Julie et moi, nous étions devenus amants six mois environ après qu’elle se soit séparée de Bernard. Nous nous connaissions depuis longtemps. Nous étions libres tous les deux.
Notre liaison durait depuis près de un an, et Julie souhaitait qu’elle continuât le plus longtemps possible.
- Pour toujours, hein, pourquoi pas ?
Julie avait cinquante-trois ans, l’âge des déchirures souterraines. De celles qui corrodent la texture des chairs, et apparaissent un jour à la surface de la peau en substituant aux lignes de vie des lignes de mort. Chaque matin elle contemplait son visage avec une attention douloureuse.
Son mari avait quitté Julie, il y avait trois ans déjà. Il avait dit que ce n’était plus possible, mais elle ne savait pas ce qui lui était devenu insupportable après tant d’années de vie commune. Parfois, elle souhaitait le revoir ne fût-ce que pour le lui demander. Même son départ, elle le lui aurait pardonné s’il lui en avait donné la raison. Elle pensait que c’était à cause de son apparence physique. Une femme n’a que sa beauté, disait-elle. Le jour où elle cesse de plaire, elle cesse d’exister.
Lorsque son mari avait quitté Julie, elle était restée prostrée de nombreux mois, incapable de mettre quelques idées en place : elles lui paraissaient aussi incongrues les unes que les autres sans rapport aucun avec la réalité. C’était à peine des bouts de pensée aussi inconsistants que les cercles que font dans l’eau les galets jetés par des enfants.
Puis, elle s’était efforcée de se reprendre comme on dit.
Elle eut quelques aventures. De celles qui naissent et se défont tout aussi vite à partir d’un regard plus appuyé, presque par lassitude, pour ne pas dire non ou parce qu’on a envie de dire oui à quelqu’un.
Et parce que son corps, elle voulait s’en persuader comme si c’était le signe du début de sa délivrance, avait à nouveau ses exigences. Elle en avait éprouvé un bien-être ambigu.
Le premier homme avec lequel elle s’était lié véritablement ce fût Robert. Ils ne s’étaient pas revus depuis plus de vingt ans. En ce temps là, ils étaient adolescents et il était amoureux d’elle.
Finalement, cela avait été une expérience qui l’avait laissée insatisfaite sans qu’elle puisse dire pourquoi. Un jour où Robert lui avait proposé de divorcer pour refaire sa vie avec elle, Julie avait pris peur. Elle lui avait demandé de réfléchir encore.
- Pourquoi ? Il y a plus de six mois que nous sommes ensemble. Nous ne pouvons pas continuer de nous voir une ou deux fois par semaine comme s’il n’y avait rien d’autre entre nous qu’une aventure.
Il avait insisté :
- C’est toi, la première, qui a parlé de divorce.
Julie avait baissé la tête.
- Je ne sais pas, avait-elle dit.
C’est vrai qu’elle ne savait pas. A partir de ce moment leurs relations ont commencé à se dégrader. D’abord, ils se sont rencontrés moins souvent sous toutes sortes de prétextes qu’elle inventait sans souci réel de vraisemblance. Au téléphone, la voix de Julie si chaleureuse naguère, était devenue froide, conventionnelle, celle d’une étrangère qu’on dérange. Ils avaient eu une dernière entrevue. Sereine et raisonnable comme devaient en avoir les adultes qu’ils étaient, c’est l’expression qu’elle avait utilisée. Ils avaient cessé de se voir.
Un jour, nous avons décidé de partir en vacances. Elle avait dit que ce serait l’occasion de mieux nous connaître, de nous voir tels que nous étions à toutes les heures du jour et de la nuit. Seuls. Sans personne autour de nous.
J’ai dit en riant :
- Ce sera un voyage de noces ou un examen ?
- Ne ris pas, a-t’elle répondu. Je crois que c’est important.
Nous sommes partis quelques jours plus tard. Pendant qu’elle faisait ses bagages, Julie n’avait pas cessé de plaisanter. Elle disait que je l’ennuyais à tourner autour d’elle mais elle était ivre de joie. Cette nuit-là, à l’étape, nous avons fait l’amour comme si ça avait été la première fois, et ce n’est que longtemps après que nous nous sommes endormis.
Durant tout le trajet, Julie avait parlé d’elle-même, de son mari, de sa famille et de sa jeunesse. D’une seule traite, elle voulait tout me découvrir d’elle.
Mais les jours suivants, l’euphorie du départ s’était inexplicablement dissipée. L’humeur de Julie s’était assombrie, je la sentais préoccupée.
- Tu as un souci ?
- Tout le monde à des soucis un jour ou l’autre, tu ne crois pas ?
- Je voulais t’aider, dis-je.
Elle m’a regardé en souriant.
- Tu es gentil, je suppose que ça ira mieux tout à l’heure.
Nous sommes allés nous promener en voiture, nous nous sommes à peine parlés, nous regardions la route. Mais l’après-midi, au marché de la ville voisine, parmi la foule des acheteurs, Julie s’était rassérénée.
Le soir, après être rentrés, je lui ai demandé si elle était déçue.
- De quoi ?
- Ca n’a pas l’air de commencer très bien, nous deux.
Elle a haussé les épaules :
- A quoi est-ce que tu t’attendais, un jour n’est pas l’autre.
Elle m’a caressé la joue. Puis, elle a évoqué des événements de notre passé avec tant d’émotion et d’exubérance qu’elle m’a donné l’impression qu’elle se sentait mieux à nouveau. A l’aide de deux vies différentes, elle s’efforçait de reconstituer un passé qui nous était commun.
Le lendemain, nous reposions côte à côte, je lui avais dit que je me sentais bien, que je la trouvais belle, et j’avais ajouté, Dieu sait pourquoi, en suivant de la main le contour de ses lèvres :
- J’aime tes rides. Ce sont les blessures de ta vie.
Julie avait le visage de ses émotions. Il était devenu blême et dur.
- Tu le fais exprès ? C’est quoi aimer ? Tu ne comprends rien à rien.
Elle était au bord des larmes.
C’est précisément cela qui la terrifiait. Ces rides, ces rougeurs, cet amollissement prévisible de la chair. Ce corps nouveau dans lequel elle se moulait peu à peu au point qu’un jour elle ne se reconnaîtrait même plus comment est-ce que je pouvais dire que je l’aimais ?.
- Tu me fais peur, je me demande si tu réfléchis avant de parler, si tu te rends compte de la portée de tes paroles.
Nous avons fini la nuit dans des chambres différentes.
Nous avons décidé de rentrer. Nous avons roulé toute la journée. Le soir nous étions à Paris. Dans la chambre d’hôtel nous nous sommes serrés l’un contre l’autre comme si nous avions peur de nous perdre.
Nous sommes rentrés chez nous, et nous avons cessé de nous voir.
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