ils marchèrent le long de la mer en se tenant par la main. Et, ils montèrent dans leur chambre sans dire un mot. Une véritable scène de cinéma, en vrai.
Ce fut un séjour, à proprement parler, inoubliable. Ils le pressentaient, ils s'en souviendraient toute leur vie tant il était différent de tout ce qu'ils avaient connu ou pourraient connaitre. Jean Renoir, le producteur américain que Robert devait rencontrer était d'origine française. Lors du diner auquel il les avait conviés, le vin aidant, Robert lui avait confessé leur aventure.
- C'est formidable. Une histoire formidable.
Durant sept jours, ils assistèrent à des projections, firent connaissance d'acteurs, participèrent à des soirées qui se prolongeaient tard dans la nuit. A croire que le monde du cinéma était devenu le leur. C'est fatigués, qu'ils montaient se coucher sans que leur appétit l'un de l'autre s'en trouvât diminué. Au contraire, l'excitation de leurs sens durant la journée, et la légère ivresse procurée par le vin, leur avait ôté toute inhibition. Le moindre attouchement, le plus tendre sous-entendu, relançait leur désir.
Lorsque le festival se termina et que soudain ils ne furent plus que deux, ils se sentirent soulagés. Finalement tout l'éclat de ces journées qui les avait plongés dans un monde merveilleux les avait séparés d'eux-mêmes. C'est d'eux-mêmes désormais, comme avant leur départ pour Deauville, qu'ils recevraient la grâce de s'aimer.
Ce sont les mots que Robert utilisa.
Le matin, avant que Julie ne se lève, il sortait pour marcher durant une heure le long de la mer. Lorsqu'il rentrait, elle l'attendait sur le lit, et ils s'aimaient. C'était une sorte de rituel qu'ils s'efforçaient d'instituer. Leurs corps, ainsi, auraient toujours cette exigence.
Mais ce jour-là, il n'y avait personne dans la chambre, et le lit avait été refait. Julie n'était pas dans la salle des petits déjeuners. Dans le hall, le concierge lui fit signe.
- Madame a demandé un taxi. Elle m'a dit de vous dire qu'il ne fallait pas vous inquiéter. Elle a laissé une lettre pour vous.
Julie lui disait qu'elle l'aimait, qu'elle l'aimerait toujours, et qu'elle n'oublierait jamais ces quelques jours.
- Je ne pouvais pas, tu comprends, mais je t'aimerai toujours.
C'est par ces mots, elle les avait soulignés de deux traits, qu'elle avait achevé sa lettre.
Il n'aurait pas du la laisser seule.
Certaines femmes sont comme des oiseaux. La présence de Robert lui avait servi de cage. Si on les perd de vue, ne serait-ce qu'un instant, elles s'échappent.
Cette certitude qui noue l'estomac parce qu'elle enchante et terrorise tout à la fois se nomme l'amour
Le Be Film attire chaque année un public plus nombreux. L’édition 2013 a innové par rapport aux années précédentes avec des événements en live et une programmation diversifiée qui a contribué au succès de l’événement.
Parmi les nombreuses avant-premières, Camille Meynard est venu présenter son premier long métrage, Tokyo Anyway, une tranche de vie de quatre jeunes adultes à Bruxelles. Tourné avec des moyens minimalistes, le film témoigne de l’instabilité d’une génération dans une ville cosmopolite où tout change trop vite. Les dialogues ont été improvisés par les comédiens eux-mêmes sur un scénario-canevas. Le tout donne un film ambivalent avec une spontanéité dans les traits d’humour. Une recherche d’équilibre sur un ton mitigé dans laquelle le spectateur se perd un peu. https://www.youtube.com/watch?v=E0wbUu5vBTk
Puppy Love , le premier film de Delphine Lehericey est un joyau sur les difficultés liées à la sortie de l'enfance. Deux toutes jeunes filles vivent chacune à leur rythme les premiers émois amoureux. Le scénario, rigoureux et soigné, ne laissera indifférents ni les ados ni les parents. Solène Rigot et Audrey Bastien excellent dans les rôles principaux. Soutenus par le Centre du cinéma de la Fédération Wallonie-Bruxelles, ce sera sans nul doute un des événements cinéma de 2014.
http://www.dailymotion.com/video/x16dfyf_puppy-love-delphine-lehericey_shortfilms
82 days in april parle du deuil et de la cicatrisation des blessures causées par une séparation inattendue. Bart Van den Bempt revient après 13 ans d'absence avec ce film hommage. Un road movie qui reconstitue le dernier voyage en Turquie du fils d’Herman et Marie, un vieux couple qui ne sait pas trop ce qu'il est venu chercher sinon récupérer le bagage égaré de leur fils. Découverte d’un pays sauvage et accueillant à la clef.
