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Une certitude attristante

 

   

Soliloque

Durant la seconde guerre mondiale, un patriote avait écrit:

«La France ne décline pas, elle sommeille.

En attendant qu'elle se réveille

et reprenne son pas de déesse,

les peuples étonnés de ne plus la voir

marchant à leur tête,

se demandent pourquoi, dans le monde, il y a tant de nuit.»

Or, le jour se leva, accablant. La déesse, se réveillant, avança mais péniblement, dépouillée de son élégance, dépourvue des savoureuses offrandes, qui confirmaient sa renommée.

Ce sont les anciens troubadours et les poètes, en abondance, dans tous les endroits du terroir qui

lui méritèrent sa gloire.

Leurs champs sont désormais en friche, leurs héritiers les ont quittés et s'activent à d'autres projets. L'art d'écrire reste difficile, même à ceux qui ont du talent. Cependant il attire encore.

La France ne sommeille pas, elle décline, mais aux yeux des seuls nostalgiques,

qui n'ont plus très longtemps à vivre.

29 août 2012

 

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Jean Linard, l'artisan de joie

jean-linart-copie-1.jpg  

 Jean Robert Linard (11 juin 1931 à La Marche - 17 février 2010 à Bourges) était un céramiste, sculpteur, peintre et bâtisseur français.

 

Il disait de bien jolies choses, Jean Linard : que nous sommes tous des anges, que le chemin du paradis passe par celui du cœur, que l'éternité est dans chaque instant, que la vie est belle, que le monde a été créé dans la joie, que la Terre est petite et que nous avons de yeux pour voir.

Voilà quelqu'un qui n'engendrait pas la mélancolie et qui ne puisait pas son inspiration dans la tristesse !

"L’œuvre d'art, disait-il aussi, ce n'est pas que la peinture, la sculpture ou l'architecture, c'est aussi les gens qui s'aiment, le vigneron amoureux de sa vigne, qui la soigne et qui fait bien son vin, le forgeron qui fait bien son travail... Je crois qu'un artiste c'est quelqu'un qui fait quelque chose qu'il aime... Quand on aime, il se passe toujours quelque chose."

Jean Linard avait commence à construire sa maison en 1961, sur une vieille carrière de silex en bordure de forêt près de La Borne et de Neuvy-les-deux-clochers et plus récemment une "cathédrale œcuménique" : "200 mètres d'un ailleurs mystique peuplé de gargouilles, mi-anges, mi-démons".

Il ajoutait sans cesse une pierre à son édifice multicolore, au gré de son inspiration et de l'actualité. Il promettait de faire un plan... quand il aurait fini !

Jardins et clairières sont peuplés de ses créations extraordinaires, d'une originalité indescriptible ; il faut le voir pour le croire !

Cet émule de saint François d'Assise et du Facteur Cheval aimait les animaux, surtout les vaches. Les siennes prennent les formes les plus étranges, mais elles ne sont pas folles. Elles vous regardent avec de petits yeux bleus langoureux derrière leurs longs cils.

Jean Linart aimait la terre des potiers : "celle que tu sors du sol, disait-il, et que tu transformes en pichet, en bol, en chat, en oiseau... Ça passe par la tête, par le cœur et par le bout des mains... J'aime faire chanter la terre."

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Jean Linart aimait les maisons biscornues et colorées, les formes circulaires, les bonshommes et les totems rigolos qui vous regardent en souriant...

Jean Linart aimait les émaux clairs, les bleus, les blancs pâles, les terres fraîches et joyeuses, orangées de préférence...

Ses matériaux de prédilection ? Le métal, le bois, le contreplaqué, les carreaux de faïence de toutes les couleurs, vives de préférence : rouge, vert, jaune, orange, un peu de noir par-ci, par-là, des morceaux de miroir...

Jean Linart aimait bien les gens, mais pas les gens sévères, les émaux sévères, les couleurs sévères. Il préférait les acrobates !

Jean Linart ne se prenait pas pour le Bon Dieu ("quand tu regardes le ciel, le soleil, tu t'aperçois que c'est un sacré truc, nous, c'est des petits trucs, mais enfin..."), à peine pour un "artiste" (il n'aimait pas ce mot),  plutôt pour un artisan...

Jean Linart, l'artisan de joie.

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cadou.jpg René Guy Cadou : des écoles et des bibliothèques portent ce nom qui chante "comme un bruissement d'eau claire sur les cailloux".

 

Ce très grand poète, trop tôt disparu, n'a vécu que pour la poésie, pour ses amis, et pour Hélène, son unique amour.

 

René Guy (sans trait d'union !) Cadou est né le 15 février 1920 à Sainte-Reine de Bretagne (Loire-Atlantique) où son père était instituteur. Enfant imaginatif et sensible, il connaît une enfance heureuse dont les souvenirs féconderont son inspiration. En 1936, un ami, Michel Manoll, lui fait connaître les milieux poétiques, notamment Max Jacob et Pierre Reverdy. La publication des Brancardiers de l'Aube, en 1937, inaugure des années de poésie ardente traversées d'épreuves : la mort du père, la guerre, la débâcle... Mobilisé en juin 1940, Cadou se retrouve à Navarrenx, puis à Oloron-Sainte-Marie où, malade, il est hospitalisé. Réformé le 23 octobre, il regagne la région nantaise, où il devient instituteur suppléant.

 

Autour de René Guy Cadou et de Jean Bouhier, fondateur de l'Ecole de Rochefort, se retrouvent, en cette sombre période où règnent la mort et l'esclavage, de jeunes poètes qui chantent la liberté et la vie.

Le 17 juin 1943, sans doute le jour le plus important de sa courte vie, il rencontre une jeune fille de Nantes, Hélène Laurent. Il l'épousera en 1946 et la célébrera dans Hélène et le règne végétal.
Nommé à Louisfert, près de Chateaubriant, en octobre 1945, Cadou s'installe dans la "maison d'école" et mène la vie simple d'un instituteur de village "en sabots et en pélerine". La classe terminée, une kyrielle de copains, "les amis de haut bord", viennent saluer le poète. Les poètes Michel Manoll, Luc Bérimont, les peintres Roger Toulouse, Jean Jégoulez, Guy Bigot, Yves Tréverdy, témoigne Hélène Cadou, se souviendront de l'automne à Louisfer comme on se souvient de son enfance.

"La poésie l'habitait tout entier, témoigne son ami Michel Manoll dans la préface de Poésie la vie entière, elle irriguait cette âme inquiète et toujours en alerte. Elle fut au centre de sa destinée et son souci de tous les instants..."

"... L'image du pays natal ne cesse de se projeter dans son oeuvre tout entière, ce "pays plat", perdu dans les solitudes aquatiques de la Brière, avec son poids d'humus et de tourbe, cette lumière tamisée issue d'un ciel chargé de mouvantes nuées et de pluies erratiques... Il était d'un abord direct et sa chaleur, sa vivacité, son entrain, son enjouement, la verve drue de ses propos, l'éloignaient de la moindre affectation... Pourtant René portait en lui une brisure."

Cadou eut toujours le pressentiment qu'il quitterait le monde prématurément. "Je ne ferai jamais que quelques pas sur cette terre." La maladie fait son œuvre, malgré deux interventions chirurgicales, en janvier et mai 1950, et une période de rémission qui ne dure que le temps d'un été. Quelques jours après avoir terminé Les Biens de ce monde, René Guy Cadou meurt dans la nuit du 20 mars 1951, entouré d'Hélène et de Jean Rousselot qui était venu le voir par hasard. Il n'avait que 31 ans. "Continuez ! Le Temps qui m'est donné que l'Amour le prolonge.", a-t-il écrit en guise de testament spirituel.

 
Celui qui entre par hasard
 
Celui qui entre par hasard dans la demeure d'un poète
Ne sait pas que les meubles ont pouvoir sur lui
Que chaque nœud du bois renferme davantage
De cris d'oiseaux que tout le cœur de la forêt
II suffit qu'une lampe pose son cou de femme
A la tombée du soir contre un angle verni
Pour délivrer soudain mille peuples d'abeilles
Et  l'odeur de pain frais des cerisiers fleuris
Car tel. est le bonheur de cette solitude
Qu'une caresse toute plate de la main
Redonne à ces grands meubles noirs et taciturnes
La légèreté d'un arbre dans le matin.


