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Alvéoles (25)

Au moment où son corps s'était mis à s'agiter avec frénésie, Judith avait entendu de nombreuses voix. Elle avait senti tous ses muscles se révolter contre le venin, en même temps qu'une évidence s'imposait à son cerveau en pagaille : malgré sa violente réaction, elle n'allait pas reprendre conscience. Pourtant elle entendait la voix de Dominique. Elle percevait son inquiétude, jusque dans chacune de ses intonations. Mais Judith n'était plus aux commandes. Elle ne pouvait rien dire, ne pouvait rien faire. Les fils de communication entre son mari et elle – et Dieu sait qu'ils étaient nombreux – avaient été arrachés d'un seul coup.
Une colère noire vint amplifier les désaccords de ses membres, et dans un long râle désespérément muet, Judith faillit tomber de la table.
La jeune femme se sentit très rapidement maîtrisée par un nombre indéfinissable de mains. Mais malgré les appels au calme combinés à ses propres pensées, elle sentit son système nerveux envoyer une giclée d'adrénaline aux quatre coins de son corps. Son genou heurta avec violence un visage, dont elle sentit avant même qu'il ne pousse un cri que c'était celui de Mimmo. La colère débridée qui l'animait jusqu'alors se figea dans ses veines, clouant tout son corps dans une immobilité boueuse et glacée.
 
*
 
Milos enrageait. Ce n'était pas tant la fuite qui lui posait problème – il en avait vu d'autres, dans bien des pays – mais l'idée de retourner à sa vie de cyber-maquisard ne lui plaisait pas du tout.
Il avait préparé le strict nécessaire. Sur son iPod ne figurait qu'une dizaine de chansons, mais dans un répertoire invisible pour un utilisateur ordinaire, se trouvait la copie conforme du disque de son ordinateur portable. Avant de partir, il avait procédé méthodiquement à la destruction de tout ce qui pourrait le compromettre. Milos était allergique à l'idée de conserver le moindre papier. Tout ce qui le concernait en tant que citoyen et habitant – factures, notes, extraits de comptes bancaires, jusqu'à sa (fausse) déclaration fiscale – tout était scanné et sauvegardé sur son ordinateur. Pour Milos, « faire le ménage » s'était limité à mettre la pagaille sur son disque dur. Inutile de tenter de l'effacer : le Centre était déjà en possession de l'essentiel. Milos avait lancé à tout hasard une routine écrite par ses soins : si pour une raison ou une autre la police s'emparait de sa machine, elle y trouverait quelque chose d'incompréhensible : non seulement toutes les données y étaient cryptées, mais chaque bloc de données au sein du système de fichier était désormais relié à un autre bloc pris au hasard sur la surface de son disque. C'était un peu comme si Milos avait pris le contenu de la Bible, et avait tout mélangé : versets, phrases, mots, jusqu'à chaque lettre. En moins de dix minutes, le contenu bien ordonné de son portable s'était retrouvé sans dessus dessous.
Il avait ensuite tenté d'occuper les deux hommes qui observaient son appartement depuis leur Opel Vectra bleu foncé et bien lavée, qui contrastait avec le patchwork de véhicules en mauvais état qui coloraient le quartier. Saisissant son téléphone portable muni d'une carte pré-payée, il composa quelques numéros sauvegardés quelques semaines auparavant.
Quelques minutes plus tard, quatre livreurs s'approchèrent du véhicule. Pizza, durums, mezze, coucous. Commande pour deux personnes, dans le véhicule immatriculé 854HYZ juste en face de la rue de Bulgarie, numéro 75. Avec un peu de chance, la police suivrait très rapidement. Milos observa les deux hommes. Comme il le redoutait, c'étaient des professionnels. Au lieu de tenter d'éconduire les livreurs et de prendre la fuite – ce qui leur aurait fait perdre sa trace – ils se partagèrent rapidement le travail : l'un paya les livreurs tandis que l'autre se dirigea immédiatement vers l'entrée de son immeuble.
Milos descendit les escaliers quatre à quatre jusqu'à l'appartement de sa voisine du dessous. Il relevait son courrier et nourrissait ses quelque six cent poissons, répartis dans huit aquariums, lorsqu'elle rendait visite à sa sœur à la côte belge. Il ferma la porte derrière lui et attendit, le cœur battant. Moins d'une minute plus tard, il entendit des pas empressés monter les escaliers, puis s'arrêter juste au-dessus de lui. Milos se rendit compte qu'il tentait de contenir sa respiration. En partie pour tendre l'oreille, et en partie aussi, supposait-il, pour ne pas se faire repérer. Il entendit la porte de son appartement s'ouvrir. Le mec qui était là-haut savait parler aux serrures. Milos fit glisser le verrou de sécurité d'une main peu assurée. Pourvu qu'il ne passe pas en revue tous les appartements.
Milos se dirigea vers l'arrière de l'appartement. Le petit balcon donnait sur une cour fermée. Il n'y avait rien à tenter de ce côté. Tu le savais déjà, imbécile, tu habites au-dessus, se dit le pirate en sentant la panique gagner du terrain. Il s'immobilisa et tendit l'oreille. Les pas se déplaçaient calmement au-dessus de sa tête. Il s'approchèrent de l'endroit où se trouvait son portable, sans ralentir. Puis ils continuèrent en direction de sa chambre.
Il n'en veut pas à mon ordi, souffla-t-il d'une voix contrainte. Il n'en a rien à caler. C'est moi qu'il cherche.
La panique monta d'un degré. Instinctivement, le pirate recula en direction de la petite cuisine, dont le balcon s'approchait du mur gauche de la cour. Inutile de s'imaginer atterrir à pieds joints dessus : même s'il était sportif et plutôt bien bâti, il se briserait à coup sûr les genoux sur un si petit espace. Mais il pouvait toujours tenter d'y rebondir avant de se jeter dans l'herbe du jardin voisin.
Le petit carré vert bordait le cabinet d'un médecin installé en demi sous-sol. Et une fois là, tu fais quoi ? Tu dis bonjour au toubib et tu t'en vas ? Avec un peu de chance, il serait en visite. Avec un peu de chance, une fenêtre serait ouverte.
Tu rêves. Autant demander au bon Dieu de te transformer en poisson.
Au plafond, les pas se dirigèrent avec nonchalance vers la porte d'entrée, puis descendirent lentement les marches de l'escalier.
Milos sentit le piège se refermer sur lui.
 
