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12272773692?profile=originalL'Opéra du Pauvre

 

de Léo Ferré, par l'Ensemble Musiques Nouvelles, sous la Direction de Jean Paul Dessy

Mercredi 14.12.11  

Léo Ferré, Jean-Paul Dessy & Musiques Nouvelles

20:00  au  Cirque Royal

Organisation: 

Botanique + Le Manège.Mons

 

L'Opéra du Pauvre de Léo Ferré, ce que beaucoup considèrent comme son dernier chef-d'œuvre, est un pamphlet en faveur des forces de la Nuit, de l’imaginaire et de la subversion. 

 

 «La Nuit, soupçonnée d’avoir supprimé la Dame Ombre, est amenée devant le juge d’instruction, aux fins d’inculpation de meurtre. Elle ne peut répondre qu’en présence de son avocat, le hibou, bien sûr…

Il y a plusieurs témoins à charge qui affirment avoir vu la Dame Nuit supprimer la Dame Ombre, juste comme le soleil se couchait, entre chien et loup. L’ennui pour l’instruction est qu’on ne trouve pas la disparue – morte ou vive – et qu’on ne peut faire supporter à la Nuit que des présomptions, lourdes certes, mais insuffisantes.

Les témoins à décharge viennent, nombreux, dire tout le bien que leur fait la Dame Nuit et ce sont eux qui finalement l’emporteront au petit jour, dès que le soleil pointera et que l’ombre réapparaîtra… s’enfuyant avec eux… empaillés comme des hiboux… sur les derniers mots du Corbeau, juge et président, « cette nuit m’a fatigué, je vais me coucher».

Il baille, le greffier s’en va. Il n’a même pas la force de se lever. Et c’est la Nuit qui rentre, tirer les rideaux, en lui lançant un baiser.

L’Opéra du Pauvre, Introduction, Léo Ferré, 1983 »

 

C'est la Nuit que l'on pétrit le pain. La Nuit, sensuelle, érotique, invite à l’invention et à l’ivresse. Elle arme les assassins, fournit des alibis d’adultère, désarme les juges, emballe la vertu. Elle est la raison d’espérer de l’anarchiste et du poète; elle est un enfant qui n’a jamais connu de loi. Derrière ce conte, se dissimule une critique acerbe du pouvoir en général, de la justice et de l'état en particulier. Chaque personnage prend alors une autre dimension et on comprend beaucoup mieux pourquoi il faut défendre la nuit. L'imagerie poétique en éclairage du monde. Et comme si ca ne suffisait pas, Léo Ferré se fend de pièces aux violons, d'envolées jazz et autres petits délires musicaux.

À l’œuvre «totale» de Léo Ferré, répond ici un spectacle «total» qui convoque autant le théâtre, le cirque, la musique que la vidéo. Sept chanteurs-acteurs, un acrobate et douze musiciens de l’Ensemble Musiques Nouvelles nous livrent le procès intenté à la Nuit, soupçonnée d'avoir supprimé Dame Ombre. Une partition qui réalise l’alliage de la musique la plus popisante de son époque, d’un jazz plus en recherche, et de la grande musique classique du début du XXe siècle. 
Un moment théâtral et musical riche et onirique, un spectacle qui souhaite prendre la relève de l’engagement scénique du grand Ferré, formidable musicien, poète précurseur, libertaire. 

Par l'Ensemble Musiques Nouvelles, sous la Direction musicale : Jean Paul Dessy*. Mise en scène : Thierry Poquet.  Arrangements : Stéphane Collin. Avec Michel Hermon - Delphine Gardin - Christian Crahay  et Nathalie Cornet, Muriel Legrand, Michel Hermon, Lotfi Yahya, Thomas Dechaufour, Patrick Sourdeval.

 

 

Jean-Paul Dessy

Compositeur, violoncelliste, chef d’orchestre, directeur artistique de l’ensemble Musiques Nouvelles, Jean-Paul Dessy se concentre dans la diversité, profondément et avec jubilation. Ce qu’il nomme « l’agir du musicien » relie sans les confondre le profane et le sacré dans un voyage intime en quête d’une écoute commune et partagée. À ce jour, il a dirigé plus de 100 créations mondiales et près de 200 œuvres de musique contemporaine d’horizons multiples et diversifiés, qu’il soit à la tête de l’Orchestre de Chambre de Wallonie, à celle de l’ensemble Musiques Nouvelles, ou à sa déclinaison cross over, le Mons Orchestra qui collabore avec des artistes de la chanson, du rock et de la pop.

De Giacinto Scelsi à Horatiu Radulescu, de Pierre Bartholomée à Victor Kissine ou de Witold Lutowslaki à Astor Piazzolla, s’ouvrent encore des chemins de traverse, inattendus, investis, tout aussi vivants : Murcof, Vénus, An Pierlé, Pierre Rapsat, David Linx, DJ Olive, Scanner… Un univers en expansion, en mutation où, selon ses propres mots, la musique s’affirme « intemporaine » plus que contemporaine, car elle « se reconnaît des fraternités multiples par-delà les époques et les genres » et « peut trouver la juste sublimation du mineur par le savant »

... pourvu qu’elle « recherche l’intimité du moi, son irréductible

visage, et tente de le dire.»

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Quand Laurent Voulzy interpelle Jésus

Cette chanson fut commandée à Laurent Voulzy par un prêtre qui s'occupait d'adt quart monde . Il a certainement vu des horreurs qui nous auraient fait perdre la raison. Sa foi a été mise à rude épreuve, il a voulu faire part de ses interrogations. Il est décédé à ce jour.

Cette chanson très touchante est un puissant réquisitoire contre les inégalités entre les hommes dans le monde. Elle demande des explications à Jésus sur l'inexplicable. Sous ses airs très polis elle ne ménage pas le fils de Dieu en lui exprimant nos incompréhensions de notre point de vue de simples mortels.

 

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VIOLENCE

12272774083?profile=originalLa pulsion de la violence dans l'art

L'art est le plus  révélateur de cet état , car l'artiste passe immédiatement à l'essentiel

C'est l'idée de l'impossible de l'inconcevable qui est représentée

Si l'écrivain RACONTE  le peintre, le photographe, le cinéaste  MONTRE par quelques traits ou images et cela marque les esprits violemment

Cette pulsion de mort qui sommeille en chacun de nous prête  à se réveiller, seule l'éducation et la conscience sauve l'homme

Loin des horreurs sanglantes suggérées, mon ciel d'apocalypse illustre la peur ancestrale de la violence de la nature qui est une part intégrante de l'homme

(extraits d'une conférence magistrale  à Toulon par Robert Badinter ce vendredi 2 Décembre )

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Calendrier 2012

Vends grands calendriers à spirale (15€ l'unité frais de port 4€20 hors département du 66) ) de ma propre création. Idéale pour cadeau de fin d'année. (production limitée pour cause de petit budget). A partir du 15 décembre. contact via le site ou th.ginfray@hotmail.fr également 06.08.04.06.57. A bientôt.12272773491?profile=original

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Féminité.

Féminité de l’écriture,

blanche page lisse,

stylo qui glisse,

mains nues, de mots fauves incendiées.

Désir qui s’aventure incisif,

s’étire un peu trop loin,

de mes yeux jusqu’aux vôtres

s’émancipe.

 

L’entre-deux ; océan sombre.

 

Sensualité de l’écriture,

blanche page lisse,

stylo qui glisse,

Corps élargi, de mots rouges flambant.

Absence qui dure infinie,

d’une main à l’autre 

l’échancrure de mes mots

sous vos yeux se précise,

se touche.

 

Fertilité des mots lorsqu’ils sont

partagés ;  les livres sont des

jardins.

 

Donneuse de vie est l’écriture,

la poésie en est l’accent  en même temps que la grâce,

que rien ni personne

n’étiole, n’efface.

 

Floraison éternelle,

océan clair,

un Monde.

 

 

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Haïkus du 4 décembre 2011

                                 

                              Mes haïkus  du jour!

              Rosée du matin

              Un paysage certain

              Araignée toilée

 

                              L'amour est amer

                              Un élixir sulfureux        

                              Fiole vidée sec

 

             Lisse sa peau  Lys

             Eternelle romance

             Robe froissée chut

                            Notes du blé dur

                            Saveurs panifiées d'été

                            Sacs farinés enfermés

 

                                                                   Raymond Martin    4 décembre 2011

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"Batteuses d'anges, de tapis,
Prenez garde à vos alliances !
Car les anges sans surveillance
Sont pis encore que des pies."

Jean Cocteau (les "Alliances")

 

 

               "La liberté, c'est la faculté de choisir ses contraintes" proclamait Jean-Louis Barrault, tandis que pour Alfred de Vigny, le renoncement se doit de rester digne :"Être vaincu parfois. Être soumis jamais ", nous certifiait l'auteur dramatique de "Quitte pour la peur"!

               Nous partageons ô combien, ce duo de valeureuses morales, en l'appliquant incontinent à notre intrigue vénale de feu de paille avec un représentant du diable, mésalliance non consommée, Dieu soit loué, nous incitant à déclarer que la prostitution de l'intellect se livrant à de sordides productions flirtant avec la pornographie, fruits d'une sorte d'immonde "traite négrière" par les mots des "Temps modernes", ne saurait en rien être qualifiée de littéraire, mais bien de plume putassière monnayable, si vous me permettez l'emploi un brin familier de cette expression !

               N'est-il pas fondamental de nommer un chat, un chat, et les "romans de gare", dont nous nous gardons de nommer les pseudos labels, auxquels nous avons, il est vrai, songé à nous aliéner, telle une "putain irrespectueuse"… l'espace d'un égarement durant une fraction du quart de la moitié d'une seconde (sic), ne peuvent en aucun cas prétendre contribuer à nous faire accéder à la voie de la publication en empruntant la grande porte, du moins, telle que nous concevons l'édition…

              Quant à notre conscience doublée de dignité, nous nous apprêtions à les fouler toutes deux, en vertu du fait, que, rares sont les circonstances de la destinée, où nous pouvons nous adonner à "égaler nos pensées…"[1], concédons-le !

              Car en concordance de tout acte humain, l'écriture, mère solitaire d'un "enfant unique", la lecture, ne signifie pas grand-chose, isolément. À notre sens, c'est la matière plus ou moins consistante de ces "Nourritures spirituelles" composant son menu qui en constitue le prix, et l'on peut choisir au moment de se sustenter, de "dévorer force moutons", tel le fameux loup de la fable[2], de se goinfrer en glouton de substances roboratives, comme à l'inverse, l'on peut déguster des mets les plus fins hautement nutritifs, autant délectables à l'endroit des papilles, qu'assimilables par nos organismes !

             La métaphore vaut également concernant la jouissance qu'est censée nous procurer "Fêtes galantes", "Embarquements pour Cythère" ainsi que toutes autres rencontres dévolues à décliner le savoir-faire, la maestria de la divinité Éros, l'antithèse de Thanatos, héros cupidonnesque nous incitant à célébrer maints "frottements d'épidermes"… Or, ou le repas concocté, servi, se révèle goûteux, festif, souverain, ou au contraire, ce dernier sait aussi faire montre de fadeur, étant primaire, mesquin, bref, en un mot, pitoyable, nous laissant insatisfait, sur une sensation d'incomplétude infinie !

            "Hâtons-nous de succomber à la tentation avant qu'elle ne s'éloigne" nous recommande la loi d'Épicure…Volontiers, mais pas à n'importe laquelle, de grâce !!!

            Tant qu'aux "sages" qui tentent d'offrir de précieux conseils en préconisant, ni plus, ni moins, de poursuivre dans cette voie de la pure corruption, comment ne pas être touchée de leur fervente reconnaissance et de leur soutien méritoire à des écrits, que, selon toute vraisemblance, ils sont les premiers… à  mépriser, voire profaner, en dégradant la "substantifique moelle" de ces messages, de leur style ciselé à la manière d'un artisan d'art, et non, de "descriptions automatiques" conditionnées, dues à une "frèrie" de "marionnettes desséchées" pour détourner un duo de locutions satistes !

