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la vérité

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Il y a des choses qu’on dit,

Vérités ou mépris,

Je suis ce charognard,

Gentil, fier et gaillard,

Rempli de jalousie,

Envahissant ta vie.

Dans notre alliance,

Quoiqu’on en pense,

Tes charmes envoûtants,

Je me permets pourtant,

De souvent les rêver,

Et sur la toile les dévoiler.

Que tu sois en extase,

Des mots, des phrases,

 De nos rêves posés,

Sur la toile, le papier,

Je te veux magnifiée,

Belle, et même enviée.

Il y a une seule vérité,

C’est ma façon d’aimer !

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Une mère

J'ai assisté aux funérailles de Pierre. A regret. Pour sa mère qui se trouvait au bord de la tombe sans regarder personne, sans regarder la tombe.

Elle se tenait droite, les yeux fixés devant elle. Les traits tendus, la bouche serrée, les bras le long du corps, un peu en arrière, on eut dit qu'elle allait prendre son élan. Elle était belle.
Lorsque Pierre était absent, elle m'invitait à prendre un verre chez elle, café ou thé, ou vin ou alcool, selon l'heure. Mais c'était pour parler de Pierre. Elle savait que  j'étais son ami le plus proche. Celui à qui il ferait des confidences, de celles qu'on s'interdit de faire à sa mère. A celle, cependant, qui donnerait tout pour être la confidente de son fils.
Elle était veuve depuis plus de dix ans. Elle ne s'était jamais remariée. C'est seul qu'elle avait élevé Pierre, ce fils unique qu'elle idolâtrait.
Avait-elle eu des amants? Elle était jeune, désirable, les
prétendants ne devaient pas lui manquer. Mais on ne lui connaissait personne. Et quand une amie trop curieuse lui posait la question, elle répondait:
- N'ais-je pas l'homme le plus beau et le plus attachant qu'une femme puisse rêver?
C'était une réponse banale mais je n'étais pas certain qu'elle ne représentait pas la vérité pour elle.
Pierre n'avait que dix-huit ans lorsque je l'ai connu. J'en avais vingt-trois. Il s'était inscrit à un cours d'histoire dans un institut privé qui préparait à l'entrée dans les grandes écoles. J'y faisais office de surveillant, de répétiteur, de n'importe quoi pourvu qu'il y ait quelqu'un qui parcourût la salle de classe pendant que les élèves travaillaient.
Entre Pierre et moi, s'était installé un climat de sympathie réciproque puis d'amitié réelle après que nous nous soyons promenés ensemble à la sortie des cours. Je l'accompagnais chez lui puis, plutôt que de nous quitter, c'est lui qui me raccompagnait jusqu'à mon domicile. Le plus souvent ce manège qui avait fini par nous amuser tous les deux se déroulait plusieurs fois avant que nous nous séparions. Jusqu'au lendemain.
Lorsque son père mourut, Pierre qui n'avait que huit ans fît des cauchemars toutes les nuits. Il se dressait en hurlant. Sa mère le prenait dans son lit et lui parlait à voix basse pendant qu'il se calmait et, apaisé, finissait par s'endormir, le corps contre celui de sa mère et le visage contre sa poitrine.
- Dors, mon petit chéri. Dors.
Elle fermait les yeux mais ne dormait pas. Elle continuait de murmurer:
- Dors, mon petit chéri. Dors, mon petit homme.
Il avait pris l'habitude de dormir auprès de sa mère. Le soir, lorsqu'il était l'heure de se coucher, c'est dans le lit matrimonial qu'il se glissait. A l'heure où elle-même allait se coucher, elle le trouvait recroquevillé au milieu du lit. Dès qu'elle était au lit, il se poussait contre elle. Il s'agitait jusqu'au moment où elle le prenait dans ses bras. Et sa respiration devenait régulière.
Le matin elle se levait avant lui pour lui préparer son petit déjeuner, puis il faisait sa toilette pendant qu'elle préparait son cartable. Le dimanche en revanche, c'est elle qui lui donnait son bain.
Elle lui savonnait le corps entier, jusqu'à son sexe et son derrière qu'elle savonnait avec le plus de vigueur. C'étaient des endroits qui doivent être immaculés. Elle se réjouissait lorsque le sexe de Pierre durcissait dans sa main.
- Mon petit homme.
Elle était pratiquement nue quand elle le lavait. En slip et soutien-gorge. A l'âge qu'il avait, cet aspect de sa mère ne devait pas perturber son fils, pensait-elle. Et durant de nombreuses années elle avait pris l'habitude de faire sa toilette devant lui. De cette façon, pensait-elle, il ne prendrait pas l'habitude de fantasmer sur le corps des femmes. Un corps est un corps, rien de plus. Si elle en avait eu le pouvoir, dès le début de l'humanité, elle aurait interdit qu'on cachât le corps des humains. Est-ce que les animaux, mammifères ou autres, se couvraient? Cela ne les empêchait pas de procréer. Ni d'y prendre du plaisir. Ce sont les vêtements qui sont à la source de la perversité.
Après ces vigoureuses professions de foi, elle passait beaucoup de temps devant la coiffeuse de la chambre à coucher. Elle se peignait et se maquillait, en regardant dans le miroir le petit Pierre immobile qui contemplait sa mère.
- Mon petit homme.
C'est une expression qu'elle utilisait souvent. Et la portait à lui tendre les bras pour le serrer contre sa poitrine.
- L'homme de ma vie. Tu le sais que tu es l'homme de ma vie.
Pierre me disait :
- Jusque fort tard, j'ai plus souvent dormi auprès de ma mère que dans mon lit. De toute manière, la porte de ma chambre, elle était voisine de la sienne, était toujours ouverte. Quand je ne dormais pas, je l'entendais me dire:
- Tu dors?
Et parfois c'est elle qui me réveillait quand elle me demandait si je dormais.
Pierre me parlait de sa mère avec l'air résigné et malheureux de parents qui ont un gosse handicapé mental. Parfois j'avais le sentiment qu'il la haïssait.
- Qu'elle me laisse vivre. Et si j'ai envie d'être malheureux.
- Elle n'a jamais été tentée de recommencer sa vie? Ta mère est très belle. Je suppose que comme toutes les femmes, elle a des besoins.
- Des besoins?
Je changeais de sujet. Je me demandais si en recueillant les confidences de Pierre, je pensais réellement à lui.
- Elle est belle, non?
Il avait dix-sept ans quand sa mère et lui avaient rencontré la fille d'une amie de sa mère. Pierre avait détourné la tête en rougissant.
- Pierre.
Il avait rougi plus fort encore, et avait baissé les yeux. Cette timidité maladive en face des filles, elle devait la constater à de nombreuses reprises depuis lors. Et elle s'en désolait.
Une nuit qu'il était étendu auprès d'elle, elle lui entoura les épaules et le serra contre elle.
- Tu es un bel homme, tu sais. Elles seront nombreuses, les filles qui voudront t'avoir dans leur lit. Je peux te le dire, tu es toujours mon petit homme chéri. Il n'y a pas de mot tabou, tu peux me croire. Un sexe comme le tien, mon chéri, ferait le bonheur de toutes les femmes.
Elle l'avait à peine touché, et il avait durci, le ventre soudain en feu.
- Ce n'est pas ce que tu crois.
Il était sorti du lit, il était entré dans sa chambre et il avait fermé la porte.
Comment dire à sa mère que les filles ne l'attiraient pas.
- Ce jour-là, je crois qu'elle ne se serait pas refusée.
- Elle croit bien faire, Pierre. Elle t'aime. Dis-lui que ce ne sont pas les filles que tu aimes. Il faudra bien qu'elle s'y fasse.
- Elle en deviendrait malade.
Un soir qu'il était rentré tôt, il entendit des gémissements qui venaient de la chambre de sa mère. Inquiet, il poussa la porte. Nue, haletante, elle était assise sur le ventre d'un homme qui lui serrait les hanches.
Au bruit de la porte, elle avait tourné la tête.
- Pierre.
Pierre avait refermé la porte.
- Vas-t' en.
Elle rejeta la couverture, mit sa robe de chambre, prit les vêtements le l'homme, et les lui mit dans les bras. Elle répétait:
- Vas-t' en. Vas-t' en.
Elle l'avait presque ramassé dans la rue parce qu'il fallait qu'ils sortent, Pierre et elle, de cette situation qui s'était créée il y avait longtemps, et qu'elle n'avait pas pu maîtriser. Elle se rendait compte que c'était son petit Pierre qui en était la victime.

