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Un suicide manqué.

 

Lorsqu’Hélène est morte, il avait demandé à René de dire à leurs amis qu’il ne souhaitait pas qu’ils assistent aux funérailles. Ni recevoir de lettres de condoléances. A l’exception de l’un d’entre eux dont la femme était morte d’un cancer quinze jours auparavant et incinérée deux jours plus tard.

Ce matin là, Pierre avait eu le sentiment d’assister à la répétition générale d’une pièce dans laquelle il ne tarderait pas à jouer un rôle. Il avait pleuré.

Depuis, il avait appris que trois mois plus tard Gilbert avait épousé sa secrétaire. Elle était sa maitresse depuis longtemps.

Une heure plus tard, le desservant  lui avait remis un galet qu’il ajouta à leur anneau de mariage, à un collier d’ambre qu’elle aimait et au morceau de pièce d’identité qui lui avait été remis la veille. Il voulait les conserver pour que, au delà du souvenir, il puisse rester une trace matérielle de leur union.  

Revenu chez lui il s’était étendu tout habillé sur le lit. Il voulait mourir. Il y avait dans l’armoire à pharmacie un grand nombre de médicaments sous forme de pastilles à avaler. En avaler une poignée d’un seul coup, lui avait-on dit un jour, pouvait assommer un bœuf. Mais tuer un homme ?

Se réveiller quelques heures plus tard, l’estomac barbouillé, le cerveau engourdi, vomissant peut être mais incontestablement vivant, il fallait bien le reconnaitre, ce n’était pas la solution.

Il était resté trois jours dans cette position larvaire sans se laver, sans se raser, sans se peigner. Au bout de trois jours, il avait ressenti un élancement à l’estomac mais ce n’était pas le symptôme de la mort, c’était celui de la faim. 

Il avait pris dans le frigo un morceau de pain, il l’avait décongelé et il l’avait mangé. Puis il s’était levé, il avait pris un bain, il s’était rasé soigneusement, et il était allé au supermarché pour acheter de quoi se nourrir.

Il avait aussi acheté un livre donc le titre était explicite : suicide, mode d’emploi. Vous avaliez un tube complet de barbituriques et il était probable que vous ne vous réveilliez plus. C’est le mot « probable » qui l’avait arrêté.

Il le constatait, il est plus simple de mourir à la suite d’une maladie incurable ou lors d’un grave accident.  Alors même que vous est laissé le choix du moment et de l’environnement, même les idées peuvent êtres exprimées par ceux qui aiment à se justifier, mourir de sa propre main était singulièrement difficile. Bien plus qu’on ne l’imagine dans les ténèbres de sa détresse.

Il se donna quelques jours pour réfléchir à la solution la plus adéquate.

Une autoroute passait à proximité de la maison sous le viaduc qu’il empruntait depuis des années. Juste après un virage en épingle à cheveux assez mal conçu à son sentiment. Il le répétait souvent : il fallait faire attention et ne pas rouler trop vite. Un moment d’inattention, une vitesse excessive, et vous pouviez franchir d’un bond le monticule sous lequel se trouvait le viaduc. Et vous retrouver sur l’autoroute, mais en quel état !

Pierre avait trouvé la solution. Boire un verre d’alcool de trop pour anesthésier le cerveau, puis fermer les yeux en appuyant à fond sur l’accélérateur. Il suffirait de quelques secondes pour dégringoler de vingt mètres, et s’écraser sur le bitume dans une voiture devenue un tas de ferraille. Il était soulagé.

Il ne faut pas trop trainer lorsqu’on à l’intention de se suicider. C’était la faute à Julie s’il n’avait pas mis son projet à exécution.

Julie était une de leurs amies. Hélène et elle avaient fait leurs études ensemble. Julie avait perdu son mari, un charmant garçon, lors d’un accident de chemin de fer. Il y avait eu trois morts, la presse n’en avait pas fait sa première page parce que c’était au moment des élections présidentielles américaines mais l’un d’eux était Albert, son mari.

Elle avait téléphoné le lendemain de l’incinération d’Hélène. Elle avait dit qu’elle avait compris, Pierre ne savait pas encore ce qu’elle avait compris mais elle souhaitait le voir. Il ne pouvait pas le lui refuser.

Pierre avait souvent pensé à Julie lorsque sa femme était vivante. Julie était séduisante. Depuis qu’elle était morte il avait cessé d’y penser. C’est Julie qui s’était rappelée à lui.

Quant à l’idée de suicide, de son suicide, elle se ramena soudain à une idée dont on débat avec sa conscience mais sans s’efforcer de la matérialiser. Et dont très vite, on ne débat plus : la vie continue.

Ce livre qu’il avait laissé ouvert à la page qui recommandait d’avaler un tube de barbiturique, il l’avait fermé et  rangé dans un tiroir. Ce virage à proximité de la maison dont le dessin lui semblait aussi tranchant et dangereux qu’une lame, il suffisait de faire preuve d’un peu de prudence avant de l’aborder. D’ailleurs il l’empruntait depuis plus de dix ans, quelque soit l’état de la route, et sans y penser.

Suicide ? C’était trop simple. Il fallait être stoïque et courageux. Accepter sans fléchir le sort que le sort vous réserve.

Le soir même après le coup de téléphone de Julie, il avait pris un bain, il s’était légèrement parfumé, il avait mis une tenue dont il savait qu’elle l’avantageait. Il s’était offert un double whisky pour se donner un coup de fouet. La nuit était tombée lorsqu’il était monté en voiture.

Une heure plus tard, il était dans le lit de Julie. Peut être n’y a-t-il pas de justice immanente ? Dieu doit détourner la tête.

C’est en rentrant chez lui aux premières lueurs de l’aube qu’il avait manqué le virage, et qu’il s’était écrasé sur l’autoroute.

 

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Flamand la flamboyante

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Barbara Y. Flamand est née à Marchienne-au-Pont, à une époque où les industries minières et sidérurgiques donnaient encore à la région ce caractère qui la fit appeler "Le Pays Noir". Les matins qui se lèvent sur les foules d'ouvriers se rendant au travail, les quartiers qui s'animent autour des maisons du peuple et des ducasses... Vie communautaire avec pour centre l'usine, et pour rayonnement la commune. Vie sociale et politique qui connut tous les ressacs et affrontements entre la classe ouvrière et le patronat.

La turbulence populaire devait imprégner l'enfant des corons que fut Barbara Y. Flamand.
Regarder c'est bien, mieux encore est de comprendre le mécanisme économique qui actionne toutes les composantes sociales, et de l'analyser sous l'angle de la réflexion critique. Théâtre, nouvelles, poèmes, essais, s'inscriront dans une remise en question fondamentale de notre monde. En témoigne son dernier essai, "L'autre sacré", d'abord traduit en tchèque et publié à Prague, ensuite dans sa langue originale par EPO, Bruxelles.

Son théâtre (dont peu de pièces furent jouées) offre un panorama du monde contemporain
et de ses conflits dans lesquels le destin individuel se fond dans le destin commun. Grave sans manquer d'humour, il ne se propose rien d'autre, en fin de compte, que de nous rappeler que la transformation du monde est notre affaire, et qu'il est urgent que la vie prenne un sens à travers cette oeuvre collective.

Toutefois, si la vision sociale est prégnante dans son oeuvre, elle s'élargit toujours -et quel que soit le genre- à une dimension poétique. L'homme n'est pas seulement un être social, il est aussi un être cosmique, animé d'un souffle qui le relie au Tout. Aussi, dans ces poèmes politiques qui prennent souvent une forme épico-lyrique, les souffrances, les luttes, les défaites ou victoires des démunis ne sont pas vues seulement sur le terrain où se passent les événements, mais dans le cadre des éléments naturels, des plus inaccessibles aux plus familiers, et ils portent dans leur retentissement un écho des souffrances et espoirs universels. C'est particulièrement vrai pour "La longue mémoire" (sur l'Amazonie et l'Indien) et "La colombe poignardée" (la chute de l'Unité Populaire sous Allende).

La condition humaine ne s'accomplit pas seulement dans une trajectoire historique.
Barbara Y. Flamand fait la part du vécu, à la fois avec lucidité et romantisme.

Solitude et amertume sont ressaisis dans la tendresse. L'Eros est présent, avec violence, parfois, et provocation ("Sex subvertion"). L'amour prend toutes les formes et, notamment, celle de la fraternité. De ce tempérament mobile, naît une diversité que soutient une revendication véhémente à la justice et au bonheur.

Cette mobilité se retrouve dans ses nouvelles. "Les métamorphoses insolites", traduites en tchèque et publiées à Prague, ont toutes un moteur poétique qui est merveilleux. Pas un
merveilleux anodin, celui-ci est traversé par un souci existentiel et, quand il n'est pas prétexte à la critique de notre monde, c'est du quotidien même qu'il se dégage. "Les vertiges de l'innocence", anti-conventionnelles, licencieuses et faisant surgir l'étrange de l'érotisme, ont également été traduites en tchèque et publiées à Prague. Bon nombre de nouvelles, d'ailleurs, libèrent le fantastique dans le vécu, dérivant tantôt vers l'humour, tantôt vers la satire, formes dont elle use dans son théâtre, comme dans ce dernier recueil de poèmes, paru en tchèque et ensuite en français "Les confessions de l'Ogre planétaire".


Barbara Flamand: bibliographie (jusque 1999)

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POEMES

...écrasés sous pneus de jaguar, P. J. Oswald, Honfleur, 1968.

Notre mal est si profond, Henri Fagne, Bruxelles, 1971,

Les poings sur les ... i, Henri Fagne, Bruxelles, 1973

argile et de bulle, Arcam, Paris, 1976

Sous le regard des statues, Arcam, Paris, 1979

La part de l'ombre, Arcam, Paris, 1981

La colombe poignardée, PAC, Bruxelles, 1986

Le coeur fertile, L'Arbre à Paroles, Amay, 1986

La longue mémoire, suivi de Arthur ou l'amoureux séditieux, L'Arbre à Paroles, Amay,
1992

La vie dans tous ses états, L'Arbre à Paroles, Amay, 1995

Les confessions de l'Ogre planétaire, EPO, Bruxelles et Onyx, Prague, 1999

Les mauvais esprits et Le crocodile vert, Ed. Onyx, Prague, 2001

Nouvelles, contes, récits:

La 5.381ème offre, GAE, Bruxelles, 1982.

Lisa ou la terre promise, GAE, Bruxelles, 1983.

Chéri, Magie Rouge, 1993.

L'autre vie, suivi de L'hymen enchanté, Chouette Province, Service du Livre
Luxembourgeois, Marche-en-Famenne, 1999.

Essais:

La dissolution du moi, La Dryade, Virton, 1987

L'autre sacré, EPO, Bruxelles/Onyx, Prague, 1998


Publications étrangères:

Poèmes:

Les témoins de l'apocalypse (titre français: Sous le regard des statues, traduction tchèque,
Onyx, Prague, 1997

La confession de l'Ogre planétaire, traduction tchèque, Future/Onyx, Prague, 1998

Ce recueil a été retenu dans la sélection des livres de l'année 1998 parue dans Umeni a
kritika (Art et critique).

D'argile et de bulle, traduction tchèque, Onyx, Prague, sortie prévue pour mars 2000.

Nouvelles, contes, récits:

Les métamorphoses insolites, traduction tchèque, Onyx, Prague, 1994

Les vertiges de l'innocence, traduction tchèque, Onyx, Prague, 1998

Essai:

L'autre sacré, traduction tchèque, OREGO, Prague, 1997

Théâtre:

Le rescapé, pièce jouée au festival du théâtre d'Ithaque en 1976.

Le poubellier, en lecture spectacle à l'Atelier Ste Anne en 1978.
Epsilon, diffusion à la RTBF en 1978.

Un chien pour Betty, diffusion dans le répertoire de Lucien Attoun, France Culture, 1979.

La fiancée, Théâtre du Méridien en 1984.

Sacristi Stumac, lecture spectacle à la Bibliothèque provinciale de Liège, 1986, traduite en
tchèque.

Autres pièces:

L'homme en marge

La révolte des croisés

Viva cristo guérillero ou le onzième commandement

La citoyenne Nele ou le nouveau féminin

Vies parallèles

La locataire du Gadou

La dérisoire épopée de Jo

De quoi est-il question?

Ferme tes jolis yeux

Un témoin

Le Maître

Publication de poèmes, de nouvelles, d'articles dans diverses revues d'expression
française:

"Marginales" (Direction A. Aygueparse), "La Revue Générale", "La Dryade",
"Caractères", "Phantomas", "Hara Kiri", "Phréatique", "Ecritures", "Magie Rouge", "Les
cahiers du Midi", "Hainaut Tourisme", "L'Arche d'Ouvèze", "L'arme de l'écriture", XYZ
(Québec)...

Dans les revues et journaux tchèques:

"Svetona Literatura" (littérature mondiale), "Nache Rodina" (Notre famille), "Halo
Noviny" (Allo journal), "Levicové Noniny" (Nouvelles de demain) "Obrys" (Esquisse).

Deux articles de fond, parus dans SABAM Magazine:

"La poésie a-t-elle un avenir? (N° de juin, juillet, août 1996) et
"L'écriture au futur" (N° de janvier, février, mars 1998), sont très révélateurs de l'optique
de Barbara Y. Flamand sur la littérature: son essence, sa nécessité, sa fonction; sur le rôle
et la responsabilité de l'écrivain.

