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Hier, demain, l'étrange affaire!

 

Soliloque

Les plaisirs les plus exaltants

N'ont qu'une durée éphémère.

Or j'aimerais, de temps en temps,

Tenir pour vrai l'imaginaire.

Je reçois un ami, ce jour.

Il est assis à cette place,

Comme jadis, en L'An de grâce

Quand chez moi, il fit un séjour.

Je ferme les yeux, aucun doute!

J'ai en l'oreille ses propos

Et non loin de moi ses cadeaux,

Pourtant il a repris sa route.

On dit que l'oubli est voleur,

Soustrait des moments délectables.

Certains le trouvent secourable,

Un bon remède à la douleur.

Hier, demain, l'étrange affaire!

On ne s'émeut fort qu'au présent.

Le passé offre un trou béant,

La mémoire y fouille et déterre.

8 mai 2014

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PROMENADE?

Au fond du lit, fenêtre ouverte

J'écoute doucement la pluie tomber.

Le jour se lève, la plaine est verte

Il fera gris toute la journée!

Pourtant cette eau est bienfaisante

Les petits oiseaux sont à l'abri...

Dans la mémoire est bien présente

Une chanson faite sur la pluie!

Alors surgit une autre averse

Dégoulinante de sentiments!

Car tout ce temps que l'on traverse

A besoin de rafraîchissement!

L'air est si doux, fredonne l'été...

Promenade sonne comme aventure!

Les rues luisantes sont désertées

Est-ce un défi qu'elles nous murmurent?

J.G.

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Béatrice

 

J’avais dix-neuf ans à cette époque. J’étais étudiant en sciences économiques. Durant l’année scolaire j’occupais ce qu’on appelle un kot à proximité de l’université. Une chambre pourvue d’une douche et d’une kitchenette. Le week-end, je rentrais chez mes parents.

J’avais une amie, étudiante elle aussi, Henriette Leroux avec laquelle le samedi soir j’allais au cinéma ou dans une boite aux environs de la ville. On y dansait parfois jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Mes parents n’y voyaient pas d’inconvénients, Henriette leur était sympathique. Je suppose que du coté des parents d’Henriette, leur sentiment était le même à mon égard.

J’ai revu des photos de nous deux à cet âge. J’étais maigre mais bien proportionné, le visage creusé, des yeux noirs au regard profond. Henriette était mince mais la poitrine saillait en dessous d’un pull étroit. Elle avait un visage frais, plaisant, un peu candide comme on l’a souvent à cet âge.

Béatrice disait qu’à l’âge de sa fille, elle lui ressemblait. Elle me laissait entendre, sans doute, qu’Henriette ressemblerait un jour à sa mère. Quel est le jeune homme ardent qui ne l’aurait pas espéré ? Béatrice était séduisante. Aujourd’hui, on dirait qu’elle était sexy.

Les parents d’Henriette avaient une maison à la côte, elle était située dans les dunes. Debout devant la maison on voyait la ligne d’horizon à plusieurs kilomètres de distance.

Elle était entourée d’un jardin et d’un terrain herbeux qui avait près d’un hectare. Devant il y avait les dunes, derrière l’orée d’un bois. Isolée, on y était au bout du monde.      

C’était en juillet. Béatrice m’avait invité à passer quinze jours avec sa fille et elle.

- Vous aimez la côte, Pierre ? Bien sûr, ce n’est pas directement la plage mais on n’en est pas loin.

Le père d’Henriette n’y venait que le week-end. Durant la semaine, il restait à Bruxelles pour travailler. Il était un des agents commerciaux d’une firme qui distribuait des produits destinés à la construction de bâtiments. Les administrations  publiques constituaient le plus gros de sa clientèle. Il n’y avait pas un soir où il ne traitait pas un fonctionnaire important dans un des restaurants les plus réputés de la ville. Il rentrait chez lui mort de fatigue et s’endormait sur le champ. Plus tard, disait-il en riant, lorsqu’ils seraient riches, Béatrice et lui feraient la grasse matinée tous les jours. Et si ce n’était pas la grasse matinée, ils resteraient au lit tout de même. Même à la côte, il se couchait tôt. Il disait pour s’excuser :

- J’ai de la peine à récupérer.

- Tu es en vacances.

- C’est vrai.

Mais il ne changeait pas sa façon d’agir.

C’était un été particulièrement chaud. Il fallait, disait-on, remonter à de nombreuses années en arrière pour retrouver un été aussi torride.

Nous mangions dans le jardin vêtus aussi légèrement que possible. La plupart du temps je ne portais que mon slip tandis que les deux femmes restaient en maillot toute la journée. Chacun de nous disparaissait tour à tour et revenait les cheveux mouillés. Il venait de prendre une douche.

- Si nous étions nos ancêtres des premiers âges, nous pourrions nous promener tout nu.

Bien sûr, ce n’était qu’une plaisanterie. Mais le bas de mon ventre s’était enflammé, les yeux tournés vers Béatrice que je regardais soudain comme si elle était nue. Elle détourna la tête.

Au bout de quelques jours, tous les trois nous avions la couleur du bronze et l’habitude de nous voir pratiquement nus. Je pouvais regarder Béatrice sans réagir comme je le faisais les premiers jours. C’est la nuit, étendu sur mon lit, que je pensais à elle. Est-ce qu’elle dormait nue, elle aussi ?      

Un jour qu’elle nous avait laissé pour aller prendre sa douche je me suis rendu dans ma chambre pour y prendre je ne sais plus quoi. En revenant je suis passé devant la salle bain. La porte était ouverte. Machinalement j’ai tourné la tête. Béatrice était en train de prendre sa douche. Elle n’avait pas tiré le rideau. J’étais cloué au sol. Ruisselante, les cheveux brillants, les seins bronzés mais plus clairs autour des aréoles, elle était la femme comme l’imaginent, je suppose, les peintres et les jeunes gens.

La chaleur m’était montée au visage. Je ne pouvais détacher le regard du triangle noir de sa toison. Elle me regardait, elle aussi, les yeux  effarés. Elle ne faisait aucun geste pour se dissimuler ne serait-ce que pour tirer le rideau. Je me suis repris et je suis retourné au jardin. Henriette était étendue sur son drap de bain. Je me suis étendu sur le mien. Lorsque Béatrice est revenue, j’ai fait semblant de sommeiller.

J’ignore ce que j’aurais fait pour la couvrir, c’est le mot qui m’était venu à l’esprit, mais j’avais envie d’elle comme je n’avais jamais eu envie de qui que ce soit d’autre. Je haïssais son mari. J’aimais Béatrice passionnément.

J’ai quitté la côte deux jours plus tard. La veille, Henriette avait pris la voiture pour se rendre à Ostende. Elle avait, disait-elle, des achats importants à faire. J’étais resté dans ma chambre pour réfléchir. J’en étais convaincu, je ne pouvais plus rester. Durant le déjeuner que nous avions pris à trois comme d’habitude, Béatrice nous avait parlé de ce qu’elle avait envie de faire durant ces chaleurs mais elle évitait de me regarder. Cependant à chaque fois que ses yeux me croisaient, j’avais le sentiment qu’elle jouait la comédie. Ni ses gestes ni sa voix ne ressemblaient à ce qu’ils étaient auparavant. On eu dit la façon de se tenir ou de jouer d’un comédien débutant ou médiocre.

Lorsqu’Henriette est partie, je suis monté dans ma chambre. Béatrice s’était étendue sur son drap de bain pour exposer son dos au soleil. Elle avait dénoué les liens de son soutien afin de ne pas avoir le dos marqué.

Je suis descendu. J’étais debout auprès d’elle.

- Je vais rentrer demain, Béatrice. Je crois que c’est mieux.

- Demain. Mais pourquoi ?

Elle s’était tournée vers moi. Elle n’avait pas songé à se couvrir les seins.

Je me suis laissé tomber sur les genoux.

- J’ai trop envie de vous Béatrice.

- Ce n’est pas raisonnable, Pierre.

Je me suis allongé sur elle, j’ai introduit ma langue entre ses lèvres. C’est elle qui m’a serré sur sa poitrine.

Lorsqu’Henriette est rentrée, j’avais mis un t-shirt au dessus d’un short en coton, et j’aidais Béatrice à mettre la table. Elle avait change de maillot et enfilé une chemisette dont elle avait glissé les pans dans son slip.  Elle avait le regard brûlant mais les traits apaisés.

- Il a fait chaud, aujourd’hui.    