Cela avait été sa façon à elle, encore une fois, de se sacrifier pour lui, de lui manifester son amour. Et, une fois de plus, elle avait été maladroite. Est-ce que l'amour ne suffit pas pour distinguer le bien du mal?
Pierre avait retrouvé au grenier le pistolet de son père. Bien emballé dans un morceau de toile grise, et glissé dans une sacoche de cuir souple, il était resté à l'endroit où son père l'avait déposé. Peut-être par superstition, personne n'y touchait jamais.
Jusqu'au jour où Pierre l'avait glissé dans la bouche.

 

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C’est aujourd’hui le travail d’un artiste que j’aime beaucoup par l’énergie et les effets de lumière se dégageant de ses aquarelles, que je vous propose en analyse : il s’agit d’Alvaro Castagnet, dont vous pouvez consulter la galerie en ligne ici.
Suivons-le dans son savoir-faire à Anvers et à Berlin avec ces deux vidéos fort instructives : préparant son papier sur planchettes de contre-plaqué marine de moyen format en général (de façon assez sommaire mais efficace), il travaille debout sur le motif assez rapidement, se servant d’un tripode où il adapte sa planchette en guise de support, esquissant au préalable un dessin rapide mais bien construit dont il interprètera les personnages (généralement au moment de la pose des grandes masses sombres) de façon très libre et suffisamment fondue dans le reste du motif pour que leur évocation s’arrête à la suggestion.
L’ensemble de ses motifs est régi par la lumière, les contrastes de valeurs (il affectionne les contre-jours), les masses liées aux volumes, la charpente de l’ensemble étant dynamisée par le subtil graphisme de détails en fin d’exécution.
C’est un travail incisif et enlevé comme celui que je vous invite à réaliser sur le terrain en plus petit format, en logistique plus légère encore pour le carnet de voyage.

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12273006687?profile=originalOmbres, lumières et quelques craquelures (Chercheur d'or, tintype, ca 1856/60)

Charlot et "La ruée vers l'or" continue de s'inscrire dans notre mémoire vive. Charlot, "Une forme blanche et noire imprimée dans les sels d'argent de l'orthochromatique", tel que le définissait André Bazin.

Une silhouette dont Chaplin lui-même voulait "que tout fût en contradiction : le pantalon exagérément large, l'habit étroit, le chapeau trop petit et les chaussures énormes."

"La ruée vers l'or" fut donc présentée en avant-première mondiale le 26 juin 1925, puis à New-York le 16 août. Et, comme pour la ruée de 98, la nouvelle fit le tour du monde, Londres, Paris, Berlin, partout le film triomphalement acclamé.

12273007462?profile=originalA la pelle du destin (jeunes chercheurs posant fièrement avec leurs outils, tintype, ca 1856-1860).

Mais tout dans le tournage ne fut pas tissé de lin et de fils d'or...

12273007657?profile=originalChacun cherche sa veine (tintype au format "carte-de-visite", ca 1865).

Outre la durée et les conditions de tournage (voir chapitres précédents), la réalisation fut compliquée par la relation ambigüe entre Chaplin et Lita Grey.

On le sait, Lita Grey devait avoir le principal rôle féminin et dut être remplacée par Georgia Hale.

Chaplin avait déjà engagé Lillita MacMurray en 1920 pour "The kid" (1921), après une première séance de photos, un petit rôle, celui de "l'ange de la Tentation", elle avait douze ans. On peut penser à Lewis Carroll photographe, ou à Lotta (Charlotte Crabtree), la gamine infernale de l'Ouest du temps de la ruée vers l'or en Californie, la protégée puis rivale de Lola Montès. Chaplin lui donna son nom de scène : Lita Grey. Lita au pays des merveilles.

12273008458?profile=originalUne vue fantaisie, fantasmée, d'une chercheuse d'or, une "Gibson girl",1905,

un certain idéal féminin véhiculé par un célèbre magazine du temps, prélude à la pin-up.

Suivit une petite figuration, avec maman Lillian, dans "Charlot et le masque de fer" (The Idle Class, 1922), puis le contrat signé pour un an fut clos.

Une audition pour le principal rôle féminin de "La ruée vers l'or", Lita se présenta pour un essai, joue sa carte et est engagée.

12273008290?profile=originalStrive to be happy (Chantal Roussel, huile sur toile, 2011).

Elle a quinze ans, mais est vieillie de quatre pour le communiqué de presse.

En septembre 1924, pendant le tournage, elle se retrouve malencontreusement enceinte. Le film est interrompu.

12273008878?profile=originalCrayonné pour un Charlot 'double-vision" (C. Roussel).

Chaplin, épouse Lita le 25 novembre (Chaplin s'était marié avec Mildred Harris en 1918, mais celle-ci avait demandé le divorce "pour cruauté mentale" en avril 1920, qu'elle obtint en novembre), la remplace par Georgia Hale et reprend le tournage, oubliant sa femme.

Charles Jr. nait le 9 mai 1925, moins d'une semaine avant la fin du tournage. Un petit embarras qui fut vite résolu puisque officiellement Junior fut mis au monde le 28 juin (le certificat de naissance fut falsifié).

Mais la situation perturbe Chaplin dans son travail, les époux se disputent et se rabibochent momentanément. Sydney Earl, leur second enfant, nait le 30 mars 1926. Lita quitte le domicile conjugal le 30 novembre avec leurs deux enfants et demande le divorce le 10 janvier 1927. Divorce qu'elle obtint le 19 août.

12273009094?profile=originalEbauche pour un tableau d'un Charlot double-vision (Chantal Roussel).

Un mariage bref et orageux... dont on dit qu'il inspira le "Lolita" de Nabokov...

Lola, Lotta, Lita, Lolita, troublante filiation.

12273009474?profile=originalDeux chercheurs d'or revenus des terrains pouilleux d'or, Gros-Jean comme devant

("Fossickers on the War Path", Australie, 1907).

Acteur, scénariste, réalisateur, producteur, compositeur, Chaplin, génie complet du 7e art, qui par "son rôle inestimable ]fit[ que le cinéma soit reconnu comme l'art de ce siècle" comme le proclamèrent ses pairs lors de la remise de son "Oscar d'honneur" en 1972.

Malgré toute l'admiration que j'ai pour Chaplin, je n'ai pas voulu faire de lui un portrait hagiographique, mais orthochromatique peut-être, en remontant aux sources de son inspiration, en décrivant les conditions de réalisation de son film le plus emblématique. Il n'en reste pas moins vrai que son oeuvre est monumentale et que son film "La ruée vers l'or", un des films majeurs du 7e art. Celui par lequel "je veux que l'on se souvienne de moi", aussi j'espère qu'il serait content de cet hommage.

Je remercie Chantal Roussel de m'avoir laissé puiser dans ses carnets, croquis et ébauches.

Même si je pourrais encore écrire beaucoup sur ce film qui à jamais m'a marqué, il faut savoir...

The End

Michel Lansardière

(texte, photos, documents, sauf mention contraire)

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En hommage à mon corps

 

Propos

Créé miraculeusement,

Mobile, sans cesse changeant,

Mon corps fonctionne à l'énergie,

Sans laquelle il n'est point de vie.

Je connais de lui peu de choses,

Ne vois que les métamorphoses

De son aspect au cours des ans.

Or son intérieur est troublant.

Nombreuses fois, je m'émerveille

Quand attentive, je surveille

L'un de ses fabuleux pouvoirs

Qui me permet de m'émouvoir.

Je vivais d'un côté du mur,

L'ai contourné à l'âge mûr.

À mon corps, je veux rendre hommage;

Sans douleurs, je peux rester sage.

10 mai 2004

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Une fleur !

Bonjour, j'ai le plaisir de partager avec vous une fleur actuellement épanouie dans notre petit espace salon, plante de tradition non orale, mais florale : elle a en effet enchanté ma grand-mère maternelle pendant des décennies... la plante prenant de l' ampleur et du poids ( ! ) ,et ne sachant plus s' en occuper, ma grand-mère l'a " transmise"  à ma mère, laquelle me l' a confiée lorsqu' elle s' est sentie en fin de vie...  je la trouve extraordinaire pour son âge ! 

            12273006095?profile=original 

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Une nuit de noces

 

 

Lorsqu’ils se sont mariés, ils étaient vierges tous les deux. Enfin, presque. Pierre, un soir de discothèque, une fille un peu forte l’avait dragué, l’avait entrainé aux toilettes, et elle l’avait violé.

