J'écris ton nom....
J'écris ton nom....
Imaginez Jean-Marie Le Pen codirigeant le Théâtre du Rond-Point avec un artiste d'extrême droite... C'est ce qui vient d'arriver à Budapest. Le Fidesz-Union civique hongroise du président Viktor Orban poursuit sa révolution culturelle contre « l'hégémonie libérale maladive » en nommant à la tête d'un théâtre de Budapest György Dörner, artiste aux sympathies notoires avec le Parti de la justice hongroise et de la vie (Miep) d'extrême droite, qui ne cache pas ses opinions xénophobes et antisémites.
Pourtant l'ancien directeur du Nouveau Théâtre, István Marta, avait recueilli la majorité des voix pour ce poste. L'émoi dans la profession et ce qui reste d'opposition a redoublé quand Dörner a choisi comme administrateur István Csurka, 77 ans, le président du Miep en personne, aujourd'hui retiré de la politique.
Il faut savoir que si Csurka, celui qu'on appelait le « Le Pen des Carpathes », n'édite pas des fanfares militaires, il écrit des pièces de théâtre qui ne sont jamais jouées. Avec lui Ubu administre un théâtre... bel exemple d'autogestion à la hongroise.
Dernière nouvelle confiée par nos informateurs de Budapest : une semaine avant leur prise fonction le 1er février, les deux nouveaux directeurs n'avaient toujours pas de programmation pour le mois de... mars suivant !
Voici l'appel lancé de Vienne par l'auteur, comédien et clown Markus Kupferblum, directeur de la compagnie Totales Theater, et de nombreux autres metteurs en scène et acteurs en Europe :
« Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, cher public, voici un memorandum qui sera lu aujourd'hui dans la plupart des théâtres européens, dans la langue du pays, avant chaque spectacle.
Nous sommes aujourd'hui le 1er février 2012. Aujourd'hui-même, à Budapest, un des plus importants théâtres de la ville passe sous la direction de deux personnes qui ont depuis plusieurs années publiquement fait leurs des vues d'extrême droite. Ils ont personnellement publié des pamphlets antisémites, anti-Tziganes, des écrits racistes. A partir d'aujourd'hui, ils seront directeurs d'un théâtre subventionné par les fonds publics dans une capitale européenne. Ceci brise un tabou.
Mais plutôt que d'utiliser cette rupture comme une nouvelle occasion de condamner Budapest, pourquoi ne pas nous engager, dans nos pays respectifs, dans nos vies, pour la tolérance, pour la diversité et pour la solidarité avec les membres les plus faibles de notre société ?
Nous sommes atterrés par le fait que des forces politiques, dans beaucoup de pays européens, promeuvent la haine, le mépris et la jalousie entre les peuples.
Notre intention, dans notre travail théâtral, est de dépasser les facteurs de division dans nos sociétés, pour éveiller la curiosité et aiguiser les sens du public vers les évidences sociétales – au nom du bien commun de toutes les personnes, au nom de la paix et de la liberté en Europe.
Après tout, nous autres humains sommes tous libres et égaux en dignité et en droits, nous sommes tous citoyens d'un seul et même monde.
Nous sommes aujourd'hui le 1er février 2012. Rassemblons-nous pour célébrer aujourd'hui la première journée du Théâtre européen pour la tolérance.
Markus Kupferblum »
source: http://www.rue89.com/comment/2886471
Concert d'András Schiff et la Cappella Andrea Barca
Mardi 31 janvier à 20h00, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles
Le très célèbre pianiste hongrois András Schiff, à la tête de sa Cappella Andrea Barca (traduction italienne de son patronyme), propose le Concerto n° 9 d’un Mozart encore jeune qui écrivit l’un de ses plus beaux opus et le Concerto n° 5 de Beethoven, l’une des œuvres les plus marquantes de l’histoire du concerto pour piano. En prime, la Cappella Andrea Barca interprète la Deuxième Symphonie de Schubert, une œuvre de jeunesse dont l’écriture demeure encore influencée par celle de Haydn et de Mozart.
Programme exquis. Interprétation formelle parfaite. Le public fut démesurément heureux de tant de talent, de nuance dans la nuance, de ciselage parfait, de sculpture musicale presque miraculeuse. Andras Schiff bondit sur son piano pour jouer, à le voir on le croirait transfiguré. A la limite de l’emphase. Les musiciens dociles l’accompagnent dans son rêve harmonique. Le pianiste égrène le cristal et les météorites. Les notes semblent jaillir de ses doigts alors qu’il effleure à peine les touches. Ange et démon tout à la fois, les reliefs musicaux sont de qualité exceptionnelle. Une leçon d’architecture musicale. Qu’il s’agisse d’un pont du diable ou d’une cathédrale, tout se tient comme par merveille. Pas une fausse note ne se cache derrière le moindre pilier. Lorsqu’il n’est pas sollicité par son piano, Andras Schiff se relève et se dresse comme chef d’orchestre belliqueux face à l’orchestre mais exposant régulièrement son profil de figure musicale légendaire au public. Jusqu’au couac. Pas celui d’un musicien. Ni celui d’un homme du monde. Un Mr. Hyde s’est soudainement révélé. A la fin du morceau, énervé peut-être par les bruits de la salle, il s’offense grossièrement, du poing et du coude, de la toux du public d’hiver, pour ensuite - du jamais vu - insulter devant tout le monde la deuxième violon japonaise avec les mêmes gestes déplacés, pour une raison connue de lui seul. C’est inadmissible. Tant de malséance étonne dans si beau programme. Faut-il rappeler ses propres paroles ? `J'avais toujours rêvé de fonder un orchestre avec mes meilleurs amis. Pour faire de la musique, le premier critère est la qualité musicale, mais la sympathie est à peu près aussi importante: il faut avoir du plaisir à être ensemble.’ Cette immense fausse note, (révélatrice du personnage?) nous a donné un frisson persistant et glacé qui sut gâcher la promesse d’une si belle soirée.
"J’ai quinze ans et demi, il n’y a pas de saisons dans ce pays-là, nous sommes dans une saison unique, chaude, monotone, nous sommes dans la longue zone chaude de la terre, pas de printemps, pas de renouveau."
[...]
Ce texte marquant et inoubliable de Marguerite Duras est un défi de taille pour la jeune Sarah Fiorido, seule en scène au théâtre du Grand Midi.
« Très vite dans ma vie, il a été trop tard ! » L’Indochine des années 30. Elle est blanche, elle a quinze ans, des nattes sages, une robe sac en soie grège cerclée d’une ceinture, des yeux de braise, un visage de madone et acceptera avec un certain goût de la perversité, la cigarette anglaise d’un chinois de deux fois son âge et qui roule en limousine noire. La perversité, seule arme sans doute contre la douleur ? Derrière la trame de cet amour précoce, déterminant et inachevé à jamais, Marguerite Duras évoque en filigrane une douleur pour l’éternité. Cette douleur plonge ses racines dans la violence et les souffrances liées à son histoire familiale. L’absence de père, les déboires économiques de la famille, la brutalité, la violence du frère aîné qui vole la mère et les domestiques et se complait dans les fumeries d’opium. Ajoutez l’amour qu’elle voue à sa mère mais aussi l’insuffisance de celle-ci, l'adoration pour le petit frère et la douleur de sa perte. « Comment ai-je pu aller jusqu’au bout de l’interdit de ma mère ?» se demande-t-elle. Seule l’écriture sera libératoire.
L’amant, dont la servilité est l'argent de son père, est incapable d’imposer son histoire d’amour. Son père, profondément raciste, misogyne peut-être, est une figure tutélaire omnipotente. « Pas de mariage possible avec la petite prostituée (... tuée) blanche du poste de Sadec.» Sadec-la-sadique.
La comédienne au visage très mobile virevolte avec art dans la narration éclatée en «je» et «il» et «elle» et se retrouve avec grande maîtrise dans ce labyrinthe de points de vue. Sur quelques mètres carrés, dans un décor peu élaboré, elle suggère, transporte en Indochine, crée des images, vit une passion dans tous les sens du terme, raconte avec beaucoup de pudeur la découverte du plaisir physique et ses ébats aux heures de lycée. L’interprétation de la comédienne est juste, bien que légèrement dérangeante. La jeune amante est froide, résolue à quitter celui qui, entravé par le pouvoir paternel, souffre en l’aimant comme il n’a jamais aimé. Elle est résignée et ne veut rien laisser paraître. Fière aussi de ne pas montrer ses larmes qui coulent, intarissables, sur le paquebot qui l’emporte vers l’Europe. Regards de la comédienne et texte sont bouleversants. « Elle retrouve seulement maintenant l’amour perdu comme de l’eau dans le sable et qu’elle n’aurait pas vu,» grâce à une valse de Chopin qui se répand dans le paquebot.
http://www.xltheatredugrandmidi.be/
Jusqu'au 4 février 2012
Sur les traces de Marguerite: http://belleindochine.free.fr/DurasAmant.htm
Concert d’hiver BRUSSELS PHILHARMONIC ORCHESTRA (BPHO) au Conservatoire Royal de Bruxelles, le 28 janvier 2012
Finlandia, Op 26 de SIBELIUS, Concerto pour piano Op 16 de GRIEG,
Musique de table de ROSENTHAL - Danse macabre de SAINT - SAËNS, España de
CHABRIER
en soliste : Eliane REYES – piano.
Direction : Roger BAUSIER, Directeur musical et chef permanent du BPHO & Professeur honoraire au Conservatoire Royal de Bruxelles
Eliane Reyes : une compatriote bouleversante a joué hier soir le magnifique concerto pour piano en la mineur de Grieg Op, 16 au Conservatoire de Bruxelles faisant salle comble. Née à Verviers en 1977, Eliane Reyes commence le piano avec sa mère et donne son premier récital à 5 ans à l’issue duquel elle reçoit une distinction des mains de Jörg Demus.
Ses études l’ont menée à la fréquentation régulière de grands maîtres qui l’ont prise sous leur aile depuis l’âge de dix ans où elle rencontre Gyorgy Cziffra, jusqu’à Vladimir Ashkenazy à l’âge de 20 ans, en passant par Martha Argerich, Michel Béroff, Brigitte Engerer, Hans Leygraf, Jacques Rouvier, Jean-Claude Vanden Eynden et Alan Weiss.
Pendant cette période où elle a également le privilège de jouer aux masterclasses de Paul Badura-Skoda, Abdel-Rahman El Bacha, Murray Perahia et Gyorgy Sebök, elle suivra un cursus au sein des institutions européennes parmi les plus prestigieuses – Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris (3e cycle), Conservatoire Royal de Musique de Bruxelles, la « Chapelle Musicale Reine Elisabeth » ,Hochschule der Künste de Berlin et Mozarteum de Salzbourg, dont elle sortira avec les plus hautes récompenses.
