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Franz méprisait le comportement social de son frère, mais reconnaissait volontiers ses compétences professionnelles. Depuis cinq minutes, la voix de Gerhard lui était à nouveau redevenue supportable.

L'ingénieur disposait de capacités pédagogiques impressionnantes. Il n'était jamais aussi à l'aise que lorsqu'il devait présenter les raisonnements les plus complexes de la manière la plus compréhensible. Il affectionnait plus particulièrement de mettre les choses en situation. Sans trop savoir pourquoi, Franz pardonnait à son frère ses longues introductions lorsqu'il abordait un sujet sérieux. Dieu merci, il ne s'agissait ici que de lui dresser l'état des lieux de ses travaux.

— Depuis que nous avons filialisé et délocalisé notre département informatique, commença Gerhard, non seulement nous avons réduit nos coûts de maintenance, mais nous avons aussi pu développer de nouveaux services. J'admets qu'au départ, je n'ai pas vraiment cru à cette idée de faire émigrer notre informatique vers la Pologne – hors recherche et développement, j'entends bien – malgré un business case positif sur cinq ans, ce qui n'est pas rien. Mais bon, à chacun ses doutes. Toujours est-il que, très vite, nous avons considérablement réduit nos dépenses, et que nous avons même entrepris d'offrir de nouveaux services informatiques à de grandes entreprises. Ok, c'était risqué, car bien éloigné de notre business principal. Mais cette activité s'est mise à prospérer au-delà de nos prévisions les plus optimistes.

Franz fit un geste de la main pour inviter son frère à accélérer le mouvement. Gerhard envoya un sourire triomphateur à son frère :

— Ah, non, mon frère : tu ne t'es jamais intéressé à cette branche d'activités, alors maintenant, tu vas me faire le plaisir de m'écouter. Avec moi on ne saute pas les pages, tu le sais bien.

Franz acquiesça en silence, tout en se servant un café.

— Depuis deux ans maintenant, MeyerLintz Computer Services a délégué plus de cent experts en développement de systèmes d'information et en management de systèmes auprès de la Commission Européenne. Parmi ceux-ci, dix-sept ingénieurs sont présents en permanence au Centre de Calcul de la Commission à Luxembourg. C'est là que nous allons porter notre coup.

— Gerhard, je t'ai fait le plaisir d'écouter ce que je sais déjà. Maintenant, dis-moi le « quoi » et le « comment ».

— Dois-je préciser que le « quand », c'est au plus tard dans 35 heures, et que grâce à toi cela va être coton ? Non, je ne le crois pas. Je continue.

— Tu comptes t'attaquer au Centre de Calcul ? demanda Franz, ignorant la remarque de son frère.

— Pas au Centre de Calcul. Il n'est pas question de compromettre nos gens là-bas. En revanche, leur présence m'a donné accès aux renseignements qui me permettent de déterminer le moment de l'attaque. Depuis le début des années 90, la Direction Générale TAXUD1 de la Commission Européenne a développé un réseau qui relie notamment chaque ministère des Finances des États membres de l'Union. Au début, il était question, sur base d'un réseau privé, de transmettre les informations relatives à la TVA d'un état à l'autre au sein de l'Union. Mais bien vite les besoins des États membres – et de la Commission elle-même – se sont étendus. La DG TAXUD a élargi sa plate-forme d'échange, jusqu'à ce qu'elle devienne un des points névralgiques les plus importants du fonctionnement de l'Union.

— Ce n'est pas le seul réseau de la Commission, que je sache.

— En effet. Il en existe aussi pour les affaires sociales, la santé, l'aide aux régions, et j'en passe. Mais si l'un de ces réseaux tombe en panne, les impacts sont mineurs. Si durant quelques jours, il n'est pas possible aux états de gérer leur politique agricole commune, les préjudices seront limités. C'est différent avec la TAXUD. Si durant la même période les États ne peuvent savoir ce qu'ils doivent à leurs voisins, ou ce que leurs voisins leur doivent, c'est tout le système de circulation de fonds mis au point par la Commission depuis vingt ans qui s'écroule.

— Les états sont capables de se mobiliser contre ce genre d'aléas. Regarde comment ils ont réagi lorsque la Grèce s'est virtuellement déclarée en faillite.

— Encore faut-il qu'ils en aient envie.

