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Mon désir d'être drôle

Songerie

Tout art enseigne un savoir-faire.
En l'exerçant, il s'y ajoute
Ce qu'une muse messagère
Apporte aux élus qui l'écoutent.

La poésie, par le langage,
Crée une source d'aventures,
Mène souvent à des rivages
Où d'anciennes grâces perdurent.

Se servent autrement des mots,
De talentueux humoristes
Rendant suaves des propos
Qui auraient pu demeurer tristes.

Peuvent faire rire aux éclats
Des acteurs se rendant comiques.
En présentant de faux débats,
Ils maquillent des faits tragiques.

Souvent désirerais m'entendre
Tenir des propos hilarants,
M'échapper d'un espace tendre,
Au doux silence persistant.

26 mai 2017

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Rencontre

Dans la lumière de fin du jourje le voyais avancerqui paraissait venir à moisilhouette voûtéemarchant tout droità pas comptésJe ne sais pourquoimon coeur a cognéJ'ai cherché son regardje l'ai trouvéet nous avons arrêtéle temps qui passe(martine rouhart)
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De la douceur en toute fin

Songerie

Dans la neige se perd un bijou qui y tombe.
Elle se l'approprie ne le modifie pas.
Un être déposé dans l'abri d'une tombe
Change aussitôt d'aspect sans faire de fracas

.

Ceux qui le laissent là, souvent, se persuadent
Que son âme pourra, en empruntant leur voix,
Devenir animée, joyeusement nomade.
Le gardera prés d'eux cet accessible choix.

Après une souffrance aiguë et l'obsession
D'une pensée chargée d'une forte colère,
Comme un baume survient l'envie de soumission,
Une grâce octroyée par l'effet d'un mystère.

On reste dans l'instant dont l'ambiance est tendre.
On parle de l'ami absent mais ne le trouble;
On a réalisé qu'il ne peut rien entendre.
Quelquefois, parfumé, le zéphyr passe et souffle.

J'accueille en souriant la possibilité
Qu'en fin de toute chose il y ait la douceur,
Un sentiment de paix ou de félicité,
La croyance que veille aimante, une âme soeur.

25 mai 2017

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administrateur théâtres

L’élan vers la liberté pour les amoureux du verbe,  et plus, si affinités…

Comment trouver une voie/sa voix pour dire 1962 ? Le 30 octobre 1962,  Jean Sénac, poète chrétien, socialiste et libertaire algérien rentre en Algérie après huit années d’exil et d’espérance. N’ayant jamais connu son père, lui-même, taxé de  « gaouri » (descendant des conquistadors), il trouve le pays en liesse. On célèbre le 1er novembre 1954, date anniversaire du déclenchement de la guerre de décolonisation. Dans ces retrouvailles, tout est bonheur, lumière, promesse : « les rues délirantes », « Alger, joie, enthousiasme, confiance, travail, beauté et fraternité », « beauté du peuple, les gosses, la jeunesse, les regards admirables » (Carnet de 1962).

 Né dans les quartiers populaires d'Oran, Jean Sénac sera assassiné à Alger le 30 août 1973 sans que l'affaire ne soit jamais élucidée.

Son recueil Poèmes est publié par Gallimard en 1954, avec un avant-propos de René Char, dans la collection Espoir dirigée par Albert Camus. Il  a osé employer l'expression « patrie algérienne ». Après sa rupture avec Albert Camus, il publie en 1961 le recueil Matinale de mon peuple. Contrairement au défenseur de la « trêve civile » et d’un compromis pacifiste, Jean Sénac  soutient  la cause indépendantiste et la lutte armée (FLN), s’engageant à corps perdu dans une triple quête de reconnaissance : celle du pied-noir qui milite pour l’unification de l’Algérie libre ; celle de l’homosexuel qui défend  l’affranchissement des corps ; celle du poète qui contribue à la naissance  de  la création algérienne contemporaine, que ce soit  en littérature  ou dans les arts plastiques où il tente de réconcilier l’esprit et la chair, dans l’avènement d’un homme nouveau.

Les mouvements d’extrême droite partisans de l’Algérie française prônent une virilité exclusive. L’érotisation de la poésie des amours particulières sert de métaphore pour le  prélude  d’une  réunification  politique  non réductrice de la nation qui est tout d’abord se doit d'être plurielle et de se prémunir de toute  tentative d’uniformité. Non, l’algérien n’est pas qu’un arabe musulman!

  

 Un seul mot peut déclencher

la tragédie des étoiles

un seul mot peut faire pousser

des amandiers dans le désert…

Le terme « diwân » désigne, en langue  arabe un recueil de poésie, et le n— ن —oûn  est une lettre femelle au tracé sensuel, placée en exergue de la sourate 68 du Coran, intitulée « Le Calame ». Le graphisme,  le Verbe sacré et l’érotisme s’entremêlent dans un « corpoème ». Le poète, au terme d’une véritable expérience mystique, touche le divin dans une étreinte très sensuelle, les corps s’unissant « en une chair spirituelle/ Mais animale tout de même et si belle ! »(« Diwân du Noûn », Œuvres poétiques 1967).

On était parti pour rester …et savourer longuement  les enfilades enthousiastes de  verbe brûlant du poète algérien, dont on découvre les textes  pour la première fois grâce à  la  patiente  orfèvrerie de Daniel LIPNIKet de Mario FABBRI. Las, tout passa si vite! Ces textes n’ont rien d’une piquette poétique ou d’un lourd poison baudelairien,   mais tout du vertige et on flirte d'emblée avec l’éphémère et la beauté.    Les poèmes bordés de rivages solaires sont profonds, sobres,  équilibrés, charnels et même noçatoires! Va pour la licence …poétique !

Impossible de ne pas tomber sous le charme du duo de musicalités si finement apparié!   Les cadences  verbales du diseur Mario FABBRI alternent avec des textes servis sur orchestration musicale,  qui sont divinement sublimés par le pianiste Daniel LIPNIK. Celui-ci  a choisi de jouer principalement  le répertoire hypnotique des Gnossiennes et Gymnopédies d’Erik Satie. La palette romantique du pianiste met en relief les tableaux imaginaires, les analogies auditives, les accents  charnels, les envolées spirituelles et les désespoirs abyssaux. De son côté, le conteur,  Marco FABBRI resplendit de charme, d’aisance et de charisme. La voix est belle et les regards intenses. Les  postures galbées, bien étudiées et toujours renouvelées,  ne semblent surgir que  de la spontanéité juvénile  autour du piano phare.

« Oh vous frères et sœurs, citoyens de beauté, entrez dans le poème ! » L’éblouissement musical et poétique a bien eu  lieu, mais il était  hélas, de très courte durée et tellement vite évanoui ! La soirée poétique  était en effet  bien trop courte au goût des spectateurs  médusés. « La beauté sur nos lèvres est un fruit continu…Tout est chant, hormis la mort ! »

 

Noûn Poèmes d'Amour et de Révolte

Sur les plages
l'été camouffle la misère,
et tant d'estomacs creux
que le soleil bronza.
Dans la ville
le soir entrelace au lierre
le chardon de douleur,
cet unique repas.

Noûn, un chant d'amour.
Noûn, c'est un dialogue musical entre une voix et un piano.
Ce sont des poèmes d'amour et de révolte s'entrelaçant à une partition instrumentale jamais figée.
C'est la rencontre de plusieurs univers qui font écho entre eux : un écrivain solaire et engagé, Jean Sénac, et les compositeurs Erik Satie et Frederico Mompou dont l'inspiration échappe à toute définition.

Le duo Mateo & Laëndi, c'est  un acteur et un musicien qui se conjuguent pour offrir l'ouverture de nos horizons.

' … Emblème de surpassement, le noûn signifiera pour Sénac l'accès au sublime, la mise en place d'une érotique poétisée. '

Un spectacle du Duo Mateo & Laëndi
Jeu, mise en espace : Marco Fabbri
Piano, arrangement musical: Laëndi Lipnik

Production et diffusion : MusikAnima

Ferme du Biéreau
Mercredi 17 mai  2017

Réservations : musikanima.com

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_S%C3%A9nac_(po%C3%A8te)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_d%27Alg%C3%A9rie

http://www.laviedesidees.fr/Jean-Senac-l-Algerie-au-corps.html

 

 

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AUJOURD'HUI...

 

De la tristesse au rire

Ou des larmes au sourire

La vie avec brio

Mélange ses tempos

Ainsi mon cœur frileux

Content ou malheureux

A cherché vérité

Afin de s'éclairer...

Et puis avec fierté

Sachant qu'il a aimé

A travers les jours gris

Où fleurissent les non-dits

Il a crié enfin

Je me fou de demain!

Je veux vivre aujourd'hui

Face au temps qui s'enfuit...

J.G.

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Cela permettre à tous d’accéder à un savoir scientifique peu diffusé.

Le Collège Belgique propose des cours-conférences et des cycles ouverts à tous, gratuits et sans inscription préalable.

Présentés par des orateurs renommés, les exposés traitent de thèmes très variés, sur des sujets originaux et peu étudiés, sur trois grands domaines : les sciences et les technologies ; la société, les lettres et les arts ; les sciences biologiques et médicales. Bénéficiant depuis sa création du prestigieux parrainage du Collège de France, avec qui il entretient d’étroites relations, le Collège Belgique entend ainsi sortir des universités et autres centres de recherche un savoir peu diffusé, afin de permettre à l’ensemble des citoyens d’y accéder.

Le programme 2017pdf

Le choix des conférences sera assuré par mes soins.

Robert Paul

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Les miroirs ( 2 )


Dans la maison il y a des miroirs partout, de grands miroirs au milieu de grands placards. Quand on passe d’une pièce à l’autre on peut se voir. J’ai l’air comique avec mes petites jambes en arc de cercle et le coussin qu’on a fixé à mon derrière. C’est pratique, je peux me laisser tomber et je n’ai pas mal. Je me vois et je ris. Et comme tout le monde rit j’aime à recommencer. J’aime à voir les gens heureux, je les regarde alors qu’il me semble qu’eux ne se regardent pas. Le chat, lui, il est bien plus comique, il se bat avec le miroir. Il pense qu’il y a un autre chat. Mon père et ma mère pensent aussi qu’il y a quelqu’un d’autre dans le miroir car ils n’arrêtent pas de faire des grimaces devant. Ils jouent à changer de visage en tirant dessus avec leur deux mains. C’est curieux, j’entends qu’ils pourraient le refaire mais que cela coûte cher ! Moi je les préfère comme ils sont et j’ai bien peur que je ne puisse plus les reconnaître. Aujourd’hui j’ai un an, le point de départ d’un compte : un, deux…cinquante…Maman dit que lorsque l’on est à soixante- dix ça devient sérieux et qu’il faut vendre la maison parce que le terrain devient trop grand et que si papa est mort elle ne pourra pas s’occuper du jardin toute seule. Ma grand-mère, elle, elle compte quatre-vingts et pourtant elle joue comme moi et de plus avec des copines et des copains. Elle s’en fait moins. Elle joue aux cartes dans une maison où l’on ne fait que jouer et le dimanche il y a quelqu’un qui vient leur chanter des chansons comme celles que j’entends aujourd’hui mais que je n’entendrai plus avant que j’arrive à quatre-vingts. Alors je fais comme à la télé quand je vois ceux qui ont un coussin à leur derrière et qui chantent dans des usines à bouteilles d’eaux : j’apprends la chanson, ça me servira ! Mais attendez, on me fait beau et je vais avoir un gâteau. Je sens qu
e les comptes ça va me plaire ! 

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Des commentaires

Propos

Bien avant mon adolescence,
Je savourais la poésie,
Écrite avec les mots de France.
J'en adorais la fantaisie.

Je ressentis très tôt l'envie,
Quand me ravissait une grâce,
De capter le courant de vie
Qui la maintenait en surface.

Un mystère providentiel
Me faisait entendre des phrases
Qui n'avaient rien d'artificiel,
Des vers radieux, sans emphase.

N'a pas cessé ce phénomène.
Il fait que j'écris chaque jour
Sur les émois que me ramène
La nature changeant d'atours.

Ne suis pas demeurée secrète.
Me vint un matin le désir
De livrer au vent, à tue-tête,
Mon débordement de plaisir.

Je reçois de ceux qui m'écoutent
Vivant peut-être solitaires,
Des remerciements que je goûte.
M'encouragent leurs commentaires.

23 mai 2017

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Une ère nouvelle

Rêverie

Quand par le sort sont réunis,
Dans un espace misérable,
Des êtres humains démunis,
Leurs efforts sont insoupçonnables.

Ne voulant pas se lamenter,
Ils créent un climat de tendresse,
Lors, se sentent réconfortés,
Malgré tout ce qui les agresse.

Rares sont les grâces propices.
Non pas les corvées contraignantes,
Ni de pénibles préjudices.
Seule la foi n'est pas manquante.

