Une rencontre étrange s'est fait dans mon esprit si jeune, et si naïf, pourront penser certains d'entre vous! Je disais donc qu'il s'agissait d'une rencontre entre La Vie et La Mort!
Cette dernière, outré d'être ainsi détestée décida d'interpeller la vie, si joyeuse et lui demanda:
''sais-tu pourquoi tu es tant apprécié des humains, et moi si haït?''
''Non'' répondit La Vie, ''pourquoi,''
''La réponse est simple: car toi tu es, toute la vie durant, un heureux mensonge! Tandis que moi, La Mort, je ne suis qu'une triste réalité''
Sur ces paroles, La Vie n'eut d'autre choix que de méditer...
Publié(e) par Eric Descamps le 3 septembre 2012 à 4:00
Celles et ceux qui ont suivi ces aventures intitulées "Alvéoles (nn)" durant le mois d'août auront lu près d'un tiers du récit... Il est temps de nous arrêter, sinon, tous les ingrédients de l'intrigue seront bientôt à votre disposition. Je ne voudrais pas, en effet, répondre à trop de questions restées ouvertes, ni en ouvrir de nouvelles, de peur de générer de la frustration.
Ce fut un plaisir de partager avec vous ces extraits. Au cas où vous souhaiteriez en savoir davantage, je vous sinvite à suivre une piste: www.enattendantlorage.org
Voici le dernier extrait:
Le silence s'était à nouveau installé entre les deux frères, à croire qu'ils ne dialoguaient vraiment que lorsqu'ils étaient dans le bureau de Gerhard. Franz avançait d'un pas décidé dans le dédale de couloirs, à quelque trente mètres sous l'herbe du parc. Le centre de recherches tel qu'on le voyait à l'extérieur n'était que la partie émergée d'un iceberg qui s'étalait sur une surface trois fois supérieure au bâtiment, et une profondeur de cinq étages.
Gerhard traînait non sans peine le poids de ses excès de table derrière son aîné, et se dit qu'une fois cette opération terminée, il s'offrirait deux semaines de remise en forme dans un établissement spécialisé, sur la côte atlantique. Avec un peu de chance, il y ferait d'agréables rencontres. Ce genre d'établissement était truffé de femmes suffisamment seules et fortunées pour le distraire des beautés de location qui avaient fait son quotidien durant les dernières semaines. Pour l'heure, il était obligé de reconnaître que son frère était dans une forme éblouissante.
Franz était d'ailleurs le seul des trois frères à disposer d'un corps d'athlète. Certes il avait longtemps pratiqué le ski nordique dans sa jeunesse – il avait d'ailleurs représenté la Suisse aux épreuves de biathlon durant les jeux olympiques de Calgary – et continuait à pratiquer de nombreux sports, mais de toutes façons, ses deux cadets ne lui ressemblaient guère. Gerhard était plus petit et trapu, Dieter était un grand garçon mince, tout en délicatesse et en longueur.
Depuis quelques années, Dieter et Gerhard ne se voyaient guère qu'en présence de Franz. En d'autres circonstances, les deux frères s'évitaient, et si le hasard les mettait en présence l'un de l'autre, Gerhard battait systématiquement en retraite.
Cela remontait à l'été où Gerhard avait profité des nombreux voyages de Dieter pour coucher avec sa femme. Dieter l'avait appris par son chauffeur. À son retour, il avait invité sa femme au restaurant, et après avoir raconté l'essentiel de son voyage, avait ajouté d'un ton amusé : « Et toi ? Il paraît que tu ne t'es pas ennuyée ? Je me demande ce qui peut te passer dans la tête pour t'envoyer mon frère. Allez, raconte. Comment se débrouille-t-il au lit ? Ce n'est pas que je sois particulièrement curieux, mais il t'a fait du bien, j'espère ? ». Comme elle était restée sans voix, il avait continué à raconter ses aventures d'outre-mer comme si rien ne s'était passé.
Elle lui avait tout raconté le lendemain matin. Dieter s'était ensuite rendu au bureau sans mot dire. Ne sachant sur quel pied danser, elle l'avait appelé dans l'après-midi.
— Dieter, pardonne-moi de te déranger, mais...
— Oui, ma chérie ?
— Eh bien, je...
— Raconte, avait-il dit d'un ton parfaitement anodin.
— Je suis désolée, Dieter. Je ne sais pas quoi dire.
— Cela n'a pas d'importance, ma chérie.
— C'est une erreur. Je te demande pardon.
— N'aie aucune crainte. Je te crois.
La semaine suivante, Dieter avait proposé à sa femme de venir le rejoindre dans leur chalet de St Moritz. Les trois frères y avaient passé une partie de la semaine à établir le plan financier d'une nouvelle branche d'activité pharmaceutique. Elle s'était mise au volant de son Aston Martin, en compagnie de la petite amie de Gerhard – la plus assidue à cette époque, du moins – et s'étaient mises en route vers midi. Vers dix-huit heures, la police était venue avertir les trois frères que le véhicule avait été retrouvé au fond d'un ravin non loin du col du Grimsel.
