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Au temps des cigales


Ce soir d’été m’est doux;

L’âme paisible, je regarde les arbres,

passés du vert au noir.

 

Mais je suis assaillie par un concert aigu.

Je m’éloigne et m’isole;

me voilà protégée.

 

Les yeux ouverts, le coeur battant, je me sens bien.

j’aime mon coin charmant.

Or j’entends aussitôt ma pensée qui murmure:

 

toute page se tourne irreversiblement.


Je reviens au concert de l’invisible orchestre,

 il ne m'agresse plus.

 

  juillet 1991

 

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Comme vous le savez tous, la mode est au bois " grisé ". Mais comment l'obtient-on ?

Un petit truc simple.

Vous remplissez un récipient de vinaigre. Une vieille tasse par exemple. Vous y incorporer de la fine limaille de fer comme, par exemple, des résidus d'un travail à la disqueuse. Une demi cuillère à café suffit. Vous mélangez puis vous laissez reposer une nuit.

Pour griser un bois vous appliquer le "produit" à l'aide d'un pinceau (ne pas utiliser la limaille et la laisser dans le fond du récipient car sinon un risque de points noirs existe). Vous laissez le bois à l'air à l'abri des intempéries. Le temps fera rapidement le reste. Vous pouvez répéter l'opération plusieurs fois en fonction de l'essence de bois et le ton désiré.

Espérant vous avoir livré un petit truc intéressant. Cordialement, Roger

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Les escaliers de Montmartre

Une lueur ambrée jaillit sur la colline glorieuse

Dôme nacré du Sacré-Cœur épinglé au ciel bleuté

Deux petits cumulus se cachent derrière les anges

Une volée de moineaux dans la lumière tremblante

Au flot incessant des promeneurs sur les escaliers de Montmartre

Il garde ma main dans la sienne murmurant des mots doux

Flânant sur la route des peintres voici la place du Tertre

Battements rouge écarlate ruissèlent dans le creux de mon âme

Nada

18/08/11

 

 

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Je vous laisse une goutte de pensée


  • Diète pécheresse… Je commence chaque journée avec le péché originel : je mange une pomme.
  • Si le dicton "Aurea mediocritas" serait vrai, le monde auquel nous appartenons devrait être un globe d'or, avec quelques impuretés, qui incarneraient les hommes de génie.
  • Les pensées sont des fleurs périssables ; si on ne les donne pas à quelqu’un, elles se fanent et meurent pour rien.
  • Le comble du masochisme : mordre avec volupté de sa solitude.
  • L’amour est comme le vin : si tu le laisses trop longtemps dans ton verre, il tourne au vinaigre.
  • Nos âmes sont des blessures desquelles dégoulinent, de temps en temps, des poèmes.
  • Pour un écrivain, qu'est-ce c'est que l'écriture sinon des eaux qui ont débordé les rivages?
  • Il est impossible d’être uni avec un monde désuni.
  • Les pensées sont nos interlocuteurs silencieux et profonds, que l’on fuit souvent par peur de perdre notre superficialité.
  • La profondeur est la seule dimension de l'âme.
  • Nous avons le devoir de connaître le monde. Mais par quoi devrais-je commencer? Par le grain de poussière que j'écrase en lui marchant dessus, ou par les étoiles vers lesquelles je m'élève, en les contemplant?
  • De la chenille au papillon il y a un long chemin; il s'appelle l'homme qui a connu son "moi".
  • Les astrophysiciens ont proposé récemment une forme possible de l'univers. Il pourrait ressembler à une bouteille, où son cou se retournerait vers le fond de la bouteille, pour ensuite continuer son chemin à l'intérieur de celle-ci, afin de rejoindre le "soi", c'est à dire le "cou de la bouteille". Si l'univers se présente ainsi, alors tout ce qui est vécu suit toujours le même chemin, selon la trajectoire dessinée par les parois de "la bouteille éternelle". Nous sommes tous embarqués dans cette bouteille à forme étrange, jetée peut-être dans une mer sur laquelle nous naviguons sans cesse, portant en elle notre désir de connaître notre Grande Origine Commune.
  • Mes lunettes ont commencé à pleurer; elles ont commencé à voir toutes seules.
    _____________________

    (Extraits du volume « Stropi de gând si muguri de constiintã» (Gouttes de pensée et bougeons de conscience) -  Antonia Iliescu, Ed. Pegasus Press, 2010)

 

 









 

 

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Alvéoles - Le voyage de Judith (8)

Valérie et Judith dialoguent dans un monde, Valérie et Faustine dialoguent dans un autre...

 


— C'est bizarre, tes lèvres sont toutes froides.

Judith entendit à peine la remarque de Valérie, tant elle se concentrait pour percevoir les pulsations cardiaques de la jeune fille. Elles étaient bien présentes. Rapides, légères, pleines de vie. C'était comme des vaguelettes sur un lac chauffé par un soleil d'été. La jeune femme se surprit à revivre un fugitif instant l'époque de ses stages en tant qu'interne, dans un service dédié aux grossesses à risques, où le bruit du souffle placentaire était omniprésent à chaque consultation, comme l'évidence de la vie à venir.

La jeune fille rayonnait de la même puissance jusque dans la moindre de ses cellules. Judith sentait la vie au-travers de ses lèvres.

Et moi ? Je suis quoi ? Morte ?

Si Judith avait pu bouger, peut-être aurait-elle tenté de planter ses dents dans les veines offertes de la jeune fille. Tant de vie contre ses lèvres glacées, c'était presque indécent. La jeune femme se ravisa au prix d'un immense effort :

— On dirait bien que tu vas mieux, Valérie. Tu n'as pas l'air d'avoir de la fièvre. Mais tu dois te reposer, tu sais, pour t'aider à guérir plus vite.
— Mais je me repose : je dors, là. Je rêve de toi.

 

(...)

 

Valérie s'était réveillée en sursaut.


Les détails de son cauchemar s'effilochaient déjà, mais il lui restait l'essentiel. Judith avait raconté cette histoire de rocher, mais dès l'instant où elle avait prononcé les premiers mots, l'image du monde où la jeune femme avait erré s'était imposée à Valérie. Elle n'avait pas eu le temps de s'attarder au décor féerique qui lui avait vaguement fait penser à son film préféré, Avatar, tant la menace que représentait l'énorme masse noire glissant sous cet univers semblait n'attendre qu'une occasion pour dévorer jusqu'à la moindre trace de vie et de lumière.
 

Elle aurait voulu dire à Judith qu'elle l'avait vue flotter au gré du vent, puis, comme un avion de papier qui perd de la vitesse, aller lentement à la rencontre du ténébreux océan. Elle aurait voulu dire à Judith qu'elle avait vu ce qui s'était passé ensuite, mais qu'elle ne trouvait pas les mots tant c'était étrange.

 

(...)

 

Valérie s'arrêta de parler.
Sa maman restait muette elle aussi, mais elle avait une tête à poser plein de questions, comme quand ses notes de calcul n'étaient pas bonnes, et Valérie n'aimait pas trop cela.


Elle avait couru depuis sa chambre, de peur que les derniers souvenirs de son cauchemar ne fondent comme en hiver les flocons sur la paume de sa main. Il ne restait d'ailleurs presque rien dans sa petite tête lorsqu'elle avait bondi dans les bras de sa maman, mais la jeune fille
avait tout de suite compris qu'elle avait eu raison de raconter.

— Je lui ai parlé, avait-elle dit tout de suite.
— À qui, ma chérie ?
— À elle, avait-elle laissé tomber en montrant le lit de Judith. Elle va mourir.
 

Elle avait ensuite laissé sa maman la serrer contre elle, et l'emmener dans le fauteuil au coin de la pièce. Là, elle avait déversé en un flot continu de paroles tout ce qui n'avait pas encore été effacé par son réveil brutal : Judith allongée toute nue et immobile comme une statue, l'herbe, les étoiles en plein jour sans soleil.
 

— Et j'ai eu peur.
— À cause de quoi, ma poupée ?
 

Elle avait pris un air grave, presque torturé, comme lorsque le médecin lui avait piqué la fesse pour son dernier rappel de vaccin. Faustine avait ressenti physiquement la concentration de sa fille, car en d'autres circonstances, elle aurait certainement remarqué que sa maman était
elle aussi très bizarre.
 

— Je ne sais pas. Peur, quoi.
— Peur que la madame meure ?
— Non. C'est un truc avec Judith, mais je ne me souviens plus.
 

C'est à ce moment que Faustine s'était tue.
 

Je ne lui ai jamais dit son prénom ?

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Bain de lumière

 

 

Le soleil est ardent, le ciel uniment bleu.

Je me laisse envahir par une douce ivresse.

Ce matin chaque instant déborde de tendresse,

Alors, innocemment, je fais le même voeu.

 

Méthodique et silencieux, mon sablier

Déverse l’énergie qui me fait vivre heureuse.

L’étape où je me trouve est enfin savoureuse,

J’ai passé les tunnels lointains et oubliés.

 

Après bien des efforts et des déconfitures,

Je connais le confort propice à la gaieté.

C’est mon temps de repos, de chère liberté,

Je rêve, en souriant, à d’autres aventures.

 

Je fais, comme souvent, non pas une prière,

Mais plutôt la promesse à tenir, si je peux,

De rester vigilante, active, encore fière,

Et ce malgré les torts du destin tortueux.

 

Le soleil blanc devient lumière éblouissante.

En ce jour de décembre, au gazon resté vert,

Je contemple ma rue, les yeux demi-ouverts.

Dans le calme parfait,modeste, elle est charmante.

                                            

8/12/2005

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Au pays des érables

 

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Le soleil étant en défaut,

Mon salon demeure dans l’ombre.

Comme les choses, j’ai l’air sombre,

Mais je réagis aussitôt.

 

J’allume des lampes au néon,

Lors, la lumière artificielle,

En attente, toujours fidèle,

Noie tout le gris dans la maison.

 

Ne s’égaye pas pour autant,

Mon âme éprise des nuages

Qui survolent le paysage

Et l’enchantent de longs instants.

 

Ce jour, le ciel est sans attraits.

Je surveille ma rue dormante,

Morne, déserte, décevante,

Le charme s’en est retiré.

 

Je pense aux êtres sans recours,

Meurtris en des lieux effroyables.

Ici, au pays des érables,

L’espoir, jamais, ne reste sourd.

 

8 janvier 2007

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Sur le chemin de Toiano

Après des vacances bien méritées (au soleil ! veuillez m'en excuser!) je me relance dans la promotion d'un livre qui me tient particulièrement à cœur. J'en ai commencé la rédaction en 2003 pour le terminer en 2008. S'en est suivie une longue traversée du désert... des remises en question... parfois le découragement. Aujourd'hui, "Sur le chemin de Toiano" sort en septembre des presses des bonnes éditions Chloé des Lys. cette histoire va exister en dehors de mon imagination, Chiara Contini va enfin voir le jour.

Du temps, il m'en a fallu. Mais je ne suis finalement pas pressé. J'aime que tout soit parfait ou presque !

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12272749470?profile=originalEn sa courte vie, le comte de Mirandole et de Concordia compta plus d'ennemis que d'amis, mais sa pensée, à la fois conciliatrice et polémique, provocatrice et séductrice, répétitive et apparemment contradictoire, exerça une influence multiple sur des philosophes appartenant à des horizons fort éloignés les uns des autres.

On peut se contenter de voir en lui, à l'aube de la Renaissance « nordique » - puisque l'Italie avait déjà produit dans tous les domaines de l'art et de la pensée quelques-uns de ses chefs-d'oeuvre -, l'un des pères spirituels de Lefèvre d'Étaples, de John Colet, de Thomas More, pour ne pas parler d'Érasme, qui lui saura un gré infini d'avoir tourné définitivement le dos à la theologia disputatrix  héritée de la scolastique pour poser quelques jalons majeurs dans la voie royale de cette théologie philologique et nourricière de l'âme, où il devait lui-même passer maître.