*
 
Dominique restait immobile, assis sur sa chaise, dans un couloir rendu au silence. Ses membres lui donnaient l'impression d'être en cire. S'il ne se calmait pas, ils ramolliraient et finiraient par refuser de lui obéir.
Qu'importe. Sa femme était là, à quelques mètres à peine de lui, allongée, immobile, peut-être pour de longues heures encore, des jours, peut-être pour plus longtemps, même s'il refusait d'y penser. La révolte de Judith n'avait rien de conscient, avait dit le médecin. Son corps était en guerre contre un poison qui pour elle – et pour si peu de personnes sur cette terre – était un ennemi mortel.
Le bourdonnement dans sa tête ne cessait pas. Il sentait encore tournoyer les abeilles autour de lui, planter leur dard dans sa peau. Ses gonflements à lui étaient maîtrisés. Pourvu que ceux de sa femme disparaissent vite.
— Monsieur ?
Il était venu avec le médecin, laissant la maison aux pompiers. Qu'avaient-ils fait de l'essaim ?
Il allait retrouver la maison dans un état lamentable. Que dirait son ami ? Il fallait le prévenir. Pourquoi ne s'était-il pas méfié du bruit étrange qu'ils avaient entendu ? Ils en auraient été quittes pour une grosse frayeur. De quoi raconter leurs aventures à leurs amis, à l'issue du repas de fête.
— Monsieur Mastrochristino ?
Au lieu de cela Judith souffrait, il le sentait bien. Elle était perdue au fond de son inconscience, prisonnière de son corps allergique, mise aux fers de par son propre système nerveux.
Et la voix de cette femme, à son oreille, juste à droite de lui. La maman avec la petite fille.
— Laissez-moi, dit Mimmo d'une voix trop calme à son goût.
— Je suis venue m'excuser. J'ai paniqué, j'ai craint le pire pour mon mari.
Qu'est-ce que j'en ai à faire ?
Dominique releva la tête et fixa le mur face à lui.
— Où est votre fille ?
— Elle est de retour dans sa chambre. Elle dort, maintenant. Elle s'est calmée dès que j'ai rejoint mon mari.
Dominique tenta d'évaluer depuis combien de temps il était assis sur sa chaise, la tête dans les mains. Peine perdue.
— Et votre médecin ?
— Il va arriver, dit Faustine, avec des nouvelles pour vous. Il m'a suggéré de venir vous voir. Mais je l'aurais fait de toute façon. Je suis vraiment désolée pour tout à l'heure.
— Laissez tomber. Vous n'êtes pas pour grand chose dans ce qui est arrivé à ma femme.
— Vous habitez la région ? Oui, je suppose, puisque nous avons le même médecin.
— Vous supposez mal. Nous logeons chez un ami. Lorsque ma femme s'est fait attaquer, j'ai appelé le premier nom dans le répertoire.
— C'est tout de même bizarre que les abeilles aient attaqué...
— Écoutez, madame, coupa Dominique, je me fous de savoir s'il est normal ou non de se faire agresser par un essaim. C'est arrivé. Ma femme est allergique. Elle peut en mourir. J'aimerais avoir de ses nouvelles. Je n'en ai pas. Et à mon avis, vous n'êtes pas là pour m'en donner.
Faustine encaissa la décharge de mauvaise humeur sans sourciller. Quelques secondes s'écoulèrent en silence, durant lesquelles Dominique tenta de se calmer.
— Excusez-moi, dit-il. Nous nous sommes croisés en de mauvaises circonstances. Nous n'aurions pas dû être là, et je suppose que vous pensez la même chose à propos de votre mari et de votre fille. Nous nous sommes emportés. J'accepte vos excuses, je vous présente les miennes. Maintenant, si cela ne vous dérange pas, j'aimerais rester seul.
Faustine se leva sans rien dire, fit quelques pas, puis revint vers Dominique, dont les mains en coupe cachaient à nouveau le visage. Elle lâcha :
— Je vous laisse.
— Merci.
— Je m'appelle Faustine.
— J'ai entendu tout à l'heure.
— Et je vous le répète : se faire attaquer ainsi, ce n'est pas normal.
Dominique se leva, bien décidé à donner congé à la jeune femme, mais par dessus son épaule, il aperçut le médecin qui avançait vers eux. Il se ravisa et dit d'une voix calme :
— Quelle importance ?
— Pour votre femme, cela peut en avoir.
— Comment ça ?
Le médecin qui arrivait à leur hauteur prit la parole :
— Faustine a des ruches.
Dominique jeta un regard interloqué au médecin puis se tourna vers la jeune femme. Face à son regard courroucé, elle se défendit immédiatement :
— Ce n'est pas ce que vous croyez ! Les abeilles qui ont attaqué votre femme ne viennent pas de chez moi. J'habite à plusieurs dizaines de kilomètres. D'ailleurs, mes ruches... je ne les ai pas depuis longtemps. C'est un de mes voisins qui m'a initiée à l'apiculture. Je n'y connais pas encore grand chose, mais je sais que le venin des abeilles a une composition chimique différente selon que l'essaim est installé ou non. Or Gérard m'a dit que vous l'aviez entendu arriver ?
— Il y a eu un bruit bizarre, en effet. Je suppose que c'était cela. Mais qu'est-ce que cela change ?
— En connaissant cela, dit le médecin, nous pouvons adapter le traitement de votre femme, et diminuer les effets néfastes de sa réaction allergique.
Dominique regarda Faustine avec gratitude.
— D'après vous, pourquoi ces abeilles s'en sont-elles prises à ma femme ?

Alvéoles est disponible en texte intégral ici...

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Le jeu du contentement

 

Quand l’insomnie me force à rester en éveil,

alors que toute attente a désormais cessé,

souvent pour m’occuper, je reviens en arrière.

...

En soulevant les couches de ce qui a été,

je retrouve, à peu-près, le meilleur et le pire,

également noyés dans mon indifférence.

...

Pour avoir, à douze ans, rencontré Pollyanna ,

J’ai depuis pratiqué, sans m’abuser moi-même,

le jeu réconfortant dit «du contentement».

...

Pour l'accepter, je crois, je devais être prête,

Savoir me consoler, simplement en rêvant.

Souvent, on ne peut rien contre un chagrin d'enfant.

...

Mes efforts continus m’ont amenée au port,

enfin libre, toujours réceptive à la joie.

Sans avoir désormais le besoin de prétendre.

...

J’accueille les plaisirs d’un confort mérité,

et ce qui, chaque jour, par la vie, m’est donné,

Sans jamais oublier que tout est éphémère.

3/4/2000

 

 

 

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Cachez donc les poètes ! ...

Cachez donc les poètes

 

[…] Certes, quand on voit une assemblée de poètes, c’est toujours un 

mauvais moment à passer. On peut évidemment vénérer le miracle, le détour 

par lequel tant de rabougris, de prognathes, d’égoïstes, de barbus, de 

podagres, de rentiers, d’asthmatiques, de pédérastes, de bigles et de 

menteurs sont tout cela et poètes, sans parler de cette sous-classe 

bilieuse, rancuneuse, vert-de-grisée, pingre et médisante où se recrute le 

poète catholique. Et c’est un grand poète. Et le bedonnant nous parle 

d’amour comme personne. Et le mondain jaunâtre, grinçant et monoclé, nous 

parle de la solitude. Et le millionnaire nous parle du dénuement. Et le 

partisan, de la liberté. Et la vieille tante, de la pureté. Et ils 

n’inventent pas, ils sont véridiques, on ne peut pas leur en vouloir. 

Seulement, comme leur vue risque de causer des dommages irréparables à 

l’image qu’on s’est faite de leur personne, comme on n’a pas tous les jours 

un Lorca qui ressemble à ce qu’il écrit, comme on risque à chaque instant 

de tomber sur l’affreuse photo d’Apollinaire en tourlourou 1900, ou 

d’apercevoir dans le métro les bajoues et les mamelles de la grande lyrique 

dont vous rêviez, un remède s’impose: cachez donc les poètes!

 

  Oui, je rêve d’un anonymat complet de la poésie, aussi inavouable que 

l’appartenance aux services secrets, aussi dangereuse, aussi numérotée. 

(«Avez-vous la dernière plaquette du 1173? – Non, il ne donne plus signe de 

vie. Par contre, le 1414 s’affirme comme un de nos meilleurs agents. 

Lisez-le donc. – Et le 7521? – Il est brûlé.») […]

 

 

  Chris Marker

  (Revue Esprit n° 162, décembre 1949)

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administrateur théâtres

Opéra en plein air: les Contes d'Hoffmann

"La nouvelle production d'Idée Fixe : "Les Contes d'Hoffmann". L'opéra fantastique d'Offenbach, narrant les aventures sentimentales de ce jeune poète ivre d'amour (et d'alcool) regorge d'airs connus, dont la célèbre Barcarolle, et est annoncé comme "un spectacle total, rempli de belles choses", par Cédric Monnoye chez Idée Fixe."12272832688?profile=originalL’occasion de revisiter les fulgurances de l’opéra du siècle passé. En opéra sonorisé devant les portes d’un château, dans la féerie des étoiles d’une soirée estivale. Un public nombreux a poussé les portes d’une autre musique que celle de l’air du temps. Pari gagné, le spectacle a plu.  Et Jacques Offenbach n’est pas mort. L’équipe artistique dirigée par Julie Dupardieu et Stephan Druet est percutante.

 On est dans la taverne de maître Luther, cabaretier quelque part en Allemagne …luthérienne sans doute, à l’époque de l’histoire. On y rencontre le  poète, éponyme de celui des contes ( Ernst Theodor Amadeus Hoffmann), source d’inspiration des librettistes d'Offenbach.   Hoffmann,  flanqué  de son fidèle  Nicklausse - qui n'est autre que la Muse de la Poésie travestie en étudiant - raconte ses trois vies. Ses trois rencontres illusoires  de femmes aux noms italiens qui font rêver. Olympia, poupée mécanique, Antonia, jeune fille maladive  et Giulietta, la courtisane. Ses trois désenchantements: leurs fantastiques trahisons, volontaires ou non,  deviennent de plus en plus infernales. Le mal est partout: le   Diable en personne et sa voix extraordinaire de baryton sous les traits du conseiller Lindorf, de Coppélius,du docteur Miracle, et du  capitaine Dapertutto qui prétendent que la femme est bien pire que le diable.

 Victime du mythe des amours contrariées puis de la Machine Infernale,  voilà le poète échoué à la case départ. Une autre femme l’attend. Stella, prima donna.  Réalité et Idéal. La femme au miroir qui lui rendra son âme ?  Hoffmann, homme de désespoir la rejette avec colère. Puis plutôt que  de retrouver l’appel vibrant de sa muse, le ténor envoûté et envoûtant  la renie aussi et sombre corps âme et plume dans le désespoir, le délire de cette taverne Tango-Vino qui l’emprisonne à jamais. Hotel California des temps anciens. On ne peut s’empêcher d’y penser.