Le spectacle de leur destin
Indiffère les grands du monde,
Occupés à de nouveaux gains,
Cherchant des trésors qui abondent.

Des hommes et des femmes essaient,
Utilisant leur compétence,
D'intervenir avec succès
Pour atténuer des souffrances.

Il est possible de penser
Qu'arrivent des valeurs nouvelles.
L'inacceptable est dénoncé.
L'indifférence bat de l'aile.

22 mai 2017

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Qu'elle ait neuf cents ou mille ans (selon que l'on choisit ceci ou cela comme la première oeuvre), la littérature française paraît bien jeunette quand on la compare aux littératures grecque ou chinoise. Ses amis conviennent qu'elle est riche, variée, de bonne qualité; quand on ne l'aime guère, on en loue plutôt la raison, le classicisme: les oeuvres bien faites, dominées, tempérées, modérées en vertus et en vices. Pour peu que l'on soit homme de théâtre et objectif, on avoue que le théâtre français reste le plus riche du monde en oeuvres de répertoire. Mais, après les éloges, que de griefs! Une médiocrité de bon goût, voilà ce que produit la «doulce France»: une littérature douceâtre. Où sont donc en France les génies qui dominent la planète, les phares qui la sondent: Dante pour l'Italie, Shakespeare pour l'Angleterre, Cervantès pour l'Espagne, Goethe pour le monde germanique? Le Français, qui n'aurait ni la tête épique, ni la langue du poète, serait incapable d'opposer à ces noms un seul héros. Comique ou bourgeois, le roman; des contes et des proverbes «fadasses» (n'est-ce pas écrit dans la Lettre du Voyant?). Voilà ce que lui coûte l'empire que les grammairiens, les puristes, les académies ont exercé sur une langue qui du reste ne méritait pas mieux: précision et clarté ont alangui la force et tari l'imaginaire.

Et si la littérature française tombait ici victime du «mythe» classique, du mythe de son «classicisme»? D'abord, vous oubliez que Byron considérait Shakespeare comme «le pire des modèles» et qu'au XXe siècle, plus d'un Anglais confirmera ce jugement. Vous oubliez qu'en 1780, pour Frédéric de Prusse, ni Lessing ni Goethe ne se peuvent comparer aux meilleurs écrivains français! Enfin et surtout, vous ne voulez pas savoir que la littérature française exhibe une telle galerie de monstres qu'en effet ils se nuisent, s'offusquent, se neutralisent. En quoi La Comédie humaine marque-t-elle moins de génie créateur, ou moins de démesure, que La Divine Comédie? Ou seriez-vous victime de la supériorité métaphysique du «divin» sur l'«humain»? L'auteur de Théodore, d'Héraclius, d'Attila, de Rodogune, de L'Illusion comique, si vous le jugez moins riche de force dramatique, de situations énormes, de viragos, de grâce et de poésie que Shakespeare, c'est que vous l'avez fort mal lu. Ne parlons pas de celui qui se voulut en France le Goethe du XXe siècle: on pourra toujours contester le parallèle; mais deux Français au moins, l'un au XVIIIe, l'autre au XIXe, ont exercé un magistère aussi durable, aussi fondé que celui de Goethe. Et c'est un Italien, le recteur Siciliano, qui classait récemment l'auteur du Roland - ce livre que nous ne lisons plus, sinon «traduit» en français moderne - dans la légion des «incomparables», avec Homère et Arioste. Reste que la plupart des Français ne conçoivent pas la poésie à la façon des romantiques allemands. Mais il est ridicule de prétendre que le pays de Gargantua, des Cent Vingt Journées de Sodome, du Voyage au bout de la nuit ne propose à l'humanité que des oeuvres petitement bourgeoises, niaisement sages. Quelle littérature eut l'honneur de compter autant d'écrivains à l'Index? Sinon le pays de L'Art poétique, qui donc offrit au monde le lettrisme et l'alittérature?

 

 

1. Traits généraux

 

Cette littérature française archiconnue, archiméconnue, cherchons d'abord à la cerner historiquement, géographiquement, sémantiquement.

 

Histoire et géographie

 

Historiquement, rien de plus simple: s'il balbutie encore l'hagiographie de saint Alexis, le plain-chant français se fait entendre parfait dès la fin du XIe siècle. Les marchands s'organisent alors en communes et laïcisent l'esprit suffisamment pour que surgissent - à la gloire sans doute des nobles et gens d'église, mais dégagés de la littérature cléricale - l'épopée, le roman et le lyrisme. Puisque la littérature proprement dite commence à l'oeuvre belle, la littérature française a neuf cents ans tout juste: l'âge du Roland. Du coup, elle a trouvé son centre: alors que tant d'épopées dressent les hommes contre les géants, les monstres et les dieux, l'épopée française oppose à l'homme l'homme. Pour la démesure, Roland vaut Achille; pour la mesure, Olivier n'est pas inégal à Hector. Et, déjà, voilà définis nos deux pôles: mesure et démesure.

Géographiquement? Autant il est naturel d'exclure les littératures bretonne et basque, autant on répugne à arracher les oeuvres composées en langue d'oc. Les adopter, serait-ce indûment annexer les victimes de Simon de Montfort? Plutôt doit-on déplorer que le mythe des Albigeois et de Puységur nous prive des troubadours. Pour Ferdinand Brunot, après «deux cents ans d'occupation», le français restait encore «langue étrangère» au sud du Massif central. Soit. Mais Girart de Roussillon put être franco-provençal en sa première version; mais Gaucelm Faidit était bilingue, et nous gardons de lui une «rotrouenge» au moins en langue d'oïl. De sorte que, sans impérialisme, mais par esprit plutôt de contrition ou de réparation, il convient qu'au XXe siècle une anthologie de la poésie française cueille un peu de sa gerbe en cette poésie de langue d'oc qui «n'est pas moins notre poésie que ne l'est celle des trouvères»; c'est raison encore et justice quand l'auteur des Communistes, veut-il dater «le chant français», associe au Roland l'oeuvre de Peire Vidal. Pour un Français du XXe siècle, la langue des trouvères ne demeure-t-elle pas aussi étrangère, hélas! que celle des troubadours? Exclurons-nous donc les trouvères de nos anthologies?

Accusera-t-on d'impérialisme français l'Italien Brunetto Latini quand il écrit en notre langue, Marco Polo le Vénitien quand il dicte en français son Million, tous ces Allemands, tous ces Anglais, tous ces seigneurs des Pays-Bas que séduisit au Moyen Âge ou conquit une littérature qui venait d'inventer pour toute l'Europe trois grands genres, et qui ne cessaient de célébrer la «douceur» ou la «beauté» du parler français, la vigueur de sa jeune littérature? Quelques siècles plus tard, seraient-ce encore des impérialistes français, Hamilton, Chesterfield, Walpole, Gibbon, le prince de Ligne, Leibniz, quand ils écrivent en français? Le théâtre de Catherine II, l'oeuvre de Frédéric de Prusse serviraient donc nos ambitions politiques? Quoique Frédéric pressente que «les beaux jours» approchent d'une littérature de langue allemande, il choisit d'écrire le français. Après ceux qu'il nous offrit au XIXe siècle, l'Uruguay donne à la France du XXe siècle un de ses meilleurs poètes; l'Irlande, la Roumanie lui délèguent trois de ses écrivains les plus discutés. Au pis, ce seraient là vestiges de cette fameuse «universalité» de la langue française, universalité incontestable du reste au XVIIIe, et peu contestée.

Reste que Rousseau, Constant, Ramuz, Verhaeren, Hellens, Michaux sont nés belges ou suisses. Il s'agit là d'autre chose que de l'universalité plusieurs fois séculaire de la littérature française. Il s'agit de ce qu'un Belge, M. Piron, qualifie sans mépris de «littératures marginales»: celles qui, en Belgique, au Luxembourg, en Suisse romande, au Québec, aux Antilles, au Maghreb, en Afrique noire, à l'île Maurice, à Madagascar... se débattent, en domaine français, avec des difficultés qui leur sont propres: les divers créoles, dont le joual québécois, le bilinguisme en Afrique noire et dans le monde musulman, quelque provincialisme en Wallonie et Romandie, etc. Que ces littératures marginales aient longtemps hésité, qu'elles se demandent encore si elles doivent se fondre dans la littérature de l'Hexagone ou plutôt s'affirmer, se différencier (par le biais folklorique ou nationaliste), c'est déjà vrai en Wallonie, en Romandie; ce l'est plus encore aux Antilles, en Afrique, où le conflit n'est pas résolu entre les tenants de l'indigénisme et ceux d'un humanisme planétaire. Ceux que M. Piron appelle les «grands bâtards du bilinguisme» s'exposent en effet à «l'artisterie verbale», au genre «macaque flamboyant». Entre l'exotisme de l'extérieur et l'exotisme de l'intérieur, ces littératures marginales mènent une existence d'autant plus difficile que la paresse actuelle et le provincialisme des Français les maintiennent souvent dans la scrupuleuse ignorance de ce qui s'imprime à Lausanne, Turin, Bruxelles ou Montréal. N'empêche que la «négritude» devient un concept clé de nos lettres et que, si la «théocratie canadienne», en sauvant outre-mer la langue française, y avait jusqu'en 1914 ruiné l'esprit français, d'excellents écrivains canadiens de langue française illustrent désormais, depuis un quart de siècle, avec leurs heureuses particularités, au même titre que les Belges, les Suisses, les Algériens, les Haïtiens..., ce qu'il n'est pas outrecuidant d'appeler la littérature française.

Ne nous leurrons pourtant point. Cette littérature n'aura jamais dans le monde futur une expansion comparable à celle des littératures dérivées de l'anglais (États-Unis, Australie, Afrique du Sud), de l'espagnol (littératures ibéro-américaines), du portugais (littérature brésilienne). Pour avoir, depuis les essais sur les Coches et les Cannibales, pris fait et cause pour les indigènes, l'humanisme français eut pour effet de ne pas imposer notre religion, notre langue, notre littérature, avec la même férocité que d'autres colonialismes. Alors que les conquérants de l'Amérique du Nord et de l'Australie ont partout massacré ou parqué les indigènes, que les Espagnols et les Portugais ont combiné la tuerie, la conversion forcée, le mariage mixte, et pratiquent encore au Brésil le massacre, assurant ainsi l'avenir des littératures américaine, australienne et de l'Amérique «latine», le statut colonial français fut assez ambigu pour qu'aujourd'hui - alors que le Portugal et l'Espagne sont des pays moins puissants que la France, et que l'Angleterre ne pèse politiquement pas plus qu'elle - l'Angleterre, le Portugal et l'Espagne demeurent pour longtemps des métropoles langagières et produisent des littératures en un sens impériales. Le Québec, depuis peu, excepté, la France a surtout formé des écrivains dont l'action contribuait à élimer, ou éliminer, son empire. Voyez les Maghrébins ou Antillais de langue française: voilà encore qui doit s'inscrire à l'actif de nos lettres.

 

Sémantique

 

Sémantiquement, que recouvre au juste la notion de littérature française? Alors que la littérature chinoise commence par un traité de magie, absolument impénétrable, que le théâtre et le roman furent exclus durant des millénaires d'un corpus qui d'autre part n'a jamais produit d'épopée, et se borne à la philosophie, à l'histoire, à l'essai, à la poésie (le théâtre et le roman s'y écrivaient en cachette, sous le couvert d'un pseudonyme comme s'il s'agît de littérature irrémédiablement vulgaire ou pornographique), la littérature française commence par l'humanisme et accueille sans exception toutes les disciplines de l'esprit. Ambroise Paré le chirurgien, Pascal le physicien, Claude Bernard le médecin, Montesquieu le sociologue, Réaumur le naturaliste, Jean Rostand le biologiste sont écrivains chez nous, au même titre que les poètes, les dramaturges, les romanciers, les orateurs sacrés ou profanes. D'où la substance, le sérieux d'une littérature qui assimile tout savoir: sa vocation est encyclopédique. L'homme, qu'elle met au centre de soi, sera donc l'homme complet, avec ses poils, ses viscères et ses passions, y compris celle de tout savoir, grâce à cette raison qui lui fournit mille raisons de refuser les tyrannies, politiques ou religieuses.