— Ou que cela s'avère politiquement nécessaire.

— Là, ce sera tout simplement indéfendable.

— Et pourquoi ?

— Parce que le réseau lui-même n'est pas ma cible. Je compte frapper chaque état au sein de l'Union.

Gerhard marqua une pause, laissant son frère apprécier la nouvelle donne.

— J'ai bien réfléchi, Franz. Je suis en mesure de mettre leur Centre de Calcul en pagaille, mais cela n'aura qu'un effet à court terme. Si en revanche j'utilise le réseau de la Commission pour porter un coup à chaque état, plus aucun d'entre eux n'aura la moindre confiance en elle. Non seulement nous enrayons la machine, mais nous dissuadons les états de vouloir la réparer. Ils n'en auront ni le temps, ni la volonté.

C'était ce que Franz appréciait le plus chez frère, et qui le rapprochait aussi de lui : sa réflexion ne s'arrêtait jamais aux objectifs qu'il se fixait. Avec Gerhard, les journées comptaient toujours une heure de plus.

— Je comprends. On peut même s'attendre à un effet de contagion. J'imagine que les États membres réfléchiront à deux fois avant de continuer à faire usage des autres réseaux.

— Exact. La politique agricole commune va prendre un coup dans l'aile. L'aide aux régions aussi. La Banque Centrale Européenne suivra probablement, entraînant la Banque Européenne d'Investissement. Mais nous pouvons largement nous contenter de la première vague.

— Cela ne me dit pas ce qui va se passer.

— C'est simple. Le réseau de la TAXUD repose sur une plate-forme appelée CCN/CSI2. Son centre névralgique est en cours de déplacement de Bruxelles à Luxembourg.

— Ils interrompent le service ?

— Non, bien entendu. Une nouvelle infrastructure est prête à l'emploi dans le Centre de Calcul à Luxembourg. Elle sera activée dans un peu moins de 35 heures. Dès cet instant, l'infrastructure de Bruxelles ne sera plus utilisée que si Luxembourg rencontre un souci. C'est au moment précis où Bruxelles passera la main à Luxembourg que nous allons frapper, car durant quelques secondes les deux centres devront synchroniser les dernières données utiles à leur fonctionnement. Je compte faire pénétrer « la chute des dominos » à l'instant même où les deux systèmes se passeront le relais.

— Et tu vas attaquer les deux centres en parallèle ?

— Oui. Et de là, pénétrer le réseau CCN/CSI. En quelques secondes à peine, nous serons simultanément au cœur même de chaque ministère des Finances. L'algorithme que j'ai mis au point va rendre dingue chaque machine, corrompre chaque base de données. L'effet dévastateur est garanti.

— Tu vas devoir reprogrammer la « chute des dominos » pour faire cela.

— Ce ne sera pas nécessaire. Je n'aurai qu'à lui faire avaler sa feuille de route. N'oublie pas que nous avons des gens à nous à Luxembourg. Je dispose de toutes les coordonnées nécessaires pour faire tomber pas moins de cent machines et bases de données. Et je n'ai même pas eu besoin de corrompre nos gens : je me suis servi d'un des centres de sauvegarde de MeyerLintz Computer Services pour y rechercher les informations.

— Tu veux dire qu'une information aussi stratégique est accessible en-dehors de la Commission Européenne ?

— Oui. Sous le couvert du secret professionnel qui lie MeyerLinz Computer Services à la Commission.

— C'est une aberration.

— C'est une erreur, j'entends bien, dit Gerhard d'un air triomphant. De temps à autres la Commission devrait relire ses propres contrats avant de les faire signer à ses fournisseurs.

— Admettons, répliqua son frère, se souvenant que Gerhard n'aimait guère les juristes. Comment es-tu si sûr de pouvoir paramétrer la « chute des dominos » selon tes données ?

— Il n'y a pas mille façons de concevoir un tel logiciel. S'il n'était pas paramétrable, il ne fonctionnerait pas.

— Tu es bien sûr de toi.

— Absolument. Ces logiciels se reconfigurent eux-mêmes « à la volée », un peu comme certains virus informatiques.

Franz regarda son frère dans les yeux.

— Et si « la chute des dominos » était un logiciel différent ? Conçu selon une approche nouvelle ?

— La probabilité est presque nulle.