 

De l'exploratio à la disputatio, de la disputatio à la contemplatio


L'existence de Giovanni Pico della Mirandola peut être divisée en deux périodes nettement distinctes, et même opposées, comme le fit dans sa célèbre Vita  son propre neveu, Gian Francesco. Le point de rebroussement de la courbe serait marqué par la fameuse « dispute » romaine : avant, une période d'erreurs et d'errances, de gloire « mondaine », d'aventures galantes, de recherches passionnées du plaisir et du savoir ; après une plongée dans la foi, un retour à l'esprit du Christ, une visée des joies de la patrie céleste, la gloire de Dieu et la « lumière » submergeant la gloire personnelle et les « ténèbres ». On pourrait parler, avec Giovanni Di Napoli, d'un Pic « explorateur », précédant et peut-être préparant cette contemplation finale.

Né au castello di Mirandola, dans la région de Modène, troisième fils de Gian Francesco Pico et de Giulia Boiardo, le jeune comte possédait dès son berceau les privilèges d'une illustre ascendance et d'un riche patrimoine ; sa prestance, heureusement associée à des dons intellectuels hors de pair, devait être célébrée par Ramusio à Padoue, par Politien à Florence. Il perdit tôt son père, et devint l'objet des soins particulièrement attentifs, sinon exclusifs, de sa mère. Femme d'une grande sensibilité et d'une piété fervente, celle-ci souhaitait pour son fils une brillante carrière ecclésiastique. De fait, à dix ans, l'enfant est nommé par Sixte IV protonotaire apostolique et les insignes de sa dignité lui sont conférés par le cardinal Francesco Gonzaga. La même année, il était proclamé prince des orateurs et des poètes. A quatorze ans, il fréquente à l'académie de Bologne les cours de droit, et en deux ans devient un canoniste réputé. Mais les Décrétales le dégoûtent rapidement : c'est de la nature entière qu'il veut désormais pénétrer les secrets, et son ambition est d'acquérir, ni plus ni moins, la science universelle. Pendant sept ans, il parcourt les plus célèbres universités d'Italie et de France, suivant les leçons des plus illustres professeurs et acquérant, en disputant généralement contre eux, une éloquence et une acuité de jugement inégalables. A Ferrare, il étudie les lettres avec Giambattista Guarino, et, de 1480 à 1482, la philosophie à Padoue, où il affronte les idées de l'averroïste Nicoletto Vernia. A Pavie, il s'adonne à la philosophie avec Maioli et au grec avec Adramiteno. En 1484, à Florence, il se lie d'amitié avec Marsile Ficin, Laurent le Magnifique, Ange Politien, et devient vite l'un des plus célèbres et actifs collaborateurs de l'Académie platonicienne. En 1485, à Paris, il entre en relations avec Charles VIII et les humanistes de la capitale, dont l'historien Robert Gaguin. En même temps qu'une multiplicité de connaissances qu'il maîtrise en quelques semaines sinon en quelques jours, il acquiert une expérience des hommes et du monde qui sert admirablement ses ambitions philosophiques. Au cours de ses voyages, il accumule les livres qui feront de sa bibliothèque l'une des plus réputées, et s'enrichit de mille autres connaissances « pratiques » que ses biographes chrétiens lui reprocheront plus tard. A son retour en Italie, en 1486, il se met à l'étude des langues orientales - l'arabe, le chaldéen et l'hébreu - avec l'averroïste Elia del Medigo. Une lettre à Ermolao Barbaro montre bien qu'à la différence de ses contemporains et contrairement à certaines interprétations de son oeuvre, il ne sacrifiait pas la scolastique à l'humanisme. C'est là un trait de son génie qu'il faut déjà noter : l'esprit de synthèse et de conciliation entre des thèses opposées. Les écrits cabalistiques attirent également Pic de la Mirandole, mais il est difficile de savoir si c'était là de sa part une manifestation de sa curiosité universelle ou celle d'une fascination particulière.

En 1486 s'amorce le tournant de son existence ; il compose ses fameuses neuf cents thèses De omni re scibili (Conclusiones philosophicae, cabalisticae et theologicae)  portant sur tous les domaines de la philosophie et de la théologie et assorties d'un défi à tous les savants, d'un appel à une controverse publique. En véritable seigneur de la Renaissance, mêlant le faste à l'érudition, la générosité à la provocation intellectuelle, il offre de payer le voyage et tous les frais de séjour de ceux qui, désireux d'attaquer ses thèses, seraient trop éloignés de Rome, où doit avoir lieu la disputatio.  Mais, devant ce défi lancé par un jeune homme à peine sorti de l'enfance, une coalition se forme et de graves personnages parviennent à faire interdire la confrontation par un décret de la commission papale. Pic fut même contraint, le 31 mars 1487, de renoncer publiquement à treize conclusions jugées hérétiques. Il n'en publia pas moins, le 31 mai de la même année, une Apologia  dans laquelle il accusait ses juges. La réponse ne tarda guère à venir sous la forme d'une bulle d'Innocent IV en date du 4 août.

Persécuté par la curie romaine, il fut arrêté près de Lyon au cours de son second voyage en France, au début de 1488, et incarcéré au donjon de Vincennes, près de Paris. Libéré, il ne s'en vit pas moins refuser l'accès à la Sorbonne pour la soutenance de ses thèses, et il dut revenir à Turin. Invité par Laurent le Magnifique, il se retira à Florence, qu'il ne devait plus quitter jusqu'à sa mort, le jour même où le roi de France Charles VIII y faisait son entrée.

Giovanni avait beaucoup changé au cours des dernières années : l'« explorateur » s'était fait « contemplateur ». Tout d'abord, Pic n'était plus le jeune « coq » qui se pavanait dans toutes les avenues de la science : il pratiquait la dévotion avec sincérité ; un an avant sa mort, il légua tous ses biens aux pauvres. Après son absolution du chef d'hérésie par une bulle du pape Alexandre VI en 1493, il renonça même à toute autre étude qu'à celle de la littérature sacrée, brûlant ses poèmes de jeunesse. Il avait l'intention de parcourir le monde pieds nus en prêchant la parole de Dieu. Mais une fièvre maligne ne lui permit pas d'accomplir ce voeu. Cependant, le grand prédicateur de Florence, Savonarole, qui exerça indubitablement une influence prépondérante sur l'évolution spirituelle de Pic, fit revêtir son corps de l'habit de l'ordre des frères prêcheurs dans lequel Pic avait si ardemment désiré entrer. Ses restes furent déposés dans le cimetière San Marco sous une tombe décorée d'une épitaphe modeste.

Durant ses années florentines, outre Savonarole, Marsile Ficin eut sur lui une influence qui ne fut sans doute pas négligeable pour le persuader que la religion chrétienne représentait le développement et comme la fine fleur du platonisme de l'Antiquité. D'une manière plus générale, l'un des grands problèmes de Pic, pendant sa période de « contemplation » et d'approfondissement de sa propre pensée, fut celui sur lequel toute la scolastique du Moyen Age avait échoué, à savoir la réconciliation de la théologie et de la philosophie.

C'est surtout à cette période de son existence - la plus féconde en tout cas, celle qui devait finalement porter les fruits de ses explorations multiformes à travers le monde des livres et celui des hommes, et de l'exploration de son univers intérieur - que l'on doit la survie d'une pensée mirandolienne originale.

 

L'un et le multiple, Dieu et le monde

Dans aucun de ses traités, Pic n'a fait un exposé complet et systématique de sa philosophie, mais on peut également dire que les thèmes dominants de sa pensée apparaissent dans la plupart d'entre eux, l'Heptaplus , le De ente et uno , l'Oratio de hominis dignitate.  Philosophe de la conciliation - princeps concordiae , comme l'appelaient ses contemporains en jouant sur le mot de Concordia qui désignait par ailleurs la principauté dont il était le comte -, il prétend parvenir à une synthèse des philosophies de Platon et d'Aristote, comme à celle de la philosophie et de la théologie. Affirmant l'identité de l'objet que celles-ci visent l'une et l'autre, à savoir la vérité, il résume sa pensée en une formule fameuse : « Philosophia veritatem quaerit, theologia invenit, religio possidet . » Il affirme aussi l'unité de l'être et de l'objet de la connaissance, unité qui est Dieu lui-même. Entre le monde et Dieu existent les mêmes rapports dialectiques qu'entre le multiple et l'un, puisque s'est opérée une sorte d'identification substantielle entre ces termes, pris deux à deux. L'univers, synthèse du multiple, se compose de trois ordres de réalité, le monde intellectuel - celui de Dieu et des anges -, le monde céleste - celui des corps célestes ordonnés en dix sphères concentriques, dont la dernière est l'empirée ou coelum empireum , source et origine du mouvement dans l'univers - et enfin le monde élémentaire ou sublunaire - celui des êtres terrestres. L'homme est un microcosme, et, en tant que tel, il est composé d'éléments empruntés à ces trois ordres de réalité, formant en quelque sorte un monde en soi. Ces éléments infus dans la substance humaine sont le corps, l'âme et l'esprit, ce dernier ayant une fonction de synthèse unifiante entre les deux premiers. Ainsi se trouve réalisé un véritable miracle de la nature humaine, une synthèse de l'un et du multiple. Dans le meilleur des cas, il arrive à l'homme d'atteindre à la plénitude de l'être ou à la félicité suprême : dans le cas où il réalise sa propre essence, c'est-à-dire en parvenant à une parfaite harmonie entre les éléments qui le composent. En effet, le grand principe de la félicité qui s'étend à toutes les créatures est celui de leur retour à leur origine spécifique. Ces idées sont en grande partie dérivées de la tradition néo-platonicienne et des écrits du pseudo-Denys concernant l'organisation du monde en harmonie avec les sphères célestes et la transmission des effets d'En Haut à la sphère terrestre. On peut également supposer qu'en dépit de la christianisation de sa vie et de sa pensée dans les années florentines, Pic demeura fidèle à l'enseignement padouan et à l'averroïsme d'Elia del Medigo. On sait que, dans les limites prescrites par l'image médiévale du monde, l'averroïsme tentait de donner une explication rationnelle de la nature, sans l'intervention d'aucun dogme théologique. C'est donc dans le cadre d'un déterminisme universel que le problème de l'un et du multiple pouvait se poser. La nature n'est pas érigée en un principe transcendant, car elle n'a ni commencement ni fin dans le temps, elle exprime la totalité de la matière et du mouvement. A la catégorie théologique de la création comme à la catégorie métaphysique de l'émanation était opposée la doctrine de l'éternité du monde. En fait, si l'on examine attentivement son oeuvre, on se rend compte que Pic utilise simultanément le schéma créationniste, le schéma émanationniste et le schéma rationaliste et naturaliste des commentateurs arabes d'Aristote. Mais aucune de ces solutions ne lui paraît capable de résoudre le problème philosophique des rapports de l'un et du multiple, pas plus que le problème théologique des rapports de Dieu et du monde. Si l'on en croit l'analyse de Cassirer au sujet de la philosophie de Pic, il faudrait adopter le point de vue de la pensée symbolique pour comprendre ces problèmes dans la juste perspective. On peut dire que l'un ne contient pas le multiple en un sens substantiel, ou encore que l'unité ne produit pas la pluralité par un quelconque processus causal : Pic envisage le multiple plutôt comme les expressions , les images  ou les symboles  de l'un. Et ce n'est que par cette voie médiate et symbolique que l'un absolu et l'Etre absolument inconditionné peuvent se manifester à la connaissance humaine. Cette position n'est pas entièrement neuve et maints mystiques s'y étaient ralliés. Mais ce qu'il y a de nouveau chez Pic, c'est la conscience qu'il se fait de son statut de penseur et le rang qu'il assigne délibérément à la philosophie : il est et il se veut avant tout un théoricien de la pensée. Quant à la philosophie spéculative - ici encore, pour lui, les deux mots se résolvent en un seul -, elle n'est ni l'esclave ni l'annonciatrice de la théologie : elle est la théologie même. L'amour de Dieu, c'est pour lui l'amour intellectuel de Dieu (comme dira plus tard Spinoza), car c'est seulement à l'intellect qu'est révélé le véritable universel, qui constitue comme un moment nécessaire et la marque authentique de la divinité. « L'intellect agent, écrit-il dans ses Conclusiones  (Opera , 71), n'est rien d'autre que Dieu. » Il semble bien que les interprétations mysticistes de la pensée de Pic échouent devant ce fait assuré que, pour lui, la visio intellectualis  n'est pas un sentiment mystique. Tout en cherchant à accroître le pouvoir de l'intellect jusqu'à son point ultime, il pense qu'en aucun cas il n'est en mesure d'exprimer adéquatement le divin. Mais cette limite même du pouvoir de l'homme est l'expression de sa dignité, de même cette dignité dont il a voulu faire en un discours célèbre le principe de son anthropologie.

