Je suis juif. C’est mon père qui me l’a dit lorsque je suis revenu de l’école. J’avais huit ans et je lui ai raconté qu’un de mes condisciples m’avait jeté à la figure : sale juif ! Mes parents ont décidé que nous allions déménager. Pas pour un autre quartier mais pour une autre ville.
- Il faut nous intégrer à la population de ce pays. Ici, nous ne quittons pas le nôtre.
J’ignore pourquoi mes parents ont débarqué à Tournai. Ils y ont ouvert un magasin de chaussures à l’enseigne : « chez Samy », ce n’était pas le nom le plus judicieux à cette époque. Mais c’était avant la guerre et le pire n’était pas encore sûr.
A l’école communale qui se trouvait à proximité de notre domicile, j’avais intégré la sixième primaire. L’école se nommait Ecole de la Justice, et je me demandais quel rapport il y avait entre une école communale et la Justice.
L’année suivante nous étions en 1940. Au retour de l’exode le pays avait été envahi. Mes parents ne parlaient pas souvent de la guerre. Pas devant moi, en tout cas. Ou alors c’est moi déjà qui commençais à enterrer au plus profond de ma mémoire des images que je voudrai oublier quelques années plus tard.
En fait, peut-être faut-il en sourire, il y avait deux guerres qui se déroulaient en même temps. Une guerre que les allemands menaient contre un certain nombre de pays et qui suscitait de l’indignation, un esprit de résistance, de la complaisance ou simplement de l’indifférence parce qu’on ne savait pas encore qui gagnerait cette guerre. Et il y avait une guerre qui se menait contre les juifs sans leur laisser le choix d’y être favorables ou non, ou de souhaiter ou non la victoire de l’adversaire.
A y bien réfléchir, c’était le comble du mépris. Et l’isolement des juifs, et leur retrait sur eux-mêmes, c’était comme leur tendre un miroir et leur dire : regardez, vous n’êtes rien. A partir de là, les allemands pouvaient tout exiger d’eux.
En 1942, les juifs avaient été avertis par des représentants officiels de la communauté juive, qu’ils devaient se présenter dans un centre d’accueil pour y être déportés. De nombreux juifs se présentèrent et furent déportés. Après tout, cette convocation, c’était un ordre. Est-ce qu’on se dérobe devant un ordre quand on est un citoyen soucieux de la légalité et de son devoir?
Je suppose que mon père ne l’était pas et qu’il avait pensé qu’il était temps de se prendre en mains. Avec l’appui d’amis de mon père qui nous avaient fourni de fausses pièces d’identités, ma mère s’appela Cécile Vander, mon père Léon Berger et moi je me prénommai Pierre.
Nous sommes partis vers la France libre ou la France non-occupée ou, pour le dire simplement, au-delà de la ligne de démarcation qui coupait pour un temps la France en deux. Si désormais je savais que j’étais juif, je devais faire comme si je ne l’étais pas, mes parents me le répétaient souvent.
C’est à cette époque que j’ai appris à me taire. Si le fils du boulanger du village où nous étions réfugiés m’accusait de manger le pain des français, ce n’était pas parce que j’étais juif mais parce que j’étais étranger. J’étais heureux de pouvoir ainsi me confondre avec le reste de la population.
Mon étoile jaune si elle brillait, c’était au fond de moi et j’étais seul à la voir. C’est bon de ressembler à un groupe, si possible au groupe le plus puissant. Le nombre, c’est le visage de la vérité, non ? Plus il est élevé, plus elle est ressemblante.
Lorsque le pays a été libéré, nous sommes revenus chez nous.
Je suis retourné à l’école mais les cours me paraissaient insignifiants, et un an plus tard, je les abandonnais. C’était vraiment trop bête ce qu’on nous enseignait, l’histoire telle que les livres la décrivaient, et cette morale qui disait ce qu’il fallait considérer comme bien et ce qui était mal. Ils n’avaient donc rien appris, ou alors c’est qu’il ne s’était rien passé.
C’était le moment où revenaient des camps de concentration des milliers de survivants. Mais ils avaient été des millions à y mourir, des juifs pour la plupart. Les actualités cinématographiques montraient des choses horribles. Est-ce qu’on pourrait un jour les oublier ? Aujourd’hui je pense que oui. Aujourd’hui, de toute manière, la plupart d’entre eux seraient morts. Vous vous souvenez du visage de ce jeune garçon, presqu’un enfant, la casquette enfoncée sur le front, ses yeux surtout qui vous interrogent encore aujourd’hui, vous vous souvenez ?