 

 

2. Traits dominants

 

La liberté

 

En dépit des censures cléricales et de l'autoritarisme royal, la littérature en France jouit depuis mille ans d'une rare liberté de penser, de s'exprimer. Durant les années de tyrannie, de guerres civiles et religieuses, ou quand il fallait faire, sous le manteau, circuler tous les manuscrits audacieux, le prestige européen de la langue et de la littérature françaises fournissait à nos écrivains les presses de Cologne et de Londres, d'Amsterdam et de Hambourg. De 1939 à 1945, sous la pire des oppressions, le livre français s'imprimait en Italie, aux Pays-Bas occupés, cependant que les États-Unis, l'Argentine, le Canada, le Mexique, l'Égypte, la Suisse offraient aux émigrés le moyen de produire journaux et revues, comme en Europe durant la Révolution française. Alors que le morcellement de l'Allemagne nuisait aux écrivains de langue allemande, que les intrusions étrangères retardaient longuement la naissance d'une littérature russe, interrompaient durablement les progrès de la littérature italienne, qu'après le Siècle d'or l'obscurantisme bigot stérilisait la littérature espagnole, la France eut avec l'Angleterre le privilège - en Europe exceptionnel (et dans le monde presque paradoxal) - d'une liberté constamment conquise, faute de quoi il n'y a littérature que d'alcôve, de salon ou de cour.

Obstinés à dénigrer par faux esprit de liberté tout ce qui est leur, combien d'écrivains français oublient que, dans toute son histoire nationale, la Tchécoslovaquie ne fut libre que vingt-deux ans; qu'à part deux siècles de liberté sous les Bagratides, la littérature arménienne fut toujours condamnée à l'esclavage, ou à la diaspora; que la Russie, les États du pape ou la Chine, depuis qu'ils existent comme nations, n'ont pas connu un seul jour de vraie liberté politique, religieuse et littéraire.

La littérature française, elle, n'a cessé de mener un combat constant, obstiné, pour la liberté de penser, pour celle d'aimer. Littérature d'idées subversives, de «mauvaises pensées», d'«idéologues», comme décrétait avec mépris la tyrannie. Littérature qui, dès le Roland, s'efforce de définir un homme idéal qui dépasse le cortegiano (notion de classe) ou le gentleman (notion de classe à la fois et nationale), pour atteindre celui, qui comme le kalos kagathos de la civilisation grecque, ou le junzi de la civilisation chinoise, organise et perfectionne en soi tous les registres de l'humain. Du moins jusqu'au milieu de notre XXe siècle, l'anthropologie toujours seconde et fonde l'humanisme (lequel suppose que la femme, différente de l'homme, est son égale).

 

Le national et l'universel

 

Ernst Robert Curtius sut discerner que l'idée de nationalité et celle d'universalité, qui «se repoussent» en Allemagne, «s'attirent» en France; il en conclut qu'elles «dissocient» l'Allemagne et «consolident» la France. Que les Gesta Dei per Francos, comme aussi le mot de Jeanne d'Arc: «Ceux qui font la guerre au saint royaume de France font la guerre au roi Jésus», confirment son hypothèse, on ne le conteste guère; ni que la Révolution française, substituant aux gesta Dei l'action de l'homme (la «civilisation»), ait voulu proposer à l'Europe, voire lui imposer, une «religion de l'humanité». Au XXe siècle encore, «c'est amoindrir, je crois, la poésie française, écrit un homme de passeport uruguayen, que de ne pas lui vouloir les caractères de la poésie universelle. Le génie de notre langue est assez riche pour les contenir tous.» Quand ils descendent aux analyses de leurs urines et de leurs selles, les écrivains français n'y cherchent en vérité qu'une idée plus précise à la fois et plus générale de l'homme. Devant ce «rationalisme naïf», libre à Curtius de sourire. Allemand, il ose même en conclure que la France s'est ainsi condamnée à vivre en «autarcie». De son temps, le terme se portait bien. En quoi Curtius a parfaitement tort.

 

Les influences étrangères

 

Quelle littérature en effet fut plus durablement ouverte aux influences étrangères? En pouvait-il être autrement? Béante aux invasions de l'Eurasie par la grande plaine du Nord, par la Méditerranée à tous les influx, à toutes les courses de pirates du Proche-Orient et de l'Afrique, par les côtes atlantiques aux incursions des Vikings, la France, qui dès Saint Louis envoyait à Karakorum un ambassadeur vers le khan mongol, bénéficia puissamment de ces périls, de ces invasions. Dès le Moyen Âge, l'Antiquité gréco-romaine imprégna notre culture, par le truchement de ces Arabes qui nous donnèrent aussi la mathématique et la métrique des troubadours. Puis ce furent Pétrarque et le pétrarquisme, la manie platonisante, la ruée sur l'hébreu, l'heure espagnole qui dura un bon siècle, l'engouement pour l'Angleterre (aussi durable), la fureur pour la bonne Allemagne, la curiosité pour le monde scandinave (sous forme d'abord du mythe viking, puis d'influences littéraires). Vint l'âge du roman russe, auquel succéda bientôt celui du roman américain. Et voici qu'après des siècles et des siècles où la découverte des mondes «tartare» et barbaresque de la Turquie, du Japon, de l'Inde, de la Chine, des pays andins, avait nourri la littérature française de thèmes et d'idées subversives (les Chansons madécasses elles-mêmes condamnent l'homme blanc), l'esthétique japonaise du haiku produit chez nous quantité d'imitateurs, d'analyses, cependant que la dramaturgie du no enrichit celle du Vieux-Colombier et que Jean-Louis Barrault se promène volontiers avec sous le bras les Traités secrets de Zeami Motokiyo. Pour parler d'«autarcie», il faut donc soit une ignorance qu'on ne saurait reprocher à Curtius, soit une bonne dose de partisanerie. Car depuis mille ans ou peu s'en faut qu'elle existe, la littérature française ne s'est nourrie que de littératures étrangères. Le «moment classique» lui-même, lui surtout, de quoi donc se forma-t-il sinon de littératures anciennes, latine et grecque, traduites, transposées, imitées sans vergogne, contaminées de littératures contemporaines (l'espagnole, l'italienne), avec des touches d'influences turques, chinoises ou barbaresques? Sans littérature arabe, point de troubadours, pointde Mille et Un Jours, point de Fou d'Elsa. Sans les idées sur la Chine qu'un siècle et demi durant nous transmirent les jésuites, point d'Essai sur les moeurs, de Siècle de Louis XIV, ni de physiocrates. Depuis milleans ouverte aux quatre vents et aux mille tempêtes de l'esprit, la littérature française put ainsi échapper au lyrisme civique (qu'on le baptise ou non socialiste), à ce réalisme tout petit-bourgeois qui, dans maint pays, camoufle (très mal) du régionalisme et du chauvinisme. L'«autarcie», qui ne produit jamais que redites, plagiats, fadaises, formalisme, n'a jamais menacé notre littérature.

 

L'influence à l'étranger

 

Par un singulier privilège que longtemps expliqua la force du pays en bras et en soldats, cette littérature constamment nourrie d'aliments étrangers fut pour les autres nourricière. Le classicisme français, qu'on prétend inassimilable, marqua les lettres anglaises et russes. Plus curieux encore: depuis que, ruinée par les guerres de la Révolution et de l'Empire, la France n'est plus la première puissance de l'Europe, tout se passe comme si la fonction de la littérature française consistait à former périodiquement, à partir d'emprunts divers, incohérents, un corps de doctrine philosophico-littéraire qui, une fois élaboré à Paris, se répand à travers l'Europe et, depuis un siècle bientôt, par toute la planète.

Alors que, dans le «symbolisme», pot très pourri d'influences allemandes, américaines, scandinaves, illuministes, irrationnelles, il n'y avait rien de fort, ni même d'original, les pires sottises codifiées à Paris par cette «école» vont activer l'expressionnisme allemand, libérer les lettres russes par le truchement de Brioussov, renouveler la poésie hongroise grâce à la revue Nyugat (Occident), secouer le monde ibéro-américain par le «modernisme» de Ruben Darío, exporter dans le monde arabe, chinois, japonais, quelques thèmes et ce prétendu vers libre qui n'est que cercle carré. Le Japon du Meiji ne fut pas seul à pâtir de notre symbolisme. Le poète chinois Dai Wangshu en naturalisa de son mieux la poétique; ce qui lui vaut d'être proscrit, lui communiste, dans la Chine de Mao. Au Portugal encore, Pessoa composa des poèmes et un théâtre entièrement inspirés de cette doctrine, qui n'épargnera même pas les États-Unis.

Quarante ans plus tard, il suffira au surréalisme français de concentrer à Montmartre et de fondre tant bien que mal des bribes de romantisme allemand, une touche de Swedenborg, du freudisme et du marxisme, ou de prôner, sans la pratiquer beaucoup, l'écriture automatique, pour déclencher une réaction en chaîne qui, pour le meilleur et pour le pire, va surréaliser entre les deux guerres l'Angleterre, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie, le Japon, la plupart des pays libéraux.

Plus tard encore, quand l'existentialisme de Saint-Germain-des-Prés aura composé un méli-mélo de freudisme et de marxisme fortement contaminé de tradition kierkegaardienne et de hideux jargon heideggerien, cet existentialisme à la française, qu'il soit chrétien ou athée, offusquera ses modèles et se répandra comme une peste.

Ceux qui, moins provinciaux que la plupart des Français, connaissent le new criticism qui, inspiré de nos explications de textes, durant trente-cinq ans domina aux États-Unis l'interprétation littéraire, comment ne s'étonneraient-ils pas de constater que, malgré la puissance et le prestige de ce pays, quelques Français ont pu lancer avec impudence une prétendue «nouvelle critique» qui n'était pas plus nouvelle, certes, que le new criticism, qui en reprenait plus d'une thèse, mais qui, parce qu'elle venait de Paris et maudissait la «vieille» critique française (celle dont s'inspirait le new criticism), imposait partout sa loi. L'enthousiasme de tant de pays pour un prétendu «nouveau roman», qui ne sauve rien de ce qui constitue le propre du roman, ne surprendra pas moins un observateur impartial.

L'un des traits constants de la littérature française semble donc son aisance à mettre en forme virulente des écoles philosophico-littéraires qu'on exporte vers les pays auxquels on emprunta des éléments épars.

Il en résulte une fâcheuse conséquence: contrairement à ce que l'on croit depuis deux siècles bientôt, les francs-tireurs, les hommes libres n'ont guère en France la faveur. Groupes, chapelles, cénacles, écoles se multiplient, se baptisent en «isme», publiant manifeste sur manifeste, prononçant exclusions et anathèmes, mettant la main sur la presse, régnant par la terreur, et condamnant au silence les prosateurs et les poètes qui se contentent d'écrire bien, chacun pour soi, sans hurler avec les jeunes loups de chaque génération. Le Tchéco-Anglais George Steiner l'a déjà dit; on l'a très bien étouffé. Mais quoi! Le seul poète français qui obtint au XXe siècle l'honneur douteux de funérailles nationales a très bien écrit l'essentiel: «Une histoire approfondie de la littérature devrait être composée, non tant comme une histoire des auteurs et des accidents de leur carrière ou de celle de leurs ouvrages, que comme une histoire de l'esprit en tant qu'il produit ou consomme de la «littérature», et cette histoire pourrait même se faire sans que le nom d'un écrivain y fût prononcé.»

 

 

3. Le dialogue français

 

Un des effets les plus naturels et constants des libertés dont a pu bénéficier la littérature française, c'est ce qu'un indigène appela pertinemment le «dialogue français», dont l'Argentin Jorge Luis Borges confirme la permanence: «La tradition française est double. La France est l'unique pays qui possède deux traditions littéraires simultanées. Elle atteint aux extrêmes de la discipline et de l'extravagance, car chaque écrivain s'y oppose.» Remarque d'autant plus précieuse que Borges, anglophile délibéré, ne passe point pour complaisant à l'égard des lettres françaises.

 

Les oeuvres

 

Où trouver en effet, sinon en France, une littérature qui ne cesse, quant au contenu, de se contredire soi-même, d'exercer en fait une véritable dialectique qui surmonte, sans les anéantir, la thèse et l'antithèse?

Dès le Moyen Âge, et contrairement à l'image abigotante qu'on persiste à nous enseigner, bien des poètes désespéraient déjà de l'âme immortelle:

Et âme et corps noient [néant] devient.

ou des folies vaticanes:

Contre l'Escripture divine

Et contre Deu sont tuit lor fet.

Durant quatre siècles, de l'Ecbasis Captivi (930?) à Renard le Contrefait (1340), tout un courant oppose au dogme un esprit de critique et de licence (qu'on entend aussi dans les chansons de goliards). Au XVIe siècle, en pleine fureur des guerres de religion, le catholique, le protestant et le sceptique modulent des chants alternés. Au XVIIe, les classiques, tout appuyés qu'ils sont par le pouvoir, ne parviennent pas à étouffer les burlesques, les libertins. En même temps que les idéologues, les illuministes prospèrent au XVIIe. Le seigneur de Fernet dialogue avec l'ours des Charmettes. Au XXe siècle, les théoriciens de la monarchie et de l'antisémitisme d'État s'expriment en même temps que ceux de la démocratie et les champions d'Israël, que les prophètes du socialisme et du fascisme. De génération en génération, le dialogue se perpétue des Anciens contre les Modernes. Toute la littérature française, à la limite, n'est qu'un immense pour et contre: pour et contre Dieu, pour et contre l'âme, pour et contre le corps, pour et contre l'individu, pour et contre la justice sociale, pour et contre les trois unités, pour et contre la rime, pour et contre la rhétorique, pour et contre tout. Tout en France coexiste toujours avec tout: les tenants du français parlé avec ceux de la langue écrite, ceux du «fais ce que veux» avec ceux du «bon usage».