Elle aussi avait eu une expérience sexuelle. Un soir de bal étudiant, dans un couloir de la faculté des Sciences Politiques, un garçon de vingt ans lui avait tâté les seins.

C'est le bourgmestre lui même, oncle du marié, qui procéda  à la cérémonie du mariage. Le mariage religieux eut lieu le lendemain consacré par l'abbé Cardon, un cousin éloigné de la mère d'Isabelle.

C'était un magnifique symbole que celui d'un mariage célébré par une autorité civile, membre d'une des familles, et par un prêtre, membre de l'autre famille. Deux familles différentes devenaient une seule et même famille au travers de ses enfants.

Tout avait été minutieusement préparé par les deux pères. Demain, le jeune couple se rendrait à Venise. Aujourd'hui, sa première nuit, il la passerait dans la plus belle chambre de l'hôtel choisi pour y recevoir les nombreux invités.

Le champagne continuerait de couler à flots mais les deux jeunes mariés quitteraient la salle de bal dès qu'ils sentiraient le besoin de se retrouver seuls. Ou de se reposer. C'est ce que dirent les deux pères l'esprit légèrement brouillé par la boisson.

 Ils s'étaient embrassés à de nombreuses reprises avant le mariage. Un soir, dans la voiture de Pierre, il faisait nuit, il s'était presque allongé sur elle. Un policier avait frappé contre la vitre et, souriant, il avait dit:

- Il y a des hôtels pour ça.

Ce soir tous les deux appréhendaient de se retrouver seuls dans cette chambre d’hôtel. Ils quittèrent discrètement la salle de bal et prirent l'ascenseur sans se parler jusqu'à l'étage où la chambre leur avait été réservée.

- C'est ici. Je crois que j'ai trop bu. J'espère que je retrouverai notre chambre.

- Je l'espère aussi.

Ils se mirent à rire de leur plaisanterie mais ils ne se sentaient pas très détendus. Il se serra contre Isabelle et ils entrèrent dans leur chambre en se tenant par la taille.

La nuit avait été atroce. Isabelle, étendue sur le lit, avait les yeux levés vers le plafond. Ils s'étaient déshabillés sans presque se regarder. Il avait conservé son slip. Isabelle avait conservé sa culotte et son soutien gorge. Ils avaient éteint la lumière.

Pierre s'était penché sur elle, et il l'avait embrassée. Puis il avait baissé son soutien gorge pour lui dégager les seins. Il était crispé.

- Tu ne veux pas ôter ta culotte ?

Il sentait qu'elle soulevait le bassin, et il posa une main sur son ventre. De l'autre il ôta son slip maladroitement en soulevant un genou puis l'autre. Enfin il s'allongea sur le corps d'Isabelle qui s'était raidie.

Mais il n'eut pas d'érection. Son sexe s'était recroquevillé comme lorsque après s'être masturbé, il jouissait sous ses draps. Elle avait écarté les cuisses, il se frotta contre elle désespérément mais son sexe restait aussi mou. Il en aurait pleuré.

- Ce n'est rien, calme-toi. Tu as du trop boire.

Il s'écarta d'elle, et plié en chien de fusil, il fit semblant de dormir.

A Venise, la première nuit, il avait eu une érection mais il avait joui dès qu'il s'était étendu sur Isabelle.

- C'est idiot, je n'ai pas pu me retenir.

- Cela ne fait rien. Ca arrive à tout le monde j'imagine.

Elle prit la main de Pierre, et la posa sur son ventre. Puis elle se caressa les seins. Pierre ne bougeait pas. Il écoutait Isabelle qui haletait de plus en plus fort. Ce n'est qu'après qu'elle se soit endormie qu'il se tourna sur le côté et s'efforça de s'endormir à son tour.

Durant leur voyage de noces, il avait pénétré Isabelle à plusieurs  reprises mais il jouissait tellement vite qu'elle finit par se caresser elle-même, d'abord très vite puis plus lentement. Le corps apaisé, elle caressait le sexe de Pierre avec tendresse.

- Il est tout chaud. On dirait un petit oiseau.

Il ne cessait d'y penser. Devant le miroir de la salle de bain, il soulevait son sexe et imaginait ce qui pourrait le stimuler. La nuit venue, auprès d'Isabelle qu'il aimait, il réagissait comme un impuissant. Je suis un impuissant, pensait-il. Et il se haïssait.

Comme toutes les nuits désormais, Isabelle apaisait toute seule la nervosité de son corps. Elle se demandait si cette nervosité était due aux pulsions sexuelles propres aux femmes mariées, ou aux idées qu'elle se faisait de ces pulsions.

- Il n'y a pas que le corps dans l'amour. Je t'aimerais même si tu étais infirme.

Elle pensait ce qu'elle disait, et Pierre n'en était que plus meurtri.

Au retour de leur voyage de noce, Pierre reprit son travail dans l'entreprise de son père tandis qu'Isabelle s'occupait de l'aménagement de leur maison.

Leurs relations nocturnes devenaient une véritable obsession. Il se haïssait.

- Elle mérite mieux que moi. C'est Jean qu'elle aurait du épouser.

Jean, son ami,  plaisait aux filles. Il n'avait jamais fait la cour à Isabelle parce que Pierre, c'était visible, en était amoureux. Pierre imaginait qu'avec Jean dans son lit, les nuits d'Isabelle eussent été différentes. Le matin, il lui aurait vu autour des yeux les cernes bleuâtres qu'il croyait voir sur ceux des amies de Jean, et dont, jeunes gens, ils riaient. Il n'éprouvait aucune jalousie en y songeant. Un trouble, peut-être, à la hauteur de la poitrine. Une nuit, c'est en imaginant que Jean était à sa place, qu'il avait caressé Isabelle. Elle avait joui cette nuit là.

Il aimait Isabelle. Corps et âme. Il ignorait la nature de l’amour mais il le voyait tellement différent des rêves et des idées qu'il s'en était faits. L'idée qu'il s'en était fait, il faut bien le reconnaître, c'était la fusion de deux idées, de deux envies, bien davantage que le face à face maladroit de deux êtres humains.

- Le sexe n'est pas tout; lui disait Isabelle.

Il répondait que c'était vrai. Que la tendresse était tout aussi importante. Mais il ressentait comme une blessure le sentiment qu’il la privait des plaisirs qui sont la texture même de l'amour. Le reste n'était que le décor des retrouvailles nocturnes d’un couple.

L'été suivant, ils partirent en Sardaigne tous les trois. Isabelle, Pierre et Jean. Jean venait de rompre une liaison qui l'avait décontenancé. C'était la première fois qu'une fille le laissait tomber; disait-il. Il n'était pas triste mais vexé.

- Une de perdue, dix de retrouvées.

- Tu as raison Isabelle, mais une seule fera l'affaire durant les vacances. Ca ne t'ennuie pas que je vous accompagne ?

Pierre leva son verre comme s'il portait un toast.

- C'est à nous que ça fait plaisir. C'est comme avant notre mariage. Santé !

Chez aucun d'entre eux, apparemment, il n'y eut la moindre arrière-pensée. De sorte que ce qui survint fut une surprise pour chacun d'entre eux. Mais pas un scandale.

Pierre voulait marcher. Il avait enfilé des chaussures de marche et s’était éloigné. L'hôtel était niché dans une anse rocheuse parmi des taillis qui escaladaient la montagne. Des sentiers pierreux s'enfonçaient dans l'ombre des parasols.

Jean et Isabelle autour de la piscine, après s'être baignés, étaient étendus sur l'herbe. Ils se séchaient, face à face, la tête couverte d'un drap de bain plié. Le regard d'Isabelle malgré elle se portait sur le sexe de Jean que le slip mouillé soulignait comme s'il avait été dénudé.

- Je vais aller me laver dans ma chambre; dit Jean.

Isabelle aurait été incapable d'expliquer sa réaction.

- Moi aussi.

Devant la chambre de Jean, c'est elle qui poussa la porte.

Pierre revint quelques heures plus tard. Son visage était rouge, il avait dû s'endormir dans une clairière sans se protéger du soleil.

- C'est vrai, j'ai eu tort. Je ne le ferai plus. Ce n'est pas la peine de me sermonner.

Isabelle lui mettait de la crème sur la figure.