— Mais elle n'est pas nulle.

— En tout cas elle est de loin inférieure à la probabilité que tu ne me livres pas la « chute des dominos » à temps.

— Si tu le dis. Que comptes-tu détruire ?

— Tout ce que je trouverai sur mon passage. Je commencerai par ce qui touche les citoyens. Plus aucun service en ligne ne sera disponible. Et nombre de déclarations fiscales, remplies ces dernières semaines par des particuliers ou des bureaux comptables, seront perdues. D'un point de vue macroéconomique, le coût sera exorbitant.

— Les états vont réagir, dit Franz, jouant l'avocat du diable. Ils se sont tous protégés contre ce genre de catastrophe.

— C'est exact. Les systèmes pourront toujours être récupérés, même s'il en coûte cher à chaque pays. Mais la confiance entre états, et vis-à-vis de la Commission, elle, restera au plus bas pour bien longtemps. Voire définitivement.

Franz acheva son café. Il pensa à la conversation qu'il avait entretenue avec John Owl avant son départ de New York. Il ne put s'empêcher de sourire.

— Tu viens d'avaler un clown ? demanda Gerhard.

— Non. Je pensais aux efforts déployés par nos concurrents américains pour noyauter des institutions qui, dans quelques semaines, vont rapidement être envahies par la gangrène.

— C'est bien ce que tu voulais, non ?

— Cela ne s'arrête pas là, tu le sais bien. Il est temps d'aller voir Dieter.

 

*

 

Le travail avançait bien, et pourtant Denis était contrarié. Il ne lui manquait plus qu'un porteur pour terminer sa mission, et, bien entendu, la loi de la vexation universelle faisait en sorte que, depuis deux heures, plus aucune candidature valable ne lui parvenait.

Les règles étaient identiques à chaque opération. Une fausse identité, une fausse entreprise, une campagne de recrutement. Il lui était interdit de poster de nouvelles petites annonces. La sélection des candidats devait être bouclée en un temps record. Une fois les couveuses en place, tout disparaissait en un clin d'œil, société, annonces, site Internet. Tout, à commencer par Denis.

Son impatience croissait de minute en minute. Il avait serré assez de mains, répondu à suffisamment de mails, passé bien assez de coups de fil, distribué des cartes de visite bidon jusqu'à l'écœurement. Il n'aspirait plus qu'à une seule chose : être débarrassé de tout ce travail solitaire. Fini les camionnettes clonées, les ordinateurs portables configurés sur mesure, fini les tubes numérotés.

Trois couveuses à confier, deux porteurs. Le second d'entre eux, un jeune étudiant en comptabilité, lui avait bien proposé de faire plusieurs déposes, mais Denis avait dû l'en dissuader – encore une règle à respecter – en improvisant une explication :

— Je vous remercie, mais toutes mes EMMA sont déjà distribuées. De plus, le contrat d'assurance ne vous couvre que pour une dépose. Ce ne serait pas très honnête de ma part si je vous envoyais vers une seconde course sans que vous ne bénéficiez des mêmes garanties.

Au regard de l'étudiant, Denis avait bien senti qu'il était grand temps d'arrêter le baratin. Cela ne l'avait pas empêché de serrer la main du jeune homme avec sympathie, avant de lui donner rendez-vous pour lui confier son matériel.

Et ce rendez-vous approchait.

Avec un peu de chance, il trouverait le dernier porteur dans les heures qui suivent. Sinon, il porterait lui-même la dernière couveuse. Il envoya un message texte avec son téléphone portable :

 

Toutes les couveuses seront en place dans les prochaines 24 heures. Je prendrai en charge la dernière.

 

Contrairement aux fois précédentes, la réponse vint très rapidement :

 

Félicitations. Je vous serais reconnaissant de vous rendre au dernier point de dépose demain matin, à six heures précises. Vous y recevrez les instructions nécessaires à la fin de votre mission.

 

Le message soulagea quelque peu son impatience. Denis espérait bien y recevoir une partie de l'argent qu'on lui avait promis il y a quelques semaines. Pour une des dernières fois, il saisit le flacon coloré et appliqua le liquide tiède sur ses mains et ses avant-bras.

 

1Direction Générale Fiscalité et Union Douanière

 

2Common Communication Network, Common System Interface.

Alvéoles est disponible en texte intégral ici...

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