Mieux: à l'intérieur de chacun des grands genres littéraires que l'histoire prétend si tranchés, à l'intérieur de chacun des bons écrivains, le dialogue se poursuit: bien borné qui, sous les grâces du roman courtois, ne sait pas lire un filigrane rudement réaliste; sous le pétrarquisme, la gauloiserie; sous le cynisme de Point de lendemain, la tentation naturiste et le frémissement romantique; sous les raffinements verbaux du professeur qui pontifie dans son salon de la rue de Rome, quelques roides cochonneries.

 

Salons, cénacles et cafés

 

Ce même goût du dialogue explique le rôle depuis longtemps des académies et des salons. Quelque mal qu'on doive penser des académies en général, et de l'Académie française en particulier, c'est à deux de ces compagnies que nous devons d'une part le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité, de l'autre le Discours sur l'universalité de la langue française. Qui sait même si, à côté des centaines de navets qu'elle a suscités dans l'espoir du prix qui enrichit son homme, l'académie Goncourt n'a pas fait germer un bon livre (ou même deux)? Et qui dira, qui criera tout ce que la libre pensée, notamment dans l'ordre sexuel, doit aux salons précieux, si calomniés? Autant, assurément, qu'aux militantes saint-simoniennes. On peut jouer à soutenir que la littérature de Versailles aboutit fatalement à celle des Versaillais; que les salons du siècle des Lumières préparent l'obscurantisme littéraire de la Terreur, ou celui du stalinisme. Mais qui prétendra sérieusement que la littérature des cours de fermes et des chambres de bonnes l'emporte forcément sur celle des Tuileries, et des antichambres ministérielles? La langue des courtisanes aurait-elle plus de valeur littéraire que le jargon des courtisans? Il ne faut donc prendre ni au sérieux ni au tragique le rôle des académies en France et celui des salons. Lors même que, sur leur tard, ils ont la faiblesse d'entrer dans les académies, nos meilleurs écrivains ont alors produit le meilleur de leurs oeuvres. Au reste, la plupart des grands n'ont jamais forcé le seuil de l' Académie par excellence. L'auteur de L'Assommoir y échoua vingt-sept fois!

Que les salons du XVIIe siècle aient poli des hommes que la violence des guerres de religion et la grossièreté des moeurs avaient transformés en brutes, que ceux du XVIIe et du XVIIIe aient permis de perfectionner l'art de la conversation et la délicatesse des sentiments amoureux, sans négliger d'agiter quelques idées réformistes ou révolutionnaires, ne sauraient toutefois nous faire oublier que ceux du XIXe et du XXe ne furent guère voués qu'à la mondanité, aux coquetteries, à la préparation d'une entrée aux académies.

La littérature des cénacles, des cafés, des bandes organisées en «écoles» ne vaut pourtant pas mieux. L'Album zutique nous prouve que, rassemblés autour d'une absinthe et privés du contrôle de la compagnie des femmes, les gens de plume s'ébrouent dans la vulgarité. Pas plus que les salons, les cénacles n'aiment l'individu.

 

Une revue de dialogue

 

Une fois pourtant, de 1912 à nos jours, la littérature française réussit à rassembler des hommes de talent ou de génie qui faisaient le pari de s'ouvrir au monde, de n'obéir à aucune orthodoxie politique, religieuse, littéraire, enfin et surtout de ne jamais se célébrer mutuellement: à la Nouvelle Revue française, le classique jouxtait le surréaliste, le fasciste dialoguait avec le stalinien. On ne leur demandait que d'aller jusqu'au bout de soi.

Alors que tant de littératures jugent d'abord des écrivains selon qu'ils servent bien la religion ou la patrie, la Nouvelle Revue française, incarnant l'esprit même de la littérature française (sauf durant les rares périodes où s'exerçait une tyrannie), n'a demandé aux écrivains que d'écrire bien. Comme partout, il existe en France une littérature de classe: quelques écrivains, beaucoup d'écriveurs n'ont d'autre ambition que de servir la classe à laquelle ils appartiennent ou dont à leur profit ils adoptent les préjugés. Ainsi de ces écrivains «bourgeois» chez qui tous les bourgeois sont bons, et méchants tous les ouvriers; ainsi de ces écrivains prolétariens ou communistes, chez qui tous les ouvriers sont des petits saints et tous les bourgeois des salauds. Mais un dernier trait de la littérature française est d'avoir toujours, en toute circonstance, produit des écrivains qui n'écrivent pour aucune classe: pour l'homme. Un ouvrier français, poète de surcroît, l'écrivait récemment: lui, le prolétaire, se sent parfaitement chez soi dans l'univers d'un prince poète, d'un bourgeois bordelais ou d'un demi-juif parisien, quand ce prince, ou ce bourgeois, ou ce malade sont des écrivains «authentiques». Si la littérature, la force des choses aidant, fut souvent barbouillée par des «héritiers», elle l'est de plus en plus par des «boursiers». En étudiant le niveau social des écrivains français des origines à nos jours, on s'aperçoit que les classes moyennes, parfois les classes pauvres, fournissent les plus grands noms. Si La Vie de Saint Louis, l'un des livres les plus jeunes de la littérature française, est l'oeuvre d'un grand seigneur nonagénaire, le livre le plus cruel de l'adieu à la jeunesse, le livre en un sens le plus vieux (Une saison en Enfer), est l'oeuvre d'un gamin de dix-neuf ans. Le tableau le plus féroce de la monarchie française nous fut livré par un duc maniaque de préséances qui composa au XVIIIe siècle, dans une langue proche de celle du XVIe, l'histoire de la France au XVIIe. Tout à l'avenant. Jusqu'à des clochards ont écrit, et bien, en français.

 

 

4. La vraie universalité des lettres françaises

 

Plutôt que d'étudier les mouvements, les cénacles, les écoles, quand on fonce à l'essentiel, et qu'on aborde les grandes oeuvres, les individus, la littérature française redevient une violente, une amusante foire du Trône, où la femme à barbe dialogue avec le nain qui épousa la femme-serpent, laquelle n'est jamais muette.

«Qui cherche à déterminer le caractère propre des lettres françaises comme à leur fixer un centre, songe d'abord au récit.» Brièveté, tension, économie de moyens, le récit convient en effet à l'une des voix du dialogue français: et sans doute est-il plus facile de parfaire deux cents pages que deux mille. Ce qui frapperait aussi et aussi fort, c'est que la littérature française propose et accomplit tous les genres, et que là réside, là vraiment, son universalité. Seule exception: rien chez nous qui corresponde au Kama-sutra; la foi chrétienne s'y opposait: la notion de péché nous interdit l'érotique sacrée. Cette lacune exceptée, tous les genres sont chez nous illustrement illustrés, alors que plusieurs d'entre eux manquent dans certaines des plus grandes littératures. Point d'épopée en Chine, peu dans le monde arabe, ce que pourrait expliquer la théorie de Dumézil; jusqu'à la fin du XIXe siècle et l'influence italo-française qui lui donnera naissance, point de théâtre, ni comique, ni tragique, en pays de Sunna. Si le roman et le théâtre existent en Chine, on les y méprise. Vainement chercherez-vous l'histoire dans la littérature de l'Inde, et l'éloquence profane dans les pays qui n'ont pas joui des libertés parlementaires. Grâce aux libertés exceptionnelles dont bénéficia la France, ou plutôt qu'elle sut se conquérir, si l'on trouve l'éloquence sacrée, l'épopée, la tragédie, genres nobles et souvent au service des valeurs dominantes, l'histoire, les mémoires, les drames, les comédies, les romans, les nouvelles, les contes, qui présentent souvent de la société un tableau fort critique, ne sont pas moins respectés, du moins depuis le XVIIIe siècle, que les genres nobles. La fantaisie des fatrasies voisine avec la sagesse des fables moralisantes, la satire et le pamphlet avec le roman courtois, l'essai, les mémoires. Du monostique au ressassement, du virelai au pantoum et au vers libre, la littérature française aura tout exploré en poésie. Alors toutefois que la loi de la monorime allait stériliser la quasida arabe et la réduire à des clichés, à des rimes acrobatiques, l'assonance, plus libérale, et bornée à la longueur de la laisse, n'eut pas le même effet désastreux. Lors même que la rime remplaça l'assonance, du fait qu'elle n'était pas monorime et qu'on la tolérait suffisante ou pauvre, elle n'a jamais paralysé, elle a plutôt favorisé les poètes de génie. Au XXe siècle encore, on s'en aperçoit, tous les plus grands savent rimer, si même ils ne riment pas toujours. Langue sans ton, sans accent tonique marqué (comme en anglais ou en allemand), langue dont les usagers ne sentent plus guère la longueur des syllabes, le français n'a jamais pu sans péril élaborer des vers quantitatifs, comme on tâcha de le faire à la Renaissance, ni des versets sans rimes ou assonances.

 

 

5. Perspectives et prospective

 

Par un effet malencontreux de l'extrême liberté dont jouirent et jouissent les lettres françaises, on en vient à vendre des livres composés de pages blanches, ou de voyelles et de consonnes en vrac. D'autres se présentent comme jeux de cartes qu'à son gré bat le lecteur. Rassotés de scientisme, de linguistique mal digérée, beaucoup de vains écriveurs contemporains recherchent dans ce qu'ils baptisent l'«alittérature», l'«athéâtre», l'«acritique», l'«apoésie», un renouvellement de ce qu'ils considèrent comme une discipline périmée: les arts langagiers. À les en croire, dans nos mille ans de littérature, seul vaudrait le peu qui prépare le nouveau roman, la nouvelle critique, ces toquades, aussi fragiles que les précédentes: nous sommes quelques-uns encore qui entendîmes en Alexandrie un écrivain égyptien de langue française exposer fortement que Shakespeare, Eschyle, Plaute, Corneille, Lope de Vega, Schiller, Tchekhov, Goethe... ne se justifiaient que pour avoir préparé l'homme enfin en qui s'accomplissait toute la dramaturgie universelle, l'orateur: M. soi-même Cyril des Baux. Qui connaît aujourd'hui le nom - je ne dis pas l'oeuvre, non, le nom - de celui qui, voilà vingt-cinq ans, professait ce solipsisme?

Beaucoup plus féconde que l'alittérature contemporaine (colère d'enfant pourri-gâté), l'entreprise de l'Oulipo («ouvroir de littérature potentielle»). À partir du groupe de mots qui se trouvent en facteur commun dans un sonnet de Brébeuf et un de Corneille, puis du groupe de mots qui ne sont pas facteurs communs, construire deux haikus de facture japonaise, l'un lyrique, l'autre ironique, c'est un exercice qui musclera l'esprit. Réussir à terminer tout un livre, et lisible, en refusant d'employer la lettre de beaucoup la plus fréquente en français, la voyelle e, c'est une gageure à ne pas risquer trop souvent, mais qui a produit quelques pages étonnantes, ou amusantes. Composant ingénieusement la structure identique d'un certain nombre de sonnets avec un dispositif de languettes mobiles qui permettent de lire (en multipliant chaque vers d'un des sonnets par tous les vers de tous les autres) mille milliards de poèmes, voilà encore qui, à titre expérimental, peut séduire un amateur de lettres. C'est plus «scientifique» que tout le scientisme de nos grammatologues et autres destructeurs de l'innocence littéraire. Le déshonneur des poètes, non, ce n'est pas de rimer Les Châtiments, de griffonner Liberté, ou de moduler L'Orgue de la nouvelle barbarie: c'est de décomposer, exprès, des poèmes typographiquement illisibles. Et quand la terre demain se calcinerait sous l'impact de cinq mille bombes atomiques, quand elle sombrerait dans un déluge ou s'ensevelirait sous les cendres de tous nos volcans, pour illustrer une dernière fois la littérature française, c'est avec les mots de tous les jours, et à l'intention des hommes assez bien formés pour savoir lire, qu'il conviendra d'écrire des oeuvres bien composées, parfaitement écrites, simples et fortes, grâce à quoi, devant les abîmes en effet que tout esprit lucide voit aujourd'hui s'ouvrir sous les pas de l'humanité, ces hommes porteront leur témoignage ultime. Si la paix nous est consentie, souhaitons que, parfaisant le dialogue français, le prochain législateur de nos lettres s'appelle Rimherbe ou Malbaud.