Gerhard s'était effondré, Dieter était resté impassible. Vers la fin de la soirée, Franz s'était approché de son frère, qui contemplait le massif de la Bernina depuis le balcon de leur chalet.
— Tu tiens le coup ?
— Ne t'inquiète pas pour moi.
— Dieter, je te connais. Tu n'exprimes jamais tes sentiments. En ce moment tu es certainement bouleversé, mais...
— Je te le répète, Franz : ne t'inquiète pas pour moi.
Dieter s'était tourné vers son frère et lui avait souri :
— Et n'essaie pas d'en profiter pour confier les nouveaux axes de recherche dont nous avons parlé cette semaine à qui que ce soit d'autre. Je reste à la manœuvre.
Franz avait rétorqué, vexé :
— Ce n'était pas mon intention. Mais je n'aime pas te voir comme ça.
— Ce n'est rien, Franz. Vraiment rien.
Dieter s'était installé dans la chaise longue où les trois frères avaient si souvent vu leur père sommeiller, puis avait ajouté :
— Rien par rapport à ce que j'ai ressenti quand j'ai appris que notre frère avait baisé ma femme.
Puis, avant que la bouche en « o » de Franz ait émis le moindre son, il avait laissé tomber :
— Gerhard a de la chance de ne pas avoir d'enfants. Je me serais arrangé pour qu'ils y restent aussi.
Bouche au ciel, les chevaux forcenés des fontaines pleurent dans leurs prisons de pierre... Une couronne rayonne en entrelacs compliqués... Les parcs exhalent la vaste fraîcheur des valses... Des fantômes tristes et anciens hantent la gloire abolie des palais déserts...
Comme un triste bruissement de fontaine, comme la joie inaccessible d'une claire matinée de neige, comme une barcarolle désaccordée, comme une jubilation secrète, prisonnière du gel et du temps...
Vieille Europe, je te porte en moi...
"Oui, je suis vieille, j'ai trop porté le poids de la douleur, mais je suis belle encore...
Priez pour que le printemps revienne !"
Prague, la couronne, le fleuve, la ruelle des alchimistes, la boutique des orfèvres, la nuée des anges extasiés...
Le lierre obscur du cimetière juif et le regard hanté de Kafka... Il erre dans les ruelles de Mala Strana... Sur le cœur de la nuit privée d'étoiles, au-dessus du chemin qui mène au camp de Theresin, les bourreaux ont cousu des étoiles de David. Le golem du rabbin Löw ne protège plus le ghetto de Josephov. Ils ont brisé les vitres de la synagogue, ils ont ouvert les portes de l'enfer.
Une famille juive célèbre la Pâque dans une pauvre maison, quelque part en Biélorussie... Le grand-père porte encore le caftan traditionnel. La joie brille dans les yeux, la joie brille dans les cœurs, le vin brille dans la coupe... "L'année prochaine à Jérusalem !"
Que deviendront-ils ?
Un train à vapeur chemine interminablement dans l'océan de la plaine. Le Palais d'Hiver est tombé, mais ce n'est pas le printemps. Les nouvelles vont plus vite que le bonheur. Mais pour les cœurs que réjouissent la pie perchée sur la barrière, non, ce n'est pas le même hiver.
"Demain, la Russie sera belle !"
... Demain !
Un vieil homme lit Finigan's Wake dans une bibliothèque dévastée à Londres, à la lumière des projecteurs de la DCA, dans le fracas de bombes et le sifflement doucereux des V2...
Un vieil homme lit Le général de l'armée morte à Sarajevo, dans la bibliothèque dévastée.
Priez pour que le printemps revienne !
"Heureux les pauvres, heureux les doux, heureux ceux qui pleurent, heureux les affamés et assoiffés de justice, heureux les miséricordieux, heureux les cœurs purs, heureux les persécutés pour la justice... "
Là-bas, en Russie, à la lisière d'un village près de Kostroma, dans l'Anneau d'or, une jeune fille porte les espoirs et les tourments de tous... Son cœur est le monastère intérieur, la poustinia... Bientôt, il n'y aura plus d'églises, plus de monastères, plus de prêtres, plus de moines, plus d'ermites... Tout disparaîtra dans la nuit de la dictature. Mais la poustinia, le monastère intérieur de ceux qui portent le monde entier dans leur cœur, quelle nuit pourra l'engloutir ?
Dans les sous-bois embaumés des fées du Limousin, parmi les fraîches jaseries des geais aux couleurs éclatantes, un enfant ramasse des champignons.
Quand la nuit tombe pour la première fois sur la vieille Europe, il part à son tour, à 17 ans, vers le grand casino de la mort. De la Galicie, du Chemin des Dames, des Dardanelles, il ne dit rien. Il n'est pas de ces anciens combattants qui ressassent "leur" guerre. Il porte au cou la cicatrice d'un coup de baïonnette. Ses poumons lui font mal... Le gaz moutarde.
Pendant les grandes grèves ouvrières de 1936, sa femme, la souris de Cendrillon, lui passe son casse-croûte à travers les grilles de l'usine. Il est mal vu quai de Javelle. Il fait partie des "meneurs". Il sera bientôt licencié.
