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Il y a des nuits comme ça (4)

Bousculades

Elle était dans une chaise roulante, face à la grande vitre. Delphine devina que c'était la maman de la petite Noémie.

— Madame ?

— Je sais, je devrais être dans ma chambre.

Elle était courbée en avant, dans une attitude qui lui donnait le triple de son âge. Sur son visage se mélangeaient souffrance physique et inquiétude.

— Vous devriez surtout ménager vos sutures, Madame. Vous êtes pliée en deux, c'est tout le contraire de ce qu'il faut.

Le petit haussement d'épaules de la maman acheva d'alarmer Delphine. Il y avait fort à parier que maman Noémie était seule dans sa chambre, et qu'elle avait saisi la première chaise roulante à sa portée pour se rendre ici. Personne n'avait dû la voir se déplacer.

Delphine s'accroupit pour que leurs visages soient à la même hauteur.

— Madame, je vais aller prendre des nouvelles de Noémie immédiatement. Vous m'entendez ? Je reviens.

Elle poussa la porte.

— Cécile ? J'ai besoin de toi.

— Tu viens aux nouvelles ?

— Plutôt deux fois qu'une. J'ai un problème : la maman de Noémie est là, juste derrière la vitre.

— Quoi ? Elle est folle ? Elle avait le ventre ouvert il y a une heure à peine. Vous faites quoi, en bas, les filles ? Vous lâchez vos patientes dans les couloirs ?

— Elle est passée à travers les mailles. Je n'ai aucune chance de la raisonner tant que je n'ai rien à lui dire à propos de sa fille. Tu peux m'aider ?

— Pas vraiment. Rien de nouveau pour l'instant. Noémie ne tient qu'à un fil. On pourra tenter une alimentation par sonde dès qu'elle pourra tenir quelques minutes sans assistance respiratoire.

— Super...

— Je ne vais pas te mentir, Delphine.

— Je reviens.

— Dans une heure. On vient de m'amener bébé trente aussi. Les mamans, c'est ton rayon.

— Pas dans une heure, Cécile, s'il te plait. Les sutures ont peut-être lâché. Je dois m'arranger pour qu'elle s'allonge.

— Je vais chercher de l'aide.

— Pour qu'elle panique ? Là, on la remballe en salle d'op à coup sûr.

— Ça va, j'ai compris. Ne traîne pas.

Delphine se dirigea vers la porte. Le front de maman Noémie pesait sur la vitre comme celui d'un enfant au départ d'un train.

— J'ai des nouvelles.

Pas de réaction. Les larmes étaient prêtes à déborder de ses paupières. Elle s'accroupit et lui prit la main.

— Noémie est dans un état stationnaire.

Génial. Trouve autre chose, et vite.

La maman se redressa, et les larmes se précipitèrent vers le sol.

— Elle a besoin de vous, Madame. Nous allons lui rendre visite, et nous allons prendre des dispositions pour la nourrir avec votre aide. Vous comptez l'allaiter ?

Delphine espérait la voir réagir : c'était une question à laquelle maman Noémie devait avoir réfléchi suffisamment pour pouvoir y répondre, quel que soit son état.

— Oui, répondit-elle, en tournant enfin le visage vers Delphine.

Bingo. On fonce, maintenant.

— Alors voilà : dans quelques minutes, nous allons rentrer ensemble dans le service de néonatologie par la porte que je viens d'emprunter, et rejoindre Noémie. Il lui faudra du temps pour pouvoir s'alimenter toute seule, mais vous pourrez la nourrir via une sonde gastrique. Je vais tout vous expliquer.

Le regard de la maman revenait progressivement à la réalité. Delphine vit aussi la douleur physique envahir son visage, en même temps que l'angoisse refluait.

Elle reprend conscience de son corps. Pourvu que ça dure. Continue, ma fille.

— Mais avant cela je dois m'assurer du fait que vous n'avez causé aucun dégât à vos sutures en venant jusqu'ici. Vous ne pouvez pas pénétrer dans ce service si je ne vous ai pas examinée. Vous me comprenez ?

Delphine n'aimait guère se laisser empêtrer dans ces subtils arrangements avec la vérité, mais elle n'avait guère le choix. Seule la perspective de s'approcher de Noémie laissait une chance à l'infirmière d'examiner sa maman sans risquer la crise de nerfs.

— À l'intérieur, vous pourrez vous asseoir dans un fauteuil où vous ne serez pas pliée en deux comme vous l'êtes maintenant. Mais auparavant je dois vraiment vous examiner. Vous voulez bien vous redresser ? Nous en avons pour une minute.

— Une minute ?

— Oui. Et tout de suite après nous parlerons à Noémie.

La maman posa ses mains sur les accoudoirs de sa chaise roulante pour se lever.

— Non, non, ne vous levez pas. Glissez juste votre bassin vers moi, comme si vous vous installiez dans une chaise longue. Le couloir est désert, je vais faire vite.

Elle souleva le côté droit de sa robe d'opérée. Le pansement était rouge et complètement imbibé.

Triple idiote ! Et tu fais quoi maintenant ? Tu lui dis « oups, pardon, tout compte fait vous devez refaire un petit tour en salle d'op, on postpose le rendez-vous avec Noémie d'une petite heure, d'accord ? ».

Delphine se ressaisit. Après tout c'était dans ces circonstances-ci qu'elle aimait vraiment son métier.

— Bon. Il faut que je vous change ce pansement avant d'entrer. Normalement je dois vous emmener dans un lieu plus adéquat faire cela, mais nous perdrions du temps. Je vais faire cela ici. Je reviens dans un instant.

Delphine poussa à nouveau la porte et s'adressa tout de suite à Cécile.

— Tu as des compresses ?

— Oui, dans les bacs du bas, là... Que se passe-t-il ?

— Il se passe que le seul moyen d'évaluer les dégâts que maman Noémie a fait à ses sutures sans qu'elle ne pète un câble, c'est de lui renouveler son pansement ici et maintenant.

— Tu ne peux pas calmer le jeu autrement ?

— Tu as une autre question ?

— Oui : je téléphone déjà à Henri ?

— Pourquoi ? C'est lui qui l'a opérée ?

— Oui. Il a enchaîné les deux césariennes.

— Alors laisse-moi une minute.

Delphine ressortit. Elle enleva le pansement imbibé de sang.

Ouf. Ça pourrait être pire.

— Je vous arrange cela, mais je crains que votre chirurgien n'ait à nouveau à vous examiner.

— On y va ? demanda maman Noémie, ignorant la réflexion de l'infirmière.

— Oui, dans un instant.

***

Les deux femmes se dirigeaient silencieusement entre les couveuses.

Lorsqu'elle eût installé la maman près de sa fille, Delphine rejoignit Cécile.

— J'appelle ?

— Non. Je m'en occupe dans un instant, le temps que j'achève d'installer Madame.

Elle revint vers maman Noémie et approcha la couveuse où sa petite fille luttait silencieusement. Sa maman se mit à lui parler d'une voix à la fois douce et haut-perché. Delphine jeta un regard à la petite fille, baignée de lumière ultra-violette.

Sous le petit bonnet de laine, Noémie offrait un visage au teint presque transparent, strié de minuscules vaisseaux sanguins roses vif. Elle avait les yeux fermés, mais on aurait dit qu'elle écoutait.

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administrateur théâtres

12272772659?profile=original  En ce moment, au Théâtre de la Place des Martyrs Un Cyrano qui va droit à l’âme. (d'Edmond Rostand)

 

Depuis sa création, il y a bientôt 20 ans, Théâtre en Liberté aime les spectacles qui allient panache et poésie ; des réalisations imagées, mouvementées, où l’esprit de troupe s’épanouit dans un plaisir du beau texte, de la musique, de l’escrime… Bref du théâtre total. Plus que jamais, entre des productions théâtrales assises dans le confort et des productions où la forme esthétique l’emporte sur le fond, où les gadgets scéniques remplacent les vraies valeurs du théâtre, il y a une place pour un théâtre « populaire ». Non un théâtre « démagogique » voulant plaire à tout prix et par n’importe quel moyen, mais un théâtre où l’équipe réunie dans une même foi apporte au public un spectacle où le divertissement va de pair avec la réflexion et l’esprit de révolte qui est celui de notre héros.

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Une troupe au service d'une pièce magique.

 

Avec Cyrano, nous voulons réunir dans une troupe partageant le même enthousiasme, des créateurs, des comédiens, des techniciens susceptibles d’apporter au public, la qualité de rêves et d’émotions qu’il est en droit d’attendre d’un théâtre vivant. Tous, ensemble, nous voulons faire un Cyrano non pas confiné dans un respect sclérosant mais où le souci de la tradition s’enrichit des précieux apports de la modernité théâtrale et donnant toujours au théâtre cette place privilégiée qui est la sienne : ouvrir les portes de l’imaginaire, de la poésie, du rêve…

 

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Une version dépouillée, concentrée sur un homme blessé qui combat la bêtise et les préjugés.

 

Notre Cyrano sera « débarrassé de ses paillettes, de ses plumes, de ses mots excessifs ». Pas pour une opération d’appauvrissement, mais au contraire pour « en retrouver la poésie, les sentiments, comme lorsqu’on dégage la toile d’un peintre de son cadre, pour mieux profiter du tableau »

 

Cyrano est avant tout un révolté contre la stupidité, la banalité, contre les comportements obligés, dictés par la société, contre l’utilisation que les gens en place font de leur pouvoir.

 

Les tirades de Cyrano ont une modernité formidable, très vite, on se rend compte que les travers que Cyrano combat, sont les mêmes que ceux qui gangrènent nos sociétés : l’opportunisme, l’arrivisme, le népotisme, la compromission. Tous ces abus qui se retrouvent aujourd’hui dans le monde des affaires, la politique, le monde des idées. Et certains, comme Cyrano, continuent à les combattre, non pas à la pointe de l’épée, mais avec d’autres armes, avec peu de résultats quelquefois, parce que les défauts de la société sont puissants comme ceux qui les entretiennent.

