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Récit de la servante Zerline, Hermann Broch, du 7 au 25 janvier 2014 au théâtre des Martyrs

Récit de la servante Zerline

Hermann Broch

La Servante

Du 07 au 25.01.2014

Au théâtre des Martyrs

Prise dans l’étau de deux musiques sentimentales

Couple amoureux aux accents méconnus
Le violon et son joueur me plaisent.
Ah ! j’aime ces gémissements tendus
Sur la corde des malaises.
Aux accords sur les cordes des pendus
À l’heure où les Lois se taisent
Le cœur en forme de fraise
S’offre à l’amour comme un fruit inconnu.

(Louise de Vilmorin, Fiançailles pour rire, 1939)

 

Ce poème  pourrait sûrement se murmurer sur la musique d’ouverture de la pièce…tant l’invitation sentimentale est vive. Mais c’est tout le contraire qui accueille le spectateur. Voici au lever du rideau une pièce vide comme une cellule, ouverte sur une baie vitrée dont les châssis chuchotent le mot grille!  Jacqueline Bir apparaît dans la croisée, dure, austère épave rhumatisante presque émaciée, les cheveux collés au crâne, voûtée dans son tablier blanc dans les poches duquel elle ne cesse de plonger les mains pour retrouver le fil de son histoire. Une histoire lâchée soudain à un locataire muet, affalé au pied du mur.

 

Pendant tout le huis clos elle circule comme une figure naturaliste peinte par Daumier entre trois chaises grand siècle… trois personnages absents qui ont étayé sa pauvre vie. Sa parole contenue pendant des années explose enfin. On est loin d’ « Un cœur simple » ! Voici un cœur rebelle ! "Je suis intelligente!"  Elle est servante humiliée depuis l’enfance, objet domestique privé depuis le plus jeune âge de toute  vie affective qu’elle a passé une vie à composer et recomposer librement. Enfermée à jamais dans la folie  de la perversité. Comment mieux symboliser d’ailleurs le délabrement des valeurs de la société dans laquelle vivait Hermann Broch ?  Cet écrivain autrichien créa l'image d'« Apocalypse joyeuse » pour désigner le sentiment de désastre imminent et d'effondrement prochain de l'Empire austro-hongrois au début du XXe siècle. Une lecture  prémonitoire de délabrement des valeurs en ce début de  XXIe siècle? Sauf qu’ici l’apocalypse n’a rien de joyeux.

D’un bout à l’autre, la voix posée de l’actrice dissèque sa vie perdue, son absence de mariage et son manque d’enfants, ses infâmes machinations contre tous : son seigneur et maître le président de cour d’assises, son amant Von Janu qu’elle partage avec sa maîtresse haïe,  et l’enfant, Hildegarde,  fruit illégitime de celle-ci  et de cet « autre homme ».

Vindicative, elle étale avec passion et sans relâche la décadence, l'hypocrisie sociale, les dénis de justice, les complaisances douteuses, les silences coupables, les petites lâchetés et les grandes chimères qui tissent sa vie de domestique. Elle revit sa folle passion, son désir et son extase de dix jours, l’abandon de son amant et sa sombre vengeance. Les mots sont sa vie, pour se sauver de la perdition. Grâce à eux, elle affiche son indépendance amoureuse, sexuelle et morale. En amour  «  Des mains un peu rouges valent mieux que tout ce vacarme cérébral manucuré. »  D’un bout à l’autre du spectacle, elle glace le public par les violents aveux de ce monologue lucide et impitoyable. Les éclairages de Philippe Sireuil , le metteur en scène soulignent à merveille  la sombre et féroce confession qui fuse des lèvres de  notre toute grande comédienne belge qui réapparaît, souriante et mutine pour saluer un public mesmérisé après le deuxième morceau de musique qui conclut l’histoire.

Crédit photos 1 à 4: ZVONOCK

http://www.theatredesmartyrs.be/pages%20-%20saison/grande-salle/piece4.html

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Commentaire de Deashelle le 11 février 2014 à 16:00

Sublime!

Commentaire de Deashelle le 19 janvier 2014 à 12:01

ce qu'en pense Christian Jade: RECIT DE LA SERVANTE ZERLINE»****

Jacqueline la Magnifique

....

Dans la petite salle du Claude Volter, en 2004, Jacqueline Bir nous offrait un «morceau d’anthologie», un texte vibrant de rage amoureuse d’Herman Broch, mis en scène en toute délicatesse par Philippe Sireuil. Une vieille servante raconte à un jeune homme quasi muet (belle performance de passivité attentive de Michel Jurowicz) sa brève mais intense passion (10 jours, il y a 30 ans) avec un aristocrate. Chronique d’une honte jamais digérée et d’une folie qui la brûle encore, entre mélancolie, rage, jalousie et illumination sans fin. Dirigée par Sireuil, Jacqueline parvient à gommer toute trace de rhétorique pour faire affleurer la nudité d’une passion tantôt murmurée, tantôt éclatante, refoulée dans une douleur intime à fleur de peau.
10 ans plus tard, le miracle se reproduit avec une actrice de près de 80 ans, diction somptueuse, projection parfaite, sans l’ombre d’une emphase ni d’une hésitation : on reste figé de respect face à ce phénomène théâtral toujours recommencé, Jacqueline Bir, la Magnifique. Encore, Madame, encore : on ne se lasse pas de ce talent fluide qui vous porte et nous comble de joie et de tendresse pour vous. Chapeau bas !

Commentaire de Deashelle le 19 janvier 2014 à 11:59

Commentaire de Deashelle le 14 janvier 2014 à 12:30

Photo: RECIT DE LA SERVANTE ZERLINE, sixième représentation cet après-midi à 16 heures au Théâtre de la Place des Martyrs

Commentaire de Pâques Marcellle le 9 janvier 2014 à 19:01

Merci Deashelle !

Je vais aller voir ce spectacle .

Commentaire de Deashelle le 9 janvier 2014 à 18:55

La musique qui ouvre et clôt le spectacle est le début de l'adagio du quatuor N*2 de Chostakovitch interprété par le Quatuor Borodine.

Commentaire de Deashelle le 9 janvier 2014 à 16:43

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