 Par sa mise en scène, Julie Depardieu dépoussière cet opéra qui a fait la gloire du Paris fin de siècle.  La taverne s’accroche au parvis d’un château lissé par la verdure, flanqué de quatre tours majestueuses, glorieusement belge puisqu’il appartenait avant à la famille Solvay.   Une foule de danseurs va et vient et s’évapore. Sweet Summer Sweat. Une chorégraphie que l’on sent millimétrée malgré son apparente liberté de mouvements. Un tapis roulant pour les amours qui se croisent mais ne se rencontrent pas et pour les gondoliers de Venise où l’antique Charron mène sa barque invisible. Des airs connus chantés par les gorges de nos grands-mères d’après-guerre nous frissonnent les oreilles et sont portés par le vent aux confins du domaine  et du cœur pour faire le nid de notre plaisir musical. Les costumes des solistes sont dignes du festival de Venise. Ceux des danseurs figurants flirtent avec un 21e siècle gothisant.   Les voix aux accents mélangés étonnent enchantent  et divertissent. La belle Antonia est d'un romantisme déchirant.  Le spectacle ne manque pas d’inventivité ni de souffle. Veut-il étourdir ? Mais la satire est présente car  pour Nicklausse,  c’est une Fin de partie.  Veritas in Vino-Tango…pauvre nouveau siècle déjà désabusé.

Difficile de résister au plaisir de resaluer toute l’équipe de la première nocturne du Château de la Hulpe et de lui souhaiter un bel avenir:  

EQUIPE ARTISTIQUE

Mise en scène

Julie Depardieu et Stéphan Druet

Direction musicale

Yannis Pouspourikas

Orchestre

Nuove Musiche

Chef des chœurs

Matteo Pirolà

Costumes et décors

Franck Sorbier et Guy-Claude François

Conception lumières

Philippe Lacombe

Chorégraphie et assistance à la mise en scène

Sophie Tellier

DISTRIBUTION

Hoffmann

Mickael Spadaccini

Les Diables

Nabil Suliman

La Muse, Nicklausse et la voix d’outre-tombe

Camille Merckx

Olympia

Anna Pardo Canedo

Antonia

Sabine Conzen

Giulietta

Lies Vandewege

Spalanzani  

Axel Everaert

Luther, Crespel & Schlemil

Thierry Vallier

http://www.ideefixe.be/

Lieux / Dates :

- Du 23 août au 24 août (à 21:00) - Cercle de Wallonie (Namur) - infos - Du 29 août au 1 septembre (à 21:00) - Château de la Hulpe (La Hulpe) - infos - Du 6 septembre au 8 septembre (à 21:00) - Château d'Ooidonk (Deinze) - infos

 

 

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Extrait du livre "SEL"

 

LIVRE  SEL       Parution 2012    90 pages    illustration de l'auteur

http://wwww.pierre.rive.cowblog.fr

 

LE VENT

 

Des mèches lumineuses
Se subdivisent au front.

La face changeante
Dans l’exaltation
Dans l’ombre des cœurs meurtris
Et dans la renaissance du verbe.

Les sourcils
Pareils à des prédateurs nocturnes
Sous les blancheurs des lunes
Et les paupières rêveuses
Entrebâillées par les cils du souffle.

Il respire l’instant de ses narines singulières
Semblable à une bête
Couverte de sueur et de poussière.

Sa bouche se libère
Insufflant l’esprit
Aux arbres incurvés
Aux pierres érodées
Et aux doigts créateurs.

Un foulard d’embruns
Et de cumulus
Tissé par les ondoiements du sel
Affiche son cou.

Des cohortes de plumes crient sa fougue
Dans le tournoiement des ailes.

Et les plaques écumeuses de la mer
Implorent les îles
Les rivages de la quiétude
Contre les tempes des rochers.

Revoici le vent
Sur cette petite sphère
Noyée dans un océan d’étoiles.

Revoici le vent
Sans visage et sans âge
Qui offrit des corbeilles de fruits
Aux bottes des dieux.

 

Il siffle sous les portes
Frappe les fenêtres.
Et les coquillages vides
Pleurent les vergers de l’enfance ;
Les oreilles attentives
Qui se posaient sur les antres.

La poitrine poudrière
Tant de fois modelée
Dans le flux du temps.

Tel un scorpion
Sous le roc du ciel
Subrepticement
Il sort de son refuge
Jusqu’aux jambes de la nudité

Il s’immisce dans les mémoires
Et dans les désirs enfouis.
Ses membres serpentent
Dans les ruelles de la vie
Où s’attablent les regrets
Les bonheurs fugaces
Et les abcès crevés.

Au loin
Dans le tumulte des flots
Malgré la soif des bateaux
Et l’entrave des filets
Les mammifères chantent
Ses prairies.

Revoici le vent
Sur cette petite sphère
Noyée dans un océan d’étoiles.

Revoici le vent
Impalpable
Avec ses masques inachevés.

Le vent
Qui viendra se perdre dans les méandres
Du silence
Aussi, tel un rituel séculaire
Sur le cuir des mortels.

 

Des mèches lumineuses
Se subdivisent au front.
Des syllabes s’envolent
De ses lèvres démesurées.

Revoici le vent
Au-dessus des dunes
Et des déserts de sable.

 

 

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Une certitude attristante

 

   

Soliloque

Durant la seconde guerre mondiale, un patriote avait écrit:

«La France ne décline pas, elle sommeille.

En attendant qu'elle se réveille

et reprenne son pas de déesse,

les peuples étonnés de ne plus la voir

marchant à leur tête,

se demandent pourquoi, dans le monde, il y a tant de nuit.»

Or, le jour se leva, accablant. La déesse, se réveillant, avança mais péniblement, dépouillée de son élégance, dépourvue des savoureuses offrandes, qui confirmaient sa renommée.

Ce sont les anciens troubadours et les poètes, en abondance, dans tous les endroits du terroir qui

lui méritèrent sa gloire.

Leurs champs sont désormais en friche, leurs héritiers les ont quittés et s'activent à d'autres projets. L'art d'écrire reste difficile, même à ceux qui ont du talent. Cependant il attire encore.

La France ne sommeille pas, elle décline, mais aux yeux des seuls nostalgiques,

qui n'ont plus très longtemps à vivre.

29 août 2012

 

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Jean Linard, l'artisan de joie

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 Jean Robert Linard (11 juin 1931 à La Marche - 17 février 2010 à Bourges) était un céramiste, sculpteur, peintre et bâtisseur français.

 

Il disait de bien jolies choses, Jean Linard : que nous sommes tous des anges, que le chemin du paradis passe par celui du cœur, que l'éternité est dans chaque instant, que la vie est belle, que le monde a été créé dans la joie, que la Terre est petite et que nous avons de yeux pour voir.

Voilà quelqu'un qui n'engendrait pas la mélancolie et qui ne puisait pas son inspiration dans la tristesse !

"L’œuvre d'art, disait-il aussi, ce n'est pas que la peinture, la sculpture ou l'architecture, c'est aussi les gens qui s'aiment, le vigneron amoureux de sa vigne, qui la soigne et qui fait bien son vin, le forgeron qui fait bien son travail... Je crois qu'un artiste c'est quelqu'un qui fait quelque chose qu'il aime... Quand on aime, il se passe toujours quelque chose."

Jean Linard avait commence à construire sa maison en 1961, sur une vieille carrière de silex en bordure de forêt près de La Borne et de Neuvy-les-deux-clochers et plus récemment une "cathédrale œcuménique" : "200 mètres d'un ailleurs mystique peuplé de gargouilles, mi-anges, mi-démons".

Il ajoutait sans cesse une pierre à son édifice multicolore, au gré de son inspiration et de l'actualité. Il promettait de faire un plan... quand il aurait fini !

Jardins et clairières sont peuplés de ses créations extraordinaires, d'une originalité indescriptible ; il faut le voir pour le croire !

Cet émule de saint François d'Assise et du Facteur Cheval aimait les animaux, surtout les vaches. Les siennes prennent les formes les plus étranges, mais elles ne sont pas folles. Elles vous regardent avec de petits yeux bleus langoureux derrière leurs longs cils.

Jean Linart aimait la terre des potiers : "celle que tu sors du sol, disait-il, et que tu transformes en pichet, en bol, en chat, en oiseau... Ça passe par la tête, par le cœur et par le bout des mains... J'aime faire chanter la terre."

jean-linart-linart.jpg


Jean Linart aimait les maisons biscornues et colorées, les formes circulaires, les bonshommes et les totems rigolos qui vous regardent en souriant...

Jean Linart aimait les émaux clairs, les bleus, les blancs pâles, les terres fraîches et joyeuses, orangées de préférence...

Ses matériaux de prédilection ? Le métal, le bois, le contreplaqué, les carreaux de faïence de toutes les couleurs, vives de préférence : rouge, vert, jaune, orange, un peu de noir par-ci, par-là, des morceaux de miroir...

Jean Linart aimait bien les gens, mais pas les gens sévères, les émaux sévères, les couleurs sévères. Il préférait les acrobates !