 

 

Assumer sa différence

 

 

Cyrano est, en fait, un antihéros qui est l’image même de l’échec. Antihéros qui a apparemment tout raté dans la vie et jusque dans la mort, Cyrano n’est pas un « gagneur » comme les héros de Sulitzer, il n’est pas davantage le « tombeur » qui séduit les femmes dans les feuilletons télévisés, il a seulement du cœur et de la fierté.

Et si c’était cela, pour une large part, qui faisait le succès de Cyrano ?

Il y a dans l’existence d’autres valeurs humanistes que l’argent, le pouvoir ou la beauté, que « réussir dans la vie » à la manière des Ducs du XVIIe et des « cadres dynamiques » d’aujourd’hui.

 

« Voyez-vous, lorsqu’on a trop réussi sa vie, on  sent – n’ayant rien fait mon Dieu, de vraiment mal ! Milles petits dégoûts de soi, dont le total ne fait pas un remord, mais une gène obscure ».

 

L’interprétation est fabuleuse. Dont acte. Cela commence en musique par des baladins en costumes dans le style de la plus pure commedia dell'arte - racines obligent  -  qui circulent dans le public et entraînent le regard vers une scène dont on ne lèvera pas le rideau avant les trois coups traditionnels. Une mise en oreille à l’ancienne, qui met  le public tout à l’écoute.

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 Et puis c’est le verbe magnifique qui déferle avec des intonations riches, justes, travaillées avec grande intelligence. Les trois personnages principaux n’ont rien de théâtral, ils ont tout des voix intérieures que l’on imagine à la lecture du texte. Et c’est une chose rare de sentir une telle adéquation entre la lecture et l’interprétation.

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 Roxane est bien une précieuse, mais pas ridicule du tout car elle a perdu beaucoup de sa vanité. Elle  arbore jeunesse, passion  et charme tendre avec une fougueuse intensité. Elle aime. Cyrano est l’humanité même, il aime.  Christian, que d’aucun pourraient moquer pour ses manques de verbe est tout aussi humain … même si son destin n’est que d’être beau comme le  Pâris de la guerre de Troie. Il aime. Les scènes de fleuret, de pâtisseries,  d’amour perché sur une échelle, ou de lune qu’un poète attrape au bout de sa verve, sont pétillantes d’esprit et de mouvement. Le public aime.  Les décors, tout le contraire des costumes éblouissants sont sommaires, vont à l’essentiel. Un arbre cache la forêt. C’est le flux théâtral qui prime... et la mise en scène qui fait voltiger les tableaux de maître, construits, équilibrés, graphiques, impressionnants. Et voici le  fleuve d’applaudissements qui coule et déborde de toutes parts!

 

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CYRANO DE BERGERAC - E. Rostand

Théâtre en Liberté

Du 27 octobre au 10 décembre 2011

Dim : 27 novembre et 04 décembre

 

 





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Il y a des nuits comme ça (3)

Latence

Dix-huit heures avaient sonné : habituellement c'était à partir de ce moment qu'il devenait impossible de ne faire qu'une seule chose à la fois. Après vingt et une heure, avec un peu de chance, cela se calmait. Le reste était étroitement lié au pur hasard.

Mais cette nuit-ci démarrait comme dans du coton.

La visite à Lucas fut de courte durée. Ses parents contemplaient leur petit bonhomme tout occupé à se nourrir. Delphine pouvait considérer que cette chambre-ci ne la solliciterait pas trop durant la nuit.

Depuis qu'elle exerçait ce métier, Delphine aimait sentir la nuit envelopper son service. Elle avait l'impression à chaque début de garde de monter à bord d'un transatlantique, avec armes et bagages, patients et collègues.

Le briefing avait commencé. Maya cédait la main à Bertrand, que chacun surnommait « le vitrail ». L'expression avait été trouvée par une stagiaire, un soir de fête : quelle que soit sa couleur c'est toujours Maya qu'on voit au travers. En effet, Bertrand n'avait pas le charisme de son chef, mais elle l'avait formé avec patience, et il coordonnait les travaux avec autant d'efficacité que sa supérieure.

— Noémie est entrée en néonat il y a une demi-heure. Elle est à 30 semaines environ et souffre d'une insuffisance pulmonaire, le diagnostic est réservé pour l'instant. La maman est sortie de réa, rien à signaler en post-op, mais elle est très inquiète. Nous avons une autre césarienne en cours – les informations vont suivre – et trois salles de travail occupées. Aucun déclenchement de prévu ce soir. Pour le reste, vous voyez Bertrand et les tableaux.

Deux césariennes de front, cela faisait avant tout deux couples à gérer : le sort des bébés était dans les mains de Cécile. Delphine entama ses travaux du soir par les soins à quatre mamans qui étaient à la veille de leur départ du service. Le plus délicat fut d'inviter leur famille à quitter la chambre pour quelques minutes.

De retour au « camp de base » – c'était ainsi que l'on surnommait le local des infirmières – Delphine s'attaqua au premier épisode de paperasse pour la nuit. Sa garde était habituellement rythmée par l'alternance entre les soins proprement dits et leur miroir administratif. Cette nuit, elle sentit tout de suite que ses collègues ne la verraient pas souvent – ni longtemps – derrière un ordinateur. À peine ses doigts s'étaient-ils posés sur le clavier qu'elle s'était mise à penser à Marc.

S'il revient, ce sera cette nuit.

Il devait être en route, quelque part en Allemagne. Elle imagina le bitume fuyant à vive allure dans la lumière des phares.

Bravo ma fille. Tu pries pour qu'il arrive sain et sauf, mais tu ne sais même pas si c'est vers toi qu'il se dirige. Éloigne-toi de cet ordinateur.

Delphine hésita un instant. Elle pouvait consulter ses messages vocaux via Internet.

Ne te laisse pas distraire. Tu as encore le suivi de deux protocoles à encoder. Laisse tomber.

Mais deux clics plus tard, Delphine consultait le site Web de son opérateur téléphonique. Nom d'utilisateur, mot de passe, et...

...Rien. Aucun message vocal, ni sur son téléphone fixe, ni sur son mobile.

Et voilà. Ça valait bien la peine. Contente ? Maintenant au travail.

— Delphine ?

Isabelle lui souriait.

— Oui ?

— Le clavier ne t'a rien fait, tu sais.

Bravo. Et en plus ma nervosité est palpable.

— Oups... Désolée.

— Pas de problème. On dirait bien que tu n'auras pas besoin de café cette nuit.

— Oui, on peut dire ça... je te laisse la place dans cinq minutes.

— Tu prends en charge les parents de « bébé trente » ? Ils devraient sortir de salle d'op dans un quart d'heure.

— D'accord. Pas de prénom ?

— Pas de prénom. Les parents sont très angoissés depuis le début de la grossesse, paraît-il. Ils n'ont pas voulu savoir quel était le sexe de leur enfant, et ils n'ont pas choisi de prénom. Le papa a tenu à rester près de sa femme, mais il a passé tout le temps assis sur un tabouret, dans un coin de la salle d'op. Il n'a plus de jambes, mais il fait bonne figure.

Pas de prénom... Des parents qui n'osent pas y croire. C'est ce qui s'appelle partir gagnant... mais bon, je ne suis pas à leur place.

— Qui opère ?

— Henri.

Elle vit le petit sourire que Delphine tentait de dissimuler, et ajouta :

— Tu vois, il n'y a pas de quoi s'acharner sur le clavier.

Tout le monde dans le service adorait travailler avec Henri. De tous les obstétriciens c'était le plus rare, mais c'était aussi celui qui manifestait le plus de respect vis-à-vis du personnel infirmier.

Haut les cœurs, avec un peu de chance, la nuit sera bonne.

— Delphine ?

— Oui ?

— Bébé trente, c'est une petite fille.

Idiote, je ne l'ai même pas demandé... Je vais vraiment passer pour la groupie qui perd la tête à l'idée d'approcher son idole.

***

Dans le service, on appelait souvent les enfants sans prénom ainsi : « bébé », suivi du nom de famille des parents. Mais il arrivait que, pour une raison ou pour une autre, le nom des parents tarde à être communiqué au responsable du service. L'infirmière présente à l'accouchement donnait alors souvent au nouveau-né un petit surnom.

Les deux derniers surnommés du service s'étaient ainsi appelés « bébé brume » (une jolie petite fille née un soir où le brouillard était particulièrement dense) et « bébé plume » (un petit garçon dont le poids à la naissance était très inférieur à ce que la dernière échographie avait laissé entendre).

Dans le cas présent le surnom était beaucoup plus lourd à porter : bébé trente débarquait dans la vie après seulement trente semaines passées dans le ventre de sa maman : rares étaient les cas où aucune séquelle n'était constatée.

Delphine céda la place à sa collègue Isabelle et se dirigea vers la salle d'opération.

***

Une soirée sans « pèlerins ». Cela faisait longtemps, tiens...

C'était le seul hôpital où Delphine avait entendu donner un surnom aux femmes dont l'accouchement est provoqué : une fois la perfusion placée, il leur était recommandé de marcher lentement dans les couloirs. Le cocktail à base d'ocytocine déclenchait le travail, et les déambulations en favorisaient l'évolution, avant de rejoindre la salle de travail. Souvent, le lendemain matin, les pèlerins recevaient la juste récompense de leur marche.

Delphine trouvait les couloirs bien déserts, et, mauvais signe, elle en éprouvait de la contrariété. Son moral flottait entre deux eaux. Les pèlerins, comme les papas au regard comblé, étaient pour elle autant de perches qui se tendaient naturellement vers elle à chaque garde, et qui la maintenaient à flot.

Mais ici : des médecins, des infirmières, personne d'autre.

C'est comme si les coulisses prenaient toute la place.

***

Henri accueillit Delphine comme à son habitude : sans lever la tête, il s'adressa à la maman qui sortait de sa torpeur.

— Je vais vous confier à Delphine, qui va vous accompagner jusqu'à votre chambre, et sera votre ange gardien pour cette nuit.

En présence de patients, jamais Henri n'avait salué Delphine. Bien souvent les infirmières considéraient cela comme de la condescendance, mais il s'en expliquait autrement : « Je ne suis pas suffisamment présent ici pour me permettre d'être familier avec vous devant nos patients. Ils s'imaginent toujours que nous avons eu le temps de nous dire bonjour bien avant que nous ne les prenions en charge, ce qui n'est que rarement le cas ».