« Rising Star » en 2010-2011, elle vient d’achever avec Lorenzo Gatto, l’autre « Rising Star », une tournée européenne très remarquée. Eliane Reyes vient d’enregistrer, chez Naxos, en première mondiale, les 24 Intermezzi d’Alexandre Tansman, compositeur polonais peu connu, grand ami de Stravinsky, de la reine Elisabeth de Belgique et membre de l’Académie royale de Belgique.
La prestation qu’elle nous a offerte ce 28 janvier 2012, accompagnée par le Brussels Philarmonic Orchestra sous la direction de Roger Bausier était pétrie de grâce, d’élégance, et de fougue tout à la fois. De ses mains elle semble transformer le clavier en être sensible. Le visage d’ange est tout émotion et plaisir de la musique dans l’Adagio du concerto pour piano en la mineur de Grieg Op, 16. Un long envoûtement de l’orchestre va faire éclore le pépiement romantique de la pianiste. Des esquisses de rythmes contemporains nous jettent dans une sorte de blues dont les dernières notes se propagent comme un immense rond dans l’eau. L’Allegretto moderato final témoignera d’une grande tonicité, de vigueur et d’entrain. Tour à tour les hululements des bois feront place au thème principal repris par la pianiste en échos merveilleux. Si les cors donnent l’éveil de l’énergie vitale, encore et encore la douceur s’invitera sur le clavier pour terminer en beauté spectaculaire avec le déploiement des cuivres et les derniers mots chuchotés du piano-vedette.
A l’ouverture du concert nous avons écouté le BPHO exécuter une splendide interprétation de Finlandia, Op, 26 de Jean Sibelius, car le voyage musical de ce concert d’hiver du BPHO devait nous faire parcourir l’Europe, du Nord au Sud, avec des œuvres de Sibelius, Grieg, Rosenthal, Saint Saëns et Chabrier. La danse macabre de Saint Saëns avec l’excellente Anna Drzwiecka au violon fut elle aussi particulièrement applaudie : c’est brillant, fracassant, net… puis surgit un souffle et tout se dissout ! Le Brussels Philarmonic Orchestra de grande ampleur – plus de 130 jeunes professionnels – et on ne peut plus vaillant, nous a livré une palette de musiques très variées, dans un flot d’énergie et d’enthousiasme juvénile et de cadences vibrantes. Les instruments étaient lâchés : harpe, piano celesta, neuf musiciens aux percussions, Eric Pollet au tuba. Tous vents dehors, l’armée des cordes n’était pas en reste pour nous gratifier d’une soirée musicale d’exception.
Qui dit concert d’hiver, dit concert de printemps avec la soliste espagnole Ana Maria Badia (violon) le 24 mars 2012. Au programme, des œuvres de Rossini (ouverture Guillaume Tell, concerto pour violon en ré mineur), Sibelius et Peter Scheck. Soyez au rendez-vous! Le Conservatoire de Bruxelles est un lieu magique où l’on resterait bien jusqu’au chant du coq!
I Solisti del Vento, Vanden Eynden
Vendredi 27.01.2012 20:00
Conservatoire Royal de Bruxelles
Jean-Claude Vanden Eynden piano - I Solisti del Vento
Bohuslav Martinu, Sextuor pour vents et piano, H 174 (flûte, hautbois, clarinette, deux bassons et piano)
Ludwig van Beethoven Sonate pour piano n° 8, op. 13, "Pathétique"
Alexandre Tansman 6 intermezzi, 4 Impressions (2 flûtes, 2 hautbois, 2 clarinettes et 2 bassons)
Sonate pour piano n° 8, op. 13, Pathétique (arr. Druzecky, pour vents et contrebasse)
Vents d’est, vent d’ouest : une rencontre. Sous le titre d’ « Impressions pathétiques », I Solisti del Vento et Jean-Claude Vanden Eynden ont présenté un programme très original devant un public d’habitués des salles de concert. Difficile sans doute de réunir une plus grande affluence, ce concert étant placé le surlendemain de celui de Martha Argerich, à deux pas du dimanche de Brendel et du concert du célèbre pianiste hongrois András Schiff, à la tête de sa Cappella Andrea Barca le 31 janvier au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles.
Ce concert nous a donné l’occasion de découvrir le grand compositeur tchèque Bohuslav Martinu et son Sextuor pour vents et piano, H 174 et des œuvres d’Alexandre Tansman ainsi que la récriture très convaincante de la Sonate « pathétique » par un contemporain de Beethoven : Jiry Druzecky.
En ouverture on reconnait vite une ambiance jazzy dans cette composition écrite à Paris en 1929 par Bohuslav Martinu. Il fut en effet une figure importante de L’Ecole de Paris (Poulenc, Honegger, Milhaud), fréquentant le groupe des six, comme le nommait Jean Cocteau. Quatre mouvements. Après les joyeuses sonorités fruitées du prélude, l’adagio met en lumière la souplesse de la flûte et les notes basses du clavier. Suit un bavardage jazzy de la flûte et du piano seul, le ton est badin et la note finale un joli clin d’œil. Rythme de claquettes …dans un blues du genre divertissement. La fin au rythme marqué s’amuse en exploitant le canon.
C’est une interprétation nuancée, à grande précision de frappe et variété des phrasés que nous offre J.C. Vanden Eynden dans « la pathétique » de Beethoven. Plainte et supplication sont enchâssées dans le grave initial qui réapparaît à plusieurs moments. J.C. Vanden Eynden tend l’oreille comme pour écouter les modulations délicates de l’andante cantabile qui fait appel à la tendresse personnifiée. Cela contraste avec l’allegro impétueux et pétillant du dernier mouvement. Le public hélas trop peu nombreux, rend hommage à son impérial pianiste, maître de la dynamique fine et nuancée.
Passons à la découverte des 6 intermezzi et 4 impressions d’Alexandre Tansman, compositeur né en Pologne, qui se lia d’amitié avec Stravinski et Ravel lorsqu’il s’installa à Paris. Comme Martinu il fit partie de l’Ecole de Paris. A la seconde guerre mondiale, il gagna les Etats-Unis, où il dédicaça un concerto à Charlie Chaplin et où il écrivit des musiques de film. Dans ces petites pièces bien ciselées on retrouve tour à tour de l’invention agreste, des élans fougueux, des plages de bonheur simple, quitte à s’engouffrer subitement dans une ruée vers l’or. L’invitation à la rêverie fait place au désordre amoureux et dans les quatre impressions s’égrènent prélude, invention, nocturne et burlesque.
I Solisti del Vento, ensemble belge créé en 1991, nous a ravis par ses sonorités riches, miroitantes, humoristiques sous la direction du basson Francis Pollet. Debout, ils forment une ronde inventive qui convoque tous les vents avec fluidité et sensibilité pour incarner autrement, mais de façon très intéressante, la belle sonate de Beethoven. Difficile de ne pas succomber à leur charme.
Première fois à l'Opéra Royal de Wallonie
Lorsqu'une baronne est rejetée sur un rivage inconnu suite à un naufrage, elle ne peut que faire confiance aux pêcheurs voisins pour trouver du secours, pour elle, mais aussi pour sa suite de prétendants. Mariage secret, enfant caché et jeu des sentiments viennent alors enrichir un récit aux faux-semblants terriblement puissants.
Dramma Giocoso. Opéra en trois actes. Musique de Franz Joseph Haydn.
Livret de Francesco Puttini. Éditions G. Henle Verlag.
Création à Eszterháza, le 25 avril 1779.
Répétition de La Vera Costanza (Haydn) qui se joue au Palais Opéra du 27 janvier au 4 février 2012 avec P. Garcia Lopez, A. Puja, E. Muñoz, G. Margheri, A. Donadelli, F. Carnevale, A. Zorzi Giustiniani, S. Ferrández and Y. Gorodetski.
Gidon Kremer & Martha Argerich Mercredi 25.01.2012 20:00
Palais des Beaux-Arts / Salle Henry Le Bœuf
Gidon Kremer direction, violon - Martha Argerich piano - Sergei Nakariakov trompette - Kremerata Baltica
-Johann Sebastian Bach, Extraits de "L'Art de l'Instrumentation" (oeuvres pour clavier de Bach arrangées pour violon et cordes par Silvestrov, Raskatov, Desyatnikov, Tickmayer, Kissine)
-Giya Kancheli, Chiaroscuro
-Dmitry Shostakovich, Concerto pour piano, trompette et cordes n° 1, op. 35
-Leonid Desyatnikov, Target, extraits
Créée en 1997 par Gidon Kremer, la Kremerata Baltica jouit d’une belle renommée internationale. "Kremer and his new string orchestra, made up of extraordinary young players from the Baltic States, are special. They animate everything their bows touch."-- Los Angeles Times. La crème de la Baltique donc. La moyenne d’âge des musiciens, qui témoignent tous d’une haute qualité artistique, tourne autour de 27 ans. Les sonorités d’une grande finesse que l’orchestre produit sont d’une grande beauté, tout cela sans qu’il soit besoin de baguette musicale.
Gidon Kremer, à la fois directeur artistique et violon solo nous a offert un programme original, autour de transcriptions contemporaines d’œuvres de Bach et un hommage particulier à Glenn Gould. Le premier extrait part d’un solo au violon, qui s’élève dans le silence des respirations, est une méditation soudainement interrompue par un xylophone des plus éthérés, et une invasion ailée de pizzicati des cordes Des accents de brandebourg alternent avec des miaulements modernes brefs et surprenants. Quelques rythmes vifs et syncopés orneront les différents extraits jusqu’à l’hommage à Glenn Gould, ponctué de soupirs et de nostalgie. Le public est conquis.
Le plateau s’étoffe de nouveaux jeunes musiciens venus des rives nordiques (pianiste et percussions) et le morceau « Chiaroscuro » de Giya Kancheli sera une vraie révélation de romantisme bourdonnant. Il y a une guitare basse électrique, des accords XXe siècle brefs et surprenants, la délicatesse des pizzicati. Les cordes dorées créent une atmosphère recueillie et méditative, au point que le mystère se glisse entre des notes fines comme des cheveux d’ange, presque inaudibles. Il y a cette alternance subtile du violon et de la cloche, la lenteur réfléchie des archets, le contraste entre le violon solo et la masse musicale, une opposition poète / paysan, clair/ obscur, des pas de cristal et une lourdeur de glaise. Le violon se perd dans une frénésie de virtuosité à en briser son archet et l’âme se déploie en une danse éthérée qui met en évidence une sorte de désert blanc. De la glace ainsi que la solitude gelée sont brisées par le puissant orchestre, le piano articule quelques accents de printemps, le violon est au bord de la note la plus haute, qu’il caresse inlassablement comme un vent aigu pour lâcher enfin un dernier souffle. Apportez le miroir ou la plume !
Stupeur et ovation pour l’orchestre, Gidon Kremer et le compositeur qui monte sur scène, au comble du bonheur.