             Et puis, soyons persuadés que "le manque d'appréciation est une trahison à l'âme de l'artiste"[3], une authentique et offensante calamité, si ce n'est la négation totale infligée à son inventivité ! N'en déplaise aux "Fâcheux" pétris de certitudes bassement prosaïques, l'acte de création n'implique aucunement le gaspillage d'un potentiel en perpétuelle germination, de flammes qu'il faut alimenter en continu ! Ainsi, essaimer à tout vent, mélangeant sans distinction, le bon grain à l'ivraie, conduit-il à une construction de qualité ?

            Quel qu'en puisse être le vœu originel, la volonté légitime, reconnaissons, qu'il n'est pas donné à tout le monde de faire de son existence, une "œuvre d'art", conditions sociales et de vie, oblige, soit ! Mais est-ce faire preuve de trop d'exigences que de tenter de s'en approcher, en vivant, selon le précepte salutaire d'un "sage"[4], le plus poétiquement possible ?


"la poésie

 c’est de la couleur

 dans la matière

 grise des mots "[5]

 

nous atteste une plume laconique. Palette de tonalités polychromes, dont il nous faut user pour enluminer les heures du calendrier ponctuant notre quotidien "d'hominiens", afin de nous alléger de bien des maux…

            Allez, dussions-nous choir, jusqu'à nous délester de notre enveloppe corporelle, de temps à autre encombrante, nous ne pourrions nous résoudre, en incurable utopiste patentée assumée, à arborer "Masques et bergamasques" afin de nous contrefaire, à glisser vers l'abîme du simulacre en perdant une intégrité, une vision d'un idéal forgées au prix de sacrifices, d'un parcours semé d'épreuves enrichissantes et tout ceci en faveur de quel Dieu, je vous prie, celui du "Veau d'or" loué par le chant méphistophélique ?

            Si, en ce bas monde, la seule valeur refuge à laquelle il nous faut souscrire est celle relative à Harpagon, alors, en effet, nos civilisations dénaturées, gâtées par ce fléau, sont à défaut, bien mal en point, pis, irrévocablement perdues !

          "Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson capturé, alors seulement vous vous apercevrez que l'argent ne se mange pas" ! s'efforce de nous avertir une Prédiction indienne.

           Civilisation occidentale "Édifiée par l'argent, épanouie par l'argent, et morte par l'argent. Décrépitude de l'argent ! L'argent, toujours l'argent, générateur de prostitution et de mort"[6] contre laquelle s'insurgeait une voix lyrique réaliste, s'épanchant davantage en poursuivant son credo de révolte inauguré, car à quoi bon nous leurrer :

          "Notre siècle est tragique par lui-même; aussi refusons-nous de le prendre au tragique. Le cataclysme s'est abattu sur nous. Habitués déjà aux ruines, nous commençons à remettre sur pied de nouveaux petits logements, de nouveaux petits espoirs. Si nous ne pouvons pas nous frayer un chemin parmi les obstacles, nous les contournons ; ou nous passons par-dessus. Il faut bien vivre, malgré que tant de cieux se soient écroulés. Après nous être pathétiquement tordu les mains,"[7] que nous reste- t'il d'autre à envisager, fors de poursuivre notre route, en repoussant un alanguissement malsain à nous complaire sur nos malheurs, en principe du fait, que quoi qu'il advienne, nous sommes "Condamnés à la mort, condamnés à la vie, voilà deux certitudes", revendiquait un Romantique, au cœur de son "Journal d'un poète"[8] !

          Et la deuxième valeur phare, envisagez-vous délibérément de l'occulter, nous interrogerez-vous fort à propos ? Que nenni ! C'est sans compter une référence pervertissant les mentalités avec autant de vigueur et de rage que celle précédemment citée, son égale en recherche forcenée de règne existentialiste : la notoriété.

         Pourtant,"L'estime vaut mieux que la célébrité, la considération vaut mieux que la renommée et l'honneur vaut mieux que la gloire", a tenté d'argumenter en vain, un "Homme sensible" du siècle des Lumières, léguant à la postérité ce truisme intemporel, sans que nous en retirions un enseignement profitable…[9]

         Ah, pour accéder à la "gloire", fut-elle éphémère, pour en mendier l'ombre d'une infime parcelle, que ne serait-on en mesure d'accomplir, sinon d'assouvir ses pires instincts ! Jusqu'à renier père et mère et autre parenté, amis, foi et engagements ? Jusqu'à commettre une action funeste, voire criminelle ? Les "pauvres d'esprit ou faibles de cœur"[10] du poète persan Omar Khayyam, n'en sont-ils pas une ardente illustration ?

         Et puisque, confessons-le, nous sommes tissés d'ombre et de lumière, la nature humaine étant indéniablement "fragile", perpétuellement en proie à répondre à un appétit aveugle, insatiable, plus ou moins néfaste, pourquoi s'étonner qu'une majorité d'entre-nous, soit subjuguée par l'appel séducteur, délétère, de la réussite, cette mascarade qu'un certain philosophe du siècle dernier nommait :"l'amollissement moral né de la déesse-chienne Succès ?[11] "

           Embrassant cette conviction, le poète anglais[12] libertaire du "Phénix" renaissant de ses cendres, ayant soif de reviviscence, ivre de "Clarté de vie"[13], ne pouvait que s'en émouvoir, en promulguant, à travers son héroïne fétiche, l'émancipation tant désirée :

         "Et c'était la réussite qu'ils voulaient. Ils voulaient […] faire un bel étalage; tout l'étalage qu'un homme peut faire de soi-même, pour capturer quelque temps la faveur du public.

          C'était curieux, cette prostitution à la déesse-chienne. Pour Constance, depuis qu'elle y était devenue étrangère, et qu'elle avait cessé d'en ressentir le frisson, ce n'était plus que néant. Même cette prostitution à la déesse-chienne, même si les hommes se prostituaient à elle d'innombrables fois, même cela n'était que néant."

           Ce même protagoniste aux contours féminins s'efforçant de s'affranchir d'un carcan plus que rigide institué par les conventions sclérosantes d'une société stéréotypée ("la pompe et l'étiquette font des hommes des machines", professait Lessing…) fit montre de la plus grande ténacité, de ressources insoupçonnées, afin de s'en évader, et ce, en dépit des tourments endurés, adoptant inconsciemment, la devise suivante: "le vent se lève, il faut tenter de vivre."[14]

           Faire front devant l'adversité, entrer en résistance mentale pour conserver sa part de "merveilleux", pour ne pas ployer, ni encore moins subir le sort commun réservé à ceux qui ont été éduqués, pour ne pas dire endoctrinés à se satisfaire de peu, c'est à dire, d'un parcours monotone, végétatif, résignés, les malheureux, à courber l'échine devant le poids du fardeau, voilà une ambition digne d'intérêt, repoussant jusqu'aux dernières limites, un cheminement préfabriqué, vide de sens et d'harmonie, une existence automatique sous dépendance de normes imposées, où l'humanité embrigadée évolue dans son ensemble au cœur de "Villes tentaculaires" ou de "Campagnes hallucinées" décrites par un chantre "prophète"[15], humaine condition composée de membres dotés de profil similaire, dénués, hélas, de singularité, de la moindre spiritualité personnelle, oubliant la fraternité profonde originelle devant relier les "Hommes de bonne volonté" chers à Jules Romains !

          "Les gens capables d’union intime avec les autres sont les seuls qui semblent aussi solitaires dans l’univers. Les autres sont un peu gluants ; ils collent à la masse."[16]

           Depuis l'essor de l'ère industrielle, où nos ainés ont cru bon de se détacher des racines de notre Mère universelle à tous, Gaia, nous nous sommes forgés, sans conteste, "une dure carapace d'utilité pratique", animée "au-dedans d'une pulpe molle", figure assujettie à devenir "presque un animal, un de ces extraordinaires animaux, crabes ou langoustes, du monde moderne, industriel et financier, invertébrés de l'ordre des crustacés, avec des carapaces d'acier, comme des machines, et des intérieurs de pulpe molle"[17] résume, non sans humour, un mystique de l'Amour…[18]

            Devons-nous nous ranger a fortiori, devant le constat que notre époque banalise, vulgarise l'émotion en l'exprimant n'importe comment, à la vue et au su de tous voyeur entiché d'exhibitionnisme renforcé par les médias et les nouvelles technologies soit disant expertes en communication ?

            Au rythme du creux et du factice que nous empruntons et que nous imposons, "sans autre forme de procès" à Natura et à ses enfants, la Faune et la Flore, en dispersant, en pillant allégrement sa "Corne d'abondance", nul doute qu'il nous faut désormais nous préparer à une partance prochaine inéluctable ! Cela suffira t'il à endiguer cette course vers le précipice, incluant la perte d'identité, de modèles vertueux et valeureux mérites en déliquescence ? Le remède ne serait-il pas d'entendre la rhétorique d'un penseur précurseur, ayant eu la révélation de notre inexorable déclin, de la décadence de notre démocratie :

           "Si on pouvait seulement leur dire que vivre et dépenser ne sont pas la même chose! Mais cela ne sert à rien. Si seulement on les avait élevés à sentir, au lieu de gagner et de dépenser, ils se tireraient très bien d'affaire. […]

            Voilà le seul moyen de résoudre le problème industriel: enseigner au peuple à vivre, et à vivre en beauté, sans avoir besoin de dépenser de l'argent. […]

           Je ne crois pas à ce monde-ci, ni à l'argent, ni à l'avancement, ni à l'avenir de notre civilisation. Si l'humanité a un avenir quelconque, il devra se produire un changement radical par rapport à l'état des choses actuel. […]

            Envisager l'extermination de l'espèce humaine et la longue pause qui précédera l'émergence d'une autre espèce, rien de tel pour vous calmer. Car si l'on continue ainsi, si tous, intellectuels, artistes, politiciens, industriels et ouvriers s'acharnent à détruire tout sentiment humain, toute étincelle d'intuition, tout instinct de ce qui est sain ; si, comme c'est le cas, cela continue en progression algébrique, alors adieu l'espèce humaine "! [19]

            Mais de grâce, ne nous méprenons pas sur le potentiel de nos facultés…mensongères, en sublimant notre quête humaniste ! Nous demeurons, plus que jamais, de pauvres créatures vulnérables, friandes du matérialisme trivial ambiant, indéniablement sensibles, pour ne pas dire prisonnières de toute forme de pouvoir, sacrifiant essentiellement à l'adoration quasi fanatique de deux cultes, celui côté en bourse, et celui du dieu Amour, ou plutôt de la déité phallique… avilie, phallos que nous galvaudons allégrement en en faisant un instrument obscène, relégué à la simple mécanique, marchandise "commercialisable", à outrance, "chair fraiche" ou moins fraiche, ma foi, n'ayant parfois, point d'autre alternative que de négocier "ses charmes" afin de subsister, selon les règles capitalistes du roi financier, régisseur de notre globe terrestre !

            Pourtant, l'argent roi, ne devrait il pas représenter qu'un moyen d'accéder à ce que nous chérissons, afin de parvenir à l'épanouissement de l'être, pour notre plaisir d'hédonistes à l'écoute de Dame Nature, des Arts et de la solidarité entre les peuples, et non un gage de finalité en soi ?

            Depuis la "Nuit des temps", il nous faut constamment lutter afin de récuser notre sombre inclination à combler une avidité effrénée décrite dans la langue du poète latin Virgile :

            "Auri sacra fames", cette maudite faim de l'or…

             Y parviendrons-nous jamais ?

             Seule, la providence aidée en cela par une métamorphose de notre comportement exécrable, détient la clé de la réussite !

             Advienne que pourra !!!

             Néanmoins, ne pouvant nous résoudre à nous quitter environnés d'une atmosphère où prévaudrait exclusivement une "humeur inquiète", empreinte de "l'Ombre des Jours"[20], nous achèverons cet entretien par une note lumineuse porteuse d'espérance signée d'un sensitif éminemment sensuel, "Pèlerin sauvage"[21] vibrant d'élans dionysiaques rejaillissant sur sa lyre, faisant l'éloge de sa quête initiatique, la volupté ("Volupté, soit toujours ma reine"[22] aurait-il pu implorer…) qui s'ingénia à traduire l'instinct vital le traversant et que l'homme se doit de privilégier, plutôt que donner crédit plus qu'il n'en faut, aux semences germant du terreau sophistiqué d'un entendement essentiellement cérébral.