- Quand je t'ai vu si rouge, j'ai eu peur. Tu aurais pu te brûler.

Ses mains étaient douces. Une ombre légère entourait ses yeux brillants.

Elle est belle, pensa-t-il, et il détourna la tête.

Durant cinq à six jours, chaque après-midi, Pierre allait se promener, parfois le sac à dos empli de livres. Il voulait durcir son corps, disait-il, et armer son esprit. Isabelle et Pierre, dans la chambre de Pierre, faisaient l'amour. Ils parlaient à peine.

Peut-être en effet que son corps s'endurcissait. Avant de s'endormir, Pierre prenait Isabelle, et c'est ensemble qu'ils jouissaient. Etrange phénomène qui les surprit tous les deux. Peut être Isabelle s'épanouissait-elle en présence de Jean. C'était une sensation singulière. Pierre était heureux parce qu'Isabelle était heureuse. Isabelle était heureuse parce que Pierre, pensa-t-elle s'était débarrassé de ses fantômes.

Un soir, Jean annonça qu'il les quitterait le lendemain. Son amie, paraît-il, avait téléphoné pour lui dire qu'elle se mourrait de lui. Ils firent la fête, et se promirent de se revoir dès que tout le monde serait chez soi.

Ce soir-là, c'est Isabelle qui pressa son ventre contre le dos de son mari.

Prend-moi, dit-elle.  

Ils firent l'amour longtemps.

 

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Poème 11

Instinct de survie

Tendresse

Des journées fleuries de ces "je t'aime" en boucle

Qui tressaient ce pont fragile serti d'escarboucles

Sourire de l'autre rive, où m'attendait l'unijambiste

Qui proclamait haut et fort que le bonheur existe.

Tendresse

Des cieux exténués d'être bleus, éclaboussés 

D'oiselets de lumière, de pétales effeuillés

De cumulus drapés de rose où repose

Le corps éthéré enfin guéri de la terrible adipose.

Tristesse

Des mers dont pas un récif ne dessine la surface

Et le blanc silence gît partout et partout efface

Le chant du dauphin et les robinsonnades. 

Un Saint-Bernard me fait l'aumône d'un fond de limonade.

Tristesse

En cristaux liquides fluides sous la peau de braise

Etat grippal anodin qui couvre le profond malaise.

Terminus! tout le monde descend! panne des artères.

Oh! mon Dieu! mon ange gardien est en congé; je galère!

Tigresse

Acculée à sortir ses griffes acérées pour affronter l'ogresse

Qui hante les nuits sans lune et se gave de princesses.

J'en fais une chienne en laisse et je la traine sur ma cime

Pour que, devant tous, elle expie l'horreur de tous ses crimes.

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Poème 12

Le poète incompris

Le printemps fait ses fleurs sans mes vers

Et mes vers moisissent aux fonds des tiroirs !

Le ciel est d’un bleu si vert

Et mes pages n’ont rien à y voir !

 

Adieu Poésie !

 

Personne ne te voit dans mon écriture ;

Personne n’y reconnaît ta noble nature !

 

 

Adieu, chère amie !

 

Ces pages amoncelées, je les enterre

Dans le jardin de mes rêves pubères

Et quand je foulerai leur  tombe de misère

J’entendrai gémir mes métaphores peu ordinaires.

 

Adieu, c’est fini !

 

Au prochain printemps, autour de ton blanc tombeau

Fleuriront des jacinthes et des coquelicots

Et les passants diront : "ça aurait pu être beau !"

Et j’aurai appris à parler « comme il faut ».

 

 

 

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Mes soliloques en vers

 

Propos

 

En l'absence de poésie,

D'émois portant à m'épancher,

Je n'ai pas besoin de chercher

Où trouver de la fantaisie.

Je sollicite ma mémoire.

Souvent surgit une pensée.

Je l'examine intéressée,

Peu encline à vite tout croire.

Les dictons qui nous interpellent,

Par leur sagesse ou trait d'esprit,

Sont rarement sans parti pris.

Par respect on leur est fidèle.

J'aime critiquer des maximes,

Ou simplement les commenter,

En m'essayant au beau-parler.

Je le fais me servant de rimes.

9 mai 2014

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Après la pluie

  

     Après la pluie

     Le jardin ébouriffé

     Se remet à chanter

     Nichée au cœur d'une rose

     Une fée se repose

     Après la pluie

     Mon cœur apaisé

     Allume l'infini

     Et l'arbre irisé

     Frissonne et me sourit

   Extrait du recueil " Bientôt les jonquilles";

   http://www.editionschloedeslys.be/

       

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Syrie, séisme humain

Les bombes résonnent telles des échos ;
Le monde entier se souvient de toi.
Pauvre terre ruinée de ce chaos
Que vas -tu devenir sans plus un toit ?

Où cours-tu ainsi parmi les gravats ?
Qu’espères-tu au sein de cette misère ?
Tu enjambes tes voisins recouverts de draps,
Suaires inondés de poussière.

Les yeux au ciel sont figés tels des couteaux,
Oreilles et bras tendus , désespérés.
Les malchanceux reposent dans le caniveau,
En silence, comme pour ne rien troubler.
.
Le vacarme de la vie et les machines
Qui écrasent sur leur chemin
Les restes des ouvrages en ruines
Refont l’avenir avec l’éternel entrain.
.
Des refrains résonnent au plus loin possible.
Des vivants chantent aux vivants
De nouvelles rues, de nouvelles bibles.
Près des décombres, hagard, un enfant attend !

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Etreintes maritimes,

Etreinte maritime,

Vous êtes ce voilier bleu,

moi le désert blanc,

je suis cette main émue et blanche,

vous.l'enlaçant regard bleu.

De l'un à l'autre,

de l'un contre l'autre,

cet incessant voyage,

infatigable et lent,

ce désir sans retour chaque jour.

Dans l'autre,

 perdre pieds,

pour retrouver nos corps,

s'en déposséder  à force de les sculpter,

 de les fondre l'un dans l'autre ;

précieux et délivrés.

Sortir de soi, être touché !

Nos cœurs réciproquement,

sont abordables, navigables,

bien qu'infiniment profonds ;

tour à tour, paisibles, tumultueux.

Douce ivresse blanche

fièvre bleue.

Mal au cœur,  rires au cœur ;

vaste bonheur !

 

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ADMINISTRATEUR GENERAL

INVITATION A PARTICIPER A UN CONCERT

Samedi 17 mai 2014

Concert de Formiga and Cigale par Anna Amigô et Eva Genniaux.

 

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Notre projet est un voyage à travers l’Europe et sa musique traditionnelle. Une harpe celtique, un violon et deux voix plus que magiques transportent ceux qui les écoutent en des lieux mythiques et inattendus pendant plus d’une heure d’évasion.

 

Formiga and Cigale transforment la scène en un espace plein de glamour, d'humour et bien sûr de musique. Un répertoire riche et vaste en chansons traditionnelles de différentes régions de l'Europe, fruit de leurs voyages et de leurs rencontres. Troubadours modernes, elles adaptent et arrangent les morceaux pour arriver à un style qui leur est propre. Histoires de princesses, de guerres, d'amour impossible, de mère qui empoisonne leur fille, de vent soufflant sous un kilt et de gigues endiablées; Formiga and Cigale vous embarquent dans leurs aventures, réelles ou imaginées, à travers le continent. Laissez-vous séduire par l’univers de ces deux baroudeuses (une catalane Anna Amigô et une française Eva Genniaux habitant en Belgique). Que le spectacle commence…

 

Infos pratiques : 20h à 21h 30. Espace Art Gallery, rue Lesbroussart 35 à 1050 Ixelles.

PAF : 5 €. Réservations souhaitées au 00 32 (0) 497.577.120. Places limitées (35) et verres de l’amitié après. Les bénéfices du concert seront au profit de Formiga and Cigale.

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poème 10

Ceci n'est pas un poème


Elle est née dans une étoile
Elle a grandi dans un nuage
Elle a dessiné un grand ciel
Elle est fille des mots.

Il a hissé sa voile
Il a quitté son rivage
Vers la contrée irréelle
Il est son jumeau.

Elle a vu la montagne
Elle a habité la grotte
Elle a cultivé la terre
Elle est fleur.

Il a oublié son bagne
Il a fait une bonne trotte
Il a appris l'abécédaire 
Il est rêveur.

Ils n'ont pas grand chose 
Ils allument des feux
Ils sont en osmose
Et osent être heureux.