B. Y. Flamand collabore régulièrement au journal littéraire "La Cigogne".

                                                                       

N.-B.: à suivre

Robert Paul

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Librairie "Quartiers latins"

Place des Martyrs 14

1000 Bruxelles

Elskamp, enfin

L'affiche (Collection Robert Paul

La poésie de Max Elskamp brille comme un soleil voilé dans le ciel de la Belgique fin-de-siècle. Eclat des sonorités claires, musicales, aériennes. Vers taillés comme des comptines populaires, à murmurer à mi-voix. Depuis Villon, la langue française n’avait plus connu ni ce cristallin ni ce désespoir.

Plus de quatre-vingts ans après sa disparition, l’ombre mélancolique de l’ascète reclus dans sa grande demeure anversoise, aux murs austères, étrangement perméables pourtant aux peines laborieuses de la ville, à son souffle marin, à ses joies trop fragiles et ses trop gros chagrins continue de nous hanter, bien au-delà du drame qui le conduira à ces Effigies dans lesquelles le poète à la dérive fige la musicalité qui l’a fait vivre jusqu’alors (...).
Notre temps avide d’authenticité salvatrice sera-t-il plus clément au plus secret, au plus fragile des poètes belges de langue française ? Celui dont Julos Beaucarne fit percevoir toutes les potentialités. Celui qui se donne à voir et à entendre dans le cadre d’une librairie qu’il eût aimée.

De l’imagier épris des traditions à l’exilé éperdument humain, poète de l’infinie élévation dans le chant, l’exposition "Elskamp, enfin" espère faire toucher ce qui précisément, en ses œuvres, cherche à transcender la matière. Jusqu’au silence de la voix frappée par le déclin mental.

(Véronique Jago-Antoine et 
Marc Quaghebeur)

Le Vernissage fut donné le jeudi 17 janvier à 19 h, avec la présence exceptionnelle de Julos Beaucarne accompagné par le guitariste Patrick De Schuyter.

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Max Elskamp sur le réseau arts et lettres

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liberté,

 

Liberté, liberté chérie,

ne point marcher sur toi,

mais contre toi, près de toi ;

chacun de nos pas

 aura alors la légèreté

 verte ou bleue de l'air,

par la mer

ou les arbres prodiguée !

Liberté, liberté chérie,

ne point marcher sur toi,

mais contre toi, près de toi ;

chacun de nos mots aura

alors le charisme naturel

de ton infinitude blanche

et chaude !

Liberté, liberté chérie,

c'est de toi,

de ton ventre immatériel et rond,

que je suis née au fond !

Ton alphabet multicolore

n'a point de fin,

ni ton monde !

 

 

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Un amour d'occasion.

Lorsqu’elle est venue chez moi, elle savait que nous ferions l’amour ce jour-là. C’était un dimanche après-midi. Elle est revenue le lendemain et depuis nous avions pris l’habitude de nous retrouver tous les lundis.

Au début de ce qui allait devenir notre liaison je ne l’attendais pas à proprement parler. Je savais seulement qu’elle viendrait. Parfois à trois heures, parfois plus tard, selon un emploi du temps qu’elle répartissait minutieusement avant de quitter son domicile.

Quant à moi, sa venue faisait partie des évènements ordinaires qui faisaient la substance de ma vie quotidienne d’alors. A cette époque, ma femme était morte  depuis près d’un an, tous les évènements avaient la même coloration, celle de certains films muets à la technique imparfaite où toutes les images se suivent sans que l’une plus que l’autre ne retienne l’attention.

Avant de venir elle téléphonait. Elle disait :

- C’est moi. Tu es libre ? Je serai chez toi dans un quart d’heure.

J’étais toujours libre. Et elle était toujours chez moi un quart d’heure plus tard.

Nous nous mettions au lit dès qu’elle arrivait. Ensuite je me rhabillais rapidement tandis qu’elle se rendait dans la salle de bain.

- Tu ne m’as jamais demandé si je me sentais bien, m’a-t-elle demandé un jour. C’est comme si tu faisais l’amour tout seul.

Elle avait raison. J’apaisais une soudaine tension de mon corps mais j’aurais pu tout aussi bien m’en passer. Ou le faire avec une autre. Avec elle, c’est vrai, c’était mieux : je ne sortais pas de chez moi, je ne sortais pas de moi-même.  

Un jour, son mari lui avait téléphoné, elle ne savait d’où, et ce détail l’avait longtemps préoccupé comme s’il pouvait expliquer quelque chose de plus, il lui avait dit : je pars, et elle avait compris aussitôt qu’il se séparait d’elle. Peut être que l’intuition féminine, c’est de s’attendre toujours au pire ?

C’était une jolie femme riante et sensuelle. Elle aimait plaire et elle excitait les regards et les corps. Peut être que le regard des hommes lui donnait le sentiment d’exister ? 

A partir de ce jour-là cependant ses joues si pleines et si lisses se creusèrent. Regarde, disait-elle, j’ai des rides là. Un soir, avant de me quitter, elle m’a demandé de l’accompagner à Paris.  

- Je m’occuperai de l’hôtel, dit-elle.

J’ai souri.

-Tu es une femme très organisée. Tu sais tout faire.

Je l’avais accompagnée à sa voiture.

- Embrasse-moi. Je t’apprendrai à vivre à nouveau.

Elle aurait dû rester, ce soir-là. Lorsqu’elle est partie je me suis senti seul pour la première fois depuis la mort de ma femme, et sur le lit encore défait c’est son odeur que j’ai cherché. Pour en retenir la chaleur, j’ai posé la main sur l’endroit que son corps avait occupé. 

- Tu m’aimes ? Lorsqu’elle m’a posé la question je suis resté silencieux. Je ne savais pas ce qu’il fallait répondre, je suppose que c’est parce que je ne l’aimais pas d’amour. Mais est-ce qu’on sait ce que c’est que l’amour ?

Désormais, elle venait aussi le dimanche et elle restait de plus en plus tard. Avant de venir, elle me téléphonait pour me dire qu’elle avait pu se libérer ou, quand elle ne venait pas, pour me dire qu’elle n’avait pas pu le faire.

Le soir, elle téléphonait pour dire qu’elle était bien rentrée ou pour savoir ce que j’avais fait de ce dimanche sans elle ? Je répondais : rien, parce qu’il ne se passait rien lorsqu’elle ne venait pas.

Nous nous retrouvions presque tous les jours. Sous n’importe quel prétexte, je me rendais chez elle. A l’exception du lundi et du dimanche où c’est elle, toujours, qui venait chez moi.

Généralement, j’arrivais vers midi, elle avait préparé de quoi déjeuner et nous mangions ensemble. . A la fin du repas, elle rangeait la vaisselle et, en se tournant vers moi, elle disait :

- Tu viens !

Je la suivais en lui tenant la main ou en posant la mienne sur sa hanche. La chambre se trouvait à l’étage. Après avoir soulevé le couvre-lit, elle allait se déshabiller dans la salle de bain pendant que je disposais soigneusement mes vêtements sur un siège. Puis je m’étendais sur le lit.

Quelques instants plus tard, elle apparaissait nue, une serviette à la main, et sans dire un mot elle se glissait sous les draps.

De plus en plus cependant, j’éprouvais le sentiment d’être l’objet d’une étrange distorsion du temps. La semaine se partageait en deux parties distinctes. L’une m’intégrait peu à peu, ordinaire et paisible, dans sa vie quotidienne, l’autre dans l’isolement de ma maison se déployait dans la fièvre et le malaise.

Nous restions au lit de plus en plus longtemps. Même après nous être aimés nous attendions à nouveau cette faim qui venait de nos ventres, et s’il nous arrivait de nous lever, nous nous couvrions à peine. Nos corps, comme s’ils étaient devenus notre sexe commun étaient l’objet douloureux de notre attente. Et la nuit, après son départ, j’avais envie d’elle encore.     

Ce qu’elle a qualifié plus tard de notre liaison durait depuis près de six mois. Un jour elle m’a téléphoné pour me dire qu’elle ne savait pas à quelle heure elle viendrait, et qu’il se pouvait qu’elle ne vienne pas du tout.

- Tu n’auras qu’à téléphoner.

Elle ne savait pas, a-t-elle dit, si elle pourrait me téléphoner pour me dire s’il fallait que je l’attende ou non. J’ai répondu que ça n’avait pas d’importance, que nous nous verrions le lendemain mais ma voix s’était faite véhémente et je répétais qu’on pouvait toujours trouver le temps de téléphoner.

- Je te dis que je ne sais pas si je pourrai le faire. D’ailleurs, je t’en ai parlé.

Sa voix était calme, pas plus froide qu’en d’autres circonstances où nous nous étions opposés. Peut-être moins.

- Mais pourquoi ?

Il me semblait soudain que cette question était la question capitale de ma vie.

- Pourquoi ? Pourquoi ?

J’étais sûr qu’elle hésitait et que si j’insistais, elle ne pourrait pas résister.

- En tout cas, je t’attendrai.

Je l’ai attendue comme je l’attendais tous les lundis mais je savais qu’elle ne viendrait pas. J’étais accoudé à la table de la cuisine, la porte du bureau était ouverte, c’est là que se trouvait le téléphone.

En réalité, je ne m’attendais pas à ce qu’il sonne et j’aurais pu tout aussi bien fermer la porte mais ce soir-là il était une partie de moi-même, et il m’était aussi nécessaire que chacun de mes membres pour m’aider à résister à cette étrange sensation que j’avais de ne plus exister.

De quoi donc m’avait-t-elle parlé à quoi je n’avais pas prêté suffisamment d’attention? Pourtant, elle me racontait tout dans les moindres détails. Même si son récit n’avait jamais de continuité apparente, souvent en l’écoutant j’avais l’impression de l’avoir accompagnée toute la journée jusqu’au moment où elle sonnait à ma porte.

Je ne parvenais pas à m’en souvenir. Pourtant, je le vois bien aujourd’hui, tout était important de ce qu’elle me disait. Elle a dû me dire, mais je ne l’avais pas entendu, que l’incohérence est l’ordre de la vie.

 

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Idylle,

 

Notre relation est pleine de grâce,

légère et profonde à la fois.

Un genre d'amour courtois

vertigineux et bleu,

dont notre monde en est le toit.

Un doux chaos !

La poésie lorsqu'elle est partagée,

est donneuse de vie.

Aujourd'hui,

 je me sens plus vivante qu'hier,

ma vie je la trouve plutôt belle,

avec se mélange de clairs et  d'obscurs.

Le "vous" est l'élégance,

en même temps que "la proximité non abusive"

du "tu" !

Ne trouvez-vous pas ?

NINA

 

 

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administrateur théâtres

12273023857?profile=original12273024068?profile=originalDu 24 avril au 24 mai 2014 au théâtre du Parc

Made in China de Thierry Debroux

 Par ordre alphabétique : Sophie DESCAMPS (Lisa), Eric DE STAERCKE  (Jean-Pierre), Itsik ELBAZ(Philippe), Fanny DUMONT(Sophie), Adrien DRUMEL (Nicolas), tous excellents.

Cinq dégustations étoilées de comédiens confirmés attendent le spectateur dans  la création de Thierry Debroux, une pièce d’une écriture provocante et d’une facture très enlevée et à la fois, très proche du vécu : C’est « Made in China ». In China seulement ? Ou globalement,  pour l’ensemble de la planète ? N’attendez  nulle  générosité,  ou convivialité : les personnages évoluent « dans un livre qui a commencé à être écrit en Europe et dont le dernier chapitre s’écrit en Chine. » C’est une analyse sans concessions de l’évolution contemporaine du capitalisme et de son implacable dérive, à moins que  nous ne corrigions cette évolution.

12273024464?profile=originalLa voie du Milieu, le Tao devrait être  celle de la sagesse, mais qui, à l’heure actuelle, se préoccupe encore d’être sage ? Ici c’est la rage arriviste qui prévaut à tous niveau, le péché capital de  convoitise ; GREED, disent les anglais. Thierry Debroux met en scène une société irresponsable et déréglée qui fait fi de l’humain, seule sa productivité sans bornes importe. Même les sages préceptes de Confucius sont mis à profit et détournés de leur vérité.  Une  femme glaciale et blonde. Lisa « call me Lisa » totalement maîtresse du jeu, va organiser une véritable guerre des nerfs. Elle  annonce à trois cadres supérieurs qu’ils vont être soumis à  une semaine de tests  individuels et collectifs afin de choisir celui qui, possédant « les meilleurs qualités d’adaptation au changement et à un monde inconnu », occupera un poste  fort convoité à Shanghai. Les trois hommes ont PEUR et d’hommes libres, ils vont devenir esclaves.12273025081?profile=original

Il y a Nicolas, un jeune loup aux dents longues, Philippe, un stressé de la mort (qui tue) et Jean-Pierre, « un homme qui n’a jamais fait son âge », pourvu d’une grande expérience. Les personnages sont  à la fois très typés et  bien nuancés, au sein d'une intrigue socio-économique d’une cruauté  qui n’est pas sans rappeler le film « On achève bien les chevaux *». Le suspense est omniprésent, tout autant que le traitement paradoxalement multi-comique, de la situation. Un procédé qui  a pour effet de rehausser le caractère  tragique du ballet qui va se dérouler.