             Ainsi, faisant fi des embûches que la Providence lui décerna, il su alimenter son feu intérieur incandescent, ses "Noces de braise", exhortant ses contemporains à la jouissance de ce "Carpe diem" fugace, à en cueillir les instants précieux et subtils :

           "Malgré tout ce que la vie peut réserver, malgré les horreurs dont les hommes sont responsables, le monde est merveilleux, magique, un lieu digne de tous les émerveillements, totalement stupéfiant"[23],

            Oui, mais, voilà, pour mettre à profit ce testament, il nous revient d'ambitionner à élire une noble éthique,("L'honneur, c'est la conscience, mais la conscience exaltée. C'est le respect de soi-même et de la beauté de sa vie portée jusqu'à la plus pure élévation et jusqu'à la passion la plus ardente "témoigne un exalté de l'ère romantique[24]) nous remémorant sans cesse qu'il "faut d'abord avoir soif", soif d'adopter l'ascèse de Catherine de Sienne, en ne cherchant guère à diviser l'esprit de la matière, le "pur" de "l'impur", prônant l'alliance de la métaphysique et de la chair…, en corrélation étroite d'un illustre poète persan médiéval :

          

            "Quoi qu'en pensent beaucoup de rhéteurs hypocrites,

             Séparer corps et âmes est une absurdité.

             Moi je sais que l'ivresse à du moins ce mérite :

             C'est de nous révéler leur parfaite unité."

             

                                                   Omar Khayyam

("Ivresse et métaphysique", pièce issue du recueil "le Robaïyat" ou le Livre des Quatrains)

 

                                                                      Valériane d'Alizée



Conseil philosophique sur la conduite de la vie à adopter

ou

comment apprivoiser des forces antagonistes poussant

l'homme à l'auto destruction

 

 

              " Le printemps était venu. Dans la lumière verdâtre d'un soir d'avril le sifflotis des merles rendait témoignage de l'éternel triomphe de la vie. Il soufflait un petit vent mi-frais, mi-froid, et les anémones sortaient de partout au hasard, toutes grandes ouvertes, brillantes de vie printanière. Déjà les primevères en grand nombre montraient la tête ; un peu transies mais gorgées de vitalité, pleines de joie et, elles aussi largement ouvertes. Grandes ouvertes encore, avec leur feuilles vert foncé, les campanules s'étalaient comme un tapis de velours au pied des chênes ; sûres d'elles-mêmes et de leur puissance végétale. Les oiseaux chantaient, chantaient à tue-tête, et ils étaient la voix même de la vie. La forêt était un sanctuaire de vie. De la vie elle-même ! La vie ! C'était là tout ce qu'on pouvait avoir et à quoi l'on pouvait aspirer. Mais il y avait la volonté de l'homme et c'est elle qui le coupait de la vie. Seul de tous les êtres créés, l'être humain ne peut pas vivre.

              La vie est si douce et tranquille, et pourtant elle est hors de notre prise. Elle ne saurait être prise. Essayez de prendre possession d'elle, elle disparaît ; de l'empoigner, elle se confond en poussière ; de la maîtriser, et vous voyez votre propre image vous rire au nez avec le rictus d'un idiot.

             Qui veut la vie doit aller vers elle avec douceur ; comme on ferait s'il s'agissait de s'approcher d'un cerf, ou d'un faon blotti au pied d'un arbre. Un geste trop brusque, une trop volontaire et trop brusque affirmation de soi, et la vie n'est plus devant vous : il vous faut de nouveau partir à sa recherche. Et c'est avec douceur et légèreté, dans votre main comme dans votre démarche, c'est le cœur débordant mais exempt de tout égoïsme que vous devez vous approcher d'elle à nouveau, et trouver enfin le contact avec elle. Quant ce ne serait qu'une fleur, tout ce que vous agripperez violemment s'évanouira à jamais de votre vie. Abordez avec avidité et égoïsme un autre homme, et vous n'étreindrez qu'un démon hérissé d'épines qui vous laissera des blessures empoisonnées.

            Mais par la douceur, par le renoncement à toute affirmation de soi, par la plénitude de notre moi véritable et profond, nous pouvons nous rapprocher d'un autre humain et connaître ainsi le meilleur et le plus délicat de la vie : le contact. Contact des pieds sur le sol, contact des doigts sur un arbre, sur un être vivant. Contact des mains et des seins. Contact de tout ce corps et d'un autre corps ; mutuelle pénétration de l'amour passionné. Voilà la vie. Et c'est par le contact que nous vivons, tous, autant que nous sommes.

           Inutile de se battre contre la vie, vous ne pourriez être que vaincus. Certes, la volonté est curieusement efficace, mais les pommes qu'elle nous apporte, toutes dorées qu'elles soient, sont des fruits maudits[25]. Ce n'est plus qu'une âcre poussière, porteuse de folie. Combattez pour la vie, vous le pouvez ; combattez contre les cohortes innombrables et grises de ceux qui ne vivent pas : les rapaces et les dominateurs, les avides et les importants. D'un tel combat, il est plus d'un exemple ; et vous devez, vous aussi, vous battre contre les ennemis de la vie. Mais avec la vie elle-même, quand vous êtes en présence de la vie, montrez-vous très doux vis-à-vis d'elle, comme fait la fleur qui se présente à nous, à notre contact, nue et sans défense, et s'offre tout entière."

                        

                        David Herbert Lawrence

(Fragment de texte provenant du roman "Lady Chatterley et l'homme des bois"



                                                            "Au prolétaire"

                            

                          (Afin de faire écho à nos propos précédemment énoncés

                        voici  une pièce dans la veine idéologique de D.H.Lawrence)

   

 

                                      " Ô captif innocent qui ne sais pas chanter

                                       Écoute en travaillant Tandis que tu te tais

                                       Mêlés aux chocs d'outils les bruits élémentaires

                                       Marquent dans la nature un bon travail austère

                                       L'aquilon juste et pur ou la brise de mai

                                       De la mauvaise usine soufflent la fumée

                                       La terre par amour te nourrit les récoltes

                                       Et l'arbre de science où mûrit la révolte

                                       La mer et ses nénies dorlotent tes noyés

                                       Et le feu le vrai feu l'étoile émerveillée

                                       Brille pour toi la nuit comme un espoir tacite

                                       Enchantant jusqu'au jour les bleuités du site

                                       Où pour le pain quotidien peinent les gars

                                       D'ahans n'ayant qu'un son le grave l'oméga

 

                                       Ne coûte pas plus cher la clarté des étoiles

                                       Que ton sang et ta vie prolétaire et tes moelles

                                       Tu enfantes toujours de tes reins vigoureux

                                       Des fils qui sont des dieux calmes et malheureux

                                       Des douleurs de demain tes filles sont enceintes

                                       Et laides de travail tes femmes sont des saintes

                                       Honteuses de leurs mains vaines de leur chair nue

                                       Tes pucelles voudraient un doux luxe ingénu

                                       Qui vînt de mains gantées plus blanches que les leurs

                                       Et s'en vont tout en joie un soir à la mâle heure

                                       Or tu sais que c'est toi toi qui fis la beauté

                                       Qui nourris les humains des injustes cités

                                       Et tu songes parfois aux alcôves divines

                                       Quand tu es triste et las le jour au fond des mines

                                                  Guillaume Apollinaire (1880 - 1918) 

 



 



[1]  : Adaptation d'un axiome de Bossuet mis en exergue de l'introduction du "Livre de ma vie" de la poétesse Anna de Noailles, et dont le texte exact est : "Nous n'égalons pas nos pensées."

[2]  : En référence au poète baroque  Jean de La Fontaine auteur de la fable "le Loup et l'Agneau" (pièce X du Livre I)

[3] : Emprunt d'une devise de William Turner…

[4] :Allusion au sociologue et philosophe français, Edgar Morin ; se reporter à l'admirable entretien accordé au journal Le Monde, véritable plaidoyer contre l'élitisme en matière artistique intitulé ""Démocratiser la poésie" (http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/07/08/democratiser-la-poesie)

 [5]  : Formule poétique de Louis Savary (Belgique, Extraits de Tant qu'à dire, éditions Les Presses Littéraires, 2011 )

 [6]  : Maxime relevée au sein du roman poétique de David Herbert Lawrence, "l'Amant de Lady Chatterley"…(traduction de F.Roger-Cornaz, éd. Folio classique, Gallimard)

[7]  : Toutes premières phrases du Ier chapitre De"Lady Chatterly et l'Homme des bois" de David Herbert Lawrence (seconde version de l'Amant de Lady Chatterly, traduit de l'Anglais par Jean Malignon, N.R.F. Gallimard) ; la troisième et dernière version est la suivante :"Nous vivons dans un âge essentiellement tragique ; aussi refusons-nous de le prendre au tragique. Le cataclysme est accompli ; nous commençons à bâtir de nouveaux petits habitats, à fonder de nouveaux petits espoirs. C'est un travail assez dur : il n'y a plus maintenant de route aisée vers l'avenir : nous tournons les obstacles ou nous grimpons péniblement par-dessus. Il faut bien que nous vivions, malgré la chute de tant de cieux.

 [8]  : Allusion à la personnalité d'Alfred de Vigny.

[9]  : Alias le poète moraliste, journaliste, Chamfort (Sébastien Roch, dit Nicolas de Chamfort) auteur des "Maximes et Pensées, Caractères et Anecdotes (1795),

[10] : Allusion à l'un des Quatrains composant le" Robaïyat " du poète persan mentionné, intitulé "l'Éloge des buveurs" :"Savoir apprécier le langage des roses/Le message du vin, n'est donné qu'aux buveurs/mais les pauvres d'esprits ou les faibles de cœur/Comment goûteraient-ils un tel ordre de choses ?" (éd. du Cherche Midi, adap. de Jean Rullier)

[11] : Formule de William James, philosophe américain, frère de l'écrivain Henry James, reprise par D.H.Lawrence dans son fameux roman "l'Amant de Lady Chatterly."

[12] :En référence à David Herbert Lawrence…se reporter au superbe poème "Phénix" :"Es-tu prêt à être effacé/nul, anéanti/ à n'être rien/Es-tu prêt à n'être rien/Perdu dans l'oubli/Sinon, jamais vraiment tu ne changeras/Le phénix ne retrouve sa jeunesse/que s'il est brûlé, brûlé vif, jusqu'à se faire/chaude et floconneuse cendre/Alors le frêle remuement d'un frêle être nouveau dans le nid/au duvet léger comme cendre qui vole/montre qu'il a retrouvé pareil à l'aigle sa jeunesse/ Immortel oiseau"(Pièce provenant du recueil Derniers Poèmes, 1931, traduction de Roger Munier, Cahier de l'Herne, 1988)

 [13]  : Emprunt à un titre de recueil poétique de Francis Vielé-Griffin…

[14]  : Citation extraite du "Cimetière marin" de Paul Valéry…

[15]  : Évocation d'une figure poétique florissante, riche de "Multiples splendeurs", Émile Verhaeren.

[16]  : Op. cit

[17]  : Citations provenant du même ouvrage précédemment référencé.

[18]  : Allusion à la figure littéraire protéiforme, David Herbert Lawrence.

[19] : Op. cit

[20]  : Formule d'Anna de Noailles empruntée à son deuxième recueil poétique publié.

[21]  : Définition que l'écrivain anglais, David Herbert Lawrence, s'était lui-même attribué. Et si aujourd'hui, ce dernier est considéré comme un auteur visionnaire, il fut taxé à sa disparition d'"amoral"(T.S. Eliot) de "pornographe"… demeurant longtemps sulfureux (ses ouvrages subirent une censure, et mirent un certain temps avant que les éditions cessent d'être expurgées) puis réhabilité par Aldous Huxley et enfin par la critique. Son œuvre littéraire polymorphe, est d'une veine flamboyante, n'appelant pas la tiédeur, truffée d'une puissance cosmique empreinte d'ardeur, qui constitue toute la magie de sa stylistique d'écriture où le raffinement côtoie un langage presque populaire assumé (patois savoureux).