Souhaitons mieux encore: en dépit de la diversité stimulante des textes proposés en 1981 par le Nouvel Atlas de littérature potentielle, quintessence des textes oulipiens, où le divertissement dissimule sans doute «de plus vastes jeux littéraires», du genre de ceux que proposent, paraît-il, les ordinateurs (quant aux haikus pseudo-japonais fabriqués en Angleterre par ordinateur  ils sont stéréotypés, de syntaxe débile, uniformes, pauvres de vocabulaire: nuls en somme et malheureusement advenus); en dépit même du voeu formulé voilà dix ans au paragraphe ci-dessus: que le prochain législateur de nos lettres réussît à réaliser la synthèse de Malherbe et de Rimbaud: Rimherbe ou Malbaud, souhaitons qu'enfin rendues à quelque innocence, à quelque courage politique, à quelque beau souci de vérité, les lettres françaises, soucieuses de sauver et notre langue (ce qui en reste) et notre culture (ce qui réussit à passer les barrages de la passion politique et du rendement économique rapide), élaborent immédiatement et sans délai quelques romans expurgés de la complaisance narcissique où s'absorbent tant d'écrivains; et, parfaitement insoucieux de ce qui plaît, de ce qui se vend, des romans, disons, dignes de cet admirable Grand Vestiaire publié en 1958 sans grand succès par celui, déjà primé pourtant, et à qui serait donné d'obtenir à soi seul deux Goncourts, ce Grand Vestiaire où tout est dit qui devait l'être de la veulerie, du marché noir, du racisme, de la collaboration, bref de la «France profonde» comme disent les politicards, où seul sera sauvé un orphelin, fils d'un instituteur martyr de la Résistance, orphelin qui, vampirisé par les «salauds», met proprement une balle dans la nuque de son exploiteur-livreur-de-juifs-complice-d'un-flic-pourri, mais qui donnera son complice par une lettre posthumement livrée à qui de droit... Justice ainsi faite: «Je pouvais maintenant retourner parmi les hommes», écrit l'enfant narrateur. Après avoir, coup sur coup, relu ce Grand Vestiaire et ce Nouvel Atlas, le doute n'est plus permis: s'il doit y avoir une littérature française qui puisse agir sur la politique, l'infléchir vers la liberté, la justice, la vérité, un seul Grand Vestiaire vaudra mieux que dix Atlas de l'Oulipo. De même, la seule histoire de «Momo», où s'exprime déjà tout le racisme dont pâtissent les fils de pute dans les bas-fonds de Paris (quel avenir devant lui!), vaut mieux, je le crains, que ce nouvel avatar de l'Oulipo: l'Oulipopo. Essayons, désespérément, d'y déchiffrer une Promesse de l'aube pour cette littérature française qu'on voit aujourd'hui s'enfoncer dans un crépuscule du soir.

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Un message de l'au-delà

Un message de l'au-delà

 

 En ce jour de printemps, ensoleillé et chaud,

Seule en mon jardinet, mais ravie et joyeuse,

Je murmure des vers que j'avais trouvés beaux.

« Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin

De venir dans ma chambre, un peu chaque matin »

 

 Pour rendre hommage à ma mémoire, à sa rigueur,

Je vais chercher mon livre, au hasard le feuillette

Et j’y trouve des vers me mettant l'âme en fête.

C’est une invitation, faite un vingt et un mai,

D’errer dans la nature qui étale ses fleurs.

 

 « Puisque mai tout en fleurs, dans les prés nous réclame »

Ce jour même se trouve être un vingt et un mai,

Un peu particulier, c'est mon anniversaire.

J’accueille dans la joie ce poème troublant.

Venu de l'au-delà, insondable mystère!

 

 Or en soirée, pour ajouter à mon émoi,

Sur mon petit écran s'affiche face à moi

Le portrait du vieil homme, auteur des Misérables

On va y projeter son oeuvre remarquable.

J'ai reçu un message, une évidence claire! 

 

21 mai 1999

 

Puisque mai tout en fleurs dans les prés nous réclame,
Viens ! ne te lasse pas de mêler à ton âme
La campagne, les bois, les ombrages charmants,
Les larges clairs de lune au bord des flots dormants,
Le sentier qui finit où le chemin commence,
Et l'air et le printemps et l'horizon immense,
L'horizon que ce monde attache humble et joyeux
Comme une lèvre au bas de la robe des cieux !
Viens ! et que le regard des pudiques étoiles
Qui tombe sur la terre à travers tant de voiles,
Que l'arbre pénétré de parfums et de chants,
Que le souffle embrasé de midi dans les champs,
Et l'ombre et le soleil et l'onde et la verdure,
Et le rayonnement de toute la nature 

Fassent épanouir, comme une double fleur,
La beauté sur ton front et l'amour dans ton coeur !

 

                                                     Victor Hugo  21 mai 1835(Les chants du crépuscule)

 

 

 

 

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Un silence respectueux

Parfois, sur le tard, un désir,
Ancien ou nouveau se présente.
Il est conservé en attente,
Arrivera le temps d'agir.

Satisfaire une envie banale
N'exige certes pas d'efforts;
On ne s'en remet pas au sort,
Mais il en est d'originales.

Le rapport liant des amis
Crée une agréable tendance
Qui les incline à l'indulgence.
Les conseils sont toujours admis.

Or, il est rare qu'une envie,
Voulant que soient changées les donnes,
Ne cède à l'idée qui ordonne
Qu'à la prudence, l'on se fie.

Le souci d'un choix qu'a fait l'autre
Doit prévaloir sur le plaisir
Qu'on aurait, si à l'avenir,
Il y renonçait pour le nôtre.

19 mai 2017

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Ollé!

La vie, l'envie, l'étreinte

Et le désert soudain...

Jeunesse, détresse qui suinte

Tout serait-il donc vain?

Années flambées, éteintes

Aucun bon souvenir?

Ne pas crier sa plainte

Ebaucher un sourire!

Tenir, frémir encore

Et tapi dans le noir...

Un jour surgira l'or

Du rêve et de l'espoir!

J.G.

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Simone de Beauvoir

On peut dater de l'année 1970 une transformation irréversible du rapport des femmes à la littérature. Jusqu'alors l'opinion commune considérait les femmes artistes comme des exceptions. On s'intéressait parfois aux «images de la femme» dans l'histoire des textes littéraires, mais on ignorait presque totalement la pratique des femmes écrivains. Femme image ou reflet d'un désir masculin, voilà ce que le féminisme de la seconde moitié du XXe siècle aura violemment contesté, sous une forme ou sous une autre, au moment même où, dans un système économico-politique qu'il faudrait qualifier plutôt à présent d'«antisexuel» que de «mâle», les médias, la publicité, l'organisation du travail et de la production mettent plus que jamais peut-être en circulation l'objet d'échange et de commerce «femme». Si bien que l'on se trouve devant le paradoxe suivant: on ne peut parler correctement des textes féminins sans prendre pour point de départ le nouveau féminisme, alors qu'il n'est pas sûr que ce dernier ne soit pas lui-même rapidement devenu l'objet d'un commerce particulièrement lucratif (réel ou symbolique), notamment dans l'édition.

Vers 1970, le nouveau mouvement féministe, né principalement aux États-Unis (au Women's Rights Movement réformiste des années soixante succède en 1968 le Women's Liberation Movement, beaucoup plus radical), n'expose plus seulement, comme les rassemblements précédents, des objectifs de lutte contre l'inégalité des sexes, mais s'efforce aussi d'affirmer et de représenter la «différence féminine», différence, disent les féministes, de sexualité, de perception du corps, d'expérience et de langage, si bien que la question culturelle se trouve d'emblée au centre du mouvement. Le nouveau féminisme produit ses propres écrivains et ses propres artistes, dont l'art se définit en fonction d'un a priori féministe, comme Kate Millett ou Adrienne Rich, aux États-Unis, Monique Wittig, Xavière Gauthier ou Hélène Cixous, en France. Il affirme par ailleurs la nécessité de réévaluer les pratiques féminines, traditionnellement mineures: journaux intimes, broderies, couture, cuisine, etc. Le mouvement réactualise enfin les grandes oeuvres féminines et en permet une relecture qui prenne en compte le point de vue spécifique d'après lequel elles ont été réalisées: c'est le cas, par exemple, de l'oeuvre de Virginia Woolf, ou même, dans une certaine mesure, en France, de celle de Gertrude Stein. Le «féminin» dans la culture n'apparaît ainsi plus seulement comme une fonction négative mais aussi comme un élément dynamique, voire novateur.

 

 

1. L'édition féministe

 

Parmi les causes (entrée massive des femmes dans le monde du travail, débats publics et lois nouvelles sur l'avortement, la contraception, l'égalité des droits civiques et sociaux, etc.) qui ont fait de la question féminine un sujet d'actualité de grande ampleur, l'apparition d'une «édition féministe», consacrée exclusivement aux interventions des femmes, est loin d'être négligeable. Cette édition féministe rend en effet possible un regroupement de textes féminins, crée un foisonnement extrêmement important et ressuscite certaines oeuvres (par exemple, des romans américains du XIXe  siècle tels que The Awakening, de Kate Chopin, ou Ethan Frome, d'Edith Wharton; en Italie, Una donna, de Sibilla Alleramo, etc.). Elle a enfin incité les maisons d'édition traditionnelles à ouvrir à leur tour des collections réservées aux femmes. Il en a résulté depuis 1974 environ une prolifération tout à fait extraordinaire de textes écrits ou prononcés par des femmes, dans des domaines aussi différents que l'ethnologie ou la poésie, le témoignage ou le pamphlet, etc.

Issue du mouvement féministe, cette édition révèle la réussite des femmes à se faire entendre. Cela commence aux États-Unis: aux innombrables pamphlets des premières années du Women's Lib succèdent vers 1969 les journaux, remplacés ou secondés vers 1972 par les revues, les magazines, etc., puis pris en charge vers 1973 par les maisons d'édition, avec les livres, dont la publication devient de plus en plus large. La présentation, la mise en pages, les contenus des journaux initiaux (It Ain't Me Babe, Of Our Backs, Every Woman...) indiquaient déjà l'orientation principale des publications féministes futures: plus que de littérature, ou même de journalisme, il s'agit de prises de parole et de témoignages.

En France, les options sont parfois différentes, ou même hostiles au féminisme américain. C'est ainsi que les éditions Des femmes ont refusé le terme de «féminisme» comme sujet à des emplois suspects ou trop limités et ont créé, à partir du groupe Psychanalyse et politique, ce qu'elles appellent le Mouvement des femmes. On retrouve néanmoins dans l'édition française les grands traits de l'édition féministe américaine. Des titres comme Dire nos sexualités (Xavière Gauthier), Parole de femme (Annie Leclerc), L cause (titre d'une revue), La Ventriloque (Claude Pujade-Renaud), Les Mots pour le dire (Marie Cardinal), Les Parleuses (Xavière Gauthier et Marguerite Duras), Les Doigts du figuier, Parole (Jeanne Hyvrard), etc., indiquent assez comment, pour les femmes françaises aussi, la première fonction de l'écriture est de permettre la communication, l'explosion d'une parole enfin libérée du silence ou d'un «bavardage» rendu à ses droits. L'accent est mis sur les caractères «spontané», «direct», prosaïque, ordinaire de cette parole: les femmes écrivent pour parler, simplement, à la première personne, entre elles ou pour se faire entendre d'un destinataire absent. Leurs écrits sont des confessions, proches en cela des journaux intimes qu'elles tenaient avant que n'existe une édition féministe (et qui accèdent parfois eux-mêmes à la publication, tel ce recueil américain d'extraits de diaries of women édité par Mary Jane Moffat et Charlotte Painter). La répétition, de livre en livre, de témoignages et d'expériences identiques, presque interchangeables, l'importance du facteur quantitatif, l'accent mis sur l'expérience quotidienne (dans le film de Chantal Akerman, Jeanne Dielman, le spectateur assiste de bout en bout aux activités ménagères de Jeanne), la dominante «gynécologique» (récits de grossesses, d'avortements, etc.) sont  autant d'éléments qui contribuent à créer une sorte d'«effet de foule», d'un genre très nouveau. L'édition féministe nous montre, en effet, ce que nous n'avions jamais vu ; ces «couloirs obscurs de l'histoire» aurait dit Virginia Woolf, où une foule, constituée non plus d'hommes au travail mais de femmes, s'occupe à traiter, dans l'anonymat, les problèmes individuels ou familiaux de la vie quotidienne. Il arrive que ces récits consolident la tradition, comme L'histoire est un tricot, d'Annie Leclerc, mais ils parviennent aussi parfois, plus positivement, à interroger cette «identité anonyme» des femmes à laquelle sont consacrées depuis longtemps les grandes oeuvres féminines. Certains de ces textes nés du nouveau féminisme présentent néanmoins le danger de la confusion de l'oral et de l'écrit, de l'usage non critique d'une «langue de femme» (mais une telle langue est-elle possible?) et du recours, d'un narcissisme souvent naïf, à un «je» qui semble signifier une adéquation parfaite du sujet à lui-même.