Pour l'heure, Delphine s'accordait un bref instant et prenait la mesure de la situation : le papa était toujours assis sur son tabouret, à quelque distance de la table où était allongée la maman.

Il n'osait toujours pas se lever, mais il parlait à sa femme d'un ton rassurant. Bon signe.

Son regard à elle suivait des insectes imaginaires au plafond. Mauvais signe.

Delphine s'approcha d'elle :

— Je vous emmène dans votre chambre, et immédiatement ensuite j'irai prendre des nouvelles de votre enfant. Je comprends votre inquiétude, mais à l'heure qu'il est, il ne peut pas être mieux pris en charge qu'en néonatologie.

Delphine croisa le regard de sa collègue, qui avait assisté Henri toute l'opération durant. Cette dernière contourna la table et se dirigea vers le papa.

— Monsieur ? Vous pouvez vous lever ? Nous y allons.

Puis elle ajouta à voix basse :

— Prenez votre temps. Nous allons transférer votre femme sur son lit, cela va prendre une minute environ. Nous allons passer juste devant vous. Si cela vous convient, levez-vous à ce moment. Sans vous commander, je crois que votre femme a besoin de vous voir debout et confiant.

L'homme lança un regard volontaire à l'infirmière.

— Ça va aller, je vous remercie.

Et il se leva. Delphine adressa un sourire discret à sa collègue. Toutes deux connaissaient par cœur ce petit tour de passe-passe verbal. L'orgueil des hommes triomphait presque toujours des émotions fortes. En tout cas, il les maintenait debout jusqu'à l'arrivée en chambre.

Une fois dans le couloir, ce fut au tour de sa femme de reprendre progressivement ses esprits.

— Quand pourrai-je aller voir ma fille ?

— Le plus tôt sera le mieux, madame, mais ce sont les médecins à qui elle a été confiée qui vont pouvoir nous le dire. Je me rends en néonatologie dès que vous êtes installée dans votre chambre. À mon retour nous discuterons de tout ceci.

— Pourquoi dites-vous « le plus tôt sera le mieux » ? demanda le papa. Elle a plus besoin de soins que de sa maman, non ? Chérie, tu dois te reposer aussi, on t'a fait une césarienne, ce n'est pas rien !

— Elle a autant besoin de soins que de votre présence, glissa Delphine.

Puis, en ouvrant la porte de la chambre, elle ajouta en observant la maman :

— Et réciproquement, j'en suis sûre.

Deux minutes plus tard, Delphine reprenait le chemin de la néonatologie pour prendre des nouvelles de bébé trente.

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Le Bonheur

"On ne possède pas le bonheur comme une acquisition définitive.

 Il s'agit à chaque instant de faire jaillir  une  étincelle de joie.

Ne l'oublions pas :

"Souris au monde et le monde te sourira"  -

(Soeur Emmanuelle)

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Secrets d'alcôve

 

 

 

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Rien que le vent et la terre
noirs comme la pupille 
Jusqu’à l'amer pétrifié 
C’est le monde qui rétrécit 
Le baiser sur la pierre 
Pose ses lèvres d’espérance
 

Est-ce parce que la terre a perdu son parfum

Est-ce parce qu'il n'y a plus de neige et les pas
Dans le blanc de tes yeux
Que l'on sent les embruns et leur chant
Au travers de la peau 


Le ciel pleure comme on murmure 
Alors que dans l'air sèchent la pluie 
Les fleurs et les oiseaux 
S'enfuient les orages 
Jamais les larmes retenues
 

J'écris d'un secrétaire de bois 
Entre ramures et hardes de mer  
Les secrets d'alcôve 
Dans les cris de la scie

 

 

B


 

 

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Il y a des nuits comme ça (2)

L'escorte des héros

Delphine savait très bien que sa chef infirmière la ferait surveiller de très près durant la garde, mais cela ne l'inquiétait pas. Ses compétences n'étaient pas en cause, et elle tiendrait le coup. Bertrand, qui coordonnerait les travaux jusqu'au retour de Maya le lendemain matin, était plus jeune qu'elle dans le service, mais il était expérimenté et assumait très professionnellement son statut de « second ».

D'ailleurs, en guise de mise en jambe, Maya avait fait un cadeau à Delphine :

— Monsieur ?

Il téléphone. La famille, sûrement. Stressé, le jeune papa.

Elle mit dans son sourire la promesse d'une bonne nouvelle.

— Oui, excusez-moi, dit-il d'un air gêné, je ne devrais pas utiliser mon portable...

— Vous êtes au bout du couloir, il n'y a aucun appareil électronique dans les environs, je ne vais pas vous gronder. Vous m'accompagnez ? Nous allons voir Lucas.

— Il y a du nouveau ?

— Oui. Vous allez pouvoir rassurer sa maman.

Delphine savait qu'il lui serait facile d'évacuer le stress de ce papa-ci. Merci Maya. Elle demanda :

— Je viens de prendre mon service. On dirait que Lucas est arrivé un peu fatigué ?

Elle lui fit raconter ce qu'en réalité elle savait déjà. Le travail avait été long, et à l'arrivée, la maman et son bébé étaient tous deux épuisés. Lucas était en hypothermie. Rien d'alarmant : le service de néonatologie l'avait sous sa garde depuis une heure et demie. Le temps d'y arriver, le papa avait terminé son histoire.

— Vous m'attendez ici ? J'en ai pour une minute.

Et Delphine pénétra dans le service.

Derrière la grande baie vitrée s'alignaient plusieurs couveuses. Certaines étaient faiblement éclairées, d'autres d'une lumière plus intense et tirant sur le violet. Plus loin, trois bébés dormaient sous un halo rouge.

— Bonsoir Cécile.

— Bonsoir Delphine. Tu viens faire tes courses ?

— Je suis arrivée à l'avance. Tu sais bien qu'avant dix-huit heures Maya ne m'autorisera même pas à remplacer une perfusion. Elle estime que je n'ai aucune bonne raison d'arriver plus tôt, alors elle m'offre une petite promenade.

— Sans commentaires... On manque de bras partout, donc tu tombes à pic. On m'a dit que toutes les salles de travail étaient occupées, et que deux mamans sont en salle d'op'... à trente semaines.

Deux prématurés. Ils avaient toutes les chances de se retrouver en néonatologie avant le lever du jour. Cécile était la pédiatre de garde : elle n'allait pas chômer cette nuit.

— Ça te fait déjà deux clients.

— Et toi deux mamans à rassurer. Bon, Lucas a retrouvé sa température normale, la saturation en oxygène est ok, il est grand temps qu'il voie ses parents.

— Et vice versa.

— En effet.... Et la fatigue reprendra vite le dessus... Je parie qu'il va dormir tout le temps durant les prochaines vingt-quatre heures. Dis à sa maman d'en profiter.

Delphine prit Lucas dans ses bras et l'entoura d'une couverture, puis elle le déposa dans un austère lit à roulettes. Lucas jeta ses petites mains vers le ciel. Derrière la grande baie vitrée, son papa dévorait la scène des yeux.

Elle sortit en poussant le lit devant elle.

— Allons-y. Lucas aura grand faim dans pas longtemps.

***

Ils ne tardèrent pas à arriver à destination.

— Il y a déjà un lit pour Lucas dans la chambre, je n'ai utilisé celui-ci que pour le trajet. Vous le prenez dans vos bras ?

Le papa accepta avec gratitude. Delphine aimait favoriser ces petites mises en scène : père et fils allaient pénétrer dans la chambre en héros.

— Je reviens dans un instant, dit-elle à mi-voix, car il avait déjà ouvert la porte.

— Chérie ? dit le papa. J'ai un cadeau pour toi.

***

En reprenant le chemin du service de néonatologie pour y rapporter le petit lit, Delphine se perdit dans ses pensées. Elle n'allait nulle part avec Marc.

Jamais je n'ai pensé à faire un enfant avec lui.

À cette idée, elle sentit son cœur réagir bizarrement, comme s'il s'était mis à tourner de travers, mais cela ne dura pas. Elle laissa trotter l'idée dans un coin de sa tête : il n'était pas question de s'appesantir sur le sujet, mais il n'était pas question non plus de le zapper.

Delphine avait suffisamment d'expérience pour savoir que les hommes et les femmes ne voyaient jamais vraiment les choses de la même manière. Aussi lorsqu'elle posait la question à chacun de ses petits amis : « qu'est ce qu'un homme et une femme qui s'aiment peuvent faire de plus beau au monde ? », jamais elle ne s'était vraiment étonnée lorsque chacun d'eux – y compris Marc – avait répondu « faire l'amour ». Elle avait aussi posé la question à ses amies et chacune avait répondu « faire un bébé ».

Delphine comprenait vaguement qu'en tirant de trop rapides conclusions sur de tels sujets, elle n'irait jamais nulle part dans sa relation avec les hommes et, son désir de maternité finissant par l'emporter, elle ferait tôt ou tard un bébé toute seule.

Laisse cela de côté, ma fille. Tu ferais bien de te concentrer sur ton travail.

Mais elle avait beau se le répéter, ses pensées partaient en vrille. Marc était le seul fiancé qu'elle ait « réellement mérité », comme disaient ses amis. En fait, c'était le seul après qui elle ait dû courir : tous les autres lui étaient tombés du ciel.

« Tombés du ciel, et boum, directement sous ton charme, évidemment, ils sont sonnés, les pauvres ! Tu peux les manger tout crus avant qu'ils ne reviennent à eux. »

C'était ce que Henri lui avait dit, quelques années plus tôt. Il était gynécologue. Delphine ne le voyait pas souvent, car il n'était pas affecté exclusivement à son hôpital, mais ils prenaient plaisir à prendre un café ensemble lorsque l'occasion se présentait.

Henri – et bien d'autres – le lui avait déjà dit : parmi les femmes du service, Delphine était la seule qui attirait le regard de tous les hommes, sans exception aucune.

— Même le mien, si tu veux savoir.

— Même le tien ? Je te trouve bien « cash » sur ce coup-là.