Je ne vous dirai pas
La fin de l'histoire
Un conte comme ça
Doit garder l'espoir.

Et puis, c'est dimanche
Aujourd'hui, c'est une pose
Laissons la page blanche
Dieu se repose.

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Poème 9

Magie blanche

L’hiver ne sait plus que faire

Il a perdu son identité

La main de l’automne lui verse

Un vent nostalgique et des feuilles d’or

 Qui craquent, voient loin

Et reviennent se coller à certains visages

Puis repartent, enrichies de nouvelles histoires

L’hiver ne sait plus que faire

De ce que racontent les feuilles d’or

Les tristes histoires des visages impassibles

N’ont pas à être effeuillées

Feuilles d’or, feuilles volages

Revenez !

Rendez  à chacun son identité

Puis repartez, légères, vers votre destin !

L’hiver ne sait plus que faire

Il ne peut plus être tout à fait l’hiver

Il porte le nom que tu lui donnes

Et tu l’as toujours nommé « vert »

Tu vois l’impossible printemps

Que masquent les long mois de blanc vêtus

Et tu sèmes des fleurs multicolores

Et tu souffles une brise odorante

Et tu peins des tapis verts et des murs bleus

Ta main de magicien est fertile

Tes yeux versent leur soleil sur ton œuvre

Et l’hiver ne sait plus que faire

Il a perdu son identité

Il porte le nom que tu lui donnes

Mais qui ne saura l’effacer

Tu l’appelles « vert », tu peux l’appeler « or »

Et inventer l’été

L’hiver a des neiges trop épaisses

Pour se laisser briser

Et sa blancheur refuse la danse des couleurs

Il ne se laisse que maquiller

Il ne se laissera  pas changer

Peut être…..peut être

Si tu l’appelais « mer »

L’hiver sera-t-il pris de vertige

Devant ton immensité

Et se laissera-t-il couler…

Alors,

Les feuilles d’or

Auront d’autres histoires à emporter

Des histoires douces et gaies

Où des papillons sans identité

Auront trouvé un printemps éternel

Et les fleurs qui auront coulé de ta main

Pour en faire une terre natale.

 

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Une vie de trop

 

Je suis juif. C’est mon père qui me l’a dit lorsque je suis revenu de l’école. J’avais huit ans et je lui ai raconté qu’un de mes condisciples m’avait jeté à la figure : sale juif !  Mes parents ont décidé que nous allions déménager. Pas pour un autre quartier mais pour une autre ville.

- Il faut nous intégrer à la population de ce pays. Ici, nous  ne quittons pas le nôtre.

J’ignore pourquoi mes parents ont débarqué à Tournai. Ils y ont ouvert un magasin de chaussures à l’enseigne : « chez Samy », ce n’était pas le nom le plus judicieux à cette époque. Mais c’était avant la guerre et le pire n’était pas encore sûr.

A l’école communale qui se trouvait à proximité de notre domicile, j’avais intégré la sixième primaire. L’école se nommait Ecole de la Justice, et je me demandais quel rapport il y avait entre une école communale et la Justice.

L’année suivante nous étions en 1940. Au retour de l’exode le pays avait été envahi. Mes parents ne parlaient pas souvent de la guerre. Pas devant moi, en tout cas. Ou alors c’est moi déjà qui commençais à enterrer au plus profond de ma mémoire des images que je voudrai oublier quelques années plus tard.

En fait, peut-être faut-il en sourire, il y avait deux guerres qui se déroulaient en même temps. Une guerre que les allemands menaient contre un certain nombre de pays et qui suscitait de l’indignation, un esprit de résistance, de la complaisance ou simplement de l’indifférence parce qu’on ne savait pas encore qui gagnerait cette guerre. Et il y avait une guerre qui se menait contre les juifs sans leur laisser le choix d’y être favorables ou non, ou de souhaiter ou non la victoire de l’adversaire.

A y bien réfléchir, c’était le comble du mépris. Et l’isolement des juifs, et leur retrait sur eux-mêmes, c’était comme leur tendre un miroir et leur dire : regardez, vous n’êtes rien. A partir de là, les allemands pouvaient tout exiger d’eux.

En 1942, les juifs avaient été avertis par des représentants officiels de la communauté juive, qu’ils devaient se présenter dans un centre d’accueil pour y être déportés. De nombreux juifs se présentèrent et furent déportés. Après tout, cette convocation, c’était un ordre. Est-ce qu’on se dérobe devant un ordre quand on est un citoyen soucieux de la légalité et de son devoir?

Je suppose que mon père ne l’était pas et qu’il avait pensé qu’il était temps de se prendre en mains. Avec l’appui d’amis de mon père qui nous avaient fourni de fausses pièces d’identités, ma mère s’appela Cécile Vander, mon père Léon Berger et moi je me prénommai Pierre.

Nous sommes partis vers la France libre ou la France non-occupée ou, pour le dire simplement, au-delà de la ligne de démarcation qui coupait pour un temps la France en deux.  Si désormais je savais que j’étais juif, je devais faire comme si je ne l’étais pas, mes parents me le répétaient souvent.

C’est à cette époque que j’ai appris à me taire. Si le fils du boulanger du village où nous étions réfugiés m’accusait de manger le pain des français, ce n’était pas parce que j’étais juif mais parce que j’étais étranger. J’étais heureux de pouvoir ainsi me confondre avec le reste de la population. 

Mon étoile jaune si elle brillait, c’était au fond de moi et j’étais seul à la voir. C’est bon de ressembler à un groupe, si possible au groupe le plus puissant. Le nombre, c’est le visage de la vérité, non ? Plus il est élevé, plus elle est ressemblante.

Lorsque le pays a été libéré, nous sommes revenus chez nous.

Je suis retourné à l’école mais les cours me paraissaient insignifiants, et un an plus tard, je les abandonnais. C’était vraiment trop bête ce qu’on nous enseignait, l’histoire telle que les livres la décrivaient, et cette morale qui disait ce qu’il fallait considérer comme bien et ce qui était mal. Ils n’avaient donc rien appris, ou alors c’est qu’il ne s’était rien passé.

C’était le moment où revenaient des camps de concentration des milliers de survivants. Mais ils avaient été des millions à y mourir, des juifs pour la plupart. Les actualités cinématographiques montraient des choses horribles. Est-ce qu’on pourrait un jour les oublier ? Aujourd’hui je pense que oui. Aujourd’hui, de toute manière, la plupart d’entre eux seraient morts.  Vous vous souvenez du visage de ce jeune garçon, presqu’un enfant, la casquette enfoncée sur le front, ses yeux surtout qui vous interrogent encore aujourd’hui, vous vous souvenez ?

Je suis devenu journaliste presque par hasard pour un de ces journaux qui s’étaient créés dès la fin de la guerre. Je signais mes articles, des interviews littéraires ou des actualités locales du nom de Pierre Berger, et quand il ne s’agissait que de quelques lignes ou d’une information anodine, des seules initiales : P.B. Je reconnais que la discrétion des initiales tout compte fait me plaisait davantage que l’exposé de mon nom, même si ce dernier en dissimulait déjà un autre. A croire que je ne voulais pas exister en tant que moi-même.

Je me suis marié avec une jeune femme non juive au désespoir de mes parents, de celui de ma mère surtout. « Souviens- toi, Sammy, durant la guerre, des femmes ont dénoncé leur mari pour n’être pas assimilées à des juifs auprès des autorités allemandes », me disait-elle. Que ne ferait-on pas si votre vie est en danger ? J’en ai beaucoup voulu à ma mère.

Et moi, est-ce que j’avais réellement envie d’être assimilé à ces juifs tels que les représentaient les non-juifs ?  Etre de ce peuple dont l’histoire baignait dans le sang ? Non, je l’avoue, je ne voulais pas être un élu parmi ce peuple d’élus, ce coupable idéal et universel que l’on sacrifie à chaque grande fête de l’Histoire humaine. Dans un mondé féru de généalogie où on descend de quelqu’un, où on vient de quelque part, c’est étrange de n’avoir pour famille que son père et sa mère. Je n’ai jamais dis de quelqu’un:« c’est mon cousin ou c’est ma cousine, et j’étais amoureux d’elle quand j’avais douze ans.

Le journal pour lequel je travaillais a cessé de paraître quelques années plus tard mais par l’entremise d’un ami j’avais trouvé un poste dans un journal plus important. Je n’y signais pas d’article, j’étais employé au secrétariat de la rédaction, un poste sans éclat mais qui demandait peu d’attention, peu d’initiative, simplement le respect du rédacteur.