Martha Argerich les rejoint après la pause. On l’entendra dans le pétillant et « jazzy » Premier Concerto de Chostakovitch à l’humour vif et provocateur. Au deuxième mouvement Martha écoute et regarde le public devant de poser respectueusement le sortilège de ses doigts sur le clavier. Elle produit des élans d’une puissance inimaginable, des passages tremblants d’énervement, de l’émotion comme si on pleurait au bord d’une tombe. Martha dirige du regard, de la tête et des épaules même le violon qui est derrière elle. Cavalcades humoristiques, ruptures, cascades, que cela sonne ! Airs de victoire, elle griffe sauvagement en retour le piano. Le solo sec et moqueur de la trompette, le caquètement bavard des cordes y répondent. Théâtrale, elle reprend le rythme qui défie toute vélocité. Le délire du public répondra à sa série d’accords magistraux frappés comme si elle était un toréador. Encouragée par l’ambiance d’adoration, son sourire de Joconde passera et repassera au bras du jeune trompettiste, Sergei Nakariakov pour recevoir les applaudissements.
Des jeux interdits aux fracas wagnériens, la pianiste argentine, au propre et au figuré, a des doigts de vif argent. Son interprétation de Leonid Desyatnikov est flamboyante. Sa nature généreuse se déploie, elle met en scène la « souveraineté de l’élan vital » avec une maîtrise d’exception. Il y a quelque chose de malicieux dans ce regard qui orchestre les phrasés, de la délicatesse et de la fougue réunies. Le jeu chatoyant des mains qui volètent sur le clavier est hypnotique et passionné. On passe des notes chaudes et dorées qui fondent sur le clavier, façon Ravel, aux arpèges échevelés de Diabelli. Rien moins que les Shadows grondent dans la main gauche. Kremer fait surgir tout le Danube bleu de son instrument et plaque de solides accords, question de ponctuation. Notes naïves (Schumann?) de la main gauche tandis qu’elle tapote de la main droite un piano jouet haut comme trois pommes. Xylophone, sifflet, sabots de cheval… quel cirque! At the races! Ah! C‘était un des morceaux!


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Magnifique spectacle. La conception scénique de la pièce donne assurément libre cours à toutes les interprétations. Ce décor unique, vide et mouvant, fait d’immenses cordages d’un rouge dérangeant, forme une cage en entonnoir ouverte sur le public. Représente-t-il le terrible enfermement des liens familiaux, pareils aux barreaux d’une prison qui vous suivrait partout et vous étrangle, à force? Le plan incliné est-il celui d’un pont de navire, ou d’une tragédie familiale, qui sombre peu à peu, corps et biens ? N’évoque-t-il pas aussi la brutalité des conflits de filiation qui, comme la vie, ne tient souvent qu’à un fil … Parlant de cordes, l’ensemble ne met-il pas en scène aussi la hantise du gibet omniprésent, mode d’exécution sanguinaire de l’époque, en donnant couleur même aux costumes, faits de sable et de sang caillé ? A moins que très prosaïquement, on soit sur un podium pour le combat sans merci que se livrent les filles aînées du roi, hystériques et déchaînées par leur cupidité et leur orgueil. Je pencherais personnellement pour l’horreur du « Pit and Pendulum » d’Edgar Poe.
Si le roi Lear me fait décidément trop penser à l’élégant instrument de musique, plutôt qu’au roi celte Leir qui dans sa folie sénile et tyrannique déshérita sa fille préférée Cordélia, voici, mises à nu, les cordes sensibles d’un roi Lyre sur lesquelles soufflent la hantise de l’odieuse vieillesse et la folie avérée. Malgré son bannissement ignominieux, Cordélia pense juste et parle droit : « Venez accorder les dissonances de mon père aimé ! » Ainsi le « King Lear » de ce soir est un personnage menu, étonnant d’inconscience, de brutalité au début, transformé ensuite par les circonstances en sorte de Diogène hagard dont l’humanité finit par émerger au travers de terribles souffrances.
Si rien que la scénographie met déjà le spectateur en phase avec l’imaginaire, que dire de la langue d’une richesse inouïe qui a su traduire à merveille le texte original anglo-saxon. Que dire de l’intrigue aussi perfidement dangereuse qu’ un mortel labyrinthe. Que dire de ces personnages épiques, admirablement défendus par 11 comédiens gonflés de maîtrise. Alors le délicat clavecin à qui on demande d’accompagner la tempête fantastique et qui joue sans frémir, de la musique de Scarlatti semble être un objet incongru, surréaliste même.
« Par ruse, si pas par droit du sang, j’aurai des terres ! » prophétise Edmond : la double intrigue shakespearienne ne fait qu’augmenter l’horreur des crimes parricides et fratricides tandis que l’humour noir est omniprésent. Les scènes baroques et drolatiques abondent sur la langue du fou de miel et du fou de fiel tandis que surgissent çà et là des jugements bien pesés sur le monde. Ce spectacle très prolixe est donc une réalisation extra…ordinaire, comme les histoires d’Edgar Poe, qui tient le spectateur dans ses griffes jusqu’à la fin. Sur scène rampe à la fin, parmi les corps inanimés, le cauchemar épouvantablement intemporel des tragédies familiales et de l’aventure humaine si dérisoire. Toujours nous rendrons « responsables de nos désastres, le soleil, la lune et les astres ! »
Mise en scène : Lorent WANSON.
Assistanat : Anne FESTRAETS.
Décor : Daniel LESAGE.
Costumes : Patricia EGGERICKX.
Lumières : Xavier LAUWERS.
Musique : Domenico SCARLATTI, interprétée en direct au clavecin par Fabian FIORINI.
Avec:
Jean-Marie PÉTINIOT (Lear )
Delphine BIBET (Goneril )
Philippe JEUSETTE (Kent)
Sylvie LANDUYT (Regane )
Julien ROY (Gloucester )
Benoît VAN DORSLAER (Albany et le Fou)
Yvain JUILLARD (Edgar )
Lindsay GINEPRI (Cordelia)
Benoît RANDAXHE (Edmond )
Guillaume KERBUSCH (Oswald )
Loïg KERVAHUT (Cornouailles)
Traduction de Françoise MORVAN, avec la collaboration d'André MARKOWICZ
http://www.theatreduparc.be/spectacle/spectacle_2011_2012_00
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Dans une maternité de Bruxelles, Jacqueline, enceinte de deux ans et demi refuse d’accoucher.
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Agenda des représentations |
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Captation réalisée par le Service Audiovisuel de la Province de Namur
LE REPAS DES FAUVES Centre Culturel d'Auderghem, Bld du Souverain 183 – 1160, Accueil parisien du 16/01/2012 au 22/01/2012
1942, quelque part, en France occupée, un appartement bourgeois. Circonstances « atténuantes », le SS Kaubach qui connait Victor Pélisier comme libraire de la ville, fait « une faveur » à Sophie, sa femme, qui fête ce soir-là son anniversaire. Ils pourront d’ici deux heures, parmi les sept convives, désigner les deux otages par appartement qui payeront de leur vie l’attentat de deux officiers allemands abattus ce soir-là, au pied de l’immeuble.
L’angoisse est à son comble, personne ne songe à tirer au sort. Chacun trouvera que « l’autre » est de manière évidente, bien plus apte à être envoyé au sacrifice. Que le salut viendra sûrement d’appels à l’aide parmi leurs sympathies allemandes. « … Comme de bien entendu ! » Le sujet est glaçant, le jeu de l’autorité en place est sadique et cynique. « Prenez votre temps, dit l’officier, maintenant vous avez un sujet de conversation ! » Pendant deux heures rien d’autre ne circule que la peur panique d’hommes et de femmes soudainement dressés les uns contre les autres devant le danger. De Jean-Paul, le docteur, figure respectée, au salaud collabo et pragmatique, André, en passant par Pierre, rendu aveugle lors de ses combats au front et Françoise aux sympathies marquées pour la Résistance, tous s’entredéchirent, avec une férocité grandissante, pendant que le SS parcourt d’un regard amusé les beaux livres de la bibliothèque.
Ce spectacle a obtenu 3 Molières en 2011.
Dans toute cette gravité du huis clos infernal, les adeptes d’humour noir jubileront. Le personnage d’André, pourtant fort opportuniste est peut-être le moins hypocrite d’entre eux, le seul qui ose poser les bonnes questions. Il ose asséner : «Je préfère avoir un cadavre sur la conscience qu’être le cadavre sur la conscience de quelqu’un d’autre ». Le personnage de Victor le mari est un condensé d’égoïsme et de pleutrerie qui méprise sa femme. « Tout est pardonnable quand il s’agit de sauver sa vie!» Françoise, lucide déclare « Nous sommes tous responsables… » Mais ses grands états d’âme ne vont pas plus loin que les mots. Les huit acteurs sont finement décalqués sur la bassesse, la médiocrité, la lâcheté qui les animent tous, sans exception. L’appartement cossu et net qui respire le monde de nos grands parents forme un contrepoint esthétique saisissant. Sur la large baie vitrée, des projections d’actualités, mêlées de funestes personnages de grossiers dessins animés nous plongent dans une évocation glaçante de l’horreur de l’époque. Bombardements, défilés, discours nazis. Destruction consciencieuse de la dignité humaine. Mais ce qui se passe et se dit sur scène est presque plus effrayant. Le dénouement, point d’orgue inoubliable, est un cadeau d’anniversaire terriblement héroïque.
« Tu peux sourire, charmante Elvire, les loups sont entrés dans Paris…» Les comédiens sont entrés dans leurs personnes-otages avec une vérité déconcertante. Mais comme cela fait du bien de retrouver leur traits détendus, leur réalité d’êtres humains, leurs joyeuses œillades d’artistes au moment des applaudissements à tout rompre.
mise en scène de Julien Sibre Avec Cyril AUBIN, Pierre-Jean PAGÈS, Alexis VICTOR, Caroline VICTORIA, Olivier BOUANA, Julien SIBRE, Pascal CASANOVA, Stéphanie HÉDIN, Jérémy PRÉVOST.