— Quoi ? Je dis ce que je pense, tout simplement. Tu ne crois quand même pas que je te drague ?

Delphine n'avait pas répondu car à vrai dire elle n'en savait rien. Ils étaient tous deux célibataires à cette époque, et Henri était un homme très séduisant. Elle n'avait ni ouvert ni fermé la porte, mais Henri n'avait jamais été plus loin. Leurs petits séjours à la cafétéria demeuraient leur unique partage.

Il y avait néanmoins une petite voix dans la tête de Delphine qui lui répétait que Henri devait avoir raison : elle plaisait aux hommes. Jamais elle n'avait eu à faire le moindre effort pour finir une soirée en agréable compagnie. Sous ses jolis cheveux noirs mi-longs se cachait une frimousse coquine, le plus souvent enrichie d'un sourire enfantin. Son corps était celui d'une gymnaste : souple, tonique, en perpétuel mouvement. Ses gestes étaient harmonieux et teintés d'une animalité toute féline. Les hommes plus âgés cherchaient en elle une petite protégée à couvrir de baisers, les plus jeunes imaginaient mille et une nuits de plaisir. Fidèle à sa manière d'envisager la vie, Delphine se soumettait avec délectation aux exigences des deux rôles. Ce faisant, elle n'avait jamais eu de petit ami de son âge, sérieux ou non, à l'exception de Marc.

Elle laissa le lit juste à l'entrée du service. Cécile s'affairait autour d'un nouveau venu. Elle fit demi-tour pour rejoindre Lucas et ses parents.

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Nous étions.....

                                                Nous étions....

 

 

 

Nous étions deux coeurs et deux âmes

amoureux de la vie tout en sachant bien que la vie ne serait pas éternelle....

 

Nous nous étions comme ces étoiles qui brillent dans la nuit

comme ces lumières au loin qui  scintillent, c'était hier , c'était nous....

 

On nous a malheureusement alors séparés

on nous a condamné à mourir pour qui pour quoi....

 

Pour être différent , pour ne pas correspondre à ce voulait la société

Condamné à vivre pour ensuite nous suprimer  notre liberté.....

 

Nous étions deux....chacune de nos émotions étaient semblables

Nos visages aussi , nos envies et nos colères se ressemblaient aussi....

 

ce soir là nous  espérions partir, lever les voiles

se laissant guider par le soufle du vent , s'évadant vers d'autres horizons

là où l'on accepte les autres , les pleurs , les rires , la différence aussi...

 

Mais cette fois là nous savions que ce serait les derniers moments

Les larmes pleins les yeux, les rêves au loin , ils nous restaient ,nous,

enlacés et ces mots que tu as prononcé ce soir là...ces mots

oui qui disaient ceçi...regarde la lune le soir et les nuits où je ne serais plus près de toi

                                    regarde bien et souviens toi que l'amour en nos coeurs jamais ils ne  prendront

                                    car l'on peut m'oter la vie mais pas mon âme et mon âme là haut veillera sur toi

 

                                    Nous , nous retournons peu à peu sur nos pas et allons rejoindre notre destin

 ce destin que certe l'on n'avait pas choisit , ce destin si injuste et horrible mais qui m'apprît une chose

c'est que le peu de temps vécu dans ce monde, m'a suffit à te connaître et à nous aimer.....

alors même si ce n'est que pour une courte durée je ne regrette en rien la vie ...ce qu'elle a bien voulu nous donner....

 

 

                                   Nous nous disons adieu , les larmes au fonds des yeux.....

 

 

 

 

 

 

 

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Regret furtif

 

Je me délecte certes, en demeurant passive,

Dans mon logis douillet où s’attarde la joie.

Rien ne me sollicite et encore une fois,

Ma liberté me semble une grâce excessive. 

 

Dans mon logis douillet où s’attarde la joie,

En taches étalées d’une lumière vive,

Ma liberté me semble une grâce excessive

.Sans être influencée, je peux faire des choix.

 

En taches étalées d’une lumière vive,

La tendresse s’invite et se love chez moi.

Sans être influencée, je peux faire des choix.

Je n’ai plus de scrupules à rester inactive.

 

La tendresse s’invite et se love chez moi.

Émue, je m’amollis,sans besoins qui motivent

Je n’ai plus de scrupules à rester inactive.

 Comme avant, j'aimerais chanter à haute voix. 

                             

6 novembre 2011

 

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Un choix venu de l'âme

 

En ce siècle où chacun s’écoute et se chouchoute,

Un amour se consomme, en festin, sur la route

On aime s’exposer à de nouveaux plaisirs,

On essaie de combler ses multiples désirs.

 

De crainte qu’en souffrance un bel amour s’achève,

On ne s’attarde pas, on fuit, on se protège.

Face au sort redouté car toujours incertain,

On profite de tout, on devient libertin.

 

Anachroniques sont les jeunes gens sensibles

Recherchant l’âme soeur, en rêvant d’une idylle

Qui les enrichira et comblera leur voeu:

Vivre libre, attentif, complice généreux.

 

Or, un appui ardent et inconditionnel

Nous semble dangereux s’il est irrationnel.

Aimer plus que soi-même est-ce une chose rare?

Dans la nuit, nous éclaire et nous rassure un phare.

 

                                                                        5 novembre 2011

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LA DANSE DES MOTS...

Les mots me font défaut parfois

Du déplaisir à trop d'émoi...

Ils ont perdu l'inspiration

Que me donne ma déraison!

 

Les mots sont partis en ballade

Et y rejoignent mes dérobades

Ils se cachent toute honte bue

Car sur l'amour ils n'ont plus vue!

 

Alors les mots se sentent brisés

Sur le roc dur de ma pensée

Ils ont perdu toute contenance...

Ils me demandent délivrance!

 

Les mots se sont glissés enfin

Jusqu'aux tréfonds de mon instinct

Ils ont retrouvé leur saveur...

Dans les larmes du fond de mon coeur!

J.G.

 

 

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Il y a des nuits comme ça (1)

Il y a des nuits comme ça

Putain, ça penche
On voit le vide à travers les planches

Alain Souchon

Le petit bouquet de pétards mouillés

Le moins que l'on puisse dire, c'est que la journée de Delphine avait très mal commencé.

— Votre voiture de remplacement n'est pas rentrée, madame.

Dans un premier temps Delphine voulut se maîtriser. Mais très vite elle se dit que son calme allait irrémédiablement la conduire à se poser deux questions : d'une part, son garagiste allait-il lui proposer une vraie solution, et d'autre part, pourquoi était-ce justement aujourd'hui que, pour la première fois, il ne l'appelait plus « mademoiselle » ?

Delphine se dit qu'une charge serait plus salutaire.

— C'est-à-dire ?

— La voiture réservée à votre attention n'a pas été restituée par la personne à qui nous l'avons cédée hier.

— Votre client n'est pas revenu ?

— Non.

— Et sa voiture est prête ?

— Je vous demande pardon ?

— Oui : si vous lui avez cédé un véhicule de remplacement c'est bien pour le dépanner pendant une réparation ou un entretien, non ?

— Oui, en effet.

— Et sa voiture est prête ?

— Heu... je dois vérifier.

— Vous feriez bien.

— Oui. Et... Non, en fait... il nous manquait une pièce, et...

— Donc vous l'avez averti.

— Ce n'est pas moi qui...

— Vous l'avez averti qu'il était inutile de revenir chercher sa voiture. Sans penser que moi, j'aurais besoin de son véhicule de remplacement.

— Madame, je...

— MADEMOISELLE !

Ce fut très bref, et très douloureux aux oreilles. Le garagiste comprit vite que seule une rapide concession le sauverait d'un nouveau coup de tonnerre.

— Je peux vous prêter la mienne...

— Rendez-moi mes clés.

Il ne se fit pas prier.

***

Delphine se maudissait. En remontant l'avenue, elle en était à se demander pourquoi elle avait battu en retraite juste au moment où on lui offrait une solution sur un plateau, avec en prime l'occasion de se venger. Il lui aurait suffi d'accepter sa proposition, et de lui restituer sa voiture, disons, un jour plus tard que prévu. Justice aurait été faite.

Sauf que Delphine n'était pas ce genre de femme. Une telle opportunité la laissait indifférente. Et lorsqu'une journée de galère s'annonçait, aucune de ces petites compensations morales ne venait interrompre sa descente aux enfers. Ses amies la surnommaient « le petit juge d'instruction » : elle déployait une armée verbale pour découvrir la cause de ses contrariétés, mais s'arrêtait une fois la lumière faite. Avec Delphine, il n'y avait ni jugement, ni verdict, ni châtiment. Elle laissait les gens face à leurs mauvais diables.

Il était déjà dix-sept heures. Cela faisait donc plus de trois jours maintenant que Marc et elle ne s'étaient plus parlés.

On peut y ajouter les quinze prochaines heures, se dit-elle. D'ici à la fin de sa garde, son téléphone portable resterait éteint. Pourvu que je sois débordée.

C'était ainsi depuis l'été. Travailler et dormir, c'était tout ce à quoi sa vie se résumait. Pour le reste, une cohabitation sans relief, quelques disputes, et deux tentatives de réconciliation sur l'oreiller. Mais là non plus, pas de miracle : pendant, Delphine s'était empêchée de pleurer ; après, elle s'était sentie sale.

La circulation n'était pas encore trop dense à ce moment. Elle arriverait à l'avance et ce serait tant mieux. La situation avec Marc lui pesait tellement qu'elle préférait être occupée au plus tôt.

***

L'avantage d'arriver tôt : le vestiaire était désert. Delphine se changea en vitesse et se dirigea vers son service.

Juste avant de refermer son sac, Delphine avait coupé son téléphone. Aucun message. Elle ne savait qu'en penser. Peut-être était-ce fini. Peut-être pas. Après tout, Marc était à l'étranger pour trois jours, et leur dernière dispute les avait menés suffisamment loin : il gardait le silence depuis.

Après tout, j'ai fait de même.

Delphine s'accommodait de cette incertitude comme elle s'accommodait de devoir reporter aux calendes l'entretien de sa voiture. De toute façon, cela faisait bien longtemps que plus rien n'avançait droit dans sa vie.