Je suis devenu journaliste presque par hasard pour un de ces journaux qui s’étaient créés dès la fin de la guerre. Je signais mes articles, des interviews littéraires ou des actualités locales du nom de Pierre Berger, et quand il ne s’agissait que de quelques lignes ou d’une information anodine, des seules initiales : P.B. Je reconnais que la discrétion des initiales tout compte fait me plaisait davantage que l’exposé de mon nom, même si ce dernier en dissimulait déjà un autre. A croire que je ne voulais pas exister en tant que moi-même.
Je me suis marié avec une jeune femme non juive au désespoir de mes parents, de celui de ma mère surtout. « Souviens- toi, Sammy, durant la guerre, des femmes ont dénoncé leur mari pour n’être pas assimilées à des juifs auprès des autorités allemandes », me disait-elle. Que ne ferait-on pas si votre vie est en danger ? J’en ai beaucoup voulu à ma mère.
Et moi, est-ce que j’avais réellement envie d’être assimilé à ces juifs tels que les représentaient les non-juifs ? Etre de ce peuple dont l’histoire baignait dans le sang ? Non, je l’avoue, je ne voulais pas être un élu parmi ce peuple d’élus, ce coupable idéal et universel que l’on sacrifie à chaque grande fête de l’Histoire humaine. Dans un mondé féru de généalogie où on descend de quelqu’un, où on vient de quelque part, c’est étrange de n’avoir pour famille que son père et sa mère. Je n’ai jamais dis de quelqu’un:« c’est mon cousin ou c’est ma cousine, et j’étais amoureux d’elle quand j’avais douze ans.
Le journal pour lequel je travaillais a cessé de paraître quelques années plus tard mais par l’entremise d’un ami j’avais trouvé un poste dans un journal plus important. Je n’y signais pas d’article, j’étais employé au secrétariat de la rédaction, un poste sans éclat mais qui demandait peu d’attention, peu d’initiative, simplement le respect du rédacteur.
Ne pas voir mon nom au bas d’un texte ne me frustrait pas, ce nom qui n’était pas le mien mais qui existait davantage que le vrai. Tout le monde m’appelait Pierre ou Monsieur Berger. Même hors du journal c’était Pierre ou Monsieur Berger au point que lorsqu’il fallait décliner mon identité conformément à celle qui figurait sur des documents officiels, il m’arrivait d’hésiter.
Et nos amis, lorsqu’ils parlaient de nous, disaient les Berger. Ma femme, au début elle rectifiait mais c’était plus ridicule encore, et ça paraissait affecté. « Qu’est-ce qu’un nom ? » avait dit un personnage de théâtre. Ma femme elle-même sauf lorsqu’il s’agissait d’étrangers répondait au nom de Berger.
Entre nous bien sûr, elle continuait de m’appeler : Sammy ou Sam. Somme toute nous vivions dans deux mondes que seule la texture d’un nom séparait. Ou alors c’est moi qui voyais ou imaginais une différence là où il n’y en avait pas.
Nous étions mariés depuis près de vingt ans quand les prémices du cancer se sont manifestés. Nous n’avions pas d’enfants. J’étais d’une génération où l’on associait souvent guerre à mort et enfants. Ce sont toujours les jeunes qui meurent à la guerre. Les vieux en général, et les généraux, si je peux me permettre cette plaisanterie plus qu’éculée meurent dans leur lit.
Les jeunes craignent moins la mort. Parce que ce qu’on craint, et les plus âgés le savent, ce n’est pas cet accident aussi absurde que celui de la naissance mais c’est de ne plus vivre. Chaque jour qui passe dépose des images. Les souvenirs, bons ou mauvais, prouvent que vous avez existé.
Les jeunes ont moins de souvenirs que leurs aînés mais ils sont convaincus qu’ils sont la substance d’un grand dessein. Au contraire de leurs aînés moins assurés de l’être, ils savent qu’ils ne peuvent pas mourir avant que ce dessein ne se réalise. Même sous les bombardements, couché à plat ventre sur le sol, je levais les yeux vers le ciel et une curieuse exaltation soulevait ma poitrine. Je ne pouvais pas mourir. La preuve c’est que j’avais survécu durant de nombreuses années et que je vivais encore. Hélène n’était pas immortelle et, proche de la mort, elle n’avait été animée d’aucune exaltation particulière.