Pour découvrir Cadou : Poésie la vie entière, œuvres poétiques complètes, préface de Michel Manoll, aux éditions Seghers, René Guy Cadou, par Michel Manoll, collection Poètes d'aujourd'hui, aux éditions Seghers - Mon enfance est à tout le monde, préface d'Hélène Cadou, aux éditions du Rocher - La maison d'été, roman, aux éditions du Castor astral.
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J'ai le plaisir de vous annoncer qu'à partir de ce jour, les chefs-d'oeuvre classiques d'auteurs belges seront disponibles dans leur version originale sur le réseau

Disponibles actuellement:

 

Max Elskamp: Dominical propitiatoirement orné par Henry Van De Velde, 1892

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Emile Verhaeren: Les ailes rouges de la guerre, 1916
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Clément Pansaers: L'apologie de la paresse, 1921
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Emile Verhaeren: Les Aubes, 1898
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Odilon-Jean Périer: Le passage des anges, 1926.
12272831060?profile=original 
Odilon-Jean Périer: La vertu par le chant, poèmes, 1920
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André Baillon: Histoire d'une Marie, préface de Charles Vildrac, 1921
12272831501?profile=original 
Camille Lemonnier: Le petit homme de Dieu: roman, 1903
12272831073?profile=originalGeorges Eekhoud: Le cycle patibulaire, 1892
12272831280?profile=original
Georges Rodenbach: Bruges -la-morte (1892)

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H. G Moke: Histoire de la Belgique, 1843

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Emile Verhaeren: Les blés mouvants, 1912

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(Cette liste de titres sera complétée journalièrement au fur et à mesure de leur disponibilité)

 

Si vous souhaitez accéder à la lecture de ces œuvres originales dans leur entièreté, il s'agira expressément de me demander l'adresse du lien donnant accès vers le fichier concerné, par voie de courrier interne du réseau arts et lettres.

Le fourniture de ce lien est évidemment gratuite pour les membres.

Le lien ne sera fourni exclusivement qu'aux membres du réseau et ne sera pas renseigné aux lecteurs non membres.

Le(s) fichier(s) dont vous obtiendrez l'adresse se trouve(nt) sur un de mes serveurs privés. Une fois que vous aurez procédé au téléchargement, vous pouvez sauvegarder le(s) document(s) sur votre ordinateur.

 

Cordialement

Robert Paul


Arts 
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Arts et lettres n'offrira jamais de renvois vers des offres casino, n'étudiera jamais vos statuts afin de vous envoyer  ad nauseam des publicités  (souvent d'un marketing de mauvais goût) vous dirigeant vers des "marques" censées vous faire "cracher au bassinet"...

 

Ici, l'on sait encore ce que signifie l'humanisme.

Je crois sincèrement que l'investissement humaniste est tout le contraire d'un très délétère "retour sur investissement" mercantile, avide, cupide, irrespirable.

Je pense que vous forcer à patauger dans des publicités ou "applications" indésirables est non seulement irritant, peu pertinent mais encore indécent.

Le seul but devrait être de vous offrir du contenu (modéré) mature et crédible, comme certains des membres s'efforcent ici de le faire.

Ceci sera probablement le seul billet en style télégraphique que je publierai pour ne pas m'abaisser au niveau de certains autres réseaux "sociaux" que d'aucuns utilisent sans aucun discernement pour bavasser. Cependant, je constate souvent avec plaisir que sur A&L beaucoup de membres s'intéressent sincèrement aux oeuvres des autres.


Je me permettrai seulement de mettre cette petite "paperolle d'humeur" en évidence, de temps à autre, comme une devise à laquelle je me plairai de me référer. 


Robert Paul

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René Char, Lettera amorosa

char.jpg "Ni bluette sentimentale, ni mol épanchement, l'adresse amoureuse condense chez les poètes les plus vifs enjeux de l'existence et c'est en elle sans doute qu'ils portent la langue à son plus haut degré d'incandescence. La question de l'autre, celle du désir et de la perte, est au coeur de la poésie, comme un pas de danse sur l'abîme; l'amour/la poésie, deux visages d'un même mystère." (Jean-Pierre Siméon).

 

« Je ne puis être et ne veux vivre que dans l’espace et dans la liberté de mon amour » écrivait René Char dans le poème Lettera amorosa.

Lettera amorosa, (La Lettre d’amour) est le titre d’un poème de René Char paru en 1953, emprunté à un madrigal du compositeur italien Claudio Monteverdi.

En voici un extrait : « Merci d’être, sans jamais te casser, iris, ma fleur de gravité. Tu élèves au bord des eaux des affections miraculeuses, tu ne pèses pas sur les mourants que tu veilles, tu éteins des plaies sur lesquelles le temps n’a pas d’action, tu ne conduis pas à une maison consternante, tu permets que toutes les fenêtres reflétées ne fassent qu’un seul visage de passion, tu accompagnes le retour du jour sur les vertes avenues libres.»

La destinataire de cette Lettre d’amour désignée par le mot « iris » et dont le poète ne révèle pas le nom est peut-être Marguerite Caetani, princesse Bassiano, « bonne et terrible, amie affectueuse et tigre cruel », aux dires de Paul Valéry.

« Poète à poigne », colosse au cœur tendre – il mesurait 1 mètre 94 – René Char était un homme entier, « tout en droiture, en colère et en refus » qui refusait interviews et honneurs.

Souvent qualifiée d’hermétique, la poésie de René Char affirme cependant la sensualité de la réalité sensible à travers les paysages, les végétaux et le bestiaire de la Provence. Poésie du mot plus que de la phrase, du geste plus que du mot, elle est proche du silence.

Fait exceptionnel, les œuvres complètes du poète parurent de son vivant, en 1983, dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade.

Son ami Albert Camus déclara en 1957, lors d’une conférence donnée à Stockholm avant la remise de son Prix Nobel : « Cette œuvre est parmi les plus grandes, oui vraiment les plus grandes que la littérature ait produite. Depuis Apollinaire en tout cas, il n’y a pas eu dans la poésie française une révolution comparable à celle accomplie par René Char. »

René Char, œuvres complètes, introduction de Jean Roudaut, bibliothèque de la Pléiade NRF Gallimard. René Char, Lettera amorosa, illustrations de George Braque et de Jean Arp, NRF Poésie/Gallimard, n° 430, 2007
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Une évidence venue du coeur

                                                                                  À Rosyline

 

Sourire heureux, regard brillant,

Encadré de beaux cheveux blancs,

Le doux visage de ma mère,

Hélas! devenu virtuel.

...

Pendant quelques instants troublants,

J’ai ressenti, emplie d'émoi,

La tendresse de sa présence,

Le rayonnement de son âme.

...

Lors, faisant face à un miroir,

Dans mes yeux clairs et pétillants,

J’ai reconnu ceux de ma mère

et su qu'elle survit en moi.

12 juillet 2007

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Alvéoles (24)

Franz méprisait le comportement social de son frère, mais reconnaissait volontiers ses compétences professionnelles. Depuis cinq minutes, la voix de Gerhard lui était à nouveau redevenue supportable.

L'ingénieur disposait de capacités pédagogiques impressionnantes. Il n'était jamais aussi à l'aise que lorsqu'il devait présenter les raisonnements les plus complexes de la manière la plus compréhensible. Il affectionnait plus particulièrement de mettre les choses en situation. Sans trop savoir pourquoi, Franz pardonnait à son frère ses longues introductions lorsqu'il abordait un sujet sérieux. Dieu merci, il ne s'agissait ici que de lui dresser l'état des lieux de ses travaux.

— Depuis que nous avons filialisé et délocalisé notre département informatique, commença Gerhard, non seulement nous avons réduit nos coûts de maintenance, mais nous avons aussi pu développer de nouveaux services. J'admets qu'au départ, je n'ai pas vraiment cru à cette idée de faire émigrer notre informatique vers la Pologne – hors recherche et développement, j'entends bien – malgré un business case positif sur cinq ans, ce qui n'est pas rien. Mais bon, à chacun ses doutes. Toujours est-il que, très vite, nous avons considérablement réduit nos dépenses, et que nous avons même entrepris d'offrir de nouveaux services informatiques à de grandes entreprises. Ok, c'était risqué, car bien éloigné de notre business principal. Mais cette activité s'est mise à prospérer au-delà de nos prévisions les plus optimistes.

Franz fit un geste de la main pour inviter son frère à accélérer le mouvement. Gerhard envoya un sourire triomphateur à son frère :

— Ah, non, mon frère : tu ne t'es jamais intéressé à cette branche d'activités, alors maintenant, tu vas me faire le plaisir de m'écouter. Avec moi on ne saute pas les pages, tu le sais bien.