[22]  : Vers extrait du sonnet de Charles Baudelaire (recueil "les fleurs du Mal")"La Prière d'un Païen" :"Ah ! ne ralentis pas tes flammes/Réchauffe mon cœur engourdi/Volupté, torture des âmes/Diva ! supplicem exaudi /Déesse dans l'air répandue/Flamme dans notre souterrain/Exauce une âme morfondue/Qui te consacre un chant d'airain/Volupté, sois toujours ma reine/Prends le masque d'une sirène/Faite de chair et de velours/Ou verse-moi tes sommeils lourds /Dans le vin informe et mystique/Volupté, fantôme élastique !"

 [23] : Citation issue du roman "La fille perdue" de David Herbert Lawrence

[24]  : Allusion à Alfred de Vigny, ("Servitude et grandeur militaire")

25] Littéralement : pommes de Sodome. Allusion peu familière, en général, au lecteur français contemporain.


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Harmonie automnale

 

 

 La joie qui est entrée, ce jour, dans ma maison,

Captivante, me tient dans la béatitude.

La nature, à son gré, change ses habitudes,

Peut rendre radieuse une morte saison.

.....

J’accueille des rayons qui transforment les choses,

Éclairent les couleurs, non uniformément,

Déforment les tableaux, mais temporairement.

Mon esprit au point mort, je prolonge ma pause.

....

Des nuages figés, en masses abondantes,

Recouvrent en partie le ciel, d’un tendre bleu.

Oh! ravissant décor que contemplent mes yeux!

Le soleil se montre, en lune fascinante.

....

Il brille intensément, face à moi, pas très haut,

De son feu, il dissout les montagnes célestes

Et disperse aussitôt les débris qui en restent.

Je n’ose le fixer, il perce les rideaux.

....

Mon bonheur, je le sais, dépend de la beauté,

De grâces émouvantes qui viennent me surprendre.

Quand il s’agit de prendre et non pas de comprendre,

J’existe en harmonie, quelques fois exaltée.

....

4 décembre 2011

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Chère Dominique,

J'aurais bien des choses à vous dire mais allons au plus important : la littérature !

J'ai lu bien sûr Sido et Dialogues de bêtes, Chéri et Le Toutounier. Je ne parviens pas à oublier Le blé en herbe. Colette, dans cette histoire tendre et cruelle, fait montre d'une grande pénétration. " Il ne songea pas non plus que dans quelques semaines l'enfant qui chantait pouvait pleurer, effarée, condamnée, à la même fenêtre ", écrit-elle dans le dernier paragraphe du roman. Que va devenir en effet la petite Vinca, après s'être donnée à Phil, sans penser à rien ? Hélas ! Il y a encore des petites Vinca aujourd'hui.

Je n'ai pas lu La promesse de l'aube mais Romain Gary est un auteur que j'apprécie beaucoup.

Une vie, une oeuvre déchirante de Maupassant où il prouve qu'il comprend et plaint les femmes, tout en se montrant parfois Macho. J'adore Boule de Suif, nouvelle dans laquelle il peint une femme du peuple vraiment attachante, face à des bourgeois prêts à toutes les lâchetés et toutes les compromissions. J'ai eu le plaisir d'en faire une adaptation théâtrale voici quelques années.

Pour ce qui est des Russes, si vous aimez les personnages complexes et tourmentés, pensez à Dostoïesvski (L'idiot - Les Frères Karamasov - Les possédés - Souvenirs de la maison des morts) ou à Léon Tolstoï (Anna Karénine, Guerre et Paix). L'humour féroce vous tente ? Alors pensez aux Ames Mortes de Gogol. Vous préférez la mélancolie d'un monde finissant ? Songez aux nouvelles et aux pièces de théâtre de Tchekhov. J'ai été littéralement amoureuse de son beau visage délicat, de son lorgnon, de sa sensualité. J'aurais aimé faire un saut dans le temps et m'asseoir en face de lui, un verre de vodka à la main.

Bien amicalement

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J'avais neuf ans en 1940, deuxième partie