 

L'idée du microcosme et la « dignité de l'homme »

Le discours intitulé De hominis dignitate  (ou Oratio de homine, in qua sacrae et humanae philosophiae mysteria explicantur ) constitue en fait la préface que Pic avait rédigée pour la défense de ses neuf cents thèses. On peut considérer ce texte, en dehors de toutes les idées de Pic. Il constitue également, dans cette dernière partie du Quattrocento, comme la proclamation urbi et orbi  de l'avènement d'un monde nouveau, la charte en quelque sorte de l'humanisme, d'un humanisme assurément christianisé, et même d'un humanisme chrétien, quoique en un sens différent de celui d'Érasme, de More ou de Vivès.

Certes, l'image de l'homme-microcosme n'est pas nouvelle, et il n'est pas de culture ou de pensée mythique qui ne l'ait abondamment exploitée. Les philosophes s'en sont emparés à leur tour, ces philosophes grecs et orientaux dont Pic avait lu tous les livres, comme les philosophes plus récents qu'il connaissait aussi. Il ne se satisfait pas cependant de l'idée commune de l'homme, composé de deux natures, l'une corporelle et l'autre spirituelle, car, dit-il, qu'aurait alors cet être de spécifiquement humain ? Ce qu'il veut démontrer, ce n'est pas la similitude  substantielle de l'homme avec le monde, mais plutôt sa différence  spécifique : ce par quoi l'homme occupe une position privilégiée et même exceptionnelle parmi toutes les créatures. L'homme est un être libre, autrement dit son essence ne lui est pas conférée par la providence divine ou par la force aveugle de la nature : il se la donne à lui-même, il est  ce qu'il devient , et il devient ce qu'il se fait.  L'homme est l'artisan de son propre destin - ne disons pas de sa nature -, à moins de voir dans la nature de l'homme non pas une donnée  de base, mais la réalisation  ou l'actualisation  d'une essence. Pensée audacieuse qui, présentée ex abrupto , pourrait évoquer un anthropocentrisme renaissant fort éloigné de l'enseignement théologique traditionnel. Si l'homme est l'artisan ou l'architecte de sa destinée, quelle part est laissée à Dieu ? La lecture attentive et généreuse de Pic montre que cette dignité essentielle de l'homme qu'il voulait affirmer à Rome en 1486 n'est pas en contradiction avec l'attitude humble et repentante du frère prêcheur, disciple de Savonarole, soumis à la volonté de Dieu : tout au plus, la notion judéo-chrétienne de la similitude entre l'homme et Dieu (l'homme « créé à l'image de Dieu ») se présente-t-elle dans l'Oratio  de 1486, sous son aspect créateur et dynamique. Et d'ailleurs, la libre soumission à la loi divine n'est-elle pas de la part de l'homme un acte créateur ? Cette idée de Pic aura une grande fortune à l'époque de la Renaissance et plus tard, bien que cette anthropologie ait donné naissance à des thèses qui se sont déployées dans des directions très différentes de sa propre inspiration. Mais, pour rester dans sa lignée spirituelle, comment ne pas évoquer le mot célèbre d'Érasme dans son Traité de l'éducation des enfants  de 1529 : « L'homme ne naît pas homme, il le devient » (ou plutôt, pour rendre exactement l'expression latine, fingitur , « il se fabrique tel »). C'est à la grâce divine que l'homme doit ce bien précieux d'être, à la deuxième puissance et dans les limites tracées par l'ordre du monde et la volonté de Dieu, son propre créateur.

Il s'agit là d'une philosophie de l'homme essentiellement activiste, dont la forme importe peut-être plus que le contenu : car ce qui est intéressant ici, c'est moins l'affirmation du libre arbitre de l'homme, avec l'argumentation habituelle à Pic, que l'attitude même du philosophe italien, et l'ardeur juvénile et dévorante dont il anime tout son discours. Comme l'écrit Ernst Cassirer, seul un âge inspiré et profondément imprégné d'un nouvel idéal de l'homme pouvait faire jaillir de tels accents.

Toutefois, ce serait une erreur historique et méthodologique, contraire à l'esprit mirandolien de « concorde » et de « conciliation », que de vouloir dissocier ce discours sur la dignité de l'homme de l'ensemble de l'oeuvre. Métaphysique, psychologie, théologie, éthique et philosophie naturelle, tous les aspects de l'oeuvre rayonnent à partir de cette idée centrale et de cette image du microcosme. La liberté de l'homme signifie qu'il est à tout moment capable de transcender les déterminations de sa nature ; cela implique, sur un plan théologico-métaphysique, qu'il est capable, par la force de sa volonté et la puissance de son intelligence, de s'élever même au-dessus des êtres qui se trouvent plus haut que lui dans l'ordre hiérarchique. En effet, alors que les anges et les intelligences célestes ont une nature qui a été déterminée depuis le début de la Création, l'homme ne s'accomplit véritablement qu'en agissant sur la base d'une libre décision. Et ce qui est vrai de l'homme individuel l'est également des sociétés, des cultures, des époques historiques. L'histoire universelle ne se déroule pas tout entière selon un plan déterminé à l'avance ; Dieu ne s'est pas donné en aparté la représentation de la destinée des peuples et des civilisations : idée profonde et moderne de la liberté comme agent de l'histoire et facteur de différenciation, germe de toutes les luttes, de tous les progrès, de toutes les connaissances, de toutes les réalisations anciennes. Pour Pic, la tradition - qu'il s'agisse de la Bible, du « corpus » patristique, des idées cabalistiques, de la sagesse enclose dans la littérature gréco-latine, de l'enseignement de saint Thomas ou de celui d'Averroès..., et de omni re scibili  - n'est pas un trésor définitivement acquis et jalousement gardé, mais un capital que l'esprit humain doit continuellement faire fructifier : en termes plus abstraits, Pic a introduit, avec la liberté de l'esprit critique, le libre mouvement dialectique de la pensée. Même la foi, pense-t-il, a son histoire ; et sa vérité ne peut être révélée qu'à celui qui dominerait la totalité du mouvement de l'histoire. Nul plus que lui n'a admiré Platon et Aristote, ou respecté les Pères de l'Église, mais il n'admet aucune cristallisation dogmatique à leur sujet, aucune proclamation d'infaillibilité : ce serait faire injure à l'intelligence de l'homme et mal servir la mémoire de ces grands hommes. Mais, et ceci est essentiel, avant d'entreprendre ce travail de dialecticien, l'homme - disons l'homme-philosophe - doit être un « synopsiste », car il doit examiner attentivement tous ces microcosmes intellectuels que constituent les pensées et les oeuvres des autres esprits. Ce faisant, l'examinateur - qui est lui-même un parvus mundus  - n'opérera pas un mélange indifférencié ou une plate synthèse, mais, en rendant à chacun ses mérites et en situant chacun dans sa propre perspective, il sera en mesure de tracer sa voie dans un monde aussi unifié et diversifié qu'il est possible. Le « prince de la concorde » n'est pas un théoricien du juste milieu ; mais, à la manière dont Bruno et Leibniz comprendront le système de l'univers, Pic voit la réalité comme un tout composé d'entités indépendantes, chacune d'entre elles exprimant la totalité de l'univers et se le représentant de son propre « point de vue ». Toute la monadologie est déjà chez le grand humaniste italien.

 

Philosophie naturelle et critique de l'astrologie

La métaphysique et la théologie - mieux vaudrait dire, d'après ce qu'on a vu, la philosophie spéculative - occupant la première place, la philosophie naturelle n'aura droit qu'à la seconde. Mais plus intéressante que le contenu de cette philosophie de la nature est la conception typique que le penseur italien se fait de la nature, car elle a déterminé dans l'histoire des idées, et d'abord dans l'univers intellectuel de la Renaissance, un courant de pensée passablement unitaire, compte tenu de la fluidité des concepts, de la continuelle imprégnation des idées par les images, et de la permanente irrigation des mythes et des symboles. Avant Agrippa de Nettesheim, Paracelse, Cardan et les Padouans, le modèle que Pic propose à la réflexion est celui d'un universel vitalisme. La nature n'est pas comparée à un grand livre où tous les phénomènes seraient classés et étiquetés ; elle ne se compose pas de parties, subdivisées elles-mêmes en genres et en espèces, qui différeraient substantiellement les unes des autres. Elle forme un immense réseau, mieux vaudrait dire, pour poursuivre avec les images aquatiques, un immense fleuve de vie. Chaque élément vital, chaque créature vivante - plantes, animaux, humains, et aussi les minéraux dont l'auteur décrit si souvent la naissance, le développement et le lent dépérissement - est un reflet ou plutôt un souffle du mouvement de vie universel. Par une « sympathie » universelle - l'harmonie du monde interprétée en termes musicaux est une image qui vient de Pythagore et dont la fortune sera immense à l'époque de la Renaissance et bien au-delà -, chaque élément est lié à tout le système d'occurrences. On reconnaît aussi la présence de la philosophie stoïcienne dans cette idée-image de l'univers comparé à une corde tendue dont chaque pulsion, en un quelconque de ses points, est propagée jusqu'à ses deux extrémités. C'est là une conception peut-être anthropocentrique de la nature, calquée sur la métaphysique de Pic, mais dont les prolongements se retrouveront dans les philosophies de Bruno, de Leibniz, de Schelling et des néo-kantiens. Pour paraphraser Leibniz lui-même, cette conception est « chargée du passé et grosse de l'avenir ». La nature, d'autre part, doit être interprétée comme le premier moment de l'esprit. Elle est raison, non pas encore la raison claire et consciente d'elle-même, mais la raison obscure et cachée, ratio mersa et confusa , selon ses propres expressions. On est encore ici près de Leibniz et de sa conception de la mens momentanea.  Nature, humanité et Dieu se trouvent reliés entre eux, selon une analogie familière à Pic, comme le sont les couleurs, l'oeil et la lumière. On pense inévitablement à Platon et à sa notion de l'idée de Bien, soleil du monde intelligible. Cette référence ne saurait surprendre de la part du grand académicien de Florence. Mais ce qui n'est pas chez Platon, défenseur héroïque des deux mondes séparés, c'est cette fonction centrale de l'homme, oeil du monde (oculus mundi ) qui unit en lui-même et comprend dans une seule vision la totalité de l'univers. Entre les idées du De dignitate hominis  et la philosophie naturelle de Pic, le lien est substantiel : c'est l'opérateur humain (« la vision est une opération active ») qui décidera, par un décret de sa volonté et la puissance de son intelligence, de capter cette lumière, qui est Dieu, ou qui émane de Dieu, et qui se confond avec la vérité. Nul besoin dès lors de recourir à la magie ou au surnaturel - comme on l'a parfois reproché à Pic -, ou plutôt, les deux idées de magie et de surnaturel doivent être soigneusement séparées : la magie n'est pas pour lui l'utilisation de forces obscures, démoniaques, et indépendantes des lois de l'univers ; elle est une opération naturelle , dont la science peut ou pourra rendre compte un jour, mais qui tire parti de « secrets », de « mystères », c'est-à-dire de propriétés insuffisamment connues de phénomènes naturels. Ici encore, Pic ouvre la voie à tous les traités de « magie naturelle » qui pulluleront tout au long du XVIe siècle.