- Vous aurez du beau temps jusqu’à la fin du mois vraisemblablement. Dommage pour moi, il faut que je rentre demain.

Henriette était surprise.

- Pourquoi, tu n’es pas bien avec nous ?

- Je lui ai dit qu’il pouvait rester.

J’ai dit que mes parents avaient appelé. Henriette ne voyait pas le rapport, dit-elle.

Le lendemain, elle m’a conduit à la gare. Elle m’a demandé si j’avais eu des mots avec sa mère, nous nous sommes embrassés, elle se serrait fort contre moi.

- C’est à cause de ma mère que tu pars.

J’ai secoué la tête sans rien dire.

- Ne pars pas. Retournons à la villa tous les deux.

Elle avait mis ses lèvres sur ma bouche. Nous sommes remontés en voiture et nous avons repris le chemin des dunes. Béatrice a semblé heureuse de me revoir. Elle a abandonné son livre et est venue m’embrasser sur les joues.

- Vous avez bien fait. Je me suis demandé ce qui ne vous avait pas plu.

Je ne pensais pas qu’elle faisait allusion à ce qui s’était passé entre nous mais j’avais envie de la prendre entre les bras. Je suis monté dans ma chambre pour me mettre en maillot.

Le soir nous avons bu davantage que nous le faisions généralement les autres soirs. Henriette était particulièrement agitée. Elle s’asseyait sur mes genoux, puis elle embrassait sa mère sur le nez.

- Elle est folle. Ma fille est folle.

Il faisait noir lorsque nous sommes montés nous coucher. La chambre de Béatrice, la chambre conjugale, se trouvait en face des escaliers. Celle d’Henriette, à droite, se trouvait au fond du couloir. La mienne, à gauche, directement après la salle de bain. J’entendais couler la douche à chaque fois que quelqu'un s’en servait. Je n’étais pas encore endormi. La douche a coulé, j’ai entendu des pas qui se dirigeaient vers ma chambre. Je devinais que c’était Henriette. Elle s’est glissée dans mon lit, elle a posé la main sur mon sexe, et elle a chuchoté :

- Pourquoi, es-tu parti ?

C’était Beatrice.

 

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Un coup de téléphone JGobert

Au cours d’une soirée, d’une discussion animée entre amis, l’un d’eux me demande s’il y a longtemps que j’ai téléphoné à cette petite fille qui vivait avec moi et qui m’accompagnait dans mon enfance. Drôle d’idée d’appeler cette fillette et de ranimer ainsi un passé révolu, accompli avec des souvenirs douloureux peut-être, remuer l’enfance avec ses bonheurs et ses malheurs. Un coup de fil et je replonge dans cette vie que j’essaie d’oublier depuis que j’ai le statut d’adulte.

Cette enfance mal digérée, douloureuse qu’il a fallu tirer, traîner chaque jour et qui m’a laissé un goût plus qu’amer.

Le jeu est ainsi fait et pourquoi pas. Je ne me sens pas particulièrement rassurée de cet exercice devant des amis mais bon, c’est un jeu. Je prends le téléphone et le serre à l’écraser.

 Allo, c’est moi. Comment vas-tu ?

La fillette est étonnée de ce coup de téléphone et hésite à répondre. C’est à peine si elle reconnaît sa voix. D’emblé elle me parle de sa mère qui ne va pas bien. Des misères qu’elle subit et des pleurs qu’elle entend chaque jour.  Non, rien n’a changé, les sentiments, les perceptions sont toujours les mêmes et l’incompréhension toujours présente.  Elle est seule et sa vie est triste de voir ce gâchis autour d’elle. Les jours passent sans saveur et s’égrainent tristement.

Je ne veux pas en entendre plus mais j’ai soudain le regret de la laisser dans cet état, je dois prendre sur moi et la réconforter, la rassurer et lui dire que la vie n’est pas cela. Que sa solitude cessera un jour. Elle aura des images du bonheur et connaîtra la joie d’aimer. Elle doit tenir sans se détruire le cœur, le protéger du mieux qu’elle peut. Boucher ses oreilles pour ne pas entendre et réconforter sa mère plus que tout. D’ailleurs, je voudrai parler à sa mère mais dans ce deal, ce n’est pas possible.  Le téléphone ne marchera pas pour elle.  Je n’arrive plus à raccrocher et je l’entends, fragile, perdue, seule se débattre dans cette vie où tout est douleur, crainte et angoisse.  Elle ne dit plus rien un instant  et doit penser que ma vie à moi est plus légère depuis mon départ.

C’est moi qui prends de ses nouvelles et pas le contraire et je reste là à l’écouter raconter ce que je connais trop bien.  Je sais que tout cela va finir mais je ne veux pas entrer dans cet avenir qui m’appartient et qu’elle ne connait pas encore.  Elle doit tenir, être forte et je sais qu’elle a une force peu commune et qu’elle tiendra. Personne ne lira jamais sur son visage sa tristesse, ni dans son cœur son désarroi. Elle sera un roc, muette et ne pardonnera pas. Elle n’oubliera rien. Même blessée à vie,  elle portera ses blessures fièrement et au fil du temps acceptera cette situation, ce passé.

Mes amis se rappellent à moi. Je suis épuisée de cette conversation. C’est à regret aussi que je l’abandonne dans ce monde révolu et j’attends avec impatience le coup de téléphone suivant pour pouvoir calmer ce cœur démonté.

Cette fois  c’est Hugo à appeler le petit garçon qu’il était dans son enfance.  Prendre des nouvelles de ce père aimant. Pas fier, il bafouille, balbutie  et n’y arrive pas. Il s’effondre en pleurant. Trop de souvenirs heureux, tristes lui reviennent à la mémoire et après quelques phrases ânonnées, bredouillées, il raccroche les larmes aux yeux toujours dans ce chagrin qui ne s’enfuit pas.  

Ce n’est jamais facile d’appeler son passé.

 

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Enfin sur le net ! Il est déjà passé dans quelques salles dans l'Aude...

Le long-métrage de Stéphane KOWALCZYK avec un scénario Jean-Paul JOGUIN/Stéphane KOWALCZYK, en version intégrale.

J'y campe Mr Lorty ...

Un film du cinéma des "occasions " du narbonnais...

Où l'on se dit qu'avec le centième ou le dixième des moyens - surtout humains: scripte, lumières, sons, etc... - du cinéma d'occupation hexagonal nous pourrions faire d'encore plus belles choses !

Nous aurions ici ces techniciens mais...tout travail mérite salaire...

 

Michel SIDOBRE

Acteur : http://michelsidobre.onlc.fr 

Auteur : http://sidobremichel.onlc.fr 

 

 

Publiée le 5 mai 2014

Un vieil ami demande de l'aide à l'inspecteur Garrigue dans une lettre. Celui-ci se rend dans le village ou son ami vient de se suicider et entame une enquête officieuse entre mensonge et vérité, rigueur policière et vision de chaman.

https://www.facebook.com/1rueducaussanel

http://1rueducaussanel.blogspot.fr/

 

 

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Nous n'irons plus boire à la source

 

Ma muse aussi s'en est allée,

Vers un ailleurs mystérieux,

Sans retour, ni signe d'adieu.

Souvent, en vain, l'ai appelée.

M'avaient inspirée des amis

Talentueux et dynamiques.

Dans un large espace onirique,

Fabuler nous était permis.

On se résigne de son mieux

Quand ceux qui tendrement nous aiment,

Sans l'avoir décidé eux-mêmes,

S'éloignent et semblent oublieux.

Nous n'irons plus boire à la source.

D'autres s'y rendront tour à tour

Et ils s'en souviendront toujours.

L'eau vive chantait en sa course.

                       

7 mai 2014

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Je suis dorénavant disponible pour chatter avec les membres du Réseau, mais aussi avec les non membres du réseau Arts et Lettres. Je serai cependant  très sélectif quant aux demandes d'accès: seu

Le chat peut se faire via votre ordinateur ou via l'application smartphone twoople.

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Robert Paul

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Un grand écrivain.

 

Il est temps de faire une fin, comme on dit. J’ai 70 ans depuis hier. Encore un âge à chiffres ronds. J’ai eu 20 ans, l’âge de la mort de l’adolescent. 40 ans, l’âge des remises en question. 60 ans, celui de la pleine maturité. Celui que j’ai aujourd’hui est de toute évidence mon passeport pour l’éternité !