Ne pas voir mon nom au bas d’un texte ne me frustrait pas, ce nom qui n’était pas le mien mais qui existait davantage que le vrai. Tout le monde m’appelait Pierre ou Monsieur Berger. Même hors du journal c’était Pierre ou Monsieur Berger au point que lorsqu’il fallait décliner mon identité conformément à celle qui figurait sur des documents officiels, il m’arrivait d’hésiter.

Et nos amis, lorsqu’ils parlaient de nous, disaient les Berger. Ma femme, au début elle rectifiait mais c’était plus ridicule encore, et ça paraissait affecté. « Qu’est-ce qu’un nom ? » avait dit un personnage de théâtre. Ma femme elle-même sauf lorsqu’il s’agissait d’étrangers répondait au nom de Berger.

Entre nous bien sûr, elle continuait de m’appeler : Sammy ou Sam. Somme toute nous vivions dans deux mondes que seule la texture d’un nom séparait. Ou alors c’est moi qui voyais ou imaginais une différence là où il n’y en avait pas.

Nous étions mariés depuis près de vingt ans quand les prémices du cancer se sont manifestés. Nous n’avions pas d’enfants. J’étais d’une génération où l’on associait souvent guerre à mort et enfants. Ce sont toujours les jeunes qui meurent à la guerre. Les vieux en général, et les généraux, si je peux me permettre cette plaisanterie plus qu’éculée meurent dans leur lit.

Les jeunes craignent moins la mort. Parce que ce qu’on craint, et les plus âgés le savent, ce n’est pas cet accident aussi absurde que celui de la naissance mais c’est de ne plus vivre. Chaque jour qui passe dépose des images. Les souvenirs, bons ou mauvais, prouvent que vous avez existé.

Les jeunes ont moins de souvenirs que leurs aînés mais ils sont convaincus qu’ils sont la substance d’un grand dessein. Au contraire de leurs aînés moins assurés de l’être, ils savent qu’ils ne peuvent pas mourir avant que ce dessein ne se réalise. Même sous  les bombardements,  couché à plat ventre sur le sol, je levais les yeux vers le ciel et une curieuse exaltation soulevait ma poitrine. Je ne pouvais pas mourir. La preuve c’est que j’avais survécu durant de nombreuses années et que je vivais encore. Hélène n’était pas immortelle et, proche de la mort, elle n’avait été animée d’aucune exaltation particulière.

Jusque là je ne savais pas à quel point j’aimais ma femme. Le soir de notre mariage, comme des esprits forts nous nous étions juré de nous aimer le plus longtemps possible, qui peut prévoir l’avenir?

Pour Hélène, j’avais été celui qu’elle aura aimé jusqu’au dernier de ses jours. Lorsque ma mère est morte, c’était à peine quelques mois avant la mort d’Hélène, je n’avais pas éprouvé cette sensation de vide que je ressentais désormais. Peut-être parce qu’il est naturel que les plus âgés meurent avant les plus jeunes et contribuent ainsi à un juste équilibre des générations. Quand c’est le contraire qui se produit, l’équilibre en est bouleversé et on aboutit à une civilisation de vieillards sans beauté, sans énergie et sans courage. Et qui craint l’avenir.

Mon père, il est mort quelques mois avant elle, ignorait la mort d’Hélène. Je ne le lui avais pas dit parce qu’il n’avait plus sa tête. Il méritait que les images qu’il voyait encore, les propos qu’il entendait ou croyait entendre, ou bien ceux qu’il tenait lui même le ramènent, du moins c’est ce que je souhaitais, aux périodes de sa vie qu’il choisirait lui-même.

Durant cette année là j’ai beaucoup côtoyé la mort, la mort des autres, et je me retrouvais pour la première fois seul comptable de ma vie.

C’était une période curieuse. J’avais l’impression de voir un film à l’envers. Un de ces vieux films d’actualités où les personnages passent leur temps à courir. Les gestes saccadés, ils s’inscrivent définitivement dans l’histoire. Hitler, Staline, Daladier, Chamberlain ! Ils étaient les protagonistes d’une histoire des hommes que je n’ai connue qu’après la guerre. Tout semblait caricatural mais les morts de plus en plus nombreux ne se relevaient pas.

Je me suis souvent demandé à quoi on pouvait reconnaître qu’une guerre allait survenir. Pas de ces petites guerres qui depuis un certain nombre d’années éclatent à différents endroits de la planète, non ! Une guerre sérieuse avec des ennemis suffisamment proches pour qu’ils puissent se réconcilier rapidement et que les survivants puissent se demander pourquoi leurs proches se sont fait tuer.

Ce sont des guerres normales dont on enseigne la stratégie dans toutes les bonnes écoles militaires sans se préoccuper de la nationalité de l’auteur qu’on étudie. Pour les juifs du passé, ça n’avait pas été pareil. Eux qui étaient habitués à ce qu’on les persécute à chaque éruption d’acné sur le visage de la communauté dans laquelle ils se trouvaient, durant les guerres de plus grande ampleur, ils étaient assimilés d’office à ces communautés.

Il arrivait que durant certains assauts un juif tuait un juif porteur d’un uniforme différent du sien. Il en était profondément désolé bien sûr mais c’était le prix à payer pour continuer d’être le semblable de ses semblables.

Mais durant cette guerre-là qu’on appelle encore la dernière guerre, il n’y avait pas de bons ou de mauvais juifs. Tous ils étaient mauvais, tous il fallait les éliminer. Durant cette guerre-là, certains n’ont pas eu droit à la mort à laquelle ils étaient destinés ni à l’endroit où leurs proches pourraient se recueillir sur leur tombe. Honnêtement, aujourd’hui que tant d’années ont passé je peux le dire, ce n’était pas juste.

Et moi ? Il faut bien le reconnaitre, j’ai joui d’un bonus par rapport à ceux qui avaient mon âge. Ceux qui comme tant d’autres avaient la vocation d’être heureux et qui sont morts. Et tout ça parce que ils étaient juifs. Mais c’est quoi un juif ? Je pense qu’il est bien tard pour en débattre.

Un jour qu’il y avait une commémoration à Auschwitz, j’ai accompagné les organisateurs. Vers la fin de l’après-midi, je me suis rendu dans la baraque la plus éloignée, j’ai attendu que tout le monde ait quitté le camp, je me suis étendu sur un des châlits et j’ai pensé que c’était peut-être ma place que je retrouvais. Peut-être que c’est ce qu’ils veulent, ceux qui me regardent comme si je n’étais pas tout-à-fait des leurs, comme si cependant, ils attendent de moi que je leur dise quelque chose que nous ne comprenons ni les uns ni les autres mais qui est important.

 

 

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Un voyageur JGobert

Dans cette région moyenâgeuse où subsistent des vestiges d’un autre temps, un homme étrange est arrivé ce matin. Le regard sombre, un manteau défraîchi sur le dos, il voyage de vallon en vallée, de village en campagne parcourant des kilomètres chaque jour. Accroché à son épaule, il a une besace qui renferme ses secrets.

Il apparaît à l’aube, silencieux, cherchant un coin d’ombre pour s’y installer. Les habitants curieux le regardent et n’approchent pas. Cet étranger est inaccoutumé, énigmatique, inquiétant et il ne fait rien pour se montrer sympathique.

Il voyage comme cela depuis très longtemps. Il passe à travers le temps comme l’eau coule dans les rivières. Il ne s’attache à personne, ne fait aucun mal, se repose et s’en va sans rien dire. Les villageois ont entendu parler de lui dans le passé. La nouvelle de son arrivée le précède et une vieille légende raconte la vie d’un déplacé, d’un inopportun, d’un errant.

Les vieux du village se souviennent toujours de son passage au temps de leur jeunesse et s’en rappellent fort bien mais personne n’en parle, n’ose le dire de peur des moqueries, des quolibets. Le temps des sorcières est passé et ce temps n’a apporté que le malheur.

Assis à l’ombre, l’homme médite et a sorti de son sac des objets bizarres, qu’il tient d’une drôle de façon. Le mystère est entier et la rumeur s’installe de nouveau. Dés que les plus audacieux ont commencé, les autres se joignent à eux et amplifient les interprétations. Tout et rien sont dits sur cet homme et les anciens osent à peine exprimer leurs souvenirs qui, de toute manière, ne seront pas entendus.