Sa polémique contre les astrologues et l'astrologie s'explique dès lors très aisément. Ses Disputationum adversus astrologos libri , qui comptent avec le De dignitate hominis  parmi ses plus célèbres écrits, sont dirigés contre tous ceux qui prétendaient voir dans les signes  de la nature, et notamment dans les astres, des indications concernant le futur et, plus encore, des causes déterminantes de ce futur. Pic ne jouait pas une partie facile, car, pour attaquer l'astrologie qu'on appelait « judiciaire », il ne pouvait s'appuyer sur une base rationnelle ou scientifique indiscutable ; et son assimilation du Christ au vinculum mundi  ou magicien suprême ne lui assurait pas de la part de l'Église (qui d'ailleurs ne s'accommodait pas toujours mal des spéculations astrologiques) un concours spontané. Il considérait, contre les astrologues, que parler d'opérations des astres est un futile bavardage tant qu'on n'a pas déterminé et démontré les moyens techniques de ces opérations. La marche de l'univers et les destinées individuelles ou collectives ne dépendent pas de forces mystérieuses. On l'a vu, l'homme n'est pas soumis à un supradéterminisme aveugle et terrifiant : sa dignité, qui repose sur son libre arbitre et sur sa raison, et la puissance de Dieu, créateur de l'univers et maître de toutes les forces qui le régissent, s'y opposent l'une comme l'autre. Ni les positions des étoiles, ni les « maisons » du ciel qu'ont inventées les astrologues n'ont d'influence causale. « En dehors de l'influence commune de la lumière et du mouvement, proclame-t-il avec force, aucune puissance particulière n'existe dans les cieux. » La voie est ainsi ouverte au cartésianisme.

 

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Alvéoles - Le voyage de Judith (7)

Dans l’extrait précédent, Judith perd espoir, et plonge vers l’obscurité.

 

Le ciel était très clair, comme au beau milieu de l'été, et pourtant des milliers d'étoiles y brillaient. Judith n'aurait pu dire où était le soleil, bien qu'elle en sentît les bienfaits sur sa peau. La jeune mariée était posée là, immobile et nue, au beau milieu d'une prairie d'un vert intense. Tout autour d'elle était figé, jusqu'au moindre brin d'herbe. Aucun bruit ne semblait pouvoir troubler le monde où elle venait d'atterrir, à tel point qu'elle se mit à douter de ses capacités auditives.

Jusqu'à ce qu'une voix lui dise :

— Tu m'as fait peur.

(…)

Judith aurait donné une fortune pour pouvoir sursauter en entendant la voix qui l'avait interpellée, mais elle était restée immobile, à l'image de tout ce qui l'entourait. Elle s'étonnait même d'avoir pu entendre quelque chose, tant le monde où elle s'était retrouvée lui avait paru figé. Une vague de soulagement l'envahit lorsqu'elle put s'entendre dire :

— On se connaît, non ?

Les lèvres de Judith n'avaient pas bougé. Ses poumons n'avaient pas expulsé la moindre particule d'air. La réponse était pourtant venue immédiatement :

— Oui, j'étais avec maman dans la grande salle où il y avait tous ces gens malades. Pourquoi tu t'es battue avec les docteurs ?

La jeune fille apparut enfin dans le champ de vision de Judith. Elle s'assit, cligna des yeux comme si elle était gênée par un hypothétique soleil, et regarda Judith comme une maman son enfant malade. Elle avait le visage rond, de vilaines cernes sous les yeux. Elle pouvait visiblement se mouvoir librement dans cet environnement d'une totale immobilité.

— J'avais des convulsions, dit Judith.

— Des quoi ?

— Des convulsions. Un peu comme le hoquet, mais en beaucoup plus fort. En fait, je ne pouvais pas contrôler ce qui m'arrivait. Mes bras et mes jambes faisaient ce qu'ils voulaient. Dis-moi, tu n'as pas une mine de petite fille en pleine forme, toi. Tu manques de sommeil ?

— Je suis malade. J'ai le virus de Justine Henin, mais maman m'a dit que je m'étais trompée, que c'est la grippe.

À nouveau, Judith ressentit comme un sursaut immobile. H1N1. Elle serait comme moi ? Dans le coma ?

— Tu es malade ?

— Je vais mieux, a dit le docteur. Comme papa, il va mieux aussi.

— Tu vas mieux ? Tu es sûre ?

— Oui, oui, d'ailleurs, j'ai faim, j'aimerais bien que maman m'apporte quelque chose à manger, mais elle est loin.

— Tu t'appelles comment, encore ?

— Valérie.

— Valérie, je ne peux pas bouger. Tu veux bien faire quelque chose pour moi ?

— Tu voudrais savoir si je suis vraiment vivante ?

Judith marqua un temps avant de reprendre.

— Tu lis dans mes pensées ?

— Je ne sais pas, répliqua la jeune fille après une courte hésitation. Ta bouche ne bouge pas.

— Mais tu m'entends ?

La jeune fille émit un petit rire amusé :

— Ben oui, sinon, je pourrais pas te répondre !

— Bon, tu veux bien ?

— Je dois faire quoi ?

— Approche ton poignet de ma bouche, juste contre mes lèvres, comme si j'allais lui donner un bisou. Je ne peux pas bouger, mais je vais peut-être pouvoir sentir si ton cœur bat.

Valérie considéra la jeune mariée avec des yeux ronds.

— Pour quoi faire ?

— Je voudrais savoir, Valérie. Je suis docteur, donc je suis curieuse.

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Sur les chemins de Compostelle ...

 

18 juillet 2011

 

Ca fait une semaine, aujourd'hui, que je suis parti ... tenter la suite de cette belle aventure.

 

Heutregiville.

 

Ouf ! J'arrive à retenir le nom de la localité où j'ai atterri, hier. Pas des moindres. Il s'agit d'un lieu connu, dans le coin. Eprouvé par la guerre de 14. Faut dire : Verdun n'est pas loin. Brigitte, la dame de l'endroit, m'a montré de vieilles cartes postales, d'avant la première guerre, avec, notamment ... la ferme où nous nous trouvions et l'église de l'époque (détruite lors de la guerre 14-18).

 

J'ai partagé la chambre (de l'endroit) avec un pélerin hollandais, Frans. Ca s'est bien passé. Sur son lit, le gars lisait un bouquin (en néerlandais, bien sûr) sur une espèce de mini-ordinateur de la taille d'un livre.

J'ai juste eu un peu peur, à l'idée que, la nuit, je peux ... ronfler. Et que ça puisse causer des problèmes.

J'ai juste eu un peu peur, vers deux heures du matin, lorsque j'ai du, dans le noir, tenter de quitter la chambre pour me rendre à la toilette, dans la salle de bain située elle-même à côté de la chambre. Final'ment, lorsque, le plus discrèt'ment, j'ai réintégré la chambre, c'est lui qui se levait ... pour se rendre au même endroit que moi.

Comme quoi !

 

Il a soixante-quatre ans, le FRans. Il est taillé comme un athlète.

Ce qui est fou, c'est que la rencontre entre lui et moi aurait pu se passer mal. De ... ma faute, cette fois, je l'avoue.

 

Faut dire ...

 

J'étais parti, le matin, de Château-Porcien. J'avais un peu tourné en rond dans le village, avant de trouver les bonnes balises. J'avais eu un mal fou à repérer les deux bras de l'Aisne, le canal des Ardennes, le terrain de sport, la coopérative agricole.

Ca f'sait plus d'un jour que je tentais de contacter un hôtel, à Bazancourt, renseigné dans le dépliant, où devait, logiqu'ment, se trouver la fin de l'étape. Sans réponse. Or, il était bien dit : réservation 48 heures à l'avance. Bien, bien. Heureus'ment que, dans le sillage, deux ou trois autres numéros de téléphone étaient renseignés. J'avais fini par tomber sur une dame qui m'avait dit de la contacter vers 18 heures, car son lieu d'hébergement se trouvait à dix kilomètres de là.

 

Faut dire, aussi ...

 

C'était la quatrième ou cinquième journée que je me remettais en marche, en repartant d'un point où j'étais arrivé, la veille. C'est passionnant, oui. On voit du paysage, oui. Mais ... poser ses bagages quelque part, dormir, reprendre ses bagages le lend'main, c'est de l'énergie physique, psychologique. Et je commençais à me dire qu'il serait temps que je me pose plusieurs jours quelque part, sans bouger. Heureus'ment que Reims n'était pas loin.

 

Faut dire, aussi ...

 

En chemin, une des bretelles de ma guitare a laché.

 

Alors, bon ...

 

Quand je suis arrivé, d'abord, à Bazancourt, que je suis tombé, une fois de plus, sur le premier bistro venu, c'était la Providence, la délivrance qui s'imposait d'elle-même. Et là, j'ai reçu un chouette accueil du tenancier et des clients du lieu.

A un moment donné ...

Le tenancier du coin me dit : "tiens, voilà un pélerin !". Il sort et appelle le gars en question. Je me réjouis. Je suis curieux. Un grand gars, avec des lunettes, une casquette et un sac-à-dos, entre dans l'enceinte. Mince : il parle pas français. Mince : il me rappelle sans doute quelqu'un que je ne garde pas dans mon coeur. Et ... quand il me parle, je m'arrange pour écourter. Je suis trop fatigué. Je veux pas écouter, c'est une torture. Et ... je lui tourne le dos. Le client, à côté de moi, a vu la scène et ... me comprend.

Quant au gars, lui, il ne désarme pas. Il s'assied, prend son portable (ou GSM), tente d'appeler des endroits pour loger. Et ... il repart.

 

Silence dans le bistro. Je sympathise avec la serveuse. Je sympathise avec un voisin de comptoir (venu de Guyane, je crois).

Et je commence à me dire : et si le gars "hollandais", que je viens de croiser, devait se trouver, ce soir, dans le même endroit que moi !

Et je commence à me dire : Hugues, prépare-toi, si le cas se présente, à retrouver le gars "hollandais", et à le vivre bien (il n'a pas à subir tes états de mauvaise humeur ... légitimes).

 

Et ... une heure plus tard (toujours dans le même bistro) ...

Une dame sort d'une voiture. Elle appelle un certain "Hugues" qui l'a contactée le matin. C'est bien là que j'irai loger ce soir. Et devinez qui je vois, dans sa voiture, qui l'a prévenue qu'il y avait un pélerin qui attendait au bistro : eh bien, Frans, le pélerin hollandais, comme je l'avais imaginé, comme je l'avais supposé ...

Et ... ça commence à bien se passer.

 

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On ne passera qu'un jour à Heutregiville ... déjà le jour suivant, on nous conduit, Frans et moi, au début d'une espèce de voie romaine qui nous mènera vers Reims

 

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on se salue bons amis ... on se reverra ...

 

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allez : juste un regard vers la gauche

 

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Frans me devance vachement, déjà ...

 

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j'ai eu le temps de bifurquer par un village et d'app'ler des amis en Belgique

 

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une grand'route ... un bar-tabac ... un SMS venu tout droit de Belgique (dont je me s'rais bien passé) ... des chemins, des chemins ... Reims, nous voilà, enfin !

 

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une première église ... des échafaudages ... une boulangerie ... quelqu'un qui m'a déjà abordé

 

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Reims : des animaux vont donc sortir de la cathédrale

 

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juste à côté de la cathédrale

 

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les vitraux de Chagall, dans la cathédrale de Reims

 

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à la maison diocésaine, là où je logerai au moins deux jours ...

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A rebours: un tableau de la névrose moderne

12272748467?profile=original A rebours est un roman de Charles Marie Georges, dit Joris-Karl Huysmans (1848-1907), publié à Paris chez Charpentier en 1884, réédité avec une «Préface écrite vingt ans après le roman» en 1903.

 

La production romanesque de Huysmans s'inscrivait jusque-là dans la lignée naturaliste, sous l'égide du maître, Zola. Avec A rebours, Huysmans s'engage dans une nouvelle voie, qui le conduira vers la littérature dite décadente.

S'il est un livre emblématique de cette littérature, c'est bien A rebours. En effet, le héros, Des Esseintes, dont la voix tend à se confondre avec celle de Huysmans, synthétise les attributs qui font le décadent, le «pâmé».

 

Jean Floressas, duc des Esseintes, dernier représentant d'une race dégénérée, esprit indépendant dégoûté de l'humanité, se retire à Fontenay-aux-Roses où il organise sa solitude avec un raffinement extrême (Notice): il décore son intérieur de couleurs précieusement choisies (chap. 1), transforme sa salle à manger, lieu de repas austères, en cabine de bateau (2), compose une bibliothèque d'auteurs de la décadence latine (3), s'amuse d'une tortue vivante à la carapace incrustée de gemmes, crée un «orgue à bouche» dont les touches effleurées libèrent chacune une liqueur (4), détermine les peintures qui orneront ses murs (5). Un soir, il se remémore ses méfaits passés, la façon dont il contribua à briser un ménage, comment il poussa un adolescent vers le vice et le crime (6).