de Jean Racine
Mise en scène : Tatiana Stepantchenko
« Ce spectacle plonge dans l’incandescence des âmes, dans l’antre de l’alchimiste Racine où se transmuent non seulement les âmes mais aussi le monde. » La Voix du Nord
Gouvernée avec sagesse par Néron, Rome est au sommet de sa puissance et de sa domination sur le monde. Un parfum de complot avait pourtant entouré l’accession au pouvoir du jeune fils d’Agrippine. Seconde épouse de l’empereur Claude et soupçonnée de l’empoisonnement de ce dernier, Agrippine avait habilement obtenu du Sénat qu’il installe Néron à la tête de l’Empire, le préférant ainsi à Britannicus descendant dynastique légitime. L’emprise d’une mère sur son fils, les manigances, tractations et autres secrets d’alcôves, lui permettaient depuis de gouverner l’Empire en sous-main. Quand Néron, depuis toujours piqué de jalousie envers Britannicus, décide soudain de faire enlever Junie la compagne de ce dernier, Agrippine redoute que la Pax Romana dont elle tire avantage n’explose simplement. Lorsqu’elle se présente au palais pour raisonner Néron, celui-ci refuse de la voir. La fébrilité et la panique gagnent Agrippine qui tente désespérément de reprendre le contrôle de la situation, tandis que Néron sombre inéluctablement dans une folie qui mettra bientôt Rome à feu et à sang…
Personne ne veut plus de l’aspect emprunté des alexandrins. Il n’est pas moins vrai que la langue de Racine peut, une troupe théâtrale d’exception aidant, ravir l’oreille et le cœur, absolument. C’est ce pari que Tatiana Stepantchenko, metteur en scène russe, gagne haut la main lors de la représentation de Britannicus sur la scène de Jean Vilar à Louvain-la-Neuve. Un chef d’œuvre d’expressivité et de jeu théâtral. A part de savants jeux de clair-obscur, à part les subtils changements de teintes du voile de l’histoire, immense et brillant mais aux trompeuses transparences, le décor est le noir profond et insondable de l’histoire et de la nature humaine. Y apparaissent, sculpturales, les empreintes de personnages de la Rome éternelle, lieu emblématique de pouvoir, d’orgueil démesuré, de trahisons et machinations perverses, où sont synonymes passion amoureuse et passion politique ou militaire. Chaque stance est un tableau en soi. Il se compose de gestes et de poses très étudiées où les mains sont le prolongement des mouvements de l’âme et du subconscient, où le corps s’exprime comme un danseur pour être contemplé dans sa vérité, où la langue virevolte dans des profils audacieux. Dans sa note d’intention, Tatiana Stepantchenko explique que le vers racinien dégage une formidable énergie, ardente, vibrante, d’une fascinante sonorité. Au détour de chaque syllabe, de chaque son, qui produit de véritables arcs électriques entre les personnages, se produit une musique verbale. Mais la vraie musique racinienne plonge au-delà, vers ces vibrations harmoniques inaudibles, ces silences, ces bruissements, puis ces hoquets telluriques des âmes en perdition.
Un triangle magique s’est installé : celui de trois époques confondues en un point, le point magique du théâtre, qui réunit l’antique, le classique et le contemporain avec une perfection admirable. La fresque des sentiments est bouillonnante : la jalousie, la trahison, la tentation incestueuse, le déséquilibre des équations triangulaires…La langue est sublime, les moindres nuances de sentiments sont rendues à la perfection. Et pour qui saura entendre, la critique politique de l’époque de Louis XIV est bien présente, « le sous-texte » comme l’appellera Anton Tchékhov, trois siècles plus tard.
Le spectateur vit un moment inoubliable devant ce talent d’outre-siècles déployé par des comédiens envoûtés par le texte. Le spectateur en vient à se suspendre lui aussi à cette vague artistique qui déferle sur la scène et à se laisser porter avec volupté verbale et chorégraphique sur la crête de l’excellence théâtrale. On a envie de ne rien ajouter, ni de rien retirer. Equilibre parfait.
Britannicus de Racine, mise en scène Tatiana Stepantchenko, scénographie et costumes Marina Filatova, lumières Laurent Deconte. Avec Claire Mirande, Jacques Allaire, Mathias Maréchal, Magaly Godenaire, Damien Remy, Laurent Letellier, Catherine Mongodin .
Une production Compagnie Or. Azur, aidée par la Ministère de la Culture (DRAC Nord/Pas-de-Calais)
et par la Région Nord/Pas-de-Calais / Coproduction Le Phénix-Scène Nationale de Valenciennes.
Coréalisation série parisienne : Théâtre de l’Atalante.
Dates : du 17 au 20 janvier 2012
Lieu : Théâtre Jean Vilar
Durée du spectacle : 2 h 15 sans entracte
Nous voici donc devant un nouveau Docteur Jekyll et Mr. Hyde, inspiré de la célèbre nouvelle de Stevenson. Une heure 10 de palpitations magnifiquement interprétées par Emmanuel Dekoninck, multiple Manu, qui, de son corps agile et de sa voix nous guide dans la descente vertigineuse des complexités du Moi. Il nous souhaite au passage de ressortir de ce spectacle un peu différent. Il est vrai qu’ après avoir bu la potion magique de son art dramatique éblouissant et goûté au poison de l’expérience scientifique qui se déroule devant nos yeux ébahis par la mise en scène et le décor , on ne peut plus qu’accepter avec humilité les zones d’ombre que tout un chacun porte en soi.
Christine Montalbetti met en scène la brume de l’hiver londonien, les ombres lugubres d’une rue déserte la nuit, la lune traîtresse et cette chose visqueuse qu’est le secret. C’est cette dernière confession bouleversante du Dr. Jekyll, envahi inexorablement par les difformités physiques et morales de Mr. Hyde, qui va empoigner le spectateur jusqu’à ce que conscience s’en suive. Le visage lisse du jeune étudiant sans problème de la cuvée 2011-2012 se froisse et apparaissent les failles qui le feront aimer désespérément. Quel que soit le siècle, il se pose la question maléfique du désir et de l’ennui. Il révèle peu à peu sa perception des pulsions perfides, des zones d’ombre, des souffrances. Alternent l’angoisse de Jekyll, mais aussi l’humour de Hyde, sa séduction subversive et souveraine, sa soumission entière au désir.
Contraste lumineux : le Dr. Jekyll, épris de progrès scientifique, offre tout simplement sa personne à la science et explique l’expérience devant un tableau d’auditoire imaginaire. Noble passion et générosité de l’homme chercheur et enseignant. Jekyll analyse minutieusement l’être humain dans sa complexité. Pour lui, jusque dans la bonté il y a des pulsions bâillonnées, des chemins tortueux. « Je suis l’incarnation de l’hétérogène et je fais mon autopsie. Vous repartirez différents suite à l’agitation de vos molécules.» promet-il.
Paradoxalement, le Dr. Jekyll va donc s’appliquer à métamorphoser… le spectateur. L’effroyable Mr. Hyde est un monstre qui grâce aux effets de la potion est devenu un être purifié dans l’alambic de la science, sans mélanges. Il ne connait pas la versatilité, ignore l’autre, est soumis à la machinerie infernale de sa pulsion première et personnifie l’abomination de la pureté.
D’aucuns verront aussi dans ce conte cruel l’image des combats fratricides qui peuplent toutes nos mythologies depuis l'aube de l'humanité. Une œuvre forte intensément interprétée par Manu. Suavité diabolique de la question de Hyde : « Si je ne te servais pas de repoussoir, comment pourrais-tu te glorifier dans ta vie quotidienne ? Est-ce que je ne t’ai pas sauvé de l’ennui en te laissant le beau rôle ?»
Seule la mort est sans faille. Deux mortels, Ange et Démon se disent donc adieu, ainsi qu’à la vie dans un luxe langagier qui ne déplairait pas à Baudelaire. Jekyll ne peut plus faire qu’une chose : parler, parce que la parole est tout ce qui lui reste. Une parole qui devient spectacle saisissant.
Du 11.01 au 18.02.2012
Di : 22.01 & 05.02
LE SABOTAGE AMOUREUX
Amélie Nothomb - Cie Biloxi 48
Au Théâtre de la place des Martyrs - Grande salle.
Du 12/01 au 18/02/2012 - Dimanches : 29/01 et 12/02
Saviez-vous qu'un pays communiste, c'est un pays où il y a des ventilateurs ? Que de 1972 à 1975, une guerre mondiale a fait rage dans la cité-ghetto de San Li Tun, à Pékin? Qu'un vélo est en réalité un cheval ? Que passé la puberté, tout le reste n'est qu'un épilogue ? Vous l'apprendrez et bien d'autres choses encore de ce roman inclassable, épique et drôle, fantastique et tragique, qui nous conte aussi une histoire d'amour authentique, absolu, celui qui peut naître dans un cœur de sept ans. Un sabotage amoureux : sabotage, comme les sabots d'un cheval qui est un vélo…
« Dès le premier jour, j'avais compris l'axiome : dans la Cité des Ventilateurs, tout ce qui n'était pas splendide était hideux. Ce qui revient à dire que presque tout était hideux. Corollaire immédiat : la beauté du monde, c'était moi. » Ce n’est pas à une guerre des boutons, mais à une guerre mondiale féroce que se livrent avec entrain les enfants de diplomates dans le ghetto de San Li Tun à Pékin en 1972. Amélie, 7 ans, est éclaireur. Elle ne peut concevoir plus beau, plus grand, plus digne d'elle-même, elle qui aime une seule chose, être regardée et se sentir le centre du monde. « J'avais tout. J'étais une interminable épopée. Je ne me sentais de parenté qu'avec la Grande Muraille : seule construction humaine à être visible depuis la Lune, elle au moins respectait mon échelle. »
Déclarations, affrontements, humiliations, sabotage, contre-attaques, trahisons, trêves… La guerre et l’amour partagent le même vocabulaire. Elle va le découvrir. Car le monde bascule pour Amélie quand la sublime et très cruelle Elena devient le nouveau centre du monde car elle est la perfection. Amélie ose lui déclarer: « Il faut que tu m'aimes parce que je t'aime. Tu comprends? » Pour Elena, jouer à la guerre, « le plus noble des jeux », est totalement inintéressant.
« Elle fut ma belle Hélène, ma guerre de Troie, mon sabotage amoureux. » dit Amélie qui joue au chevalier à la rose, acceptant les défis les plus surhumains y compris une course folle qui l’emmène jusqu’à l’évanouissement. Chaque pas piétine son corps et son ego si sensible, dans l’indifférence absolue de la belle. « Sois méchante avec Elena et elle t’aimera. » dira sa mère en cherchant à la consoler. Un plan de vie ?
Cependant que la guerre internationale contre les allemands fait rage, libres de surveillance, les enfants-maîtres es cruauté se délectent d’empilage verbal acide et tranchant, de persécutions, de harcèlements, de divertissements sadiques et de supplices frôlant la mort, jusqu’à l’intervention salutaire des parents. « Oubliés des autorités chinoises et des autorités parentales, les enfants de San Li Tun étaient les seuls individus de toute la Chine populaire. Ils en avaient l'ivresse, l'héroïsme et la méchanceté sacrée. »
Le texte est éblouissant et provocateur. « La guerre commença en 1972. C'est cette année-là que j'ai compris une vérité immense : sur terre, personne n'est indispensable, sauf l'ennemi. Sans ennemi, l'être humain est une pauvre chose. Sa vie est une épreuve, un accablement de néant et d'ennui. L'ennemi, c'est le Messie. Sa simple existence suffit à dynamiser l'être humain. »
« J’appelle cheval …ce qui me hisse ! » L’apologie du cheval-vélo, synonyme de dépassement, vitesse, envol est un bijou de romantisme échevelé. Ajoutons quelques perles musicales très évocatrices : de la marche des chevaliers de Prokofiev aux Beatles. Saluons l’encadrement d’éclairages fort ludiques. Les costumes, dignes du Boulevard de la laideur habitable habillent des comédiens parfaits dans leurs rôles d’enfants débordants d’énergie et de cynisme. Dans un échange constant de personnages, Christine Delmotte a distribué la parole d’Amélie à 7 jeunes comédiens pétulants et explosifs, dont des hommes bien sûr, qui retrouvent avec jubilation et exaltation leurs propres souvenirs de cavalcades sur terrains vagues et cours de récréation. Une habile façon d’émietter toutes les facettes d’Amélie sans jamais la trahir. Difficile de rester indifférent. La mise en scène est tellement délirante que le spectateur est embarqué dans l’expérience héroïque presque sans son consentement. Et le cheminement amoureux dévastateur d’Amélie laisse pantois.