Franz acquiesça en silence, tout en se servant un café.

— Depuis deux ans maintenant, MeyerLintz Computer Services a délégué plus de cent experts en développement de systèmes d'information et en management de systèmes auprès de la Commission Européenne. Parmi ceux-ci, dix-sept ingénieurs sont présents en permanence au Centre de Calcul de la Commission à Luxembourg. C'est là que nous allons porter notre coup.

— Gerhard, je t'ai fait le plaisir d'écouter ce que je sais déjà. Maintenant, dis-moi le « quoi » et le « comment ».

— Dois-je préciser que le « quand », c'est au plus tard dans 35 heures, et que grâce à toi cela va être coton ? Non, je ne le crois pas. Je continue.

— Tu comptes t'attaquer au Centre de Calcul ? demanda Franz, ignorant la remarque de son frère.

— Pas au Centre de Calcul. Il n'est pas question de compromettre nos gens là-bas. En revanche, leur présence m'a donné accès aux renseignements qui me permettent de déterminer le moment de l'attaque. Depuis le début des années 90, la Direction Générale TAXUD1 de la Commission Européenne a développé un réseau qui relie notamment chaque ministère des Finances des États membres de l'Union. Au début, il était question, sur base d'un réseau privé, de transmettre les informations relatives à la TVA d'un état à l'autre au sein de l'Union. Mais bien vite les besoins des États membres – et de la Commission elle-même – se sont étendus. La DG TAXUD a élargi sa plate-forme d'échange, jusqu'à ce qu'elle devienne un des points névralgiques les plus importants du fonctionnement de l'Union.

— Ce n'est pas le seul réseau de la Commission, que je sache.

— En effet. Il en existe aussi pour les affaires sociales, la santé, l'aide aux régions, et j'en passe. Mais si l'un de ces réseaux tombe en panne, les impacts sont mineurs. Si durant quelques jours, il n'est pas possible aux états de gérer leur politique agricole commune, les préjudices seront limités. C'est différent avec la TAXUD. Si durant la même période les États ne peuvent savoir ce qu'ils doivent à leurs voisins, ou ce que leurs voisins leur doivent, c'est tout le système de circulation de fonds mis au point par la Commission depuis vingt ans qui s'écroule.

— Les états sont capables de se mobiliser contre ce genre d'aléas. Regarde comment ils ont réagi lorsque la Grèce s'est virtuellement déclarée en faillite.

— Encore faut-il qu'ils en aient envie.

— Ou que cela s'avère politiquement nécessaire.

— Là, ce sera tout simplement indéfendable.

— Et pourquoi ?

— Parce que le réseau lui-même n'est pas ma cible. Je compte frapper chaque état au sein de l'Union.

Gerhard marqua une pause, laissant son frère apprécier la nouvelle donne.

— J'ai bien réfléchi, Franz. Je suis en mesure de mettre leur Centre de Calcul en pagaille, mais cela n'aura qu'un effet à court terme. Si en revanche j'utilise le réseau de la Commission pour porter un coup à chaque état, plus aucun d'entre eux n'aura la moindre confiance en elle. Non seulement nous enrayons la machine, mais nous dissuadons les états de vouloir la réparer. Ils n'en auront ni le temps, ni la volonté.

C'était ce que Franz appréciait le plus chez frère, et qui le rapprochait aussi de lui : sa réflexion ne s'arrêtait jamais aux objectifs qu'il se fixait. Avec Gerhard, les journées comptaient toujours une heure de plus.

— Je comprends. On peut même s'attendre à un effet de contagion. J'imagine que les États membres réfléchiront à deux fois avant de continuer à faire usage des autres réseaux.

— Exact. La politique agricole commune va prendre un coup dans l'aile. L'aide aux régions aussi. La Banque Centrale Européenne suivra probablement, entraînant la Banque Européenne d'Investissement. Mais nous pouvons largement nous contenter de la première vague.

— Cela ne me dit pas ce qui va se passer.

— C'est simple. Le réseau de la TAXUD repose sur une plate-forme appelée CCN/CSI2. Son centre névralgique est en cours de déplacement de Bruxelles à Luxembourg.

— Ils interrompent le service ?

— Non, bien entendu. Une nouvelle infrastructure est prête à l'emploi dans le Centre de Calcul à Luxembourg. Elle sera activée dans un peu moins de 35 heures. Dès cet instant, l'infrastructure de Bruxelles ne sera plus utilisée que si Luxembourg rencontre un souci. C'est au moment précis où Bruxelles passera la main à Luxembourg que nous allons frapper, car durant quelques secondes les deux centres devront synchroniser les dernières données utiles à leur fonctionnement. Je compte faire pénétrer « la chute des dominos » à l'instant même où les deux systèmes se passeront le relais.

— Et tu vas attaquer les deux centres en parallèle ?

— Oui. Et de là, pénétrer le réseau CCN/CSI. En quelques secondes à peine, nous serons simultanément au cœur même de chaque ministère des Finances. L'algorithme que j'ai mis au point va rendre dingue chaque machine, corrompre chaque base de données. L'effet dévastateur est garanti.

— Tu vas devoir reprogrammer la « chute des dominos » pour faire cela.

— Ce ne sera pas nécessaire. Je n'aurai qu'à lui faire avaler sa feuille de route. N'oublie pas que nous avons des gens à nous à Luxembourg. Je dispose de toutes les coordonnées nécessaires pour faire tomber pas moins de cent machines et bases de données. Et je n'ai même pas eu besoin de corrompre nos gens : je me suis servi d'un des centres de sauvegarde de MeyerLintz Computer Services pour y rechercher les informations.

— Tu veux dire qu'une information aussi stratégique est accessible en-dehors de la Commission Européenne ?

— Oui. Sous le couvert du secret professionnel qui lie MeyerLinz Computer Services à la Commission.

— C'est une aberration.

— C'est une erreur, j'entends bien, dit Gerhard d'un air triomphant. De temps à autres la Commission devrait relire ses propres contrats avant de les faire signer à ses fournisseurs.

— Admettons, répliqua son frère, se souvenant que Gerhard n'aimait guère les juristes. Comment es-tu si sûr de pouvoir paramétrer la « chute des dominos » selon tes données ?

— Il n'y a pas mille façons de concevoir un tel logiciel. S'il n'était pas paramétrable, il ne fonctionnerait pas.

— Tu es bien sûr de toi.

— Absolument. Ces logiciels se reconfigurent eux-mêmes « à la volée », un peu comme certains virus informatiques.

Franz regarda son frère dans les yeux.

— Et si « la chute des dominos » était un logiciel différent ? Conçu selon une approche nouvelle ?

— La probabilité est presque nulle.

— Mais elle n'est pas nulle.

— En tout cas elle est de loin inférieure à la probabilité que tu ne me livres pas la « chute des dominos » à temps.

— Si tu le dis. Que comptes-tu détruire ?

— Tout ce que je trouverai sur mon passage. Je commencerai par ce qui touche les citoyens. Plus aucun service en ligne ne sera disponible. Et nombre de déclarations fiscales, remplies ces dernières semaines par des particuliers ou des bureaux comptables, seront perdues. D'un point de vue macroéconomique, le coût sera exorbitant.

— Les états vont réagir, dit Franz, jouant l'avocat du diable. Ils se sont tous protégés contre ce genre de catastrophe.

— C'est exact. Les systèmes pourront toujours être récupérés, même s'il en coûte cher à chaque pays. Mais la confiance entre états, et vis-à-vis de la Commission, elle, restera au plus bas pour bien longtemps. Voire définitivement.

Franz acheva son café. Il pensa à la conversation qu'il avait entretenue avec John Owl avant son départ de New York. Il ne put s'empêcher de sourire.

— Tu viens d'avaler un clown ? demanda Gerhard.

— Non. Je pensais aux efforts déployés par nos concurrents américains pour noyauter des institutions qui, dans quelques semaines, vont rapidement être envahies par la gangrène.

— C'est bien ce que tu voulais, non ?

— Cela ne s'arrête pas là, tu le sais bien. Il est temps d'aller voir Dieter.

 

*

 

Le travail avançait bien, et pourtant Denis était contrarié. Il ne lui manquait plus qu'un porteur pour terminer sa mission, et, bien entendu, la loi de la vexation universelle faisait en sorte que, depuis deux heures, plus aucune candidature valable ne lui parvenait.