Bien des femmes se protègent en laissant leur ego prendre la parole, parfois avec fruit, parfois sans. Delphine déplaçait le sien sur l'échiquier de sa vie au gré de ses humeurs : il n'était jamais là où on croyait l'atteindre.

— Tu es déjà là ?

C'était Maya, sa chef infirmière.

— Ça roulait bien aujourd'hui.

— Ça roule bien à chaque garde. Tu n'as plus de maison, Delphine ?

— Si. Il vaut mieux arriver trop tôt que trop tard, non ?

Elle regretta aussitôt sa réplique artificielle. Maya n'allait pas s'en contenter.

— Assieds-toi.

Delphine obéit. Gagné.

Maya reprit :

— Tu fais du bon boulot. Non seulement tu es compétente, mais en plus tu prends plaisir à venir travailler. Ne me prends pas pour une idiote. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Tu arrives tôt, tu repars tard.

— C'est vrai.

— Qu'est-ce qui est vrai ?

— Quelque chose ne tourne pas rond.

— À la bonne heure. Tu m'en parles ?

— Quand on aura un peu de temps.

— Pour ce genre de choses on n'a que le temps que l'on veut bien prendre, Delphine. Ok. Tu m'en parles ou non, c'est à toi de voir. Mais moi, je te pose une question : si tu ne te sens pas à la hauteur cette nuit, si tu sens que tu pourrais faire une erreur, auras-tu l'honnêteté de me le dire ?

Maya était une chef infirmière redoutée, mais son équipe tournait comme du papier à musique. Delphine traduisit mentalement : tu peux tourner les talons maintenant et te faire porter malade, je ne t'ai pas vue. Si tu restes, il vaut mieux que je n'entende pas parler de toi lors du débriefing demain matin.

— Auras-tu cette honnêteté, Delphine ?

Les semaines de chaos chantaient faux dans sa tête. Marc qui se taisait. Elle qui s'énervait. Les nuits à dormir dans le même lit, mais plus dans le même rêve. L'incompréhension. La fuite chez les copines. Puis, quand les copines en ont assez, la fuite au boulot. La pente est douce au début. On se sent à peine glisser, mais cela ne dure pas.

— J'ai besoin d'une réponse, Delphine.

Retourner chez soi. Dormir douze heures sans interruption.

— Oui, Maya. Ça va aller. Tu peux compter sur moi.

Le « petit chef » – un surnom qu'elle assumait volontiers – regarda Delphine dans les yeux, laissant volontairement s'égrener les secondes.

— Et je vais mettre de l'ordre dans ma petite tête, ajouta Delphine. Promis.

— Ce n'était pas ma question.

— Je sais.

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billet de françois

                                                             THE ARTIST

 

Un film de Michel Hazanavicius – 2011 – 1 h 40

 

Michel Hazanavicius nous propose une histoire muette, laquelle se transforme rapidement en pari, à savoir est-on encore capable de réaliser un film muet en 2011 ? Dire si le pari est réussi ou raté n’est, d’emblée, pas une mince affaire. Précisément, parce que nous sommes en 2011 et que des fleuves sont passés sous les ponts du temps depuis 1898, date du premier opus cinématographique.

THE ARTIST, qu’Hazanavicius aurait pu intituler THE ACTOR sans que cela ne heurte nullement la sensibilité des spectateurs, nous raconte l’histoire de George Valentin, une star  du Muet interprété par Jean Dujardin qui voit rapidement sa carrière péricliter à l’arrivée tonitruante du Parlant, en 1927 et qui grâce à l’amour de sa partenaire Peppy Miller (Bérénice Bejo) arrivera à dépasser l’obstacle naissant du son et renaître de ses cendres.

Dans une interview télévisée, le réalisateur reconnaissait l’efficacité de l’apport technique fourni par les studios hollywoodiens. Et cela se sent, car ce film qui se veut être un hommage au film muet spécifiquement américain, porte en lui une empreinte culturelle hollywoodienne ressentie, particulièrement en ce qui concerne la grande qualité du noir et blanc, laquelle est l’héritière du travail de pionniers du Muet tels que les légendaires Stanley Cortez, Williams Daniels ou autre James Wong Howe qui établirent dans les années ’20 les fondements d’une esthétique cinématographique made in Hollywood. Esthétique qui se matérialise par des images baignées d’une lumière, parfois à la limite du diaphane, les rendant extrêmement épurées. La direction photo, signée Guillaume Schiffman a parfaitement réussi cette plongée dans le temps.  Néanmoins, la vieille Europe n’est pas non plus absente. En effet, au dernier tiers du film, lorsque George Valentin, ruiné par l’avènement du Parlant, est hébergé par sa bien-aimée et qu’il constate que celle-ci a racheté tous les meubles qu’il avait lui-même mis en vente, on le montre pénétrant dans une pièce plongée dans une obscurité totale, au milieu d’un mobilier recouvert de draps d’un blanc étincelant, évoquant des images fantomatiques confinées à l’intérieur d’un espace clos. Le traitement de cette séquence n’est pas sans évoquer la force de l’expressionnisme allemand, particulièrement celle d’un Wiene avec son CABINET DU DR. CALIGARI (1919).

Quant à la complexité de la question, à savoir le film a-t-il, oui ou non, réussi son pari esthétique, certes il comporte tous les ingrédients du genre, tels que les « fermetures en volets » imaginées pour passer d’une séquence vers une autre, les « fondus enchaînés avec double exposition » pour signifier la juxtaposition chronologique de deux évènements ou bien la « rétroprojection » qui montre un acteur évoluer devant un écran lequel présente une course automobile pour donner l’illusion qu’il y participe.

Tout cela est effectivement bien réussi. Néanmoins, ce que l’on pourrait appeler « la philosophie » du langage muet, elle, laisse vraiment à désirer dans son développement sémantique.

Michel Hazanavicius a réalisé un muet « compréhensible » pour le public sans trop de difficultés de lecture. En effet, à plusieurs reprises les acteurs se font face pour signifier un dialogue et, grâce au « champ-contrechamp », ils communiquent par le biais de l’intertitre. Plus exactement, lorsque la caméra se pose sur le visage de George Valentin, on voit ses lèvres bouger et l’intertitre indiquer par exemple : « I love you ! », ensuite la caméra se pose sur le visage de Peppy qui bouge également les lèvres pour lui répondre par intertitre interposé. Cela paraît parfaitement normal pour le spectateur de 2011 pour qui le champ-contrechamp fait partie de la grammaire cinématographique traditionnelle. Il n’en allait pas forcément de même au temps du Muet. Certes, le champ-contrechamp existait déjà mais il n’était pas utilisé de façon aussi didactique : deux acteurs pouvaient parfaitement dialoguer en étant filmés de profil ou de trois-quarts sans que cela ne pose le moindre problème de compréhension pour le spectateur de l’époque.

Ce qui, néanmoins, fait l’originalité du film, c’est précisément qu’il évoque le traumatisme du Parlant par le biais du dialogue muet, dans lequel le son prend l’apparence d’un cauchemar sonore. Néanmoins, même à ce moment-là, les dés sont en quelques sorte, pipés lorsque, tenant une conférence de Presse, Peppy Miller, dans le but d’expliquer son ascension, crie fièrement aux journalistes : « Place aux jeunes ! ». Est-ce un clin d’œil ironique à l’époque dans laquelle nous vivons ? Il faut l’espérer, car la grande majorité des acteurs balayés par l’avènement du Parlant étaient dans la fleur de l’âge !

La fin du film est franchement simpliste. Ici aussi, force est de constater que le metteur en scène s’est laissé littéralement submerger par des considérations contemporaines : George Valentin, dans le but de se réorienter professionnellement, « se reconvertit » dans la danse devant la caméra. Et là, la bonne volonté du spectateur est engagée…car tous ne furent pas des Fred Astaire. De plus, l’on voit que si Jean Dujardin danse de façon « honorable » devant la caméra, il n’y a pas beaucoup de chances qu’il devienne un jour une vedette dans ce rayon-là ! La fin du film offre une autre incohérence : George Valentin parle pour la première fois…là aussi, la bonne volonté du spectateur est également engagée car la phrase qu’il lance est d’une telle netteté sonore qu’elle tranche catégoriquement avec la réalité historique, à savoir que le son de l’époque était tellement étouffé qu’il participa précisément à la chute de très grandes vedettes telles que le célèbre John Gilbert à qui le public reprocha d’avoir une voix « nasillarde », alors que celle-ci était parfaite mais que les techniques d’enregistrement primitives ne permettaient pas de saisir correctement.

La musique se marie parfaitement au film. Elle l’introduit par le thème principal composé par Ludovic Bource et varie de la partition pour grand spectacle dans le style de Gottfried Huppertz pour proposer des thèmes américains populaires connus tels que PENNIES FROM HEAVEN de Johnny Burke et Arthur Johnston et ouvre toute une séquence à la fin du film avec le thème de « Carlota » que Bernard Herrmann composa pour le film VERTIGO de Alfred Hitchcock (1959).

Jean Dujardin est parfait dans son rôle ainsi que Bérénice Bejo. Il apporte à son personnage toute la légèreté voulue ainsi qu’une certaine malice toute française laquelle n’est pas sans rappeler (toutes proportions gardées) celle de Max Linder. Son nom est d’ailleurs objet à équivoques, puisqu’on l’orthographie « George » et non pas « Georges ». Quant à « Valentin », il n’est certes pas sans évoquer le fantôme de Rudolph Valentino.

Le thème du passage allant du cinéma muet au cinéma parlant a, somme toute, été rarement exploité par le 7ème Art. Et son magnum opus demeure incontestablement SINGIN’ IN THE RAIN de Stanley Donen (1952). Ce dernier nous montre, sous couvert d’une comédie musicale, les tribulations d’un groupe d’acteurs  et de gens du cinéma devant composer avec l’inéluctabilité du son. A quand un drame qui nous montrerait, avec toute l’objectivité voulue, les tenants et les aboutissants du problème ?