I'm the same, I'm an other de Caroline Strubbe est de ces films qui suggèrent plus qu'ils ne racontent. La réalisatrice esquisse la relation entre un homme et une gamine en cavale après un drame lors d’un naufrage. Un scénario en demi-teinte, un doigté féminin, une recherche esthétique caractérisent cette tentative de cerner les mécanismes de survie en situation extrême. Un film qui tente de pénétrer les profondeurs de l’âme, dans le prolongement de son œuvre précédente Lost persons area.
Pour la projection au Be Film, le compositeur de la bande son, Albert Markos, a proposé une nouvelle improvisation, qu’il a interprétée au violoncelle accompagné par John Butcher au saxophone et Sophie Angel au piano.
Los Flamencos de Daniel Lambo est une comédie satirique sur un gang peu commun. Riche en gags et servi par de merveilleux acteurs, le film n’est pas encore sous-titré et a été tourné en dialecte flamand.
https://www.youtube.com/watch?v=e3ZZgb7WcnY
Vijay and I,
http://www.cinergie.be/webzine/sam_garbarski__vijay_and_i,
un divertissement de Sam Garbarski écrit en collaboration avec Philippe Blasband réunit Patricia Arquette et Moritz Bleibtreu. Ils y forment un couple de choix à la mode d’Harold Pinter.
http://www.cinenews.be/fr/films/vijay-and-i/videos/bandes-annonces/49313/
Toujours parmi les avant-premières, un documentaire sur une profession atypique, celle de Christel, esthéticienne sociale et conseillère en perruques. L'importance des cheveux dans la féminité est-elle surestimée ? Que l'on soit top model, enseignante ou veuve quinquagénaire, la chute des cheveux peut causer une perte de confiance en soi irréparable et un repli social. Accepter d'en parler, c'est accepter de livrer une part de son intimité. Christophe Hermans signe avec Les perruques de Christel un documentaire touchant qui concerne toutes les femmes, et pourquoi pas, bon nombre d'hommes aussi.
Documentaire remarqué, L’âge de raison, le cinéma des frères Dardenne, où Luc Jabon et Alain Marcoen revisitent l’œuvre des frères Dardenne pour une interprétation toute personnelle de l’œuvre des réalisateurs culte. Leur but est de permettre de mieux comprendre l’œuvre des cinéastes sous un regard neuf en prenant appui sur les témoignages et les réflexions de leurs proches et de leurs collaborateurs directs.
Kid de Fien Troch est un film troublant sur l’absence et la relation à la mère. L’atmosphère quasi surnaturelle y est quelque peu déstabilisante. Un film au débit lent, empreint de mélancolie sous une rudesse apparente. Une recherche esthétique et mystique à la fois qui attirera les amateurs de films d’art. Le film est retenu pour les Magritte.
https://www.youtube.com/watch?v=0Fbg_nsBTeI
Parmi les courts, deux avant-premières :
Osez la Macédoine de Guérin Van de Vorst qui retrouve pour l’occasion son actrice préférée Ingrid Heiderscheidt avec laquelle il a co-écrit le film. Film tourné en noir et blanc, soulignons-le, pour jouer sur les sentiments contrastés dans une comédie noire sur la rencontre entre deux paumés en situation de survie.
Une surprise, la projection en avant-première de Millionnaires ou comment encaisser la perte de 5 millions d’euros par inadvertance. Un court de Stéphane Bergmans, savoureux et grinçant à la fois.
Parmi la sélection pour les Magritte et toujours dans la catégorie « courts », nous retiendrons le portrait d’Alphonsine, personnage haut en couleurs, reléguée dans un home pour personnes âgée. Au plus haut des cieux est une réalisation de Quentin Piron et quatre autres étudiants des ateliers INRACI. Le film a pour cadre la cité Appolo, un complexe de logements sociaux aujourd’hui à l’abandon. Pour l’anecdote, le projet a démarré par une engueulade du réalisateur alors qu’il s’occupait du nettoyage dans le cadre d’un job étudiant.
A revoir également, Partouze, une farce de Matthieu Donck avec Catherine Salée, Anne-Pascale Clairembourg, Ingrid Heiderscheidt, Jean-Benoît Ugeux, Yoann Blanc et Erico Salamone
Palmina Di Meo

L'oiseau bonheur va replanter des graines
Il poussera des fleurs,
Il y aura partout
Des couleurs et de merveilleuses senteurs.
Braises huile 30x60 huile d’Andrée HIAR
Boum ! Quand le p’tit cône fait boum !
le cœur de la terre est en fureur et éclate sa lave rouge sang, qui s’écoule purifiant tout sur son passage destructeur et régénérateur d’une Vie nouvelle à venir.