Bouche au ciel, le cheval fou de Guernica agonise avec la République espagnole.
Quand une nuit plus noire encore engloutit, pour la deuxième fois, la vieille Europe, l'ange de la dignité le tient toujours par la main.
Il arpente Les falaises de marbre, il cherche dans le grand livre de Dieu le sens de tant de malheurs. Il prie pour que le printemps revienne.
"Heureux les pauvres, heureux les doux, heureux ceux qui pleurent, heureux les affamés et assoiffés de justice, heureux les miséricordieux, heureux les cœurs purs, heureux les persécutés pour la justice..."
Les déportés, les internés, les fusillés, les martyrs de la Résistance...
Geneviève Anthonioz de Gaulle, qui grignotait à Ravensbrück le pain des anciens poèmes...
Celui qui souriait à la mort...
Alberto, l'ami de Primo Levi, "l'homme fort et doux contre qui venaient s'émousser les portes de la nuit"...
Les fusillés de Châteaubriant, les maquisards du Vercors, les enfants d'izieux, les martyrs d'Oradour-sur-Glane...
"Le pays qu'on enchaîne"...
"Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! ..."
Les résistants allemands, les enfants de la rose blanche... Alfred Stancke, le franciscain de Bourges, le sourire dans la prison, la bonté qui allège...
" - Mais qui es-tu, frère franciscain, et pourquoi risques-tu ta vie pour des inconnus et même pour des ennemis de ton pays ?
- Tout homme qui souffre est l'ami d'Alfred, quel qu'il soit, quelle que soit la couleur de sa peau, quelles que soient sa religion, son origine, sa nationalité, quoi qu'il ait fait pour mériter la prison... "
Ceux qui ont grandi dans la guerre et que la guerre n'a pas grandis car ils n'étaient pas faits pour le malheur...
Celui qui demanda pardon...
Celle qui pardonna...
Joseph Roth : "J'écris pour que le printemps revienne."
Paul Celan, écrivant, après la Shoah, Les pavots de la mémoire, dans l'ombre de sa mère assassinée : "Le lait noir de l'aube, nous te buvons la nuit nous te buvons midi la mort est un maître venu d'Allemagne son œil est bleu elle te frappe d'une balle précise elle te frappe... Tes cheveux d'or Margarete, tes cheveux de cendre Sulamith..."Paul Celan, tombé du Pont Mirabeau...
"Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente."
Michael Boulgakov : "camarade Staline, laissez-moi écrire ou faites-moi fusiller !"
Alexandre Soljénitsyne, le cri du goulag, la mémoire espérante...
Jan Palach, qui devança le jour...
Jerzy Popieluszko, qui donna sa vie pour ses amis.
Primo Levi, le dernier homme...
Le poète roumain Radu Marès , qui un jour ne m'a plus jamais écrit et que je n'ai pas su aider.
Celui qui servit de modèle au starets Zossim des Frères Karamazov : " Chaque homme est coupable devant tous et pour tous, seulement les hommes l'ignorent, s'ils l'apprenaient, ce serait aussitôt le paradis."
Lanza del Vasto, l'ami de Gandhi, le serviteur de la Paix, le pèlerin prophétique qui repose, en vêtements de noces, à la Borie Noble, près de Lodève, veillé par les flammes des grands pins.
Janusz Korczak, le raccommodeur d'enfants, qui partit pour Treblinka avec les orphelins du ghetto de Varsovie...
Serge de Beaurecueil, l'ami des enfants d'Afghanistan et de partout, le partageur de pain et de sel, le merveilleux témoin du Christ des cœurs purs...
Les victimes de la folie humaine, ceux de la guerre, qui est la pire de toutes les folies...
Celui qui s'inclina devant l'infortune d'Oscar Wilde en le saluant respectueusement de son chapeau soulevé au milieu de la foule hurlante...
Ceux qui n'insultent pas le malheur...
Ceux qui l'allègent...
Ceux qui préservent en eux le précieux capital de la sympathie humaine...
Ceux qui ne tuent pas ceux qu'ils aiment...
"Un signe grandiose apparut dans le ciel : une Femme ! Le soleil l'enveloppe, la lune est sous ses pieds et douze étoiles couronnent sa tête ; elle est enceinte et crie dans les douleurs et le travail de l'enfantement..."
Manhattan, Grosny, Bagdad, Kaboul...
Le monde a changé de millénaire, mais dans le monde, rien n'a changé...
Le monde a faim, le monde a soif, le monde a peur... Le monde gémit sur la croix.
Vieille Europe, je crois en toi... Retourne aux eaux de ton baptême, réconcilie, soulage, guéris, instruis et aide avec respect ; sois la lumière et la tendresse !
Bernard, osseux amoureux courroucé qui bâtit la maison de l'Ange, François, troubadour de la Haute Joie et benoît, clairière du silence, saint patron de la vieille Europe... Thomas, le bœuf de la crèche et l'intelligence de l'Ange, traçant son sillon dans le champ du Très-Haut... Dominique, assis, doucement pensif, une main apputée à la joue, une étoile au front, l'intelligence du cœur... saint Paulin de Nole, dont la porte n'était jamais fermée et le malicieux, tendre, cocasse clown de Dieu, Philippe de Néry, avec son chat sur l'épaule... Thérèse d'Avila, l'amour infatigable et Thérèse de Lisieux, l'aube au sourire de myosotis...