Jean Linart ne se prenait pas pour le Bon Dieu ("quand tu regardes le ciel, le soleil, tu t'aperçois que c'est un sacré truc, nous, c'est des petits trucs, mais enfin..."), à peine pour un "artiste" (il n'aimait pas ce mot),  plutôt pour un artisan...

Jean Linart, l'artisan de joie.

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cadou.jpg René Guy Cadou : des écoles et des bibliothèques portent ce nom qui chante "comme un bruissement d'eau claire sur les cailloux".

 

Ce très grand poète, trop tôt disparu, n'a vécu que pour la poésie, pour ses amis, et pour Hélène, son unique amour.

 

René Guy (sans trait d'union !) Cadou est né le 15 février 1920 à Sainte-Reine de Bretagne (Loire-Atlantique) où son père était instituteur. Enfant imaginatif et sensible, il connaît une enfance heureuse dont les souvenirs féconderont son inspiration. En 1936, un ami, Michel Manoll, lui fait connaître les milieux poétiques, notamment Max Jacob et Pierre Reverdy. La publication des Brancardiers de l'Aube, en 1937, inaugure des années de poésie ardente traversées d'épreuves : la mort du père, la guerre, la débâcle... Mobilisé en juin 1940, Cadou se retrouve à Navarrenx, puis à Oloron-Sainte-Marie où, malade, il est hospitalisé. Réformé le 23 octobre, il regagne la région nantaise, où il devient instituteur suppléant.

 

Autour de René Guy Cadou et de Jean Bouhier, fondateur de l'Ecole de Rochefort, se retrouvent, en cette sombre période où règnent la mort et l'esclavage, de jeunes poètes qui chantent la liberté et la vie.

Le 17 juin 1943, sans doute le jour le plus important de sa courte vie, il rencontre une jeune fille de Nantes, Hélène Laurent. Il l'épousera en 1946 et la célébrera dans Hélène et le règne végétal.
Nommé à Louisfert, près de Chateaubriant, en octobre 1945, Cadou s'installe dans la "maison d'école" et mène la vie simple d'un instituteur de village "en sabots et en pélerine". La classe terminée, une kyrielle de copains, "les amis de haut bord", viennent saluer le poète. Les poètes Michel Manoll, Luc Bérimont, les peintres Roger Toulouse, Jean Jégoulez, Guy Bigot, Yves Tréverdy, témoigne Hélène Cadou, se souviendront de l'automne à Louisfer comme on se souvient de son enfance.

"La poésie l'habitait tout entier, témoigne son ami Michel Manoll dans la préface de Poésie la vie entière, elle irriguait cette âme inquiète et toujours en alerte. Elle fut au centre de sa destinée et son souci de tous les instants..."

"... L'image du pays natal ne cesse de se projeter dans son oeuvre tout entière, ce "pays plat", perdu dans les solitudes aquatiques de la Brière, avec son poids d'humus et de tourbe, cette lumière tamisée issue d'un ciel chargé de mouvantes nuées et de pluies erratiques... Il était d'un abord direct et sa chaleur, sa vivacité, son entrain, son enjouement, la verve drue de ses propos, l'éloignaient de la moindre affectation... Pourtant René portait en lui une brisure."

Cadou eut toujours le pressentiment qu'il quitterait le monde prématurément. "Je ne ferai jamais que quelques pas sur cette terre." La maladie fait son œuvre, malgré deux interventions chirurgicales, en janvier et mai 1950, et une période de rémission qui ne dure que le temps d'un été. Quelques jours après avoir terminé Les Biens de ce monde, René Guy Cadou meurt dans la nuit du 20 mars 1951, entouré d'Hélène et de Jean Rousselot qui était venu le voir par hasard. Il n'avait que 31 ans. "Continuez ! Le Temps qui m'est donné que l'Amour le prolonge.", a-t-il écrit en guise de testament spirituel.

 
Celui qui entre par hasard
 
Celui qui entre par hasard dans la demeure d'un poète
Ne sait pas que les meubles ont pouvoir sur lui
Que chaque nœud du bois renferme davantage
De cris d'oiseaux que tout le cœur de la forêt
II suffit qu'une lampe pose son cou de femme
A la tombée du soir contre un angle verni
Pour délivrer soudain mille peuples d'abeilles
Et  l'odeur de pain frais des cerisiers fleuris
Car tel. est le bonheur de cette solitude
Qu'une caresse toute plate de la main
Redonne à ces grands meubles noirs et taciturnes
La légèreté d'un arbre dans le matin.


Pour découvrir Cadou : Poésie la vie entière, œuvres poétiques complètes, préface de Michel Manoll, aux éditions Seghers, René Guy Cadou, par Michel Manoll, collection Poètes d'aujourd'hui, aux éditions Seghers - Mon enfance est à tout le monde, préface d'Hélène Cadou, aux éditions du Rocher - La maison d'été, roman, aux éditions du Castor astral.
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J'ai le plaisir de vous annoncer qu'à partir de ce jour, les chefs-d'oeuvre classiques d'auteurs belges seront disponibles dans leur version originale sur le réseau

Disponibles actuellement:

 

Max Elskamp: Dominical propitiatoirement orné par Henry Van De Velde, 1892

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Emile Verhaeren: Les ailes rouges de la guerre, 1916
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Clément Pansaers: L'apologie de la paresse, 1921
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Emile Verhaeren: Les Aubes, 1898
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Odilon-Jean Périer: Le passage des anges, 1926.
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Odilon-Jean Périer: La vertu par le chant, poèmes, 1920
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André Baillon: Histoire d'une Marie, préface de Charles Vildrac, 1921
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Camille Lemonnier: Le petit homme de Dieu: roman, 1903
12272831073?profile=originalGeorges Eekhoud: Le cycle patibulaire, 1892
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Georges Rodenbach: Bruges -la-morte (1892)

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H. G Moke: Histoire de la Belgique, 1843

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Emile Verhaeren: Les blés mouvants, 1912

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(Cette liste de titres sera complétée journalièrement au fur et à mesure de leur disponibilité)

 

Si vous souhaitez accéder à la lecture de ces œuvres originales dans leur entièreté, il s'agira expressément de me demander l'adresse du lien donnant accès vers le fichier concerné, par voie de courrier interne du réseau arts et lettres.

Le fourniture de ce lien est évidemment gratuite pour les membres.

Le lien ne sera fourni exclusivement qu'aux membres du réseau et ne sera pas renseigné aux lecteurs non membres.

Le(s) fichier(s) dont vous obtiendrez l'adresse se trouve(nt) sur un de mes serveurs privés. Une fois que vous aurez procédé au téléchargement, vous pouvez sauvegarder le(s) document(s) sur votre ordinateur.

 

Cordialement

Robert Paul


Arts 
12272797098?profile=originalLettres

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Arts et lettres n'offrira jamais de renvois vers des offres casino, n'étudiera jamais vos statuts afin de vous envoyer  ad nauseam des publicités  (souvent d'un marketing de mauvais goût) vous dirigeant vers des "marques" censées vous faire "cracher au bassinet"...

 

Ici, l'on sait encore ce que signifie l'humanisme.

Je crois sincèrement que l'investissement humaniste est tout le contraire d'un très délétère "retour sur investissement" mercantile, avide, cupide, irrespirable.

Je pense que vous forcer à patauger dans des publicités ou "applications" indésirables est non seulement irritant, peu pertinent mais encore indécent.

Le seul but devrait être de vous offrir du contenu (modéré) mature et crédible, comme certains des membres s'efforcent ici de le faire.

Ceci sera probablement le seul billet en style télégraphique que je publierai pour ne pas m'abaisser au niveau de certains autres réseaux "sociaux" que d'aucuns utilisent sans aucun discernement pour bavasser. Cependant, je constate souvent avec plaisir que sur A&L beaucoup de membres s'intéressent sincèrement aux oeuvres des autres.


Je me permettrai seulement de mettre cette petite "paperolle d'humeur" en évidence, de temps à autre, comme une devise à laquelle je me plairai de me référer. 


Robert Paul

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René Char, Lettera amorosa

char.jpg "Ni bluette sentimentale, ni mol épanchement, l'adresse amoureuse condense chez les poètes les plus vifs enjeux de l'existence et c'est en elle sans doute qu'ils portent la langue à son plus haut degré d'incandescence. La question de l'autre, celle du désir et de la perte, est au coeur de la poésie, comme un pas de danse sur l'abîme; l'amour/la poésie, deux visages d'un même mystère." (Jean-Pierre Siméon).

 

« Je ne puis être et ne veux vivre que dans l’espace et dans la liberté de mon amour » écrivait René Char dans le poème Lettera amorosa.

Lettera amorosa, (La Lettre d’amour) est le titre d’un poème de René Char paru en 1953, emprunté à un madrigal du compositeur italien Claudio Monteverdi.