Parfois la révolte gronde mais les  lâchetés, trahisons, bassesses en tout genre, ou les  hypocrites soumissions, sont les piètres moyens utilisés par ces hommes affolés pour accéder à la reconnaissance et à la promotion. La trouille fait accepter n’importe quoi. Sophie DESCAMPS incarne  magnifiquement  Lisa, le personnage de DRH dont  les méthodes  participent du  harcèlement moral et/ou sexuel...  On assiste, effarés,  au broyage méticuleux  des candidats, enfermés  dans le piège de la compétition. Par d’hypocrites flatteries ou de pénibles dévalorisations, Lisa les déstabilise  avec un cynisme débridé et les  manipule les uns après les autres. Ses chantages successifs ont toutes les chances de réussir  car elle connait tout de leur vie privée, exploitant chaque faille à la limite du sadisme. Elle a engagé pour la seconder, leur collègue et amie Sophie qui connait tout d’eux, ou presque. Sophie, heureuse d’éviter le licenciement virant totalement de bord, se calibre sur Lisa et va noter scrupuleusement paroles, faits et gestes de chaque candidat. Le personnage est très bien étudié et ...l’histoire se complique. A vous d’aller l’apprécier, cela vaut vraiment le détour ! La mise en scène et la scénographie, très intelligentes,  sont signées Peggy THOMAS et Vincent BRESMAL.

«* They shoot horses, don’t they ? »

http://www.theatreduparc.be/spectacle/spectacle_2013_2014_005

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12273012087?profile=original"Le jeu du prince des sots et de mère sotte" est un Jeu théâtral comprenant cri, sottie, moralité et farce et en vers de Pierre Gringore (vers 1475-1538), créé le mardi gras 24 février 1512, et publié la même année.

 

La devise figurant au frontispice de l'ouvrage: «Tout par Raison; Raison par tout; Par tout Raison» invite le public à écouter sérieusement les Sots qui s'entretiennent joyeusement des affaires politiques de l'époque.

 

Le cri appelle tous les Sots à se rassembler. On apprend que le Prince des Sots doit tenir sa cour: débute alors une revue des états, à laquelle prennent part nobles, puis prélats, avant qu'apparaisse le peuple, sous les traits de Sotte Commune. Survient Mère Sotte, dont les vêtements symbolisent la papauté; elle expose ses ambitions. Ses acolytes, Sotte Fiance [confiance] et Sotte Occasion, ainsi qu'un astrologue, tâchent de gagner seigneurs et prélats à ses projets. Ceux-là résistent; ceux-ci sont séduits. Ils combattent entre eux jusqu'au moment où l'on découvre Mère Sotte sous le costume de l'Église.

 

La moralité met en présence Peuple français et Peuple italique, tous deux sommés par Punition divine de se convertir au plus vite et d'abandonner leurs démérites. Tant de réflexion appelait détente: telle est la charge assignée à Doublette, épouse insatisfaite qui préfère les services amoureux de Faire à ceux de Dire, car «dire sans faire, il n'est rien pire».

 

Comme dans la Chasse du Cerf des Cerfs (1510), Pierre Gringore fait l'apologie de la politique de Louis XII, monarque qui s'emploie à contrer les effets de l'ambition du pape Jules II. Mais le jeu renforce la satire de l'Église: légèreté du prélat qui «mieux se connaît à chasser / Qu'à dire matines», vente des pardons, arrivisme du clergé évoqué sous les traits de Sotte Occasion, ambitions temporelles d'une Église qui fait concurrence au pouvoir du Prince, telles sont les allusions qui font dire que «l'Église a de mauvais piliers». Le peuple, à qui l'on reconnaît un certain bon sens, notamment quand il attaque l'Église, n'est pas épargné dans la satire de Gringore: ses préoccupations matérielles qui lui font soupirer que «faute d'argent, c'est douleur non pareille», son indifférence quant aux questions d'intérêt national lui valent quelque réprobation dont la moralité se fait elle aussi l'écho. Politique, ce théâtre l'est à plus d'un titre: la satire est explicitement au service de l'éloge royal. Louis XII, «lequel se fait craindre, douter, connaître», ennemi de bigoterie, est seul gardien de l'ordre et de la paix. Cette justification valait peut-être d'être précisée en une conjoncture économique difficile que le jeu évoque à plusieurs reprises.

 

La tension entre les réalités de la vie du temps, rendues avec une certaine licence, et le double masque, que constituent le personnage du sot et l'univers carnavalesque, laissent entrevoir le statut ambigu du théâtre de Gringore, en cet automne du Moyen Age. Le propos sérieux se déploie dans la fête du jeu verbal en un bouquet de calembours, et ce, dans l'immédiate proximité des débordements grivois de la farce justifiés par le pouvoir seigneurial chargé de juger le cas de Doublette à qui son mari demande raison de ses fredaines. «Ce n'est que jeu»: telle est l'expression qui clôt la farce et peut bien renvoyer à l'ensemble de l'ouvrage. Une signature de Sot, qui, quand tout est dit et qu'il va quitter la scène, prétend n'avoir exprimé aucune vérité qui vaille.

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À quoi bon!

 

Soliloque

Je n'arriverai pas à réellement croire

Qu'avec le temps, pour les vieillards: va, tout s'en va!

J'accueille les saisons, les plaisirs, les déboires.

Souvent en écoutant, émue, mon coeur qui bat.

Il est vrai que les ans ont changé mon ardeur.

Je ne me force plus, me dis: tout peut attendre!

J'aime à rester passive, à me laisser surprendre,

Sensible à la lumière, au charme d'une fleur.

J'évite les soucis, les regrets. À quoi bon!

Mais je n'ai pas pour tout la même indifférence.

Certaines habitudes héritées tiennent bon

M'empêchent de penser que rien n'a d'importance.

À quoi bon! À quoi bon! et un autre À quoi bon!

Or je garde l'envie de me sentir utile.

Mon âme reste aimante et saine ma raison.

Je soigne mon jardin, toujours aussi fertile.

17 mai 2014

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Ecriture à l'aube,

 

Calice,

lisse et chaud,

rose claire,

close dans

la nuit d'encre.

Gorge blanche,

palpitante,

 d'une femme amoureuse,

heureuse dans

ce secret bleu-feu ;

Calice,

lisse et chaud,

rose claire,

l'unique éclose

au seuil de l'aube ;

Douceur de l'air,

velours pourpre,

murmure identitaire,

voleuse d'instants

géants pour elle.

Chaleur silencieuse,

écriture paresseuse,

bourdonnante,

par moments euphorique,

bue par les prunelles

 rebelles et magiques

de mon chat noir ébène.

Écriture musicienne.

 

NINA

 

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Une aventure

 

 

Les premiers jours, Pierre avait logé dans un hôtel situé à proximité de l’Université. Il y avait là les petits restos et les cafés qu’il fréquentait lorsqu’il était étudiant. Personne ne l’y reconnaissait plus. L’Université, c’est comme un bus qui vous aide à parcourir quelques années de la vie, puis c’est comme s’il n’y avait jamais eu de bus et, pour certains, comme s’il n’y avait jamais eu d’Université. Ni de vie.

Il allait s’efforcer d’effacer le temps qui s’était écoulé depuis la fin de ses études jusqu’à ce jour. Il se voulait un autre homme. Il n’y croyait pas réellement mais c’était un cadre mental qu’il voulait s’imposer. Et qui l’apaisait. Une seconde vie commençait.

Le soir, pour éviter la solitude de sa chambre, il allait prendre un verre dans un bar qu’il fréquentait lorsqu’il était encore étudiant. Situé dans une impasse, « La jambe de bois » avait une clientèle limitée à d’anciens étudiants nostalgiques et à des jeunes qui se faisaient offrir à boire par les anciens. A une certaine heure du soir, Pierre s’asseyait au piano après avoir offert un verre au pianiste habituel.

- C’est bon ce que tu fais. Pourquoi t’as pas continué ?

- On croit qu’on choisit. On ne choisit pas.

- Tu parles comme un vieux.

Il ne vivait pas encore avec Clotilde. Il ne l’avait rencontrée qu’un an plus tard. Ce n’était  pas une liaison. Comme beaucoup d’autres hommes sans doute, et peut être de femmes, il avait une mémoire bien compartimentée. Celle qui permet de vivre sans regarder derrière soi.

Il n’est pas nécessaire de détruire le moindre souvenir. Il suffit de l’abandonner dans un coin de ce vaste fourre-tout qu’est la mémoire. On peut ainsi mener deux vies en parallèle, et prétendre qu’il ne s’agit que d’une aventure sans lendemain lorsqu’on est le sujet d’une rencontre inattendue.

Clotilde, il l’avait rencontrée à l’Archiduc, un bar à la mode, où se pressaient les amateurs de musique de jazz. A partir de onze heures du soir, il était impossible d’y circuler. Pour se déplacer, il fallait se creuser un chemin parmi les consommateurs collés les uns aux autres en s’excusant pour la forme et en levant son verre au dessus de la tête. Autant de balises liquides qui indiquaient que quelqu’un, homme ou femme, se trouvait en dessous. Face à face, corps contre corps. Ce soir là c’était Clotilde et lui.

- Je vous offre un verre ?

- Si nous parvenons au comptoir, avec plaisir.

Quelques heures plus tard, ce fut Clotilde qui demanda :

- On va chez toi ou chez moi ?

Clotilde était divorcée. Elles sont nombreuses les femmes divorcées. Il arrive que les maris se séparent de leur épouse durant leur mariage sans qu’elles en soient averties. Lorsqu’elles le sont, à moins d’un arrangement de convenance, le couple divorce pour de vrai. Parfois, il le regrette.

Clotilde et son mari n’étaient mariés que depuis deux ans lorsqu’elle avait appris qu’il la trompait avec sa secrétaire. Il avait dit :

- Ce n’est pas ma faute. Je pensais bien que je lui plaisais, je le lui avais répété : ne vous penchez pas comme ça lorsque vous êtes derrière mon dos pour lire un rapport en même temps que moi. Tu sais la poitrine qu’elle a, elle la met pratiquement sous mon nez, le corsage entr’ouvert.

C’était un homme fat et suffisant. Il semblait jouir en se confessant, avait dit Clotilde.

- C’est un accident. Je ne suis qu’un homme, après tout.

Il avait juré qu’il quitterait sa secrétaire sur le champ, c’est Clotilde qu’il avait quittée.

Pierre et elle s’étaient revus les jours suivants. Elle avait demandé le premier jour :

- Tu veux revenir ce soir ?

Il ne savait pas ce qu’il devait répondre. Elle avait été ardente. Durant la nuit, il avait pensé à Béatrice qui lui avait appris à caresser le corps d’une femme.

Elle avait fixé les règles.

- On couche mais on ne s’est rien promis.

Acheteuse de lingerie féminine pour une chaine de grands magasins, un tiers de son temps se déroulait à l’étranger. Elle achetait non seulement de ces parures qui excitent l’imagination des maris mais des culottes de coton, des combinaisons et autres sous-vêtements destinés à la majeure partie des femmes. Davantage de tailles X, XL et E.L que de S. et Médium. Les médecins le confirment d’ailleurs, si le bedon menace les messieurs, c’est sur les fesses que se porte d’abord l’embonpoint des femmes.

- Cela permet d’occuper les mains des messieurs lorsque la conversation commence à languir.

Sans s’être rendu compte du temps qui passait, Pierre et elle vivaient pratiquement ensemble depuis trois ans. Parfois, lorsqu’il se taisait, elle craignait qu’il ne s’ennuie. Alors que le temps des confidences à cœur ouvert n’était pas encore venu. Quand les gens voyagent, veulent-ils se créer des souvenirs qu’ils évoqueront plus tard ? Peut être.

Il y avait à Milan une foire de la lingerie deux fois par an.

-Tu connais Milan ? Tu connais l’Italie ?

- Non.

- Je t’invite.

L’hôtel de la Place, à proximité de la Cathédrale et des rues étroites où se trouvent les bars à filles, était un hôtel de grand luxe. Au sous sol, un bar permettait d’y passer la soirée en écoutant un pianiste. C’était un hôtel très cher. Clotilde s’en moquait. Elle disait :

- Ils ne me payent pas pour mes beaux yeux mais pour l’argent que je leur rapporte. Je travaille comme un nègre mais je veux vivre comme un prince.

Ils formaient, croyait-elle, une sorte de ménage incertain mais installé. Elle avait été séduite par ce garçon un peu plus jeune qu’elle qui ne demandait qu’à apprendre ces gestes que beaucoup de jeunes gens prétendaient connaitre de façon innée mais dont ils usaient maladroitement face à des jeunes femmes prêtes à toutes les découvertes.

Aux gestes mécaniques de l’amour, elle donnait un rythme qui les rendait différents en fonction d’une dramaturgie imperceptible qui variait selon l’heure ou les endroits. Clotilde faisait l’amour comme un violoniste se sert de son violon. Sans abandon véritable mais soucieuse du plaisir partagé. Elle préservait sa liberté en n’appartenant à personne.

- Le jour où moi ou toi, on a envie d’être seul, il suffit de le dire.