Pendant toute la guerre la grande affaire fut de se nourrir. L’approvisionnement était aléatoire et on faisait la queue pour obtenir le peu de produits alimentaires auquel on avait droit. L’année 1940 fut particulièrement pénible car les jardins étaient restés à l’abandon au moment où il aurait fallu s’en occuper. Dès leur retour chez eux, les gens se sont organisés pour cultiver chaque lopin de terre disponible. Perspective dont la plupart des citadins étaient privés.
Nos parents possédaient un terrain au quartier Saint Antoine et ils l’ont converti en potager. Qui s’en occupait ? Je l’ignore mais je me souviens y avoir cueilli des princesses avec Maman. A la maison, sur le bout de terre qui s’étendait entre la buanderie et le garage, on avait, à mon grand plaisir, installé un poulailler. C’est de cette époque que date une fugace vocation de fermière. J’étais si folle de ces poules que je les prenais dans mes bras et que je passais des heures à les observer. Grâce à elles on avait droit à un œuf à la coque le dimanche matin.
De temps en temps il y avait un arrivage de harengs dont on dégustait aussitôt une bonne portion. Le reste était mis en filets et conservé dans le vinaigre, assaisonné de poivre en grains et d'oignons. Les bocaux à stériliser avaient refait leur apparition partout. Il fallait travailler soigneusement pour éviter la fermentation et les moisissures dans les bocaux, voire leur explosion.
Rien ne devait se perdre lorsqu’il y avait abondance de légumes. Je me souviens de conserves de tomates mais aussi de princesses à la saumure qui marinaient dans de grands pots de grès entreposés à la cave. Il fallait les dessaler longuement avant de les consommer. Je fais la grimace rien que d’y penser. J’ai pourtant gardé quelques impressions gourmandes de cette époque, comme le parfum et la chair si savoureuse des pommes de reinette qui se ratatinaient doucement au grenier. Je raffolais aussi de l’appétissante couleur verte de la soupe à l’oseille, de son goût acidulé et du blanc d’œuf jeté dans le liquide bouillant qui s'y figeait en longs filaments.
Jean se rappelle des œufs conservés par sa mère dans du silicate. Outre le grand jardin attenant à leur maison, le père cultivait un coin de terre, au bord de la Sambre qu’il fallait traverser en barque pour y accéder. D’autres cheminots y avaient aussi une parcelle.
Les champs de céréales et de pommes de terre étaient sous haute surveillance. Les jeunes gens étaient réquisitionnés à tour de rôle et ils patrouillaient à la nuit tombée, accompagnés du garde champêtre. Bien entendu, la pénurie engendra le marché noir dont nos parents s'abstinrent. Par scrupule certainement car Papa avait des principes mais aussi horreur des complications. Ce qui n'empêcha pas un client à qui on avait refusé du pain sans timbre de lui envoyer une lettre fielleuse, finement signée "Jensailon". Le scripteur y prétendait que nos parents réservaient des marchandises de contrebande à certains privilégiés.
Le café figurait parmi les denrées rares. Il se vendit grain par grain. Aussi on buvait du malt la plupart du temps. De petits malins vendaient des pois cassés censés être du café vert, d’autres ; des noix de muscade en bois, d’autres encore ; du tabac sortant de la citerne et mêlé à des feuilles de topinambour hachées. Topinambours que l’on disputait maintenant, comme les rutabagas, au bétail.
Si notre famille ne fit pas bombance, elle n’eut pas à se priver sérieusement, grâce à Sylvain et à ses contacts via la Résistance avec les fermiers d'Eghezée mais aussi au courage de Maman qui, malgré une santé chancelante, se rendait chaque semaine en train chez Sylvain et Marguerite et en revenait avec des valises lourdement chargées. Intrépide et acharnée, sans craindre les contrôles toujours possibles parce qu'il le fallait bien. Que de prouesses pour remplir les ventres creux !
Aujourd'hui que la pauvre Odette a disparu, après avoir végété, petite ombre, dans un mouroir, je rends hommage à son courage. Combien de fois, elle et son mari, ont-ils pédalé de Bruxelles à Eghezée, pour rentrer chez eux, traînant pommes de terre, lard, beurre ou viande que Sylvain amarrait sur leurs vélos ! De temps en temps un petit détail drôle (surtout rétrospectivement!) émaillait leurs périples. Comme le jour où le mari d'Odette est arrivé à bon port absolument crevé car le grand Capelle avait ficelé le frein en même temps que les balluchons. J'imagine que le couple préférait se crever à vélo que de prendre le train, pour éviter les contrôles.
Le « Secours d’Hiver » servait de la soupe aux plus démunis. Un rapide coup d’œil sur Google m’a permis de voir la photo d’un groupe de femmes s’apprêtant à distribuer de la soupe aux enfants, à l’école des Sœurs Franciscaines à Hautrage. Ces actions caritatives servaient surtout de propagande aux Occupants car elles étaient souvent filmées et projetées dans les « Actualités », dans les salles de cinéma. J’ai constaté également que le « Secours d’Hiver » existait déjà lors de le Grande Guerre.
A la demande du curé, mes parents accueillaient à table une fois par semaine, lors du repas de midi, un enfant du catéchisme dont la famille n’était pas assez riche pour arrondir son ordinaire grâce au marché noir. A mon grand dépit c’était souvent les plus disgraciés d’entre eux qui me faisaient face.
Certaines personnes se débrouillaient beaucoup mieux que d’autres dans la course à la nourriture. C’était le cas des cheminots qui soumettaient les trains de marchandises transitant vers l’Allemagne à un pillage en règle. Quand une cargaison intéressante était repérée, un homme d’équipe, armé d’un marteau, prétendait que les coussinets d’un wagon manquaient d’huile. Le personnel allemand n’y voyait que du feu. Alors on détachait le wagon du convoi pour le graisser et lorsqu’il réintégrait le train, il était vide.
Tout faisait farine au moulin de cette résistance nourricière : le blé, le vin, le porto, un mouton parfois. On perçait les wagons-citernes à la foreuse et on buvait du vin à pleins seaux à la forge. Très mauvaise occurrence pour le papa de Jean qui ne picolait que trop volontiers. Plus d’une fois ses copains l’ont ramené ivre mort sur la machine des manœuvres et l’ont déversé au bout de son jardin qui jouxtait la ligne Erquelinnes-Binche, aujourd'hui défunte depuis bien longtemps déjà. Puis ils repartaient aussi discrètement qu’ils étaient venus, ce qui leur évitait d’affronter une épouse en colère.
Le charbon était lancé le long des voies du haut des tenders et le grain pissait blond par les portes entrouvertes des wagons. Ca faisait l’affaire de glaneurs avertis qui s’empressaient d’emplir leurs sacs. On s’acoquinait pour dérober à plusieurs des lingots de métal qui se revendaient très cher. Ce petit jeu pouvait tourner très mal si on se faisait pincer par une sentinelle allemande. C’est arrivé à plusieurs cheminots qui ont été déportés. L’un d’eux n’est pas revenu, sans que sa famille ne sût jamais ce qui lui était arrivé. Sa fille unique scandalisait les bonnes gens car elle s'était fiancée à un jeune homme que les patriotes évitaient comme un pestiféré parce qu'il était interprète chez les Allemands.
Certaines familles se régalaient de pain blanc et de tartes. La famille Dumont en savait un bout sur la soudaine prospérité de certains. Le four de la boulangerie a cuit des quantités de pain et de tartes pétris par leurs épouses. Il y avait un défilé de "cuiseuses" à l’atelier. Nous savions donc qui s’empiffrait dans le quartier, qui aussi faisait son beurre en vendant du pain blanc par paniers entiers... et ce n’était pas un cheminot.
La solidarité familiale s’était raffermie. L’oncle Georges, en sa qualité d'agent en douanes, avait sa part du gâteau de la gare et il en faisait parfois profiter nos parents qui, de leur côté, lui rendaient la politesse, dans la mesure de leurs moyens. Un certain jour de l’an, nous avons dégusté du porto chez oncle Georges et tante Georgette. Le mari d’Yvonne dont le père occupait un poste important aux chemins de fer, le goûta en connaisseur et déclara finement qu’il reconnaissait le porto de la gare, ce qui lui valut à sa grande surprise un coup de pied discret de son épouse. Ce même jour de l’an, Maman avait offert à tante Georgette un kilo de sucre en morceaux.
J’ai été réveillée récemment par le bruit d’un avion passant très haut, très loin dans la nuit. Ce faible ronronnement m’a transportée à l’époque des raids de la RAF contre les villes allemandes. Le bruit menaçant des escadrilles me remplissait alors d’une allégresse doublée de peur. La force immanente des bons partant châtier les méchants brodait tout là-haut dans un ciel que j’imaginais toujours piqué d’étoiles, même si le temps était couvert, l’anathème contre l’Allemagne. Je me faisais toute petite dans mon lit, comme si l’aile de la vengeance avait pu me frôler, moi qui écoutais pourtant tous les soirs Ici Londres, les Français parlent aux Français et fredonnais Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand. Je nous revois tous groupés autour de la TSF, la tête penchée, recueillant à travers le brouillage les paroles de révolte patriotique et l’amstramgam des messages personnels qui devaient un jour s’ouvrir sur la Libération. Nous avions soin d’écouter la radio dans une chambre située au-dessus de l’atelier et éloignée de la rue, baptisée pour cette raison « La chambre du bout ». Elle servait de salle de jeux aux enfants et Papa venait de temps à autre y tenir sa compatibilité dans de grands registres en carton. Nous imaginions que nous y étions moins susceptibles d’être repérés pendant cette opération « verboten » qu’à front de rue.
J’avais encore à cette époque une vision manichéenne du monde. J’étais nourrie de Marseillaise, de Chant du Départ et des Partisans. Sans doute aussi de ces monuments grandiloquents célébrant la Révolution de 1789, tel celui de Maubeuge, dédié à la bataille de Wattignies-la-Victoire, au cours de laquelle les Maubeugeois défirent les Autrichiens. Il y a dans ce groupe un mouvement, un envol dignes de la Marseillaise de Rude. Au dos de cette allégresse des adultes gît un jeune tambour agonisant. C’est ce qui m’impressionne le plus aujourd’hui : un enfant soldat terrassé par la guerre.
Bien sûr, lors des raids sur l'Allemagne, je n’imaginais pas les maisons éventrées, les mourants sous les décombres, les débris humains, les briques éclaboussées de sang, ni les gens transformés en torches vivantes par les bombes au phosphore et qui se sont noyés en se jetant dans les cours d'eau. Je n’imaginais pas non plus que les justiciers pouvaient être foudroyés et réduits à néant, du haut de leur ciel de gloire.
Quoi qu’il en soit, le bruit des avions alliés passant au dessus de nos têtes générait, mêlée à la joie, une certaine appréhension. Nous craignions d’avoir une part de leur terrible cargaison et les hurlements des sirènes n’y étaient pas pour rien. Il nous est donc souvent arrivé de gagner la nuit la cave voûtée qui se trouvait sous la boulangerie et servait d’abri. Elle avait été aménagée dans ce but dès 1940. Un vaste canapé, des sièges d’autos et quelques lits de camp permettaient d’attendre confortablement la fin de l’alerte. Dans un coin se trouvaient la lampe à carbure qui nous dépannerait en cas de rupture de courant et les outils : pioches et pelles, potentiellement destinés à nous sortir de notre prison si nous étions ensevelis, au cas où la maison nous dégringolerait sur la tête.
Si des abris contre les bombardements avaient été aménagés dans les villes, au village chacun essayait de se protéger de la manière qu’il estimait la plus sûre. Chez les parents de Jean, le père avait creusé un abri dans le jardin, sous le poulailler. Il l’avait étançonné avec des billes de chemin de fer et recouvert d’une couche de terre. Les poules avaient été mangées depuis bien longtemps mais il subsistait un clapier avec des lapins.
Chez nous, Papa ne daignait pas mettre les pieds à la cave, en cas d’alerte et Maman n’y descendait pas toujours mais Madame Camille, une voisine que nos parents hébergeaient, nous réveillait Lison et moi, au moindre bruit de moteur et nous nous rendions à la cave dans son sillage, non sans une certaine lassitude.
La seule fois où j’ai connu une vraie peur panique, c’est vers la fin de la guerre lorsque l’Allemagne a lancé ses premières bombes volantes, baptisées V1 qui devaient normalement frapper l’Angleterre. L’un de ces engins sans pilote s’est écrasé une nuit à Montignies Saint Christophe, à quelques kilomètres à vol d’oiseau de chez nous. Le bruit d’enfer que faisait son moteur à bout de course m’a jetée littéralement dans la cage d’escalier, fuyant la catastrophe imminente qui me visait particulièrement, j’en étais persuadée. Je n’avais jamais entendu un bruit aussi terrifiant.
Quelle joie le 6 juin 1944 ! Les Alliés avaient débarqué ! Les Allemands allaient quitter la place. Trois mois plus tard, nous avons vu, l’œil narquois, les vaincus refluer. A ce moment-là j’ai eu la prescience que la guerre est le mal absolu. Et la pitié, oui, la pitié, s’est insinuée dans mon cœur. J’ai commencé à me demander en voyant ces hommes passer la tête basse, combien avaient voulu cette guerre, combien s’étaient perdus dans les mirages nazis, combien étaient des salauds...
La vraie pornographie, c'est la guerre, nous a dit un jour Ruvanti, artiste qui n'a peur ni des mots ni des images atroces. Je lui donne entièrement raison. Quoi de plus révoltant, d'abject et d'obscène que la guerre ? Les belligérants rivalisent de cynisme dans leurs jeux d'échecs pour fouler aux pieds le respect de la vie humaine, tout en tenant des discours moralisateurs. Tout est permis : tapis de bombes, armes chimiques et bactériologiques, tortures, humiliations, tactique de la terre brûlée, travaux forcés, malnutrition, génocides. Et lorsqu'un camp a mis l'autre à genoux, les vainqueurs se paient le luxe de faire des procès aux criminels de guerre, comme s'ils n'avaient quant à eux pas la moindre goutte de sang sur les mains.
Au procès de Nuremberg, parmi les juges des nazis, figuraient en bonne place les représentants de ceux qui venaient de jeter deux bombes atomiques sur le Japon et n'hésiteraient pas à précipiter quelques années plus tard des bombes au napalm et des défoliants sur le Vietnam. Et ces juges, pour complaire aux Soviétiques, n’ont-ils pas fait endosser aux nazis, le massacre de plus de dix mille officiers polonais à Katyn, massacre qui avait eu lieu, en réalité, sur les ordres de Staline ?
Chaque fois que nous regardons Les Mercredis de l'Histoire sur Arte, nous sommes écœurés, Jean et moi. Nous venons de voir une émission sur le Japon de 1931 à 1945, soit 14 ans de guerre ininterrompue. C'est toujours le même scénario : des bombes, des exécutions, des boucheries comme à Nankin, des déportations, des vies brisées, du sang, de la sueur, la peur et la faim.
Quant à la signature de la reddition du Japon en août 1945, c'est une mascarade. On voit Mac Arthur plastronnant et déconnant, tout gonflé de sa prétendue supériorité, dans le décor menaçant d'un navire de guerre US, festonné de haut en bas de milliers d'uniformes immaculés.
La délégation japonaise a l'air de sortir d'un album de Tintin ! Les civils sont en haut de forme et queue de pie. Les militaires, emberlificotés dans leurs uniformes surchargés, font triste mine devant la prosaïque élégance américaine.