Les règles étaient identiques à chaque opération. Une fausse identité, une fausse entreprise, une campagne de recrutement. Il lui était interdit de poster de nouvelles petites annonces. La sélection des candidats devait être bouclée en un temps record. Une fois les couveuses en place, tout disparaissait en un clin d'œil, société, annonces, site Internet. Tout, à commencer par Denis.

Son impatience croissait de minute en minute. Il avait serré assez de mains, répondu à suffisamment de mails, passé bien assez de coups de fil, distribué des cartes de visite bidon jusqu'à l'écœurement. Il n'aspirait plus qu'à une seule chose : être débarrassé de tout ce travail solitaire. Fini les camionnettes clonées, les ordinateurs portables configurés sur mesure, fini les tubes numérotés.

Trois couveuses à confier, deux porteurs. Le second d'entre eux, un jeune étudiant en comptabilité, lui avait bien proposé de faire plusieurs déposes, mais Denis avait dû l'en dissuader – encore une règle à respecter – en improvisant une explication :

— Je vous remercie, mais toutes mes EMMA sont déjà distribuées. De plus, le contrat d'assurance ne vous couvre que pour une dépose. Ce ne serait pas très honnête de ma part si je vous envoyais vers une seconde course sans que vous ne bénéficiez des mêmes garanties.

Au regard de l'étudiant, Denis avait bien senti qu'il était grand temps d'arrêter le baratin. Cela ne l'avait pas empêché de serrer la main du jeune homme avec sympathie, avant de lui donner rendez-vous pour lui confier son matériel.

Et ce rendez-vous approchait.

Avec un peu de chance, il trouverait le dernier porteur dans les heures qui suivent. Sinon, il porterait lui-même la dernière couveuse. Il envoya un message texte avec son téléphone portable :

 

Toutes les couveuses seront en place dans les prochaines 24 heures. Je prendrai en charge la dernière.

 

Contrairement aux fois précédentes, la réponse vint très rapidement :

 

Félicitations. Je vous serais reconnaissant de vous rendre au dernier point de dépose demain matin, à six heures précises. Vous y recevrez les instructions nécessaires à la fin de votre mission.

 

Le message soulagea quelque peu son impatience. Denis espérait bien y recevoir une partie de l'argent qu'on lui avait promis il y a quelques semaines. Pour une des dernières fois, il saisit le flacon coloré et appliqua le liquide tiède sur ses mains et ses avant-bras.

 

1Direction Générale Fiscalité et Union Douanière

 

2Common Communication Network, Common System Interface.

Alvéoles est disponible en texte intégral ici...

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AZIZA*

(Une dédicace au réalisme saignant d'une "bonne" que j'ai recueillie, soignée et mariée, que j'ai perdu de vue puis retrouvée.)

Quand elle se présenta, je ne me doutais pas
Qu’elle avait eu une vie à réveiller les morts,
A faire tressaillir, de choc et de douleurs
La plus rigide des âmes qui n’y croyaient pas.

Abusée par un père despotique et violent,
Délaissée par une mère violentée et soumise,
Elle dut fuir ce foyer que l’inceste attise
Pour rechercher secours auprès des bonnes gens.

Elle ne pouvait compter sur ni frères ni amis.
Qui épaulerait une dite fugueuse ? En somme,
Les femmes avaient bien peur pour leurs petits hommes,
Les hommes ne pensaient, eux, qu’à leurs grosses envies.

Elle dut faire toutes les rues, restaurants et cafés.
Partout, lasse du vice qu’elle devait essuyer,
Sans soutien, dans la honte et la nécessité,
Elle dut seule surmonter la peur qui la coiffait.

De maison en maison, elle apprit à gérer
Le Mal, les insidieuses passions de ces humains
Qui prétendaient l’aider et lui tendre une main
Alors que l’autre cachait l’arme qui la tuerait.

Elle avait tout perdu, l’Amour et l’Innocence,
La Pitié et la Foi, n’avait que le courage
De lutter pour sourire et de garder la rage
Qui attisait en douce ces rêves de vengeance.

Elle savait bien que tous la voyaient du coin de l’œil
Elle travailla, trima, souffrit, et chaque jour,
Se relevait nouvelle, déterminée : pas de retour
Vers le noir passé qu’elle renie avec orgueil.

Elle se fit à coup dur un petit chez elle puis,
Armée de ses deux mains, de sa grande patiente,
Se fit place dans ce monde glaçant d’indifférence
Et se réfugiait le soir dans son minuscule nid.

Elle souriait toujours mais son cœur qui saignait
Faisait de ses grands yeux deux fontaines de larmes
Jaillissant à tout mot, douleur ou même fantasme
Lorsque son abominable passé elle peignait.

Je la revis enfin, si fière quoique marquée
Par le Mal. Mais elle vit, elle travaille et gagne
De quoi oublier sa solitude, compagne
Des malheureux qui sont par la Vie exilés.

Rabat, le15/12/2009, la gare routière, 11h15.

*AZIZA, prénom arabe qui veut dire « Chère, précieuse ».

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Jean Mambrino, Le mot de passe

pt_simon2.jpg "Le mot de passe" de Jean Mambrino, recueil de poèmes très courts, semblables aux "haïkus", s'ouvre sur une citation de William Shakespeare :

"Et nous éclairons le mystère des choses
Comme si nous étions les espions de Dieu."

... Puis sur ce texte magnifique qui est l'une plus belles définitions de la poésie que je connaisse :

"Une vision aussi ronde que l'étonnement ouvre l'empan du monde dans le point d'un regard. Il suffit d'y consentir, même en rêve, pour la recevoir et du même coup la reconnaître, tel un visage qui sort de la confusion des foules. Un être unique se détache ainsi de la multitude et nous touche, à peine, avec des mains d'aveugle. Longue et muette conversation, à distance, où dans l'ignorance un message est partagé, une confidence ouverte dont nul ne connaît la source et qui concerne un secret universel. Cette vision vient comme la foudre et s'éloigne plus lentement que l'Océan."

L'as-tu rêvé ce cheval
à tête de rosée ?

Saute à travers
ton absence

Toutes ces lignes t'égarent
et te conduisent

Sous les mots couverts
la braise



"un livre initiatique formé de quatre cents distiques où se concentre le péril et la merveille d'exister. Chacun est un véritable mot de passe ouvrant les apparences." ("Un poème où chaque mot imite le silence")

L'humus prépare un bleu très pur

pour la chair des campanules


Un cœur d'enfant pareil
aux violettes après la pluie

(sur lequel je tombe toujours quand j'ouvre le livre au hasard)


et celui-ci, mon préféré :

Un goût de mûres
traîne au fond des galaxies

... qui fait oublier le "Christ cosmique" de Teilhard et le "silence éternel de ces espaces infinis" qui effrayait Pascal.

Jean Mambrino, Le mot de passe aux éditions Granit
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Un sublime héritage

 

Les vers de Baudelaire s’unissent en chansons,

Dont l’harmonie ravit, alors que les images

Transportent par magie vers de troublants rivages.

Cet artiste excellait à combiner les sons.

Dont l’harmonie ravit, alors que les images

Révèlent des secrets que cachaient des buissons.

Cet artiste excellait à combiner les sons.

Il en faisait jaillir des fragrances sauvages.

Révèlent des secrets que cachaient des buissons.

Un mystère émouvant, pour certains, se partage.

Il en faisait jaillir des fragrances sauvages,

Il animait des mots chantant à l’unisson.

Un mystère émouvant, pour certains, se partage.

En éveil, il acquit une riche moisson.

Il animait des mots chantant à l’unisson.

Il tentait de son mieux de devenir plus sage.

En éveil, il acquit une riche moisson

Et laissa aux penseurs un sublime héritage.

Il tentait de son mieux de devenir plus sage,

Ses propos, quelques fois, nous servent de leçons.

29 décembre 2008

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À ma manière

 

Pour mettre des barreaux à ma maison de verre,

et en faire une cage, j’avais tout préparé.

Un défi me tentait: créer, emprisonner

un courant de folie et m’y abandonner.

...

Privée de ma raison et métamorphosée,

douée d’une éloquence, qu’on ne peut imiter,

j’aurais su délirer en toute liberté.

Mais j'avais oublié une fenêtre ouverte.

...

L’air frais de mon jardin, entrant dans la maison,

Ramena, en mon âme, une douce innocence.

Condamnée à rester moi-même, à ma manière,

j’ouvris alors la porte et sortis de ma cage.

...

7/06/95

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À chacun sa morale

La Fontaine nous dit qu'une femme fidèle,
Devenue veuve, alors qu'elle était jeune et belle,
Ne resta dans le deuil que le délai décent,
Son chagrin s'étant fait, très tôt, évanescent.