C’était sa façon à elle, sans blesser son partenaire, de dire qu’ils n’étaient pas unis pour la vie. Ou que de temps à autre, une rencontre inattendue pouvait se produire sans qu’il s’agisse d’une rupture définitive. Il faut bien le reconnaitre, il est souvent plus ardu de rompre que d’être amoureux.

Clotilde avait quarante-trois ans, l’âge des premières déchirures. De celles qui commencent à corroder la texture des chairs.

Depuis quelques années, chaque matin elle contemplait son visage avec une attention douloureuse. Une femme n’a que sa beauté, pensait-elle. Le jour où elle cesse de plaire, elle cesse d’exister.

Lorsque son mari avait quitté Clotilde, elle était restée prostrée de nombreux mois, incapable de mettre quelques idées en place : elles lui paraissaient aussi incongrues les unes que les autres, sans rapport aucun avec la réalité. C’étaient à peine des bouts de pensée aussi inconsistants que les cercles que font dans l’eau les galets jetés par des enfants.

Puis elle s’était efforcée de se reprendre, comme on dit. Ses déplacements à l’étranger, elle les prolongeait sans nécessité, rien que pour remplir un temps dont elle se rendait compte combien il était vide depuis qu’elle était seule à l’affronter.

Elle eut quelques aventures. De celles qui naissent, et se défont tout aussi vite, à partir d’un regard plus appuyé, presque par lassitude, pour ne pas dire non ou parce qu’on a envie de dire oui à quelqu’un. Et parce que son corps, elle voulait s’en persuader comme si c’était le signe du début de sa délivrance, avait à nouveau ses exigences. Elle en avait éprouvé un bien-être ambigu.

Pierre était arrivé à un moment décisif mais elle doutait déjà du pouvoir qu’elle pouvait exercer sur un homme. Parfois, elle souhaitait que son visage soit le seul objet de son regard pour le détourner d’autres femmes. Mais parfois, elle souhaitait qu’il regarde d’autres femmes pour le détourner du sien dont elle était devenue moins sûre.

Un jour, ils s’étaient rendus à Paris. Elle devait s’y rendre pour ses affaires et elle lui avait demandé de l’accompagner. C’était en septembre, les jours étaient encore beaux. Elle avait rêvé pour elle et pour lui que ce soit comme le jour d’une première rencontre. De celles qui surviennent par hasard sans en connaitre la fin. Un instant épargné du temps.

C’était un week-end de Foires commerciales, la plupart des hôtels affichaient complet. Celui qu’elle avait retenu n’était pas très luxueux mais il était situé à proximité du Boulevard Saint-Germain et des brasseries aux terrasses illuminées. De plus en plus souvent elle cherchait des endroits animés. Elle avait parfois le sentiment que le silence risquait de les séparer.

- C’est tout ce que j’ai pu trouver. Tu n’es pas trop déçu ?

La chambre était petite, le lit en occupait la plus grande partie. Elle avait ôté sa blouse et sa jupe avant de défaire les valises. Elle se savait attirante. Ils étaient si proches l’un de l’autre qu’à chaque fois qu’elle passait près de lui, il sentait l’odeur de sa peau mêlée à celle de son parfum. Une odeur qu’il commençait à bien connaître et qu’il  retrouvait sur lui lorsqu’elle était absente. Dieu sait à qui elle le faisait penser.

Il avait le ventre contracté. Peut-être était-ce l’atmosphère de cette chambre ? Les hôtels pour beaucoup, hommes ou femmes, suscitent la même sensation que celle que leur procure le sentiment de commettre un adultère.

Elle s’était tournée vers lui. Il la trouvait belle.

- Tu veux faire l’amour ?

Sa voix était claire. Elle posait la question de la même manière que si elle avait demandé s’il voulait un verre d’eau.

- Je crois que j’ai envie de toi.

- Tu crois que tu en as envie ou tu en as envie ?

Elle riait.

- Si nous voulons aller au restaurant, nous n’avons pas de temps à perdre, je vais prendre un bain.

Elle avait ouvert le robinet de la baignoire, et elle avait ôté sa culotte et son soutien-gorge. Elle était entrée dans l’eau pendant qu’il la regardait, troublé par ce corps si tranquille. Elle avait tendu la main.

- Tu veux prendre un bain avec moi ?

Lorsqu’ils étaient sortis de l’hôtel, il faisait déjà nuit.

Clotilde s’était accrochée à son bras, sa cuisse touchait la sienne comme si leurs corps se cherchaient encore. Ce sont ces attouchements là, si vite oubliés, qui marquent le corps des amants véritables.

- Est-ce que ce que tu connais le Harry’s bar ? C’est un endroit fantastique. Au sous-sol il y a un piano, et si tu le lui demandes, le pianiste te joue des airs d’autrefois.

- Non, je ne connais de bar que l’Archiduc.

Le bar était pratiquement vide. Toutes les lampes n’étaient pas encore allumées. Il était trop tôt.

Pour Clotilde, c’étaient des souvenirs qui lui étaient propres. Elle eut peur soudain des souvenirs qui appartenaient à Pierre. Certains d’entre eux probablement appartenaient aussi à une autre.

Elle n’avait plus repris son bras de la soirée. Cette nuit-là, recrus de fatigue, mouillés de sueur, ils avaient fait l’amour avec la rage de deux lutteurs épuisés mais incapables de se vaincre.

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La régénération dans le conte kabyle