N'empêche que Mac Arthur a perdu la face, malgré les cinq stylos qu’il exhibait, lorsque le délégué du Canada a, par étourderie, signé dans une case qui ne lui était pas réservée, si bien que toutes les signatures suivantes se sont trouvées décalées. Humblement mais fermement les Japonais ont exigé d'un chef d'état-major qu'il rectifie les erreurs et applique son paraphe à chaque correction. Si bien que ce document avait l'air d'avoir été salopé par une brochette de cancres. Pendant ce temps, Mac Arthur, ayant rangé ses cinq stylos, buvait un coup dans sa cabine avec quelques gradés de haut vol, histoire de se laver les mains de cette fausse note.
Mais c’est aussi pendant la guerre que l’homme ordinaire arrive à se dépasser. Papa n’était pas un héros. Dans la vie quotidienne il avait peur de beaucoup de choses : que les enfants tombent, se blessent, fassent une chute sur le verglas, se brûlent avec la graisse à frites ou la confiture bouillante. Pourtant, à la demande de Sylvain, il accepta d'accueillir en 1943 un jeune juif. Je revois encore ce garçon d’une quinzaine d’années, en tablier blanc et toque de mitron. Le soir, il jouait aux dames avec Lison. Il a craint d’être dénoncé par l’une ou l’autre des "cuiseuses" qui défilaient dans l’atelier. On lui a trouvé un autre asile et Lison l’a accompagné jusqu’au tram qui reliait Merbes-le-Château à Binche, où se trouvait, j'imagine, son nouveau point de chute. Il n'est jamais venu à l'esprit de nos parents de revendiquer cette action. Marguerite a eu des nouvelles de ce garçon après la guerre, à laquelle il a survécu, pour mourir dans la trentaine d’un cancer de la gorge.
Bien entendu, à cette époque on n'imaginait pas le sort des juifs déportés. On savait qu'ils étaient la bête noire des Allemands et qu'ils ne partaient pas en villégiature mais leur sort était enveloppé de brouillard. Je n'ai pas souvenance que dans mon village quelqu'un fut contraint de porter l'étoile jaune mais je me revois dans un tram au cours d'un voyage à Bruxelles. Sur la plate-forme se tenait un homme d'âge moyen, vêtu d'une gabardine sur laquelle l'étoile s'étalait comme un crachat. Il était impassible et comme absent. Le bord d'un petit chapeau noir ombrageait son visage. J'étais sidérée de voir un être humain marqué au fer rouge par sa différence et transportant partout ses chaînes et son pilori. J'avais douze ans peut-être mais j'eus le sentiment d'une iniquité et d'une bizarrerie à la fois. Je ne pouvais m'arracher à la contemplation de cet homme et de son étoile.
Jean, pour sa part, avait aux Aumôniers du Travail quelques condisciples qui portaient la fameuse étoile et qui un jour disparurent. Il se souvient aussi de la boutique d’un cordonnier, devant laquelle il passait chaque jour et dont les volets tout à coup avaient été descendus.
Sylvain, le mari de Marguerite, était le fils d’un petit paysan de Sorines. A seize ans, pendant la Grande Guerre, il avait assisté au sac de Dinant par les Allemands, après la résistance opiniâtre de l’armée française retranchée dans la Citadelle. Il avait vu fusiller ses compatriotes, entassés ensuite dans des fosses communes. Lorsqu’on les avait exhumés pour leur donner une sépulture décente, disait-il, certains n’avaient plus d’ongles car ils avaient été enterrés vivants. Légende ou réalité, bien difficile à trancher...
Sylvain fut déporté en Allemagne où il connut la faim et les sévices... Ce qu’il a fait payer cher aux civils lorsqu’il fit partie des armées d’occupation quelques années plus tard. Rentré en Belgique, il s’engagea à la gendarmerie. Son frère Georges était facteur. Les deux fils Capelle échappaient ainsi au dur travail de la terre dans lequel leurs parents s’étaient usés. Leur pain était cuit et la retraite assurée!
En 1940 Sylvain se tourna tout naturellement vers la Résistance. De qui avait-on peur ? Du gendarme ou du résistant ? En tout cas il put se ravitailler à bon compte auprès des paysans d’Eghezée et toute la famille profita de l’aubaine.
Sylvain milita bientôt dans un réseau de sauvegarde des juifs, avec un couple de résistants bruxellois venus se réfugier à Eghezée, avec deux enfants en bas âge. René et Juliette mettaient toute leur énergie à se protéger et à protéger leurs coreligionnaires du rouleau compresseur nazi. Main dans la main avec eux, Sylvain et Marguerite hébergèrent plusieurs juifs, dont le petit Albert, un enfant d’environ deux ans, à moitié mort de faim à son arrivée chez eux. Il avait été accueilli d’abord par une institution catholique et avait débarqué couvert de poux. Ces bestioles proliférèrent sur les têtes de toute la famille et on eut bien du mal à s’en débarrasser car nos armes pour lutter contre elles se bornaient au peigne fin et aux frictions de pétrole. Si je me souviens parfaitement du petit Albert, je n'ai pas rencontré la jeune femme et son enfant que Marguerite et Sylvain hébergèrent un peu plus tard. Ils avaient même pour cette raison déménagé à Boneffe, petit village plus discret que la caserne d'Eghezée.
La protection des juifs valut à Marguerite de recevoir en 1979, des mains de l’ambassadeur d’Israël, la médaille des Justes, pour elle-même et, pour Sylvain, à titre posthume. Un arbre, quelque part en Israël, porte leur nom et c’est plus précieux qu’une médaille. Marguerite ne s'est jamais prévalu de sa conduite héroïque, pas plus qu'elle n'évoquait avoir éprouvé une peur quelconque. Lorsque son esprit a commencé à s’en aller, elle s’est crue par moments prisonnière des Allemands dont elle demandait parfois s’ils avaient à nouveau commis des atrocités.
L’oncle Guillaume, frère cadet de Maman, avait connu les tranchées de l’Yser en 1914. Il avait aussi les Allemands en sainte horreur. Je crois qu’il se trompait d’ennemi. C’était la guerre qui avait bouleversé sa vie de tout jeune engagé. Son discours pourtant était lucide lorsqu'il contait, amer, les combats au corps à corps. Avoir un homme en face de soi et le pourfendre de sa baïonnette si on tenait à sa peau… Il décrivait comment extraire la lame, en tirant fort, le pied en appui sur le corps du supplicié. On faisait de nous des assassins, constatait-il. Il évoquait le cocktail de mauvais alcool et de peur au ventre qui déshumanisait ces jeunes hommes avant l'assaut. Il égrenait le lot quotidien des soldats vivant les pieds dans la boue, rongés par la vermine, en compagnie de rats si entreprenants qu’on suspendait le pain hors de leur portée. Il fallait aussi survivre à l’horreur de voir la tête du copain emportée par un obus, entendre les agonisants appeler leur mère, avant de pousser ce dernier soupir qu’à la fin on guettait avec impatience.
S’il régnait en général une grande solidarité entre les sans grades, il se trouvait des salauds d’officiers qui prétendaient, entre autres vacheries, faire enterrer leurs excréments par leurs hommes. Aussi quand on montait à l'assaut, il y avait parfois une balle qui se perdait avec volupté dans le dos d’un supérieur.
Avec ce passé-là l’oncle Guillaume n’allait pas rester les pieds dans ses pantoufles en 1940. Il fit partie d’un réseau qui cachait les aviateurs alliés abattus. Plusieurs d’entre eux vécurent dans le grenier de sa petite maison de la rue de la Vérité à Anderlecht et aucun des trois enfants de la famille n’en souffla jamais mot à quiconque. Après la guerre, l’oncle Guillaume, put accrocher à son mur, à côté de son portrait de poilu de 14-18, tout bardé de décorations, le diplôme d’honneur, signé par Eisenhower qui le remerciait de ses actions de sauvegarde des Américains dont l’avion s’était abattu en terre occupée.
La guerre fut donc pour les plus courageux et les plus humains l’opportunité de pratiquer la solidarité. C’est ce qui se passa tout naturellement chez nous lorsque, Monsieur Camille, l’un de nos voisins, fut arrêté par la Gestapo. On avait trouvé chez lui des tracts de la Résistance, suite, semble-t-il, à une dénonciation. Il n’hésita pas à nommer le coupable à ses intimes, à son retour du camp de Breendonck où sa chair de bon vivant avait fondu de quarante kilos.
Madame Camille, petite femme timorée, se trouva toute perdue après l’arrestation de son mari. Elle habitait quasi porte à porte avec nous et les parents lui offrirent l’hospitalité, pour lui éviter de mourir de peur la nuit. Elle passait aussi de longues heures chez nous pendant la journée car elle était vraiment à la dérive. Son mari avait d’abord séjourné quelque temps à la prison de Charleroi et elle avait été autorisée à lui porter des colis. Nous l’avons accompagnée dans l’un de ces voyages, Yvonne, Lison et moi. A Lobbes, le pont sur la Sambre avait sauté. Il fallait descendre du train et traverser une passerelle pour gagner un convoi stationné un peu plus loin. Notre voisine était tétanisée et il a fallu la soutenir, la pousser, l’encourager pour qu’elle consente à parcourir ces quelques mètres au-dessus de l’eau qu’on voyait miroiter entre les planches.
Quand la libération fut proche, les avions alliés ont bombardé abondamment certains lieux stratégiques dans tout le pays. Ce fut le cas entre autres dans la région de Charleroi et à La Louvière, localités proches de chez nous. Comme il leur arrivait de rater leurs cibles, ces raids ont fait plusieurs milliers de victimes civiles et causé bien des destructions. Les alliés auraient pu, pensions-nous, s’intéresser à la gare de triage d’Erquelinnes. Certaines familles avaient donc loué une résidence secondaire dans les villages environnants qui se trouvent à l’écart du chemin de fer, comme Merbes-le-Château ou Hantes-Wihéries. A cette époque, grâce à Louise qui était institutrice à l’école communale, mes sœurs et moi avons été hébergées la nuit par le directeur de l'école communale des garçons qui habitait Hantes-Wihéries.
C’était l’été et tous les soirs nous pédalions gaiement sur les petites routes serpentant entre les champs. Nous respirions avec délices les fragrances de fleurs et de foin tandis que le soleil dorait le paysage ou se noyait déjà dans une mare couleur groseille. Un soir où nous mourions de soif après notre balade, nous avons demandé de l’eau à notre hôte, vieux célibataire tout aussi timide que nous. Il a cru à un besoin d’ablutions et nous a apporté un grand pot d’eau chaude, additionnée au dernier instant de la goutte qui lui tremblotait au bout du nez. Nous n’avons rien osé dire mais la porte refermée, nous avons bien ri.
En juillet 1944, Jean, âgé alors de dix-neuf ans, a été convoqué à la Wehrbestelt. Il venait de décrocher son diplôme de mécanicien de précision aux Aumôniers du Travail. Le directeur avait écrit une lettre à l’intention des autorités, dans laquelle il conseillait une année de spécialisation. Peine perdue ! Le bouledogue qui recevait Jean s’en fichait comme d’une guigne. L'Allemagne avait besoin de travailleurs.
Jean devait revenir l’après-midi pour régler d’autres formalités. Il s’en est bien gardé et a tenté de rentrer chez lui à la sauvette, sans se soucier des papiers restés sur le bureau du recruteur. Arrivé à la gare de Charleroi, il s’est fait contrôler par trois hommes qui parlaient wallon. Il a passé la nuit dans une cellule de la prison, avec sept ou huit compagnons. Le lendemain matin, on a enchaîné deux à deux une douzaine de jeunes gens, ce qui faisait d’eux selon le regard, des coupables, des victimes ou des héros. Ils ont traversé Charleroi à pied, entre des soldats en armes, soumis aux regards curieux ou apitoyés des passants, pour se rendre à la caserne Trésignies. Là ils étaient une soixantaine de réfractaires dans une grande salle, équipée de bas flancs superposés et de paillasses en crin. Pour les besoins naturels, il y avait une barrique dans un coin, qu’il fallait vider chaque matin.
Cela a duré une quinzaine pour Jean. Tous les jours un "noir" (couleur de l’uniforme des Waffen SS) venait exhorter les prisonniers à s’engager comme lui aux côtés de la glorieuse armée du Reich. Il égrenait toutes sortes de profits liés à la croisade contre les bolcheviks : d’abord un congé de quelques semaines, un bon salaire, des privilèges pour les épouses ou les parents.
- Venez avec nous ! Si vous ne le faites pas, dites-vous qu’en cet instant vous mangez votre pain blanc. Gare au pain noir qui va suivre.
Personne ne bronchait... sauf un mineur qui a fini par signer. Après cela il pleurait. Tout le monde lui a tourné le dos. Pauvre homme ! Qu’est devenu ce collabo de la dernière heure? A-t-il survécu à « l’épuration » qui dévora tant de lampistes?
Les parents de Jean ne le voyant pas rentrer, avaient contacté sa meilleure amie qui parlait allemand. Ils s'étaient rendus avec elle à Charleroi. Devant la caserne Trésignies se pressaient des familles qui essayaient de communiquer avec les détenus dont les silhouettes parfois se profilaient derrière les fenêtres. La jeune fille s’est adressée à un officier qui passait. Elle lui a parlé de Jean. L’Allemand a promis de s’informer et de faire ce qui était en son pouvoir. Pas grand-chose probablement mais tout s’est bien terminé pour Jean. Avant de l’élargir, on lui a remis des papiers fixant son départ pour le travail obligatoire en Allemagne à la fin de l’année. Entre-temps, en septembre, le pays avait été libéré.
Le cousin de Jean, le fils de sa tante Placidie, n'a pas eu cette chance. Il a été déporté en Allemagne, suite à une rafle dans une usine du nord de la France. Ses parents ne l'ont jamais revu. Jusqu'à leur propre fin ils ont pu se demander : est-il mort, disparu ou bien encore vivant ? J'emprunte au "Barbara" de Jacques Prévert ces mots tellement poignants. Le pauvre garçon n'est que l'un des innombrables déportés du travail dont on ignore s'ils ont péri de faim, de sévices ou sous les bombardements, à moins qu'ils n'aient été embarqués par l'armée rouge, pour reconstruire l'Union Soviétique ou alimenter les camps de travail de Sibérie. Quelques années après la guerre, la tante Placidie encaissa le choc de lire le nom de son fils sur le monument aux morts et aux disparus de sa petite ville.
Les réfractaires au travail obligatoire en Allemagne ont parfois rejoint les rangs de la résistance. D’autres ont trouvé des combines : par exemple un engagement par les chemins de fer belges, comme pour notre ami Guy Donnée. D’autres se sont cachés dans des fermes éloignées. Le mari d’Odette, après avoir travaillé dans une petite fabrique, est venu jouer boulanger chez ses beaux-parents.
A la libération il se passa des choses pas très jolies, comme les sévices à l’égard des filles qui avaient fraternisé avec les Allemands. A Erquelinnes la cérémonie du rasage des crânes eut lieu devant la maison communale. Yvonne, Lison et moi, voulions assister au spectacle. Papa s’est interposé, d’un air très malheureux : N’y allez pas, mes enfants, c’est très vilain, tout ça.
Nous ne l’avons pas écouté, naturellement. Nous voulions participer à cette ivresse collective. Au fond, je ne regrette pas avoir vécu cette mascarade où la lâcheté et la vilenie s’en donnaient à cœur joie. Certaines des filles agressées étaient des professionnelles. L’une d’elles, d’origine allemande, eut le front d’injurier la foule qui la conspuait. Il y avait des absentes parmi ces victimes : quelques bourgeoises assez malignes pour prendre le large au bon moment, celles auxquelles on n’osait pas s’attaquer ou qui étaient passées si vite des bras des Allemands à ceux des Américains qu’on n’y avait vu que du feu. Simultanément dans certaines villes des "patriotes" ont fait courir des femmes nues et la tête rasée devant les chars des vainqueurs. Drôles de réjouissances dont se vantèrent ensuite ces justiciers ! Vengeance de machos jaloux car l'affront de la nudité n'a été imposé qu'aux femmes.
Nous avons revu à la télévision, à la mi-2004, Femme entre chien et loup d'André Delvaux. C'est l'œuvre que je préfère de ce cinéaste dont plusieurs films m'ont plutôt agacée. Il y aborde avec courage plus d'un problème délicat, entre autres celui d'une certaine collaboration flamande. Il n'est pas plus tendre avec la résistance lorsqu'il évoque la libération d'Anvers, époque où son héroïne commence à prendre ses distances avec le résistant qu'elle a hébergé.