En voici un extrait : « Merci d’être, sans jamais te casser, iris, ma fleur de gravité. Tu élèves au bord des eaux des affections miraculeuses, tu ne pèses pas sur les mourants que tu veilles, tu éteins des plaies sur lesquelles le temps n’a pas d’action, tu ne conduis pas à une maison consternante, tu permets que toutes les fenêtres reflétées ne fassent qu’un seul visage de passion, tu accompagnes le retour du jour sur les vertes avenues libres.»

La destinataire de cette Lettre d’amour désignée par le mot « iris » et dont le poète ne révèle pas le nom est peut-être Marguerite Caetani, princesse Bassiano, « bonne et terrible, amie affectueuse et tigre cruel », aux dires de Paul Valéry.

« Poète à poigne », colosse au cœur tendre – il mesurait 1 mètre 94 – René Char était un homme entier, « tout en droiture, en colère et en refus » qui refusait interviews et honneurs.

Souvent qualifiée d’hermétique, la poésie de René Char affirme cependant la sensualité de la réalité sensible à travers les paysages, les végétaux et le bestiaire de la Provence. Poésie du mot plus que de la phrase, du geste plus que du mot, elle est proche du silence.

Fait exceptionnel, les œuvres complètes du poète parurent de son vivant, en 1983, dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade.

Son ami Albert Camus déclara en 1957, lors d’une conférence donnée à Stockholm avant la remise de son Prix Nobel : « Cette œuvre est parmi les plus grandes, oui vraiment les plus grandes que la littérature ait produite. Depuis Apollinaire en tout cas, il n’y a pas eu dans la poésie française une révolution comparable à celle accomplie par René Char. »

René Char, œuvres complètes, introduction de Jean Roudaut, bibliothèque de la Pléiade NRF Gallimard. René Char, Lettera amorosa, illustrations de George Braque et de Jean Arp, NRF Poésie/Gallimard, n° 430, 2007
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Une évidence venue du coeur

                                                                                  À Rosyline

 

Sourire heureux, regard brillant,

Encadré de beaux cheveux blancs,

Le doux visage de ma mère,

Hélas! devenu virtuel.

...

Pendant quelques instants troublants,

J’ai ressenti, emplie d'émoi,

La tendresse de sa présence,

Le rayonnement de son âme.

...

Lors, faisant face à un miroir,

Dans mes yeux clairs et pétillants,

J’ai reconnu ceux de ma mère

et su qu'elle survit en moi.

12 juillet 2007

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Alvéoles (24)

Franz méprisait le comportement social de son frère, mais reconnaissait volontiers ses compétences professionnelles. Depuis cinq minutes, la voix de Gerhard lui était à nouveau redevenue supportable.

L'ingénieur disposait de capacités pédagogiques impressionnantes. Il n'était jamais aussi à l'aise que lorsqu'il devait présenter les raisonnements les plus complexes de la manière la plus compréhensible. Il affectionnait plus particulièrement de mettre les choses en situation. Sans trop savoir pourquoi, Franz pardonnait à son frère ses longues introductions lorsqu'il abordait un sujet sérieux. Dieu merci, il ne s'agissait ici que de lui dresser l'état des lieux de ses travaux.

— Depuis que nous avons filialisé et délocalisé notre département informatique, commença Gerhard, non seulement nous avons réduit nos coûts de maintenance, mais nous avons aussi pu développer de nouveaux services. J'admets qu'au départ, je n'ai pas vraiment cru à cette idée de faire émigrer notre informatique vers la Pologne – hors recherche et développement, j'entends bien – malgré un business case positif sur cinq ans, ce qui n'est pas rien. Mais bon, à chacun ses doutes. Toujours est-il que, très vite, nous avons considérablement réduit nos dépenses, et que nous avons même entrepris d'offrir de nouveaux services informatiques à de grandes entreprises. Ok, c'était risqué, car bien éloigné de notre business principal. Mais cette activité s'est mise à prospérer au-delà de nos prévisions les plus optimistes.

Franz fit un geste de la main pour inviter son frère à accélérer le mouvement. Gerhard envoya un sourire triomphateur à son frère :

— Ah, non, mon frère : tu ne t'es jamais intéressé à cette branche d'activités, alors maintenant, tu vas me faire le plaisir de m'écouter. Avec moi on ne saute pas les pages, tu le sais bien.

Franz acquiesça en silence, tout en se servant un café.

— Depuis deux ans maintenant, MeyerLintz Computer Services a délégué plus de cent experts en développement de systèmes d'information et en management de systèmes auprès de la Commission Européenne. Parmi ceux-ci, dix-sept ingénieurs sont présents en permanence au Centre de Calcul de la Commission à Luxembourg. C'est là que nous allons porter notre coup.

— Gerhard, je t'ai fait le plaisir d'écouter ce que je sais déjà. Maintenant, dis-moi le « quoi » et le « comment ».

— Dois-je préciser que le « quand », c'est au plus tard dans 35 heures, et que grâce à toi cela va être coton ? Non, je ne le crois pas. Je continue.

— Tu comptes t'attaquer au Centre de Calcul ? demanda Franz, ignorant la remarque de son frère.

— Pas au Centre de Calcul. Il n'est pas question de compromettre nos gens là-bas. En revanche, leur présence m'a donné accès aux renseignements qui me permettent de déterminer le moment de l'attaque. Depuis le début des années 90, la Direction Générale TAXUD1 de la Commission Européenne a développé un réseau qui relie notamment chaque ministère des Finances des États membres de l'Union. Au début, il était question, sur base d'un réseau privé, de transmettre les informations relatives à la TVA d'un état à l'autre au sein de l'Union. Mais bien vite les besoins des États membres – et de la Commission elle-même – se sont étendus. La DG TAXUD a élargi sa plate-forme d'échange, jusqu'à ce qu'elle devienne un des points névralgiques les plus importants du fonctionnement de l'Union.

— Ce n'est pas le seul réseau de la Commission, que je sache.

— En effet. Il en existe aussi pour les affaires sociales, la santé, l'aide aux régions, et j'en passe. Mais si l'un de ces réseaux tombe en panne, les impacts sont mineurs. Si durant quelques jours, il n'est pas possible aux états de gérer leur politique agricole commune, les préjudices seront limités. C'est différent avec la TAXUD. Si durant la même période les États ne peuvent savoir ce qu'ils doivent à leurs voisins, ou ce que leurs voisins leur doivent, c'est tout le système de circulation de fonds mis au point par la Commission depuis vingt ans qui s'écroule.

— Les états sont capables de se mobiliser contre ce genre d'aléas. Regarde comment ils ont réagi lorsque la Grèce s'est virtuellement déclarée en faillite.

— Encore faut-il qu'ils en aient envie.

— Ou que cela s'avère politiquement nécessaire.

— Là, ce sera tout simplement indéfendable.

— Et pourquoi ?

— Parce que le réseau lui-même n'est pas ma cible. Je compte frapper chaque état au sein de l'Union.

Gerhard marqua une pause, laissant son frère apprécier la nouvelle donne.

— J'ai bien réfléchi, Franz. Je suis en mesure de mettre leur Centre de Calcul en pagaille, mais cela n'aura qu'un effet à court terme. Si en revanche j'utilise le réseau de la Commission pour porter un coup à chaque état, plus aucun d'entre eux n'aura la moindre confiance en elle. Non seulement nous enrayons la machine, mais nous dissuadons les états de vouloir la réparer. Ils n'en auront ni le temps, ni la volonté.

C'était ce que Franz appréciait le plus chez frère, et qui le rapprochait aussi de lui : sa réflexion ne s'arrêtait jamais aux objectifs qu'il se fixait. Avec Gerhard, les journées comptaient toujours une heure de plus.

— Je comprends. On peut même s'attendre à un effet de contagion. J'imagine que les États membres réfléchiront à deux fois avant de continuer à faire usage des autres réseaux.

— Exact. La politique agricole commune va prendre un coup dans l'aile. L'aide aux régions aussi. La Banque Centrale Européenne suivra probablement, entraînant la Banque Européenne d'Investissement. Mais nous pouvons largement nous contenter de la première vague.

— Cela ne me dit pas ce qui va se passer.

— C'est simple. Le réseau de la TAXUD repose sur une plate-forme appelée CCN/CSI2. Son centre névralgique est en cours de déplacement de Bruxelles à Luxembourg.

— Ils interrompent le service ?

— Non, bien entendu. Une nouvelle infrastructure est prête à l'emploi dans le Centre de Calcul à Luxembourg. Elle sera activée dans un peu moins de 35 heures. Dès cet instant, l'infrastructure de Bruxelles ne sera plus utilisée que si Luxembourg rencontre un souci. C'est au moment précis où Bruxelles passera la main à Luxembourg que nous allons frapper, car durant quelques secondes les deux centres devront synchroniser les dernières données utiles à leur fonctionnement. Je compte faire pénétrer « la chute des dominos » à l'instant même où les deux systèmes se passeront le relais.