Je vis seul depuis vingt ans. Ma femme est morte, jamais je n’ai pensé à vivre avec une autre. Une épouse qu’on a aimé, ce n’est pas un livre qu’on referme pour en ouvrir un autre.

Le sexe ? Au début, je m’étais procuré par l’entremise d’un site spécialisé, un mannequin, une sorte de poupée d’un mètre soixante de hauteur qui avait toute l’apparence d’une femme véritable.

Je ne m’en suis jamais servi. Je l’ai conservé très longtemps. Un jour, je l’ai découpé en petits morceaux et je m’en suis débarrassé. A un certain âge, les pulsions sexuelles s’émoussent. On peut  passer pour chaste et l’être effectivement sans gros efforts.

En réalité, je n’ai jamais compris la chasteté qu’on affiche par fidélité à la femme décédée. Ou de l’amant disparu.

Il m’est arrivé de tromper Henriette mais je n’aurais pu vivre avec une autre qu’elle. Je ne crois pas ceux qui prétendent n’avoir jamais succombé aux charmes d’une femme séduisante.

Je suis un écrivain. Mes lecteurs ne sont pas nombreux mais ils sont d’une grande qualité. Ils attendent mon prochain livre. A chaque fois, ils attendent mon prochain livre. Aujourd’hui leur grande qualité a un goût un peu acide.

Un jour, mon ami Delcourt est venu me faire une proposition.

- Ecoutes, Jacques. Marc veut lancer une petite revue hebdomadaire. De l’importance d’une brochure. Bon marché. On y parlera de livres, de ceux qu’il vend en particulier, et, c’est la nouveauté, la dernière page sera consacrée à une nouvelle écrite par un écrivain connu. J’ai pensé à toi.

Henri secondait Marc Lambin, le propriétaire d’une grande librairie très courue.

- Il aime Faulkner, la revue s’intitulera : Mosquito. C’est moi qui suis chargé des textes hors ceux qui promeuvent les livres. Tu seras payé, bien sûr. Pas des masses mais …

J’ai accepté. Il y avait longtemps que je ne voyais plus mon nom sur la couverture d’un livre ou au bas d’un texte. J’ai pensé que c’était une occasion à saisir. La dernière page. La page de couverture, celle que le lecteur compulse en premier lieu.

J’imaginais déjà la surprise d’Henri, de Marc lui-même, devant ce qui serait une sorte de testament spirituel dans lequel je dirais les choses qui comptent avec des mots qui frappent. Des phrases au bout desquelles le lecteur lèvera les yeux au ciel pour réfléchir. Peut être même qu’il se retiendra de pleurer.  Henri m’avait réservé quatre semaines, quatre pages. J’avais huit jour pour rédiger la première, la dernière sera vraisemblablement le dernier chapitre d’un texte profond, et celui d’une vie.

Je passais beaucoup de temps devant mon ordinateur. Aucun des textes que j’écrivais ne survivait à une relecture. C’était banal, j’effaçais. Je recommençais à nouveau, j’effaçais encore. Parfois, je ne me relisais pas. Peine perdue. En me levant, avant même de me raser, je relisais ce qui subsistait de la veille. Et j’effaçais.

Le jour où Henri allait venir pour chercher mon texte, je n’avais rien à lui remettre. J’étais paniqué. C’était reconnaître l’indigence de mon imagination et la mort de l’écrivain que j’avais été.

Presque de force, je me suis assis devant mon clavier, et j’ai commencé à taper. Pour l’amour d’une femme, c’est le titre qui m’était venu à l’esprit.

«  Ce jour là, Dieu sait pour quelle raison, Suzanne était entrée au Majestic, et s’était assise dans un des siège d’où on pouvait voir entrer les clients.

Vers trois heures de l’après-midi, elle était assise depuis vingt minutes à peine, Roland poussait la porte battante de l’entrée suivi du porteur de bagage.

Il y eut comme un éblouissement dans les regards croisés qu’ils échangèrent.

Une demi-heure auparavant, ils ne savaient rien l’un de l’autre, et voilà que c’était comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Ils savaient l’essentiel l’un de l’autre. Que faut-il connaitre de plus dans la vie que le chemin qui désormais s’ouvre devant vous ?

Roland s’était dirigé vers elle. Suzanne s’était levée lentement comme si elle avait été mue par une force intérieure irrésistible. Il lui saisit les mains et s’inclina. Le hall, si bruyant un instant auparavant était devenu aussi silencieux que la nef d’une église. Chacun  des personnages qui s’y trouvaient s’était figé dans son attitude. On eut dit des statues. De celles dont un mage aurait sculpté les personnages d’un théâtre où l’amour régnait en maitre. Seul.

- Venez ; dit-il. Tu es belle, tu sais.

Ses yeux brillaient d’un éclat dont elle devinait la raison. Le désir du premier homme pour la première femme. Elle était prête à s’y soumettre. Son corps lui dictait ses attentes.   

Ils se dirigèrent vers l’ascenseur qui menait aux chambres. Le brouhaha soudain avait repris. Mais tout le monde les regardait et se posait la question ;

- Que va-t-il se passer ? »  

C’est le texte glissé dans une enveloppe de papier kraft que je remis à Henri. Il n’eut pas la curiosité de le lire.

- Je suis déjà en retard.

J’avais signé, en signe de dérision : Daphnée de Delly.

Peu de temps auparavant, pour meubler des périodes d’inaction de plus en plus fréquentes j’ai commencé à compulser des sites sur Internet. Sites d’inconnus ou d’institutions. De temps à autres,  je compulsais le site de la Bibliothèque Royale. Elle était en train de numériser ses archives.

Un jour, surprise ! Sous un numéro d’enregistrement, mon nom m’est apparu, daté de 1946. Il s’agissait d’une nouvelle envoyée à une revue qui l’avait mise; disait-elle, en attente. Malheureusement, avant même que ma nouvelle n’ait été publiée, la revue avait cessé de paraître faute de liquidités. Le fonds avait été repris par la Bibliothèque Royale.

Le titre de la nouvelle était : L’amour d’une femme. J’étais âgé de 25 ans en 1946. Ma première œuvre avait été une histoire d’amour. Je ne savais pas si je devais rire ou pleurer.

Une idée m’était venue. Pourquoi le texte d’un écrivain âgé devait il évoquer l’expérience ou la réflexion d’une vie ? Toutes les vies se valent. Toutes les réflexions se valent. Ce serait le sens de du texte promis à Henri. Une sorte de testament spirituel. J’y ai travaillé toute la semaine. Sans résultat satisfaisant. C’était mièvre. Quant à la nouvelle que j’avais remise à Henri, personne, au sein de la rédaction de la revue, ne s’était aperçu de ce que j’avais substitué au texte qu’ils attendaient un texte à la facture et au ton tout à fait différents.

Soit, me dis-je, cela me donne une semaine de plus. Et, en une demi-heure à peine, j’ai donné une suite à l’amour d’une femme. Daphnée de Delly venait de me sauver une fois de plus.

« Le serveur avait apporté une bouteille de Bollinger. Roland lui avait fait signe de sortir. Il était aux côtés de Suzanne, et tous les deux contemplaient la Méditerranée du haut de leur balcon. L’air était doux. »

Puis, je résume, il se passait quelque chose qui nécessitait quatre à cinq lignes.

« Tous les deux s’étaient approchés du lit princier dont une femme de chambre avait relevé les draps. » 

Glissé dans une enveloppe de papier kraft, format A4, je l’ai remise à Henri.

-Navré, je ne peux pas rester Jacques, l’imprimeur n’attend pas.

En se retournant, il me dit :

- Merci, Jacques. Merci. Je savais bien que j’avais frappé à la bonne porte.

Je pris la décision de lui dire la vérité dès qu’il reviendrait. Soit pour rompre à jamais avec moi, soit pour prendre le texte de la troisième semaine. Celui pour lequel il avait, comme il le disait, frappé à la bonne porte.

 

 

C’est quoi l’inspiration ? Sait-on comment elle vient, la question m’éblouit à proprement parler en passant devant l’armoire ans laquelle je rangeais des livres, des dossiers, des photos et des objets auxquels je tenais ou croyais tenir.

Henriette m’avait acheté une vieille bible qu’elle avait trouvée lors d’une brocante. Elle datait de 1885, le titre et le dos portait la mention : bible, en lettres d’or. Je ne voyais plus qu’elle. 

Tout de la vie des êtres humains se trouve dans des textes anciens : Bible, ancien et nouveau testament, le cantique des cantiques, etc. Mais les lecteurs y cherchent ce qui ne s’y trouve pas. Il faut se rendre à l’évidence, c’est le même roman que les écrivains réécrivent à chaque génération.