L’homme a bougé, faisant reculer les villageois. Cette fois, un jeune téméraire, un fou ose approcher de quelques pas et le fixe. Retenant son souffle, il fait encore quelques pas hasardeux. L’étranger l’aperçoit et d’un geste lent, l’appelle.

Face à face, le jeune aventurier voit la face burinée, grêlée de cet homme, un grand âge inscrit sur la figure dans des rides profondes. Mais de ce visage vieilli ressortent des yeux d’un bleu infini. La crainte s’est envolée pour le jeune fou et rassuré, il s’installe à côté de cet homme pour l’écouter.

Son histoire est peu commune. Il a connu un nombre incalculable d’évènements dans sa vie, des catastrophes, des guerres. Il a vécu des vies différentes, à des époques distinctes sur d’autres continents. Il a fait le tour de la terre. Il a aimé des femmes, eu des enfants et les a vus mourir. Sa destinée est depuis longtemps celle d’un déraciné, d’un vagabond, d’un mendiant.

Il possède la sagesse, le savoir, la vertu, il vit loin des hommes depuis longtemps et ne s’en approchent que rarement. Il possède un don, un présent que les humains recherchent avidement : la vie éternelle. C’est un immortel.

Son chemin est comme un jour sans fin, il recommence chaque matin et le temps ne lui est pas compté.  Ce voyageur fantôme cherche le repos depuis longtemps. Peu de ses contemporains ont vécu la même histoire, c’est un rescapé du pays des songes.

JGobert

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Une femme moderne JGobert

Smartphone en main, Victoria consulte ses mails, ses rendez-vous d'un œil rapide et pense à ce qu'elle va manger ce soir. Un petit tête à tête improvisé avec ce charmant ami rencontré au théâtre. Victoria a accepté ce repas un peu par curiosité et pour stopper l’afflux de mails qui lui envoie et qui l'envahit.
Vic vit seule. Elle a quitté le cocon familial pour vivre sa vie et déposé son enfance chez ses parents.  Son appartement cossu est dans un quartier agréable et tranquille,  il la laisse au centre de la ville. Son travail n'est pas très loin, un bureau dans un immeuble rénové qui en fait un endroit lumineux et actuel.

En femme moderne, elle privilégie les transports en commun. De saut de puce en saut de puce, elle parcourt son territoire en courant toute la journée. Son travail terminé, elle passe en vitesse chez son coiffeur, récupère ses vêtements au pressing et court à toute vitesse à la superette pour quelques provisions. Son frigo est toujours vide et son chaton n'a plus de lait.
Sa vie se résume à une course folle depuis qu'elle a quitté l'Université. Diplômée, elle a trouvé un emploi bien payé dans ce qu'elle aime et pratique sans compter.
Vic vit librement et a bientôt la trentaine, elle n'a pas de projet immédiat. Ses ambitions de mariage n'ont pas abouti et elle en a déduit qu'elle n'était pas prête à cette vie. Ses principales copines sont dans son cas, indépendantes et libres, elles sont toutes célibataires.
Ses weekends sont chargés et toujours trop courts. Un coup de téléphone à Maman et elle repart dans ses activités dominicales. Son agenda constamment ouvert se remplit à toute vitesse et la laisse parfois dubitative quand à l'organisation de ces jours à venir.

Rendez-vous à 20 heures devant le resto, cela lui laisse à peine une heure pour se préparer, s'habiller, se maquiller et partir.
Son appartement prend l'allure d'un capharnaüm indescriptible où tout a un endroit précis. Elle interdit le rangement. Tout est à sa place sans contrainte au grand désespoir de sa mère qui se sent investie d'une mission quand elle rend visite à Vic. Ranger.

Vic a besoin de liberté et rêve de voyages, de grandes étendues et de mer. Ses prochaines vacances sont réservées et elle passera prendre les billets à l'agence le weekend prochain.

Le restaurant proposé est de l'autre bout de la ville. Un endroit connu et face à la grande roue qui domine cet espace vivant et agréable. De grands piétonniers agrémentent ce quartier où les restaurants sont alignés, chamarrés et bruyants. Dés qu’elle arrive, elle sent battre son cœur plus fort comme à chaque rendez-vous mais elle n’y attache pas d’importance. Il n’y a pas de place pour un homme dans sa vie.

Son horloge biologique lui a déjà donné envie d’enfants, sentiment vite repoussé parce que ce n’est ni le moment ni l’instant. Le temps lui fait défaut et vivre en couple n’entre pas dans sa conception actuelle. D’ailleurs, un bébé toute seule lui plairait peut-être mais ce n’est pas encore le moment.

Son amie d’enfance est mariée depuis plusieurs années et deux magnifiques bébés sont arrivés. Une vie pour cette femme qui a suivi la route toute tracée de la famille. C’est trop pour elle, jamais elle ne pourra s’identifier à cette mère de famille qui sacrifie tout à ses petits enfants et qui se laisse envahir, prendre par un foyer possessif.

 Vic a des rêves plein la tête et même si pour l’instant, ils se résument à des prospectus alignés sur l’étagère, elle sait qu’un jour, elle partira, sac à dos, vers ces pays qui la font rêver depuis son enfance.

Déjà en retard,  cet homme n’a pas de chance, la faire attendre un soir devant un resto est la chose qui la fâche le plus au monde. Encore une cigarette vivement allumée, quelques bouffées et d’un geste nerveux, l’écrase violement sur sa chaussure. Vic part et se promet bien de lui apprendre la ponctualité.  

Dans ce quartier festif, Vic se dirige vers un endroit où elle a l’habitude de se rendre. Un petit bar où elle rencontre des gens amicaux et avec qui, elle parle et refait le monde. La soirée ne sera pas perdue. C’est là qu’elle entrevoit cet artiste désenchanté, peintre et poète. Il cherche fortune mais n’y met pas la forme. Elle le trouve bohème avec de grandes idées pour refaire le monde.  Son téléphone n’arrête pas de sonner. Des excuses arrivent, formulées de toutes les façons et l’agacent. D’un geste rapide, elle coupe cet appareil pour le faire taire et continue à écouter ce poète contemporain et désappointé.

Vic ne le connait pas personnellement mais elle l’a déjà rencontré à plusieurs reprises dans cet établissement.  Elle reste néanmoins fascinée un moment par ce que cet homme dégage.  De toute façon, le but n’est pas de s’embarrasser de cet homme mais l’écouter, l’entendre lui plait. Il libère une douceur extraordinaire, ses gestes sont raffinés, suaves et sa voix posée est réfléchie.  Vic, au bout de quelques minutes se ressaisit et se demande pourquoi elle reste là. D’un bond, elle quitte sa chaise et après un petit salut souriant, part.

Ne jamais rester en place fait partie de son mode de vie, toujours voir autre chose, ne pas s’attacher, toujours improviser du nouveau pour que sa vie ne soit pas monotone, insipide, fade.

A son âge, la solitude n’existe pas. Elle a trop de projets pour y penser. Dehors, elle rallume ce Gsm envahissant et efface un à un les messages sans les lire. Trop tard, elle n’a pas le temps d’attendre.

De retour dans son appartement, son chat l’observe sur le canapé et ronronne de la voir rentrer. D’un geste machinale, elle allume la télé et s’allonge près de lui, un gros paquet de chips sur le ventre et un coca à porter de main. Demain sera un autre jour.

Au petit matin, ébouriffé, échevelée et déjà en retard, elle cavale dans la salle de bain et quelques minutes plus tard attrape son sac. En bas de l’immeuble attendent ses copines.  Journée shopping. Le soleil est au rendez-vous et gaiement elle part vers ces rues remplies de magasins. Sa carte de banque est bien rangée dans son sac et elle sait que ce mode de paiement lui plait. Peu importent les dépenses, son salaire est amplement suffisant pour tous ses petits caprices.

L’agence de voyages est à quelques pas et Vic en profite pour prendre ses billets d’avion. De petites vacances au soleil lui feront le plus grand bien. Vic aime l’ambiance de ces hôtels à l’étranger où tout est fait pour satisfaire le client. Se laisser materner, n’avoir rien à faire, se lever avec le soleil et s’installer sur le sable chaud. Un repos facile.  Ses grands voyages ne sont pas encore décidés mais elle y pense et en parle souvent à sa mère.  Vic attend le bon moment pour partir à l’aventure.