— Et tu vas attaquer les deux centres en parallèle ?

— Oui. Et de là, pénétrer le réseau CCN/CSI. En quelques secondes à peine, nous serons simultanément au cœur même de chaque ministère des Finances. L'algorithme que j'ai mis au point va rendre dingue chaque machine, corrompre chaque base de données. L'effet dévastateur est garanti.

— Tu vas devoir reprogrammer la « chute des dominos » pour faire cela.

— Ce ne sera pas nécessaire. Je n'aurai qu'à lui faire avaler sa feuille de route. N'oublie pas que nous avons des gens à nous à Luxembourg. Je dispose de toutes les coordonnées nécessaires pour faire tomber pas moins de cent machines et bases de données. Et je n'ai même pas eu besoin de corrompre nos gens : je me suis servi d'un des centres de sauvegarde de MeyerLintz Computer Services pour y rechercher les informations.

— Tu veux dire qu'une information aussi stratégique est accessible en-dehors de la Commission Européenne ?

— Oui. Sous le couvert du secret professionnel qui lie MeyerLinz Computer Services à la Commission.

— C'est une aberration.

— C'est une erreur, j'entends bien, dit Gerhard d'un air triomphant. De temps à autres la Commission devrait relire ses propres contrats avant de les faire signer à ses fournisseurs.

— Admettons, répliqua son frère, se souvenant que Gerhard n'aimait guère les juristes. Comment es-tu si sûr de pouvoir paramétrer la « chute des dominos » selon tes données ?

— Il n'y a pas mille façons de concevoir un tel logiciel. S'il n'était pas paramétrable, il ne fonctionnerait pas.

— Tu es bien sûr de toi.

— Absolument. Ces logiciels se reconfigurent eux-mêmes « à la volée », un peu comme certains virus informatiques.

Franz regarda son frère dans les yeux.

— Et si « la chute des dominos » était un logiciel différent ? Conçu selon une approche nouvelle ?

— La probabilité est presque nulle.

— Mais elle n'est pas nulle.

— En tout cas elle est de loin inférieure à la probabilité que tu ne me livres pas la « chute des dominos » à temps.

— Si tu le dis. Que comptes-tu détruire ?

— Tout ce que je trouverai sur mon passage. Je commencerai par ce qui touche les citoyens. Plus aucun service en ligne ne sera disponible. Et nombre de déclarations fiscales, remplies ces dernières semaines par des particuliers ou des bureaux comptables, seront perdues. D'un point de vue macroéconomique, le coût sera exorbitant.

— Les états vont réagir, dit Franz, jouant l'avocat du diable. Ils se sont tous protégés contre ce genre de catastrophe.

— C'est exact. Les systèmes pourront toujours être récupérés, même s'il en coûte cher à chaque pays. Mais la confiance entre états, et vis-à-vis de la Commission, elle, restera au plus bas pour bien longtemps. Voire définitivement.

Franz acheva son café. Il pensa à la conversation qu'il avait entretenue avec John Owl avant son départ de New York. Il ne put s'empêcher de sourire.

— Tu viens d'avaler un clown ? demanda Gerhard.

— Non. Je pensais aux efforts déployés par nos concurrents américains pour noyauter des institutions qui, dans quelques semaines, vont rapidement être envahies par la gangrène.

— C'est bien ce que tu voulais, non ?

— Cela ne s'arrête pas là, tu le sais bien. Il est temps d'aller voir Dieter.

 

*

 

Le travail avançait bien, et pourtant Denis était contrarié. Il ne lui manquait plus qu'un porteur pour terminer sa mission, et, bien entendu, la loi de la vexation universelle faisait en sorte que, depuis deux heures, plus aucune candidature valable ne lui parvenait.

Les règles étaient identiques à chaque opération. Une fausse identité, une fausse entreprise, une campagne de recrutement. Il lui était interdit de poster de nouvelles petites annonces. La sélection des candidats devait être bouclée en un temps record. Une fois les couveuses en place, tout disparaissait en un clin d'œil, société, annonces, site Internet. Tout, à commencer par Denis.

Son impatience croissait de minute en minute. Il avait serré assez de mains, répondu à suffisamment de mails, passé bien assez de coups de fil, distribué des cartes de visite bidon jusqu'à l'écœurement. Il n'aspirait plus qu'à une seule chose : être débarrassé de tout ce travail solitaire. Fini les camionnettes clonées, les ordinateurs portables configurés sur mesure, fini les tubes numérotés.

Trois couveuses à confier, deux porteurs. Le second d'entre eux, un jeune étudiant en comptabilité, lui avait bien proposé de faire plusieurs déposes, mais Denis avait dû l'en dissuader – encore une règle à respecter – en improvisant une explication :

— Je vous remercie, mais toutes mes EMMA sont déjà distribuées. De plus, le contrat d'assurance ne vous couvre que pour une dépose. Ce ne serait pas très honnête de ma part si je vous envoyais vers une seconde course sans que vous ne bénéficiez des mêmes garanties.

Au regard de l'étudiant, Denis avait bien senti qu'il était grand temps d'arrêter le baratin. Cela ne l'avait pas empêché de serrer la main du jeune homme avec sympathie, avant de lui donner rendez-vous pour lui confier son matériel.

Et ce rendez-vous approchait.

Avec un peu de chance, il trouverait le dernier porteur dans les heures qui suivent. Sinon, il porterait lui-même la dernière couveuse. Il envoya un message texte avec son téléphone portable :

 

Toutes les couveuses seront en place dans les prochaines 24 heures. Je prendrai en charge la dernière.

 

Contrairement aux fois précédentes, la réponse vint très rapidement :

 

Félicitations. Je vous serais reconnaissant de vous rendre au dernier point de dépose demain matin, à six heures précises. Vous y recevrez les instructions nécessaires à la fin de votre mission.

 

Le message soulagea quelque peu son impatience. Denis espérait bien y recevoir une partie de l'argent qu'on lui avait promis il y a quelques semaines. Pour une des dernières fois, il saisit le flacon coloré et appliqua le liquide tiède sur ses mains et ses avant-bras.

 

1Direction Générale Fiscalité et Union Douanière

 

2Common Communication Network, Common System Interface.

Alvéoles est disponible en texte intégral ici...

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AZIZA*

(Une dédicace au réalisme saignant d'une "bonne" que j'ai recueillie, soignée et mariée, que j'ai perdu de vue puis retrouvée.)

Quand elle se présenta, je ne me doutais pas
Qu’elle avait eu une vie à réveiller les morts,
A faire tressaillir, de choc et de douleurs
La plus rigide des âmes qui n’y croyaient pas.

Abusée par un père despotique et violent,
Délaissée par une mère violentée et soumise,
Elle dut fuir ce foyer que l’inceste attise
Pour rechercher secours auprès des bonnes gens.

Elle ne pouvait compter sur ni frères ni amis.
Qui épaulerait une dite fugueuse ? En somme,
Les femmes avaient bien peur pour leurs petits hommes,
Les hommes ne pensaient, eux, qu’à leurs grosses envies.

Elle dut faire toutes les rues, restaurants et cafés.
Partout, lasse du vice qu’elle devait essuyer,
Sans soutien, dans la honte et la nécessité,
Elle dut seule surmonter la peur qui la coiffait.

De maison en maison, elle apprit à gérer
Le Mal, les insidieuses passions de ces humains
Qui prétendaient l’aider et lui tendre une main
Alors que l’autre cachait l’arme qui la tuerait.

Elle avait tout perdu, l’Amour et l’Innocence,
La Pitié et la Foi, n’avait que le courage
De lutter pour sourire et de garder la rage
Qui attisait en douce ces rêves de vengeance.

Elle savait bien que tous la voyaient du coin de l’œil
Elle travailla, trima, souffrit, et chaque jour,
Se relevait nouvelle, déterminée : pas de retour
Vers le noir passé qu’elle renie avec orgueil.

Elle se fit à coup dur un petit chez elle puis,
Armée de ses deux mains, de sa grande patiente,
Se fit place dans ce monde glaçant d’indifférence
Et se réfugiait le soir dans son minuscule nid.

Elle souriait toujours mais son cœur qui saignait
Faisait de ses grands yeux deux fontaines de larmes
Jaillissant à tout mot, douleur ou même fantasme
Lorsque son abominable passé elle peignait.

Je la revis enfin, si fière quoique marquée
Par le Mal. Mais elle vit, elle travaille et gagne
De quoi oublier sa solitude, compagne
Des malheureux qui sont par la Vie exilés.

Rabat, le15/12/2009, la gare routière, 11h15.

*AZIZA, prénom arabe qui veut dire « Chère, précieuse ».