 

Cette solitude volontaire devient toutefois pesante et contribue à le ramener imperceptiblement à la religion. Des désordres nerveux apparaissent (7). Cherchant à se distraire, il aménage une serre de fleurs aux formes artificielles, aux aspects obscènes et morbides. Dans la nuit, Des Esseintes rêvera d'une femme, la Syphilis, offrant les pourritures florales de son corps (8). Les cauchemars se renouvellent et sa névrose se complaît dans le souvenir d'aventures érotiques, une acrobate androgyne, une ventriloque perverse, un troublant jeune homme (9). Victime d'hallucinations olfactives, Des Esseintes tente de les repousser en créant des parfums subtils qui ébranlent définitivement ses nerfs (10).

 

Voulant distraire sa solitude, il projette un voyage à Londres mais se contentera d'un bar anglais à Paris (11). De retour à Fontenay, il reprend goût à la lecture de Baudelaire, de Barbey d'Aurevilly et des littératures religieuses (12). Mais son estomac se dérègle (13). Grâce à un régime sévère, il peut à nouveau se consacrer à la lecture des auteurs modernes (14). D'autres hallucinations apparaissent, auditives cette fois, qui réveillent en lui le souvenir de ses musiques de prédilection. Il se décide à appeler un médecin qui le guérira mais lui enjoindra de retourner à Paris (15). Évoquant avec effroi les perversions de la société humaine, Des Esseintes se résigne à en affronter les médiocrités (16).

 

Avec A rebours, Huysmans consacre donc sa rupture avec le naturalisme, mais de façon inconsciente, comme il l'avoue dans sa Préface de 1903: «Je cherchais vaguement à m'évader d'un cul-de-sac où je suffoquais, mais je n'avais aucun plan déterminé et A rebours qui me libéra d'une littérature sans issue, en m'aérant, est un ouvrage parfaitement inconscient.» Rupture insensible donc, mais radicale. Zola en eut d'ailleurs parfaitement conscience puisque, à la parution d'A rebours, il parla de trahison du naturalisme. En effet, la généalogie et l'hérédité fantaisistes de Des Esseintes, ses maladies et leurs remèdes sont autant d'attaques voilées contre les théories naturalistes sur l'individu et contre l'utilisation, par les romanciers, d'un savoir médical trop primaire. Huysmans s'attache à décrire une tout autre maladie que celles qu'appréhendaient les naturalistes: une maladie moderne, la névrose, l'ennui. Maladie insaisissable par laquelle le corps se soumet aux pulsions d'une âme compliquée, souffrant de sa supériorité, dont la volonté est réduite à néant. Telle est l'âme moderne et tel sera A rebours.

 

La modernité s'exprime dans le parti pris de composition romanesque: «Supprimer l'intrigue traditionnelle, voire la passion, la femme, concentrer le pinceau de lumière sur un seul personnage, faire à tout prix du neuf» (Préface). Nous nous trouvons donc face à une succession de chapitres sans lien, qui ne sont jamais que prétextes à des articles critiques sur l'esthétique, que notre unique personnage prend à son compte et derrière lequel nous reconnaissons Huysmans. Pareil florilège d'essais incarne bien cette tendance de l'esthète de la fin du XIXe siècle à n'être qu'un dilettante comme Des Esseintes, et comme plus tard Swann (voir A la recherche du temps perdu), un individu raffiné qui organise chez lui un véritable musée de pièces rares et choisies, de bibelots.

L'esthétique du bibelot, objet déraciné de sa culture et qui flatte le regard de son propriétaire, telle est la grande attitude esthétique de cette fin de siècle que dévoile A rebours. Chacun des seize chapitres développera ainsi un thème différent: «Le coulis d'une spécialité, le sublimé d'un art différent» (Préface). L'ensemble s'organise selon deux grands axes: définition des choix artistiques du décadent, et description de ses goûts en général. Ces deux optiques éclairent son essentielle manie: toujours il se tourne vers ce qui est «à rebours» de la pensée commune.

 

Ainsi, ce que Des Esseintes recherche dans l'art, c'est une expressivité extrême, un langage écartelé entre la violence et un raffinement ciselé, distendu jusqu'au malaise. En matière de littérature, Des Esseintes agrée d'abord les auteurs latins: rejetant Virgile, Horace et Cicéron, il isole Pétrone, Apulée, et quelques décadents mineurs pour leur style en force, composite et audacieux (chap. 3).

En littérature moderne (chap. 12), «il s'intéress[e] aux oeuvres mal portantes, minées, irritées par la fièvre», appréciant leurs «faisandages, ces taches morbides, ces épidermes talés et ce goût blet».

Trois auteurs sont particulièrement choyés: Baudelaire, bien entendu, pour avoir été le premier à révéler «la psychologie morbide de l'esprit qui a atteint l'octobre de ses sensations»; Barbey, au sadisme mystique; Mallarmé, enfin, qui sut porter à son apothéose le style décadent: écriture «affaiblie par l'âge des idées, épuisée par les excès de la synthèse, sensible seulement aux curiosités qui enfièvrent les malades et cependant pressée de tout exprimer à son déclin». Par l'analyse de ces trois auteurs, Huysmans met en abyme ce qu'est A rebours: la triple évocation de la névrose moderne, de la tentation du mysticisme et de la langue à son déclin. Des Esseintes n'oublie pas la littérature religieuse, mais l'attaque pour son inconsistance - à l'exception de Lacordaire, dont il apprécie le débordement de style. Dans le domaine de la peinture (chap. 5), Des Esseintes glorifie une esthétique morbide et perverse qui, par une technique hallucinatoire, pousse l'âme dans ses derniers retranchements et en exhume les obsessions et les terreurs (Moreau, Jan Luycken, Bresdin, Redon). En musique, Des Esseintes goûte l'oeuvre de Wagner, Schumann, Schubert, faite de gravité et d'hystérie retenue, mais surtout le plain-chant aux résonances douloureuses.

 

Le second axe thématique, sur les sens et le luxe, est une théorie générale d'esthétique, placée sous le double signe de la synesthésie et de l'artifice qui lui paraît «le signe distinctif du génie» (chap. 2).

Il s'agit en effet d'embrasser toutes les sensations mais avec un degré d'élaboration qui ne peut se satisfaire que de l'artificiel. Au chapitre 1, Des Esseintes choisit les couleurs afin qu'elles puissent s'exhaler à la lumière artificielle et s'harmoniser avec ses états d'âme. Les gemmes de la tortue (chap. 4) seront plus étranges que précieuses, refusant une conception vulgaire du luxe. L'épisode des fleurs (chap. 8) est l'un des plus intéressants: choisies parce qu'elles paraissent artificielles, leurs formes obscènes évoquent des sexes aux couleurs hideuses, des chairs corrompues par la maladie, comme ces «Amorphophallus [...] aux longues tiges noires couturées de balafres, pareilles à des membres endommagés de nègre» ou toutes celles qui «comme rongées par des syphilis et des lèpres, tendaient des chairs livides, marbrées de roséoles, damassées de dartres». Ici, se trouvent résumées deux tendances de la décadence: le goût de l'inversion, lorsque la nature se fait artifice, et la fascination pour un érotisme morbide et dégénéré. Le même goût du paradoxe se manifeste dans l'ameublement, à la fois extravagant comme cette cabine de bateau peuplée de poissons mécaniques (chap. 2), et faussement austère comme la chambre à coucher rappelant une cellule monacale mais de façon que les plus riches étoffes imitent les textures les plus pauvres (chap. 5).

Les scènes de l'orgue à bouche (chap. 4) et de la création des parfums (chap. 10) évoquent des expériences de synesthésie: dans l'orgue, chaque note correspond à une liqueur, chaque mélodie créant un cocktail unique, et chaque parfum se doit de provoquer des visions de villes et de paysages hallucinés. Des Esseintes passe ainsi en revue quatre sens: la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût.

Seul le toucher n'est pas explicitement évoqué. Pourquoi? Parce que le décadent n'a pas de chair, il n'a qu'un corps, dont les perceptions s'appliquent à des objets distanciés et exceptionnels, un corps miné par la névrose et dont les fonctions se détériorent: il n'a plus ni sexe ni estomac.

 

A rebours est donc le tableau de la névrose moderne et de ses causes. Parce qu'il est dégoûté par la perversion médiocre d'une société comblée de luxe et de confort (chap. 16), le décadent cherche à pousser plus loin le raffinement. Il lui faut ranimer ses désirs par une constante excitation intellectuelle: Des Esseintes se fait initiateur du vice et du cynisme (chap. 6), tente d'aiguillonner son appétit sexuel par des procédés artificiels ou malsains (chap. 9). En vain. Le décadent retombe toujours dans l'ennui, sa complication interne entraînant une insatisfaction perpétuelle et un pessimisme inépuisable.

 

Cette âme de décadent se doit de trouver place dans une écriture que Paul Bourget définit ainsi: «Un style de décadence est celui où l'unité du livre se décompose pour laisser la place à l'indépendance de la page, où la page se décompose pour laisser la place à l'indépendance de la phrase et où la phrase se décompose pour laisser la place à l'indépendance du mot.» Définition parfaite de ce qui préside à la composition d'A rebours: un éclatement du récit et de l'écriture en mille détails. Dispersion, mais aussi surcomplication. Le style tente de restituer le dernier râle du Verbe qui meurt de l'outrance et de l'indicible, tout comme l'âme du décadent. Le style de Huysmans devient ainsi contourné, se débat dans des floraisons denses et multiples, recherchant désespérément le néologisme et l'adjectif rare. Les mots se muent en bibelots précieux, exilés de leur propre sens, à réinventer: «Sur la cheminée dont la robe fut, elle aussi, découpée dans la somptueuse étoffe d'une dalmatique florentine, entre deux ostensoirs, en cuivre doré, de style byzantin, provenant de l'ancienne Abbaye-aux-Bois-de-Bièvre, un merveilleux canon d'église, aux trois compartiments séparés, ouvragés comme une dentelle, contient, sous le verre de son cadre, copiées sur un authentique vélin avec d'admirables lettres de missel et de splendides enluminures, trois pièces de Baudelaire.»

 

Le renversement et le déséquilibre sont donc généraux. Une seule issue à cette déroute semble possible: la foi, la foi qui s'insinue dans l'esprit de Des Esseintes dès le chapitre 6 et resurgit à la fin du roman: «L'impossible croyance en une vie future serait seule apaisante.» Sans le savoir, en s'attachant à l'art religieux, Des Esseintes s'attache peu à peu à la religion, comme la Madame Gervaisais des Goncourt (voir Madame Gervaisais): «L'Église [...] tenait tout, l'art n'existait qu'en Elle et que par Elle» (Préface).

 

En effet, A rebours, au dire même de Huysmans dans sa Préface, prépare sa réconciliation avec le catholicisme et constitue «une amorce de [s]on oeuvre catholique». Barbey avait prédit cette évolution dès la parution de l'ouvrage: «Après un tel livre, il ne reste plus à l'auteur qu'à choisir entre la bouche d'un pistolet et les pieds de la croix.» Huysmans, comme peut-être Des Esseintes, a déjà choisi.

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A rebours: un tableau de la névrose moderne

12272748467?profile=original A rebours est un roman de Charles Marie Georges, dit Joris-Karl Huysmans (1848-1907), publié à Paris chez Charpentier en 1884, réédité avec une «Préface écrite vingt ans après le roman» en 1903.

 

La production romanesque de Huysmans s'inscrivait jusque-là dans la lignée naturaliste, sous l'égide du maître, Zola. Avec A rebours, Huysmans s'engage dans une nouvelle voie, qui le conduira vers la littérature dite décadente.

S'il est un livre emblématique de cette littérature, c'est bien A rebours. En effet, le héros, Des Esseintes, dont la voix tend à se confondre avec celle de Huysmans, synthétise les attributs qui font le décadent, le «pâmé».