Le conteur ironise, sur ce, allègrement,
Mais nous paraît déçu par ce comportement.
Il faut se souvenir que, pour les grands seigneurs,
La morale imposait des lois avec rigueur.


Ils avaient du talent, des lettres, de l'esprit
Et passèrent leur vie, le nez dans leurs écrits.
Ils rapportaient les vices et les crimes cachés,
Que l'on ne sait comment, ils avaient dénichés.

Mais les moeurs évoluent, et les humeurs aussi.
Peu de dérèglements causent de grands soucis.
La censure, abolie irréversiblement,
Ne dénonce plus rien. Lors, moins souvent, l'on ment.


Les travers des humains tentent les humoristes,
Incitent le talent des caricaturistes.
Ils provoquent le rire, ce qui peut, quelques fois,
Suggérer à certains de faire d'autres choix.

17 /3/2004
Inspiré de la fable « La jeune Veuve. »

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Alvéoles (23)

Faustine n'arrivait pas à se détacher de sa fille. L'épreuve qu'elle avait vécu avec Daniel l'avait laissée dans un état qu'elle n'avait connu qu'une seule fois dans sa vie. Ce mélange d'épuisement et d'adrénaline avait été son mauvais cocktail durant les premières journées qui avaient suivi la naissance de Valérie. Elle en gardait un souvenir étrange, car contre toute attente, la joie d'avoir sa fille dans ses bras ne l'avait pas empêchée de vivre un baby blues particulièrement profond durant quelques semaines.

Elle était restée debout un instant. Elle avait vu la poitrine de son mari se soulever violemment sous l'effet du défibrillateur. Elle avait senti contre elle les bras de l'infirmière, qui, probablement rompue à ce genre de situation, l'avait repoussée comme si tout à coup elle avait été de trop. Les paramètres de Daniel étaient revenus à la normale après un temps que Faustine ne pouvait mesurer. Pendant que son mari revenait à la vie, elle s'était approchée à reculons d'une chaise et s'y était laissée tomber, les yeux grands ouverts, fixés sur le mur écru d'où pendaient prises de courant, tubes et autres fils dont elle ignorait la finalité.

Lorsque le calme était revenu, l'infirmière qui l'avait repoussée s'était rapprochée d'elle. Elle lui avait expliqué que tout était rentré dans l'ordre, qu'elle n'avait plus à s'inquiéter.

Faustine se souvenait vaguement d'avoir répondu désagréablement à l'infirmière, quelque chose comme « vous n'en savez rien », puis « je vais voir ma fille ».

Elle avait marché comme un robot jusqu'à la chambre de Valérie, s'était assise auprès d'elle en attendant qu'elle se réveille. Dès que les doigts de Faustine avait effleuré les cheveux noirs de sa petite fille, le sentiment de vide et d'anéantissement avait entamé une lente retraite. Valérie avait ouvert les yeux quelques minutes plus tard.

— Comment te sens-tu, ma chérie ?

— Mmmh, j'ai mal à la tête.

— Ça va aller mieux, tu sais. Tu vas guérir vite.

— Je sais, le docteur a dit que je n'avais plus rien à craindre. Où est papa ?

Faustine sursauta, réalisant qu'elle venait d'oublier jusqu'à l'existence de son mari depuis qu'elle avait pénétré dans la chambre. Elle balaya cette pensée avec un mélange de dégoût et d'impuissance. Je n'arrive plus à gérer mes pensées. C'est trop pour moi. Ma tête va exploser.

— Il va mieux lui aussi, dit-elle. On a eu chaud. Non, je veux dire... Excuse-moi ma chérie, mais j'ai eu très peur pour vous deux, je ne sais pas trop ce que je dis.

— Il peut venir ?

— Venir ? Ici ? Non, je ne crois pas. Tu sais, il a des appareils autour de lui pour surveiller s'il va bien, alors il ne peut pas se déplacer. Mais on va demander si nous pouvons aller le voir ?

— Le docteur va dire oui ?

— Je vais demander tout de suite. J'en ai pour une minute.

Faustine embrassa Valérie. Le contact de son front – encore un peu chaud, trouva-t-telle – avec ses lèvres donna à la jeune femme un nouveau sursaut d'énergie. Elle pensa fugitivement à elle-même comme à un vampire, suçant avec avidité l'énergie pure de son amour pour sa fille.

Le couloir était désert. Elle y déambula au hasard deux minutes durant, cherchant une personne qui puisse la renseigner, puis revint dans la chambre. S'ils étaient réunis, même pour quelques minutes, cela ferait du bien à tout le monde. Faustine prit sa fille dans ses bras.

— Viens, ma chérie. Tu restes accrochée à mon bras gauche, je pousse ta perfusion avec ma main droite. On n'a que quelques minutes à marcher.

— Le docteur est d'accord ?

— Le docteur n'avait qu'à être là.

— On ne va pas se faire gronder ?

— Maman, peut-être, mais j'ai trop envie qu'on soit tous les trois ensemble.

Faustine avança à grands pas, sa fille pendue à son épaule comme un koala. En approchant du service des soins intensifs, elle croisa quelques médecins et infirmières – et un pompier, il devait y avoir eu un accident – mais elle prit le parti de ne s'adresser à personne. Son regard volontaire faisait d'elle une maman qui savait exactement où aller. Elle profita des derniers mètres qui les séparaient de la salle de soins intensifs pour prévenir sa fille :

— Tout va bien ma chérie ? Nous allons voir papa dans un instant. Il est dans une grande salle, où il y a des lits un peu partout, et des machines pour soigner les gens. Donc on ne sera pas seuls, tu comprends ? Tu resteras dans mes bras ou tu iras dans ceux de papa, mais pas question de t'éloigner. D'ailleurs tu ne pourrais pas aller bien loin, tu as toujours ta perfusion. D'accord ?

— D'accord.

Faustine fit irruption dans la salle sans éveiller la moindre attention. Elle se dirigea vers l'alcôve où elle avait abandonné Daniel, et s'arrêta net.

Sa fille dit :

— Il est où ?

Elle ajouta :

— C'est quoi ce bordel ?

À la place de Daniel, se trouvait une jeune femme. Elle était intubée. Un homme était debout à sa gauche, le dos tourné. Il semblait être médecin, même s'il ne portait pas de blouse blanche. Un autre homme, à sa droite, accompagnait très probablement la femme. Il était penché sur elle et lui répétait pour la énième fois la même chose : ça va aller. Il avait le visage et les avant-bras rouges et gonflés, et d'après son attitude, était à deux doigts de péter un plomb.

— Où est mon mari ?

L'homme à gauche se retourna.

— Faustine ?

 

*

 

Dominique était dans le gaz depuis un bon bout de temps. Les pompiers étaient arrivés les premiers dans la maison. L'un d'eux avait examiné Judith. Il avait posé un nombre invraisemblable de questions, auxquelles Dominique avait répondu par monosyllabes, se souvenant avec distraction que lorsqu'il était encore dans la police, il utilisait aussi la même méthode avec les gens sous le choc : questions simples, réponses simples, puis, de temps à autres, une réflexion pour dédramatiser la situation. Du grand classique. Il avait donc entendu de loin que c'était bien, qu'il avait fait tout ce qui était possible, que les voies respiratoires de sa femme étaient dégagées, qu'il fallait attendre le médecin, et qu’entre-temps on allait préparer sa femme au transport jusqu'à l'hôpital. On allait aussi retirer les dards encore fichés dans sa peau.

Le médecin était arrivé quelques minutes plus tard, s'était présenté, avait examiné Judith. Il avait confirmé que le choc anaphylactique avait probablement été évité par les injections que Dominique avait faites, mais que la respiration de Judith avait probablement été contrariée durant une longue période.

— Votre femme serait morte sans votre intervention. Ne traînons pas. Vous m'accompagnez. Nous allons suivre l'ambulance.

Dominique n'avait pas bougé. Le médecin lui avait répété :

— Monsieur Mastrochristino ?

— Domenico.

— Domenico ? Ça va aller. Venez avec moi.

— Je lui ai déjà sauvé la vie. C'est comme ça qu'on s'est connus1.

— Vous dites ?

— Rien.

— Venez. On ne traîne pas. Vous m'accompagnez dans ma voiture. L'ambulance nous précédera.

— Je prends ma voiture.

— Pas question. Vous ne feriez pas cent mètres sans voler dans le décor.