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Jean Mambrino, Le mot de passe

pt_simon2.jpg "Le mot de passe" de Jean Mambrino, recueil de poèmes très courts, semblables aux "haïkus", s'ouvre sur une citation de William Shakespeare :

"Et nous éclairons le mystère des choses
Comme si nous étions les espions de Dieu."

... Puis sur ce texte magnifique qui est l'une plus belles définitions de la poésie que je connaisse :

"Une vision aussi ronde que l'étonnement ouvre l'empan du monde dans le point d'un regard. Il suffit d'y consentir, même en rêve, pour la recevoir et du même coup la reconnaître, tel un visage qui sort de la confusion des foules. Un être unique se détache ainsi de la multitude et nous touche, à peine, avec des mains d'aveugle. Longue et muette conversation, à distance, où dans l'ignorance un message est partagé, une confidence ouverte dont nul ne connaît la source et qui concerne un secret universel. Cette vision vient comme la foudre et s'éloigne plus lentement que l'Océan."

L'as-tu rêvé ce cheval
à tête de rosée ?

Saute à travers
ton absence

Toutes ces lignes t'égarent
et te conduisent

Sous les mots couverts
la braise



"un livre initiatique formé de quatre cents distiques où se concentre le péril et la merveille d'exister. Chacun est un véritable mot de passe ouvrant les apparences." ("Un poème où chaque mot imite le silence")

L'humus prépare un bleu très pur

pour la chair des campanules


Un cœur d'enfant pareil
aux violettes après la pluie

(sur lequel je tombe toujours quand j'ouvre le livre au hasard)


et celui-ci, mon préféré :

Un goût de mûres
traîne au fond des galaxies

... qui fait oublier le "Christ cosmique" de Teilhard et le "silence éternel de ces espaces infinis" qui effrayait Pascal.

Jean Mambrino, Le mot de passe aux éditions Granit
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Un sublime héritage

 

Les vers de Baudelaire s’unissent en chansons,

Dont l’harmonie ravit, alors que les images

Transportent par magie vers de troublants rivages.

Cet artiste excellait à combiner les sons.

Dont l’harmonie ravit, alors que les images

Révèlent des secrets que cachaient des buissons.

Cet artiste excellait à combiner les sons.

Il en faisait jaillir des fragrances sauvages.

Révèlent des secrets que cachaient des buissons.

Un mystère émouvant, pour certains, se partage.

Il en faisait jaillir des fragrances sauvages,

Il animait des mots chantant à l’unisson.

Un mystère émouvant, pour certains, se partage.

En éveil, il acquit une riche moisson.

Il animait des mots chantant à l’unisson.

Il tentait de son mieux de devenir plus sage.

En éveil, il acquit une riche moisson

Et laissa aux penseurs un sublime héritage.

Il tentait de son mieux de devenir plus sage,

Ses propos, quelques fois, nous servent de leçons.

29 décembre 2008

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À ma manière

 

Pour mettre des barreaux à ma maison de verre,

et en faire une cage, j’avais tout préparé.

Un défi me tentait: créer, emprisonner

un courant de folie et m’y abandonner.

...

Privée de ma raison et métamorphosée,

douée d’une éloquence, qu’on ne peut imiter,

j’aurais su délirer en toute liberté.

Mais j'avais oublié une fenêtre ouverte.

...

L’air frais de mon jardin, entrant dans la maison,

Ramena, en mon âme, une douce innocence.

Condamnée à rester moi-même, à ma manière,

j’ouvris alors la porte et sortis de ma cage.

...

7/06/95

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À chacun sa morale

La Fontaine nous dit qu'une femme fidèle,
Devenue veuve, alors qu'elle était jeune et belle,
Ne resta dans le deuil que le délai décent,
Son chagrin s'étant fait, très tôt, évanescent.

Le conteur ironise, sur ce, allègrement,
Mais nous paraît déçu par ce comportement.
Il faut se souvenir que, pour les grands seigneurs,
La morale imposait des lois avec rigueur.


Ils avaient du talent, des lettres, de l'esprit
Et passèrent leur vie, le nez dans leurs écrits.
Ils rapportaient les vices et les crimes cachés,
Que l'on ne sait comment, ils avaient dénichés.

Mais les moeurs évoluent, et les humeurs aussi.
Peu de dérèglements causent de grands soucis.
La censure, abolie irréversiblement,
Ne dénonce plus rien. Lors, moins souvent, l'on ment.


Les travers des humains tentent les humoristes,
Incitent le talent des caricaturistes.
Ils provoquent le rire, ce qui peut, quelques fois,
Suggérer à certains de faire d'autres choix.

17 /3/2004
Inspiré de la fable « La jeune Veuve. »

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Alvéoles (23)

Faustine n'arrivait pas à se détacher de sa fille. L'épreuve qu'elle avait vécu avec Daniel l'avait laissée dans un état qu'elle n'avait connu qu'une seule fois dans sa vie. Ce mélange d'épuisement et d'adrénaline avait été son mauvais cocktail durant les premières journées qui avaient suivi la naissance de Valérie. Elle en gardait un souvenir étrange, car contre toute attente, la joie d'avoir sa fille dans ses bras ne l'avait pas empêchée de vivre un baby blues particulièrement profond durant quelques semaines.

Elle était restée debout un instant. Elle avait vu la poitrine de son mari se soulever violemment sous l'effet du défibrillateur. Elle avait senti contre elle les bras de l'infirmière, qui, probablement rompue à ce genre de situation, l'avait repoussée comme si tout à coup elle avait été de trop. Les paramètres de Daniel étaient revenus à la normale après un temps que Faustine ne pouvait mesurer. Pendant que son mari revenait à la vie, elle s'était approchée à reculons d'une chaise et s'y était laissée tomber, les yeux grands ouverts, fixés sur le mur écru d'où pendaient prises de courant, tubes et autres fils dont elle ignorait la finalité.

Lorsque le calme était revenu, l'infirmière qui l'avait repoussée s'était rapprochée d'elle. Elle lui avait expliqué que tout était rentré dans l'ordre, qu'elle n'avait plus à s'inquiéter.

Faustine se souvenait vaguement d'avoir répondu désagréablement à l'infirmière, quelque chose comme « vous n'en savez rien », puis « je vais voir ma fille ».

Elle avait marché comme un robot jusqu'à la chambre de Valérie, s'était assise auprès d'elle en attendant qu'elle se réveille. Dès que les doigts de Faustine avait effleuré les cheveux noirs de sa petite fille, le sentiment de vide et d'anéantissement avait entamé une lente retraite. Valérie avait ouvert les yeux quelques minutes plus tard.

— Comment te sens-tu, ma chérie ?

— Mmmh, j'ai mal à la tête.

— Ça va aller mieux, tu sais. Tu vas guérir vite.

— Je sais, le docteur a dit que je n'avais plus rien à craindre. Où est papa ?

Faustine sursauta, réalisant qu'elle venait d'oublier jusqu'à l'existence de son mari depuis qu'elle avait pénétré dans la chambre. Elle balaya cette pensée avec un mélange de dégoût et d'impuissance. Je n'arrive plus à gérer mes pensées. C'est trop pour moi. Ma tête va exploser.

— Il va mieux lui aussi, dit-elle. On a eu chaud. Non, je veux dire... Excuse-moi ma chérie, mais j'ai eu très peur pour vous deux, je ne sais pas trop ce que je dis.

— Il peut venir ?

— Venir ? Ici ? Non, je ne crois pas. Tu sais, il a des appareils autour de lui pour surveiller s'il va bien, alors il ne peut pas se déplacer. Mais on va demander si nous pouvons aller le voir ?

— Le docteur va dire oui ?

— Je vais demander tout de suite. J'en ai pour une minute.

Faustine embrassa Valérie. Le contact de son front – encore un peu chaud, trouva-t-telle – avec ses lèvres donna à la jeune femme un nouveau sursaut d'énergie. Elle pensa fugitivement à elle-même comme à un vampire, suçant avec avidité l'énergie pure de son amour pour sa fille.

Le couloir était désert. Elle y déambula au hasard deux minutes durant, cherchant une personne qui puisse la renseigner, puis revint dans la chambre. S'ils étaient réunis, même pour quelques minutes, cela ferait du bien à tout le monde. Faustine prit sa fille dans ses bras.

— Viens, ma chérie. Tu restes accrochée à mon bras gauche, je pousse ta perfusion avec ma main droite. On n'a que quelques minutes à marcher.

— Le docteur est d'accord ?

— Le docteur n'avait qu'à être là.

— On ne va pas se faire gronder ?

— Maman, peut-être, mais j'ai trop envie qu'on soit tous les trois ensemble.