I. Introduction Différent du mythe, ou mythe travesti dont il est sans doute une relique dégénérée quant à son sens sacré, le conte évoque, à travers l’apparente affabulation puérile qui le caractérise, une situation pourtant qu’on peut qualifier d’archétypale. Si le mythe explique, le conte exprime. Loin d’être un aspect accessoire de l’expression orale et littéraire d’une société, il est dans les sociétés sans écriture l’élément fondamental dans la transmission de certains caractères structuraux de la société. On peut dire du conte ce qu’avait dit R. Bastide de l’art, qu’ "il peut nous permettre d’atteindre les métamorphoses de la sensibilité collective, les rêves de l’imaginaire historique, les visions du monde". On passerait sans peine des interprétations du conte au conte des intérprétations tant les méthodes requises à cet effet sont nombreuses et variées. De la lecture de surface jusqu’à la psychanalyse, en passant par le structuralisme anthropologique, il n’est pas de thème qui ne soit étudié à la lumière du symbolisme universel. Ici sa valeur initiatique, là son sens psychologique. Sa richesse symbolique s’ouvre à des interprétations diverses sans qu’elles s’excluent pour autant. Bruno Bettelheim, dans Psychanalyse des contes de fées reconnaît que les "contes, comme toutes les oeuvres d’art, possèdent une richesse et une profondeur qui vont bien au-delà de ce que peut tirer d’eux l’examen le plus complet". Les interprétations qui ont voulu trouver ou retrouver dans le conte des pratiques sociales se sont toujours limitées aux aspects initiatiques. La structure initiatique des contes est sans aucun doute évidente. M. Eliade se pose, à ce propos, la question de savoir "si le conte décrit un système de rites ressortissant à un stade précis de culture ou si son scénario initiatique est ’imaginaire’ dans le sens qu’il n’est pas lié à un contexte historico-culturel, mais exprime plutôt un comportement anhistorique, archétypal de la psyché" . II. origine et originalité L’origine du conte kabyle, malgré plusieurs tentatives d’éclaircissement, reste un point sombre. J.B. Moreau affirme que c’est au carrefour des trois courants et riches des trois rapports ancestro-culturels : influence sémite, apport indo-européen et civilisation des éleveurs agriculteurs d’Afrique du Nord, que naquit le conte kabyle" . Les emprunts arabes proviendraient d’une époque qui remonte au IXème siècle, notamment à partir de la conquête arabe de l’Afrique du Nord au VIIème siècle. Ce dernier fait constitue une frontière dans l’histoire des berbères. La filiation et les emprunts des contes kabyles n’est pas encore bien établie à l’heure actuelle. Plutôt son origine, c’est son originalité qui nous importe ici. Certes, le conte est universel quant à sa structure et ses grands archétypes. Toutefois, il porte toujours la marque du groupe social où il est fonction, parce qu’il est conçu à l’intérieur d’une communauté, d’une tradition. Bien sûr que, au-delà de la structure et de la forme, au-delà des intuitions premières, on peut sonder les profondeurs du conte pour y trouver les grands archétypes. Néanmoins, "les archétypes se lient à des images très différenciées par les cultures et dans lesquelles plusieurs schèmes viennent s’imbriquer". Il faut chercher, en partant d’une unité de structure archétypale chez les peuples du monde entier, les différentes conceptions de l’idéal de chacun, lequel est modifié par l’histoire, l’interférence des cultures. Ainsi, dans la plante d’immortalité et de jouvence, le sémite aura soif d’immortalité quand l’indien y chercherait le rajeunissement : deux idéaux différents. L’agencement du récit, les lieux privilégiés, la structure dramatique sont les facteurs qui déterminent sa spécificité. "Les symboles, comme les archétypes, dit M. Eliade, sont diversement vécus et valorisés. Le produit de ces actualisations multiples constitue les ’styles culturels’". La variabilité d’interprétation n’épuise pas le symbole originel, ni les possibilités d’avoir accès à un symbolisme cohérent. Nous verrons plus loin qu’il y a une "logique des symboles" qui s’appuie sur les deux régimes (diurne et nocture) dont on a parlé plus haut, qui rappelle d’ailleurs celle des rites. Ici tout concourt et s’agence dans un but précis : celui de la régénération. Symboles cycliques (serpent et lune) y souvent présents. La fontaine (eau symbole de la régénération) est fréquemment le lieu où s’établit l’énigme entre le héros et la stut (sorcière). C’est là que se préfigure toute l’action future et se réalisent toutes sortes de métamorphoses. Les rites d’initiation, apparents dans les contes, font souvent mourrir puis renaître. Plutarque disait déjà : "s’initier, c’est mourrir". L’initiation est non seulement un acte de la connaissance mais aussi un rituel de régénération, la promotion de la continuité de la vie. Aussi, dans le conte kabyle, y a-t-il une idée en filigrane d’une régénération du cosmos et du collectif humain. Le symbolisme du conte rend transparent cette idée de régénération de la nature et le commencement d’une "ère nouvelle", c’est-à-dire la répétition périodique d’une nouvelle création. La régénération est, comme son nom l’indique, une nouvelle naissance. Nous verrons plus loin que les débuts des contes s’activent souvent sur la stérilité de la femme et, corrélativement, de la famille, voire du danger de la non reproduction de la société. III. Analyse 1. Structure narrative Rapporté à la symbolique des structures anthropologiques de l’imaginaire, la régénération s’inscrirait, parce qu’elle présuppose la répétition cyclique ad infinitum du cosmos, au registre de la deuxième dominante du "régime nocture" qu’a décrit Gilbert Durand, régime à dominantes digestives et cycliques. La deuxième dominante (cyclique) regroupe les techniques du cycle, du calendrier agricole ou de l’industrie textile, les symboles naturels ou artificiels du retour, les mythes et les drames astrologiques. On verra dans les contes apparaître fréquemment les symboles cycliques et de retour, ainsi que les drames qui en découlent en vue d’une régénération future. On s’intéresse ici principalement aux symboles cycliques et à ces drames constitutifs de la régénération. D’abord la préparation de la régénération (début du conte), ensuite les épreuves de la régénération (le coeur du conte), enfin la remise en ordre, après régénération, constituera la fin du conte. Entendons par "régénération" (ré-génération) le quête symbolique du renouvellement du groupe social, et ce, dans le contexte du conte, par un éventail de symboles à caractère universel. Pour ce faire, nous nous sommes, entre autres, inspirés principalement des ouvrages de M. Eliade. Cependant le thème de la régénération, dans son agencement, épouse la structure du conte. Nous avons, par conséquent, transposé les étapes de la régénération sur les étapes ou grandes parties que V. Propp a définies dans son ouvrage sur la morphologie du conte. Propp en a, en effet, dégagé trente et une fonctions qui se regroupent en trois grandes parties : la première décrit la préparation du Mal. Pour notre première partie, ce sera "la préparation de la régénération". La deuxième partie de Propp est consacrée à la lutte du héro contre le Mal. Elle correspondra à notre partie intitulée "épreuves de la régénération". La victoire du Bien occupera la troisième partie de la division de Propp. Elle sera pour notre étude "la régénération" proprement dite. Cette transposition peut paraître arbitraire et sans fondements, ou à tout le moins force un peu à l’excès le symbole. Mais il faut inscrire cette correspondance symbole et représentations sociales dans une lecture de textes qui s’interdit toute conclusion quant à la véracité du reflet symbole sur la réalité ou la de réalité sur le symbole. Elle les prend dans leurs mouvements respectifs. Les coutumes, rites et autres pratiques sociales invoquées ici pour justifier un tel symbolisme sont empruntées à toute l’aire de la société berbère, principalement le Maroc et l’Algérie. 2. Préparation de la régénération La majorité des contes débute par la stérilité, au sens large du terme, qui compromet la continuité du groupe et sa désintégration, augure d’une mort. C’est dans la crainte d’un devenir "néant", conséquent d’une effroyable stérilité, qu’il faut chercher le motif de la régénération, présent dans le conte kabyle. Les symboles mobilisés à cet effet sont : a) le symbole lunaire, b) le symbole ophidien, c) le symbole aquatique. La correspondance entre les phases de la lune et la croissance puis la décroissance de la vie végétale, animale et humaine, est l’une des plus vieilles croyances de l’humanité. Les phases de la lune sont elle-mêmes un élément de grands rythmes cosmiques. En cherchant à résumer en une formule unique la multiplicité des hiérophanies lunaires, M. Eliade conclut qu’ "elles révèlent la vie qui se répète rythmiquement. Toutes les valeurs cosmologiques, magiques et religieuses de la lune s’explique par la modalité d’être : c’est-à-dire qu’elle est ’vivante’ et inépuisable dans sa propre régénération". M. Eliade souligne un autre aspect de la lune comme l’agent de destruction périodique des ’formes épuisées’. Voilà pourquoi dans le conte "l’Homme-serpent", la mère vient consulter la lune pour connaître l’état de son ’vieillissement’. Et la lune de répondre : "toi et moi sommes également belles, mais la fille que tu portes en toi nous passera en beauté". Il faut rappeler que le terme agur, en kabyle, désigne indifféremment la lune et le mois. La lune est mesure du temps. "métreur" d’âge, ce qui lui vaut la capacité de prévoir l’avenir. Clair de lune ne se dit-il pas en kabyle thiziri n g agur ? dont thiziri vient du radical IZR qui veut dire voir ? Le choix du moment où la lune est croissante pour l’inauguration des labours, la célébration des mariages et l’ourdissage du métier à tisser, est très significatif de la valeur conférée à la lune pour son pouvoir de fécondation et de reproduction. Dans un conte intitulé "ce que deviennent les vielles lunes", l’ancienne lune est pilée en petits morceaux pour en faire des étoiles. Car "la lune est la mère du pluriel". On dit que la lune "naît", et, partant, annonce la naissance, voire le renouvellement, la régénération puisqu’elle est le premier mort et le premier ressuscité. La pelote de laine, produit de tissage, est une épiphanie lunaire. Elle est symbolique du devenir, de la continuité déjà anoncée par la lune, "tisseuse de destins". Pour récolter les fèves que leur mari a prétendu semer, les deux femmes du conte "le malin, la bête et l’ogresse" ont fait rouler un tamis de la hauteur d’une colline pour retrouver l’emplacement des fèves. La pelote de laine et le tamis sont souvent ainsi utilisés pour égarer un ou plusieurs personnages du conte, et symbolisent "l’éternel retour". De même, le symbole ophidien récèle le triple secret de la mort, de la fécondité et du cycle. Le serpent est une force tellurique, symbole de résurrection, car il vient de la terre, donc des morts. Aussi est-il le gardien de la pérennité ancestrale. Son nom est azrem, provenant sans doute de azlem : épeler, égrener, effeuiller. En changeant de peau, il se "rajeunit". D’où sa capacité symbolique de régénération. Ainsi, il est "l’époux de toutes les femmes". Ses relations avec les femmes sont néanmoins multiformes. Plusieurs contes kabyles le confirment. Elles ne peuvent en aucun cas être expliquées au moyen d’un symbolisme érotique simpliste. C’est d’ailleurs moins par son caractère phallique aue par son symbolisme de régénération et d’initiation qu’il intervient très souvent dans les contes kabyles. Dans "l’Homme-serpent", c’est lui qui inaugure, après la lune, toute la suite du conte en chargeant "l’homme-serpent" d’assurer la continuité du groupe social en élevant la fille aux cheveaux d’or. Dans le conte "le poil du bon secours", la reine stérile mit au monde un serpent après en avoir émis un voeu. Dans "la jalousie d’une marâtre", c’est paradoxalement une fille qui élève un serpent. Il lui régénérera plus tard les yeux, arrachés par la marâtre, en les léchant. L’hydromancie florissait chez les Kabyles, et les Berbères en général. N’est-ce pas l’eau qui garde les armes ardentes des ancêtres ? Les cours d’eau, les sources, sont les lieux d’un culte qui s’adresse aux morts, lesquels, par leur présence, donne à l’eau sa fécondité, son pouvoir de régénération et de renaissance. "Grain de pois chiche" est né après qu’une femme eut fait un souhait d’avoir un garçon. A la suite de ses pérégrinations, "grain de pois chiche" fut avalé par un lion. C’est à la proximité d’une fontaine qu’il réussit à faire une césarienne au lion et sortir ainsi de son ventre, "renaître" naturellement alors que sa première naissance fut anormale. L’eau est en pays berbère remède contre la syphilis, contre donc la dégénérescence de toute forme de vie. Le caractère régénérateur de l’eau apparaît plus clairement dans les termes mêmes qui désignent les éléments aquatiques : lilu, vieux mots libyque, désigne "l’eau" ; la mer se dit ilel, le fleuve il et ilul veut dire "il est né". Enfin abbwuc désigne et le coquillage et le pénis. On y retrouve de fréquentes apparitions de la vieille sorcière qui, devançant le héros, s’installe à la fontaine et feint de puiser de l’eau. Le héros, en allant faire désaltérer son cheval à l’abreuvoir, trouvera la sorcière faisant semblant de remplir son outre d’eau avec un tamis ou une calotte de gland. Le héros impatient l’écartera de la margelle. Et la vieille de lui lancer : "tu ne traîterais pas les gens de la sorte si tu avais épousé une telle", ou lui annonçant l’existence d’une soeur qu’il n’a jamais connue. Ces jeux ont une valeur augurale dans la suite du conte. Ils introduisent par le truchement du symbolisme de l’eau, celui de la régénération. Le tamis, dont la fonction est de séparer le grain de l’ivraie, est réduit ici à ne rien séparer. Il perd sa valeur fonctionnelle au profit de sa valeur symbolique, annonçant, par sa forme circulaire, le cycle, le renouvellement. La fréquente apparition du tamis à proximité de l’eau, ne fait que confirmer la logique des symboles s’unissant pour contribuer à la régénération permanente. Un vieux sage expliquait au héros, dans le conte "l’enfant et le roi des génies", que le fontaine dont le fond était en argent, la voûte en or, et les eaux blanches, était la fontaine de la vie. Celui qui y boit ne mourra pas. Nous y voyons, d’après ce qui prècède, que le contact avec l’eau, parce qu’elle est le point de départ des drames qui attendent le héros, comporte toujours l’idée de régénération. "L’eau est aussi un type de destin (....), un destin essentiel qui métamorphose sans cesse la substance de l’être", "elle est (...) une invitation à mourir". 3. Epreuves de la régénération Le désir de régénération et d’éternité compose avec l’agressivité et la négativité. Car, c’est un passage difficile d’un état à un autre. La régénération est un acte grave et dramatique qui ne saurait s’accomplir sans désordre social. Les activités sociales s’usent et doivent se régénérer. C’est à cette nécessité fondamentale que répond en défintive la régénération. C’est dans le passage de la stérilité à une abondante progéniture, comme d’une saison sèche à une saison humide de germination et de fécondité, que se réalise l’épreuve de la régénration, s’accompagnant de destruction et de mort (sacrifice). Les contes obéissent à cette loi en mettant en scène des ogres anthropophages et nécrophages (anti-hommes), des teriel (ogresses anti-femmes), des nains et autres formes humaines étranges qui font frontière entre l’ordre et le désordre. Ils sont médiateurs entre la stérilité et la fécondité. Témoins ces combats violents entre ces personnages asociaux et le héros, car l’agon est générateur de fécondité. Les héros est souvent appelé à s’immiscer dans un combat pour séparer deux adversaires éperviers, serpents, fourmis, béliers. Le désordre qui caractérise l’épreuve de la régénération s’appuie sur l’inversion des rôles de tous ordres en mettant à nu les oppositions sacré/profane, masculin/féminin, culture/nature, dedans/dehors, sec/humide. Dans le conte de "l’Homme-serpent", le serpent se charge de toutes les activités féminines, entre autres cueillette du bois, éducation des enfants, domaines réservés à la femme. L’homme qui, selon le dicton kabyle, est la "lampe du dehors" devient la "lampe du dedans", espace féminin par excellence. L’homme-serpent se repaît du "sang menstruel" pour avoir failli à sa virilité en marchant sur un serpent. Virilité offensée exige réparation et, ce dramatiquement, dans le sang, car le "sang n’est jamais heureux". La chute de l’homme-serpent n’est que la traduction du moment néfaste et tragique, nécessaire à la régénération, moralisé sous forme de punition. Il y a, en fait, bouleversement et tremblement des valeurs : "une valeur qui ne tremble pas est une valeur morte". Laoust cite, chez les Douzrous (Berbères d’Anti-Atlas), ces rites de retour du printemps qui consistent à choisir deux fiancés symboliques, de les escorter jusqu’à un sanctuaire qui, pour l’occasion, devient un lieu de prostitution sacrée. Ce bouleversement des condition sociales, symbolisé dans le conte par la chute de l’homme-serpent, est omniprésent dans le conte kabyle. L’esclave prend la place de la princesse, où la princesse revêt la peau d’un âne pour se faire prendre pour esclave, la femme maligne met au monde un enfant idiot, et la femme idiote un enfant malin. Des alliances matrimoniales se contractent souvent dans le conte entre les animaux et les êtres humains. Les jeunes filles se marient avec des inconnus de forme animale, des démons, des ogres, avec des étranges personnages qui leur défendent de les regarder dans la lumière. Le héros du conte "l’ogresse Yemma nouja" épouse la fille de l’ogresse. C’est un ogre qui prend pour femme la fille de l’infortuné vieillard du conte "délivré par ses frères". Toutes ces relations sont une volonté d’assurer l’androgynie de tout être, de transcender les contraires, opération indispensable à la régénération. Ainsi le nègre se transforme en belle femme blonde, le héros en gazelle, le serpent en prince charmant. Métamorphoses qui annoncent la palingénésie. Le rétablissement de l’ordre, perturbé par les épreuves de la régénération, se fait par l’offrande aux "invisibles" d’un bélier en holocauste, surtout par la mort des ogres qui incarnent le monde sauvage et stérilisateur. Le massacre des ogres, de par leur nombre (40 ou 99), est un sacrifice caricatural, une offrande votive en vue d’une fécondité. Le héros hérite d’ailleurs de la richesse des ogres. Les ogres sont parfois brûlés, le feu purificateur anéantissant ainsi leur pouvoir stérilisateur. 4. La régénération Après le sacrifice, massacre du dragon, des ogres, du méchant, etc., s’inaugure l’ère de la remise en ordre du monde et des choses. L’Homme-serpent a retrouvé sa forme humaine, une fois le renouvellement du groupe social assuré. Si le vieux ou le roi représente "la mémoire collective", alors le remplacement du roi par son fils, et l’abondante progéniture ne fait que "rafraîchir" cette mémoire et, partant, garantir sa pérennité. L’ère nouvelle est toujours attestée, dans le conte, par la consommation d’un mariage, et la naissance d’enfants abondants, mâles, souvent au nombre de sept, symolisant le retour de l’ancêtre éponyme. Comme le souligne G. Durand : "l’abondance est liée à la notion du pluriel, comme la sécurité temporelle l’est à celle de redoublement, c’est-à-dire la liberté de recommencement qui transcende le temps". Comme la régénération est aussi renaissance, le héros renaît souvent après avoir été dévoré. En effet, le héros avalé par l’ogresse, puis extrait de son ventre par son frère ou demi-frère après avoir tué celle-ci, rescussite en humant une herbe qu’une fourmi ou un lézard aura fait sentir à son adversaire tué sous les yeux du héros. Le héros sauveur lave son frère comme un nouveau-né. Ainsi, la dissolution sociale est vaincue au travers de la régénération qui se donne à voir dans toutes ces métamorphoses et renaissances. IV. CONCLUSION Nous avons vu que le conte s’appuie, est-ce banal de le souligner, sur des pratiques sociales où le groupe social est confronté aux problèmes existentiels. Le conte, document ethnographique, est inépuisable quant à sa richesse symbolique. Il met en lumière, outre les structures imaginaires du groupe qui le porte et le dit, à travers ses transformations narratives au fil du temps, un véritable outil pour questionner le présent dans ses quêtes originaires et sa projection dans le futur. La langue berbère (Tamazight) qui fut et demeure le véhicule de ce conte concentre en elle tout ce qui tisse précisément cet imaginaire. Sans trop forcer le trait, on peut dire que la revendication pour sa reconnaissance n’est autre qu’une lutte contre la mort. On comprend pourquoi tous les blocages politiques peinent à l’éradiquer pour être ancrée profondément dans l’imaginaire qui sédimente le réel. Puissent les non à Tamazight se souvenir du verbe lacté ! Achour Ouamara

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La terre nourricière

 

Soliloque

Je ne peux pas facilement

Croire à ce que je sais possible,

Quand une énergie invisible

Doit agir favorablement.

L'énorme force de la terre

Dépend des lois de la nature

Et du hasard qui seul assure

Les facteurs qui sont nécessaires.

D'un reverdissant arbrisseau,

Je coupe une petite branche

Et, avec un grand soin, je tranche

La base en forme de ciseaux.

Je la plante et vite l'arrose.

Elle est dépourvue d'énergie.

Agira ou non la magie?

Je voudrais y croire et je n'ose.

Il est quasi sûr que la terre

Va se hâter de pomper l'eau,

Dans cette tige d'arbrisseau.