Publié(e) par Deashelle le 2 septembre 2012 à 4:30
De la grâce dans l’humain, du divin dans l’humanité !
Akademie für Alte Musik Berlin
Matthäus-Passion
René Jacobs direction - Werner Güra Evangelist (ténor) - Johannes Weisser Christus (baryton) - Sunhae Im soprano - Bernarda Fink mezzo - Topi Lehtipuu ténor - Konstantin Wolff basse - Akademie für Alte Musik Berlin , RIAS Kammerchor
Johann Sebastian Bach, Passion selon saint Matthieu, BWV 244
Une œuvre-clé de Johann Sebastian Bach, à redécouvrir grâce à la lecture de René Jacobs. En écrivant sa partition la plus imposante, Bach nous a livré l’une des pièces les plus poignantes du répertoire, qui traite en profondeur de la souffrance humaine sous toutes ses facettes. La lecture qu’en livre René Jacobs nous permet de redécouvrir toute la portée de cette œuvre d’art éternelle.
La huitième édition du KlaraFestival s'ouvrait vendredi soir au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles avec le concert "La Passion selon Saint-Mathieu" avec René Jacobs à la tête de "Die Akademie für Alte Musik Berlin", un orchestre baroque de 30 musiciens, le "Rias Kammerchor" et un solide casting de solistes.
Ce premier soir du festival Klara 2012, Knockin’ on Heaven’s Door, les portes du Paradis se sont ouvertes et on les a passées, vivants, … pour découvrir l’essence profonde de la musique et une esthétique inégalée. Nous avons vécu une immersion directe dans la grâce dès les premières mesures, aspirés par l’ampleur de l’harmonie, soufflés par la tenue magistrale des artistes, le génie du chef d’orchestre et la texture pleine d’anima de la partition. On ne peut que méditer sur la qualité extraordinaire du travail et la densité musicale qui se développe à mesure…Pasle moindre gramme d’emphase: que du vécu intérieur, distillé et idéalisé, sonorisé. René Jacobs, à la tête de Die Akademie für Alte Musik Berlin est au faîte du savoir-faire : son équipe musicale merveilleusement unie dans la diversité. Tandis qu’au moment même, la colère et la violence grondent partout dans le monde et que la misère reste le lot de beaucoup d’humains, nous sommes face à une œuvre d’art vibrante.
Et pourtant, même la salle de concert disparaît pour n’être baignée que de l’indicible « dit », chanté, résonné, claironné, célébré. Un rythme sinueux entraine les spectateurs et les arrête 7 fois lors des « chorals », stations du chœur qui égrène la mélodie de base, une alternance simple de six et cinq syllabes. « Wenn ich einmal soll scheiden, so scheide nicht von mir… » Poésie et musique inspirées se rejoignent. Surviennent les scènes dramatiques d’où coule la compassion où s’éclaircit la simplicité du mystère. Bach le dramaturge fait preuve d’une écriture puissante et humble à la fois et d’une fluidité philosophale… jamais égalée qui nous fait assister dans ce concert à la ré-union des contrastes.
Ce concert hypnotique dont on sait qu’il va finir inexorablement nous mène de plein pied dans l’infini.
La complexité musicale est à la hauteur de la complexité humaine, mais à la fois d’une limpidité éclatante. Une limpidité qui nous donne tout-à-coup le courage d’ouvrir son cœur et de s’abandonner au tissage méticuleux de l’œuvre, aux flamboyances du récitatif de l’évangéliste (Werner Güra), à la profondeur de la basse (Konstantin Wolff), au charme féerique de la soprano (Sunhae Im), au vécu féminin de la mezzo (Bernarda Fink), à la douleur et à la grandeur de Jésus dont l’âme et le corps sont en souffrance indicible. La figure du Christ était magnifiquement interprétée par Johannes Weisser. On se révolte contre la foule hagarde et aveugle, « Lass ihn kreuzigen ! ». On fond de tendresse avec le pécheur gagné par l’amour dans le magnifique récitatif Nr 57. Les récitatifs suivis d’une aria sont des petits concerts de chambre qui se suffiraient à eux-mêmes insérés comme des incrustations de bijoux dans un grand dessein. C’est à chaque fois, une apogée de l’émotion esthétique. Bernarda Fink supplie : « Torturé, accablé sous le poids de ses remords, vois mon cœur ! Goutte à goutte que les larmes comme un pur et doux parfum sur ta tête se répandent, divin Maître. » La soprano exquise Sunhae Im continuera : « Wiewohl mein Herz in Tränen schwimmt… » Son appel est d’une finesse extrême « Ei, so sollst du mir allein mehr als Welt und Himmel sein. » L’appel de Jésus sera déchirant, souligné plaintivement par les larmes délicates des flûtes : « Mein Vater, ist’s möglich, so gehe dieser Kelch von mir ; doch nicht wie ich will, sondern wie du willst…»
Et pendant les 78 sections, on retient son souffle devant cette vivante œuvre d’art, on ne pense à rien d’autre qu’à planer sur le sourire divin de la musique. L’idylle musicale s’achève dans des applaudissements respectueux, délestés de barbarie, nourris d’esprit et de cœur. Jamais un concert n’a touché autant que celui-ci, de l’avis de plusieurs spectateurs qui, d’inconnu à inconnu, se livraient leur émoi profond après le concert.