 

Jean Floressas, duc des Esseintes, dernier représentant d'une race dégénérée, esprit indépendant dégoûté de l'humanité, se retire à Fontenay-aux-Roses où il organise sa solitude avec un raffinement extrême (Notice): il décore son intérieur de couleurs précieusement choisies (chap. 1), transforme sa salle à manger, lieu de repas austères, en cabine de bateau (2), compose une bibliothèque d'auteurs de la décadence latine (3), s'amuse d'une tortue vivante à la carapace incrustée de gemmes, crée un «orgue à bouche» dont les touches effleurées libèrent chacune une liqueur (4), détermine les peintures qui orneront ses murs (5). Un soir, il se remémore ses méfaits passés, la façon dont il contribua à briser un ménage, comment il poussa un adolescent vers le vice et le crime (6).

 

Cette solitude volontaire devient toutefois pesante et contribue à le ramener imperceptiblement à la religion. Des désordres nerveux apparaissent (7). Cherchant à se distraire, il aménage une serre de fleurs aux formes artificielles, aux aspects obscènes et morbides. Dans la nuit, Des Esseintes rêvera d'une femme, la Syphilis, offrant les pourritures florales de son corps (8). Les cauchemars se renouvellent et sa névrose se complaît dans le souvenir d'aventures érotiques, une acrobate androgyne, une ventriloque perverse, un troublant jeune homme (9). Victime d'hallucinations olfactives, Des Esseintes tente de les repousser en créant des parfums subtils qui ébranlent définitivement ses nerfs (10).

 

Voulant distraire sa solitude, il projette un voyage à Londres mais se contentera d'un bar anglais à Paris (11). De retour à Fontenay, il reprend goût à la lecture de Baudelaire, de Barbey d'Aurevilly et des littératures religieuses (12). Mais son estomac se dérègle (13). Grâce à un régime sévère, il peut à nouveau se consacrer à la lecture des auteurs modernes (14). D'autres hallucinations apparaissent, auditives cette fois, qui réveillent en lui le souvenir de ses musiques de prédilection. Il se décide à appeler un médecin qui le guérira mais lui enjoindra de retourner à Paris (15). Évoquant avec effroi les perversions de la société humaine, Des Esseintes se résigne à en affronter les médiocrités (16).

 

Avec A rebours, Huysmans consacre donc sa rupture avec le naturalisme, mais de façon inconsciente, comme il l'avoue dans sa Préface de 1903: «Je cherchais vaguement à m'évader d'un cul-de-sac où je suffoquais, mais je n'avais aucun plan déterminé et A rebours qui me libéra d'une littérature sans issue, en m'aérant, est un ouvrage parfaitement inconscient.» Rupture insensible donc, mais radicale. Zola en eut d'ailleurs parfaitement conscience puisque, à la parution d'A rebours, il parla de trahison du naturalisme. En effet, la généalogie et l'hérédité fantaisistes de Des Esseintes, ses maladies et leurs remèdes sont autant d'attaques voilées contre les théories naturalistes sur l'individu et contre l'utilisation, par les romanciers, d'un savoir médical trop primaire. Huysmans s'attache à décrire une tout autre maladie que celles qu'appréhendaient les naturalistes: une maladie moderne, la névrose, l'ennui. Maladie insaisissable par laquelle le corps se soumet aux pulsions d'une âme compliquée, souffrant de sa supériorité, dont la volonté est réduite à néant. Telle est l'âme moderne et tel sera A rebours.

 

La modernité s'exprime dans le parti pris de composition romanesque: «Supprimer l'intrigue traditionnelle, voire la passion, la femme, concentrer le pinceau de lumière sur un seul personnage, faire à tout prix du neuf» (Préface). Nous nous trouvons donc face à une succession de chapitres sans lien, qui ne sont jamais que prétextes à des articles critiques sur l'esthétique, que notre unique personnage prend à son compte et derrière lequel nous reconnaissons Huysmans. Pareil florilège d'essais incarne bien cette tendance de l'esthète de la fin du XIXe siècle à n'être qu'un dilettante comme Des Esseintes, et comme plus tard Swann (voir A la recherche du temps perdu), un individu raffiné qui organise chez lui un véritable musée de pièces rares et choisies, de bibelots.

L'esthétique du bibelot, objet déraciné de sa culture et qui flatte le regard de son propriétaire, telle est la grande attitude esthétique de cette fin de siècle que dévoile A rebours. Chacun des seize chapitres développera ainsi un thème différent: «Le coulis d'une spécialité, le sublimé d'un art différent» (Préface). L'ensemble s'organise selon deux grands axes: définition des choix artistiques du décadent, et description de ses goûts en général. Ces deux optiques éclairent son essentielle manie: toujours il se tourne vers ce qui est «à rebours» de la pensée commune.

 

Ainsi, ce que Des Esseintes recherche dans l'art, c'est une expressivité extrême, un langage écartelé entre la violence et un raffinement ciselé, distendu jusqu'au malaise. En matière de littérature, Des Esseintes agrée d'abord les auteurs latins: rejetant Virgile, Horace et Cicéron, il isole Pétrone, Apulée, et quelques décadents mineurs pour leur style en force, composite et audacieux (chap. 3).

En littérature moderne (chap. 12), «il s'intéress[e] aux oeuvres mal portantes, minées, irritées par la fièvre», appréciant leurs «faisandages, ces taches morbides, ces épidermes talés et ce goût blet».

Trois auteurs sont particulièrement choyés: Baudelaire, bien entendu, pour avoir été le premier à révéler «la psychologie morbide de l'esprit qui a atteint l'octobre de ses sensations»; Barbey, au sadisme mystique; Mallarmé, enfin, qui sut porter à son apothéose le style décadent: écriture «affaiblie par l'âge des idées, épuisée par les excès de la synthèse, sensible seulement aux curiosités qui enfièvrent les malades et cependant pressée de tout exprimer à son déclin». Par l'analyse de ces trois auteurs, Huysmans met en abyme ce qu'est A rebours: la triple évocation de la névrose moderne, de la tentation du mysticisme et de la langue à son déclin. Des Esseintes n'oublie pas la littérature religieuse, mais l'attaque pour son inconsistance - à l'exception de Lacordaire, dont il apprécie le débordement de style. Dans le domaine de la peinture (chap. 5), Des Esseintes glorifie une esthétique morbide et perverse qui, par une technique hallucinatoire, pousse l'âme dans ses derniers retranchements et en exhume les obsessions et les terreurs (Moreau, Jan Luycken, Bresdin, Redon). En musique, Des Esseintes goûte l'oeuvre de Wagner, Schumann, Schubert, faite de gravité et d'hystérie retenue, mais surtout le plain-chant aux résonances douloureuses.

 

Le second axe thématique, sur les sens et le luxe, est une théorie générale d'esthétique, placée sous le double signe de la synesthésie et de l'artifice qui lui paraît «le signe distinctif du génie» (chap. 2).

Il s'agit en effet d'embrasser toutes les sensations mais avec un degré d'élaboration qui ne peut se satisfaire que de l'artificiel. Au chapitre 1, Des Esseintes choisit les couleurs afin qu'elles puissent s'exhaler à la lumière artificielle et s'harmoniser avec ses états d'âme. Les gemmes de la tortue (chap. 4) seront plus étranges que précieuses, refusant une conception vulgaire du luxe. L'épisode des fleurs (chap. 8) est l'un des plus intéressants: choisies parce qu'elles paraissent artificielles, leurs formes obscènes évoquent des sexes aux couleurs hideuses, des chairs corrompues par la maladie, comme ces «Amorphophallus [...] aux longues tiges noires couturées de balafres, pareilles à des membres endommagés de nègre» ou toutes celles qui «comme rongées par des syphilis et des lèpres, tendaient des chairs livides, marbrées de roséoles, damassées de dartres». Ici, se trouvent résumées deux tendances de la décadence: le goût de l'inversion, lorsque la nature se fait artifice, et la fascination pour un érotisme morbide et dégénéré. Le même goût du paradoxe se manifeste dans l'ameublement, à la fois extravagant comme cette cabine de bateau peuplée de poissons mécaniques (chap. 2), et faussement austère comme la chambre à coucher rappelant une cellule monacale mais de façon que les plus riches étoffes imitent les textures les plus pauvres (chap. 5).

Les scènes de l'orgue à bouche (chap. 4) et de la création des parfums (chap. 10) évoquent des expériences de synesthésie: dans l'orgue, chaque note correspond à une liqueur, chaque mélodie créant un cocktail unique, et chaque parfum se doit de provoquer des visions de villes et de paysages hallucinés. Des Esseintes passe ainsi en revue quatre sens: la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût.

Seul le toucher n'est pas explicitement évoqué. Pourquoi? Parce que le décadent n'a pas de chair, il n'a qu'un corps, dont les perceptions s'appliquent à des objets distanciés et exceptionnels, un corps miné par la névrose et dont les fonctions se détériorent: il n'a plus ni sexe ni estomac.

 

A rebours est donc le tableau de la névrose moderne et de ses causes. Parce qu'il est dégoûté par la perversion médiocre d'une société comblée de luxe et de confort (chap. 16), le décadent cherche à pousser plus loin le raffinement. Il lui faut ranimer ses désirs par une constante excitation intellectuelle: Des Esseintes se fait initiateur du vice et du cynisme (chap. 6), tente d'aiguillonner son appétit sexuel par des procédés artificiels ou malsains (chap. 9). En vain. Le décadent retombe toujours dans l'ennui, sa complication interne entraînant une insatisfaction perpétuelle et un pessimisme inépuisable.

 

Cette âme de décadent se doit de trouver place dans une écriture que Paul Bourget définit ainsi: «Un style de décadence est celui où l'unité du livre se décompose pour laisser la place à l'indépendance de la page, où la page se décompose pour laisser la place à l'indépendance de la phrase et où la phrase se décompose pour laisser la place à l'indépendance du mot.» Définition parfaite de ce qui préside à la composition d'A rebours: un éclatement du récit et de l'écriture en mille détails. Dispersion, mais aussi surcomplication. Le style tente de restituer le dernier râle du Verbe qui meurt de l'outrance et de l'indicible, tout comme l'âme du décadent. Le style de Huysmans devient ainsi contourné, se débat dans des floraisons denses et multiples, recherchant désespérément le néologisme et l'adjectif rare. Les mots se muent en bibelots précieux, exilés de leur propre sens, à réinventer: «Sur la cheminée dont la robe fut, elle aussi, découpée dans la somptueuse étoffe d'une dalmatique florentine, entre deux ostensoirs, en cuivre doré, de style byzantin, provenant de l'ancienne Abbaye-aux-Bois-de-Bièvre, un merveilleux canon d'église, aux trois compartiments séparés, ouvragés comme une dentelle, contient, sous le verre de son cadre, copiées sur un authentique vélin avec d'admirables lettres de missel et de splendides enluminures, trois pièces de Baudelaire.»

 

Le renversement et le déséquilibre sont donc généraux. Une seule issue à cette déroute semble possible: la foi, la foi qui s'insinue dans l'esprit de Des Esseintes dès le chapitre 6 et resurgit à la fin du roman: «L'impossible croyance en une vie future serait seule apaisante.» Sans le savoir, en s'attachant à l'art religieux, Des Esseintes s'attache peu à peu à la religion, comme la Madame Gervaisais des Goncourt (voir Madame Gervaisais): «L'Église [...] tenait tout, l'art n'existait qu'en Elle et que par Elle» (Préface).

 

En effet, A rebours, au dire même de Huysmans dans sa Préface, prépare sa réconciliation avec le catholicisme et constitue «une amorce de [s]on oeuvre catholique». Barbey avait prédit cette évolution dès la parution de l'ouvrage: «Après un tel livre, il ne reste plus à l'auteur qu'à choisir entre la bouche d'un pistolet et les pieds de la croix.» Huysmans, comme peut-être Des Esseintes, a déjà choisi.

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Charles Péguy

12272747097?profile=originalEssayiste, polémiste, philosophe, poète religieux, Péguy a été de son vivant relativement peu connu du grand public, sinon comme éditeur et imprimeur exemplaire des Cahiers de la Quinzaine . Révélé après la Première Guerre mondiale, il atteignit bientôt une notoriété trop souvent exploitée à des fins partisanes, plus particulièrement durant la Seconde Guerre mondiale par le régime de Vichy. L'engagement de Péguy, qui semble osciller du socialisme au traditionalisme et au nationalisme, est difficile à interpréter. Il a donné lieu aux commentaires les plus contradictoires. En revanche, son oeuvre littéraire le situe parmi les plus grands poètes français et fait de lui, à tous égards, un écrivain exceptionnel.