Une vulgaire copie. Amour et mort. Les hommes, en gros, se ressemblent depuis la nuit des temps. Dieu, pour ceux qui y croient, n’a pas eu beaucoup d’imagination. Si les récits sont mièvres, c’est que les faits le sont.

Henri était toujours aussi pressé. L’imprimeur ; disait-il.

- Il faut que je te parle, Henri.

- Oui ?

Il s’était assis en face de moi. Je le voyais, il avait soudain conscience de la solennité du moment. Henri et moi, nous sommes des amis de toujours. Il y avait dix ans de différence entre nous mais je ne m’en suis rendu compte que peu de temps auparavant. Le jour, précisément, où il est venu me proposer de lui fournir de la copie pour Mosquito.

- Les textes que je t’ai fournis n’étaient pas de moi. En réalité, ils étaient de moi mais d’un autre moi. Ils étaient inspirés du jeune homme que j’ai été il y a longtemps.

- Oui ?

- Une bluette. Rien qu’une bluette. 

- Oui ?

Si tu l’avais lue, ou Marc ou dieu sait qui, vous me l’auriez jetée à la figure.

Henri s’était levé.

- Mais je l’ai lue, Marc l’a lue, des lecteurs et des lectrices nous ont téléphoné, le tirage de la semaine dernière semaine a augmenté de 20%. Tu comprends, Jacques. Les lecteurs et les lectrices en ont marre des crimes ou des autobiographies déguisées de gens qui disent tous la même chose. Ils veulent de l’amour. De l’amour, pas des histoires de fesses qu’ils connaissent parfois mieux que ceux qui les écrivent.

Il avait l’air angoissé.

- Dis, Jacques, tu m’as préparé le texte de la troisième semaine ?

- Mais…

Il prit une chaise et l’enfourcha, les bras croisés sur le dossier.

-Je ne partirai pas sans lui, Jacques. Même si je dois y passer la nuit.

Je me suis rassis devant l’ordinateur, et me suis remis à taper.

 

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12273007881?profile=originalIl s'agit d'un ouvrage d'Antoine de de Saint-Exupéry (1900-1944), publié à Paris en 1939. Il se présente sous la forme d'une suite de récits et de témoignages étayés par des réflexions d'une belle signification morale. Dans un chapitre intitulé "La ligne", l'auteur évoque quelques souvenirs concernant son apprentissage de pilote de ligne, en 1926. Il raconte comment il fut initié aux "rites sacrés" de son métier par Henri Guillaumet, à qui est dédié ce livre. Il nous apprend que, pendant la solitude du vol, chaque montagne, chaque vallée, chaque maison devient, pour l' aviateur qui "défriche" le ciel, une compagne dont on ne sait si elle est amie ou ennemie. Il parle de la fierté d'être pilote qui se sent responsable du courrier qu'il transporte, comme s'il était momentanément le centre des relations humaines, et affirme que "les nécessités qu'impose un métier transforment et enrichissent le monde". Dans un autre chapitre, il rappelle les actes de courage de ses camarades Mermoz et Guillaumet sauvés par miracle d'accidents, appartenant tous deux à cette minorité d'êtres qui se mettent au service pour que la vie que chacun revête l'aspect d'une création quotidienne, et qui luttent contre la mort jusqu'à leurs dernières forces pour ne pas trahir la confiance que l'on a placée en eux. Il explique pourquoi l' avion n'est qu'un outil, qu'il emploie comme le laboureur utilise sa charrue, mais un outil qui est aussi un merveilleux instrument d'analyse. Grâce à lui on découvre la Terre et l'on comprend qu'elle est la véritable demeure des hommes. Il nous révèle le caractère dramatique de certaines des aventures qui lui sont arrivées dans le désert, et comment, perdu dans les sables avec son mécanicien André Prévot, à demi mort de soif et de fatigue, il vit pour la première fois l'Homme, qui lui apparut "avec le visage de tous les hommes à la fois", en la personne d'un bédouin de Libye, venu les sauver.

C'est dans le dernier chapitre de cet ouvrage que Saint-Exupéry expose les principes sur lesquels repose son humanisme. Pour lui, la seule valeur, la seule vérité qui s'impose à l'esprit est celle que l'homme porte en lui, l'homme étant la représentation idéale de ce que nous sommes. "Tout est paradoxal chez l'homme", déclare-t-il. C'est pourquoi la vérité ne se démontre pas; elle s'affirme, elle se révèle dans l' action d' individus qui sont unis par un désir, par une croyance, par un sourire, qui leur donne l'impression d'échanger quelque chose de supérieur à eux-mêmes, et d' individus ils deviennent hommes. Ainsi, écrit-il, "liés à nos frères par un but commun et qui se situe en dehors de nous, alors seulement nous respirons et l'expérience nous montre qu' aimer ce n'est point nous regarder l'un l'autre, mais regarder ensemble dans la même direction". Saint-Exupéry préfère donc les vertus de l' amour qui ouvrent le chemin de la foi, à celles de l' intelligence qui mènent au doute. Il pense que l'on est pas naturellement digne d'être homme; pour y parvenir, il convient de rejeter tout ce qui menace de nous rattacher au culte de l' individu, et de renoncer en même temps à la simple jouissance des biens matériels. Il veut nous inculquer le goût de l'universel, en nous invitant à découvrir dans le sacrifice et l' humilité la plus noble des satisfactions, celle qui doit nous amener à concevoir comme nécessaire une vie spirituelle où soit engagé le destin de l'humanité.

Riche d'une poésie de la meilleure qualité, écrit dans une prose d'une beauté toute classique, épousant parfaitement la pensée, "Terre des hommes" est un de ces livres admirables qui viennent opportunément éclairer les hommes sur le sens à donner à leur condition et au monde moderne.

N.B.: en guise de miroir à donner à une chanson de Zazie "Je suis un homme" nous communiquée par Nina ici

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Un médecin de province.

 

Le cabinet du docteur Leroy se trouvait boulevard Léopold, une avenue élégante, au rez-de-chaussée d’une villa toute blanche, entourée d’un jardin soigneusement fleuri.

Le premier étage était celui de son appartement, une surface spacieuse de plus de deux cents mètres carré, salle à manger de réception, une autre plus petite réservée à un usage quotidien moins cérémonieux, un salon, une cuisine et son bureau qu’on aurait pu qualifier de ministériel. D’un ordre absolu, pas un papier ne traînait sur une épaisse table de verre.

Les trois chambres se situaient au second étage, là où il avait aménagé une salle de sport, une salle qu’il qualifiait de salle de fitness, et dont l’usage quotidien lui permettait de garder une ligne comparable à celle d’un athlète, et dont il savait qu’elle était enviée pour un homme de son âge.

Le cabinet d’un médecin est le reflet de sa personnalité. Celui d’André Leroy disposait du matériel le plus perfectionné et le plus nouveau pour examiner ses patients, et les soigner.

Les femmes particulièrement appréciaient le docteur Leroy. Impossible de savoir si c’est parce qu’il était bel homme ou bon médecin, les deux, sans doute. Un jour, une de ses patientes l’avait fait venir chez elle, elle était pratiquement nue, et c’est presque en fuyant  qu’il s’en était tiré.  André se piquait de choisir ses maîtresses lui-même.

Le jour où elle était venue le consulter, Isabelle s’était dénudé. A l’exception de sa culotte. Impassible, André lui avait palpé les seins, lui avait demandé de tendre les jambes, mesuré ses capacités respiratoires.

- Vous avez raison de vous livrer à un check-up complet. Selon moi, vous êtes parfaite.

- J’avais cru en me touchant les seins…

- Ils sont parfaits, eux aussi. Votre mari est un homme enviable.

Elle lui plaisait. Il avait l’impression que de son côté, il lui plaisait à elle aussi. Ce sont des choses que l’on sent.

Isabelle s’ennuyait. Cinq ans après son mariage, ils avaient quitté le petit appartement de leurs débuts pour une maison à proximité du Palais de Justice. Pierre avait changé de voiture. Elle était plus puissante et plus représentative de son statut. La seule et véritable tristesse qui avait gâché les toutes premières années de leur mariage, c’était l’impossibilité dans laquelle ils se trouvaient d’avoir des enfants. C’est Pierre qui en avait été le plus affecté. Un enfant, c’était le maillon d’une chaîne qui projetait la lignée des Orloff dans l’avenir. Il en serait le dernier représentant. Aucun d’entre eux n’aura été davantage qu’une parcelle anodine de l’histoire.