Rouge colère, rouge rancœur, rouge brûlure, rouge de fougue, elle transporte la passion de son appétit de saccager les natures étranges, sous la menace de son magma en fusion.
Rouge enflammé, couleur du sang que font couler les despotes, les Nérons à la harpe et les anges noirs qui brûlent la liberté au nom de leur Art autocrate.
Geyser sans but, inconscient, führer stupide. Cheminées du feu de l’enfer qui embrase les mots qui refroidissent en durcissant. M’avez-vous reconnu, caché dans ce brasier ? Je suis le petit cône qui fume en paix son panache, jusqu’à l’explosion brutale du chef du centre de la terre : le Diable.
Claudine QUERTINMONT D’ANDERLUES
Julie et moi, nous étions devenus amants six mois environ après qu’elle se soit séparée de Bernard. Nous nous connaissions depuis longtemps. Nous étions libres tous les deux.
Notre liaison durait depuis près de un an, et Julie souhaitait qu’elle continuât le plus longtemps possible.
- Pour toujours, hein, pourquoi pas ?
Julie avait cinquante-trois ans, l’âge des déchirures souterraines. De celles qui corrodent la texture des chairs, et apparaissent un jour à la surface de la peau en substituant aux lignes de vie des lignes de mort. Chaque matin elle contemplait son visage avec une attention douloureuse.
Son mari avait quitté Julie, il y avait trois ans déjà. Il avait dit que ce n’était plus possible, mais elle ne savait pas ce qui lui était devenu insupportable après tant d’années de vie commune. Parfois, elle souhaitait le revoir ne fût-ce que pour le lui demander. Même son départ, elle le lui aurait pardonné s’il lui en avait donné la raison. Elle pensait que c’était à cause de son apparence physique. Une femme n’a que sa beauté, disait-elle. Le jour où elle cesse de plaire, elle cesse d’exister.
Lorsque son mari avait quitté Julie, elle était restée prostrée de nombreux mois, incapable de mettre quelques idées en place : elles lui paraissaient aussi incongrues les unes que les autres sans rapport aucun avec la réalité. C’était à peine des bouts de pensée aussi inconsistants que les cercles que font dans l’eau les galets jetés par des enfants.
Puis, elle s’était efforcée de se reprendre comme on dit.
Elle eut quelques aventures. De celles qui naissent et se défont tout aussi vite à partir d’un regard plus appuyé, presque par lassitude, pour ne pas dire non ou parce qu’on a envie de dire oui à quelqu’un.
Et parce que son corps, elle voulait s’en persuader comme si c’était le signe du début de sa délivrance, avait à nouveau ses exigences. Elle en avait éprouvé un bien-être ambigu.
Le premier homme avec lequel elle s’était lié véritablement ce fût Robert. Ils ne s’étaient pas revus depuis plus de vingt ans. En ce temps là, ils étaient adolescents et il était amoureux d’elle.
Finalement, cela avait été une expérience qui l’avait laissée insatisfaite sans qu’elle puisse dire pourquoi. Un jour où Robert lui avait proposé de divorcer pour refaire sa vie avec elle, Julie avait pris peur. Elle lui avait demandé de réfléchir encore.
- Pourquoi ? Il y a plus de six mois que nous sommes ensemble. Nous ne pouvons pas continuer de nous voir une ou deux fois par semaine comme s’il n’y avait rien d’autre entre nous qu’une aventure.
Il avait insisté :
- C’est toi, la première, qui a parlé de divorce.
Julie avait baissé la tête.
- Je ne sais pas, avait-elle dit.
C’est vrai qu’elle ne savait pas. A partir de ce moment leurs relations ont commencé à se dégrader. D’abord, ils se sont rencontrés moins souvent sous toutes sortes de prétextes qu’elle inventait sans souci réel de vraisemblance. Au téléphone, la voix de Julie si chaleureuse naguère, était devenue froide, conventionnelle, celle d’une étrangère qu’on dérange. Ils avaient eu une dernière entrevue. Sereine et raisonnable comme devaient en avoir les adultes qu’ils étaient, c’est l’expression qu’elle avait utilisée. Ils avaient cessé de se voir.
Un jour, nous avons décidé de partir en vacances. Elle avait dit que ce serait l’occasion de mieux nous connaître, de nous voir tels que nous étions à toutes les heures du jour et de la nuit. Seuls. Sans personne autour de nous.
J’ai dit en riant :
- Ce sera un voyage de noces ou un examen ?
- Ne ris pas, a-t’elle répondu. Je crois que c’est important.