C'est une mère nourricière.

16 mai 2014

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Un cimetière de province

 

 

 

La dernière fois que je suis retourné au cimetière du sud, dix ans avaient passé. Les mauvaises herbes parmi les tombes y poussaient plus nombreuses qu’auparavant. Question d’économies, sans doute. Le gardien se faisait vieux. Certaines tombes en étaient presque entièrement recouvertes. A croire que les parents des décédés étaient morts à leur tour. Ou que leurs descendants n’éprouvaient pas le besoin de méditer  devant une dalle de pierre.

Ils étaient tous là, ceux qui incarnaient une partie de cette ville qui était la mienne et, en dessous ou à côté, ceux  qui l’avaient incarnée en d’autre temps.

C’est une étrange douceur que celle des cimetières lorsque aucune cérémonie n’y a lieu. On n’y pense pas qu’aux morts mais, soit aux morts soit aux vivants, on y pense sereinement. Exister y paraît aussi extravaguant que de ne pas exister. 

Beaucoup de ceux qui partent rêvent d’une autre vie. Parfois d’un autre amour. Moi aussi je m’étais exilé. Mais c’est soi-même qu’on emporte.

Dix ans plus tard,  j’avais eu envie de revenir. 

Les premiers mois, en Australie, je me roulais sur mon lit en pensant à la femme que j’avais aimée. Les femmes que j’y avais connues, c’est en pensant à elle que je les prenais. L’une d’elle, une nuit, avait dit.

- Arrêtes, tu me fais mal. Pour qui me prends-tu ?

Cette sensation d’avoir la poitrine serrée dans un étau avait lentement disparu. Au point que parfois, j’avais recherché cette pression du ventre que je ne retrouvais plus. Plus tard, j’en avais été frustré.  Je n’étais même plus parvenu à l’imaginer.

Hier, j’avais été prendre un verre dans cette taverne que j’avais tant fréquentée. Alfred, était toujours barman. Il était plus lent. Il était plus chauve. Il n’avait plus honte de porter des lunettes. Mais il reconnaissait toujours ses anciens clients qu’il appelait par leur prénom, précédé du  « monsieur » censé reconnaitre les barrières qui existent entre des jeunes gens de bonne famille et le serveur qu’il était.

Julie était mariée, avait-t-il dit. A un riche négociant, un veuf dont la femme, c’est ce qu’on disait, était incapable de résister aux tentations de la mode. Quatre fois par an, elle se rendait à Paris pour faire ce qu’elle appelait les boutiques. Le veuf, avec Julie, avait hérité d’une femme moins frivole, à même de le seconder dans ses affaires, et Julie avait hérité d’une garde-robe dont elle s’était débarrassée à l’exception des fourrures qu’il n’y avait eu qu’à retoucher. Je n’avais pas cherché à la revoir.

Les gens qui comptaient désormais en ville n’étaient plus les mêmes que ceux que ceux que j’avais connus.

Le directeur de la police judiciaire, l’un de mes anciens amis, depuis longtemps avait été muté à l’occasion d’une flatteuse promotion, et son successeur avait fait table rase du passé.

- Il faut que la police se transforme.

Il ajoutait pour montrer son érudition et sa connaissance des choses de la vie :

- Pour que les choses restent ce qu’elles sont.

Le passé avait définitivement disparu. Il est vrai qu’il  ne concernait que moi.

 

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Je suis du peuple des cantiques

 

Doux ami,

Je suis du peuple des cantiques,

Sonnets, ballades et rondeaux.

J’ai l’âme simple et romantique

La vie m’émeut de ses cadeaux.

...

Chaque matin, chaque saison,

La joie qu’apporte l’harmonie

S’installe au creux de ma maison

S’y développe en symphonies.

...

Je sais que le dieu des vivants,

Qui régente à son gré la terre,

Permet des actes décevants

Mais moi, naïvement, j’espère.

...

La vie me berce ou m’éblouit.

J’ouvre mon être à la musique

Et mon âme s’épanouit

Dans un univers fantastique.

...

Je voudrais être troubadour,

À l’ère de la machinerie,

Chanter en stances mon amour,

Et te lier sans tricherie.

...

L’âme en santé ne vieillit pas,

Les ans sont impuissants contre elle.

Je suis demeurée jouvencelle,

Le resterai jusqu’au trépas.

11/11/89

 

 

 

 

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Une histoire polonaise

 

 

Tout avait commencé en Pologne, à Czestochowa en 1931. J'insiste:1900. Parce que ces évènements sont déjà si lointains qu'ils n'eussent étonné personne s'ils s'étaient produits en 1831. Mais peut être que c'est plus tôt encore qu'il faut commencer. Lors de ce jour où on peut imaginer que s'est formée une petite goutte de mon sang. La plus rouge, ou la plus noire.

Radomsko se trouve à quinze kilomètres environ de Czestochowa. Benjamin Warschawski, mon arrière grand père du côté maternel y était propriétaire d'une ferme. Il possédait une vache et quelques poules. Il ne manquait ni d'œufs ni de lait. De profession, si on peut appeler ça une profession, il était prêteur d'argent. Banquier? Non. Il ne prêtait que de petites sommes, sans garantie, à des gens qui en avaient besoin pour une raison ou pour une autre. Un mariage par exemple ou des funérailles, l'un ou l'autre coûte cher, et on ne peut pas toujours reporter l'évènement. Usurier? C'est vrai qu'il ne prêtait qu'à des taux importants. Mais où était le bénéfice puisqu'il ne recouvrait jamais le moindre centime de l'argent prêté.

- Tu vois, tu leur prêtes de l'argent qu'ils n'ont pas l'intention de te rendre, et en retour, ils t'enverraient volontiers au diable. Mais ils saluent bien bas le boucher, membre éminent de la communauté, dont ils ignorent que c'est lui qui avance à l'usurier Warchawski, contre une confortable commission, l'argent que celui-ci leur prête.

Ce boucher, mais qui le leur dirait, ne comprend pas la faiblesse de Benjamin envers ses débiteurs. Ou alors, qu'il inscrive les sommes prêtées sous la rubrique "œuvres de bienfaisance"; disait-il avec ironie.

- Voyez-vous, Benjamin, les hommes de justice, ça existe, non? Et les règles doivent êtres respectées si on veut que la paix règne entre les hommes.

Il ajoutait, et peut être était-il plus fin d'esprit que celui que l'on prête aux membres de sa corporation.

- Je vous aime bien, Benjamin, mais songez que si les hommes sont inégaux sur bien des plans, c'est probablement que le Très Haut l'a voulu ainsi. Comment serions-nous compatissants envers les pauvres s'il n'y avait pas de pauvres. A quoi servirait le comité de bienfaisance?

Benjamin ne faisait pas partie du comité de bienfaisance. Il n'était pas un notable au même titre que le boucher, le marchand de tissus ou le meunier. Si les notables le respectaient, mais pas davantage que l'instituteur, c'est parce qu'il savait écrire, et qu'il est des circonstances où un écrit est aussi important que la confiance procurée par une solennelle poignée de mains. Il ne demandait jamais rien à personne, si bien que personne dans le village n'avait jamais du lui refuser quelque chose. C'était un honnête homme.

Il en était à son second mariage, sa première épouse était morte peu après la naissance de leur fille.

Sa première épouse et lui avaient vécu de manière très honorable, et économe. On peut même dire qu'ils ne vivaient de rien. Les plus pauvres du village, aidés par la charité des gens biens de la communauté, mangeaient mieux qu'eux.

- Penses, ma petite colombe, les sacrifices que nous faisons aujourd'hui que nous sommes jeunes et en bonne santé, nous en retirerons les bénéfices lorsque nous serons vieux.

Malheureusement, sa première épouse n'eut jamais l'occasion de juger si son raisonnement était juste ou non, elle était morte trop tôt. Peut être qu'il était juste. Qui peut le dire?

En seconde noces, il épousa une jeune veuve qui lui donna une fille, elle aussi. Comme ils craignaient d'être incapables de procréer des garçons, et que l'éducation des enfants coûte cher avant qu'ils ne soient en mesure de rembourser, ils décidèrent de s'en tenir aux deux filles existantes. Et si le bon dieu voulait bien qu'elles fussent jolies, le montant de la dot serait plus facile à négocier. Il avait raison, mon grand-père maternel. On racontait même, ce sont les temps modernes qui voulaient ça, qu'il y avait des jeunes gens qui se mariaient par amour. Sans dot. Par amour!

Sa seconde épouse, elle se prénommait Fêla, était issue d'un bourg proche du village. Elle était la fille unique d'un relieur de livres aux doigts d'or dont la clientèle allait des membres de la synagogue aux autorités civiles de sa région tant ses talents étaient reconnus. De plus, il passait pour une sorte de sage que, tout naturellement, tout le monde appelait rabbi. Il ne disait jamais grand-chose mais il écoutait avec tant d'intérêt tandis que ses doigts lissaient la couverture d'un livre, que ses interlocuteurs, au bout d'un moment, avaient le sentiment  d'avoir reçu une solution à leur problème.

Un jour, aux approches de Noël, un charroi considérable s'était arrêté à la porte de rabbi Jung. C'était le comte Potocki, en personne, qui venait lui demander son avis quant à un livre qu'il se proposait d'offrir à l'Université de Cracovie. Personne n'avait jamais su ce que le comte et le rabbi s'étaient dit mais l'entretien avait duré plus de trois heures. Le village tout entier s'était interrogé durant trois jours. Est-ce qu'il faut trois heures pour parler d'un livre? Quoiqu'il en soit, les rues étaient restées illuminées jusque tard dans la nuit. On eut dit un tableau de Chagall. Oui, Monsieur!

Bref, Fêla était ma grand-mère maternelle, et la fille sans dot de Benjamin Warschawski, Sarah, était ma mère.

J'avais un père aussi. Tout le monde a un père, c'est indéniable. Il avait un père lui aussi, qui était mon grand-père, tandis que le père de son père, était son grand-père à lui. Ainsi de grand-père en grand-père, on pourrait retracer toute l'histoire de ma famille en remontant jusqu'à celui qui sur le Mont de Sion avait transmis les Tables de la Loi au chef du peuple élu.

Le prénom de mon grand-père paternel était Samuel. C’est aussi le mien. Je connais son visage parce que j'ai longtemps conservé une photo de lui dans mon portefeuille.

A l'époque de la photo, à vue de nez, si on peut parler de nez à propos d'un juif, il était âgé de soixante ans.  Une gosse moustache, déjà blanche, barrait son visage. Il portait une caquette de cuir, chaussait des bottes de feutre comme les paysans du voisinage, et vendait sur une charrette à bras, des fruits et des légumes. Le commerce, pensait-il probablement, était la façon la plus certaine de s'enrichir, au moins de nourrir sa famille, hors le vol ou la loterie.

Ma grand-mère, Léa, l'avait épousé parce qu'il était bel homme, d'aspect viril, et parce que sa profession leur permettrait de gravir les échelons de l'échelle sociale, et de devenir, pourquoi pas ?, des notables dont la place est réservée à la synagogue où Léa se rendait régulièrement.

Samuel s'y rendait aux grandes fêtes et le samedi, comme tout bon juif, mais pas plus souvent. Mon oncle Alexandre, le frère aîné de mon père, moins pratiquant encore, ne s'y rendait jamais. Ni mon père parce qu’il avait lu que la religion était l’opium du peuple. C'était le souci de leur mère.

Alexandre, devenu jeune homme, ne frayât plus beaucoup avec les gens du voisinage. Vêtu comme un bourgeois de Varsovie, tout l'argent qu'il gagnait était consacré à sa garde-robe. Il portait la cravate et le chapeau de feutre, et plutôt que la veste matelassée comme la portait son frère, ou le blouson de cuir qu'affectionnait mon père, il était vêtu d'un pardessus droit de couleur marine. Un vrai bourgeois. Plus encore. Un de ces aristocrates polonais qui s'expriment en français et qui baisent la main des dames.  

Il n'y a que dans les mélos du dix-neuvième siècle, et dans l'Ancien Testament, que le fils prodigue revient au chevet de sa mère à l'heure où elle s'éteint.

La mère de mon père n'a jamais revu Alexandre ni Bogdan, son petit-fils. A l'âge de trente ans, Bogdan poursuivait ce qui était censé devenir une très belle carrière au sein de l'épiscopat polonais. Je dois être un des rares juifs dont la famille aurait pu, dans sa généalogie, s'honorer à la fois d'un rabbin et d'un futur archevêque. Bogdan, je ne l'ai revu que longtemps après la guerre.

Le milieu dans lequel mon père avait grandi n'était pas très orthodoxe. Il portait une casquette de jeune voyou, et n'allait pas à la synagogue. C'était un libre-penseur.

En 1928, il avait vingt-deux ans. C'était un homme de taille moyenne, de corpulence maigre, au visage émacié. Les yeux profondément enfoncés dans l'orbite donnaient à son regard une sévérité qu'il ne recherchait pas. Toutefois, par un phénomène assez courant, ceux qui l'écoutaient en le regardant étaient sensibles à ses arguments, et lui faisaient confiance malgré son jeune âge.

Membre du syndicat des cordonniers, il intervenait si souvent en séance qu'on le prenait pour un de ses dirigeants. De plus, comme si l'activité syndicale ne lui suffisait pas, il s'était affilié au parti communiste. C'est dire, je le dis avec ironie, qu'il avait tout pour plaire à la communauté juive de Czestochowa.