 

L'homme et l'oeuvre

Né à Orléans, Charles Péguy, orphelin de père, est élevé par sa mère et sa grand-mère, rempailleuses de chaises au faubourg Bourgogne. Éducation pieuse, sévère et studieuse. Écolier modèle, Péguy obtient une bourse au lycée. Il y est initié aux lettres classiques, qui auront sur lui une influence constante. En classe de philosophie, il perd la foi et milite dans les groupements socialistes ouvriers de la ville. Élève au lycée Lakanal puis au collège Sainte-Barbe, il est reçu à l'École normale supérieure en 1894. Il y écrit sa Jeanne d'Arc , drame historique dans le style symboliste, en trois « journées », publié en 1897. Il dirige en même temps le groupe d'études socialistes fondé par Lucien Herr, bibliothécaire de l'École, fréquente assidûment Jaurès, collabore à la Revue socialiste , puis, en 1899, à la Revue blanche.  En 1898, il propose son idéal social dans Marcel, premier dialogue de la Cité harmonieuse , doctrine inspirée de Fourier et qui témoigne d'un généreux mais utopique idéalisme. Il crée en 1898 avec son ami Georges Bellais une librairie socialiste. Mais son esprit d'indépendance le brouille avec les administrateurs. Exclu de l'entreprise, il fonde en janvier 1900 les Cahiers de la Quinzaine.  Son but est de commenter librement les activités du socialisme en fournissant à ses abonnés des dossiers complets et des documents originaux. Peu à peu, le périodique deviendra plus littéraire ; aux comptes rendus de congrès, aux témoignages d'amis comme Félicien Challaye sur la colonisation en Afrique, aux articles d'actualité se joindront des essais, des romans, des poèmes. Romain Rolland, le poète André Spire, les frères Tharaud, Bergson, André Suarès, Julien Benda seront imprimés dans les livraisons des Cahiers , qui vont se poursuivre régulièrement jusqu'à la mort de Péguy. Les abonnés, peu nombreux (deux mille environ), soutiendront difficilement une entreprise qui, pourtant, marquera l'histoire littéraire du début du XXe siècle. La boutique des Cahiers  deviendra un foyer dont le rayonnement, sans être spectaculaire, fut profond.

L'affaire Dreyfus commence en 1894 ; c'est en 1898 que Péguy entre dans la mêlée « au nom de la justice et de la vérité ». Il ne pardonnera pas au dreyfusisme politique (anticlérical et radical) des années 1900 d'avoir déçu sa mystique ; il ne pardonnera pas au socialisme de s'être désintéressé de Dreyfus et de s'être compromis dans la politique parlementaire. C'est pour rester fidèle à son idéal d'adolescent qu'il attaquera la politique de Combes, qu'il critiquera les persécutions religieuses de 1902 et rompra avec Jaurès.

A partir de 1900 (Cahiers  « De la grippe »), on le sent préoccupé par les questions religieuses. Son angoisse se développe dès lors sur plusieurs plans : sur le plan national, la menace que l'Allemagne (visite de Guillaume II à Tanger en 1905) fait peser sur la paix lui révèle la précarité des valeurs de culture et de liberté qu'incarne à ses yeux la France ; sur le plan intellectuel, il s'aperçoit de plus en plus de la complexité du réel et de la vanité des savants, des critiques littéraires, des historiens qui prétendent faire entrer le concret dans leurs concepts et présenter un « double intelligible » de l'événement ; sur le plan social, il mesure l'ampleur du « mal universel » et l'impossibilité de guérir temporellement la misère, cet « enfer terrestre ». Ces désillusions et une tentation croissante de pessimisme lui inspirent en 1906-1907 des essais passionnés, âpres, lucides, parfois presque désespérés.

En septembre 1908, il confie à son ami Joseph Lotte la nouvelle de sa conversion religieuse et rédige à la fois la méditation de Clio I  et Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc , qui paraît en janvier 1910. L'oeuvre de Péguy se partagera dès lors entre la poésie religieuse, la polémique contre le « monde moderne » et des essais de caractère philosophique. Sa position nouvelle lui aliène une partie de ses anciens abonnés socialistes, mais lui attire la sympathie prudente des milieux catholiques. Barrès tente même de lui faire décerner le grand prix de littérature de l'Académie. Cependant, avec la liberté et la violence qui le caractérisent, Péguy s'attaque dès 1911 à la puissante Revue hebdomadaire , s'aliénant ainsi les milieux bien-pensants. Malgré les avances de jeunes disciples de Maurras, tel René Johannet, qui fréquentent les Cahiers , Péguy se tient à distance de l'Action française vers laquelle s'orientent ses amis de naguère ou de toujours, tels Georges Sorel et Joseph Lotte. Il se sent de plus en plus solitaire et s'enferme farouchement dans cet isolement. Son dernier geste fut pour défendre Bergson (dans la Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne ) contre les attaques des néo-thomistes comme Jacques Maritain, qui tendaient à provoquer sa mise à l'Index.

Mobilisé le 4 août 1914, Péguy participe du 28 août au 5 septembre à la retraite qui précéda la bataille de la Marne. Il est tué d'une balle au front, à Villeroy, dans la Brie. Il laissait quatre enfants, dont le dernier est posthume. C'est un article de Barrès dans L'Écho de Paris  et un mémorial de Daniel Halévy dans Les Débats  qui brusquement attirèrent l'attention du grand public sur le poète. En 1926 un livre des frères Tharaud, en 1931 un ouvrage collectif dirigé par Emmanuel Mounier entretiennent sa notoriété. Sous l'occupation, ce fut un engouement et parfois une exploitation à des fins partisanes. Péguy désormais apparaît, avec la distance, comme un poète religieux et un penseur dont l'action continue à s'exercer en profondeur dans la spiritualité chrétienne du siècle.

 

Le polémiste

Une bonne moitié de l'oeuvre a été inspirée par l'actualité. Le combat « pour la vérité et la justice » a entraîné Péguy dans des affrontements successifs : contre les antidreyfusards, contre le monolithisme du Parti ouvrier français de Jules Guesde, contre les compromissions de Jaurès, contre la politique combiste, contre le « parti intellectuel », c'est-à-dire les professeurs de Sorbonne, héritiers de Taine et du scientisme, qui régentaient alors l'enseignement supérieur, contre les bien-pensants de la Revue hebdomadaire ... Ce caractère polémique donne à l'oeuvre un mordant, une vigueur, une verve incomparables. Péguy manie volontiers l'humour, le sarcasme, et certains essais tels que Un nouveau théologien, M. Fernand Laudet  (1911) sont de vrais réquisitoires. Sa violence l'entraîne souvent trop loin et certaines injures adressées à Jaurès, à Ernest Lavisse, à Gustave Hervé passent la mesure. D'autre part, l'intérêt que présente une oeuvre d'actualité s'efface vite. Elle n'est plus accessible qu'aux historiens et exige des commentaires. On ne lit plus guère les premières contributions de Péguy aux Cahiers de la Quinzaine.  Et, pourtant, dans le bruit de querelles désormais éteintes se détachent d'admirables pages : la méditation sur la misère dans De Jean Coste , sur Révolution et Tradition  dans le Catéchisme de Mangasarian , sur Paris dans Notre Patrie , sur la dignité du suppliant dans Les Suppliants parallèles , sur l'impuissance de l'histoire dans un essai écrit à l'occasion du Chad Gadya  d'Israël Zangwill.

 

Le poète

Péguy avait, en 1897, parsemé son drame historique, Jeanne d'Arc , d'alexandrins parfois groupés en quatrains. Il ne revient à la poésie qu'en 1910, dans Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc , sous la forme du verset, à la manière de Claudel. La phrase est morcelée par un artifice typographique, ce qui a pour effet de ralentir la lecture et de mettre en valeur certains mots. C'est sous cette forme que sont rédigés les Trois Mystères  : Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc  (1910),Le Porche du mystère de la deuxième vertu  (1911), Le Mystère des saints Innocents  (1912). On trouve cependant des versets lyriques dans des oeuvres antérieures comme Notre Patrie  (1905) : instinctivement, le poète émerge ainsi et met sa phrase en état de chant. Vers 1911, sous le coup d'une détresse sentimentale qui bouleversera ce coeur pur et austère, Péguy revient au vers régulier : il écrit les Quatrains , longue plainte de la solitude, humble prière d'une conscience inquiète. Puis il se risque à composer des Sonnets  et commence les Tapisseries  : La Tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc , La Tapisserie de Notre-Dame  et enfin, en 1913, les deux mille huit cents quatrains d'Eve.

La poésie de Péguy est de forme classique, parfaitement régulière. C'est une poésie oratoire qui développe d'immenses litanies et paraît stationnaire, voire ennuyeuse. En réalité, il s'agit de répéter inlassablement une certaine structure verbale en l'environnant d'images et de métaphores sans cesse renouvelées. La continuité et la variété s'y conjuguent, permettant une présentation insistante du thème, une méditation lente et progressive. Péguy n'abandonne un thème que pour le reprendre plus loin dans un nouvel environnement, ce qui donne à son oeuvre l'allure d'une « tapisserie » où les mêmes fils reparaissent et s'entrelacent à intervalles irréguliers. La gratuité et la fantaisie des mots et des images, qui annoncent l'écriture automatique des surréalistes, contrastent avec la régularité de la structure syntaxique : le contenant dans cet art est plus important que le contenu. Certains vers sont d'une très belle frappe. On connaît particulièrement la Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres , émouvante évocation du pèlerinage qu'il fit en juin 1912 en action de grâces pour la guérison de son fils. On connaît aussi le début d'Eve , admirable méditation sur le Paradis perdu, sur le Jugement dernier, sur l'amour qui sacralise son objet : « Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle... »

 

Le mystique

Péguy était philosophe de vocation. Il préparera une thèse d'épistémologie et de méthodologie concernant les sciences historiques (en 1906). Disciple de Bergson, il se défiera, comme beaucoup de penseurs de sa génération, d'une dialectique trop conceptuelle et des idéologies construites en système clos. C'est un réaliste, pour qui une idée est d'abord une expérience sensible, une certaine sorte de pathétique, mais n'est plus rien lorsqu'elle devient un simple mot. D'où son respect pour l'apôtre et son mépris pour l'intellectuel ; d'où le sérieux, aussi, de sa réflexion dans laquelle il s'engage tout entier et qui ressemble à une inspiration poétique - ou prophétique. Péguy a subi très fortement l'influence de Renan et de Taine. Il s'opposera à eux tout en rendant hommage à l'inquiétude métaphysique de Renan. Il doit à Pascal l'orientation tragique de sa méditation religieuse, hantée par les scènes de la Passion du Christ. Le versant ensoleillé de sa pensée est éclairé par la sagesse (la « justesse ») grecque d'Homère et de Sophocle, par l'exigence cornélienne de la grandeur et par l'éclat militaire prestigieux des vers de Victor Hugo.

Le thème fondamental de sa méditation concerne le mystère du temps dont il ressent plus que quiconque l'effet d'érosion, l'impitoyable usure. A ce temps destructeur s'opposent les sources mystérieuses d'un perpétuel renouvellement : Péguy les reconnaît aussi bien dans le retour du printemps, dans l'intégrité de l'enfant que dans l'apparition des grands génies, les ressourcements (ou révolutions) d'une race, d'une nation, d'un peuple. A un niveau plus élevé, au niveau moral et spirituel, ces eaux vives s'appellent « grâce » ; elles lavent le péché, attaquent les habitudes mortes et remettent sans cesse de l'innocence dans le monde. Ainsi, tour à tour, tout se détériore et tout se renouvelle : une énergie divine est aux prises à travers l'homme avec les forces de vieillissement et de mort. Vision tragique où le désespoir voisine avec l'espérance, ou plutôt avec la confiance candide de l'enfant. Ainsi, dans le célèbre hymne à la nuit qui clôt Le Porche du mystère de la deuxième vertu  (vertu théologale d'espérance), la tentation du découragement est compensée par la proximité paternelle du Créateur : « Celui-là seul qui met son front sur mes genoux... »

Le second thème auquel Péguy revient très souvent est celui de l'Incarnation, c'est-à-dire de la nécessité pour le spirituel, s'il veut conserver sa valeur, de s'incarner, de prendre son « inscription temporelle ». La supériorité du Dieu chrétien sur les dieux antiques, c'est d'avoir revêtu la condition humaine avec toutes ses servitudes, jusqu'à l'humiliation, à la torture, à la déréliction finale et à la mort. Péguy se défie des saintetés qui prétendent s'évader de la commune condition terrestre : le père de famille lui semble plus aventuré et donc plus méritant que le moine dans sa clôture, plus près des exemples et exigences évangéliques. A ce point de vue, il a contribué à promouvoir une spiritualité d'« incarnation » fondée sur le devoir d'état.