Nous sommes partis quelques jours plus tard. Pendant qu’elle faisait ses bagages, Julie n’avait pas cessé de plaisanter. Elle disait que je l’ennuyais à tourner autour d’elle mais elle était ivre de joie. Cette nuit-là, à l’étape, nous avons fait l’amour comme si ça avait été la première fois, et ce n’est que longtemps après que nous nous sommes endormis.
Durant tout le trajet, Julie avait parlé d’elle-même, de son mari, de sa famille et de sa jeunesse. D’une seule traite, elle voulait tout me découvrir d’elle.
Mais les jours suivants, l’euphorie du départ s’était inexplicablement dissipée. L’humeur de Julie s’était assombrie, je la sentais préoccupée.
- Tu as un souci ?
- Tout le monde à des soucis un jour ou l’autre, tu ne crois pas ?
- Je voulais t’aider, dis-je.
Elle m’a regardé en souriant.
- Tu es gentil, je suppose que ça ira mieux tout à l’heure.
Nous sommes allés nous promener en voiture, nous nous sommes à peine parlés, nous regardions la route. Mais l’après-midi, au marché de la ville voisine, parmi la foule des acheteurs, Julie s’était rassérénée.
Le soir, après être rentrés, je lui ai demandé si elle était déçue.
- De quoi ?
- Ca n’a pas l’air de commencer très bien, nous deux.
Elle a haussé les épaules :
- A quoi est-ce que tu t’attendais, un jour n’est pas l’autre.
Elle m’a caressé la joue. Puis, elle a évoqué des événements de notre passé avec tant d’émotion et d’exubérance qu’elle m’a donné l’impression qu’elle se sentait mieux à nouveau. A l’aide de deux vies différentes, elle s’efforçait de reconstituer un passé qui nous était commun.
Le lendemain, nous reposions côte à côte, je lui avais dit que je me sentais bien, que je la trouvais belle, et j’avais ajouté, Dieu sait pourquoi, en suivant de la main le contour de ses lèvres :
- J’aime tes rides. Ce sont les blessures de ta vie.
Julie avait le visage de ses émotions. Il était devenu blême et dur.
- Tu le fais exprès ? C’est quoi aimer ? Tu ne comprends rien à rien.
Elle était au bord des larmes.
C’est précisément cela qui la terrifiait. Ces rides, ces rougeurs, cet amollissement prévisible de la chair. Ce corps nouveau dans lequel elle se moulait peu à peu au point qu’un jour elle ne se reconnaîtrait même plus comment est-ce que je pouvais dire que je l’aimais ?.
- Tu me fais peur, je me demande si tu réfléchis avant de parler, si tu te rends compte de la portée de tes paroles.
Nous avons fini la nuit dans des chambres différentes.
Nous avons décidé de rentrer. Nous avons roulé toute la journée. Le soir nous étions à Paris. Dans la chambre d’hôtel nous nous sommes serrés l’un contre l’autre comme si nous avions peur de nous perdre.
Nous sommes rentrés chez nous, et nous avons cessé de nous voir.
ll était attendu, il était annoncé ... il est arrivé avec la nouvelle année, le nouveau site internet de BIBART. Découvrez-le sur www.bibart.org
Le premier site internet exhaustif dédié au livre d'artiste : un contenu riche (définitions, éditions, activités, vidéo, agenda, ...) et surtout la base de données complète de nos collections contenant des centaines de livres de près de 400 artistes ! BIBART.org est un site en perpétuelle évolution, en développement permanent. N'hésitez pas à nous rendre visite régulièrement pour suivre toute l'actualité du livre d'artiste. Bonne visite !
Exposition Art et Math
Il existe aujourd'hui de nombreuses œuvres artistiques (sculptures, gravures, peintures, dessins, littérature, art digital, photo, vidéo, installations, etc.) dont le fondement mathématique est profond, original... et pourtant totalement incompris, ou tout simplement invisible aux yeux du public. Le manque de proximité de la majorité d'entre nous avec les mathématiques n'y est bien entendu pas étranger.
C'est à ce paradoxe que l'exposition "Art&Math" tentera de donner une réponse: une réponse aussi innovante, qu'agréable et accessible à tous.
Elle dévoilera en effet les liens profonds qu'entretiennent certaines œuvres visuelles avec des concepts non triviaux des mathématiques. Un équilibre entre art et math sera assuré par un dialogue entre les œuvres et des commentaires sur les mathématiques qui sont sous-jacentes aux œuvres présentées.