Si l’amie de Jean ne fut pas tondue, elle fut cependant incarcérée un moment jusqu’à ce que son procès se termine par un non-lieu et l’assignation à résidence forcée à Bruxelles. Jean a pris chaleureusement sa défense devant mes sœurs et moi mais on ne l’a guère écouté car ni elle ni sa famille n’étaient en odeur de sainteté. Elle était belle et hautaine, son père était un mandarin friqué, ça suffisait à créer l’antipathie. Et nous ne retenions de son intervention en faveur de Jean que la preuve de sa connivence avec l’Ennemi.
Fille unique et adulée d’un couple âgé, elle avait été fiancée à un officier allemand qui logeait chez eux et qui disparut sur le front de l’Est en 1943. Jean n’a connu que sa photo trônant sur le piano. Dès l’abord la musique avait rapproché la famille et ce garçon bien éduqué. Le maître de maison jouait du violoncelle et faisait de la musique de chambre avec ses voisins. Sa fille pratiquait le Bel Canto. Elle était cultivée, polyglotte et étudiait le chant au conservatoire de Charleroi.
Jean et elle s’étaient rencontrés dans le train qui les emmenait chaque jour à Charleroi. Ils avaient sympathisé, à l’époque où Jean apprenait un métier manuel mais rêvait de s’inscrire à l’académie des Beaux-arts de Bruxelles. Elle l’avait présenté à son père qui, entre autres choses, avait été élève de Paulus. Quand il avait appris les projets de l’ami de sa fille, le vieux monsieur lui avait donné ses premières leçons de fusain et parlé de Molière et de Racine. Jean affirme qu’il n’a jamais été question d’amour entre lui et cette copine trop maniérée à son goût. Je suis persuadée que c’est vrai. C’est du père qu’il était épris et de sa culture qui lui ouvrait tout à coup une fenêtre sur un azur inconnu.
Si la belle eut des ennuis au moment de la libération, c’est surtout pour avoir repoussé les approches d’un prétendant lié à la résistance qui ne lui avait pas pardonné sa rebuffade. Peu de temps après l’entrée des troupes américaines dans la région, on vint sonner à leur porte. Jean était venu en visite et c’est lui qui alla ouvrir. Devant lui se dressait, l’arme à la bretelle, une délégation locale du Front de l’Indépendance, au milieu de laquelle brillaient quelques individus de bas étage. La famille, décrétée incivique, fut contrainte d’écouter la lecture d’une déclaration solennelle qui la flétrissait. Les visiteurs lui intimaient l’ordre de descendre ses volets. Ils lui interdisaient d’arborer le drapeau belge et ceux des alliés et de participer aux réjouissances publiques. Après quoi, l’avis infamant fut placardé sur la porte. Quelques semaines plus tard la jeune fille était incarcérée.
Le chef de famille était dépassé. Il n’avait causé aucun tort à ses compatriotes et ne s’estimait pas criminel d'avoir joué de l’archet avec un Occupant ni de s'être abstenu de combattre l’attirance que sa fille éprouvait pour lui. Il ne vit sans doute dans l’ostracisme qui les frappait qu’un effet de la haine ordinaire, à laquelle sa position d’homme fortuné le vouait.
Il avait déjà pu à plusieurs reprises en mesurer les effets. Lorsqu’il était rentré d’évacuation, il avait trouvé sa villa saccagée, les bouteilles de vin brisées et piétinées dans la cave, les ruches éventrées, le matériel de tir à l’arc rompu. Ce n’était pas du pillage mais une expédition punitive contre un homme dont la famille s’était enrichie en louant une flopée de maisons modestes. S’il avait poussé son analyse plus loin, il aurait compris qu’il convenait d’éloigner sa fille pendant un moment. Occupé à remâcher son amertume en philosophant, il n’eut pas ce réflexe qui aurait évité à son enfant la détention pendant quelques semaines, comme de subir les quolibets et les avances de gardiens qui auraient volontiers adouci son sort si elle s’était montrée plus complaisante avec eux.
Pendant ce temps-là les G.I. remportaient un succès foudroyant. Dès leur arrivée les drapeaux alliés, taillés dans des draps de lit, avaient fleuri aux balcons et aux fenêtres. Les filles les plus douées pour la couture se promenaient dans des robes rayées et étoilées. Tout le sexe faible, dès l’âge de quinze ans, sautait au cou de ces grands garçons dégingandés, y compris des noirs, qu’on appelait encore innocemment des nègres et non des blacks, comme aujourd’hui. Sylvain patrouillait en jeep avec la Military Police, avec Blacky, précisément, comme acolyte, auquel Marguerite faisait grand accueil. Elle l'invitait à sa table et il avait un faible pour les gaufres épaisses qu’elle cuisait dans un moule en fonte, graissé avec un morceau de lard.
Nous raffolions du chocolat américain et des œufs en poudre dont on fit de grandes platées avant de s’en dégoûter définitivement. Les filles respiraient avec délices l’odeur de pain d’épices du tabac blond et ne semblaient pas rebutées par les mâchoires éternellement ruminantes des libérateurs. Même la sage Lison s’était dégoté un rouquin nommé Smoky. L’idylle se solda par deux tickets déchirés lorsqu’il l’invita au cinéma et la vit arriver flanquée de sa petite sœur. Les jeunes gens du cru faisaient tapisserie dans les bals. Il n’y en avait plus que pour les uniformes. Le jazz, bien avant Nougaro, avait relégué la java. On voyait les boys, débraillés et souvent imbibés de bourbon, débarquer au volant de dix tonnes qu’ils rangeaient sans complexe sur les trottoirs.
La discipline allemande n’était plus qu’un souvenir. Les soldats américains vendaient de tout, jusqu’à leurs camions parfois. Leurs manières étaient plutôt cavalières, celles de gamins malappris. L’un d’eux menaça de décharger son arme dans les miroirs de la boutique parce que Maman refusait de lui vendre du pain sans timbre. Cette désinvolture de grandes vacances, venant après l'enfer du débarquement, devait sombrer bien tristement, lors de l'offensive menée dans les Ardennes par l'armée allemande à la Noël 1944. L’amour de la vie déchaînait les G.I. dans cet entracte que fut la grande kermesse de la libération, à un moment où les naïfs pensaient que l’armée allemande avait dit son dernier mot. Curieusement, j’ai l’impression que dans le Hainaut la population n’a pas eu clairement conscience de la tragédie vécue par les Ardennais fin 1944. Les témoignages qu’on en a maintenant en paraissent d’autant plus tragiques.
Notre voisine Augusta, au cours de ce bel été, s’était dégoté un vrai cow-boy, qui conduisait sa jeep en jouant de l’harmonica tandis qu’elle trônait à ses côtés. Une partie du voisinage dont nous étions parfois, Lison et moi, s’entassait à l’arrière du véhicule et nous allions baguenauder tous ensemble à la campagne. Une dame respectable, dotée d’une fille à marier, était des nôtres et fredonnait avec abandon un air à la mode
Augusta épousa vraiment son Américain et partit vivre avec lui dans un ranch... du moins je l’espère. On ne sait jamais quel homme cache un uniforme. Ce n’est pas mon amie allemande qui me démentira. Toute jeune elle s’amouracha, d’un soldat belge des troupes d’occupation qui ressemblait à Errol Flyn d'après elle. C’était un ouvrier de la région de Charleroi qui se prétendait ingénieur. Les premiers mots de français, autres que Boche, que la pauvre entendit de la bouche de sa belle-mère furent : sale pouffiasse. Ils habitaient - cela ne s’invente pas - Couillet-Queue. Le soir des noces, le mari était ivre et traîna sa femme dans l’escalier par les cheveux …
On l'aura compris, le cercle de famille pouvait aborder la libération le front haut. Il n'y eut jamais chez nous ombre de sympathie pour l'Occupant. Maman avait pu se délecter des confidences que lui faisait l'oncle Guillaume, à propos des projets de débarquement des Alliés mais elle les gardait prudemment pour elle.
Les circonstances contraignirent pourtant nos parents à mettre un jour de l'eau dans leur vin. Une de nos parentes fraternisait avec un Allemand des chemins de fer, bon vieux papa déjà un peu dégarni, ce qui permettait sans doute à la fine mouche de faire de la contrebande. Un jour elle débarqua en fanfare chez nous, flanquée de son Allemand. Que faire ? On les invita à partager notre repas. L'uniforme bleu marine et le front chauve de l'intrus aimantait les regards et on ne mangea guère de bon appétit. L'Allemand souriait, avalait de bon cœur les quolibets et les familiarités que lui prodiguait la luronne qui, à peine le repas terminé, courut l'exhiber chez l'oncle Georges.
Si nous étions pour les Alliés, nous n'avions pas la vertu trop chatouilleuse. Je me souviens avoir rendu visite en 1945 avec Yvonne à l'une de nos connaissances qui se trouvait en résidence forcée à Charleroi parce que son mari avait porté l'uniforme des Waffen SS.
Jean, quant à lui, n'a pas abandonné son amie lorsqu'elle fut assignée à résidence forcée à Bruxelles. Il lui trouva une petite chambre dans la maison où il logeait lui-même. Elle ne pouvait théoriquement pas rentrer chez ses parents à Erquelinnes. La veille de Noël, il la persuada de tenter le voyage et il l'accompagna par le dernier train. Ils descendirent à Solre sur Sambre pour éviter qu'elle soit reconnue et firent tout un long chemin dans la neige, elle trébuchant sur ses hauts talons mais, aux environs de minuit, elle frappait à la porte de ses parents et tombait dans les bras de son père. Jean est ensuite rentré chez lui où un poêlon de tisane mijotait encore sur le coin du poêle dans lequel dormaient quelques braises.
Un constat me vient à l'esprit. Nos parents n'ont pas fait de marché noir pendant la guerre dont ils sont sortis appauvris car il leur a fallu abandonner leurs économies lorsque Gutt fit main basse sur les billets en circulation pour éponger les profits scandaleux du marché noir et lutter contre l'inflation. Ils auraient pu courir chez l'une ou l'autre asbl pour mettre leur argent en sécurité, contre bien sûr une plantureuse récompense. Ils ne l'ont pas fait. Dans leur vieillesse ils ont vécu des revenus de leurs trois maisons, mal louées et mal gérées et Papa se déclarait réduit à la portion congrue. Ce n'était pas tout à fait faux. Quand il fallait acheter du charbon pour l'hiver, Odette avançait de l'argent à nos parents, malgré toute la vie d'économies de notre petite fourmi de maman. Je déplore encore cet état de choses aujourd’hui.
En guise de postface
Il me vient à l’esprit d’ajouter quelques aspects que le mot « guerre » fait surgir dans mon esprit. Si j’ai vécu la guerre de 40 comme une enfant de neuf ans que j’étais à l’époque, j’ai eu le temps de digérer ou plutôt de remâcher ce que différents conflits ont infligé à mes proches, comme à tant d’autres familles dont beaucoup ont été éprouvées infiniment plus que la nôtre. Mais on ne sort jamais indemne d’un conflit.
Mon grand-père paternel est mort à l’âge de 87 ans en 1939. J’ignore quel impact a eu la guerre de 1870 entre la Prusse et la France sur les Belges. En revanche, en août 1914 mes grands-parents paternels ont évacué à Ault-Onival dans la Somme, au bord de la Manche. Ils étaient accompagnés de certains de leurs enfants, beaux-enfants et petits-enfants. Côté belles-filles il y avait tante Maria, épouse de leur fils Marcel et ma mère, épouse de leur fils Paul. Tante Maria était accompagnée de Marie-Louise, sa petite fille. Maman emportait dans ses bagages Marguerite qui avait eu deux ans en avril de cette année et Louise, âgée d’un an et un mois, faisant ses premiers pas. Maman était enceinte d’Odette qui devait naître en février 1915 sur leur lieu d’exil. Notre cousine Marie-Louise avait à peu près le même âge que Marguerite.
Peut-être y avait-il d’autres personnes de la famille avec eux mais je n’en suis pas sûre. L’oncle Marcel, tout comme mon père, avaient connu l’époque où les conscrits étaient tirés au sort, ce qui permettait aux familles aisées dont le fils tirait un mauvais numéro de l’échanger contre un « bon » que l’on achetait à une famille pauvre qui ne résistait pas à l’appât d’un peu d’argent. C’est ce qui fit mon grand-père pour ceux de ses fils qui avaient tiré un mauvais numéro. Il est donc plausible que l’oncle Marcel faisait partie de la smala. L’oncle Georges, le plus jeune des fils, n’avait pas eu cette chance car le service militaire obligatoire avait été instauré lorsqu’il eut l’âge de faire un soldat.
J’ignore où étaient Maria, la fille aînée, l’oncle Gaston ainsi que l’oncle Robert, le jumeau de papa. Tante Lucie, la plus jeune, avait suivi ses parents mais, à la suite de circonstances que j’ignore, elle s’est retrouvée institutrice dans une école parisienne où elle a fait la connaissance de l’oncle Paul, son futur époux. Il était veuf et avait deux ou peut-être trois garçons. L’histoire de la famille comporte ainsi quelques trous que je suis bien incapable de combler.
En 1913 Papa s’était installé comme boulanger à Erquelinnes, au 232, rue de la Station – devenue après la Grande Guerre rue Albert 1er. Il avait pétri ses premiers pains à Merbes le Château, village où Marguerite est née. En 1914 il n’avait pas voulu quitter sa boulangerie ni son cheval. Tout le monde était d’ailleurs persuadé que la guerre ne durerait pas mais on avait jugé bon de mettre les femmes et les enfants à l’abri.
Le couple de nos parents a donc été scindé pendant quatre ans du fait de la guerre. Lorsque Papa est venu à la rencontre de sa femme, après l’Armistice, Odette a piqué une crise de jalousie en voyant un inconnu câliner sa maman. Il pouvait bien la cajoler après lui avoir fait porter de plantureuses cornes. Je ne jette pas la pierre à mon père, jeune et « plein de feu » comme il disait. Ce n’était pas un moine et il n’avait prononcé aucun vœu de chasteté. Mais pour sa femme, le retour à la maison n’avait pas été simple car elle y avait trouvé, bien implantée, une servante qui tutoyait le patron et avec qui elle avait manifestement « mélangé ses sabots », comme il est dit si plaisamment dans un conte de Maupassant.
La servante qui ne se privait pas de chaparder fut mise à la porte par la patronne et le couple parental s’est ressoudé tant bien que mal, comme en témoigne la naissance d’Yvonne qui eut lieu en octobre 1919. L’entracte de la guerre a permis tout au moins à ma pauvre maman de limiter le nombre de ses enfants à six car les moyens contraceptifs qu’elle utilisait à l’époque (injections de formol) n’étaient pas toujours efficaces, c’est une évidence.
J’ignore tout de la manière dont notre père a vécu ces quatre ans de solitude toute relative. Je sais seulement qu’il attrapa comme beaucoup d’autres la fameuse « grippe espagnole » dont il eut la chance de réchapper. Mises à part les servantes complaisantes, il eut sans doute, en compagnie de quelques bons copains, l’une ou l’autre occasion de bamboche. Mais il paraît que le ravitaillement ne fut pas meilleur en 14-18 que lors de la guerre de 40-45.
Retour sur la guerre de 40-45 ou plutôt sur ses suites qui firent souffler un vent de panique sur la population. La guerre froide ranima bien des appréhensions et la guerre de Corée incita tout un chacun à faire des provisions de conserves, de café vert, de savon et de tous les produits alimentaires susceptibles de séjourner quelques années dans les placards sans se gâter.
Quant à la peur de la bombe atomique, elle suscita « l’appel de Stockholm », d’inspiration de gauche. Ses milliers de signataires espéraient aboutir par ce moyen à interdire l’usage d’une arme capable d’anéantir l’humanité entière. Aujourd’hui l’arsenal nucléaire est toujours bien là. La guerre aussi, même si l’Europe occidentale est jusqu’à présent épargnée par ce fléau.
MARCELLE DUMONT