En 1919, en Russie, après les sept jours qui ébranlèrent le monde, comme l’avait écrit un journaliste américain, un groupe d'hommes, surpris de sa victoire, avait pris le pouvoir. Il prétendait le transformer, ce monde. Mon père, dans la mesure de ses moyens, parce qu'il était juif et qu'il souhaitait que les hommes, tous les hommes, juifs ou non, soient égaux, voulait y contribuer. Je suppose que c'est à lui que je dois cette propension que j'ai à rêver le monde.

Mais l'environnement politique, à l'époque, en Pologne, était hostile aux libertaires de tous poils. Que pouvaient faire des jeunes gens épris de liberté sinon lutter dans l'obscurité.

C'est ce qu'ils faisaient à quelques uns dans l'arrière salle d'un café où se tenaient les réunions syndicales et les meetings des autres partis juifs. Et parmi ces quelques uns, c'était prévisible, l'un d'eux était un indicateur de police.

Le pauvre devait enjoliver ses rapports pour mériter son salaire parce que les jeunes révolutionnaires dont mon père faisait partie ne risquaient pas de renverser le pouvoir. Comme on dit, les paroles s'envolent. De plus, après une certaine heure, qu'il pleuve ou qu'il vente, la révolution pouvait attendre. Mon père prenait congé de tout le monde pour se rendre, devinez où? Vous avez gagné. A Radomsko pour rejoindre sa future fiancée.

Elle était belle ma mère. Elle avait la taille de mon père. Elle se tenait droite, la poitrine en avant. Elle avait des cheveux noirs légèrement ondulés, et des yeux tout aussi noirs bordés de longs cils rehaussés de mascara. Une bouche pulpeuse qu'elle soulignait de rouge sang. Elle portait des bottes qui n'étaient pas des bottes de paysan. Chemisier masculin et jupe qui s'arrêtait au dessus du genou, comme c'était la mode à Varsovie, elle devait plaire plus qu'il n'est permis à une jeune fille dans une petite ville de province.   

Elle avait été séduite par ce garçon qui parlait d'égal à égal avec des notables plus âgés que lui, et qui faisait quinze kilomètres à pieds, plus tard à vélo, pour venir lui parler de tout et de rien, au début en tout cas, et pour l'emmener danser après que Benjamin Warchawski y ait consenti. Rabbi Cohen, consulté, avait estimé que ce garçon de la ville qui ne faisait pas un bon juif dans le sens où l'entendaient certains, ferait probablement un bon époux. Ils se marièrent le 15 novembre 1929.

Comment il avait fait la connaissance de ma mère, comment ils étaient devenus amoureux l'un de l'autre, qu'est-ce qu'ils se racontaient quand ils étaient ensemble, je l'ignore. Je suppose que les choses se passaient hier, et avant-hier, comme elles se passent aujourd'hui. On jette une pièce en l'air, et c'est pile ou face. Tout compte fait, ce n'est pas une méthode plus mauvaise qu'une autre.

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ADMINISTRATEUR GENERAL

L’Espace Art Gallery a le plaisir de vous présenter du 21/05 au 08/06/2014 l’exposition  événement des artistes suivants : Martine Raeymaekers (Be) peintures, Florence Penet (Fr) peintures, Anne Marie Chasson (Fr) sculptures et Isabelle Constant (Fr) sculptures.

 

Le VERNISSAGE a lieu le 21/05 de 18h 30 à 21h 30 et l’exposition du mardi au samedi inclus de 11h 30 à 18h 30. Et sur rendez-vous le dimanche.

 

Vernissage qui sera agrémenté d’extraits de Musique Celtique interprétés par la harpiste Françoise MARQUET.

 

Le FINISSAGE a lieu le 07/06 de 11h 30 à 18h 30.

 

         Martine RAEYMAEKERS (Be) peintures

         « M’ARTINESSENCE » 

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         Florence PENET (Fr) peintures

         « Entre rêve et réalité »

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Collectif de la GALERIE :

         Anne Marie CHASSON (Fr) sculptures

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Isabelle CONSTANT(Fr) sculptures

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A voir également « La grande table en bois » réalisée par l’artiste

Louis de VERDAL (Fr) sculpture

 

Exposition du 21 mai au 08 juin 2014.

 

Espace Art Gallery 35 rue Lesbroussart 1050 Bruxelles. Ouvert du mardi au samedi de 11h 30 à 18h 30. Et le dimanche sur rendez-vous. GSM : 00 32 (0) 497 577 120

 

INFOS ARTISTES ET VISUELS SUR :

 

Le site de la galerie www.espaceartgallery.eu

Le site de la galerie se prolonge également sur

Le réseau Arts et Lettres à l'adresse: http://ning.it/KUKe1x

Voir: https://artsrtlettres.ning.com/ (Inscription gratuite)

Diaporama des plus belles expositions de l'Espace Art Gallery :  

Voir: http://ning.it/KHOXUa

Les critiques de François Speranza sur Arts et Lettres :

Voir : http://j.mp/1dDwL9m

Expositions de l’Espace Art Gallery d’avril 2011 à avril 2014 :

Voir : http://j.mp/1dO2y7o

 

INVITATION A PARTICIPER A UN CONCERT

Samedi 17 mai 2014

Concert de Formiga and Cigale par Anna Amigô et Eva Genniaux.

 

Notre projet est un voyage à travers l’Europe et sa musique traditionnelle. Une harpe celtique, un violon et deux voix plus que magiques transportent ceux qui les écoutent en des lieux mythiques et inattendus pendant plus d’une heure d’évasion.

 

Formiga and Cigale transforment la scène en un espace plein de glamour, d'humour et bien sûr de musique. Un répertoire riche et vaste en chansons traditionnelles de différentes régions de l'Europe, fruit de leurs voyages et de leurs rencontres. Troubadours modernes, elles adaptent et arrangent les morceaux pour arriver à un style qui leur est propre. Histoires de princesses, de guerres, d'amour impossible, de mère qui empoisonne leur fille, de vent soufflant sous un kilt et de gigues endiablées; Formiga and Cigale vous embarquent dans leurs aventures, réelles ou imaginées, à travers le continent. Laissez-vous séduire par l’univers de ces deux baroudeuses (une catalane Anna Amigô et une française Eva Genniaux habitant en Belgique). Que le spectacle commence…

 

Lien : https://artsrtlettres.ning.com/profiles/blogs/invitation-a-participer-a-un-concert-le-samedi-17-mai-2014-20h

 

Infos pratiques : 20h à 21h 30. Espace Art Gallery, rue Lesbroussart 35 à 1050 Ixelles.

PAF : 5 €. Réservations souhaitées au 00 32 (0) 497.577.120. Places limitées (35) et verres de l’amitié après. Les bénéfices du concert seront au profit de Formiga and Cigale.

 

Rappel de l’exposition en cours : à ne pas rater !

 

-Titre : « Les pièces du temps » 

Artiste: William Kayo (Cam) technique mixte

Vernissage le 30/04 de 18h 30 à 21h 30

Exposition du 30/04 au 18/05/2014

Finissage le 17/05/2014 de 11h 30 à 18h 30.

 

Voir le billet du critique d’art François Speranza sur l’artiste : http://j.mp/1kH6oDE

 

Voici les trois prochaines expositions :

 

-Titre : « 5e expositions des artistes de la L.I.R. » 

Artistes : Collectif d’artistes multidisciplinaires dans le cadre de l’exposition événement des 40 ans de la Ligue en faveur des Insuffisants Rénaux A.S.B.L. Artistes présents :

Fabienne Cristyn (porcelaines), Anne Monjoie (aquarelles et dessins), Marianne Modave (pastels), Anny Van Gorp (aquarelles), Philippe Vroye (aquarelles), Liliane Sanchez (peintures), Joël Coppens (collages), Catherine Colasse (photographies), Rosy Gutierrez (peintures), Catherine Van Haute (photographies), Bindels Myriam (huiles et aquarelles), Danielle Beaurain (écrivain), Françoise Giaiotto (céramiques), Dominique Leroy (dessins), Michèle Meijer (acryliques et aquarelles) et Israel Severine (photographies).

Vernissage le 11/06 de 18h 30 à 21h 30

Exposition du 11/06 au 29/06/2014

Finissage le 28/06/2014 de 11h 30 à 18h 30.

&

-Titre : « Différents regards sur l’art » 

Artiste : Marc Laffolay (Fr) peintures et sculptures

Vernissage le 11/06 de 18h 30 à 21h 30

Exposition du 11/06 au 29/06/2014

Finissage le 28/06/2014 de 11h 30 à 18h 30.

 

En juillet la galerie est fermée.

 

-Titre : « Différents regards sur l’art » 

Artiste : Marc Laffolay (Fr) peintures et sculptures

Vernissage le 06/08 de 18h 30 à 21h 30

Exposition du 06/08 au 31/08/2014

Finissage le 30/08/2014 de 11h 30 à 18h 30.

 

La rentrée culturelle à lieu le 10 septembre 2014.

 

Au plaisir de vous revoir à l’un ou l’autre de ces événements.

 

Bien à vous,

 

                                                        Jerry Delfosse

                                                        Espace Art Gallery

                                                        GSM: 00.32.497. 577.120

                                                        Mail de réponse eag.gallery@gmail.com

                                                        Le site de la galerie www.espaceartgallery.eu

 

Le site de l'Espace Art Gallery se prolonge également sur le Réseau Arts et Lettres à l'adresse: http://ning.it/KUKe1x

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TU ME MANQUES...

Tu savais si bien écouter

A toi, on pouvait se confier

Quelques mots avec justesse

Sur le cœur faisaient caresses

Tu me manques...

Ta vie semblait être tranquille

Pourtant je te sentais fragile

De quelques blessures anciennes

tu étais encore la gardienne!

Tu me manques...

Tu étais très juste et si bonne

Ton aspect froid était maldonne!

Et déjà mon regard d'enfant

T'avait perçue inconsciemment...

Tu me manques...

Me souviens de ce dernier jour

Où tu es partie pour toujours

C'était en mai, il y a longtemps

J'ai encore froid en y pensant!

Tu me manques...

J.G.

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Si vous parcourez les différents évènements répertoriés par le site du Ministère de la Culture, vous y découvrirez mon intervention au musée d’archéologie de Montrozier (voir cette page ici), un moment unique et inattendu, que je réserve à tous les visiteurs de ce bel « espace archéologique » de 14 h à minuit samedi prochain.
Ce sera pour la « Nuit européenne des musées » qui fête son dixième anniversaire cette année, et qui aura lieu en même temps que la Journée internationale des musées, dans la nuit du 17 au 18 mai 2014.
Cette importante manifestation, sous la houlette du Ministère de la Culture, offre des découvertes parfois exceptionnelles aux visiteurs des musées concernés, avec souvent d’étonnantes surprises, comme l’accès aux « fantasmagories de Robertson » au Musée des Arts et Métiers dans le 3ème arrondissement à Paris.
Je reviendrai dans un futur billet sur le lieu de grand intérêt où j’interviens moi-même, géré par le Conseil Général de l'Aveyron sous la houlette de la très férue et dynamique Conservateur Départemental Madame Aline PELLETIER, secondée avec talent pour ce musée par Philippe GRUAT directeur, et Alain SOUBRIE l’un des principaux animateurs.
Je tiens d’ailleurs ici à les remercier tous pour l’accueil qu’ils m’y ont réservé, et l’attrait, l’efficacité et l'envergure de leur action concernant la mise en valeur et la pérennisation de notre patrimoine.

"Les sentinelles" Acrylique et sable dolomitique sur toile, l'une de mes peintures que découvriront dans l'obscurité et à la torche les visiteurs de l'Espace Archéologique de Montrozier pour La Nuit Européenne des Musées" 2014..."Les sentinelles" Acrylique et sable dolomitique sur toile,
l'une de mes peintures que découvriront dans l'obscurité et à la torche,
les visiteurs de l'Espace Archéologique de Montrozier
pour La Nuit Européenne des Musées" 2014...