Les cimaises de l'exposition mettront à l'honneur des auteurs et des plasticiens de renom, comme Raymond Queneau, Jean-Pierre Maury, Philippe Decelle, François Huon, Robert Kayser, Jean-François Diord, Philippe Geluck, Luc et François Schuiten, Thierry et Paul Gonze... pour ne citer qu'eux. Des artistes en devenir, encore étudiants en académie, seront également accueillis, de façon à offrir un pont entre les générations artistiques. Au total, une septantaine d'artistes seront réunis autour de la thématique.
> En pratique: Vernissage le 16 janvier 2014, à 18h, en présence des artistes. Du 17 janvier au 1er mars 2014 - Salle Allende - ULB - campus du Solbosch.
Lu et Ma/12h>14h-Me au Ve/12h>18h et Sa/14h>18hEntrée libre Informations et réservations: gdemeur@ulb.ac.be
Cette exposition est portée par Gisèle De Meur, professeur de mathématique et directrice de MATsch, le Laboratoire de recherche en mathématiques et sciences humaines de l'ULB (Faculté des Sciences sociales et politiques) ; en collaboration avec ULB Culture (Département des Services à la communauté universitaire).
Illustration de mon poème sur Citations
Doux ami,
Si tu voyais ici, comme c'est beau l'hiver!
Les érables géants, sculptures délicates,
Étalent leurs ramures noircies sur de la nacre.
La neige immaculée s'amoncelle partout.
Sur les toits, les sapins, en bancs sur le gazon.
Pour qui s'y aventure, elle est sable mouvant.
Les rues, ensoleillées sont des tableaux vivants;
Des ombres y varient selon l'humeur du temps,
En symétrie fidèle, au tout commencement.
L'air frais, froid ou glacé, est chargé d'énergie.
Si l'on veut s'attarder il faut se rendre actif
Lors, ce n'est qu'à l'abri qu'on devient nonchalant.
Derrière d'immenses baies, fasciné, on contemple,
Dans l'éblouissement, en pleine nuit souvent,
Des haies de blanc corail, des buissons de cristal.
17/12 2003
Une attitude et un regard...
Une élégance ou un hasard?
Une courtoisie de chaque instant
Dans un siècle où c'est détonnant!
La voix posée, presque en sourdine
Et le banal se fait intime...
Les mains soignées si paresseuses
Et les pensées se font rêveuses!
Des phrases rares à bon escient
Le désir se fait pertinent!
Le cœur s'emballe comme en folie
Même la laideur se fait jolie!
Comment décrire et détailler
Les petits riens qui font aimer?
Voilà qu'on pense à séduction...
Qui peut rimer avec passion!
J.G.

Dessin d'enfant
Si le monde devient pollué et méchant,
Il poussera sur le béton,
D’étranges fleurs asymétriques
Et les hommes étonnés
S’y piqueront le front.
La plupart des partenariats entre la poésie et la peinture sont issus du travail du poète.
Mais certaines peintres ont à leur tour irisé leur palette des mots d'un(e) poète ...
Voici , dans l'ordre chronologique, le florilège des peintures
offertes par les peintres aux poètes !
Aquarelle de Adyne Gohy
sur un poème de Claudine Quertinmont , mars 2013
Duo plume-peinture.
Sourire carnassier, elle mord dans la vie,
Vêt de noir ses cheveux et son corps révolté,
Arbore ses penchants comme assurance-vie,
Montre des choix mortels pour ne pas s’adulter.
Pour heurter l’opinion, se fringue gothique,
Dans un exorcisme, symphonie à la mort,
Elle crée son look, garde-robe unique,
Squelettes et cryptes à la gloire des morts.
Les poupées fétiches fardées de ténèbres,
Ont de jolis habits portés mignardement,
Les bouts de dentelles et résilles funèbres,
Dans l’esprit médiéval les couvrent éloquemment.
Affligé du présent, l’Ange de la cité,
Revêt un long manteau pour foutre le glacis,
Aux gens de la norme croisés sans ambiguïté,
Sur sa route obscure parsemée de lacis.
Minuit étend son voile sur ces enfants perdus,
Le Seigneur de la nuit les berce doucement,
Jusqu’au petit matin sur le chemin ardu,
De l’adolescence à son adoubement.
Claudine QUERTINMONT D’ANDERLUES.
Peinture de Liliane Magotte
sur un poème de Rebecca Terniak , décembre 2013
Cher Saule,
Dans ta tourmente, solitaire,
Jeune arbre, pensif, te tiens dressé.
Saule d'or tendre, de pluie amère,
Dans ton hiver, tu t'es noué.
A la terre dure, ton tronc fige.
En lui, toute sève occultée.
De l'espace -temps morne et glacé
Et à venir, tu as vertige ...
Las, fi de bourrasque et froid cruel !
De ton front haut, défies le ciel !