Ses copines font la fête dans cette rue commerçante, achètent et rient. Vic participe à ce défoulement collectif et sourit de satisfaction. La journée s’achève trop vite et un petit snack sera le bienvenu.

Après avoir passé une excellente journée entre filles, Vic rentre chez elle et croise ce poète aux boucles blondes. Il doit habiter le quartier.

Déjà, dans son immeuble, son esprit la libère et elle repart dans ses rêves d’aventure. A peine rentrée, elle s’installe dans ce canapé qui l’accueille toujours avec tant de plaisir et ouvre son Gsm qui la tient informée de ce que les autres font.

Maman lui a offert une tablette et Vic l’apprivoise depuis quelques jours. La technologie n’a plus de secrets pour elle. L’ordinateur et les différents appareils sont rassemblés sur le bureau bondé. Les chargeurs en masse font le siège sur cette  autre table.  Maman a aussi acheté un aspirateur robot qui voyage dans l’appartement toute la journée et qui au début effrayait Marti dans son sommeil. Depuis, le chat et l’aspi font bon ménage.  Marti le laisse passer et le regarde faire allongé dans le canapé. Voilà un drôle de compagnon pour Marti qui ne s’en plaint plus.

Son répondeur émet constamment un bip qui en énerverait plus d’un. Vic ne l’entend pas et poursuit sa vie complétant une partie de son travail sur son ordinateur. Toutes ses notes sont consignées dans cette boîte magique et l’aide beaucoup. Ses patients aussi sont importants et elle s’investit beaucoup pour eux. Ses pensées profondes sont pour eux. Les aider un peu plus chaque jour est pour elle un but qu’elle ne laisse à personne d’autres. Son travail l’occupe beaucoup et elle le véhicule partout, parfois lourdement.

Un choix décidé très tôt et rondement mené. Des études intelligentes et un diplôme en main, Vic a découvert très vite la face cachée de la vie et sa dureté. Le désarroi, la solitude, l’abandon sont pour elle des mots de tous les jours. Les voir s’étioler jour après jour la rend parfois impuissante devant une telle misère qu’elle compense par ses activités.

 Femme  moderne, évoluée, libérée, responsable, des qualificatifs parfois bien erronés qui lui laissent un goût amer parfois. La société a voulu des femmes modernes qui assument, qui courent, qui vivent à cent à l’heure. La  société de consommation les a conditionnées pour qu’elles travaillent, gagnent de l’argent et le dépensent. Elle en a fait l’égal de l’homme oubliant que les femmes ont des contraintes que les hommes n’ont pas. La nature a pourvu l’homme d’une liberté totale mais pas la femme.

Vic sait que son horloge biologique avance et que malgré tous ses discours de femme libérée, elle voudra un enfant, une envie qu’il lui vient de l’intérieur et qu’elle n’explique pas toujours. La nature ne la lâchera pas et fera tout un cirque pour arriver à ses fins. Vic a encore le temps mais il passe si vite. Et quand le moment sera venu, si elle ne trouvait pas de père pour cet enfant qu’elle voudra peut-être un jour dans sa vie.

Rien n’est facile. Envisager un bébé toute seule. Non, bébé a besoin d’un père. Bébé lui reprochera son absence plus tard. Vic a le temps comme elle dit. Rien ne presse encore et la science fait beaucoup maintenant. Sa vie vient à peine de commencer et lui laisse un choix immense de choses à réaliser.

Depuis quelques mois, Vic s’est rendue à des mariages. Des collègues qui ont officialisé leurs relations. Des faire-part de naissance ont suivi. Des copines se sont rangées et ne sortent plus. Ses nouvelles relations sont un peu plus jeunes qu’elle et les invitations se font plus rares.  Malgré sa vie toujours trépidante, le mouvement autour d’elle se calme, la laissant seule de temps à autre. Son canapé est toujours aussi accueillant et Marti a vieilli aussi. L’aspi est tombé en panne et est coincé dans un coin. Elle le garde en souvenir comme une œuvre d’art moderne.

Son travail la fatigue, la misère l’oppresse et rien ne change. Ses vacances ont un goût de déjà vu et toutes les plages se ressemblent. Ses grands voyages n’ont pas pris forme et restent à l’état de rêve. L’appartement l’enferme et la ville l’étouffe.  Elle aime repartir à la campagne voir sa maman et passe le weekend avec elle. Elle profite de ces instants qui étaient trop rares dans le passé. Maman va bien et ses envies de rangement ont disparu. Elle aimerait avoir un petit, le petit de sa fille à garder, à aimer surtout.  Quel beau cadeau ce serait !  J’y pense maman, j’y pense.

Le dimanche soir arrivé, Vic prend son sac et repart laissant sa mère. Vic reprend le train à travers cette merveilleuse campagne qui lui manque.  En ville, rien ne change et Marti, à son tour, est parti.  Vic ne veut plus y penser.  Sa vie de femme moderne lui a plu jusqu’à ce jour et elle se répète chaque fois que cette envie de bébé va passer. Les statistiques le montrent. Les enfants ne sont plus la priorité des femmes. Les chiffres sont en baisse et c’est devenu normal.

Vic le sait et son smart en main, elle continue à courir pour son travail, pour son coiffeur, pour le pressing. Les rendez-vous en tête à tête sont plus rares. Les hommes de son âge sont rangés, divorcés, ont des enfants, un deux parfois trois…

Avec nostalgie, ses pas la ramènent vers ce café où l’artiste aux boucles blondes était apparu dans sa vie. Un beau souvenir. L’âme en peine, elle erre doucement dans ces rues familières et rentre chez elle, fatiguée. Elle éteint son Gsm qui sonne de moins en moins, s’allonge sur son canapé et s’endort.

Dans son rêve apparaît ce petit bout, une tête bien ronde couverte de boucles et qui l’appelle maman. Elle le voit pour la première fois, marchant déjà et parlant comme un ange. Il est si beau et elle entend aussi sa maman l’appeler. C’est incroyable de le voir là devant elle. Ce petit homme si joli, son regard la dévisage et elle sent en elle naître un amour infini pour ce petit garçon. La vie se rappelle à elle et lui envoie des images.

Tout à coup, elle sursaute et se réveille. Mon dieu, ce n’était qu’un rêve. Tout cet amour s’évanouit en quelques secondes et la laisse pantoise, blessée même. Tout ceci n’est qu’un rêve après tout. Elle aura vite oublié ce joli bambin qui la regardait si tendrement.

Au travail, les équipes se forment, se déforment et accueillent de nouvelles personnes. Un collègue qui a demandé sa mutation est arrivé. Un adjoint qui lui sera utile avec cette nouvelle section.  Il est installé à l’étage et croise Vic chaque matin sans qu’elle y fasse attention.

Les habitudes se font et repartent. Vic n’a pas le temps et court toujours. Son appartement a été rénové et elle se sent de nouveau bien dans cet endroit. Elle a un nouveau jeune compagnon, Moris qui comme Marti dort étalé sur le canapé. Maman va bien et vient de moins en moins.

Son smart en main, Vic continue à regarder ses messages et ses rendez-vous. La vie a pris un autre sens, plus posée, plus réfléchie. Vic se sent bien dans ses chaussures et voit la vie se dérouler de cette façon encore longtemps.

Son téléphone sonne et Vic décroche. C’est son collègue qui l’invite au resto, juste un petit souper entre nouveaux collègues, rien de grave. Elle accepte ou elle refuse. Indécise, elle prend le temps pour réfléchir. Oui peut-être.

Samedi 20 heures au resto. Vic déambule dans son appartement, hésitante, contrariée. Et puis après tout pourquoi pas. A son âge, elle est toujours ravissante. Vite dans la salle de bain, maquillage et elle passe une robe qui lui va à ravir et dans laquelle elle se sent bien. Son sac à main avec elle, déjà sur cette place aux souvenirs, elle arrive et s’aperçoit que son collègue est déjà là. Il l’attend quelques fleurs à la main comme un débutant timide.

Il est encore temps de faire demi-tour, il ne la voit pas encore.  Que va-t-elle chercher à cette heure, à son âge ?  Elle approche enfin et il l’aperçoit.  Son visage s’illumine et aussi inconcevable qu’il soit, Vic pense reconnaître les traits de quelqu’un de familier, quelqu’un qu’elle a aimé. Après avoir cherché un instant, c’est cet enfant. Oui, cet enfant dans son rêve, le sourire de ce petit garçon blond qui lui est apparu et qui lui revient ce soir.

JGobert

 

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