Jusque là je ne savais pas à quel point j’aimais ma femme. Le soir de notre mariage, comme des esprits forts nous nous étions juré de nous aimer le plus longtemps possible, qui peut prévoir l’avenir?
Pour Hélène, j’avais été celui qu’elle aura aimé jusqu’au dernier de ses jours. Lorsque ma mère est morte, c’était à peine quelques mois avant la mort d’Hélène, je n’avais pas éprouvé cette sensation de vide que je ressentais désormais. Peut-être parce qu’il est naturel que les plus âgés meurent avant les plus jeunes et contribuent ainsi à un juste équilibre des générations. Quand c’est le contraire qui se produit, l’équilibre en est bouleversé et on aboutit à une civilisation de vieillards sans beauté, sans énergie et sans courage. Et qui craint l’avenir.
Mon père, il est mort quelques mois avant elle, ignorait la mort d’Hélène. Je ne le lui avais pas dit parce qu’il n’avait plus sa tête. Il méritait que les images qu’il voyait encore, les propos qu’il entendait ou croyait entendre, ou bien ceux qu’il tenait lui même le ramènent, du moins c’est ce que je souhaitais, aux périodes de sa vie qu’il choisirait lui-même.
Durant cette année là j’ai beaucoup côtoyé la mort, la mort des autres, et je me retrouvais pour la première fois seul comptable de ma vie.
C’était une période curieuse. J’avais l’impression de voir un film à l’envers. Un de ces vieux films d’actualités où les personnages passent leur temps à courir. Les gestes saccadés, ils s’inscrivent définitivement dans l’histoire. Hitler, Staline, Daladier, Chamberlain ! Ils étaient les protagonistes d’une histoire des hommes que je n’ai connue qu’après la guerre. Tout semblait caricatural mais les morts de plus en plus nombreux ne se relevaient pas.
Je me suis souvent demandé à quoi on pouvait reconnaître qu’une guerre allait survenir. Pas de ces petites guerres qui depuis un certain nombre d’années éclatent à différents endroits de la planète, non ! Une guerre sérieuse avec des ennemis suffisamment proches pour qu’ils puissent se réconcilier rapidement et que les survivants puissent se demander pourquoi leurs proches se sont fait tuer.
Ce sont des guerres normales dont on enseigne la stratégie dans toutes les bonnes écoles militaires sans se préoccuper de la nationalité de l’auteur qu’on étudie. Pour les juifs du passé, ça n’avait pas été pareil. Eux qui étaient habitués à ce qu’on les persécute à chaque éruption d’acné sur le visage de la communauté dans laquelle ils se trouvaient, durant les guerres de plus grande ampleur, ils étaient assimilés d’office à ces communautés.
Il arrivait que durant certains assauts un juif tuait un juif porteur d’un uniforme différent du sien. Il en était profondément désolé bien sûr mais c’était le prix à payer pour continuer d’être le semblable de ses semblables.
Mais durant cette guerre-là qu’on appelle encore la dernière guerre, il n’y avait pas de bons ou de mauvais juifs. Tous ils étaient mauvais, tous il fallait les éliminer. Durant cette guerre-là, certains n’ont pas eu droit à la mort à laquelle ils étaient destinés ni à l’endroit où leurs proches pourraient se recueillir sur leur tombe. Honnêtement, aujourd’hui que tant d’années ont passé je peux le dire, ce n’était pas juste.
Et moi ? Il faut bien le reconnaitre, j’ai joui d’un bonus par rapport à ceux qui avaient mon âge. Ceux qui comme tant d’autres avaient la vocation d’être heureux et qui sont morts. Et tout ça parce que ils étaient juifs. Mais c’est quoi un juif ? Je pense qu’il est bien tard pour en débattre.
Un jour qu’il y avait une commémoration à Auschwitz, j’ai accompagné les organisateurs. Vers la fin de l’après-midi, je me suis rendu dans la baraque la plus éloignée, j’ai attendu que tout le monde ait quitté le camp, je me suis étendu sur un des châlits et j’ai pensé que c’était peut-être ma place que je retrouvais. Peut-être que c’est ce qu’ils veulent, ceux qui me regardent comme si je n’étais pas tout-à-fait des leurs, comme si cependant, ils attendent de moi que je leur dise quelque chose que nous ne comprenons ni les uns ni les autres mais qui est important.