Nul Dieu de ta fin se rira,
Ni ton combat te dictera.
Seule virevoltante, folle et rebelle,
De mille morts souffrants trépas,
Ta chevelure se tord et ploie
Et se relève, fière à l'Appel !
Rébecca Lily Terniak - 1981
Aquarelle de Adyne Gohy
sur un poème de Claudine Quertinmont , décembre 2013
Amour Rose d'automne
Il était une rose transie d'un frêle amour,
Pour un papillon bleu, aux ailes si douces
Qui lui rendait visite, lui faisait des mamours,
Il était une rose transie d'un frêle amour,
Son parfum voletait de pétale en frimousse,
Des boutons ravissants de ses jeunes pousses.
Il était une rose transie d'un frêle amour,
Pour un papillon bleu, aux ailes si douces.
Peu à peu l'été s'endormit et son coeur se givra,
Embrasant les feuilles, les incendiant de feu,
Couvrant la nature de robe d'apparat.
Peu à peu l'été s'endormit et son coeur se givra,
Rose et doux papillon se firent de longs adieux,
Le coeur las et brisé, des perles pleins les yeux.
Peu à peu l'été s'endormit et son coeur se givra,
Embrasant les feuilles, les incendiant de feu.
Claudine Quertinmont
Aquarelle de Adyne Gohy
sur une musique de Fabienne Coppens , décembre 2013
Eugénie
Personne ne l'attend
Elle rêve pourtant
Que quelqu'un l'attend...
Pour rentrer chez elle
Elle s'invente des ailes
Elle voit sa vie en grand
Dans les journaux du vent
Se répète les mots
"Amour et braséro"
Un ange, à ses côtés
L'empêche de tituber
...Une présence née
De son solo salé
Alors, Eugénie appelle son génie pour alléger sa vie Eugénie...
Par les lignes de ses mains
Elle sait que quelqu'un vient
Elle parie juste un peu
Avec son coeur en deux
Qu'elle trouvera le feu
Qui brûlera ses maux
Ses fards (phares) et ses bobos
Fini de garder pour elle
Ses joies et ses querelles
Quand on est seul tout le temps
Il en faut du talent
Pour s'offrir du bon temps
Et loué de l'allant...
Alors Eugénie appelle son génie pour alléger sa vie
Elle n'est pas vraiment elle
Avec personne à elle
Y'a des bouts de sa vie
Qui manquent de folie...
Personne ne l'attend
Elle rêve
pourtant
Fabienne Coppens
Aquarelle de Jacqueline Nanson
sur un poème Claudine Quertinmont , décembre 2013
FEUILLES D'OR AUTOMNALES.
Il était une fois aux temps inexistants,
Du cycle des saisons, deux esprits incarnés,
Dans une chair rose aux sexes coexistant,
D’un hermaphrodisme par l’amour consterné.
Le Verbe créateur avait clos son rêve,
Dans un été constant, sans mois ni saison,
Eden parfait sans désir, si ce n’est pour Eve,
Démunie de secret et de contrepoison.
Frappé d’anathème au cœur de son jardin,
Dieu perçu ses blâmes, la soumit au péril,
De la fascination d’un fruit rouge gredin,
Qui éclata son sexe comme une fleur d’avril.
Chassés du Paradis dans l’effusion de sang,
Qui fit naître l’amour, nus en terre hostile,
Peu à peu le Seigneur décoléra céans,
Et créa l’automne, aux feuilles fertiles,
Pour couvrir d’un manteau son couple d’enfants.
Les saisons étaient nées, l’hiver allait suivre,
Pour gonfler leur toison d’un duvet cotonneux,
Etre forts et vêtus en quittant soufflegivre*,
Couverts de feuilles d’or sous des temps floconneux.
Il décida de bénir les choses et les gens,
Nomma le printemps, l’été, l’automne et l’hiver.
Elle s’appelait Eve, Il l’appela Adam,
Les destina à répandre, à propager l’Univers.
Claudine QUERTINMONT D’ANDERLUES.
Aquarelle de Adyne Gohy
sur un poème de Gil Def , janvier 2014
"Et la lumière peint...encore"
Quand l'aube de chaque matin
Là s'en vient dans un encore
L'astre d'or poursuit les rêves
Se lève selon la saison
L'horizon change de lueurs
En couleurs en jaune en feu
Tout en bleu il peut l'orange
Mélange en transparence
Nuance le ciel la terre la mer
Les tons clairs estompe son trait
Disparaît la lune reste voile
Les étoiles se perdent dans l'espace
S'effacent le temps suit son cours
Chaque jour offre toujours nouveau
Un beau tableau comment ne pas y voir
L'espoir ou croire la beauté divine
Qui illumine cet encore en poésie
Et en vie...Une larme vient au bord des yeux
C'est merveilleux quand éclate la lumière
de Gil Def
Les partenariats d'
Lettres
Sans toit, à mi-voix
Sur le sol, un corps presque inanimé.