 

 

2. Contre-culture

 

Les premiers livres publiés ont été pour la plupart, en particulier aux États-Unis, des ouvrages théoriques, le mouvement féministe étant d'abord un rassemblement politique et idéologique. Qu'il s'agisse de rééditions des grands classiques de l'analyse féministe (essentiellement, Le Deuxième Sexe, de Simone de Beauvoir, The Feminine Mystique [La Femme mystifiée], de Betty Friedan, ou encore, sur un autre plan, L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, de Engels) ou d'études nouvelles dont la réputation a grandi très vite (Sexual Politics [La Politique du mâle], de Kate Millett; The Dialectic of Sex [La Dialectique du sexe], de Shulamith Firestone; The Female Eunuch [La Femme eunuque], de Germaine Greer; et aussi en Angleterre, Psychoanalysis and Feminism [Psychanalyse et féminisme], de Juliet Mitchell; en Italie, Dalla Parte delle Bambine [Du côté des petites filles], d'Elena Gianini Belotti, etc.), ou encore d'anthologies regroupant des interventions variées de femmes (par exemple, le recueil américain de Robin Morgan, Sisterhood Is Powerful) et révélant par là, de manière tangible, l'existence du «mouvement» comme tel (cf. en France, des numéros spéciaux de revues republiés en livres comme Les femmes s'entêtent ou des recueils de textes étrangers comme Écrits, Voix d' Italie), ces textes doivent nous être présents à l'esprit, si nous voulons être en mesure de lire dans leur histoire les fictions féministes qu'ils ont précédées. Malgré des différences sensibles d'analyse ou d'option, ils finissent tous par constituer une contre-culture.

La phrase célèbre écrite par Simone de Beauvoir dès 1949 dans Le Deuxième Sexe: «On ne naît pas femme, on le devient» indique sans doute le point central de toute théorie féministe. Le livre d'Elena Gianini Belotti, Du côté des petites filles, analysant les conditions répressives de l'éducation des filles, va dans le même sens. De là découlent, schématiquement, deux tendances de l'analyse féministe: d'une part, celle qui accorde aux phénomènes socio-historiques la première place et demande, comme le déclaraient en novembre 1977 les femmes de la revue Questions féministes, le droit pour les femmes aussi «au neutre [à la définition non sexuée], au général»; et, d'autre part, celle, dominante au moins sur le plan des publications, qui, tout en tenant compte constamment de l'histoire de l'oppression des femmes, met en avant dans une thématique de la différence quelque chose qui serait comme une «nature féminine». Mais dans tous les cas l'écriture féministe est amenée, de manière plus ou moins principale, à mettre en lumière un aspect de la condition faite aux femmes, et à dénoncer les expériences négatives de viol, d'exclusion ou d'oppression. Celles-ci ne constituent pas, néanmoins, le sujet unique de l'écriture, qui fait aussi écho à une attitude globalement et explicitement théorique du féminisme comme critique et analyse du «patriarcat». De ce point de vue, le livre de Valerie Solanas, S.C.U.M. Manifesto (Society for Cutting Up Men, c'est-à-dire Société pour la castration des hommes), a marqué en son temps (1968-1971), sous la forme du scandale, l'histoire du mouvement: l'auteur, qui était au même moment en prison pour avoir agressé l'artiste Andy Warhol, proposait pour dénouement d'une fiction délirante où les femmes devenaient les «maîtres du monde» l'assassinat de tous les hommes. Dans la théorie, c'est le patriarcat comme entité politique et idéologique qui est mis en question. Aux États-Unis toujours, des livres comme celui de Kate Millett (La Politique du mâle) s'attachent à décrire les modes de répression sexuelle et culturelle à l'égard de la femme, tels qu'on peut les repérer dans la littérature «masculine», en analysant les principes d'un «pouvoir mâle». Les féministes américaines ont encore créé, dans la plupart des universités, des women's studies, où sont étudiés les schémas littéraires dominants, ainsi que des revues de critique littéraire et culturelle (telle la revue Signs à Chicago). Si, enfin, l'essai-fiction de Virginia Woolf intitulé Trois Guinées (1938) a rencontré un succès tel qu'il a été traduit et publié à nouveau dans la plupart des pays où existe une édition féministe, c'est parce qu'il met violemment en procès un ordre patriarcal qui conduit à la guerre et au fascisme et interdit aux femmes les possibilités matérielles et symboliques d'accéder à la culture.

L'unité des différentes tendances du féminisme réside dans l'affirmation constante de ce point de vue critique, c'est-à-dire différent. À cet égard, l'évolution du mouvement est à peu près partout identique. D'une manière générale, on constate vers 1974 un déplacement des préoccupations sociopolitiques vers des objectifs plutôt culturels; c'est le cas très nettement en France, avec les éditions Des femmes. L'Italie, où le féminisme demeure assez «violent», fait un peu exception. Dans tous les cas, le phénomène de mondialisation de l'édition féministe aboutit à la constitution d'un nouveau champ culturel construit sur un principe de sororité (sisterhood, sorellanza, etc.) qui fait que tous les grands livres du féminisme, qu'il s'agisse d'essais ou de fictions, sont traduits dans presque toutes les langues.

La revue belge Les Cahiers du G.R.I.F. présente dans un de ses numéros intitulé «Créer» un exposé assez clair de l'analyse féministe de la question culturelle. C'est la notion même de création qui s'y trouve critiquée: «On peut se demander [...] si la hantise de la création [...] ne relève pas de la conception propre de l'Occident industriel, qui consiste à définir l'homme par sa capacité de produire des objets.» Cette condamnation de l'objet -et donc notamment de l'«objet d'art» -est un élément fondamental des réalisations féministes, en particulier dans le domaine de la littérature. Le mot même de littérature apparaît comme suspect, et on lui préfère celui d'écriture, qui met l'accent sur une pratique et semble éloigner le danger fétichiste dénoncé dans la culture dominante. Les textes féministes rechercheront les caractères de l'«éphémère», du «non-art»: inachèvement, refus de la «phrase», et souvent de tout travail de formalisation esthétique, réévaluation de la communication aux dépens du «langage poétique». Il s'appliqueront surtout à privilégier un rapport direct de l'écriture au corps, comme on peut le voir par exemple dans Le Corps lesbien de Monique Wittig: tout dans ce livre, la présentation, la mise en page, la typographie, semble fait pour produire l'illusion d'une identité absolue du livre et du corps. Par analogie avec la notion de «négritude», Simone de Beauvoir avait posé celle de «féminitude» : elle voulait désigner par là un ensemble de qualités acquises dans l'oppression. C'est bien ainsi qu'il faut envisager la contre-esthétique de l'écriture féministe, et c'est pourquoi on peut aussi parler à son propos de contre-culture. Ce faisant, on prend également en compte un «sous-développement» tendanciel des textes féminins.

Bien que dans un «féminisme» de type américain et un «mouvement» de type français, les axes de l'élaboration théorique soient les mêmes (Marx et Freud, repris et critiqués dans une pensée féministe), les analyses, et leurs conséquences sur les productions littéraires, sont assez radicalement différentes. La tendance américaine impose en effet une théorie principalement négative (critique universitaire du patriarcat) et privilégie les expériences de révolte et d'engagement. Les textes de fiction qui en résultent sont en majorité des poèmes, qui retranscrivent directement un lyrisme oral de revendication ou d'amour (telle l'oeuvre d'Adrienne Rich) ou des romans de style classique rapportant des situations d'oppression ou des relations sentimentales (par exemple, Sita, de Kate Millett). Dans l'ensemble, la langue proprement dite n'est pas remise en question, à la différence du mouvement des femmes en France, pour lequel «le rapport au corps et aux images maternelles» reste principal, produisant une réévaluation non seulement des contenus du discours «phallocentriste», mais de la langue elle-même, dans le jeu de ses signifiants et de ses hiatus esthétiques -s'il est vrai que «la fonction maternelle est liée au processus pré-oedipien et, par cela même, à la réalisation esthétique» (Julia Kristeva). C'est dire que le mouvement français est solidaire de la culture contre laquelle il pose une contre-culture qui serait de l'ordre du refoulé.

 

 

3. Héroïnes

 

«Ont-elles jamais existé, ces fabuleuses nations de jeunes filles, ces démons montés, galopant dans tous les coins du monde en faisant gicler de tous côtés glace et sable doré?...» se demande Helen Diner dans Mothers and Amazons: The First Feminine History of Culture. Le féminisme tend en effet à inventer une histoire mythique des femmes, puisque, comme le notait Virginia Woolf, «nous ne savons rien d'elles, excepté leur nom, la date de leur mariage, le nombre d'enfants qu'elles ont portés». Sans parler des féministes célèbres de l'histoire (Mary Westmacott, Flora Tristan, Louise Michel, Alexandra Kollontaï...) dont les écrits, romanesques ou théoriques, sont réédités, toute femme dont le nom est demeuré, pour une raison ou pour une autre, dans notre culture, peut faire figure d'héroïne: par exemple, Anna O, la «première hystérique» de Freud, symbole d'une parole différente, formulée non pas sur le mode d'un discours, mais au lieu même du corps (par les symptômes); ou encore, Lou Andréas-Salomé, inspiratrice des premiers psychanalystes et d'écrivains comme Nietszche ou Rilke, retirée quant à elle dans une expérience de recherche de l'origine et de la différence des sexes vécue sur son propre corps; il y aurait encore Elizabeth Packard et Zelda Fitzgerald, empêchées toutes deux d'écrire, malgré leur talent, par la vanité d'un homme, ou Colette et Anaïs Nin, figures d'une expérience littéraire typiquement féminine. On réédite parfois les oeuvres de ces héroïnes. On publie des biographies et des commentaires de leur vie ou de leurs écrits. On redécouvre des textes plus ou moins «féministes» qu'elles ont pu écrire, comme ce recueil de textes d'Anaïs Nin intitulé Être une femme. Les héroïnes du nouveau féminisme sont aussi des personnages romanesques conçus par des femmes, telle la «Lol V.Stein» de Marguerite Duras, emblème de la féminité comme absence, oubli de soi, ou encore ce personnage d'un roman très populaire de Sylvia Plath, The Bell Jar (La Cloche de détresse), que son auteur conduit à la découverte de son exploitation sexuelle et de son oppression sociale et culturelle. Enfin, quelques grandes fictions féministes (Trois Guinées, Une chambre à soi, de Virginia Woolf, La Cloche de détresse, etc.) prennent fonction de textes sacrés. Car, et Virginia Woolf le montre exemplairement, il ne suffit pas à une femme qui veut écrire de reconnaître dans sa mémoire un héritage spécifiquement féminin, maternel («Car nous, c'est à travers la pensée de nos mères que nous pensons, si nous sommes femmes...»), il lui faut encore inventer une généalogie nouvelle d'artistes femmes, une histoire culturelle féminine, un précédent non plus seulement familial mais social.

Cette nécessité de revendiquer un héritage au moins double (sinon triple, puisque bien sûr il faudra tenir compte aussi de l'intertexte culturel au sens large, représenté, par exemple, chez Virginia Woolf par la fascination pour la bibliothèque paternelle) indique d'ailleurs une des articulations contradictoires de l'«écriture féminine». Celle-ci est en effet amenée, de manière explicite ou non, à mettre en scène un rapport de rivalité entre une tendance «maternelle», tournée vers le don, la dissolution d'identité, l'anonymat, la ritualité, et une tendance culturelle qui en est dans une certaine mesure l'antithèse. Comme le dit encore Virginia Woolf, «il est significatif que, des quatre grandes romancières -Jane Austen, Emily Brontë, Charlotte Brontë, George Eliot-, aucune n'a eu d'enfants, et deux sont restées célibataires». La reconstruction d'une histoire des femmes par le nouveau féminisme est tributaire elle aussi de cette contradiction: d'un côté, les mères en général sont les héroïnes méconnues des temps passés, les femmes dont il faut lever l'oppression ; mais, de l'autre, les héroïnes sont aussi Amazones (comme dans le livre de la féministe américaine Ti-Grace Atkinson, Odyssée d'une Amazone) ou sorcières (voir le groupe américain Witch ou la revue française Sorcières), femmes stériles, homosexuelles ou frigides qui ont créé, dans le refus de la normativité sexuelle et dans la folie, les éléments de leur propre histoire.