Ce fut une pulsion irrésistible. A laquelle cependant, elle avait résisté trois mois.

Un jour qu’elle se dirigeait vers la gare, une petite voiture s’arrêta à sa hauteur. Le docteur Leroy lui fit un signe de la main. Il était descendu en souriant.

- Madame Orloff, comment allez-vous ? Ah, vous marchez ! Si je pouvais en faire autant mais c’est difficile pour visiter ses patients.

- Je n’ai pas le choix, c’est mon mari qui utilise la voiture.

- Cela me donne la possibilité de vous conduire. Si j’osais, je vous demanderais de le remercier pour moi.

Tous les deux avaient le sentiment que les propos qu’ils tenaient auraient pu être remplacés par n’importe quelle onomatopée. Leurs regards en disaient bien plus. Ni chez l’un ni chez l’autre il n’y n’eut la moindre hésitation.

- On prend un café ensemble ?

A la lisière de la ville, une grosse villa servait de restaurant, de lieu de rendez-vous et d’hôtel de jour. On pouvait s’y faire servir dans les chambres. Ils commandèrent deux cafés qu’on leur servit dans le petit salon.

- Je vous ai rassuré lorsque vous êtes venue me consulter ?

Ils savaient tous les deux que c’est aux seins d’Isabelle qu’il faisait allusion et pas à sa santé. Elle était surprise de sa réaction et fière des compliments qu’il lui faisait. Elle devinait ce qui allait suivre, elle y était prête. Mariage ou non, lorsque le désir ou la curiosité vous étreint, c’est tout naturellement qu’on se met au lit. Le plus difficile la première fois, c’est de l’imaginer.

Debout auprès d’elle, tandis qu’elle enfilait ses bas, le torse encore nu, il dit en souriant :

- Tu as aimé ?

Ils décidèrent de se revoir. Souvent il en est des adultères comme des unions officielles, on s’y complait par habitude.

Si ce n’est pas par habitude, c’est parce qu’il est parfois aussi difficile de quitter un amant que d’entamer une procédure en divorce. Et parfois, il se trouve des unions triangulaires tellement heureuses que seul la mort de l’un des protagonistes la bouscule, et la brise.

Vous l’avez remarqué, tant qu’il n’y a pas de drame, les histoires d’amour sont des histoires de fesses. En province, les histoires de fesses ne sont pas des histoires convenables de sorte qu’on y ajoute ce qui en fait des histoires d’amour. Si le drame ne suffit pas, on y ajoute la mort. A une simple aventure limitée dans le temps, elle donne une dimension d’éternité.

La mort anoblit.

Ni madame Orloff ni le docteur Leroy ne moururent mais ce fut une agréable aventure.

    

 

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Des amis de toujours

 

La ville a la forme d’une olive. Presque tout autour de la ville les boulevards y sont arborés. A l’exception de celui qui longe le quartier populaire derrière le chemin de fer où il n’y avait pas d’arbre du tout, les façades y sont grises,  et de celui qui aboutit à la chaussée de Bruxelles.

A l’époque, là, du côté gauche du boulevard et jusqu’aux quais, c’était de la verdure et des arbres feuillus de différentes espèces. Une sorte de parc mal dessiné,  apprécié par les jeunes gens parce que les sentiers y étaient étroits, sinueux, et les bancs nombreux. Des lieux de rendez- vous qui allaient de soi. Je ne sais pas si c’est encore le cas aujourd’hui.

L’Escaut la traverse par le milieu, depuis le pont de l’Yser jusqu’au pont des Trous, une tour en ruines qui rappelait que la ville avait été une cité médiévale, deux maisons près de l’église Saint Jacques dataient de 1585, et dont on disait que Childéric y avait prononcé le jour de ses noces avec une chrétienne :

- Dieu de Clotilde, si tu me donnes la victoire je croirai en toi.

Il avait épousé Clotilde, c’est vrai, mais je ne me souviens plus de quelle victoire il s’agissait. Peut-être ne l’ai-je jamais su, je n’étais pas un très bon élève.

Tournai est une ville dont, assez souvent, durant la nuit, je faisais le tour à pieds, 16 kilomètres environ, en quelques heures.

La plupart du temps, nous étions deux, Pierre Orloff  et moi à discuter de poésie, des problèmes du monde et, parfois, des filles. Pierre était mon meilleur ami. Un ami d’enfance. Celui dont on souvient longtemps encore après s’être perdu de vue.

A cette époque, nous étions âgés de dix-huit ans. Nés le même jour, nous fêtions notre anniversaire en même temps.

Pierre était d’origine slave, polonaise ou russe. Il ne savait pas, se plaisait-il à dire, parce que la ville dont son père était issu avait été conquise par les russes, reconquise par les polonais, et reprise par les russes. C’eût pu être les allemands. La Pologne avait toujours été une sorte de promenoir pour des armées étrangères.

La prononciation de Pierre s’efforçait d’ailleurs de laisser entendre qu’il avait une ascendance identique à celle de ces héros littéraires, ils étaient russes pour la plupart, qui se battaient jusqu’à ce que mort s’ensuive, ou qui se plaçaient le pistolet sur la tempe pour un oui ou pour un non. L’âme russe ! Maître d’hôtel, faites venir les balalaïkas.

C’est lui qui épousa Isabelle. Elle m’avait dit que je n’étais pas un garçon sérieux, que je ne pensais qu’à la baiser, un soir qu’après avoir dansés, ventre contre ventre, je lui avais proposé de prendre l’air à l’extérieur de la boite.

Le père de Pierre était ingénieur, celui d’Isabelle était gendarme, ils n’étaient fortunés ni l’un ni l’autre. La cérémonie du mariage fut sobre, un repas pour une douzaine de personnes dans un restaurant de la Grand Place. A la fin du repas, Isabelle, un peu ivre, embrassa tous les convives, l’un après l’autre. Quand ce fut mon tour, elle s’assit sur mes genoux pour m’embrasser. J’avais laissé pendre les bras pour que personne ne puisse penser qu’elle ou moi, nous nous étions livrés à des attouchements de nature sexuelle.

Peut-être qu’elle avait voulu me transmettre un message.

- Tu as eu tort, Richard.

Le voyage de noces avait été offert par le père de Pierre : 8 jours à Djerba au Club. Pierre et sa femme en revinrent transformés. Je me suis demandé si Isabelle n’avait pas eu raison, et si moi je n’avais pas eu tort de ne pas lui avoir pas fait une cour plus sérieuse. C’est la vie, comme on dit. 

Au bout de la chaussée de Renaix, il y avait une usine de fabrications métalliques. Monsieur Orloff en était le directeur de production. Il engagea Pierre dont ce fut le premier travail. Ingénieur comme son père, avec l’accord de monsieur Meurant, le patron de l’entreprise, il entra dans le bureau qu’il avait baptisé du nom de « styling office ». On y créait les modèles des nouveaux produits.

Une jolie femme, et une carrière pleine d’avenir, que pouvait-on souhaiter de plus: une vie heureuse s’ouvrait largement devant eux. Si nous ne nous promenions plus durant la nuit, Pierre et moi étions restés amis. Le samedi soir, je dînais chez eux.

Des années plus tard, j’y pensais encore. Pourquoi dans mes souvenirs apparaissait-elle comme une période que j’évoquais avec plaisir ? Je ne sais pas. Les méandres de la mémoire m’ont toujours surpris.

 Je ne me suis pas marié. Je me sentais bien dans ma peau. Libre de mes faits et gestes. Rien qu’un sac à remplir lorsqu’il me prenait l’envie de voyager. Je me souviens que je ne tenais pas en place. Ce n’est pas tant la distance qui me poussait vers tel ou tel autre endroit mais le mode de vie de ses habitants ou un détail qui lui donnait sa couleur. Barcelone et Florence, en quelques heures d’avion, hors des saisons dédiées au soleil et aux touristes, étaient devenues les villes que je considérais comme les miennes. 

A Barcelone, je descendais à l’hôtel Colon, presque en face de la cathédrale, un endroit préservé de la vieille ville. A droite, un entrelacs de rues étroites qui aboutissaient aux Ramblas. A gauche, un large boulevard rejoignait le port industriel. Je n’étais jamais rassasié de la construction inachevée de Gaudi. L’œuvre d’un fou ? On pourrait en dire autant de nombreux personnages de théâtre. Qui est fou ? Qui ne l’est pas ?