Faustine avança à grands pas, sa fille pendue à son épaule comme un koala. En approchant du service des soins intensifs, elle croisa quelques médecins et infirmières – et un pompier, il devait y avoir eu un accident – mais elle prit le parti de ne s'adresser à personne. Son regard volontaire faisait d'elle une maman qui savait exactement où aller. Elle profita des derniers mètres qui les séparaient de la salle de soins intensifs pour prévenir sa fille :

— Tout va bien ma chérie ? Nous allons voir papa dans un instant. Il est dans une grande salle, où il y a des lits un peu partout, et des machines pour soigner les gens. Donc on ne sera pas seuls, tu comprends ? Tu resteras dans mes bras ou tu iras dans ceux de papa, mais pas question de t'éloigner. D'ailleurs tu ne pourrais pas aller bien loin, tu as toujours ta perfusion. D'accord ?

— D'accord.

Faustine fit irruption dans la salle sans éveiller la moindre attention. Elle se dirigea vers l'alcôve où elle avait abandonné Daniel, et s'arrêta net.

Sa fille dit :

— Il est où ?

Elle ajouta :

— C'est quoi ce bordel ?

À la place de Daniel, se trouvait une jeune femme. Elle était intubée. Un homme était debout à sa gauche, le dos tourné. Il semblait être médecin, même s'il ne portait pas de blouse blanche. Un autre homme, à sa droite, accompagnait très probablement la femme. Il était penché sur elle et lui répétait pour la énième fois la même chose : ça va aller. Il avait le visage et les avant-bras rouges et gonflés, et d'après son attitude, était à deux doigts de péter un plomb.

— Où est mon mari ?

L'homme à gauche se retourna.

— Faustine ?

 

*

 

Dominique était dans le gaz depuis un bon bout de temps. Les pompiers étaient arrivés les premiers dans la maison. L'un d'eux avait examiné Judith. Il avait posé un nombre invraisemblable de questions, auxquelles Dominique avait répondu par monosyllabes, se souvenant avec distraction que lorsqu'il était encore dans la police, il utilisait aussi la même méthode avec les gens sous le choc : questions simples, réponses simples, puis, de temps à autres, une réflexion pour dédramatiser la situation. Du grand classique. Il avait donc entendu de loin que c'était bien, qu'il avait fait tout ce qui était possible, que les voies respiratoires de sa femme étaient dégagées, qu'il fallait attendre le médecin, et qu’entre-temps on allait préparer sa femme au transport jusqu'à l'hôpital. On allait aussi retirer les dards encore fichés dans sa peau.

Le médecin était arrivé quelques minutes plus tard, s'était présenté, avait examiné Judith. Il avait confirmé que le choc anaphylactique avait probablement été évité par les injections que Dominique avait faites, mais que la respiration de Judith avait probablement été contrariée durant une longue période.

— Votre femme serait morte sans votre intervention. Ne traînons pas. Vous m'accompagnez. Nous allons suivre l'ambulance.

Dominique n'avait pas bougé. Le médecin lui avait répété :

— Monsieur Mastrochristino ?

— Domenico.

— Domenico ? Ça va aller. Venez avec moi.

— Je lui ai déjà sauvé la vie. C'est comme ça qu'on s'est connus1.

— Vous dites ?

— Rien.

— Venez. On ne traîne pas. Vous m'accompagnez dans ma voiture. L'ambulance nous précédera.

— Je prends ma voiture.

— Pas question. Vous ne feriez pas cent mètres sans voler dans le décor.

— Docteur, je vais ramener ma femme ici lorsqu'elle ira mieux. Je prends ma voiture.

Le médecin avait hésité, puis lâché :

— Alors je prends le volant.

Dominique se souvint de l'avoir entendu ajouter pour lui quelque chose comme c'est mon jour en se levant du canapé.

Le trajet lui avait paru court. Le médecin n'avait pas dit grand chose. Il avait juste prévenu Dominique :

— Faites attention lorsque vous sortirez. Vous n'avez pas bonne mine. Testez votre équilibre avant de marcher à mes côtés. Ce n'est pas le moment de nous faire une chute de tension.

Dominique s'était alors suffisamment réveillé pour répondre :

— Ok, docteur. Merci de me prévenir.

En prévenant l'hôpital, les pompiers avaient donné suffisamment de détails pour que Judith n'ait pas à perdre trop de temps aux urgences. Après avoir été conduit au service des soins intensifs, Dominique avait vu qu'on avait intubé Judith. Son cou semblait avoir un peu dégonflé. Le médecin lui avait dit alors :

— Parlez-lui, durant tout le temps que nous allons prendre pour achever son installation. Elle pourrait avoir mal, autant éviter cela.

Alors Dominique avait parlé. Il avait répété un nombre incalculable de fois la même chose, avec une voix qu'il avait voulu la plus douce et rassurante possible. Tandis que l'on manipulait sa femme, il s'était mis à promettre sans cesse qu'elle et lui seraient bientôt réunis.

L'infirmière avait dit que le médecin arrivait. Le docteur qui les avait accompagnés jusqu'à l'hôpital avait dit :

— Je passe le témoin à mon confrère dès son arrivée. Je ne suis pas sensé me trouver ici, d'ailleurs, mais j'ai été interne dans cet établissement dix années durant. Le chef de service y tolère ma bonne volonté.

Puis l'infirmière et lui s'étaient affairés autour de Judith.

Ensuite cette femme était arrivée, portant une petite fille dans ses bras, et tirant enfin Dominique de sa léthargie.

 

*

 

— Où est mon mari ?

— Faustine ? dit Gérard en se retournant.

— Où est-il ?

— Écoute, je ne sais pas où on a transféré Daniel, mais à coup sûr il n'est plus ici. Je suis à toi dans un instant.

L'infirmière se tourna elle aussi vers Faustine et s'avança vers elle.

— Madame, nous avons transféré votre mari dans une chambre.

— Pourquoi ? On doit surveiller son état de près ! Il a eu un arrêt cardiaque, personne ne sait ce qui va suivre.

Dominique intervint :

— Sortez d'ici, madame. Ma femme a besoin de soins.

— Mon mari était ici. On l'a viré de ce lit pour y installer votre femme.

— Faustine, dit Gérard, calme-toi. Si on a transféré Daniel ailleurs, c'est qu'il y a une bonne raison. Laisse-nous un instant. Je vous rejoins dans le couloir dès que j'en ai terminé.

Sentant l'adrénaline monter, Valérie serra le cou de sa maman.

— Je vais vous conduire à la chambre de votre mari, madame, dit l'infirmière, si vous voulez bien m'attendre dans le couloir.

— Ma fille veut voir son papa, dit Faustine, dont le regard trahissait un mélange de frustration, et de peur.

— C'est bon, dit Dominique. Nous avons compris. Laissez-les s'occuper de ma femme.

— Vous, ne hurlez pas comme ça ! lui envoya Faustine, sentant sa fille resserrer son étreinte.

— Il faut vous le dire en quelle langue ? Sortez.

Deux infirmières affairées auprès d'autres patients quittèrent leur alcôves respectives, pour s'approcher de Faustine et de sa fille. Dominique les vit venir par dessus l'épaule de Valérie qui serrait le cou de sa maman de plus en plus fort.

Faustine fit volte-face et jeta un regard noir aux deux infirmières :

— Vous savez où est mon mari ?

Elles hésitèrent. Faustine enchaîna.

— Non, visiblement. Alors restez à distance.

Sur sa fin, la réplique de Faustine prit des accents d'ultime sommation. Gérard intervint :

— Ça suffit, Faustine ! Attendez-moi dans le couloir, toutes les deux !

— Docteur !

C'était la voix de l'infirmière revenue au chevet de Judith. Gérard se retourna et étouffa un juron.

L'infirmière fut la plus rapide, et parvint à maintenir les épaules de Judith sur son lit. Gérard se jeta sur les hanches de la jeune femme et les maintint de toutes ses forces sur le lit, pendant qu'il donnait ses ordres :

— Domenico ! Aidez-moi !

Dominique se précipita sur les jambes de sa femme pour les maintenir. Le temps qu'il intervienne, les draps étaient déjà au sol. Il saisit les chevilles de Judith, puis, voyant que ses jambes s'agitaient encore avec une force désordonnée, tenta de la maintenir à la hauteur des cuisses. Avant qu'il n'arrive à ses fins, le genou de sa femme vint rencontrer avec violence son menton, faisant éclater une gerbe d'étincelles devant ses yeux.

Les deux infirmières restées face à Faustine sortirent de leur torpeur. Elles la contournèrent rapidement, l'une prit la relève de Dominique et maintint les mollets de Judith sur le matelas, l'autre aida le jeune marié à s'asseoir. Faustine quitta la pièce lorsqu'elle sentit les ongles de sa fille plantés dans sa nuque.

 

1Lire « La maîtresse d'écume », dans « Des vertes et des pas mûres ».

Alvéoles est disponible en texte intégral ici...

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