 

 

4. Suicidées de la société

 

«Toute femme née pourvue d'un grand don au XVIe siècle serait certainement devenue folle, se serait tuée ou aurait terminé ses jours dans une chaumière solitaire à l'orée du village, à demi sorcière, à demi magicienne, crainte et faisant l'objet de moqueries...» (Virginia Woolf, Une chambre à soi.) «Elle parle la langue des marécages. Pourquoi s'étonner qu'on ne la comprenne pas? Quelquefois, par mégarde, le patois. Mais tu ne dois pas. La sorcière au châle noir éructe...» (Jeanne Hyvrard, Les Prunes de Cythère.)

Si la «sorcière», déjà louée au XIXe siècle, dans des termes grandioses, par Michelet, a pu apparaître aux nouvelles féministes (et tout particulièrement en littérature) comme un archétype de figure féminine revendicatrice, c'est sans doute par la force de négativité qu'elle représente. Personnage d'une mythologie noire opposée aux mythologies «familialistes», nantie d'un pouvoir parallèle au pouvoir social, liée à cette nature mystérieuse et sans parole que notre idéologie associe à la féminité, elle rassemble les traits d'un irrationnel où la maternité productive et positive se renverse en une puissance de mort. Or tel est bien le problème central de la réflexion féministe contemporaine. En effet, si dans la fonction maternelle une femme peut ressentir, en tant qu'individu, le risque d'un clivage opéré sur son corps et d'une perte d'identité, si la maternité ne dit pas le tout de la féminité, cette dernière sera renvoyée, par un principe d'exclusion, à l'espace négatif de la sorcière: solitaire, mutique, asociale, improductive, repliée sur une féminité en absence, confrontée à l'image persécutrice de sa propre mère, une telle femme sera projetée dans un processus de déconstruction de type psychotique, que souvent l'écriture, ce «garde-fou» (LaraJefferson, Folle entre les folles), ne suffira pas à détourner ou à objectiver.

De ce point de vue, l'histoire d'un certain nombre de femmes écrivains pourrait être racontée comme celle de «suicidées de la société» (pour reprendre la formule d'Artaud à propos de Van Gogh). Un grand nombre des meilleurs auteurs féminins du XXe siècle ont en effet vécu et sont morts dans des conditions tragiques, traversés et  détruits par cette «folie» qui n'est jamais qu'un bord assigné par le système social. Virginia Woolf, divisée toute sa vie entre l'écriture et la maladie mentale, se noie dans la rivière proche de sa maison en mars 1941, à l'âge de cinquante-neuf ans. Sylvia Plath, poète (Ariel) et auteur de La Cloche de détresse, roman paru en 1963, se suicide un mois après la sortie de celui-ci, à l'âge de trente ans; Anna Kavan (Neige, Demeures du sommeil), Sophie Podolski (Le pays où tout est permis), ainsi que Danièle Collobert (Il donc) mettent aussi fin à leurs jours. Unica Zürn, dessinatrice et écrivain, auteur de deux très beaux livres, L'Homme-Jasmin et Sombre Printemps, après avoir été internée à plusieurs reprises dans des cliniques psychiatriques, se suicide le 19 octobre 1970, à l'âge de cinquante-quatre ans. Toutes ces femmes ont expérimenté sur leur propre corps ces traits de la maladie et de la douleur dont notre société a fait, depuis la parole de la Bible («Tu enfanteras dans la douleur»), un apanage de la féminité. De cette déchirure physique et mentale, leurs textes ne cessent de rendre compte: L'Homme-Jasmin se présente comme le journal clinique d'une malade qui jouit des images colorées, des rêves, des symboles et des rites étranges de son délire; Demeures du sommeil met en scène l'alternance fascinante de la veille et du sommeil, de la douleur et du rêve peuplé de fantasmes et de fantaisies; La Cloche de détresse est le récit de la crise psychique grave qu'a subie vers l'âge de vingt ans Sylvia Plath elle-même.

On retrouve dans les textes littéraires à proprement parler féministes, mais cette fois-ci sous une forme le plus souvent idéologique, cette même représentation de la folie: des femmes comme Jeanne Hyvrard, Emma Santos, Hélène Cixous, Madeleine Gagnon revendiquent un droit au délire. «Ils disent qu'ils vont me guérir. Mais c'est pour me normaliser. Ils disent que je suis folle. Mais c'est pour ne pas entendre ma voix», explique Jeanne Hyvrard dans Mère la mort; «La folie me fait peur et me séduit. La folie me fait danser», raconte Madeleine Gagnon dans Retailles. Enfin, d'une manière plus générale encore, on peut dire que le discours psychiatrique ou psychanalytique est une référence systématique des écrits féministes. Nombreuses sont, par exemple, les fictions de femmes qui se présentent comme un récit de maladie mentale, une correspondance avec un psychanalyste, etc. À cet égard, deux livres ont peut-être plus particulièrement fait date dans le contexte du féminisme: celui de Lara Jefferson, Folle entre les folles, et celui de Mary Barnes et Joseph Berke, Mary Barnes, un voyage à travers la folie. Tous deux retracent le combat authentique que deux femmes aliénées et internées ont mené, par les moyens de l'art (pour Lara Jefferson, l'écriture, pour Mary Barnes, la peinture), contre leur propre maladie. Associé à l'antipsychiatrie moderne, le féminisme a ainsi permis la publication de textes traditionnellement privés, relégués dans les dossiers médicaux, et a par là même contribué à révéler le lien historique de la féminité et de la psychose.

 

 

5. Le «continent noir»

 

À propos de la sexualité féminine, Freud emploie la formule désormais bien connue de «continent noir» de la psychanalyse. À peu près à la même époque, un jeune Juif viennois, Otto Weininger, publie un livre raciste, mysogine et antisémite, Sexe et Caractère, et se suicide quelques mois plus tard après avoir déclaré à un ami: «As-tu déjà pensé à ton double? et s'il arrivait maintenant! Le double est cet être qui sait tout de chacun, qui sait même ce que personne jamais n'avoue!» Et Freud encore disait: «La pénétration dans la période pré-oedipienne de la petite fille nous surprend, comme dans un autre domaine, la découverte de la civilisation minoé-mycénienne derrière celle des Grecs.» Dans ces trois exemples apparaît la même image: celle d'une étrangeté (sexuelle) de la femme, décrite en termes de race. Cette étrangeté est aussi proximité violente d'un «double» de soi-même: autre côté, autre race, métaphore du dehors ou du différent au plus profond de soi, cette image raciste, qui fait référence à l'organisation colonialiste des sociétés occidentales, confond dans la même exclusion la femme et le «colonisé» (Juif, Noir...). Or cette confusion est revendiquée par les féministes elles-mêmes, de la même manière qu'elles peuvent revendiquer une définition négative par la «folie».

Le mouvement américain a ainsi parfois repris à son propre compte le slogan des Noirs: I am black and I am beautiful; Simone de Beauvoir, on l'a vu, forge le mot de «féminitude» sur le modèle de «négritude»; Hélène Cixous, juive française de mère allemande et originaire d'Afrique du Nord, fait, elle, l'éloge du «continent noir»; dans Les Prunes de Cythère, Jeanne Hyvrard écrit l'histoire d'une colonisation dans les «îles», et dédie son livre «au Nègre inconnu». Les exemples de ce retour par les féministes modernes à un imaginaire «africain» ou plus largement d'exotisme et de sauvagerie pourraient être multipliés presque à l'infini. De manière peut-être plus troublante, on le retrouve aussi avec la même fréquence chez des auteurs qui n'ont pas de rapports directs avec le mouvement ou, du moins, avec sa théorie et ses axes de revendication. Pour Marguerite Duras, l'écriture est ainsi le moyen d'un retour aux images de l'enfance en Indochine et d'une réflexion sur un passé colonial désormais clos, où la pauvreté côtoyait la richesse et où la maladie, la perte de soi, la mort étaient les fondements mêmes où se relançait la vie des femmes (Un barrage contre le Pacifique, Le Vice-Consul, India Song). La question coloniale est encore centrale chez Doris Lessing qui consacre une partie de son oeuvre principale, Le Carnet d'or, à des scènes rhodésiennes à travers lesquelles l'analyse politique en termes de lutte des classes tenue par les personnages masculins apparaît à la fois dérisoire face à l'oppression plus tragique des Noirs rhodésiens, et illusoire du point de vue des personnages féminins. Enfin, on ne saurait oublier que le premier roman de Virginia Woolf, La Traversée des apparences (The Voyage Out), a également pour cadre un pays tropical et que c'est dans la région centrale de la forêt, vierge comme Virginia, que l'héroïne, Rachel, rencontrera sa féminité, sa sexualité et, du même coup, sa destruction et bientôt sa mort.

Si cette métaphore «africaine» est si insistante, ce n'est pas seulement par dénonciation du système politique colonialiste mais aussi parce que le colonialisme lui-même est porteur d'associations imaginaires riches en irrationnel. Les méthodes de colonisation, par exemple, renvoient à des images de viol; la justification économique (alimentaire) traite d'autre part le Tiers Monde comme un grand corps maternel nourricier dont les trésors sont saisis par les colons, alors que lui reste affamé: images de la mère affamée, de la mère sans mère, de la fille sans mère (on pense au personnage de la mendiante dans les romans de Marguerite Duras). Tel est bien le grief féminin inconscient que le nouveau féminisme met au jour: dans une organisation symbolique qui privilégie historiquement (au moins depuis l'invention de la figure de la Vierge mère...) le rapport de désir du fils et de la mère, qu'en est-il de la fille? Freud insistait sur l'importance de la phase pré-oedipienne de relation à la mère chez cette dernière. L'«Afrique» est à la fois la fille et la mère: la fille dépossédée de l'aliment, de l'amour, nécessaires à sa vie et à la reconnaissance de soi, et la mère au ventre plein des trésors merveilleux que la fille revendique (images, couleurs, sons sauvages, rythmes, etc.). C'est pourquoi on trouvera dans la plupart des textes féminins sinon un éloge de la nature comme espace sauvage, miraculeux (par exemple dans La Prisonnière des Sargasses de Jean Rhys), du moins la tentation d'une écriture au plus près des sensations, des rythmes simples, des euphonies (Hélène Cixous, Jeanne Hyvrard, Virginia Woolf...), une écriture «jubilatoire» où souvent le plaisir de la profération des sons et des mots l'emporte sur la narrativité, comme on peut le voir notamment dans l'oeuvre de Gertrude Stein.

L'écriture est le plus souvent pour les nouvelles féministes le moyen d'une régression vers des «épousailles» (Annie Leclerc) avec le corps maternel. De là provient le déploiement d'une thématique du corps qu'on retrouve de texte en texte: éloge d'une sensualité diffuse, prégénitale ou polymorphe (Luce Irigaray, Ce sexe qui n'en est pas un), fétichisme du mot aux dépens de la phrase, qui indiquerait une articulation de type phallique (Virginia Woolf jugeait déjà la phrase «masculine» trop «lourde» pour une femme), définition d'une écriture-flux à l'image du sang menstruel (Marie Cardinal, Emma Santos, Jeanne Hyvrard...) ou, au contraire, d'une écriture éclatée, morcelée, fragmentaire, lapidaire (Agnès Rougier, Danielle Collobert, voire l'Américaine Joan Didion), hostile aux effets d'unité ou d'unicité stigmatisés dans l'écriture masculine, insistance, au total, sur l'idée d'une multiplicité spécifiquement féminine.

 

6. L'autobiographie de tout le monde

 

Le trait peut-être le plus frappant de cette écriture féminine que le nouveau féminisme des années 70 met en avant soit dans les textes qu'il produit, soit dans ceux dont il permet la redécouverte et la relecture, c'est son caractère à peu près systématiquement autobiographique. Sans parler des textes féministes, dont on a pu dire qu'ils étaient souvent très proches de la confession ou du journal, les grands textes féminins contemporains apparaissent tous, de près ou de loin, traversés par un projet d'autobiographie ou du moins de biographie écrite (reformulée sur un mode artistique). En cela, ils appartiennent aussi -et sans doute en premier lieu -à la littérature moderne.

Certaines fuient cette biographie écrite, comme Sylvia Plath, qui compose des poèmes pour reculer le moment du roman, qu'elle juge «sale», cruel, trop près de l'intimité des événements vécus. Pourtant, elle rédige La Cloche de détresse, et son dernier travail aura été un projet de roman. D'autres, en revanche, n'y résistent pas, comme Unica Zürn ou Anna Kavan rapprochées dangereusement par l'écriture de leurs fantasmes les plus implacables. Doris Lessing, Marguerite Duras, Gertrude Stein, ou même Colette ou Anaïs Nin, s'y adonnent avec tout leur art. Virginia Woolf y parvient, après le long détour d'une vie et d'une oeuvre: ce sont ses derniers textes, les plus beaux peut-être, regroupés après sa mort dans un recueil intitulé Instants de vie (Moments Of Being).