La lune bleue, c’était ce soir. Un 31 août 2012. « O schöne Zeit ! O Abendstunde !» Voici la paix conclue avec le ciel...
Né à Breslau (Silésie) en 1624 et mort le 9 juillet 1677, Johannes Scheffler, dit Angelus Silesius, est un médecin, un poète et un mystique allemand.
D'abord luthérien, adepte un temps des Rose-Croix, il se convertit au catholicisme en 1652 sous l'influence des mystiques allemands et flamands, notamment maître Eckart, Henri Suso, Jean Tauler, Ruysbroeck et Jacob Boehme Son recueil le plus connu, paru en 1657 "Cherubinischer Wandersmann" a été traduit en français sous le titre "Le voyageur (le pélerin ou l'errant) chérubinique".
Il fut redécouvert au XIXème siècle par les poètes et philosophes de culture allemande, en particulier Rilke, Schopenhauer et Heidegger.
"Salué par les plus grands, de Leibniz à Heidegger, en passant par Hegel et Schopenhauer, l'écho de son oeuvre sur la pensée profane n'a cessé de s'amplifier. En nombre de points, et sans doute pour l'essentiel, la méditation de Silesius nous apparaît aujourd'hui proche du Zen". (Roger Munier)
Ohne Warum
Die Ros' ist ohn' Warum, sie blühet weil sie blühet,
Sie ach't nicht ihrer selbst, fragt nicht, ob man sie siehet. (I, 289)
Sans pourquoi
La rose est sans pourquoi ; elle fleurit parce qu'elle fleurit,
N'a souci d'elle-même, ne cherche pas si on la voit."
Ce distique se lit au premier livre des poésies spirituelles d'Angelus Silesius, publiées sous le titre : "Le Pélerin Chérubinique. Description sensible des quatre choses dernières".
Martin Heidegger l'a commenté dans une conférence qui a été reprise dans "Der Satz vom Gründ", paru à Pfullingen en 1957. Traduit par André Préau, ce texte a été publié par les éditions Gallimard en 1982, sous le titre général "Le principe de raison".
En voici la conclusion : "La rose est sans pourquoi, mais elle n'est pas sans raison. "Sans pourquoi" et "sans raison" ne disent pas la même chose. C'est seulement cela que la sentence en question devrait d'abord rendre plus clair. Le rose, pour autant qu'elle est quelque chose, ne sort pas du domaine où le très puissant principe (de raison) exerce sa puissance. Et pourtant la façon dont elle appartient à ce domaine est particulière, différente par conséquent de la manière dont nous autres hommes y séjournons. Bien courte, à vrai dire, serait notre pensée, si nous admettions que la sentence d'Angelus Silesius, n'a d'autre sens que d'indiquer la différence des manières dont la rose, dont l'homme, sont ce qu'ils sont. Ce que le sentence ne dit pas - et qui est tout l'essentiel - , c'est bien plutôt ceci qu'au fond le plus secret de son être l'homme n'est véritablement que s'il est à sa manière comme la rose - sans pourquoi."
(Silesius, "La rose est sans pourquoi", textes français de Roger Munier, suivis d'un commentaire par Martin Heidegger, Arfuyen, Textes allemands)
Man muss noch über Gott
Wo ist mein Aufenthalt ? Wo ich und du nicht stehen.
Wo ist mein letztes End, in welches ich soll gehen ?
Da, wo man keines find't. Wo soll ich denn nun hin ?
Ich muss noch über Gott in eine Wüste ziehn (I, 7)
Il faut passer Dieu même
Où se tient mon séjour ? Où moi et toi ne sommes.
Où est ma fin ultime à quoi je dois atteindre ?
Où l'on n'en trouve point. Où dois-je tendre alors ?
Jusque dans un désert, au-delà de Dieu même.
Das Etwas muss man lassen
Mensch, so du etwas liebst, so liebst du nichts fürwahr ;
Gott ist nicht dies und das, drum lass das Etwas gar. (I, 44)
Laisse le quelque chose
Si tu aimes quelque chose, tu n'aimes rien vraiment.
Dieu n'est ni ceci ni cela. Laisse le quelque chose.
Die Rose
Die Rose, welche hier dein äussres Auge sieht
Die hat von Ewigkeit in Gott also geblüht. (I, 108)
La rose
La rose que contemple ici ton oeil de chair
A fleuri de la sorte en Dieu dans l'éternel.
Wie ruhet Gott in mir ?
Du musst ganz lauter sein und stehn in einem Nun,
Soll Gott in dir sich schaun und sänftiglichen ruhn (I,136)
Comment Dieu repose en moi
Tu dois être limpide et habiter l'instant
Pour qu'en toi Dieu se voie et doucement repose.