A Florence aussi, ce sont les ruelles qui m’attiraient. A croire que ce que j’aimais dans les villes était ce qu’elles avaient été.

Lorsque je revenais, Isabelle et Pierre m’invitaient chez eux avec autant de chaleur que si je revenais d’un voyage lointain après une longue absence.

- Tu as fait bon voyage ?

Elle m’embrassait sur les joues. Je retrouvais son odeur.

Un jour, Isabelle est devenue ma maîtresse. Elle l’est restée jusqu’à la mort accidentelle de Pierre. Nous nous sommes mariés quelques mois plus tard.

Je pense que nous avons fait un bon couple. Pierre en eût été heureux.

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Poème 8

Contre-marche

J'ai beaucoup marché

Au long des allées

Au long des années

A chaque pas, j'ai laissé

Un peu de moi...

Un rêve est devenu

Illusion au coin d'une rue...

Un autre a craqué

Comme une feuille morte

Et j'ai avancé

J'ai défoncé des portes

Pour ne trouver derrière

Qu'un regret amer...

J'ai même creusé des chemins

Au fond de mon âme en délire

Et j'ai inventé des matins

Habillés de satin

Pour avancer encore

Lorsque mon cœur écorché

Me suppliait d'arrêter

Je lui ai toujours dit

Qu'il y a une issue

Que dans cette vie

Je saurai quitter les rues

Vers la large avenue

Où j'avancerai bras ouverts

Vers la cime d'un moi

Qui regardera la mort en face

Sans rancœur, sans effroi

Car celui qui a laissé la trace de ses pas

Ne meurt pas.

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Souviens toi, c'était un lundi soir.

 

Un détail stupide devient parfois le souvenir le plus marquant d’une union qui ne s’est défaite que par la mort.

Je me suis parfois demandé : Jusqu’où serais-je allé pour qu’elle soit encore en vie. A mes côtés ? Aux côté d’un autre ? L’ais-je aimée ou est-ce moi que j’ai aimé  lorsque je l’aimais ?

« Souviens-toi Azziza, c’était un lundi  soir » était une réplique du théâtre d’Armand Salacrou, un auteur très réputé lorsque nous étions jeunes et à peine mariés, Thérèse et moi. J’avais le sentiment que ma vie commençait avec cette réplique de théâtre.

Thérèse  est morte vingt ans plus tard. J’étais convaincu que je ne lui survirais pas. C’est cette certitude qui m’a retenu de me tuer.

Julie était seule elle aussi. C’était une amie que son mari avait abandonnée sans qu’elle  n’en ait jamais compris la raison.  Elle était séduisante et fort amoureuse à en juger par les caresses dont elle le comblait  même au vu de ses proches. Les hommes y sont sensibles, m’avait-elle dit un jour, Ils sont vaniteux.

Cela n’avait rien empêché.

- Moi aussi, j’aime ça. Les hommes sont des séducteurs, les femmes sont des nymphomanes, dit-on. Chez les femmes, c’est méprisable. 

Un jour que j’étais chez elle, elle est entrée dans sa chambre à coucher. Lorsqu’elle est revenue, elle ne portait sur elle que son peignoir qu’elle dénoua devant moi.

- Julie !

C’est vrai qu’elle était séduisante.      

Etrange femme ! Elle faisait l’amour toute seule. Elle se servait de son corps et du corps de son partenaire pour  jouir.

Un peu plus tard, elle s’endormit la main une de mes cuisses.

Souviens-toi, Azziza . C’était un Lundi soir.

Ce n’était qu’une réplique de théâtre. La vie avait recommencé.

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Joseph Zbukvic, avec ses peintures d’atmosphère où la vie rurale et les scènes urbaines sont empreintes d’une forte intensité vibratoire, est l’un des aquarellistes contemporains australiens que j’aime le plus (allez voir ses aquarelles ici vous m‘en direz des nouvelles !), car sa façon de travailler a une certaine parenté avec celle que nous appliquons sur le terrain lors de nos carnets de voyage.
Au moment où nous sommes totalement immergés dans les splendeurs sud marocaines à l’occasion du stage "Sur les pistes du Grand Sud en 4 x 4" (j’ai programmé cet article pour vous avant de partir), j’ai pensé que vous auriez plaisir à découvrir la façon de travailler de cet artiste incomparable, dans le cadre de ses thèmes de prédilection.
Ici, il choisit une gamme de sujets du quotidien campagnard ou urbain pour réaliser ses aquarelles, prouvant qu’il n’existe pas de sujets inintéressants, et que c’est notre propre regard avant tout qu’il nous faut changer si on veut pouvoir s’émerveiller de tout.
En peignant dans et autour de Melbourne, il capture dans le bruit et la chaleur d'une journée de fin d’été une équipe de la voirie au travail dans la rue, des vendangeurs dans un vignoble, des ouvriers travaillant sur un yacht dans un chantier naval, et des cuisiniers de plein air comme nous en avons rencontré sur la Place Jemaa El Fna à Marrakech en début de stage…

Regardez comment il oppose dans toutes ses aquarelles l'ombre à la lumière en contrastes simultanés de valeurs pour bien mettre ses sujets en évidence, et comment il utilise les couleurs vives pour dynamiser son motif (c'est très différent de Lian Quan Zhen, mais vous voyez qu'on peut avoir en aquarelle des couleurs très sombres ou très vives en contrastes simultanés).
Observez bien sa façon de capter le mouvement de ses personnages, de leur donner vie, d’induire par quelques coups de pinceaux les gestes du quotidien qui suggèrent la vie.
Que pouvons-nous en déduire ?  
- Qu’il faut, si on veut progresser dans ce domaine si important de la présence de personnages pour faire vivre une aquarelle, réaliser énormément de croquis sur le vif, arpenter crayon et carnet de croquis en main les parcs et jardins publics, se mettre devant la télé (chaînes de voyages si cela vous inspire davantage, zapper jusqu’à ce que vous trouviez des personnages qui vous inspirent - mais pas de portraits ni de personnages trop rapprochés pour commencer -), et dessiner, dessiner, dessiner, en faisant des hachures, en abandonnant le sujet s’il s’en va, en ne gommant pas mais en recommençant à côté, et ne vous en faites pas si c’est raté, car il faut rater beaucoup pour commencer à réussir un jour !

 

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elle s'abreuve du sang des roses

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 Chaque fin de semaine,

Il faut que j’en amène,

Six, dix, vingt, cent

Je joue de ses sentiments !

Je vois alors son sourire,

Je frémi et je l’admire.

Avide, elle les consomme,

Les plaçant, elle fredonne,

Elle les prend, les respire,

Presque comme un vampire

C’est un besoin naturel

Et pas de ton pastel,

Car ce rouge sang

Lui semble enivrant.

Elle les trouve jolies,

Soupire, semble ravie

La fleur la plus belle,

Pourtant, c’est elle !

 

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Poème 7

Ton coeur attend

Un coeur t'a attendu
Si longtemps
Si longtemps
Qu'il lui a poussé des racines
Et elles absorbèrent tout son sang
Un coeur t'a espéré
Si fort
Si fort
Qu'il lui a poussé des ailes
Tu n'es pas venu, alors
Elles ont perdu jusqu'à leur duvet
Pour muter en branches grèles
Un coeur t'a désiré
Intensément
Sincèrement
Mais les vautours burent à son désir
Vidé, il les a regardé partir
Sans une larme, sans plus rien ressentir
Un semblant d'arbre hideux
Qui fut un coeur qui t'attendait
Ressemble de loin à une langue de feu
Et glace jusqu'aux os de près
Un coeur qui ne t'attend plus
Croit deviner ta silhouette au loin
Passe ton chemin, bel inconnu
Passe ton chemin
Passe ton chemin
Je lui dirai qu'il n'a rien vu
Que ce n'était qu'un mirage de plus
Et je resterai là à veiller
Jusqu'à ce que tu sois passé.

 

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Poème 6

Les passions rabougries

Mon cœur est un cimetière

Suspendu entre ciel et terre.

Des mots mort-nés le pourrissent.

Les gens bien me maudissent.

Je suis la charogne de Baudelaire.

Mon cœur est un ilot de non-temps

Où les vieilles passions enterrées

Se laissent parfois aller à vivre

Alors je tangue comme le bateau ivre .

 

Mon cimetière secret est une éternité

Faite de passions crucifiées, d'amours momifiées.