In fine, THE ARTIST n’est pas un mauvais film mais que l’on n’aille surtout pas s’imaginer avoir ressuscité un langage car comme nous le disions plus haut, une cassure flagrante a mis de sérieux bâtons dans les roues de la mémoire.

 

THE ARTIST se joue actuellement en v.o. st. Bil. aux cinémas :

UGC De Brouckère

17 H 45 – 19 h 50 – 22 h OO

UGC TOISON D’OR

17 h 25 – 19 h 35 – 21 h 50

VENDOME

19 h 20 – 21 h 40

 

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billet de françois

                                                             THE ARTIST

 

Un film de Michel Hazanavicius – 2011 – 1 h 40

 

Michel Hazanavicius nous propose une histoire muette, laquelle se transforme rapidement en pari, à savoir est-on encore capable de réaliser un film muet en 2011 ? Dire si le pari est réussi ou raté n’est, d’emblée, pas une mince affaire. Précisément, parce que nous sommes en 2011 et que des fleuves sont passés sous les ponts du temps depuis 1898, date du premier opus cinématographique.

THE ARTIST, qu’Hazanavicius aurait pu intituler THE ACTOR sans que cela ne heurte nullement la sensibilité des spectateurs, nous raconte l’histoire de George Valentin, une star  du Muet interprété par Jean Dujardin qui voit rapidement sa carrière péricliter à l’arrivée tonitruante du Parlant, en 1927 et qui grâce à l’amour de sa partenaire Peppy Miller (Bérénice Bejo) arrivera à dépasser l’obstacle naissant du son et renaître de ses cendres.

Dans une interview télévisée, le réalisateur reconnaissait l’efficacité de l’apport technique fourni par les studios hollywoodiens. Et cela se sent, car ce film qui se veut être un hommage au film muet spécifiquement américain, porte en lui une empreinte culturelle hollywoodienne ressentie, particulièrement en ce qui concerne la grande qualité du noir et blanc, laquelle est l’héritière du travail de pionniers du Muet tels que les légendaires Stanley Cortez, Williams Daniels ou autre James Wong Howe qui établirent dans les années ’20 les fondements d’une esthétique cinématographique made in Hollywood. Esthétique qui se matérialise par des images baignées d’une lumière, parfois à la limite du diaphane, les rendant extrêmement épurées. La direction photo, signée Guillaume Schiffman a parfaitement réussi cette plongée dans le temps.  Néanmoins, la vieille Europe n’est pas non plus absente. En effet, au dernier tiers du film, lorsque George Valentin, ruiné par l’avènement du Parlant, est hébergé par sa bien-aimée et qu’il constate que celle-ci a racheté tous les meubles qu’il avait lui-même mis en vente, on le montre pénétrant dans une pièce plongée dans une obscurité totale, au milieu d’un mobilier recouvert de draps d’un blanc étincelant, évoquant des images fantomatiques confinées à l’intérieur d’un espace clos. Le traitement de cette séquence n’est pas sans évoquer la force de l’expressionnisme allemand, particulièrement celle d’un Wiene avec son CABINET DU DR. CALIGARI (1919).

Quant à la complexité de la question, à savoir le film a-t-il, oui ou non, réussi son pari esthétique, certes il comporte tous les ingrédients du genre, tels que les « fermetures en volets » imaginées pour passer d’une séquence vers une autre, les « fondus enchaînés avec double exposition » pour signifier la juxtaposition chronologique de deux évènements ou bien la « rétroprojection » qui montre un acteur évoluer devant un écran lequel présente une course automobile pour donner l’illusion qu’il y participe.

Tout cela est effectivement bien réussi. Néanmoins, ce que l’on pourrait appeler « la philosophie » du langage muet, elle, laisse vraiment à désirer dans son développement sémantique.

Michel Hazanavicius a réalisé un muet « compréhensible » pour le public sans trop de difficultés de lecture. En effet, à plusieurs reprises les acteurs se font face pour signifier un dialogue et, grâce au « champ-contrechamp », ils communiquent par le biais de l’intertitre. Plus exactement, lorsque la caméra se pose sur le visage de George Valentin, on voit ses lèvres bouger et l’intertitre indiquer par exemple : « I love you ! », ensuite la caméra se pose sur le visage de Peppy qui bouge également les lèvres pour lui répondre par intertitre interposé. Cela paraît parfaitement normal pour le spectateur de 2011 pour qui le champ-contrechamp fait partie de la grammaire cinématographique traditionnelle. Il n’en allait pas forcément de même au temps du Muet. Certes, le champ-contrechamp existait déjà mais il n’était pas utilisé de façon aussi didactique : deux acteurs pouvaient parfaitement dialoguer en étant filmés de profil ou de trois-quarts sans que cela ne pose le moindre problème de compréhension pour le spectateur de l’époque.

Ce qui, néanmoins, fait l’originalité du film, c’est précisément qu’il évoque le traumatisme du Parlant par le biais du dialogue muet, dans lequel le son prend l’apparence d’un cauchemar sonore. Néanmoins, même à ce moment-là, les dés sont en quelques sorte, pipés lorsque, tenant une conférence de Presse, Peppy Miller, dans le but d’expliquer son ascension, crie fièrement aux journalistes : « Place aux jeunes ! ». Est-ce un clin d’œil ironique à l’époque dans laquelle nous vivons ? Il faut l’espérer, car la grande majorité des acteurs balayés par l’avènement du Parlant étaient dans la fleur de l’âge !

La fin du film est franchement simpliste. Ici aussi, force est de constater que le metteur en scène s’est laissé littéralement submerger par des considérations contemporaines : George Valentin, dans le but de se réorienter professionnellement, « se reconvertit » dans la danse devant la caméra. Et là, la bonne volonté du spectateur est engagée…car tous ne furent pas des Fred Astaire. De plus, l’on voit que si Jean Dujardin danse de façon « honorable » devant la caméra, il n’y a pas beaucoup de chances qu’il devienne un jour une vedette dans ce rayon-là ! La fin du film offre une autre incohérence : George Valentin parle pour la première fois…là aussi, la bonne volonté du spectateur est également engagée car la phrase qu’il lance est d’une telle netteté sonore qu’elle tranche catégoriquement avec la réalité historique, à savoir que le son de l’époque était tellement étouffé qu’il participa précisément à la chute de très grandes vedettes telles que le célèbre John Gilbert à qui le public reprocha d’avoir une voix « nasillarde », alors que celle-ci était parfaite mais que les techniques d’enregistrement primitives ne permettaient pas de saisir correctement.

La musique se marie parfaitement au film. Elle l’introduit par le thème principal composé par Ludovic Bource et varie de la partition pour grand spectacle dans le style de Gottfried Huppertz pour proposer des thèmes américains populaires connus tels que PENNIES FROM HEAVEN de Johnny Burke et Arthur Johnston et ouvre toute une séquence à la fin du film avec le thème de « Carlota » que Bernard Herrmann composa pour le film VERTIGO de Alfred Hitchcock (1959).

Jean Dujardin est parfait dans son rôle ainsi que Bérénice Bejo. Il apporte à son personnage toute la légèreté voulue ainsi qu’une certaine malice toute française laquelle n’est pas sans rappeler (toutes proportions gardées) celle de Max Linder. Son nom est d’ailleurs objet à équivoques, puisqu’on l’orthographie « George » et non pas « Georges ». Quant à « Valentin », il n’est certes pas sans évoquer le fantôme de Rudolph Valentino.

Le thème du passage allant du cinéma muet au cinéma parlant a, somme toute, été rarement exploité par le 7ème Art. Et son magnum opus demeure incontestablement SINGIN’ IN THE RAIN de Stanley Donen (1952). Ce dernier nous montre, sous couvert d’une comédie musicale, les tribulations d’un groupe d’acteurs  et de gens du cinéma devant composer avec l’inéluctabilité du son. A quand un drame qui nous montrerait, avec toute l’objectivité voulue, les tenants et les aboutissants du problème ?

In fine, THE ARTIST n’est pas un mauvais film mais que l’on n’aille surtout pas s’imaginer avoir ressuscité un langage car comme nous le disions plus haut, une cassure flagrante a mis de sérieux bâtons dans les roues de la mémoire.

 

THE ARTIST se joue actuellement en v.o. st. Bil. aux cinémas :

UGC De Brouckère

17 H 45 – 19 h 50 – 22 h OO

UGC TOISON D’OR

17 h 25 – 19 h 35 – 21 h 50

VENDOME

19 h 20 – 21 h 40

 

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APPEL A CANDIDATURES : Festival International d'Art des "Hauts du Val de Saône" - Printemps & Été 2012.

Dernière mise à jour de ce billet : 5 novembre 2011.

Voir aussi la page web suivante : http://fiahvds2012.sytes.net .

 

Bonjour,

La première version de notre festival a eu lieu cette année et a rencontré un franc succès. Vous trouverez en annexe une série de photos à ce sujet.

La version 2012 de notre festival se déroulera cette fois dans plusieurs châteaux et autres endroits tout aussi agréables à visiter. Il s'agira d'un parcours d'artistes au travers de plusieurs villages de la région des "Hauts du Val de Saône" (+- 450 km de Bruxelles, +- 250 km de Genève, +- 225 du Luxembourg, +- 300 km de Paris). Ces villages sont situés entre les villes de Langres ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Langres ) et Vesoul ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Vesoul ) soit sur l'axe routier entre Paris - Genève/Bâle.


La région autour de ces villages est magnifique ! Tout est à disposition pour pouvoir y séjourner et y rester afin de la découvrir... ainsi que les oeuvres qui y seront exposées dans des demeures et parcs aux longs passés ...


Nous vous informons que ce projet est ouvert aux artistes de différents pays ! Si exposer avec nous en 2012 durant plusieurs mois retient votre attention, veuillez présenter sans tarder votre candidature. Les organisateurs de cet évènement reprendront alors contact avec vous par la suite.


Les artistes sélectionnés (plus de 100) venant de plusieurs pays seront des peintres, sculpteurs, artistes numériques, vidéastes et photographes (sculptures monumentales et installations bienvenues aussi). Les écrivains, poètes, musiciens, compositeurs, comédiens et troupes théâtrales sont également les bienvenus !