— Docteur, je vais ramener ma femme ici lorsqu'elle ira mieux. Je prends ma voiture.

Le médecin avait hésité, puis lâché :

— Alors je prends le volant.

Dominique se souvint de l'avoir entendu ajouter pour lui quelque chose comme c'est mon jour en se levant du canapé.

Le trajet lui avait paru court. Le médecin n'avait pas dit grand chose. Il avait juste prévenu Dominique :

— Faites attention lorsque vous sortirez. Vous n'avez pas bonne mine. Testez votre équilibre avant de marcher à mes côtés. Ce n'est pas le moment de nous faire une chute de tension.

Dominique s'était alors suffisamment réveillé pour répondre :

— Ok, docteur. Merci de me prévenir.

En prévenant l'hôpital, les pompiers avaient donné suffisamment de détails pour que Judith n'ait pas à perdre trop de temps aux urgences. Après avoir été conduit au service des soins intensifs, Dominique avait vu qu'on avait intubé Judith. Son cou semblait avoir un peu dégonflé. Le médecin lui avait dit alors :

— Parlez-lui, durant tout le temps que nous allons prendre pour achever son installation. Elle pourrait avoir mal, autant éviter cela.

Alors Dominique avait parlé. Il avait répété un nombre incalculable de fois la même chose, avec une voix qu'il avait voulu la plus douce et rassurante possible. Tandis que l'on manipulait sa femme, il s'était mis à promettre sans cesse qu'elle et lui seraient bientôt réunis.

L'infirmière avait dit que le médecin arrivait. Le docteur qui les avait accompagnés jusqu'à l'hôpital avait dit :

— Je passe le témoin à mon confrère dès son arrivée. Je ne suis pas sensé me trouver ici, d'ailleurs, mais j'ai été interne dans cet établissement dix années durant. Le chef de service y tolère ma bonne volonté.

Puis l'infirmière et lui s'étaient affairés autour de Judith.

Ensuite cette femme était arrivée, portant une petite fille dans ses bras, et tirant enfin Dominique de sa léthargie.

 

*

 

— Où est mon mari ?

— Faustine ? dit Gérard en se retournant.

— Où est-il ?

— Écoute, je ne sais pas où on a transféré Daniel, mais à coup sûr il n'est plus ici. Je suis à toi dans un instant.

L'infirmière se tourna elle aussi vers Faustine et s'avança vers elle.

— Madame, nous avons transféré votre mari dans une chambre.

— Pourquoi ? On doit surveiller son état de près ! Il a eu un arrêt cardiaque, personne ne sait ce qui va suivre.

Dominique intervint :

— Sortez d'ici, madame. Ma femme a besoin de soins.

— Mon mari était ici. On l'a viré de ce lit pour y installer votre femme.

— Faustine, dit Gérard, calme-toi. Si on a transféré Daniel ailleurs, c'est qu'il y a une bonne raison. Laisse-nous un instant. Je vous rejoins dans le couloir dès que j'en ai terminé.

Sentant l'adrénaline monter, Valérie serra le cou de sa maman.

— Je vais vous conduire à la chambre de votre mari, madame, dit l'infirmière, si vous voulez bien m'attendre dans le couloir.

— Ma fille veut voir son papa, dit Faustine, dont le regard trahissait un mélange de frustration, et de peur.

— C'est bon, dit Dominique. Nous avons compris. Laissez-les s'occuper de ma femme.

— Vous, ne hurlez pas comme ça ! lui envoya Faustine, sentant sa fille resserrer son étreinte.

— Il faut vous le dire en quelle langue ? Sortez.

Deux infirmières affairées auprès d'autres patients quittèrent leur alcôves respectives, pour s'approcher de Faustine et de sa fille. Dominique les vit venir par dessus l'épaule de Valérie qui serrait le cou de sa maman de plus en plus fort.

Faustine fit volte-face et jeta un regard noir aux deux infirmières :

— Vous savez où est mon mari ?

Elles hésitèrent. Faustine enchaîna.

— Non, visiblement. Alors restez à distance.

Sur sa fin, la réplique de Faustine prit des accents d'ultime sommation. Gérard intervint :

— Ça suffit, Faustine ! Attendez-moi dans le couloir, toutes les deux !

— Docteur !

C'était la voix de l'infirmière revenue au chevet de Judith. Gérard se retourna et étouffa un juron.

L'infirmière fut la plus rapide, et parvint à maintenir les épaules de Judith sur son lit. Gérard se jeta sur les hanches de la jeune femme et les maintint de toutes ses forces sur le lit, pendant qu'il donnait ses ordres :

— Domenico ! Aidez-moi !

Dominique se précipita sur les jambes de sa femme pour les maintenir. Le temps qu'il intervienne, les draps étaient déjà au sol. Il saisit les chevilles de Judith, puis, voyant que ses jambes s'agitaient encore avec une force désordonnée, tenta de la maintenir à la hauteur des cuisses. Avant qu'il n'arrive à ses fins, le genou de sa femme vint rencontrer avec violence son menton, faisant éclater une gerbe d'étincelles devant ses yeux.

Les deux infirmières restées face à Faustine sortirent de leur torpeur. Elles la contournèrent rapidement, l'une prit la relève de Dominique et maintint les mollets de Judith sur le matelas, l'autre aida le jeune marié à s'asseoir. Faustine quitta la pièce lorsqu'elle sentit les ongles de sa fille plantés dans sa nuque.

 

1Lire « La maîtresse d'écume », dans « Des vertes et des pas mûres ».

Alvéoles est disponible en texte intégral ici...

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administrateur théâtres

12272822894?profile=originalLes Musicales de Beloeil, Château de Beloeil  Samedi 25.08 de 14h30 à 23h

 

12272823297?profile=originalBrillante idée que celle de réunir chaque année  des musiciens de tempérament, d’horizons multiples  et un immense public dans un cadre enchanteur par une belle soirée d’été. Cela se fait depuis de nombreuses années déjà: au Château de Beloeil. Et l’année prochaine promet d’être encore plus prestigieuse pour les 25 ans d’existence de la manifestation.  Balade musicale à travers huit heures de concert,  sept scènes aux noms poétiques, avec pique-nique gourmand, atmosphère ludique et  décontractée, écoute respectueuse des artistes qui nous livrent le meilleur d’eux-mêmes.   Qualité indéniable des diverses présentations. Programme éclectique et découvertes sensationnelles.

Une thématique articule le programme.

 Celle du Festival de Wallonie qui a choisi de mettre en scène les « EspagneS » comme au festival Musiq 3 à Flagey en juillet dernier. En Hainaut, la foule de  mélomanes d’un jour  a été conviée à un parcours initiatique balayant  l’histoire pour découvrir une suite insolite de  paysages sonores qui rappellent toutes les « Espagnes ».

 

12272824496?profile=originalNotre choix s’est porté  par deux fois sur le  Bassin des dames où nous avons découvert Boyan Vodenitcharov, pianiste belge d’origine bulgare, plusieurs fois membre du jury du concours Reine Elisabeth,  interprétant avec sensibilité et finesse des extraits du 2e livre de Claude Debussy dont on sait qu’il n’a jamais mis les pieds dans la péninsule ibérique. Il s’agit d’une  Espagne totalement  réinventée, sur base d’une gravure de l’Alhambra. Mais ô combien évocatrice.

12272825677?profile=original A la deuxième visite nous sommes tombés sous le charme de Frank Braley qui nous a interprété  la soirée dans Grenade de Debussy puis La fantasia Baetica de De Falla. Debussy encore avec  une suite de 5 extraits : La puerta del Vino, Les collines d'Anacapri, Ce qu'a vu le vent d'ouest, Feuilles mortes, Général Lavine - eccentric …pour en arriver à George Gershwin. Sa présence au clavier est d’une rare poésie. Il nous donne l’impression d’une recherche d’harmonie presque sensuelle, comme s’il goûtait chaque sonorité produite avec délices. Expressivité, élégance, grappes d’accords colorés. Jeu palpé qui va chercher la musicalité aux sources de l’émotion.  La proximité avec le pianiste qui joue sur un podium au milieu de la pièce d’eau est un vrai bonheur.  Il a remporté à 22 ans en 1991 le concours reine Elisabeth.12272825872?profile=original

 

La clôture de la première partie de la soirée à 18h nous mène à la Grande  scène  où le Trilogy, trio explosif Hrachya Avanesyan, Lorenzo Gatto et Yossif Ivanov, accompagné par l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège, va revisiter les chefs-d'œuvre du répertoire violonistique en passant par les tubes de la musique pop et de la musique de film. Trois virtuoses extraordinaires aux mimiques réjouies. Des toréadors de l’archet qui s’éclatent au Carnaval de Venise. Des bombes d’humour musical. 12272829073?profile=original

De quoi achever de séduire les jeunes familles après Le carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns, féerie où l’on retrouvait de charmants talents de la Chapelle Musicale : Stephanie Proot, Christia Hudziy et l’exquise Noëlle Wiedmann.