La situation religieuse de Péguy est demeurée ambiguë. Sa femme, résolument incroyante, s'opposait à la régularisation du mariage et au baptême des enfants. Péguy lui-même, foncièrement anticlérical, n'a pas insisté outre mesure. Il est donc resté sur le seuil de l'Église ; mais son oeuvre a exercé sur le christianisme moderne une influence considérable, qu'on pourrait résumer dans les termes suivants : rénovation du sens de l'incarnation et respect du temporel dans ce qu'il a de mystérieux et de sacré ; séparation de la morale et de la religion, l'une regardant la conduite, l'autre l'existence ; exaltation des vertus d'espérance et de confiance ; nostalgie d'une « chrétienté » où la religion ne serait pas une idéologie pour intellectuels, un credo verbal, un ensemble de rites, mais un engagement de l'être entier, une tradition collective de la race, un héritage. Péguy doit beaucoup, à ce point de vue, à sa fréquentation assidue des Juifs qui ont leur religion dans le sang. Enfin Péguy a donné aux croyants un langage, un style de prière où la répétition lente et le rythme litanique entretiennent la contemplation et mettent l'âme en état d'oraison. Ce style est si loin du style dévot et feutré en usage à l'époque que nombre de lecteurs s'en sont scandalisés et ont même crié au sacrilège. Les audaces de Péguy, faisant parler Dieu sur un ton familier et populaire, apparaissent désormais comme un effort admirable pour surmonter l'angoisse existentielle par la proche présence d'un père attentif et bon, anxieusement penché sur les créatures qui l'inquiètent le plus : les hommes.

 

Le rayonnement de Péguy à l'étranger ne cesse de croître. En 1950, le critique allemand Reinhard Lauth, dans un ouvrage sur Dostoïevski, met celui-ci en parallèle avec Péguy. Le théologien Hans Urs von Balthazar lui rend grâce de « s'être affirmé comme chrétien dans le domaine où s'est jouée la vocation de Nietzsche ». Son oeuvre a fait l'objet de nombreuses thèses et demeure, plus que jamais, d'actualité. Elle continue à interpeller le lecteur qui s'en approche : « C'est un homme, écrivait Bernanos à propos de Péguy, qui, mort, reste à portée de voix, [...] qui répond chaque fois qu'on l'appelle » ; et Romain Rolland, ce grand lecteur, avouait tout simplement : « Je ne puis rien lire après Péguy. »

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Les voeux de la mariée

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Les principes volatiles amoureux, séparés par la chaleur de mes jeux de joie, se condensent et je danse autour du feu de bois pour te séduire. Je me distille de plaisir à l’idée d’être ta flamme. 

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La tête à l’envers, j’enfile ma robe de mariée, cousue de fil de soie et brodée de petits cœurs nacrés. Il est midi et je prononce mes vœux sacrés. Je dis Oui, je veux être ta femme et t'aimer. 

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A l'heure du goûter, mes pensées sont pour toi comme une fontaine de miel et je dépose mon cœur au pied de la fontaine, comme à la source de ma joie, comme à la source de ma peine.

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Je t’aime pour le meilleur et pour le pire. Fidèle à tous les astres de toutes tes constellations. Par tous les temps et qu’importe la saison, j’irai cueillir ton sourire pour faire de nos fleurs du mal, un bouquet de couleurs astrales.

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Chaque matin, balancée par le va et vient de mes humeurs lunaires, je te prends par la main, aveugle de confiance, pour te suivre sur le chemin de lumière solaire.

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Il est minuit et je suis portée par le souffle de ta voie lactée, comme si ta respiration me soulevait dans tes bras, je me serre contre toi aussi fort que ton ciel étoilé me promet de briller pour fêter la naissance de notre bébé.

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Avide de liberté, je suis libre de t’aimer. Candide et sauvage, je te promets d’être sage à ma façon splendide de l’être, que tu connais et apprivoise adroitement, heure après heure, comme on caresse le bonheur, jour après jour, comme on tourne les pages d’une belle histoire d’amour.

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Je t’aime jusqu’à la fin des jours.

Portée par les nuages vaporeux, je me sens légère. Comme si ma respiration me soulevait dans les airs, je vole aussi loin que les cieux m’éloignent de la terre.

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Soulevée par l’envie de me sentir transportée à des milliers d’années  lumières, la vie m’est donnée à ne plus savoir qu’en faire, à part t’Aimer pour l’éternité.

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J'ai posé ma plume sur le contrat

J'ai posé ma plume sur le papier et signé le contrat d'achat de ma nouvelle maison. Le propriétaire de mon logement actuel a aussi posé sa plume et signé un refus de me libérer de ce bail.
Je me sens comme un type qui conduit sa voiture un peu vite pour amener sa femme à l'hôpital car sa femme est sur le point d'accoucher. Il rencontre un policier zélé qui l'arrête pour excès de vitesse. Le conducteur a beau lui expliquer l'urgence, le policier n'en démords pas et l'oblige à demeurer sur place pendant qu'il lui rédigera un procès verbal.
Arriva ce qui devait arriver; le bébé naquit dans l'auto. Le policier lui colle donc un procès-verbal (au bébé) pour s'être exhibé nu sur la voie publique. Quant à la mère, un autre procès-verbal pour avoir montré son cul pour tenter de le séduire.
J'ai posé ma plume sur des affiches que j'ai posées sur tous les babillards électroniques, physiques, internet ou autres offrant 4000$ Canadiens de mes œuvres d'artiste à partager entre celui qui me trouvera un locataire prêt à reprendre mon bail et ce nouveau locataire qui le signera.
Puis, je pose ma plume près du téléphone à attendre les appels en attendant l'échéance de mon achat conditionnel à ce que je réussisse à me libérer de mon bail. Est-ce que je perds mon temps? Perdrai-je mes espoirs? Perdrai-je ma nouvelle maison? Perdrai-je une ex-bonne relation avec mon propriétaire actuel? Si c'est cela, j'en perdrai aussi ma plume...
André Chamberland, 15 août 2011
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Vérité (extrait du Recueil "Intégrales")

 

 

 

     VERITE

 

Partout tu as cherché, traqué la Vérité

Mais tu n'as rencontré que mensonges écoeurants

Tu marches solitaire et tu t'en vas, errant,

Sur un chemin obscur, empli d'iniquités.

 

Tu l'as donc déposé ce fardeau bien trop lourd

Au pied de cet autel où brille la lumière,

Là, dans le clair séjour de la chapelle austère,

Tu t'es laissé bercer par l'Infini, l'Amour.

 

Tu as repris soudain courage et certitude

Et tu pourras lutter contre des habitudes

D'égoïsme sordide et sotte vanité.

 

Tu reprends le chemin d'un pas moins alangui

Car ton coeur est lavé de tout ce poids d'autrui

Qui masquait, à tes yeux, la simple Vérité.

 

Ecrit en 1969

 

E.L. Quivron-Delmeira

Extrait du recueil "Intégrales" paru en 1983

 

 

 

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Alvéoles - Le voyage de Judith (6)

Elle avait beau essayer de s'accrocher mentalement à la voix de Faustine, Judith se sentait une fois encore attirée vers l'espace limbique où elle flottait à nouveau dans une atmosphère cotonneuse et tiède. Elle aurait voulu que la voix de son homme la retienne, mais il avait quitté la pièce, la laissant seule face à ses dernières pensées. Elle avait pressenti l'arrivée de Faustine. Les dernières phrases de Mimmo s'étaient faites l'écho de ses propres pensées. Était-ce une illusion ? Judith ne savait quoi penser, à supposer que dans le monde improbable où elle s'était projetée, penser soit de l'ordre du possible. Le médecin caché en elle doutait largement de tout ceci, mais la jeune mariée, elle, en était convaincue.

Lorsqu'elle avait anticipé l'arrivée de Faustine, une image lui était venue. Elle y pensait comme à une fleur d'un jaune vif sur un fond de ciel bleu. La fleur s'ouvrait d'un coup, puis se mettait comme à résonner.

Judith se laissa fasciner par cette image, laissant son corps rêvé flotter en pente douce vers la masse noire qui semblait renforcer sa présence, plus bas. La voix de Faustine était toujours présente mais seule cette présence au loin était perceptible : Judith n'entendait presque plus rien : ni ce qu'elle disait, ni le bruit des instruments.

Si je perds le lien, je reste ici. Toute seule.

En un sursaut mental, elle jeta ses pensées vers la chambre d'hôpital, mais l'entrée lui semblait désormais interdite. Ce monde ne s'éloignait pas d'elle, mais il se refermait sur lui-même, comme un hérisson se met en boule. L'univers du réel devenait impénétrable.

Non ! Reviens, Mimmo ! Touche-moi, prends-moi la main !

Face aux cris intérieurs de Judith, les mots rassurants de Faustine perdirent toute consistance. Les derniers liens qu'elle avait jetés comme des grappins vers l'univers des mortels se transformèrent peu à peu en un brouillard dense et foncé.

L'homme qu'elle aimait ne percevait plus rien des pensées désespérées de sa femme. Elle avait été en lui et lui en elle, jadis, mais maintenant ils étaient loin l'un de l'autre. Elle errait en-dehors de son corps physique, et lui poursuivait ses chimères. Comme tous les hommes.

Et avec lui était partie la clé du monde réel.

Le fleuve noir enfla encore sous elle.

 

(...)

 

Judith avait crié, s'était révoltée. Personne n'était venu à son secours, pas même Mimmo, resté prisonnier dans la bulle du monde réel. La masse noire vers laquelle elle flottait inexorablement avait peu à peu absorbé le son de sa voix comme si elle s'en était nourrie, tout en lui restituant une vibration nauséeuse, quelque chose comme le ronronnement sourd d'un lion repu.

La jeune femme s'était peu à peu épuisée à tenter l'impossible.

Elle regardait maintenant l'immense masse noire qui venait à sa rencontre, comme une nappe de goudron qui bientôt envelopperait son corps avant de le dissoudre lentement, jusqu'à ce qu'il disparaisse.

La douleur causée par les milliers de piqûres cesserait.

Judith ferma les yeux, et se laissa aller. Bientôt elle serait libre de toute angoisse, de toute attache, et elle libérerait Mimmo aussi, car même si tout contact avait été rompu avec le monde des vivants, elle imaginait que son homme devait se faire un sang d'encre pour elle. Cela devait cesser. Il devait se détacher d'elle, vivre, rencontrer une jolie femme qui lui ferait de beaux enfants. Judith, elle, l'aimerait toujours, car elle aurait tout le temps qu'elle souhaite pour cela, mais lui devait vivre sa vie.

Elle plongea à la rencontre de la masse noire.

Lorsqu'elle entra en contact avec elle, la jeune femme entendit un gémissement de surprise.

Puis tout autour d'elle se transforma.

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En un siècle vertigineux

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Ni ne m’émeus ni ne m’amuse,  

Invitée au Gala des Muses,

Où je pensais m’émerveiller

Dans des jardins ensoleillés.

   

Sans doute trop d’allées ouvertes

Pour d’innombrables découvertes.

Mon âme s’est-elle fermée?

Elle avait tant et tant aimé!

   

Suis revenue de mon voyage

Sans richesses dans mes bagages.

Réminiscences nostalgiques,

Couleurs et parfums romantiques,

   

Près du fleuve majestueux,

Dans le silence vertueux,

Je m’immerge dans la tendresse,

Loin des dérives de l’ivresse.

   

2 mai 2005

 

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