Visage glacé, sans expression humaine.
La désinvolture, l’insuffisance, simplement survivre.
Un regard figé, mélancolie silencieuse.
Sur le sol, des piétons circulent allègrement.
L’indifférence totale, l’humain déshumanisé.
Peu de sagesse, l’incroyable réalité.
La recherche de comprendre un certain pourquoi.
Sur le sol, l’errance d’un esprit maladif.
Douleur, l’inaction, l’atrocité.
L’abandon, yeux clôturés, l’épilogue.
Sur le sol, vie anéantie à tout jamais.
André, épervier
Se souvenir, c’est une activité de vieillard.
J’imagine que c’est pour prouver qu’ils ont vécu que les plus âgés d’entre nous sont incités à se souvenir. J’ai connu une femme qui les relatait avec beaucoup de précision, et qui les datait dans l’ordre duquel les faits évoqués s’étaient déroulés.
Ils étaient si nombreux et si détaillés qu’on pouvait croire qu’elle avait vécu deux fois. Ou alors c’est que certains d’entre eux, elle les avait vécus en même temps.
- Tu veux rédiger tes mémoires ?
J’ajoutais en riant pour me moquer d’elle :
- Ou alors tu veux écrire un roman ?
- Je veux me souvenir. J’en ai relus quelques uns. Je suis triste. Ce ne sont que des souvenirs agréables. A croire que ma vie n’a été qu’un enchainement de choses agréables.
Et moi ? N’ais-je connu que des choses agréables ? C’est impossible, je le sais. Mais les choses qui ne l’étaient pas je n’ai jamais désespéré ni de les surmonter ni d’en connaitre d’autres plus heureuses. Ou alors c’est que j’ai beaucoup oublié.
Parfois je me pose la question : et si je suis heureux tout simplement parce que j’existe ? Pourtant ce n’est pas vivre que de seulement exister. La plupart des penseurs le prétendent depuis la plus lointaine antiquité. Ce qui m’a toujours surpris, c’est que leur visage exprime de la tristesse.
Si comme cette amie je m’efforce de me souvenir, c’est parce que.je veux être le sujet d’une histoire moi aussi. Une histoire dont je ne suis assuré du dénouement que depuis très peu de temps.
Les souvenirs sont souvent identiques chez chacun de nous. C’est affaire d’imagination je suppose, ou d’obsession. Les miens évoquent toujours les femmes que j’ai aimées ou celles qui m’ont aimé. J’ai de la chance, j’ai toujours été aimé des femmes.
La première dont je me souvienne était la fille du docteur Adam dont le domicile se trouvait en face du nôtre. Nous nous connaissions depuis l’âge de douze ans mais notre premier baiser nous l’avons échangé à l’âge de seize ans dans le parc qui se trouve à côté de la gare des chemins de fer, et qui se prolonge jusqu’aux grands boulevards. C’est là que se rejoignaient les jeunes gens. Les sentiers y étaient étroits et sinueux. Peu de temps plus tard nous avons cessé d’être amoureux l’un de l’autre. Je voulais la caresser mais j’avais peur des aspects obscènes de l’amour. Ceux qui fascinaient le jeune homme que j’étais encore. Finalement, elle aurait probablement été heureuse si j’avais eu le courage de la bousculer comme j’avais deviné que le faisaient certains couples dissimulés dans les broussailles. Trop respecter une femme, je le sais aujourd’hui depuis longtemps, c’est la décevoir. Reconnaissons-le, c’est lui manquer de respect.
Un autre souvenir date de plus tard. Une jeune espagnole m’avait entraînée le long du fleuve et elle avait glissé la main dans mon pantalon. Hélas, j’avais joui presque tout de suite de sorte que depuis elle sortait avec le fils du marchand de meuble, une sorte de rustre qui se vantait de ses conquêtes.
La seule femme à laquelle je n’associe pas les gestes de l’amour physique, c’est ma femme. L’épouse avec laquelle j’ai vécu plus de vingt ans avant qu’elle ne meure.
Puis après une période de célibat que ma conscience me dictait, j’ai rencontré cette amie qui relate aujourd’hui ses souvenirs si méticuleusement. Ils sont tous attachés aux amours qu’elle a connus. Je me demande si elle leur attribue des notes ou des points ?