Das stillschweigende Gebet
Gott ist so über all's dass, mann nichts sprechen kann,
Drum betest du Ihn auch mit Schweigen besser an (I, 240)
La prière du silence
Dieu excède, au point qu'on ne saurait parler.
Rien ne vaut mieux pour L'adorer que le silence.
Du musst dich noch gedulden
Erwart es, meine Seel ! Das Kleid der Herrlichkeit
Wird keinem angetan in dieser wüsten Zeit (III, 184)
Il te faut patienter encore
Attends, mon âme, le vêtement de gloire !
Nul ne le passe en ce désert du temps.
Ein wachendes Auge siehet
Das Licht der Herrlichkeit scheint mitten in der Nacht.
Wer kann es sehn ? Ein Herz, das Augen hat und wacht. (V, 12)
Un œil qui veille voit
L'éclat de la splendeur apparaît dans la nuit.
Qui peut le voir ? Un cœur qui a des yeux et qui veille.
Tu t’es assis dans la splendeur, au pied d’un ange, bel enfant des collines de Toscane… Le printemps a tissé sa lumière dans tes cheveux, sur les oiseaux du ciel si pur, et tout est d’or autour de toi.
Tu écoutes la leçon des lys et tu songes aux merveilles du monde, aux fleurs vivantes, aux bleus lointains, aux rochers rafraîchis de mousse, à des nuages qui s’évaporent, à des galops de chevaux blancs, à des visages qui s’inclinent vers d’autres visages, à des sourires inconnus.
Tu chercheras sous l’apparence, sans cesser de t’émerveiller et ta main traduira l’invisible dans les grands carnets du mystère.
Un jour viendront les plis amers, les princes ingrats, Les Médicis et les Sforza, et ta grandeur sera cernée de nains moqueurs…Tes mains fertiles qui semaient la splendeur ne pourront plus bouger… Mais l’amitié d’un roi bercera ton chagrin.
Une fois encore, tu songeras aux temps futurs, à l’homme nouveau, à la précision merveilleuse…
Et Celui qui te créa si grand, viendra chercher l’enfant sublime...
… Au pied d’un ange.
"J'ai imaginé toutes ces machines parce que j'étais possédé, comme tous les hommes de mon temps, par une volonté de puissance. J'ai voulu dompter le monde. Mais j'ai voulu aussi passionnément connaître et comprendre la nature humaine, savoir ce qu'il y avait à l'intérieur de nos corps. Pour cela, des nuits entières, j'ai disséqué des cadavres, bravant ainsi l'interdiction du Pape. Rien ne me rebutait. Tout, pour moi, était sujet d'étude. Que de recherches passionnantes sur la lumière, par exemple, pour le peintre que j'étais ! (...) Ce que j'ai cherché finalement, à travers tous mes travaux, et plus particulièrement à travers ma peinture, ce que j'ai cherché toute ma vie, c'est à comprendre le mystère de la nature humaine."
Publié(e) par Robert Paul le 1 septembre 2012 à 12:00
L'immaculée conception esr un ouvrage d'André Breton (1896-1966) et Paul Éluard, pseudonyme d'Eugène Paul Grindel (1895-1952), publié à Paris aux Éditions Surréalistes en 1930.
Écrit à Paris durant l'été de 1930, ce livre est, comme nombre d'oeuvres surréalistes, le fruit d'une collaboration entre deux écrivains. L'Immaculée Conception, qu'Éluard définit comme «un long texte sur l'homme», participe à la fois de la philosophie et de la poésie. Les auteurs décrivent et expliquent en ces termes leur entreprise, dans les Cahiers d'art (nos 5-6, 1935): «Ce livre fut écrit en quinze jours, et encore n'y consacrâmes-nous que nos loisirs réels. La connaissance parfaite que nous avions l'un de l'autre nous facilita ce travail. Mais elle nous incita surtout à l'organiser de telle façon qu'il s'en dégageât une philosophie poétique, qui, sans mettre jamais le langage à la raison, conduise pourtant un jour à l'élaboration d'une véritable philosophie de la poésie.»
La première partie de l'oeuvre s'intitule «l'Homme». Au fil des cinq textes qui la composent - "la Conception", "la Vie intra-utérine", "la Naissance", "la Vie", "la Mort" -, elle retrace les étapes de la destinée humaine. La deuxième partie du livre, «les Possessions», se présente comme une simulation verbale de divers états mentaux, ainsi que l'indique le titre de ses cinq séquences: "Essai de simulation de la débilité mentale", "Essai de simulation de la manie aiguë", "Essai de simulation de la paralysie générale", "Essai de simulation du délire d'interprétation", "Essai de simulation de la démence précoce". A travers «cet exercice nouveau de [la] pensée», les auteurs précisent qu'ils «espèrent [...] prouver que l'esprit, dressé poétiquement chez l'homme normal, est capable de reproduire dans ses grands traits les manifestations verbales les plus paradoxales, les plus excentriques, qu'il est au pouvoir de cet esprit de se soumettre à volonté les principales idées délirantes sans qu'il y aille pour lui d'un trouble durable, sans que cela soit susceptible de compromettre en rien sa faculté d'équilibre». Il s'agit, pour Breton et Éluard, d'une démarche d'avenir «du point de vue de la poétique moderne». La troisième partie, «les Méditations», comprend six fragments: "la Force de l'habitude", "la Surprise", "Il n'y a rien d'incompréhensible", "le Sentiment de la nature", "l'Amour" et "l'Idée du devenir". La quatrième partie, «le Jugement originel», se distingue des autres par sa forme: elle ne comporte aucune division et se présente comme une succession de brefs préceptes graphiquement séparés et presque tous à l'impératif.