L'autobiographie conçue par les femmes présente une qualité spécifique ou, du moins, nouvelle: celle de ne pas être la construction, par les moyens complexes de l'écriture, d'un sujet à peu près unifié, ou aspirant à l'être, même dans les plus grandes contradictions, comme dans les textes contemporains «masculins». Le sujet d'une oeuvre féminine n'existe pas, n'existera pas. Il se perd, se multiplie, se diffracte dans les multiples figures, les mouvements minuscules du quotidien. «Autobiographie de tout le monde», ce texte féminin vaut pour une autre vie, d'autres vies -bien vite la question même de la «féminité» ne se pose plus. Cette autobiographie insignifiante, ou plutôt non inscrite dans une logique de la représentation du sens (qu'on lise, par exemple, les absurdités algébriques de Gertrude Stein, sa manière de construire une poétique des lieux communs de la communication verbale), trace un parcours durable, mais fragmenté, accidenté, discontinu, pour des femmes qui rêvent de «flotter avec les bouts de bois à la surface de la rivière» (Virginia Woolf).

 

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Léger vertige

Pareille à mes plantes en pot,
Dans l'immobilité parfaite,
Il n'y a rien que je souhaite
Alors que je suis au repos.

Je sais bien qu'il dépend de moi
De renoncer à la paresse.
Or, je pense que rien ne presse,
Laisse passer un autre choix.

Nouveau matin de solitude.
Je ressens soudain une envie:
Manipuler de l'énergie.
Me faut changer mes habitudes.

L'air est activé par le vent
Qui agite branches et tiges.
Je ressens un léger vertige,
Puisse-t-il m'être stimulant!

18 mai 2017

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administrateur théâtres

Aida - Verdi à la Monnaie

L’image contient peut-être : 1 personne, nuit et plein airDirection musicale : Alain Altinoglu / Samuel Jean (les 30, 31 mai et 2 juin)

Mise en scène : Stathis Livathinos

Aida ou le rêve d’un ailleurs, Radamès ou le rêve du devoir et de l’amour réunis, Ramfis, ou le rêve de  la justice divine, Amnéris ou le rêve de la jalousie surmontée, Amonastro ou le rêve du royaume retrouvé, Verdi ou le rêve de l’amour transcendé… Une île au large du désespoir!

Faisant fi de l’esthétique monumentale – disparus : éléphants,  pyramides, toute l’Egyptomanie ruisselante de fastes pharaoniques –  nous voici sur un vulgaire caillou, récif hostile et déserté par la vie, quelque part en Méditerranée.  Un « Paradise lost » pour Aida, la belle esclave éthiopienne au service de la fille du pharaon, Amnéris, par malheur  également amoureuse de Radamès le vaillant héros. Aida, partagée entre l’amour et les devoirs qu’elle doit à son père, ennemi du pharaon et son amour pour le vaillant  Radamès.  Radamès, partagé entre son amour inaltérable pour Aida et son amour et devoirs pour la patrie.  

Mais il ne s’agit pas de simples rivalités amoureuses ou de fresque pseudo-historique, la  mise en scène de  Stathis Livathinos  (dont c’est la première mise en scène d’opéra), est digne d’une tragédie grecque. Importent au premier chef, l’intemporalité et la lutte existentielle  perdue d’avance entre les trois tenants du triangle amoureux  que le Destin se charge d'écraser. La souffrance humaine est au centre, le couple est maudit. Radamès emmuré dans la tombe, n’est-il pas l’incarnation masculine d’une Antigone injustement  privée de  cette lumière qu’elle adorait plus que tout?  « La pierre fatale s’est refermée sur moi, Voici ma tombe, je ne reverrai plus la lumière du jour… »

Nous sommes déjà  dès le début avec un pied dans  la tombe, la machine infernale, telle le pendulum d’Edgar Poe est prête à faire son œuvre. Vents, rafales, nuées hostiles  étranglent le décor dès l’ouverture du rideau. Le ciel est comme un couvercle… mais l’imaginaire a gagné ! L’œuvre se recentre sur la musique, et quelle musique!  Un concert de sentiments à vif et d’introspection, d’atmosphères orientales et de désirs intenses dirigé tout en finesse par Alain Altinoglu. Le lyrisme orchestral est omniprésent. Le rêve de gloire de Radamès exulte dans la richesse des sonorités  des cuivres et trompettes. La harpe et la douceur irisée des bois et des cordes souligne les moments de tendresse, lorsque par exemple  Aida endormie dans le rocher fait une apparition divine, « Céleste Aida ».   L’impitoyable duo d’Aida et d’Amnéris  à qui elle a involontairement avoué son amour pour Radamès, est trempé de larmes musicales. Le trio « Mes larmes sont celles d’un amour impossible » chanté par les trois infortunés  se termine par des accords déchirants.  Les évocations de drame intime diffusent des vibrations profondes et sincères  au sein d’une très grande variété d’expressions.   A chaque étape, un silence lourd comme un tomber de rideau étreint l’assistance totalement prise par l’émotion,  avant que la tragédie ne poursuive son  cours inexorable. Dans cette chanson de geste tragique, chaque nouveau rebondissement ajoute une recrudescence de désolation répercutée par l'orchestre.  Alain Altinoglu relance inlassablement l’intérêt et joue à merveille tous les registres, de l’intime au spectaculaire:  les cris de vengeance et de puissance, les fanfares guerrières, les  terribles déclarations de guerre,  les  implorations  sacrées des prêtresses, les  jugements iniques des  grands prêtres,  les  foules aveugles en liesse, les plaintes des esclaves et des prisonniers,  les  éléments en furie et le silence du ciel!  Sa musique est enveloppante comme le chœur  d'une tragédie grecque! 

 

On ne pouvait pas élire meilleure interprète du rôle d’Aida que la sublime Adina Aaron, jeune  soprano lyrique  américaine,  bien connue dans le rôle d’Aïda depuis sa prestation à Busseto (Italie)  pour la commémoration du  centenaire de la mort de Verdi en 2001, dans la mise en scène de Franco Zeffirelli. Une voix extraordinaire qui dispose d'une maîtrise technique parfaite. Les affres éprouvées dans son rôle d’esclave alors qu’elle est fille de roi, sont pleinement convaincantes. Elle joue sans fards, avec une émotion, une  intelligence et une sincérité remarquables.  « Dois-je oublier l’amour qui a illuminé mon esclavage? Puis-je souhaiter la mort de Radamès, moi qui l’aime plus que tout ? »  Est-ce son espoir éperdu de fuite avec Radamès  évoquant  le sort des milliers de réfugiés qui parcourent la Méditerranée aujourd’hui, qui nous émeut jusqu’aux larmes? Dans l’« air du Nil », la jeune esclave exprime toute la nostalgie et son attachement au pays natal. Comment ne pas voir à travers cette prestation  que l’espoir intime des milliers de réfugiés est justement d’oublier les persécutions, la guerre. « Fuyons les chaleurs inhospitalières de ces terres nues, une nouvelle patrie s’ouvre à notre amour ! Là nous oublierons le monde dans un bonheur divin… »   Sa prestation vocale charnelle et généreuse rejoint la plainte d’une Antigone, victime expiatoire de la superbe et de l’intransigeance des puissants. Le duo final du couple dans la tombe  les mène d’ailleurs au bonheur divin : « Déjà je vois le ciel s’ouvrir - et il s’ouvre vraiment scéniquement - là cessent tous les tourments, là commence l’extase d’un amour immortel! »  Ce duo  rappelle les premières notes impalpables du prélude de l’œuvre. De crépusculaire,  celui-ci devient lumineux.

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Enrico Iori (Il Re) ; Mika Kares (Ramfis) © Forster

Dans les rôles masculins il y a a le ténor, Andrea Carè, au début, héros assez conventionnel,  mais qui  se développe en un personnage de plus en plus  dramatique et convainquant. On retient cette image inoubliable où, laissés seuls à la fin de l'acte II,  il lâche  avec dégoût et de manière définitive  la main d’Amnéris. Le héros déshonoré aura trahi pour Aida et sa patrie et son honneur... Il se taira devant ses juges. Mais il  ne trahira pas  l’amour!  Quelle posture magnifique! La basse qui interprète le chef des prêtres (dans un magnifique costume) c'est un excellent Giacomo Prestia et le baryton Dimitris Tiliakos qui incarne le père d'Aida, est un Amonasro  d'une  ascendance tout à fait  impressionnante.   

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© Forster 

A l’opposé de tant de finesse et de nuances chez Aida, il y a évidemment la méchante, interprétée  le jour de la première par Nora Gubisch. La grotesque Amnéris  a transformé son amour inassouvi en colère abyssale. Elle est aveuglée par la colère – une grande faute de goût chez les Grecs. Elle ne se rend compte qu’à la fin, que c’est sa jalousie pure  qui a causé la perte de tout le monde et que la clémence aurait été préférable. Contrairement à Aida, son jeu scénique n’est pas très développé, elle brutalise son esclave, s’arrache les cheveux et lacère se vêtements… On constate que  ses interventions collent au caractère glauque qu’elle incarne, et sa perruque, si perruque il y a,  parodie la coiffure de la très puissante Reine Elisabeth I,  aux pieds de laquelle se prosternaient des dizaines d’amants éconduits… Mais Verdi lui accorde une rédemption puisque Amnéris, la voix étouffé par les pleurs et se prosternant sur la dalle de la tombe implore enfin la paix au tout-Puissant Ptah!   

 

Et qu’est-ce que les mouvements de masse nous donnent-ils à voir ?   Encore le désespoir des déplacés et le cri de l’injustice. Les hommes transformés en chiens et en faucons. Une outrecuidante soldatesque qui appelle à la guerre  et des éclopés de  guerre agités de mouvements frénétiques.  Le mystère d’Isis dissimulé derrière le voile brodé du temple qui cache le saint des saints. La superbe des nantis qui exploitent la valetaille. La foule couleur sable, qui s’enivre de plaisirs ou de mortelles sentences. Cheveux cachés ou poudrés,  leur cœur bat au bruit des drapeaux qui claquent  tels des  nuées d’oiseaux d’Hitchcok, ils symbolisent un peuple muselé, ignare sans doute, manipulé et sans voix… Une sacrée performance pour  un  chœur! Il est  parfois proche, parfois lointain, comme dans le magnifique hymne à Ptah, où leurs harmonies et leur dialogue avec l'orchestre  sont  sublimes! Que de tableaux de  vaine poussière, face à l’héroïsme vivant du couple que l’amour rend éternel!


Distribution : 

Aida ADINA AARON
MONICA ZANETTIN (17, 20, 26, 31/5 & 4/6)
Radamès ANDREA CARÈ
GASTON RIVERO* (17, 20, 26, 31/5 & 4/6)
Amneris NORA GUBISCH
KSENIA DUDNIKOVA (17, 20, 26, 31/5 & 4/6)
Amonasro DIMITRIS TILIAKOS
GIOVANNI MEONI (17, 20, 26, 31/5 & 4/6)
Ramfis GIACOMO PRESTIA
MIKA KARES (17, 20, 23, 26, 31/5 & 4/6)
Il Re ENRICO IORI
Una sacerdotessa TAMARA BANJESEVIC
Un messaggero JULIAN HUBBARD

 

https://www.lamonnaie.be/fr/program/219-aida

http://concert.arte.tv/fr/aida-de-verdi-au-theatre-de-la-monnaie

http://opera.stanford.edu/Verdi/Aida/libretto_f.html

interviews/ extraits:   

http://www.bruzz.be/nl/video/de-munt-speelt-aida-voor-het-laatst-op-thurn-taxis

L’image contient peut-être : une personne ou plus, nuage, ciel, plein air et natureMonica Zanettin (Aida) © Forster

Monica Zanettin (Aida) ; Ksenia Dudnikova (Amneris) © ForsterL’image contient peut-être : 1 personne, nuit

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Légère

Un petit chapeaudonne à sa démarcheun air aérienelle avanceemmenant avec ellele poids de sa fragilitécomme un oiseau glissedans la lumière bleueou une étoile filanteen plein jour(Martine Rouhart)
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À l'enchantement, je succombe

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Sans envie, j'ai ouvert les yeux.
Me trouve face à la lumière,
Je vois l'image familière,
Ma rue figée sous le ciel bleu.

Une surprise décevante,
Dans mon jardin, le tapis vert
Est jonché de débris divers,
De taches jaunes envahissantes.

En fleurs, mais demeurant en pleurs,
Le magnolia n'est plus superbe.
Sa faïence, en morceaux sur l'herbe,
Prend de la rouille la couleur.

Des tulipes majestueuses
Forment un groupe ravissant.
Le mystère est hallucinant
Qui crée des grâces fabuleuses.

Inactive, je me sens bien,

N'ai aucun désir en attente,
De mon énergie me contente
Mais de mon entrain me souviens.

Lors, mes mémoires d'outre-tombe
Confieront de ma longue vie
De frais instants de poésie.
À l'enchantement, je succombe.

16 mai 2017

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