Animations, concerts, nocturnes, etc seront ajoutés à l'exposition dans un esprit multi-arts comme cela a été le cas en 2011.

Ce festival ouvre également ses portes à la littérature. Les écrivains/poètes sont donc les bienvenus pour y présenter des ouvrages dont ils sont les auteurs (séances de dédicaces possibles et souhaitées).

Les frais de participation seront très réduits (+- 75 euro) alors que vous pourrez exposer de nombreux mois !

Dans l'esprit de ces petits frais de participation, les artistes devront assurer par eux-mêmes les oeuvres qu'ils vont exposer durant la période du festival (assurance RC minimum ou plus étendue conseillée)

Comme les conditions et l'organisation définitives seront fixées dés début février, la liste définitive des artistes doit être prête pour le 15 janvier au grand plus tard !!!

C'est avec grand plaisir que nous traîterons votre candidature, pour cela veuillez nous faire parvenir votre adresse email ainsi que le lien vers votre site web.
 
Ne tardez pas à manifester votre intérêt pour y participer !

Nous restons à votre disposition en cas de questions.

Bien cordialement,

Les organisateurs
 
Site web : http://fiahvds2012.sytes.net
Email : fiahvds@gmail.com

 

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Le bleu du ciel par Georges Bataille

12272767452?profile=originalIl s'agit d'un roman de Georges Bataille (1897-1962), écrit en 1935 et publié à Paris chez Jean-Jacques Pauvert en 1957.

 

Dans les années 1930, Bataille adhère au Cercle communiste démocratique (1931-1934) et forme avec Breton le groupe Contre-Attaque (1935-1936). Le Bleu du ciel mêle faits publics et faits privés: aussi, sous les traits de Lazare, jeune militante communiste, a-t-on pu reconnaître Simone Weil, amie de Bataille au Cercle communiste démocratique. Outre ce portrait peu flatteur de la célèbre philosophe, une autre raison peut expliquer un tel retard dans la parution du roman: le refus de Bataille, alors militant antifasciste connu, de publier un livre sulfureux, et proclamant l'indifférence à la politique et à l'Histoire.

 

Introduction. Bourgeois riche, blasé et désoeuvré, Troppmann promène son mal de vivre dans toute l'Europe. A Londres, son amie Dirty raconte au liftier de l'hôtel Savoy les frasques commises par sa mère au même endroit, dix ans plus tôt; aussi ivre que son amie, le narrateur-protagoniste s'adonne avec elle à des «orgies répugnantes».

Première partie. Mais le narrateur est hanté par des rêves de culpabilité: n'est-il pas aujourd'hui un objet d'horreur et de dégoût pour le seul être auquel il est lié, sa femme Édith?

 

Deuxième partie. «Le Mauvais Présage». A Paris, il fait la rencontre de Lazare, jeune femme à l'aspect macabre qui défend les principes du communisme officiel de Moscou. Il avoue à Lazare des tendances nécrophiles ressenties, pour la première fois, face au cadavre de sa mère. «Les Pieds maternels». Indifférent à tout, il continue à mener une existence dissolue avant de rencontrer Xénie, compagne provisoire. En proie à de violents cauchemars, le narrateur garde le lit: Xénie prétend le soigner, mais il n'éprouve que dégoût pour ses talents d'infirmière. Il l'oblige à chanter nue devant lui: «Ce sera comme si je crevais au bordel», dit-il. «Histoire d'Antonio». Convalescent, le narrateur quitte Paris pour Barcelone; à la Criolla, cabaret de travestis, son ami Michel lui raconte comment Lazare «envoûte» ceux qu'elle côtoie et comment, dans son attirance malsaine pour la mort, elle a obligé Antonio, un ami, à mettre le canon de son revolver sur sa poitrine. «Le Bleu du ciel». Alors que l'insurrection séparatiste catalane d'octobre 1934 se prépare, Lazare se propose de s'emparer d'un dépôt d'armes. Dirty rejoint Troppmann; elle est malade, affaiblie. Ils séjournent ensemble hors de Barcelone, dans un petit village de pêcheurs, loin des émeutes. «Le Jour des morts». Ils entreprennent un bref séjour à Trèves, Coblence et Francfort où ils se séparent, non sans avoir fait l'amour dans un champ surplombant un cimetière allemand illuminé d'une multitude de bougies placées sur chaque tombe comme autant d'étoiles. Aux yeux de Troppmann, Dirty a enfin l'apparence d'un cadavre.

 

Le drame de la démystification se joue dans un monde réel, l'Espagne et l'Allemagne des années trente. Les interdits transgressés ne sont plus seulement sexuels, ils concernent aussi le rapport de l'auteur avec le «monde» historique et politique.

Mais se retrouvent les constantes des romans d'amour de Bataille: une compagne de débauche, Dirty («Pourtant, elle me donnait un sentiment de pureté»), des déambulations dans les bas-fonds, un «décor de tragédie», l'association capitale entre cimetière et bordel, entre la mort et l'amour. La nécrophilie constitue la tentation suprême et permanente du narrateur. Entre sa mère dont le cadavre le fascine, son épouse absente dont la résignation l'accable, Dirty qui le contraint à l'admiration, et Xénie trop compatissante, Troppmann ne parvient pas à choisir. Seules les prostituées représentent à ses yeux l'idéal de mort: «J'ai compris qu'elles avaient pour moi un attrait analogue à celui des cadavres.» L'évocation de Dorothea (alias Dirty) - «Ses seins, sortis de ses vêtements, étaient d'une blancheur lunaire» - reprend, à son tour, les «seins pâles de prostituées» qu'avait Xénie lorsqu'elle simulait, pour le narrateur, «l'apparence d'une morte». Ce thème du cadavre revient à plusieurs reprises dans le texte. Lazare (double négatif de Dirty, elle est la «vierge sale», le «rat immonde») évoque, plus que la résurrection, le long séjour parmi les morts: Dirty, même lorsqu'elle est «écarlate et tordue sur sa chaise comme un porc sous un couteau», reste trop pure et jamais assez proche de la mort.

 

Répétée, variée, la révélation très crue de l'épisode fondamental que le Bleu du ciel met en scène est celle de la chambre mortuaire, révélation qui défie la normalité du monde organisé: «J'ai eu l'idée d'aller dans la chambre où était le cadavre. J'ai été terrifié, mais j'avais beau trembler, je restai devant ce cadavre. A la fin, j'ai enlevé mon pyjama.» Mais, porté par la «marée montante du meurtre», ce récit est indéfiniment différé. Le narrateur entretient à cet effet un certain brouillage temporel, mélange le présent et les retours en arrière. La trame de l'histoire, interrompue par le récit d'événements passés, l'est aussi par des événements rêvés. Composite et mélangée, cette dramatisation de l'angoisse de Troppmann met en scène l'effondrement d'une parole qui ne peut plus prétendre à la souveraineté. Le narrateur se tient ainsi à égale proximité du réel et de l'imaginaire, de la lucidité et de la folie: chaque comparaison est prise ironiquement pour vraie («Je me demandai un instant si elle n'était pas l'être le plus humain que j'eusse jamais vu: c'était aussi un rat immonde qui m'approchait») et l'écriture accumule les énoncés qui manifestent l'irruption de l'étrangeté: «Les larmes tombaient dans mes lèvres... si malade que je suis, je souriais... j'étais mal impressionné...» La seule pause dans le récit où s'insèrent les débats de la polémique avec Breton et les controverses liées à la publication de la Valeur d'usage de D.A.F. de Sade, n'invite-t-elle pas à prendre Sade au pied de la lettre, c'est-à-dire à effacer la séparation entre fantasme et imaginaire, et à dériver vers la folie? Ces récits qui prétendent «révéler la vérité multiple de la vie» se mettent ainsi au diapason de la «vie en morceaux» du narrateur qui se dit à la fois victime et bourreau, enfant martyr et coupable (Troppmann trouve l'origine de son nom chez un assassin célèbre: guillotiné en 1870, son homonyme avait massacré les huit membres de la famille Kinck).

 

Cette expérience fulgurante est aussi un drame politique converti en traité de l'indifférence. Dans «l'inextricable non-sens» où se débattent Troppmann, Dirty, Lazare et Xénie, existences versées dans une hallucination maladive et impuissantes à discerner le rêve du réel, la danse de mort se confond parodiquement avec la prémonition des massacres à venir. Troppmann semble éprouver physiquement ce lien à l'Histoire. Écrit en 1935 et publié douze ans après la fin de la guerre qu'il annonce, il se trouve, par ce délai, exactement dans la situation d'autres livres où «l'auteur invente»: «Mais ces circonstances sont aujourd'hui devenues si lointaines que mon récit, pour ainsi dire écrit dans le feu de l'événement, se présente dans les mêmes conditions que d'autres, qu'un choix volontaire de l'auteur situe dans un passé insignifiant», écrit Bataille dans sa Préface. Différent d'un récit historique, le Bleu du ciel est presque à l'égard de l'Histoire, une oeuvre critique. Car il intervient au coeur d'une oeuvre en pleine construction qui, contemporaine d'un goût déclaré par l'action politique et l'activité collective, quelques mois avant l'engagement de Contre-Attaque, célèbre l'envers de cet optimisme politique du Bataille des années trente. La fiction devient l'épreuve iconoclaste et désenchantée de l'action politique qui court le risque de religiosité. A Barcelone, Troppmann n'est pas là pour soutenir les insurgés, il est venu en simple touriste (ce qui ne va pas sans quelque culpabilité: «Dans un tel moment, je le voyais, ma vie n'était pas justifiable»). S'il finance à fonds perdus la revue publiée par Lazare, il nargue toujours le communisme de cette dernière et lui voue une haine inexplicable qui menace de tourner à la fascination: «Le plus souvent, je pensais qu'elle était positivement folle, que c'était, de ma part, une plaisanterie malveillante de me prêter à son jeu.» L'attitude de Troppmann, toujours blasphématoire à l'égard de l'acte politique, ressemble aussi à une épreuve de vérité. Et la provocation, l'insulte et l'outrance forcent le récit vers ses possibilités excessives, le jetant toujours, en dehors même de ses scènes violentes, au-delà du supportable.