Le titre de l'Immaculée Conception, emprunté au dogme catholique, place l'ouvrage sous le signe de la provocation. Le livre se situe en effet aux antipodes de la croyance religieuse, qu'il se plaît à tourner en dérision. L'épigraphe de «l'Homme» donne d'emblée le ton en vidant de son sens «la bonne nouvelle» évangélique pour la réduire à un nom de boulevard: «Prenons le boulevard Bonne-Nouvelle et montrons-le.» Le titre de la dernière partie clôt ce parcours antireligieux en renversant le Jugement dernier pour en faire «le jugement originel». Dans "l'Amour", l'expression «la Sainte Table», appliquée à une position amoureuse, procède de cette même attitude de défi à l'égard du catholicisme.
Le titre peut aussi renvoyer symboliquement à la «conception» même de l'ouvrage. Ce dernier participe d'une volonté de renouveler l'écriture, de la purifier en quelque sorte, de la rendre en effet «immaculée». Pour cela, il convient d'éliminer «la ballade, le sonnet, l'épopée, le poème sans queue ni tête et autres genres caducs» (Préface des «Possessions»), c'est-à-dire en somme la «littérature» (on sait que Breton, par une ironique antiphrase, fonda une revue qu'il appela Littérature). L'automatisme, la simulation, l'élaboration d'un langage réunissant essai et poésie sont les instruments de cette quête novatrice.
Sous le lierre obscur de la maison des morts, le crépuscule rougit le soulèvement des pierres gravées de lions et de couronne
Sur le cœur de la nuit privé d’étoiles, au-dessus du chemin qui mène à Theresienstadt, les bourreaux ont cousu des étoiles de David..
La main du rabbin Löw ne bénit plus le ghetto de Josephov. La Mort était cachée dans les plis d’une rose. La force du golem fut rendue à l’informe quand il eut effacé l’Aleph de son front.
Et le Dieu de leurs pères fut leur seul défenseur.
Le lierre obscur du cimetière juif et le regard hanté de Kafka. Il erre dans les ruelles de Mala Strana…
Ils ont brisé les vitres de la synagogue
Ils ont ouvert les portes de l’enfer.
Sous le lierre obscur de la maison des morts, le crépuscule rougit le soulèvement des pierres et les fleurs d’amandier sur le chandelier d’or…
Si vous ne pouvez la visiter voici quelques toiles de cette exposition . D’elle vous savez par l’article précédent quel en est le sujet, mais je vais aujourd’hui vous emmener de l’Aven Noir à l’évocation du groupe des Treilles . Je fais allusion à cette civilisation chalcolithique des Grands Causses (-3.300 / - 2 200 av JC) dans plusieurs des toiles qui seront exposées à Millau . En voici donc quelques-unes (et des extraits du carnet auxquelles elles sont « liées »)… Peut-être vous souvenez-vous de ma rencontre avec les « Revenols » ? C’est en prospectant autour de l’Aven Noir que cette incroyable aventure m’est arrivée, (j’en explique l’épilogue dans l’article qui suivait celui de ma rencontre avec cette communauté, n’hésitez pas à y revenir) . En tout cas la première des toiles l’évoquant ici fait allusion aux parures à éléments de cuivre (généralement martelé à froid) où les hommes complètent l’usage d’un outillage principalement en pierre par des objets en cuivre .
« Fragment chalcolithique », poudre de cuivre, acrylique et sable de dolomie sur toile . Premiers supports décoratifs … Ces objets en cuivre martelé à froid, gravé, incisé, étaient-ils également peints ? … Si oui, avec quoi ? - Quel était leur rôle ? - Ils préfigurent déjà dans mon imaginaire la beauté des objets de cuivre émaillé qui firent la richesse des arts décoratifs quelques millénaires plus tard et ont plus de beauté plastique pour moi que bien des bijoux contemporains .
Parures des "Revenols", extrait de la page du carnet auxquelles les peintures de cette série peuvent être rattachées (je me suis inspiré des collections archéologiques des musées Fenaille et de Montrozier consacrées aux civilisations chalcolithiques du Rouergue et des grands causses) pour la réaliser. «Mémoire campaniforme» Acrylique, pigments et sable dolomitique sur toile.