Avec: Maroine Amimi, Stéphanie Blanchoud, Catherine Decrolier, Christophe Destexhe, Jessica Gazon,
Ingrid Heiderscheidt, Quentin Minon
Mise en scène et scénographie : Christine Delmotte, Eclairage : Nathalie Borlée, Assistanat général : Anna Giolo
Crédit Photos :Lara Bongaerts & Nathalie Borlée
http://www.theatredesmartyrs.be/pages%20-%20saison/grande-salle/piece4.html
Vous allez très vite deviner que j’ai un sérieux penchant pour l’Art Populaire. J’emploie plus volontiers le terme « penchant » car il désigne une orientation relativement permanente, plutôt que « préférence » ... plus circonstanciée. Je suis assez convaincu que la préférence est un peu « l’arbre qui cache la forêt ».
Définir cet art n’est pas simple, et de nombreuses pièces estampillées « art populaire » ne le méritent pas. Ainsi, par exemple, des objets dits « forêt noire » ou des santons provençaux.
Ils le furent sans doute mais produits en nombre dans un but mercantile, ils ont cessé d’être des œuvres d’art pour devenir des productions artisanales, des bibelots touristiques. Un glissement que l’on rencontre également dans les arts premiers, où telle statuaire traditionnelle s’est muée au fil du temps en monnaie d’échange, perdant sa vocation première et aussi, malheureusement, l’essentiel de ses qualités esthétiques.
Les cannes m’ont littéralement plongé dans ce domaine. La qualité d’exécution des œuvres d’art populaire, leur finition, peut varier sensiblement. Dans certains cas, le travail est fruste, maladroit. L’inexpérience des auteurs ne les empêchera pas, cependant, d’atteindre régulièrement à la beauté, à la poésie. Dans d’autres cas, l’exécution témoigne d’un réel savoir-faire, voire d’une impressionnante maîtrise, le bagage technique d’un artiste ayant souvent pour origine le métier qu’il exerce ou a exercé à un moment de sa vie. Il n’est pas aberrant de croire que certaines parmi les plus belles cannes d’art populaire furent sculptées par des menuisiers ou des ébénistes, même si ce n’est certainement pas la règle.
L’une des caractéristiques essentielles de l’art populaire, partagée avec les arts premiers, est son ignorance des modes de représentation naturalistes. Méconnaissance de la perspective, rabattements dans le plan, mépris des proportions… On note aussi de nombreux exemples de « perspective morale », comme sur cette canne de berger ou un loup est représenté plus grand qu’un cheval,
disproportion témoignant du sentiment éprouvé par l’auteur. Dans un célèbre relief égyptien, Ramsès II est un géant à côté de ses soldats. Le principe est le même : la taille du personnage est fonction de l’importance qu’on lui donne. Il est bon de rappeler ici que l’acquisition de la perspective linéaire, à la Renaissance, et des autres moyens visant à une représentation objective de la nature, est une conquête d’ordre scientifique. La valeur profonde d’un artiste n’a bien sûr rien à voir avec le fait qu’il maîtrise ou non ces moyens.
Il arrive que l’artiste populaire, s’inscrivant dans une tradition bien établie, doive respecter les canons esthétiques hérités des générations précédentes. C’est le cas des auteurs de marionnettes, de ceux qui façonnent les géants de carnaval... Mais il y a aussi de très nombreuses œuvres qui témoignent d’une création personnelle, indépendante de toute forme de contrainte.
La canne, objet individuel par excellence, est un domaine où la liberté d’expression, la fantaisie, ont pu s’exercer à plein. Les marins, les légionnaires, les bergers, les « poilus » de la Grande Guerre les ont sculptées dans les périodes d’oisiveté inhérentes à leur vie. Pendant des jours, des mois, parfois des années, un bâton va être sculpté minutieusement ; devenu un compagnon au quotidien, il est comme un carnet dans lequel l’auteur imprime ses états d’âme, sa solitude, ses angoisses et ses peurs, sa superstition et sa religion en un rébus souvent désordonné. En découvrant ces beaux objets, simples ou complexes, on imagine rarement la richesse des préludes à leur réalisation. Le choix d’un bois, d’une essence particulière, sa forme, son épaisseur prendront toute leur importance en fonction du projet. L’extraire du sol, parfois en gardant une partie des racines destinées au pommeau, le faire sécher lentement, l’écorcer soigneusement, tout ou partie.
Certains chefs-d’œuvre de l’art populaire, ont été façonnés ainsi, avec un simple couteau, dans un pâturage désolé ou le fond d’une tranchée.
Dans le cadre de la prochaine Tournée NAIZ de Peio Serbielle, nous recherchons des villes-étapes (Publics scolaires, Médiathèques, Festivals Courts-métrages, Festivals Nature, etc...) susceptibles d'accueillir le film "XAN NAIZ NI - Voyage en Terres Sauvages". Les projections sont suivies de rencontres avec 2 des auteurs de ce film, Marc Large et Peio Serbielle
Ce Court-métrage grand public est une superbe introduction sur le Pays Basque et le Sud de l'Occitanie (Béarn, Landes), un conte merveilleux et une très belle fresque onirique avec des paysages époustouflants à l'image de ces Terres basque et Occitane.
Regardez, écoutez et faites-nous part de vos impressions ...
LISETTE DELOOZ participe à l'exposition TRUC TROC 2012
qui aura lieu au Bozar
les 27, 28 et 29 janvier 2012
Pour en savoir plus:
Rencontré pour vous...
EMILE KESTEMAN
Sgraffito a rencontré pour vous, monsieur Emile KESTEMAN.
Il fut successivement enseignant, conseiller scientifique puis président du corps académique de l’Institut Marie Haps, chargé de cours au Ministère des Affaires Etrangères...
Aujourd’hui, il est le « gardien » du Musée Camille Lemonnier comme Prométhée le fut du feu.
Mais il est également Vice-Président de l’Association des Ecrivains belges de langue française et de la F.I.D.E.L.F. (Fédération internationale des Ecrivains de langue française), et Président de l’Association Grenier Jane Tony et du Cercle d’Histoire locale d’Ixelles.
- Monsieur Kesteman, pourriez-vous nous raconter tout d’abord ce qu’a été votre parcours professionnel?...
- J’ai été pendant 43 ans professeur, et notamment professeur dans l’enseignement secondaire où j’ai enseigné le français dans des Athénées flamands. Et j’ai eu la chance de voir percer quelques-uns de mes élèves: Annemie Neyts-Uyttebroeck, Willy Claes et Tony Vandeputte de la F.E.B. (Fédération des Entreprises de Belgique) entre autres...
Ensuite, je suis passé à l’enseignement supérieur. Très exactement à l’Institut Marie Haps où j’ai enseigné indistinctement la traduction du français au néerlandais et du néerlandais au français pour les futurs licenciés traducteurs et interprètes.
Au bout d’un an, je suis devenu conseiller scientifique de ce même institut. J’avais alors la direction générale des mémoires de licence, ce qui m’a permis de me frotter à tous les départements de langue que nous possédions. N’allez cependant pas vous imaginer que je possédais pour autant toutes ces langues! Mais enfin, je me frottais régulièrement aux départements anglais, allemand, espagnol, italien, russe...
Ensuite, j’ai enseigné la littérature française qui était un cours général que les étudiants devaient suivre en seconde candidature. Ainsi que le cours de philosophie esthétique que les étudiants suivaient en première candidature et où, naturellement, j’ai eu beaucoup de satisfactions: c’était un cours où il y avait trois cents étudiants; je leur donnais un cours théorique mais je les obligeais à faire un tas de travaux pratiques, par exemple: suivre les activités d’une galerie d’art, visiter trois monuments religieux, visiter trois monuments civils, visiter l’atelier d’un peintre...
J’ai fait cela pendant 23 ans. Ensuite j’ai été, pendant 6 ans, président du corps académique de l’ensemble de l’institut. Parce que, à côté de la section de la licence de traducteurs-interprètes, il y a une section de logopédie - les « orthophonistes comme on dit en France! -, une section de psychomotricité, de biologie, de psychologie. C’est d’ailleurs d’une de ces sections que sort la princesse Mathilde...
Parallèlement à cette activité-là, j’étais chargé de cours au Ministère des Affaires Etrangères où pendant 23 ans, j’ai préparé les stagiaires de la diplomatie de langue flamande à présenter l’examen de français approfondi. Et là, j’ai eu des gens tels que Marc Van Craen qui est à la tête du service de l’A.G.C.D., Jan Willems qui est Grand Maréchal de la Cour, Ghislain d’Hoop, Attaché de cabinet adjoint auprès du Roi...
Enfin, - et cela me tient beaucoup à cœur! -, j’ai été l’initiateur, avec d’autres professeurs, de « Convergences »...
- Alors, je compte sur vous pour nous expliquer ce qu’était « Convergences »...
- Vers les années soixante, des professeurs de Louvain, de Gand et de Bruxelles se sont réunis régulièrement autour des thèmes chers à Teilhard de Chardin. Nous avons notamment lutté pour une société plus ouverte et plus libre où les passages d’un clan à l’autre étaient facilités.
Nous nous sommes intéressés, entre autres, à l’expansion universitaire. Ces principes sont aujourd’hui appliqués au niveau des licences à Anvers...
- Vous êtes Président de l’Association Grenier Jane Tony...
- Parallèlement à mes activités professionnelles, je me suis fort occupé du Grenier Jane Tony où, depuis 20 ans, chaque mois, j’essaie de créer un lieu et du temps pour que des poètes aient la possibilité de se dire en toute liberté.
Nous avons réussi à créer là un véritable groupe multiculturel puisque nous avons dans nos rangs un Italien, un Espagnol, un Croate, un Marocain... Tout le monde y est d’ailleurs le bienvenu du moment qu’on ait un certain talent et un certain niveau.
Mais entendons-nous bien! Ce qui m’intéresse, moi, ce n’est pas que les gens A, B ou C ne soient pas A, B ou c, mais bien A au carré, B au carré ou C au carré!... Et quelles que soient leurs tendances, qu’ils aient une conscience plus éclairée de leur message et de leurs opinions.
Mon exigence était aussi vraie du temps où j’enseignais. Car un professeur se doit d’être un « passeur ». Il n’est pas bon de décalquer sa personnalité et ses convictions à ses élèves...