 12272829858?profile=originalA 19 heures on se partage entre le Bassin vert avec  le Trio Dali et le duo Solot à la scène Champ des roses. Eblouissants tous les deux.  Pas moyen de choisir entre Fauré, le trio opus 70, n°2de Beethoven et l’ouverture de Guillaume Tell transcrite  par Gottschalk. Nous découvrons la connivence artistique infaillible  de Stéphanie Salmin et de Pierre Solot et l’harmonieuse complicité du trio Dali qui déborde de présence et de générosité. Dernier voyage, avec le mythique Piazzola au Parc des cerfs sous la baguette déguisée en archet de Michael Guttman et la  Brussels Chamber Orchestra. Les quatre saisons de Buenos Aires qui ne sont pas des saisons mais des états d’âme. La Oracion del Torrero de J. Turina: une nouvelle découverte palpitante.  On ne peut hélas pas embrasser tous les programmes, ni rendre compte de tout le plaisir que peut procurer une telle journée, tant les musiques et les parfums et les émotions  se confondent.

 

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir;
Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir;

Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige;
Valse mélancolique et langoureux vertige!
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Harmonie du Soir, Baudelaire.

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Après ce festival de créativité,  de liberté et  de passion musicale l’apothéose très attendue se donne face au château sur la Grande scène à 22 heures.  L’Orchestre Philharmonique

Royal de Liège présente des extraits du Carmen de Bizet avec Julie Mossay (soprano) Kinga Borowska (mezzo-soprano) Audrey Kessedjian (mezzo-soprano) et Domingo Hindoyan à la  direction. L’exécution est hautement précise et raffinée, les sonorités éclatantes et belles, les voix et les lumières dansent  ...la habanera,  avant le feu d’artifice qui comble les heureux visiteurs gorgés d’écoute et  épuisés d’avoir applaudi.12272823669?profile=original

 

Rendez-vous le 31 août 2013 avec l’Orchestre National de Lille… pour le 25e anniversaire de l’événement.

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Paul Eluard

 

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Nusch au miroir

« Capitale de la douleur » est un recueil poétique de Paul Éluard, pseudonyme d'Eugène Paul Grindel (1895-1952), publié à Paris chez Gallimard en 1926.

 

Éluard réunit dans son premier grand recueil de l'époque surréaliste des poèmes publiés séparément en plaquettes sous les titres: Répétitions, paru en 1922 à la librairie Au Sans Pareil, en collaboration avec Max Ernst, qui propose des dessins en contrepoint; Mourir de ne pas mourir, «dernier livre» publié chez Gallimard en 1924, à la veille de son départ pour un mystérieux voyage autour du monde. La troisième section, «les Petits Justes», qui figurait déjà dans la plaquette Mourir de ne pas mourir, reprend partiellement les «onze haïkaï» de Pour vivre ici publiés en 1920, tout comme la dernière section des «Nouveaux poèmes», qui comprend en outre des textes de Au défaut du silence primitivement publié en 1925 de manière toute confidentielle, et illustré anonymement par Max Ernst. Éluard renonce ainsi au silence qu'il s'était imposé. Breton, à qui était dédié Mourir de ne pas mourir, dans le prière d'insérer repris dans Point du jour, célèbre la «passion» et l'«inspiration» des «mouvements du coeur» que le recueil laisse affleurer.

 

La structure de Capitale de la douleur suit à peu près la chronologie des prépublications, de sorte qu'il serait vain d'y chercher une «architecture secrète» concertée. L'unité thématique et stylistique de l'ensemble, très sensible, permet toutefois de discerner une évolution, en particulier de la première section, «Répétitions», aux trois suivantes, «Mourir de ne pas mourir», «les Petits Justes», «Nouveaux Poèmes». «Répétitions», par la typographie de ses vers centrés au milieu de la page, souligne la discontinuité d'une écriture vouée à la fulgurance et à l'ellipse, plus proche du style de Breton, voire de Char, que de celui, fluide et harmonieux, auquel Éluard habitue le lecteur dès «Mourir de ne pas mourir». Contrairement aux recueils ultérieurs, Capitale de la douleur fait éclater la syntaxe par de fréquentes anacoluthes. De l'amplification de la forme poétique témoigne alors la récurrence du poème en prose, rare dans la première section, et surtout la disposition strophique qui permet une métrique régulière ou quasi régulière (alexandrin). De façon générale, les poèmes sont assez longs, favorisant le développement tout musical de «variations» thématiques fondées sur la répétition: «Dans un coin...» ("Max Ernst"), «Il y a» ("Dans la danse"), etc. Le titre de la section «Répétitions», qui renvoie aux échos et reflets du texte et de l'image, prend également la valeur d'un commentaire en abyme du poème et annonce le style litanique de Poésie ininterrompue. Cette tendance, un temps contredite par les «haïkaï» des «Petits Justes», est largement confirmée par les «Nouveaux Poèmes», où s'imposent à égalité le poème en prose et le poème strophique, avec une prédilection pour le quatrain, parfois rimé. Cette continuité stylistique sera la «signature» d'Éluard dans le groupe surréaliste.

 

 

Ce n'est qu'à la lecture des épreuves, dans le rapt de l'inspiration, que s'impose et se substitue au titre primitif «l'Art d'être malheureux» celui de Capitale de la douleur, titre qui conserve la thématique du «malheur» et scelle l'unité de recueils antérieurs apparemment disparates. C'est ainsi que le recueil tout entier est traversé par le motif de la douleur, de la souffrance, du malheur et d'une destinée funeste qu'il faut sans doute rapporter au taedium vitae [dégoût de la vie] que voulait exprimer le voyage de 1924, mais aussi, assurément, au décadentisme laforguien qui marque l'entrée en poésie de l'auteur: Premiers Poèmes (1913-1918), le Devoir et l'Inquiétude (1916-1917) et le Rire d'un autre (1917). A cet égard, Capitale de la douleur est, avec Le temps déborde de 1947, écrit après la mort de Nusch, le recueil dont la tonalité est la plus sombre et, peut-être, la moins conforme à l'image communément reçue de la poésie d'Éluard. Ce «désespoir qui n'a pas d'ailes» ("Nudité de la vérité"), étonnamment proche du "Verbe être" dans le Revolver à cheveux blancs de Breton, introduit une négativité rare chez Éluard, et dont la corrélation est étroite avec les tensions stylistiques. L'influence de Verlaine se fait même sentir dans ces poèmes qui évoquent parfois la figure du «poète maudit» dont le «malheur» est narcissiquement chanté par une prosodie envoûtante:

 

 

Larmes des yeux, les malheurs des malheureux,

Malheurs sans intérêt et larmes sans couleurs. [...]

Il fait un triste temps, il fait une nuit noire

A ne pas mettre un aveugle dehors.

 

("Sans rancune")

 

 

Éluard, qui avait sans doute lu les Oeuvres de Rimbaud publiées en 1898 par Paterne Berrichon, proclame avoir «quitté le monde», «un monde dont [il est] absent» ("Giorgio de Chirico"). Les «absences» des «Nouveaux Poèmes» témoignent aussi d'un malaise fondamental: celui de la «douleur» d'être au monde.