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Le bleu du ciel par Georges Bataille

12272767452?profile=originalIl s'agit d'un roman de Georges Bataille (1897-1962), écrit en 1935 et publié à Paris chez Jean-Jacques Pauvert en 1957.

 

Dans les années 1930, Bataille adhère au Cercle communiste démocratique (1931-1934) et forme avec Breton le groupe Contre-Attaque (1935-1936). Le Bleu du ciel mêle faits publics et faits privés: aussi, sous les traits de Lazare, jeune militante communiste, a-t-on pu reconnaître Simone Weil, amie de Bataille au Cercle communiste démocratique. Outre ce portrait peu flatteur de la célèbre philosophe, une autre raison peut expliquer un tel retard dans la parution du roman: le refus de Bataille, alors militant antifasciste connu, de publier un livre sulfureux, et proclamant l'indifférence à la politique et à l'Histoire.

 

Introduction. Bourgeois riche, blasé et désoeuvré, Troppmann promène son mal de vivre dans toute l'Europe. A Londres, son amie Dirty raconte au liftier de l'hôtel Savoy les frasques commises par sa mère au même endroit, dix ans plus tôt; aussi ivre que son amie, le narrateur-protagoniste s'adonne avec elle à des «orgies répugnantes».

Première partie. Mais le narrateur est hanté par des rêves de culpabilité: n'est-il pas aujourd'hui un objet d'horreur et de dégoût pour le seul être auquel il est lié, sa femme Édith?

 

Deuxième partie. «Le Mauvais Présage». A Paris, il fait la rencontre de Lazare, jeune femme à l'aspect macabre qui défend les principes du communisme officiel de Moscou. Il avoue à Lazare des tendances nécrophiles ressenties, pour la première fois, face au cadavre de sa mère. «Les Pieds maternels». Indifférent à tout, il continue à mener une existence dissolue avant de rencontrer Xénie, compagne provisoire. En proie à de violents cauchemars, le narrateur garde le lit: Xénie prétend le soigner, mais il n'éprouve que dégoût pour ses talents d'infirmière. Il l'oblige à chanter nue devant lui: «Ce sera comme si je crevais au bordel», dit-il. «Histoire d'Antonio». Convalescent, le narrateur quitte Paris pour Barcelone; à la Criolla, cabaret de travestis, son ami Michel lui raconte comment Lazare «envoûte» ceux qu'elle côtoie et comment, dans son attirance malsaine pour la mort, elle a obligé Antonio, un ami, à mettre le canon de son revolver sur sa poitrine. «Le Bleu du ciel». Alors que l'insurrection séparatiste catalane d'octobre 1934 se prépare, Lazare se propose de s'emparer d'un dépôt d'armes. Dirty rejoint Troppmann; elle est malade, affaiblie. Ils séjournent ensemble hors de Barcelone, dans un petit village de pêcheurs, loin des émeutes. «Le Jour des morts». Ils entreprennent un bref séjour à Trèves, Coblence et Francfort où ils se séparent, non sans avoir fait l'amour dans un champ surplombant un cimetière allemand illuminé d'une multitude de bougies placées sur chaque tombe comme autant d'étoiles. Aux yeux de Troppmann, Dirty a enfin l'apparence d'un cadavre.

 

Le drame de la démystification se joue dans un monde réel, l'Espagne et l'Allemagne des années trente. Les interdits transgressés ne sont plus seulement sexuels, ils concernent aussi le rapport de l'auteur avec le «monde» historique et politique.

Mais se retrouvent les constantes des romans d'amour de Bataille: une compagne de débauche, Dirty («Pourtant, elle me donnait un sentiment de pureté»), des déambulations dans les bas-fonds, un «décor de tragédie», l'association capitale entre cimetière et bordel, entre la mort et l'amour. La nécrophilie constitue la tentation suprême et permanente du narrateur. Entre sa mère dont le cadavre le fascine, son épouse absente dont la résignation l'accable, Dirty qui le contraint à l'admiration, et Xénie trop compatissante, Troppmann ne parvient pas à choisir. Seules les prostituées représentent à ses yeux l'idéal de mort: «J'ai compris qu'elles avaient pour moi un attrait analogue à celui des cadavres.» L'évocation de Dorothea (alias Dirty) - «Ses seins, sortis de ses vêtements, étaient d'une blancheur lunaire» - reprend, à son tour, les «seins pâles de prostituées» qu'avait Xénie lorsqu'elle simulait, pour le narrateur, «l'apparence d'une morte». Ce thème du cadavre revient à plusieurs reprises dans le texte. Lazare (double négatif de Dirty, elle est la «vierge sale», le «rat immonde») évoque, plus que la résurrection, le long séjour parmi les morts: Dirty, même lorsqu'elle est «écarlate et tordue sur sa chaise comme un porc sous un couteau», reste trop pure et jamais assez proche de la mort.

 

Répétée, variée, la révélation très crue de l'épisode fondamental que le Bleu du ciel met en scène est celle de la chambre mortuaire, révélation qui défie la normalité du monde organisé: «J'ai eu l'idée d'aller dans la chambre où était le cadavre. J'ai été terrifié, mais j'avais beau trembler, je restai devant ce cadavre. A la fin, j'ai enlevé mon pyjama.» Mais, porté par la «marée montante du meurtre», ce récit est indéfiniment différé. Le narrateur entretient à cet effet un certain brouillage temporel, mélange le présent et les retours en arrière. La trame de l'histoire, interrompue par le récit d'événements passés, l'est aussi par des événements rêvés. Composite et mélangée, cette dramatisation de l'angoisse de Troppmann met en scène l'effondrement d'une parole qui ne peut plus prétendre à la souveraineté. Le narrateur se tient ainsi à égale proximité du réel et de l'imaginaire, de la lucidité et de la folie: chaque comparaison est prise ironiquement pour vraie («Je me demandai un instant si elle n'était pas l'être le plus humain que j'eusse jamais vu: c'était aussi un rat immonde qui m'approchait») et l'écriture accumule les énoncés qui manifestent l'irruption de l'étrangeté: «Les larmes tombaient dans mes lèvres... si malade que je suis, je souriais... j'étais mal impressionné...» La seule pause dans le récit où s'insèrent les débats de la polémique avec Breton et les controverses liées à la publication de la Valeur d'usage de D.A.F. de Sade, n'invite-t-elle pas à prendre Sade au pied de la lettre, c'est-à-dire à effacer la séparation entre fantasme et imaginaire, et à dériver vers la folie? Ces récits qui prétendent «révéler la vérité multiple de la vie» se mettent ainsi au diapason de la «vie en morceaux» du narrateur qui se dit à la fois victime et bourreau, enfant martyr et coupable (Troppmann trouve l'origine de son nom chez un assassin célèbre: guillotiné en 1870, son homonyme avait massacré les huit membres de la famille Kinck).

 

Cette expérience fulgurante est aussi un drame politique converti en traité de l'indifférence. Dans «l'inextricable non-sens» où se débattent Troppmann, Dirty, Lazare et Xénie, existences versées dans une hallucination maladive et impuissantes à discerner le rêve du réel, la danse de mort se confond parodiquement avec la prémonition des massacres à venir. Troppmann semble éprouver physiquement ce lien à l'Histoire. Écrit en 1935 et publié douze ans après la fin de la guerre qu'il annonce, il se trouve, par ce délai, exactement dans la situation d'autres livres où «l'auteur invente»: «Mais ces circonstances sont aujourd'hui devenues si lointaines que mon récit, pour ainsi dire écrit dans le feu de l'événement, se présente dans les mêmes conditions que d'autres, qu'un choix volontaire de l'auteur situe dans un passé insignifiant», écrit Bataille dans sa Préface. Différent d'un récit historique, le Bleu du ciel est presque à l'égard de l'Histoire, une oeuvre critique. Car il intervient au coeur d'une oeuvre en pleine construction qui, contemporaine d'un goût déclaré par l'action politique et l'activité collective, quelques mois avant l'engagement de Contre-Attaque, célèbre l'envers de cet optimisme politique du Bataille des années trente. La fiction devient l'épreuve iconoclaste et désenchantée de l'action politique qui court le risque de religiosité. A Barcelone, Troppmann n'est pas là pour soutenir les insurgés, il est venu en simple touriste (ce qui ne va pas sans quelque culpabilité: «Dans un tel moment, je le voyais, ma vie n'était pas justifiable»). S'il finance à fonds perdus la revue publiée par Lazare, il nargue toujours le communisme de cette dernière et lui voue une haine inexplicable qui menace de tourner à la fascination: «Le plus souvent, je pensais qu'elle était positivement folle, que c'était, de ma part, une plaisanterie malveillante de me prêter à son jeu.» L'attitude de Troppmann, toujours blasphématoire à l'égard de l'acte politique, ressemble aussi à une épreuve de vérité. Et la provocation, l'insulte et l'outrance forcent le récit vers ses possibilités excessives, le jetant toujours, en dehors même de ses scènes violentes, au-delà du supportable.

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françois mouillard

François Mouillard est un peintre Picard surprenant. Après une formation à l’Institut d'art Supérieur (IPEDEC), il œuvrera notamment, aux décorations intérieures de quelques appartements fastueux d’émirs koweïtiens ! Une occasion pour lui de travailler à grande échelle les thèmes classiques, fresques romaines, trompes l’œil… et de compléter sa maitrise du pinceau. Par la suite, revenant à la peinture sur toile, il produit de nombreuse séries (Oiseaux, Pompéi, Gibier…) et c’est de la plus personnelle d’entre elles, «La mélancolie», dont sont issues les œuvres .


Il s’agit de peintures expressionnistes qui peuvent «agresser» le spectateur. Flirtant parfois avec le dérangeant, mais suscitant immanquablement chez l’observateur, une vague d’émotions et presque de sensations charnelles, tant il est difficile de ne pas se voir à la place des modèles, frappés, tiraillés, tailladés. Ces œuvres nous plongent dans les profondeurs les plus troubles de nos esprits. Entre effroi, fascination, et tristesse, une succession d’états d’âmes violents, mais toujours éclairés d’une maestria picturale sans faille.

 

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