- Votre association publie d’ailleurs une revue des cahiers poétiques: « Les Elytres du Hanneton »... (1)
- Au fond, je dis toujours et partout que la littérature française de Belgique développe un très grand dynamisme.
Malheureusement, elle se développe dans des sphères le plus souvent confidentielles. C’est vrai que la littérature de Belgique n’est pas un succès au point de vue commercial. Mais pour moi, le principal, c’est cette espèce de lien que j’ai avec la langue française, cette langue qui est mon outil pour m’exprimer, pour m’explorer, pour explorer mon moi, le moi qui n’est pas mon « individu » mais qui est lié à la société autour de moi. Et donc j’ai toujours attaché énormément d’importance à mes relations sociales, quand j’étais dans l’enseignement secondaire, avec mes élèves, quand j’étais dans l’enseignement supérieur, avec mes étudiants, et au Ministère des Affaires Etrangères, avec les futurs diplomates...
- Aujourd’hui, vous êtes le Vice-Président de l’Association des Ecrivains belges...
- L’Association des Ecrivains belges, c’était l’ancienne dénomination. Les dernières années, sous la pression de l’évolution politique du pays et de sa fédéralisation, nous avons préféré l’appellation « Association des Ecrivains belges de langue française » pour marquer notre rattachement à la Communauté française. On peut être de langue française et tout de même être un ennemi de la Communauté française, ce que naturellement je ne voudrais pas suggérer que les écrivains qui sont membres chez nous soient.
Cette association a été fondée en 1902 et un journaliste français, Souguenet, y était mêlé. Elle a été créée comme coopérative pour aider les écrivains belges à publier leurs livres. Ce qui signifie qu’à l’époque déjà, ils éprouvaient les pires difficultés qu’ont les Belges francophones à éditer des livres... Et c’est vrai, les conditions ne sont guère favorables pour les écrivains belges de langue française.
Il y a quelques années, on enseignait la littérature française de Belgique uniquement, comme cours obligatoire,... dans une université flamande, la Vrije Universiteit Brussel. Ailleurs, ce cours-là n’était nullement obligatoire... Conséquence: en Belgique, on pouvait devenir professeur de français sans rien connaître de la littérature de notre propre pays!...
Ensuite, les manuels que l’on utilisait, eh bien, étaient conçus et édités à Paris! Evidemment, la littérature belge de langue française était réduite à sa portion congrue. On parlait d’Emile Verhaeren, de Maurice Maeterlinck. C’était à peu près tout!... Oh, on parlait peut-être aussi de Michaux... mais en omettant de dire qu’il était Belge!
Naturellement, il faut reconnaître aussi que lutter contre une littérature telle que la littérature française qui présente une telle continuité, c’est difficile...
Nos voisins du nord ont plus de facilités à s’opposer à la littérature néerlandaise venant des Pays-Bas. Et dans la partie nord du pays, les anthologies sont conçues et éditées en Flandre. Et par conséquent, il y a un juste équilibre entre la littérature flamande et la littérature hollandaise.
Mais ils ont aussi leurs problèmes. Par exemple, pas mal de maisons d’éditions émigrent aux Pays-Bas...
C’est, hélas, tout aussi vrai de ce côté: Dupuis, Casterman et même Actes Sud...
Le grand reproche que j’adresse à l’organisation de l’édition en Belgique, c’est que ces maisons éditent, impriment mais ne possèdent pas de diffuseurs... Ce qui nous embarrasse très fort quand nous devons défendre la position du livre dans des congrès internationaux...
Dernièrement, je devais parler des droits d’auteurs; j’ai fait quelques rapides calculs et j’ai découvert qu’en Belgique d’expression française, il n’y avait guère que quelques écrivains capables de vivre de leur plume. Julos Beaucarne par exemple, mais qui est un monument du folklore wallon... Ou Amélie Nothomb qui n’attend pas ses droits d’auteur pour pouvoir vivre...
L’Association des Ecrivains belges de langue française, d’abord, n’avait pas de local fixe. Cela ne date que depuis 1946 lorsque le bourgmestre Eugène Flagey a mis cette maison à notre disposition.
Et depuis, notre association organise et anime, chaque mois, une soirée des lettres. A cette occasion, trois livres sont chaque fois présentés, avant le vin de l’amitié offert par la Présidente, France Bastia.
L’organisation édite une revue « Nos lettres » où nous publions des comptes-rendus consacrés aux livres de nos presque quatre cents membres, les activités des écrivains belges au jour le jour, la liste des prix littéraires qui sont assez nombreux.
Chacun peut d’ailleurs devenir membre des « Amis de la littérature » en versant sa cotisation annuelle de 1000 F au compte de l’Association des Ecrivains belges de langue française n° 000-0092202-52.
- Mais cette maison des Ecrivains est également un fabuleux musée...
- Lorsque les Ecrivains belges se sont installés dans cette maison construite par le baron Jolly dans les années 1889, Marie Lemonnier qui cherchait un endroit pour rassembler les souvenirs de son père, a donné le cabinet de travail, toutes les collections artistiques et les livres et manuscrits de son père, à la Commune d’Ixelles, avec la prière que l’Association des Ecrivains belges s’occupe de la conservation de ces documents.
Chacun a bien rempli sa tâche, je crois, et a conservé ces objets avec beaucoup de fidélité.
Ce que j’ai fait depuis 6 ans, c’est accentuer le rôle social du Musée. J’ai pris contact avec les facultés de Philosophie et Lettres où existent des sections de Philologie Romane, avec les sections de journalisme. Mais également avec une multitude d’écoles primaires...
Et depuis, pas mal d’étudiants qui, en général, sont ici reçus comme on reçoit quelqu’un dans une bibliothèque, viennent travailler dans cette maison. Il m’est arrivé d’avoir ici jusqu’à trois étudiants en permanence qui préparaient des mémoires, l’un sur la stratégie d’édition de Camille Lemonnier, un autre sur les monuments érigés à la mémoire de Lemonnier, et le troisième, déjà licencié en Philologie Romane et maître pour une université portugaise, qui prépare chez nous un doctorat...
Nous avons ici également une étudiante de l’Université de Madrid qui profite des initiatives du plan Erasmus qui, tout en suivant des cours à l’Université Libre de Bruxelles, vient faire un stage dans cette maison...
Depuis que je pratique cette politique d’ouverture, nous avons participé à quinze expositions. Nous venons de participer à l’exposition James Ensor et allons prochainement prendre part à celle du Musée Van Gogh à Amsterdam, consacrée à Xavier Mellery.
Et puis je constate l’intérêt croissant pour l’œuvre de Lemonnier. Des professeurs de l’Université de Toulouse prennent contact avec moi pour que la RTBF veuille bien prêter le film sur Lemonnier de Guy Lejeune. On m’écrit de New-York...
Grâce à ces relations développées depuis 6 ans, l’intérêt des éditeurs va croissant. Les éditions Séguier ont republié le livre « L’hystérique » par exemple. Les Eperonniers vont publier « L’histoire des gros et des maigres ». Et Labor s’intéresse également à quelques romans de Camille Lemonnier...
- Selon vous, quel est le chef-d’œuvre à lire absolument de Camille Lemonnier?
- Sans le moindre doute possible, « Un mâle »!...
Pour évoquer la riche personnalité du grand écrivain Camille Lemonnier (1844-1913), le musée présente son cabinet de travail reconstitué avec une grande fidélité (sur le témoignage de peintures), et, rassemblées dans une salle d’exposition, les œuvres d’art lui ayant appartenu. Ses portraits par Emile Claus, Constantin Meunier, Guillaume Van Strydonck, des tableaux dus à Théo Van Rysselberghe, Isidore Verheyden, Juliette et Rodolphe Wytsman, Eugène Verdyen... présentent un échantillon de l’art du XIXe siècle. Une série de documents, de correspondances et d’autographes de Victor Hugo, Alphonse Daudet, Maurice Barrès, Emile Zola..., et d’éditions rares, donnent un aperçu de la vie littéraire belge et française de 1850 à 1913. (2).
- Vous êtes également le Président du Cercle d’Histoire locale d’Ixelles...
- Je me suis toujours intéressé à l’Histoire de la ville. J’ai notamment donné des conférences dans les cercles de 3e âge et dans tous les quartiers de Bruxelles. Je me suis intéressé aux églises historiques de Bruxelles, telles que celle du Sablon, la cathédrale des Saints Michel et Gudule, Saint-Nicolas-Bourse, Notre-Dame du Bonsecours, Notre-Dame de la Chapelle... J’ai très souvent initié les futurs diplomates flamands en faisant un commentaire en français de quartiers hauts en couleurs telles que les Marolles par exemple...
Et à ce propos, un Flamand bon teint m’avait dit, à un certain moment:
« - Ecoutez, monsieur, je commence maintenant à comprendre qu’on puisse aimer Bruxelles!... ».
Ma famille est originaire d’Ixelles. Ma mère y est née. C’est donc que mes grands-parents maternels y habitaient aussi! A noter que ma grand-mère était une Saligo et mon grand-père un Wagner!...
J’avais également un oncle paternel qui habitait Ixelles. Il avait installé un laboratoire pharmaceutique et était le créateur d’un médicament fameux, la Kestomatine, appellation dérivée bien sûr du nom Kesteman!... C’était un remède à l’origine inventé pour faciliter la digestion des nourrissons, mais que l’on a très vite utilisé pour la digestion des personnes âgées. L’allongement de la vie refait de nous des nourrissons!... Cet oncle était aidé par un autre de mes oncles, un certain Raphaël...En hébreu, Raphaël signifie « porteur de remède »!...
Mais au fond, si je suis mêlé au Cercle d’Histoire locale d’Ixelles, c’est parce que, au Comte d’Egmont, un café bien connu du Sablon qu’on appelait autrefois « Chez Tantine », je rencontrais régulièrement Michel Hainaut. Cet homme qui a été Chef de Cabinet des Affaires Culturelles d’Ixelles, connaissait mes accointances avec la commune d’Ixelles, très anciennes avec l’histoire de mes parents.
Avec Michel Hainaut et d’autres amis, et surtout sous la haute direction du professeur Jean Steingers, un historien de l’U.L.B., nous avons fondé ce cercle d’Histoire locale. Nous avions élu comme Président un ancien journaliste de la RTBF, Gustave Fischer qui, malheureusement, vient de démissionner. Et c’est ainsi que je lui ai succédé.
Ce cercle s’est intéressé naturellement à ce qui relevait de la culture à Ixelles... Le programme qu’il élabore est varié: cela va des visites de quartiers à des, manifestations plus ponctuelles...
Exemples de parcours, le quartier de la place Brugmann, l’église de l’Annonciation, la rue Camille Lemonnier, le quartier du Luxembourg avec sa gare, véritable modèle d’urbanisme du 19e siècle, les squares de Meeûs et de l’Industrie et certains bâtiments comme l’ancienne demeure du Premier Ministre Auguste Bernaerts (actuel Institut Supérieur Marie Haps) ou encore l’appartement de l’écrivain flamand Joris-Albert Gauris (Marnix Gijsen), ancien ministre plénipotentiaire de Belgique à Washington. Sans oublier bien entendu ni le quartier Saint-Boniface, ni la visite des bords des étangs d’Ixelles, visite qui se termine à l’abbaye de la Cambre...