Souvent les vieillards trient les photos qu’ils avaient entassées sans beaucoup d’ordre dans des boites à chaussures. Elles sont souvent datées à l’arrière. Ils les étalent sur la table et s’apprêtent à les mettre dans un album. Question de mémoire… ou de manque de mémoire.
Cette amie était à cette époque une femme à qui les jeux du sexe étaient nécessaires. Question de culture, disait-elle. Comment initier de jeunes couples aux jeux de la nuit si nécessaires à leur épanouissement. Certes, cela n’évite pas les ruptures mais généralement les ruptures se consomment durant le jour.
Nous avons comparé nos souvenirs.
C’est drôle, elle et moi n’avions que deux souvenirs en commun. Le premier datait des premiers jours de notre rencontre. Le second de la dernière nuit. Je m’en souviens parfaitement, c’est au petit déjeuner qu’elle a tenu à me beurrer mes tartines.
Le temps a fait son œuvre comme on dit. Ou l’âge.
C’est quoi les souvenirs d’un vieillard ?
Récit de la servante Zerline
Hermann Broch
La Servante
Du 07 au 25.01.2014
Au théâtre des Martyrs
Prise dans l’étau de deux musiques sentimentales
Couple amoureux aux accents méconnus
Le violon et son joueur me plaisent.
Ah ! j’aime ces gémissements tendus
Sur la corde des malaises.
Aux accords sur les cordes des pendus
À l’heure où les Lois se taisent
Le cœur en forme de fraise
S’offre à l’amour comme un fruit inconnu.
(Louise de Vilmorin, Fiançailles pour rire, 1939)
Ce poème pourrait sûrement se murmurer sur la musique d’ouverture de la pièce…tant l’invitation sentimentale est vive. Mais c’est tout le contraire qui accueille le spectateur. Voici au lever du rideau une pièce vide comme une cellule, ouverte sur une baie vitrée dont les châssis chuchotent le mot grille! Jacqueline Bir apparaît dans la croisée, dure, austère épave rhumatisante presque émaciée, les cheveux collés au crâne, voûtée dans son tablier blanc dans les poches duquel elle ne cesse de plonger les mains pour retrouver le fil de son histoire. Une histoire lâchée soudain à un locataire muet, affalé au pied du mur.
Pendant tout le huis clos elle circule comme une figure naturaliste peinte par Daumier entre trois chaises grand siècle… trois personnages absents qui ont étayé sa pauvre vie. Sa parole contenue pendant des années explose enfin. On est loin d’ « Un cœur simple » ! Voici un cœur rebelle ! "Je suis intelligente!" Elle est servante humiliée depuis l’enfance, objet domestique privé depuis le plus jeune âge de toute vie affective qu’elle a passé une vie à composer et recomposer librement. Enfermée à jamais dans la folie de la perversité. Comment mieux symboliser d’ailleurs le délabrement des valeurs de la société dans laquelle vivait Hermann Broch ? Cet écrivain autrichien créa l'image d'« Apocalypse joyeuse » pour désigner le sentiment de désastre imminent et d'effondrement prochain de l'Empire austro-hongrois au début du XXe siècle. Une lecture prémonitoire de délabrement des valeurs en ce début de XXIe siècle? Sauf qu’ici l’apocalypse n’a rien de joyeux.
D’un bout à l’autre, la voix posée de l’actrice dissèque sa vie perdue, son absence de mariage et son manque d’enfants, ses infâmes machinations contre tous : son seigneur et maître le président de cour d’assises, son amant Von Janu qu’elle partage avec sa maîtresse haïe, et l’enfant, Hildegarde, fruit illégitime de celle-ci et de cet « autre homme ».
Vindicative, elle étale avec passion et sans relâche la décadence, l'hypocrisie sociale, les dénis de justice, les complaisances douteuses, les silences coupables, les petites lâchetés et les grandes chimères qui tissent sa vie de domestique. Elle revit sa folle passion, son désir et son extase de dix jours, l’abandon de son amant et sa sombre vengeance. Les mots sont sa vie, pour se sauver de la perdition. Grâce à eux, elle affiche son indépendance amoureuse, sexuelle et morale. En amour « Des mains un peu rouges valent mieux que tout ce vacarme cérébral manucuré. » D’un bout à l’autre du spectacle, elle glace le public par les violents aveux de ce monologue lucide et impitoyable. Les éclairages de Philippe Sireuil , le metteur en scène soulignent à merveille la sombre et féroce confession qui fuse des lèvres de notre toute grande comédienne belge qui réapparaît, souriante et mutine pour saluer un public mesmérisé après le deuxième morceau de musique qui conclut l’histoire.
Crédit photos 1 à 4: ZVONOCK
http://www.theatredesmartyrs.be/pages%20-%20saison/grande-salle/piece4.html