Commentaires
Merci infiniment, je m'empresserai d'aller le consulter, je me doute que ces nouvelles sont éclectiques. Il y a possibilité de voir un peu qui je suis sur ma page, mais j'ai peu de temps à consacrer à des échanges comme ceux-ci, hélas ! A toute fin utile je suis également sur le site de la Maison de la Poésie de Namur - auteurs ou poètes. Je tente de préparer un site personnel, mais voilà encore ce fichu temps qui m'échappe... Bon vent et amitiés poétiques. A bientôt Maurice ! Roseline
Merci encore Roseline. Je constate que j'ai retrouvé une raison de sortir mes nouvelles sur Arts et lettres.
Coïncidence.
Cela dit, je n'écris pas que des nouvelles juives Mon site est Maurice-Stencel.com sur FB.
Cordialement.
Cher Maurice Stencel, j'ai écrit le roman (plutôt récit de vie) du Vieux Gus'et l'exode, un personnage ayant existé, oncle et parrain de guerre de mon père Maurice (tiens...) Gilles, ce second tome entrait dans certains détails omis volontairement par l'Histoire, cela était gênant... et l'on m'a presque accusée d'être pro-juive lorsque j'ai donné ma version (vérifiée par des archives et donc véridiques) de l'extermination des juifs (surtout) ainsi que d'autres personnes ne répondant pas aux critères du nazisme, ce à quoi j'ai répondu que j'étais toujours du côté des plus faibles, mais les "vrais" ! D'où ma question : pourquoi les Juifs ne se sont-ils pas rebellés avant d'être aussi affaiblis, soumis à une mort inéluctable? Or, ayant appris l'histoire des religions, il faut savoir que ce peuple était pacifique et là sans doute se trouve la réponse... Ils furent pratiquement rayés de la carte et l'on vient de savoir, sur les dossiers de l'histoire enfin mis à jour (Elodie de Sélys en parla sur RTBF voici peu) que les Chefs nazis se sont enfuis, outre l'Amérique Latine, vers le Moyen-Orient : Iran, Arabie Saoudite, Palestine... (ben voyons) et convertis à l'Islam ils ont changé de nom... leur but véritable, hormis se cacher : continuer la lutte d'extermination des Juifs non éradiqués à la "solution finale". Ceci explique cela et quant-à moi cela me suffit pour défendre ceux qui ont eu un courage plus qu'extraordinaire, le petit David devant l'immense Goliath qu'est le monde Arabe et même l'Occident n'y échappe pas...et si des documents viennent seulement à être dévoilés, attendons-nous encore à de nouvelles révélations ! Bien à vous et continuez à parler de ce qui doit toujours faire partie de notre Histoire et faire honte aux nations responsables !!! L'homme est vraiment le plus grand et le plus cruel des prédateurs... Je persiste et signe, Roseline
Merci. Roseline.
Une sensation de déjà lu... je dirais humblement que ce n'est jamais assez ! De nombreux pays deviennent antisémites, les politiques négationnistes, et les juifs qui "eux" n'ont ennuyé personne et sont restés discrets, contrairement à "certaines communautés",et pour ne citer que la ville d'Anvers (d'accord ce sont des diamantaires, mais ils enrichissent la région, on a tendance à l'oublier...) simplement, ceux-ci repartent en Israël où en dépit des attaques incessantes de tous les pays arabes depuis 1948, ils se sentent plus en sécurité, là-bas, dans ce semblant de chez eux, puisqu'ils ne le sont nulle part... lorsqu'on parle de ces êtres broyés par l'histoire, j'ai la terrible impression que l'on crucifie le Christ, encore et encore ! Et que l'ont refait l'Histoire...Ceux qui parlent en ce sens reverront les affres des génocides, j'espère ne plus être là pour ne pas voir ces horreurs recommencer !!! Sans être pessimiste, c'est ce qui se prépare et le ver est déjà dans la pomme...le monde n'appartient plus qu'aux fous... Désolée, mais je le pense et le dit haut et fort. Bravo et merci à Monsieur Stencel ! Roseline
Encore une sensation de déjà lu ....