Alors, si vous êtes (ou passez) en Aveyron ce samedi après-midi (ou en soirée), préparez dès maintenant votre soirée au musée archéologique de Montrozier : vous serez surpris de ce qui vous y attend !
D’abord, vous découvrirez les « gestes de la préhistoire » présentés par un préhistorien aveyronnais exceptionnel : Georges BORIES, aussi doué pour tailler le silex que pour nous initier à la vie de nos lointains ancêtres du paléolithique, une rencontre et un moment passionnants pour tous, car c’est aussi en famille que vous êtes attendus (es).
Ensuite, en ce qui concerne ma propre intervention, je vous laisse lire ci-dessous ce qu’en écrit La Dépêche du Midi dans un article d’avant-hier, je pense qu’il résume assez bien l’esprit qui animera les quelques heures que je passerai en compagnie des visiteurs, dont peut-être vous, si vous passez par-là :
« …Animation, surprenante et inédite, celle concoctée par Alain Marc à Montrozier, sur la préhistoire et le monde souterrain.
Son exposition sera à découvrir dans l'obscurité, munie de lampes torches qui seront distribuées à l'entrée. «Il s'agit de confronter l'interprétation et l'imaginaire face à la réalité scientifique», indique l'artiste.
«Depuis mon enfance, je me suis toujours intéressé à la préhistoire et au rôle de la muséographie dans notre monde contemporain», poursuit le même.
Outre son travail d'aquarelliste qui témoigne de choses et de lieux qui ont un rôle important dans la quête de notre identité, son travail porte aussi sur la problématique du regard, sur le questionnement de ce qu'il restera de nous dans les siècles à venir.
«Que nous laissent du passé ces traces durables sur l'origine de nos civilisations et de l'humanité ? », s'interroge Alain Marc dont l'orientation créatrice était toute tracée depuis des découvertes archéologiques majeures dans sa jeunesse.
«La découverte de ses œuvres à la lampe torche, plus facile à voir qu'à la lumière du grand jour, sera un moment fort de cette Nuit des musées», commente Bernard Saules.
L'artiste dédicacera aussi son livre intitulé «L'Aven aux merveilles». Parallèlement, une paroi de grotte sera reconstituée pour l'occasion afin que chacun puisse s'exprimer. «Chaque participant pourra remplir ce mur d'art pariétal», explique Alain Soubrié de Montrozier, sans oublier la visite de la nouvelle expo du musée sur le néolithique.
Montrozier sera ouvert de 14 heures à minuit, Salles-la-Source de 20 h 30 à 23 heures, et Espalion de 19 heures à 22 heures, le 17 mai. »
(Je précise pour « L’Aven aux Merveilles » que j’y écoulerai là le dernier carton qu’il me reste de cet ouvrage, car l’édition a été épuisée à sa parution en moins de 5 semaines).
Et si cela vous intéresse, je vous reparlerai à la lumière de cette « Nuit des Musées », de la finalité de mon travail pictural et des questions qu’il pose (sachant que dans les précédents articles où je l’ai déjà abordé, je n’ai jamais encore dévoilé le sens premier de ma démarche)…

12273012868?profile=originalL'affiche départementale de La Nuit Européenne des Musées 2014

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Les aléas du métier.

 

Après qu’il eut décroché un poste dans une boite qui payait bien ses agents, Jérôme avait épousé Sylvie. C’était la fille d’un médecin et elle était jolie.

En supplément à ses appointements, il avait l’usage d’une voiture dont les frais, carburant, garage, etc…étaient supportés par la firme, et la disposition d’un studio qui lui permettait de ne pas rentrer chez lui lorsqu’il était fatigué ou que le temps ne s’y prêtait pas. Sylvie l’avait décoré à son goût, elle connaissait ceux de Jérôme.

La société qui l’employait proposait du matériel de laboratoires. Elle était active, disait-on, dans l’industrie de la santé.

Son directeur lui avait dit :

- Vous devez vous efforcer d’inviter vos prospects à dîner. C’est à table que se contractent les meilleures affaires.

A quarante ans, Jérôme était ce qu’on appelle un bel homme. Son visage rieur suscitait la sympathie. Sa stature et sa nature légère plaisaient aux femmes.

C’est à table qu’il avait conquis Geneviève. Elle achetait le matériel demandé par les médecins de la clinique dont elle était la directrice des achats.

Après le repas, il l’avait ramené chez elle. Sur le pas de la porte, elle avait proposé de prendre un dernier verre.

- Vous voulez monter pour prendre un dernier verre ?

- Je ne peux pas. Je dois encore rentrer en province.

Il s’était penché vers elle, il avait appuyé légèrement ses lèvres sur les siennes.

Dans la voiture, après qu’elle ait refermé la porte, il se demanda s’il ne s’était pas conduit comme un imbécile.  

Le lendemain il apprit qu’une invitation à prendre un dernier verre après un repas entre un homme et une femme signifiait que la femme lui offrait son lit et son corps. Il se sentît humilié. Qu’est-ce qu’elle avait pensé de lui.

Geneviève était séduisante. Plusieurs fois, à table, il avait détourné les yeux de sa poitrine. Après avoir bu quelques verres de vin, elle avait eu chaud, il le voyait,  elle avait entr’ouvert son chemisier.

A la fin de la matinée, il lui téléphona pour prendre de ses nouvelles. Puis, comme s’il y pensait soudain :

- Ah, je voulais vous dire, je ne rentre pas ce soir. On peut dîner ensemble ? Je vous le promets, on ne parlera pas d’affaires.

Il devina que le court silence de Geneviève était une hésitation de circonstance.

- Vous avez de la chance, Jérôme, je suis libre ce soir.

Elle l’avait appelée : Jérôme. Il se promit de téléphoner à Sylvie avant de se rendre au restaurant.

Le lendemain matin, il avait passé la nuit avec Geneviève, il était en train de se rhabiller, elle lui dit :

- Tu as aimé ? Tu en avais l’air en tout cas.

Il rougit en regardant Geneviève nue qui avait rejeté les draps.

- Je ne sais pas pourquoi, j’ai envie de te revoir.

En réalité, je sais pourquoi.

Elle l’avait dit en souriant. Il sourit lui aussi avec ce sourire un peu fat qu’ont parfois les amants sortis du lit de leur maitresse et les garçons-coiffeurs qui présentent un produit coiffant à la télévision.

- On se revoit demain ? Je préparerai une petite dînette.

- Ce n’est pas possible demain, il faut que je rentre.

- Pourquoi ?

- Je suis marié. 

Il promit que le surlendemain, il passerait la nuit chez elle, il prendrait ses dispositions.

Ce soir là, il eut envie de Sylvie bien avant qu’ils ne se soient mis au lit.

Le lendemain, elle le regarda avec surprise.

- Tu rentres ce soir ? On pourrait aller au restaurant.

- Non, malheureusement.

Pour le petit déjeuner, elle tint absolument à lui beurrer ses tartines. Et à le regarder manger.

Le soir, en faisant l’amour avec Geneviève, c’est à Sylvie que Jérôme pensait.

Geneviève posa la main sur ce Jérôme dont elle avait le sentiment qu’il était devenu, et chaque partie de son corps, sa propriété.

Lorsqu’il revint deux jours plus tard comme il l’avait promis, il trouva, posé sur le lit, un pyjama dont il ne porta que la veste déjà déboutonnée et un pantalon soigneusement plié.

- Maintenant, tu es chez toi, Jérôme. Je t’ai préparé un jeu de clés de l’appartement.

Elle lui avait aussi acheté trois chemises. Il les enfilait dès qu’il arrivait chez elle. En revanche, celles qu’il portait chez lui, il les achetait lui-même. Sylvie n’était pas toujours au courant de ce qui était tendance ou non. Désormais, il avait deux foyers : celui qu’il avait choisi au terme de ses études, et celui dont il se promettait de se défaire à chaque fois qu’il passait la nuit avec Geneviève.  

Il avait des remords, et il aimait ces remords qui  étaient la preuve de son amour pour Sylvie.

Dieu sait pourtant combien Geneviève était inventive en matière de sexe. Mais elle était économe de ses démonstrations. Elle connaissait l’adage : qui veut aller loin ménage sa monture. Et Sylvie profitait indirectement de l’expertise de Geneviève.

Les choses auraient pu, longtemps, continuer ainsi pour le bonheur de tous mais le destin, on le sait, fait souvent preuve d’un peu d’imagination.

Un dimanche après-midi, alors que Jérôme et Sylvie venaient à peine de sortir de chez eux, ils rencontrèrent Geneviève qui se promenait en regardant les étalages.

- Jérôme !

Geneviève avait l’air aussi surprise que   l’étaient Sylvie et Jérôme. Jérôme lui tendit la main en s’exclamant.

- Madame Derover !

Il se tourna vers Sylvie.

- Madame Derover est une cliente de la société. Une bonne cliente.

Sylvie la salua d’un signe de tête tandis que Jérôme la présentait.

- Sylvie, ma femme.

- Mes félicitations, Jérôme. Votre femme est charmante. Coïncidence, je voulais visiter une ville de province, et je constate que c’est la vôtre.

Sylvie l’invita à prendre le café avec eux dans une pâtisserie de la place. Jérôme souriait aux deux femmes, tour à tour. Chaque remarque des deux femmes lui faisait hocher la tête. Il ajoutait de temps à autre :

- Comme c’est vrai !

Ce fut un après-midi parfait.

C’est souvent la nuit que les couples échangent des réflexions importantes, les yeux au ciel, dans l’obscurité de leur chambre à coucher.

- Elle te tutoie ?

- C’est une habitude dans le milieu médical.

- C’est une jolie femme.

- Tu trouves ? Je la trouve assez quelconque.

- Tu couches avec elle, j’imagine.

Elle lui tourna le dos, et fit semblant de s’endormir.

Cette fois, pensa Jérôme, il fallait réagir. C’est de leur vie à Sylvie et à lui qu’il s’agissait. Dès demain, il agirait. Mais, d’abord, dormir.

Sylvie et lui déjeunèrent comme d’habitude mais sans se regarder. Elle ne lui beurra pas ses tartines. Il monta en voiture sans l’embrasser ni sur les lèvres ni sur les joues.

- Au revoir.

Il avait hâte d’être le soir pour se rendre chez Geneviève. Après leur entrevue, peut être qu’il rentrerait chez lui, ou bien il irait à l’hôtel, il hésitait encore.

C’est à l’hôtel qu’il se rendit directement après le travail, et après un repas vite avalé dans un resto chinois. Il ne savait pas comment dire à Geneviève que leur aventure devait prendre fin.

Il tergiversait. Au fur et à mesure que le temps passait, il imaginait soit la rupture suivie de la promesse d’une amitié presqu’éternelle, soit la rupture brutale et douloureuse. Finalement, il prit une décision irrévocable.

C’est à Geneviève qu’il devait l’annoncer. Face à face. Il regrettait de ne pouvoir s’en ouvrir à Sylvie, elle était toujours de bon conseil.

- Il faut que je te parle, Geneviève. Tu es disponible ? C’est grave ce que je dois te dire.

- Tu veux me parler de Sylvie et de moi ? Viens, je t’attends.

Il raccrocha le téléphone. Soudain, il n’était plus certain d’avoir agi avec intelligence.

 Il faisait déjà nuit. La circulation était presque inexistante. Il était pressé d’arriver et, cependant, il roulait lentement comme s’il craignait d’arriver trop tôt.

La porte de l’appartement était entrouverte. Geneviève  se trouvait dans la chambre à coucher. Elle disait :

- J’arrive, Jérôme.

Elle était en peignoir. Elle s’avança. Elle l’embrassa au moment même où il pensa à détourner la tête.

- Mon Jérôme, je suis contente que tu sois venu. Je pensais à toi si fort. Tu aimes mon nouveau parfum ? Viens, nous parlerons après. Tu as raison, il en est temps.

Elle était nue sous son peignoir.

Les hommes sont ainsi faits. En matière de sexe, ils raisonnent aussi bien qu’en d’autres matières. C’est à ça que sert la raison. En matière de sexe cependant ils raisonnent également bien, mais après. Avant, c’est le trou noir de la pensée. Le lendemain, il était encore dans le lit de Geneviève.

Il avait dormi longtemps. Geneviève était dans la cuisine. Elle préparait le petit déjeuner. Elle avait enfilé un t-shirt de sorte que lorsqu’elle avait poussé la porte pour voir si Jérôme était réveillé, il avait pu voir qu’elle n’avait pas mis de culotte.

Elle le lui avait dit, il y avait peu de temps. Elle rêvait de passer une journée entière au lit avec lui sans s’habiller. Jamais Sylvie ne le lui avait proposé.  

Il le regrettait un peu. Une épouse devrait être aussi une maîtresse.

A table, elle avait préparé un repas froid. Il avait mis son pyjama, veste et pantalon, elle avait jeté son peignoir sur un T-shirt qui lui couvrait les jambes jusqu’aux genoux. Ils parlèrent enfin de leur couple et de celui de Jérôme. Calmement.

Jérôme en convint en son for intérieur, il n’y avait aucune raison sensée pour rompre avec Geneviève. Il aurait pu la rencontrer avant qu’il n’ait rencontré Sylvie, et rien n’eut été compliqué. C’est Sylvie qu’il fallait convaincre sans gâcher tout ce qui les liait.

Divorcer, tout le monde le sait, est une procédure pénible. Souvent elle est la suite d’un  coup de tête qu’on regrette rapidement. Divorcer est parfois plus pénible encore que de supporter celui d’avec qui on divorce. Mais le mal fait, rares sont ceux qui font marche arrière.

Il y a ceux qui n’ont jamais tenté de divorcer parce qu’ils ont reculé et ceux qui ont fait semblant d’ignorer qu’il y a des raisons de le faire.

Quoi qu’il en soit, il suffit de détourner les yeux pour conserver son rang aux yeux d’autrui.

Sylvie et Jérôme ne divorcèrent pas. Ils continuèrent de vivre côte à côte. Un jour sur deux. L’autre était destiné à Geneviève qui, elle non plus, n’en parla plus.

Il suffit de ne plus y penser pour que les problèmes les plus complexes cessent de l’être.

Un peu plus tard, Jérôme plutôt que d’aller au bureau en voiture y alla en train. C’était moins fatiguant. Il ne prospectait plus les clients, il dirigeait les prospecteurs.

C’est dans le train qu’il fit la connaissance d’Arlette qui devint sa maîtresse.

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