J'aimais, je n'aime plus ;

Voici une tombe de plus.

Je rêvais, le rêve s'est effrité ;

C'est une pluie glaciale attisant mes plaies.

Je voulais avec force, me voici léthargique.

Le corps astral de ma force antique

Erre à travers les sentiers fantomatiques

De mon pauvre cœur irrigué par le sang de ses défuntes passions.

Les gens autour de moi ont de vrais sourires

Dans les yeux et de profonds soupirs.

Chacun s'accroche passionnément

A un être, à un air, à une vocation.

Chacun a sa citadelle, ses rendez-vous fidèles.

Moi, je suis un poème errant

Hantant les pages de la mémoire.

Qu'on ne me parle plus d'antan

Que je puisse réécrire mon histoire !

 

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Instants magiques de Création

L 'Ephémère s’apprivoise en une composition particulière ou mes sens sont sous l'empire de la couleur 
"Un tableau est un espace à émouvoir"

a dit André Gide. Quelle plus belle définition de l'Art peut-on trouver ?

En effet, la toile blanche n'est-elle pas le lieu de tous les possibles.

Un tableau reflète le coeur et l'âme de l'artiste,

Sa vérité et son authenticité.

Ainsi, il appartient à tout créateur

D'apprivoiser les émotions,

De les traduire en les rendant palpables, compréhensibles, intelligibles

P. De La Perrière12273005271?profile=original

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Le mangeur de blanc

 

Mangeur de blanc. Je n’ai jamais su ce que cela signifiait précisément mais à travers la vitrine de « chez Marcel », le samedi soir, nous répétions dès que nous l’apercevions: voilà le cocu. Tout le monde peut être cocu mais lui c’était le cocu content. C’est peut-être la raison pour laquelle un d’entre nous l’avait qualifié de mangeur de blanc. Et nous éclations de rire.

Marcel nous servait une autre tournée, c’était à mon tour de payer.

C’était un homme sympathique. Grand, maigre, il avait les traits creusés d’un homme atteint d’anémie. Son regard respirait la bonté. Ses yeux si je peux me permettre cette image avaient l’air de vous tendre la main.  Je n’osais pas exprimer cette impression à haute voix parce que mes copains se seraient moqués de moi.

Joueurs de hockey, maniant le stick comme si c’était pour nous creuser un chemin parmi des adversaires déterminés à nous arrêter à n’importe quel prix, nous étions des hommes qui n’avions que faire de sensiblerie. Des yeux qui respirent la bonté, c’était une image ‘cucul la praline’, je n’ai pas besoin de traduire.

C’était le genre d’homme dont je me disais aussi à voir les cernes qui soulignaient ses yeux que ses nuits devaient être chaudes. Sa femme était séduisante. Raison de plus pour la surveiller.

Son nom était Edouard Belhomme, cela ne s’invente pas. Sa femme et lui tenaient le magasin de lingerie situé rue Royale. A chaque fois que nous passions devant le magasin, nous regardions à travers la vitrine pour voir la belle Cécile. L’un de nous avait dit un soir que nous étions chez Marcel, nous y étions pratiquement tous les soirs, est-ce que les clientes qui essayent des soutiens ou des culottes sortent de la cabine presque toutes nues pour choisir un soutien ou une culotte d’une couleur différente ? Nous éclations de rire à cette idée. Marcel servait une autre tournée, c’était celle de Robert, notre goal, le fils du vitrier de la rue Notre-Dame.

Nous avions tous plus ou moins vingt ans à cette époque. Les Belhomme devaient en avoir entre quarante et cinquante.  Robert prétendait qu’une femme dans la quarantaine avait forcément acquis une maturité tant physique que spirituelle qu’aucune jeune femme ne pouvait égaler. Il avait connu, bibliquement connu, la voisine du magasin de son père, la mère d’un gamin de dix ans et il en avait conservé un souvenir inoubliable. A seize ans, disait-il, cela marque. Les jeunes filles que nous fréquentions, ajoutait-il, reconnaissaient en lui un expert, il le disait en toute modestie.

Personne parmi nous ne contredisait les propos de Robert, c’était le plus fort d’entre nous, mais chacun de nous savait à quel point il était vantard. Durant les matchs c’était pareil. Il allait d’un côté du goal à l’autre, le visage recouvert d’un masque protecteur en treillis pour effrayer nos adversaires. Nous perdions à chaque fois mais Robert affirmait que nous manquions de punch.

Cécile Belhomme plaisait beaucoup au jeune homme que j’étais. Je ne comprenais pas son mari. Si elle avait été ma femme, elle n’aurait pas eu à chercher ailleurs. Pauvre cocu !

Ils étaient mariés depuis près de quinze ans. Edouard avait hérité du magasin de ses parents à la suite d’un accident qui leur avait couté la vie. A partir d’un magasin vieillot, Cécile avait su construire une affaire bien achalandée dont ils vivaient largement tous les deux. Leur seule frustration, c’est qu’ils n’avaient pas eu d’enfant.

Edouard était le fils d’un commerçant établi, Cécile, en l’épousant, avait gravi un échelon de l’échelle sociale. En province cela compte. Elle n’était que la fille d’un contremaître de l’usine métallurgique du bas de la ville. De l’usine dont le fils du propriétaire avait été le condisciple d’Edouard si bien que depuis leur mariage il faisait partie des relations du couple Belhomme. Il appelait Cécile par son prénom et Cécile lui disait Pierre.

Edouard était très amoureux de sa femme. Qu’elle plaise à d’autres ne le gênait pas. Au contraire. Son amour pour Cécile n’en était que plus grand. Même ses amis, plutôt que d’en être jaloux, il les aimait davantage de la désirer. N’était-il pas le seul à pouvoir mettre cette jolie femme dans son lit ?

Malheureusement, Edouard était cliniquement impuissant. Durant les premières années de leur mariage, cela ne l’empêchait pas de désirer Cécile et d’en jouir lorsqu’elle était nue. Quant à Cécile, elle avait fini par apaiser elle même les pulsions de son corps tant son mari était maladroit.

Malgré cette morsure qu’ils éprouvaient chaque nuit tous les deux, elle l’aimait profondément. Mais aucun d’entre eux ne trouvait les mots pour les confier à l’autre.  Qui sait ce qui lie deux êtres dont la relation ne répond pas à une logique qui, seule, paraît naturelle aux yeux de la plupart.

Lorsqu’elle l’avait épousé, elle s’était réjouie d’être enfin chez elle. Combien d’autres jeunes filles s’étaient-elles mariées pour cette seule raison. Il était séduisant à sa manière. Grand et maigre, un peu vouté comme le sont souvent les hommes grands et maigres, il avait les yeux d’un bleu transparent. Il ne cessait jamais de lui sourire.

Il l’avait rencontrée un soir dans une discothèque. Parmi d’autres filles, il n’avait plus regardé qu’elle. Peut-être qu’ils avaient bu un peu trop ? En sortant, il lui avait entouré les épaules. Il avait dit comme dans un roman de gare :

- Epousez-moi.

- Ce soir ?

- Non, demain.

Il l’avait ramenée, et le lendemain il s’était rendu chez elle. Il avait dit au père de Cécile qu’il voulait épouser sa fille, est-ce que son père serait d’accord ?

Il y avait longtemps que les fiançailles commençaient autrement. C’était probablement ce style, elle le trouvait distingué, qui l’avait émue. Jamais il ne s’était permis les gestes osés auxquels elle s’attendait inconsciemment. Il l’aimait pour elle-même, avait-elle pensé. Elle était vierge lorsqu’ils s’étaient mariés. Lui aussi.

Un jour qu’il s’était absenté pour se faire couper les cheveux, en rentrant plus tôt que prévu il avait vu que le représentant d’un fournisseur sortait du magasin après l’heure de fermeture. Et Cécile, les cheveux mal repeignés, le corsage mal refermé, le saluait de la main. Elle avait le visage en paix, pensa Edouard. En paix, c’est le mot qui s’était imposé à lui tandis qu’il la regardait, dissimulé derrière une camionnette rangée le long du trottoir d’en face.

Il rebroussa chemin. Il avait la gorge sèche. Il poussa la porte du café de Marcel où comme tous les soirs nous bavardions entre nous. Marcel venait de servir une tournée de bière. C’était celle d’Oscar qui faisait des études universitaires. Il voulait devenir médecin ou

 à défaut vétérinaire, c’était un bon métier disait son père. Oscar se voyait plutôt psychologue, il prétendait qu’il était doué pour juger du comportement des hommes et des femmes.