Les manifestations plus ponctuelles, se déroulent pour le moment au Centre Mundeleer. C’est là que le Cercle d’Histoire locale organise des vernissages d’expositions de peintures ou sculptures. Il y a des conférences également.
Pour cet aspect-là , nous avons fait appel à Marc Danval, un spécialiste du Jazz, collaborateur de la RTBF.
Il m’est arrivé aussi d’inviter une éditrice et de l’interroger sur sa conception de l’édition. Il s’agissait de Luce Wilquin qui s’est d’abord établie en Suisse avant de se fixer dans la région d’Hannut...
Parfois aussi, nos visites nous entraînent à l’extérieur de la commune. Nous nous sommes déplacés pour l’exposition des premières cartes-vues à la bibliothèque Victor Wittokiana de Woluwe-Saint-Lambert...
Nous éditons également une revue, « Mémoire d’Ixelles » où des articles sont consacrés à des aspects culturels et historiques, ou bien des études d’Emile Delaby consacrées aux monuments funéraires du cimetière d’Ixelles.
Il arrive souvent que des habitants d’Ixelles nous demandent des éclaircissements sur tel ou tel point de l’Histoire ou à propos de telle ou telle personnalité. Nous effectuons alors des recherches. Michel Hainaut a rassemblé une documentation extrêmement variée concernant Ixelles et nous pouvons en disposer à notre guise.
- Quels sont les rapports que le Cercle entretient avec les autorités communales?
- Les relations privilégiées que nous entretenons avec l’administration communale nous ouvrent un chemin facile au travers des archives et nous permettent de dévoiler des détails souvent inconnus du grand public. Le fait que Philippe Bovy, notre secrétaire, et Eric Machtelinckx, notre trésorier, soient fonctionnaires à la Commune d’Ixelles nous aide évidemment beaucoup.
Au cabinet de l’Echevine de la Culture, Marinette de Cloedt, on a créé une cellule « Cercle d’Histoire locale d’Ixelles » qui nous permet de collaborer de concert avec l’Echevinat à certaines manifestations culturelles ou artistiques.
Tenez, il y a eu dernièrement une manifestation pour la paix, intitulée « Les tambours de la Paix ». J’y représentais à la fois la Maison des Ecrivains et le Cercle d’Histoire locale d’Ixelles. Ça m’a permis d’adresser quelques mots aux enfants des écoles. Et je ne résiste pas au plaisir de vous les redire ici.
« Avant nous, des générations d’Ixellois ont construit, aménagé, créé. Mais il ne faut pas leur attribuer toutes les vertus que, grâce à des rencontres nouvelles, grâce à la Communauté Européenne, nous venons de découvrir.
Les enfants d’aujourd’hui sont plus réalistes, plus informés, comprennent mieux que la paix dépend de l’acceptation de nos différences.
Sans renoncer à être nous-mêmes, on peut affirmer que nos richesses d’êtres humains, de femmes et d’hommes, d’élèves de nos écoles, résident dans notre diversité. Notre univers, c’est le monde entier et ceux que nous rencontrons dans ce quartier si caractéristique de cette ville où nous vivons, jouons et rions...
C’est la joie qui est porteuse de paix.
Propos recueillis par
Jacques LAMBERT
(1) Association Grenier Jane Tony, « Le Zavel », 7, place du Grand Sablon, 1000 Bruxelles.
Siège social: La Fleur en Papier Doré, 55, rue des Alexiens, 1000 Bruxelles.
Editions « Les Elytres du Hanneton ».
(2) Le Musée Camille Lemonnier situé, 150, chaussée de Wavre 1050 Bruxelles est ouvert les lundi, mercredi et vendredi de 10 à 12 h., et les mercredi et vendredi de 14 à 16 h..
Les autres jours, visite sur demande. Tél.: 02 512 29 68.
(3) Cercle d’Histoire locale d’Ixelles: M. Philippe Bovy (secrétaire), 13, rue Mercélis, 1050 Bruxelles.
Tél: 02.515.64.11
Edite « Mémoire d’Ixelles ».
Tél. du Président: 02.512.29.68
(4) Centre Mundeleer, 13, rue Mercelis, 1050 Bruxelles.
Emile Kesteman est décédé le 21 décembre 2011.
Il était mon ami, ami sûr et attentionné envers tous les écrivants. C'est une grande perte pour tous les écrivains en Belgique dont il fut le mentor éclairé.
Je tiens ici à évoquer tant que peu se faire son oeuvre écrite. Je me servirai pour cela de la partie lui consacrée dans un de mes 74 CD-ROM dédiés aux écrivains que j'ai eu la chance de côtoyer.
Je retrouve ici, non sans émotion ces photos et textes contenus dans mon "Testament des Poètes"
Penchons-nous d'abrod sur sa bibliographie
Son premier livre: "Et les sarments bourgeonneront" parut en 1958 aux Editions Ceuterick.
En voici quelques extraits:
Habillées.
Formaient
Un cercle
Très,
Très petit
Et se trouvaient
Sans se toucher
Fort près,
Le plus près possible,
L'une de l'autre
Pour dire
Et redire
A mi-voix
Un secret.
Je voulais échapper à la ville, à son air confiné et à ses façades poussiéreuses. Je me dirigeais vers le bois pour y trouver la solitude et le silence; pour y retrouver la nature, qui reste pour moi une source d'équilibre, une garantie de santé morale, intellectuelle et physique.
En descendant la dernière rue, avant de pénétrer sous les arbres d'une longue allée, je rencontrai Jacques. C'était un jeune homme mince et blond, aux cheveux légèrement bouclés. Il m'aborda et venait d'acheter des bonbons.
Voilà bien longtemps que je ne l'avais plus rencontré et même je l'avais complètement oublié. En réalité, je ne l'avais jamais connu de très près. Je savais qu'il avait été enragé de sports, qu'il avait habilement lié des relations avec un maître de conférences à l'époque de ses études universitaires et que ses relations l'avaient servi pour l'obtention de ses
diplômes, dans ses connaissances de la langue anglaise et dans sa nomination comme professeur. Il ne s'ouvrait pas facilement et cherchait ses divertissements en dehors de la famille. Il y avait chez lui une indifférence assez forte à l'égard de ce qui était dévouement gratuit. Voilà au moins, l'image que je m'en faisais et je fondais mon opinion sur mon
expérience et sur les bribes de conversation que j'avais avec mon frère.
Car, mon frère était un ami de Jacques.
Il avait été fiancé; s'était mêlé à la vie des célibataires dans le grand Anvers. Mais tout cela était fini depuis longtemps. Et maintenant il promenait son âme désabusée, mais résignée, à travers les pays de l'Europe, entre un athénée d'une très petite ville de province, une maison à la périphérie de la cité et un stade de football. Il ne savait pas très bien où aller: au match, au bois, ou... je l'aurais mené où je voulais. La route nous guida et nous attira loin dans la campagne. Je n'apercevais pas les champs, ni les arbres -je parlais de l'école, des collègues et de la littérature contemporaine. Puis nous sommes repassés par un ancien relais où on nous servit un filtre. La conversation alla bon train jusqu'au moment où nous nous quittâmes. Il me laissa l'impression d'un être sérieux qui n'a pas trouvé de but capable de l'engager à fond dans une action. Il y avait en lui un vide qu'il n'essayait pas de combler, un isolement dont il était sorti parce qu'il me connaissait depuis longtemps. Les voyages ne l'avaient pas formé, mais détérioré, abîmé parce qu'on ne l'avait pas habitué à être attentif à la vie de l'âme; parce qu'il lui manquait cette générosité qui rend la sympathie possible; parce que son existence ne s'inscrivait pas dans une longue tradition qui rend l'équilibre au sommet plus facile.
Litanie des Boutons
Délivrez-nous
Du froid, Boutons des pardessus;
De la pluie et de la neige,
Boutons des imperméables;
De l'air rustique et paysan,
Boutons des vestes et des gilets.
Cachez
A l'oeil du profane
Les culottes
Du curé
Et son chandail troué,
Couvrez
L'épaule
De la midinette
Et préservez
La vertu
Du vieux monsieur
A l'oeil
Toujours en éveil.
Boutons
Du soutien,
Gardez au corps féminin
Sa netteté
Et son attrait.
Et enfin,
Boutons
De je ne sais quoi,
Boutons
Des brayettes,
Préservez le vieillard impotent
Des derniers outrages
Ainsi que le professeur
Distrait
Après la récréation.
Boutons de costumes
Et des pardessus;
Boutons des robes
Et des manteaux;
Boutons des parures
Et des sous-vêtements,
Que serait notre vie
Sans la vôtre?
Vous y mettez
De la distinction,
De la vie
Et de la dignité;
Vous êtes
Ce que le point
Est
A la lettre i.
Discours de Tyl
Sous l'arbre
Noir
De l'hiver finissant,
Par un soleil
Radieux
Et sous un ciel
Bleu,
un oiseau pépiait.
Nele
Auprès de moi
Ecoutait
Les douces paroles
Que je lui disais.
Et je sentais
Que la nature,
Comme Dieu,
Nous voulait unis.
Nele
Ecoutait
Et se taisait,
Mais son regard
Bleu
Me parlait
Du soleil
Et de la mer,
Des horizons
Que je ne connaissais pas.
Et son silence
M'était encore
L'écho
Le plus éloquent;
Car
Ce qu'elle sentait
Et ce qu'elle voulait
Me dire
Etait ineffable.
Nele,
Ma douce Nele,
Ne meurs pas;
Mais vis
A mes côtés
Pour que je reste
Fidèle
A la mère Flandre,
A ma langue,
Et à ma religion.
La Chanson de Nele
Tyl est venu me voir,
Tyl m'a parlé,
Et il m'a regardée,
Sous les arbres
Dans le bois
Solitaire
Et vallonné.
Tyl est venu me voir,
Tyl m'a parlé,
Tyl m'a regardée.
Et je lui ai souri;
Et je l'ai oublié
Le vaste monde
Parce que
J'aime par-dessus tout
L'intimité
De deux coeurs.
J'ai souri,
Mes yeux ont souri
Et les pommettes rosées
De mon visage;
Et tout mon corps
Lui a souri.
Tyl est venu me voir,
Tyl m'a parlé,
Tyl m'a regardée.
Et j'ai vu
Au fond de ses yeux
Briller
La flamme
De son amour tout pur
Et impérissable.
Tyl est venu me voir,
Tyl m'a parlé,
Tyl m'a regardée.
Et je suis heureuse,
Je suis heureuse,
Heureuse,
Je vous le dirais
Sans cesse.