Rares sont les archéologues, préhistoriens, qui ne se sont pas intéressés au phénomène campaniforme . «Le terme de campaniforme s’applique avant tout à une série d’objets archéologiques et principalement à un gobelet de céramique dont le profil en S, lui conférant une forme de cloche à l’envers, lui a donné son nom…
C’est encore par association récurrente que d’autres objets - non céramiques - ont pu être qualifiés de campaniformes… Un autre élément de définition du Campaniforme a longtemps été donné par les contextes de découvertes de ces objets, car pendant plusieurs décennies alors que l’archéologie du Néolithique s’intéressait particulièrement au domaine funéraire, c’est bien dans des sépultures que ce mobilier spécifique a été mis au jour…» (voir contexte archéologique ici) C’est la question de la rencontre du campaniforme lors de son expansion avec les modes culturels du groupe des Treilles que j’ai voulu évoquer dans cette toile . Les "Revenols" du groupe des Treilles tels que je les ai «visualisés» dans mon rêve de juillet 2010... (Extrait du carnet d’exploration)
«De l’âge du bronze» Acrylique, pigments et poudres bronze et de marbre sur toile.
Apogée et fin de l’âge du bronze (de -2200 à - 800), fin de la civilisation des Treilles et du campaniforme, premier âge du fer…
Transition , transformation et évolution des sociétés c’est déjà le basculement de la préhistoire à l‘histoire : «…de profondes évolutions touchent tous les aspects de la société : innovations technologiques, refonte des réseaux commerciaux et intensification des échanges, apports démographiques, accroissement de la hiérarchisation sociale, basculement, à partir du VIe siècle dans l'orbite culturelle et économique du monde méditerranéen, émergence de la ville et d'une économie monétaire, mise en place de pouvoirs politiques centralisés…» Cette toile évoque cette évolution charnière, ces basculements irréversibles perçus dans la symbolique du feu transformant le métal et fusionnant les alliages par l’alchimie rougeoyante des creusets et des forges …
Réveille-moi, coq matinal,redouble ton chant bizarre. Je veux jouir du lever de l'aurore. Et je dirai alors à l'étoile qui
brillera sous le firmament :" Je te salue, astre de nos bergers, je te salue; sois toujours le signal favorable qui
m'annonce l'arrivée de Mirtil.
Et je te consacrerai mes chansons du matin: elles me seront inspirées dans la plus belle heure de ma vie."
Fleurs qui venez d'éclore, oiseaux qui gazouillez d'un ton ton si doux, aubépine parfumée, verdure couverte de perles
transparentes, et vous, nuages azurés, vous m'annoncez un nouveau bienfait du ciel: en vous voyant, je goûte le
plaisir d'être et mon coeur s'agite dans mon sein comme le jeune ramier au retour de sa mère.
...Existence précieuse, il faut savoir, sans murmurer, vous rendre à l' Eternel; mais loin de nous, l'homme cruel qui cherche à précipiter votre fin: ses derniers regards porteront l'effroi dans le coeur innocent.
...J'entends les pipeaux rustiques; ils précèdent les moissonneurs.
Aimable gaîte, compagne du berger vertueux, viens toujours l'aider dans ses travaux. Et toi, fidèle amitié, fais-le reposer dans tes bras et essuie son front brûlant avec des feuilles de roses.
Quel changement dans la nature, une seule aurore a produit !
Hier, au coucher du soleil, la terre conservait encore une couleur sombre. Les arbrisseaux dépouillés de verdure n'offraient aux yeux que l'image de la privation; les hôtes aimables des bois essayaient leur gosier flexible, sans pouvoir
former un ramage agréable. L'oiseau de la tristesse, le noir corbeau planait encore, en croassant, sur nos plaines
arides et le berger ramenait son troupeau, sans égayer son retour par les chants du plaisir.
Cependant, l'aube du jour, plus active et plus brillante, répand sur l'horizon son éclat enchanteur. A mesure que le sommeil abandonne mes paupières, je sens, dans tout mon être, un doux frémissement qui m'annonce une saison nouvelle. La piquante froidure ne me retient plus auprès de mon humble foyer. La voix bêlante de mes jeunes agneaux s'est fait entendre aussi tôt que le chant du coq. Le réveil de la nature a rendu le mien facile. J'ai pris plus gaiement ma panetière et ma houlette, et mes pas ont été plus légers en courant à ma bergerie.
Quel spectacle ravissant s'offre à toi, fille d'un pauvre berger ! Le roi de ta contrée n'est environné que des prodiges de l'art et tu jouis des trésors de la nature. Ces biens se renouvelleront sans cesse; et le temps, qui ravage et réduit en poussière l'ouvrage de l'homme, ajoutera , s'il est possible, à l'ouvrage d'un dieu.
Quelle main bienfaisante a couvert nos vallons de fleurs et de verdure ? Quelle est cette nuance agréable qui distingue le rosier des autres arbustes qui l'entourent ? pourquoi le lilas précoce offre-t-il déjà l'espoir de ses fleurs odorantes, tandis que la vigne sauvage donne à peine l'essor à ses premiers bourgeons?
Secrets d'un Etre tout-puissant, est-ce à une simple bergère à vouloir pénétrer ? Et l'homme orgueilleux qui interroge la nature n'annonce-t-il pas plus d'ingratitude que d'intelligence ? Soumets ton esprit présomptueux, homme superbe !
Jouis, bénis sans cesse, ferme ton oeil curieux et n'ouvre ton coeur qu'à la tendre reconnaissance !