- Dommage que tu ne le sois pas sur le terrain. En face des joueurs du camp adverse. Nous ne serions pas dans le bas du classement.

La venue d’Edouard Belhomme nous avait surpris. Il s’était assis à une table proche  du comptoir. Il nous avait fait un signe de la tête.

-Ce sont des joueurs de hockey ? Je les ai déjà vus. Ils jouent sur le terrain contigu à celui du Tennis Club.

Il dit à Marcel de nous offrir un verre.

- J’aime les jeunes gens. Ils me rappellent mon jeune temps.

- Hip, hip, hip, hourrah !

Nous avons levé nos verres à sa santé.

Décidément, c’était un brave type.  

Nous le savions que ceux qui étaient cocus étaient toujours les derniers informés. Sa femme, il suffisait de la regarder pour comprendre qu’une aussi jolie femme ne pouvait que susciter le désir. Et souhaiter donner et prendre du plaisir. Il n’y a pas de justice en amour. Chacun doit veiller sur son bien. Les amis ne sont pas assez courageux pour révéler à un ami que sa femme le trompe. Qu’elle n’est qu’une putain qui trahit son serment. C’est que probablement, leur morale était assez élastique, ou bien c’est qu’ils étaient sur les rangs. 

Il est sorti du café, et il est rentré chez lui. Cécile l’attendait dans la cuisine.

- Il y avait du monde chez le coiffeur. J’ai du attendre.

Ils ont dîné, et ils sont montés se coucher. La télévision, ils ne la regardaient qu’en mangeant, à l’heure des informations. C’était toujours le même spectacle : des morts nombreux à l’étranger. Si le nombre de morts était réduit, un crime par exemple, c’est qu’il s’était produit près de chez nous. Le journal en donnerait davantage de détails. Le lendemain certes, mais on pouvait s’y attarder plus longtemps. Ou attendre le crime suivant.

Depuis plus de dix ans, Edouard ne touchait plus sa femme que très rarement. Il avait consulté un sexologue à l’étranger. L’incapacité d’avoir une érection, comme s’il n’était doté que du sexe d’un bébé, n’était qu’un de ses problèmes. Depuis plus de dix ans, il ne désirait sa femme qu’après un exercice mental laborieux. La caresser ne servait à rien. Au contraire. Certaines caresses le heurtaient. Elles lui paraissaient répugnantes, proches du viol. Même si Cécile se serait prêtée à tout pour le satisfaire.

Ils n’étaient heureux ni l’un ni l’autre mais ils s’aimaient. C’est quoi l’amour, pensait-il ?

Une fin d’après-midi, peu de temps avant l’heure de fermeture du magasin, il vit à travers la vitrine de l’étalage que le représentant d’une firme de soutien-gorge exposait encore sa collection à Cécile. Elle l’écoutait, le regard absent, les joues rouges. Elle avait une main sur la poitrine.

Edouard fit demi-tour. Il ne revint qu’une heure plus tard. Cécile ne lui demanda pas ce qu’il avait fait. Ils bavardèrent assez longtemps après avoir dîné, cela ne leur était plus arrivé depuis longtemps.

 Depuis, il s’efforça d’être absent de chez lui lorsque devait se présenter un représentant. Soit en prolongeant le temps qu’il consacrait à des activités extérieures, soit en allant boire un verre chez Marcel.

Lorsque ceux qu’il nommait les jeunes y  jouaient aux cartes, il regardait par-dessus l’épaule de l’un ou de l’autre.

Si l’un des joueurs levait un regard interrogateur vers lui, il tendait la main dans un geste de refus.

- Les conseilleurs ne sont pas les payeurs.

Il offrait une tournée.

Nous nous étions habitués à lui. Il nous était de plus en plus sympathique et, de plus en plus, nous le plaignions. Robert était le plus véhément. Un jour, il avait tenté de séduire Cécile. Entré au magasin, il s’était fait montrer de petites culottes qu’il destinait à sa petite amie, avait-il dit.

- Vous ne voulez pas les essayer pour que je puisse juger ?

Il nous avait raconté qu’elle avait fait « sa fière », et qu’il était sorti.

- Pauvre type. Si j’avais voulu. Je trouve que c’est un scandale. Des femmes comme elles…

Oscar partageait son avis.

Le couple Belhomme était devenu l’objet de la plupart de nos conversations. Nous étions en plein drame et il ne s’agissait pas de télévision. Ni même de quoi faire la une de la page régionale du quotidien. Quoique, disait Oscar. Il s’agit de la dignité d’un homme, d’un homme que nous avions adopté.

-Il faudrait le lui dire, ça ferait un déclic.

- Il faudrait le lui montrer, là, ça ferait un déclic.

- Je vois déjà sa tête. Sa tête à elle.

- Avec son amant. En petite tenue, tous les deux.

- En petite tenue ? Pas de tenue du tout, oui.

Nous avons ri, et nous avons fait signe à Marcel.

- Encore une.

Le quatrième d’entre nous, celui qui sur le terrain était censé marquer les buts, c’était Jean Brillet, le fils du commissaire. C’est lui qui apporta le revolver.

- On ôtera les balles, hein ! C’est juste pour faire peur.

- On en laissera une. La roulette russe.

C’est moi qui l’avais dit. Je l’avais déjà répété à Oscar qui était mon ami: la vie, c’est une comédie. Mais, je raconte trop vite.

C’est le vendredi qu’elle recevait son amant. Vers sept heures. Edouard quittait le magasin à six heures vingt, il arrivait chez Marcel à six heures et demie et ne rentrait chez lui que vers huit heures. Il disait en faisant un signe à Marcel :

- En fin de semaine, il faut bien se défouler du stress de la semaine.

Du stress, si tu veux en avoir, rentre plutôt chez toi; pensions-nous. Nous avions découvert à cinq minutes près le jour et l’heure où la Cécile s’envoyait en l’air. Chaque jour de la semaine dès l’après-midi, l’un de nous venait chez Marcel et surveillait le magasin. Nous en parlions dès que nous étions réunis avant d’entamer notre partie de cartes. C’est ainsi qu’au bout de trois mois, nous connaissions tout des plaisirs de la dame. Et du malheur de notre ami.

Il faut croire que de la voir heureuse même si c’était un autre qui la comblait le rendait heureux. Quant à  Cécile, elle aimait Edouard à la manière dont on aime un frère. Bien plus encore, elle se serait tuée pour lui. Cette partie obscure de leur union était un ciment bien plus fort que les déclarations les plus emphatiques.    

C’était le jour et l’heure où Cécile cédait à son amant. Edouard était parmi nous. Chacun de nous, tour à tour, lui avait offert à boire sous différents prétextes

- Tu ne peux pas nous refuser ça.

Les yeux troublés, il était passablement ivre.

Je pensais comme mes copains qu’il fallait frapper un grand coup. Foutre aux deux amants qui ridiculisaient notre ami, et le symbole de l’amour, la frousse de leur vie.  

C’est Oscar qui s’écria :

- On te ramène.

- Non, pas encore. Je veux rester.

Oscar et moi, nous lui avons fait traverser la rue en lui tenant les bras. Les deux autres de nos amis nous regardaient à travers la vitrine, un verre de bière à la main. C’est moi qui ai ouvert la porte du magasin. Oscar a poussé Edouard.

Je ne sais plus qui, d’Oscar ou de moi, lui a glissé le revolver dans la main en disant :

- Sois un homme, Edouard.

J’ai refermé la porte derrière lui. Nous sommes restés sur le trottoir. Nous avons entendu le coup de feu. Nous sommes retournés chez Marcel.

Une heure plus tard, nous avons appris qu’Edouard avait glissé le canon du revolver dans sa bouche.

 

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Nuit de mai

 

Sans noirceur, cette nuit de mai,

Silencieuse, est rassurante,

Mais rien ne la rend émouvante.

Ô les astres qui m'exaltaient!

Mes yeux ne quittaient pas l'espace,

Seulette, émue, je frissonnais,

Le spectacle me fascinait.

Perdue à jamais cette grâce.

Ce fut comme un chagrin d'amour.

Nulle tristesse n'est durable,

Aucun bonheur irremplaçable.

L'espérance renaît toujours.

Veillant seule, étonnée soudain

Voyant que la nuit n'est pas noire,

Je me souviens, tendre mémoire,

De l'immense indicible écrin.

4 mai 2014

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