Laissez-moi, Seigneur, exprimer ce que je vois et ce que je sens,
La beauté du monde, mais aussi son néant
Afin que ces corps, sur le seuil du charnier,
S'élève jusqu'à vous, la fleur
Pure, rouge et vivace
De notre amour immense.
Un jour viendra où cet amour,
Epuré par la souffrance,
Montera comme une flamme vers Vous.
Et cette flamme viendra se joindre
Aux innombrables semences de feu
Que vous aviez confiées aux hommes,
Et qui maintenant, fécondées et germées,
Brûlent en votre Coeur infini.
Naissance
Et voilà
Qu'en votre foyer
Geneviève
Vient rejoindre
Anne et Françoise,
Pour multiplier
Les rires et les cris
Et donner
A votre amour
Ce que lui confère
Une vie nouvelle,
L'équilibre serein
Et le mystérieux approfondissement.
Son deuxième ouvrage: NamestelK Lemel publié encore aux Editions Ceuterick à Louvain en 1970:
En voici quelques extraits:
Tantôt sur le quai, il avait songé à tous ces gens qu'il rencontre chaque jour dans le train. Des parlementaires, les uns distingués en train de rédiger des discours; d'autres plus rustres, mais plus près du peuple, encore sensibles à son bien-être. Des gens arrivés à forces de courbettes, les uns craignant de montrer leur vide intérieur, d'autres n'en étant pas du tout conscients. Des copains, des collègues, des ronds-de-cuir, des insipides, des velléitaires... A certains moments le compartiment est un endroit où l'on cause agréablement, mais il se transforme parfois en fourgon ou en voiture à bestiaux. "Velut pecus...", disait déjà Salluste. Et Namestek Lemel n'avait jamais oublié ces premières phrases que l'auteur romain consacre à la conjuration de Catilina. A l'université d'ailleurs, il avait eu la chance de rencontrer un professeur de latin doublé d'un poète. Ainsi avait-il accompagné Virgile dans les Enfers où les amants séjournent près des rivages myrteux, mais il avait aussi pénétré avec Juvénal dans la réalité quotidienne et sordide de la vie à Rome. Il aimait ces scènes, sans fard ni masque, croquées sur le vif; cette poésie qui éclate dans les endroits où l'on ne s'attend pas à les voir fleurir. Dans les haras des riches Romains, dans les locaux mal éclairés où des esclaves savants s'éreintaient la santé, les yeux et les bras à endoctriner les enfants pour des rémunérations trop réduites.
(...) Ses dîners bruxellois, il aimait les prendre chez les Toyp, des amis, professeurs comme lui. Le mari était un peintre surréaliste -si un artiste de sa classe peut être caractérisé par une étiquette comme celle-ci. Car ce mot ne disait pas la profonde originalité de cet homme, qui dans le silence de son atelier et ses soirs de méditation poursuivait une oeuvre personnelle, loin des succès de foule; ce qu'il ne recherchait pas le moins du monde. Mais il essayait d'exprimer - plus dans ses dessins encore que dans ses peintures- le monde tel qu'il le voyait: triste, dramatique, livré à l'hypocrisie, à l'horreur et à la naïveté, vidé de ce que toute âme bien née appelle la vie. La colombe de la paix disparaissait dans un nuage de fumée et, de nos mains d'adolescents flétris, le sang coulait.
Mais cette conception de la vie, où la notion de paternité n'entrait nullement, ne le conduisait pas au suicide. Il y avait l'art et cette soif dont sont tourmentés pour leur bonheur et leur enrichissement les vrais artistes, la soif de communiquer leur vision personnelle, unique, irréductible à aucune autre. Il y avait sa femme, devenue quasi son seul modèle, à qui il communiquait son feu sacré et qu'il avait tirée de l'ornière bourgeoise avant qu'elle n'y meure. Il y avait son gosse et son chez soi où tout était, comme pour Baudelaire près de sa soeur bien-aimée, harmonie, douceur et émerveillement. L'art
éclatait dans les dessins qui pendaient aux murs, dans les tissus des tentures et dans les cailloux, innombrables, auxquels son talent donné des visages de femmes aux regards les plus variés. L'oeil jouait dans son oeuvre un rôle important. C'est lui qui scrutait les démarches du subconscient; c'est lui qui observait vos moindres réactions, vos moindres gestes en ce qu'ils révélaient de votre vie intérieure. Il disait ce que l'on ressentait confusément; il vous confiait ce que vos lèvres n'osaient dire et vous apportait ainsi une nouvelle libération dont nos vies, si encombrées de complexes, ont un brûlant besoin.
Namestek Lemel avait beaucoup réfléchi à ce monde qui vivait autour de lui. Et il ne cessait d'y trouver, pour son esprit curieux, avide et inquiet, une nourriture qui profitait à sa santé morale et intellectuelle. Il aimait de penser en d'autres catégories que celles admises dans le monde de ses éducateurs. Je ne dis pas le monde de son enfance; car Namestek descendait d'une famille où, en dehors des traditions de foi, on avait toujours été ouvert aux conceptions de vie les plus différentes. Et même à l'égard de l'Eglise on avait adopté une attitude de déférente indépendance. On ne confondait d'ailleurs jamais ce qui constituait l'essence de sa mission et les vues trop particulières, souvent mesquines, dans lesquelles certains de ses représentants l'avaient fait entrer au cours des siècles. Quant à sa mère, elle descendait d'une famille éprise d'art et de culture, passionnée pour l'histoire de France Elle avait toujours vécu dans un monde où la Foi jouait un rôle. Mais le climat seul en était imbibé, et cette Foi ne se traduisait plus par une pratique entièrement soumise aux directives de l'Eglise.
Namestek était arrivé à la conviction que la fréquentation du monde où il vivait lui était devenue indispensable; car il est difficile de sortir de soi, de ses façons de penser si les autres ne vous y obligent pas. L'homme tombe si facilement dans cette immobilité paralysante qui caractérise le dogmatisme outré de tant de gens.
Et pourtant quelle nécessité de dépasser les formules des dogmes pour en saisir l'essence; pénétrer dans la complexité du réel, du vivant et ne pas s'arrêter aux signes dont nous nous servons pour l'exprimer. D'ailleurs, il est absurde de prétendre avoir trouvé toute la vérité, la vérité intégrale dans tous les domaines. Même si par grâce ou par hasard, nous l'avions saisie à un moment, il faudrait sans cesse se transformer pour continuer à la saisir. Dans le
réel tout évolue et tout fuit. Il faut infatigablement faire un effort de concentration; essayer de fixer ce qui déjà est passé et n'offrira jamais que des analogies avec des phénomènes de l'avenir. Je me vois face au réel comme l'enfant chassant des papillons ou même, si vous me permettez la comparaison, comme Dindenault, incapable de garder dans sa barque les moutons attirés dans l'eau par la ruse de Panurge.
Quelle que soit notre intelligence, quel que soit le zèle dont nous faisons preuve, quels que soient les moyens dont nous disposons, nous finirons toujours par être vaincu. L'objet de notre recherche est trop vaste, trop varié et trop mouvant. Et sans doute en est-il bien ainsi pour nous introduire dans un domaine plus caché et plus mystérieux du réel, où nous ne
pénétrerions pas sans l'acceptation de nos limites, clef de notre bonheur.
Les Toyp, Ela, les voyageurs du train ne constituent pas à eux seuls un monde; mais ce sont des êtres qui pour Namestek Lemel, placé dans une situation, prenaient d'un point de vue particulier, une très grande importance. Ils se détachaient dans une certaine mesure des êtres innombrables qu'il connaissait ou côtoyait chaque jour. Ils étaient pour lui des antennes d'autres mondes tous aussi réels où il ne pénétrait pas. Car l'homme est limité dans le temps et l'espace. Lui, à son tour, vivait dans des groupes possédant une véritable unité organique. Et il était sans aucun doute pour les Toyp et Ela une voix et un oeil, venant d'ailleurs, mais cette voix était sans arrogance et cet oeil discret dans son regard pénétrant. Il ne concevait plus l'univers sans une compénétration; sans une certaine osmose entre des groupes organiques qui se constituaient au hasard des vicissitudes de la vie. Et il vivait dès lors avec enthousiasme dans le temps présent où le passé se rencontrait et l'avenir se préparait.
"Nul ne peut communier avec le Père s'il ne garde sa Parole... celui qui croit être sans péché n'est pas dans la vérité... Mais si tu reconnais tes fautes, tu entres de nouveau dans la Vie du Père." Namestek se souvenait souvent des paroles de St Jean qu'il avait lues et méditées. Et bien que dans son adolescence, il se fût plus adressé à Luc pour nourrir sa vie spirituelle, pour l'instant il revenait sans cesse aux textes du disciple bien-aimé où la charité éclatait telles les eaux d'un fleuve qui, portant un limon fertile, viennent le déposer sur un sol aride et desséché. Cela lui permettait de se sentir si près d'un pasteur, son ami, et il était fort conscient des valeurs qu'ils avaient en commun. Elles étaient d'un trop haut
prix pour ne pas se laisser guider par cette unité qui existait malgré la diversité des religions.
Namestek ne se privait d'aucun moyen en son pouvoir pour investiguer la vie et enrichir la sienne; cela correspondait à une irrésistible vocation qui prenait un caractère sacré; à quoi beaucoup de ses coreligionnaires n'étaient pas du tout sensibles.
Mais pendant des périodes plus ou moins longues, ses occupations, son état physique lui permettaient de s'adonner régulièrement à des méditations; elles n'étaient pas un exercice imposé du dehors; aucune autorité même ne l'y invitait. C'étaient plutôt des actes positifs d'amour pour celui par qui tout s'explique et qui fait descendre la paix dans nos coeurs.
Cette paix qui ne peut se confondre avec l'immobilisme, mais qui est en éveil continuel, inquiétude en veilleuse. Cette paix qui ne peut se satisfaire d'une impression, mais qui chaque jour, à chaque instant, doit être conquise par l'incarnation parfois douloureuse d'un idéal.
En des soirs de recueillement, devant la lampe du sanctuaire dont la flamme rouge scintillait dans une nef obscure, Namestek prenait conscience de ces exigences. Et il n'était pas dupe de ses sentiments, ni de son imagination, puissante pourtant. Non! ce qui l'intéressait, c'était la vérité ontologique de tout cela.
Alors il connut des moments où il se sentait prêt à tout sacrifier; je m'expliquerais mieux si je disais qu'il jugeait tout à sa juste valeur; il entrait dans la vérité des ordres; il ne confondait pas l'absolu, ni le contingent; l'accident, ni la substance.
Et ainsi, quand un jour un de ses amis religieux lui dit: "Il ne faudrait pas tourner le dos au monde pour entrer en contact avec l'autre. c'est le fait des "ascétistes". Mais offrir au Père le monde, auquel on s'est attaché en mesurant sa vraie valeur; et en ne confondant pas l'en-soi et le contingent." Namestek était pleinement préparé à comprendre ces paroles et à se sentir une fois de plus libéré par cette amitié plus ancrée et plus intensément vécue.
Janvier 1959.
A suivre