«Mourir de ne pas mourir», bien évidemment, reprend cette thématique doloriste, mais pour la rattacher à la lyrique amoureuse médiévale et renaissante et, au-delà, à la mystique. Le titre est en effet inspiré du célèbre «Que muero porque no muero» de Thérèse d'Avila, devenu topos du «mal d'amour» dans la poésie européenne du XVIe et de la première moitié du XVIIe siècle. Gala, à qui sont dédiés les «Nouveaux Poèmes», est au centre de ce recueil; Éluard, ayant entre-temps rencontré Nusch, évoquera en 1929 dans la Révolution surréaliste l'aliénation de sa liberté par une femme «inquiète» et «jalouse». C'est aux souffrances et aux affres de l'éros que le recueil est donc consacré, proche en cela des Mystérieuses Noces de Pierre-Jean Jouve, publiées en 1925. Le motif de la «chasse», des «liens», des «jours de captivité», omniprésent, se trouve ainsi remotivé, tissant un réseau serré d'images au fil d'un recueil qui s'inscrit dans la grande tradition de la Vita nuova de Dante, puis du pétrarquisme. De là, peut-être, la présence à la fois obsessionnelle et anonyme d'«une femme» qui, telle la «passante» de Baudelaire qu'évoque irrésistiblement "Ronde", demeure la «belle inconnue». Souvent évoquée à la troisième personne par un «elle» indéterminé dans «Répétitions», la femme aimée devient progressivement une interlocutrice. «Tes yeux sont revenus d'un pays arbitraire...» Les «Nouveaux Poèmes», qui hésitent encore entre la communication directe et l'évocation indirecte, s'achèvent pourtant sur une série d'invocations jusqu'à l'admirable et justement célèbre: «La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur...» Et le recueil de se clore sur: «Tu es pure, tu es encore plus pure que moi-même», qui consacre la transitivité de cette poésie entièrement vouée à sa destinatrice, à la fois proche et inaccessible. Mais il convient, néanmoins, de ne pas surévaluer la distance entre le poète et la dame; car Éluard ne manque pas de représenter l'union accomplie, qui deviendra la thématique centrale des recueils ultérieurs, allant jusqu'à la fusion dans "l'Amoureuse": «Elle est debout sur mes paupières...».

 

C'est encore à la tradition pétrarquiste qu'il faut rapporter l'importance du regard, des yeux, si souvent commentée par les critiques, dans Capitale de la douleur. Éluard décline tous les paradigmes de ce topos: source de lumière, les yeux causent aussi le désespoir lorsque, «toujours ouverts», ils empêchent le poète de dormir ("l'Amoureuse"), suscitant un «ciel de larmes [...] pour que sa douleur s'y cache» ("Entre peu d'autres"). Mais - et c'est là l'originalité de la poétique éluardienne - le regard joue aussi, de manière ambivalente, un rôle médiateur dans la communication - voire la communion - amoureuse. Par une dialectique des contraires, qui n'est d'ailleurs pas étrangère au lyrisme pétrarquiste, la douleur se mue en jouissance et la poésie prend une tonalité volontiers euphorique, comme l'atteste l'omniprésence du rire et du sourire et, surtout, de l'oiseau aux ailes duquel les yeux finissent par être identifiés, comme dans "Leurs yeux toujours purs" - «vol qui secoue [s]a misère» -, «ailes couvrant le monde de lumière», dans "la Courbe de tes yeux [...]". L'oeil est alors explicitement associé à des images érotiques, comme dans "la Grande Maison inhabitable ":

 

 

Les yeux plus grands ouverts sous le vent de ses mains

Elle imagine que l'horizon a pour elle dénoué sa ceinture.

 

 

Cette thématique bien connue se développe donc pour la première fois dans Capitale de la douleur, pour s'imposer dans les recueils suivants. Les vers célèbres: «Le monde entier dépend de tes yeux purs / Et tout mon sang coule dans leurs regards» montrent bien que la vie procède du regard, dont le cercle est l'image de la perfection, selon la tradition néoplatonicienne.

Autant diamants, cristaux et miroirs contribuent à l'épanouissement de cette «beauté facile» et «heureuse» évoquée dans "la Parole", autant l'obscurité et, surtout, l'opacité et l'ombre - ces «vitres lourdes de silence / Et d'ombre où mes mains nues cherchent tous tes reflets» ("Ta chevelure d'oranges [...]") - définissent déjà dans Capitale de la douleur le mal absolu, alors même que la nuit, parce qu'elle trace un «horizon», paradoxalement, «donne à voir»: «Il faudra que le ciel soit aussi pur que la nuit» ("Joan Miró").

 

Car le regard, au-delà même de l'amour, participe à la genèse du monde par la lumière. L'oeil est simultanément ce qui voit et ce qui est vu - à la fois source et objet de la lumière. La «pureté» du regard de l'aimée «Chaque jour plus matinale / Chaque saison plus nue / Plus fraîche» ("la Vie") saisit à ses origines le monde dans son intégrité native, ainsi que pour l'enfant:

 

 

Et c'est dans les yeux de l'enfant,

Dans ses yeux sombres et profonds

Comme les nuits blanches

Que naît la lumière.

 

("le Plus Jeune")

 

 

Le premier des «Nouveaux Poèmes», "Ne plus partager", révèle le pouvoir créateur de la vision: «L'espace a la forme de mes regards», «L'espace entre les choses a la forme de mes paroles.»

Le privilège accordé à la vision (il s'agit même de «voir le silence») conditionne évidemment la dimension picturale du recueil. «Répétitions», on le sait, est né d'une étroite collaboration avec le peintre Max Ernst, dont le nom constitue le titre du premier poème du recueil, de même que «les Petits Justes». «Mourir de ne pas mourir» et «Nouveaux Poèmes», par certains de leurs titres, montrent bien l'importance des peintres: "Giorgio de Chirico", "André Masson", "Paul Klee", "Max Ernst" à nouveau, "Georges Braque", "Arp", "Joan Miró". Éluard ne se singularise pas en cela, qui invoque les mêmes amis peintres que Breton. Mais de façon plus significative, il met en scène la peinture ou le travail du peintre, comme s'il décrivait des tableaux imaginaires, comme dans "l'Invention" ou "Ronde", qui évoquent un paysage, ou "Oeil de sourd" qui mentionne un portrait. "Intérieur", qui se réfère sans doute à la peinture hollandaise, s'ouvre sur la fuite du «peintre et son modèle». Mais c'est surtout par la richesse des notations de couleurs et de lumière que le recueil affiche sa qualité picturale - «lèvre rouge avec un point rouge», «jambe blanche avec un pied blanc» du corps de la femme décrit dans "Manie", «femmes de bois vert et sombre» de "Dans la danse", «liane verte et bleue qui joint le ciel aux arbres» dans "Celle qui n'a pas la parole"... Le poème "Première du monde", dédié à Picasso, atteste que la peinture a partie liée avec les origines, si bien qu'elle devient l'allégorie de toute création; ainsi du poème "Georges Braque" qui décrit, en fin de compte, l'acte poétique lui-même:

 

 

Un homme aux yeux légers décrit le ciel d'amour.

Il en rassemble les merveilles.

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Le Prix Pierre Nothomb 2012 est décerné à Jacqueline De Clercq pour Le temps qu'il fait.

Placé sous la présidence d'honneur d'Amélie Nothomb, ce prix récompense l'auteur lauréat d'un concours de textes inédits devant satisfaire à une série de prescrits de fond et de forme (thème, genre littéraire, présence de mots imposés, nombre de signes...) ou comment transmuer la contrainte en liberté.

Remise du prix à la lauréate et parution de Le temps qu'il fait, le 30 septembre 2012 au Château du Pont d'Oye.

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Poésie (suite)

 

Lorsque l’on atteint un certain degré d’inconfort existentiel,

soit l’on se brise, on se défait de soi-même,

 on s’ensable dans une plage qui n’existe pas,

 soit l’on devient peu-à-peu un être volatil, un oiseau,

un enfant du soleil,

 un ensemenceur de l’alphabet du ciel,

 un bout de ciel chantant ;

oui  la terre, même en l’absence de la mer, est bien bleue ;

on parle avec le soleil, on se désaltère de la pluie,

 en hiver devenue chaude,

en été fraiche, diaprée !

Boire un arc-en-ciel,

en faire des mots,

le monde l’élargir encore !

Poésie.

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Marcher et se retrouver

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J'étais un homme perdu et j'ai marché longtemps pour me retrouver. 
J'ai même ôté mes sandales pour mieux sentir le sol brut de mes pieds.
J'ai parcouru de nombreuses collines dans cet état.
Je voulais atteindre le volcan Karisimbi au Rwanda.

Je n'y suis pas arrivé, beaucoup trop haut cette fois. 
J'ai alors traversé à plusieurs reprises le fleuve Kagera.
J'ai marché dans ces pluies qui favorisent le développement de la savane boisée.
J'ai pu participer à ces fêtes de villages et danses folkloriques d'anciens guerriers. 
J'ai dû aller voir l'ailleurs pour m'oublier, voir ces visages d'enfants tant émerveillés. 
J'ai gagné à rencontrer ces gens, l'autre culture, voir la vie autrement.
Je me suis enfin retrouvé, une autre façon de penser, depuis ce bel été au sud.
Ben2012
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