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J'avais neuf ans en 1940 première partie

J’avais neuf ans en 1940
On a évoqué beaucoup ces derniers temps dans les médias la deuxième guerre mondiale et l'exode qu'elle déclencha dans les pays agressés par l'Allemagne. Cela fait jaillir une foule de souvenirs pour des millions de gens. Mon enfance – toujours bien vivante dans mon esprit – est donc objectivement finie puisque l'époque où je la vécus prend irrémédiablement la teinte mélancolique de la tranche d'histoire.
Le 10 mai 1940 j’avais neuf ans depuis quelques mois. La « drôle de guerre » - laps de temps qui s’écoula entre la mobilisation de 1939 et l’agression de la Belgique – venait de prendre fin, en dépit des "ceux qui veillent aux frontières", comme le proclamaient les cartes postales couleur sépia. Quarante ans plus tard, Léo Lackner, le cousin de Jean, persiflait encore à l’évocation de ce slogan. Il avait fait partie de "ceux qui veillent" à vingt ans à peine. Cela s'était soldé pour lui par quatre ans de captivité, au cours desquels il avait chopé la tuberculose. S'il évoquait en riant les frites cuites dans une huile indéterminée dont il s'était régalé lorsqu'il travaillait dans une ferme teutonne, il ne parlait guère de ses multiples tentatives d'évasion, dont une traversée du Rhin à la nage. L'une de ces escapades l'avait conduit jusqu'à proximité de Spa où l'un de ses compatriotes l'avait dénoncé aux autorités allemandes.
La mobilisation de 1939 m'a laissé un souvenir tragi-comique. Nous nous rendions à Bruxelles avec nos parents, ma sœur Odette et son mari dont je revois l'uniforme kaki et le bonnet à floche. Je venais de monter dans le train avec Lison – qui a deux ans de plus que moi - lorsqu’il a soudainement fermé ses portes et s'est ébranlé, laissant le reste de la famille sur le quai. Le mari d'Odette a tenté en vain de sauter dans le wagon à la dernière seconde. Lison et moi regardions, sidérées, notre escorte qui gesticulait sur le quai. Le train était bondé de jeunes mobilisés qui se sont ingéniés à nous distraire et le contrôleur est venu nous rassurer. Quelqu'un se chargerait de nous à Bruxelles et d'ici là nous n'avions qu'à rester bien sages. Lison demeurait imperturbable mais moi je fus bientôt proche des larmes lorsqu'une vieille toquée nous assura que nos parents "nous avaient laissés dans le lac".
Mes inquiétudes prirent fin avec le voyage. Tandis que le contrôleur nous escortait sur le quai de la gare du Midi, baigné d'une délicieuse odeur de chocolat, nous avons aperçu notre sauveur, l'oncle Guillaume, un sourire un peu narquois sur le visage. Il n'a pas manqué de nous faire remarquer l'enseigne lumineuse de l’usine Côte d'Or qui se trouvait dans le quartier à l’époque. C'était délassant comme un bain chaud, le sourire de l'oncle naviguant sur ces effluves de cacao. La fonction tutélaire de la famille avait fonctionné, télégramme à l'appui car il n'y avait pas encore le téléphone chez notre oncle. Nous étions sortis du "lac", l'abandon et le naufrage étaient nuls et non avenus.
Depuis septembre 1939 les Allemands avaient envahi la Pologne mais les naïfs avaient pu espérer qu'ils s'en tiendraient à cette contrée qui nous paraissait assez lointaine, à une époque où il n'y avait guère que les privilégiés à s'aventurer hors des frontières de leur pré carré. Je viens de voir sur Arte une émission consacrée à l'invasion de la Norvège en avril 1940. Je n'en avais aucun souvenir et je doute que nos parents en aient eu un.
Quoi qu'il en soit, la vraie guerre fondait sur nous ce 10 mai 1940. Elle commençait sur fond d’azur, un ciel d’un bleu incroyable, tellement serein et infini qu'il induisait l'allégresse et non une quelconque menace... Quel dais pour le sang et les larmes ! Moi j’étais plutôt contente, il se passait quelque chose. Tout à coup, dans la grisaille des jours, une époque héroïque s'annonçait. C’était beau comme un conte de fées, l’occasion aussi de ne pas aller à l’école.
J’étais plantée sur le trottoir et tout avait un air de fête, comme pour une procession. Des blindés portant des grappes de soldats français rugissaient sur l'asphalte. Les gens accouraient vers eux et les acclamaient. L’air était tout parfumé du lilas qu’on leur tendait, le genou un peu ployé comme s’ils étaient le Bon Dieu, ces voisins chéris dont nous parlions la langue. La foule, larme à l'œil et sourire aux lèvres, leur offrait cigarettes, nourriture et boissons. Ils étaient nos sauveurs et sûrement ils allaient gagner la partie puisque le bon droit était de leur côté. Grisés par notre adoration, ils nous rendaient nos sourires. Ainsi donc une mouvante image d'Epinal se déroulait sous mes yeux. Il n'y manquait pas la note à la bonne franquette d'une camionnette Renault, transportant une brochette de militaires bleu horizon, en lieu et place des saucissons de Boulogne que vantait la carrosserie.
Cette joie en coup de clairon fit long feu. Ces convois avaient à peine quitté nos rues, laissant derrière eux une odeur d'essence brûlée, l'odeur même de la gloire si on consentait à y mêler un relent de poudre, que les réfugiés investissaient la localité. Très vite, le surlendemain déjà peut-être, nos compatriotes de Verviers et de Liège affluaient. Poudreux et effarés, ils demandaient du pain et un endroit où dormir, avec leur doux accent wallon qui n’était pas tout à fait le nôtre. C’était comme une complainte : Je viens de liège à pied... Il y avait tellement de monde à contenter que la porte du magasin était verrouillée. La partie supérieure qui était vitrée en avait été ouverte et c’est par là que le pain était distribué.
Sous le porche et dans la cour des jeunes gens étaient assis sur leurs ballots et beaucoup ont dormi là. Les grandes personnes ne savaient plus où donner de la tête et les enfants regardaient de tous leurs yeux. Chez nous le pétrin tournait jour et nuit. Papa et Albert ont enchaîné les fournées jusqu'à épuiser toute la réserve de farine. Un réfugié liégeois, vient de me rappeler Yvonne, donnait un coup de main à la boulangerie. Hitler, c'est le diable, disait-il. Et ma sœur de renchérir aujourd’hui : C'est vrai, son visage n'avait rien d'humain. Il semblait fait de pièces rapportées. On se demandait si un jour il avait été enfant.
Quant à moi, je n'ai pu me déprendre de la stupeur que les images de ce fantoche haranguant la foule – son hystérie dix mille fois multipliée par celle de ceux qui l'acclamaient – m'ont toujours inspirée. J'ai beau me dire qu'il avait apporté du travail aux Allemands et l'espoir d'une revanche sur l'humiliation de la défaite, je continue à m'étonner qu'un tel histrion ait pu galvaniser une majorité d'hommes et de femmes. Mais, à tout prendre, n'ai-je pas fait partie pendant dix ans au moins de ceux qui adulaient le petit père des peuples et qui ont gardé, longtemps, comme un os en travers de la gorge, le déboulonnage de Staline ? Une bonne proportion de Français n'ont-ils pas, après la défaite, fait confiance au Maréchal ? Les mirages fleurissent sous tous les cieux. Si l'homme est capable de croire en Dieu, pourquoi ne croirait-il pas au Guide Inspiré ?
Mais revenons à la gamine du 10 mai 1940. Je ne parvenais pas à prendre la guerre au tragique. Il se passait tellement de choses inédites ! Notre maison et tout le village étaient un caravansérail où régnait la fraternité. On dialoguait avec des inconnus. Les moins généreux ouvraient leurs portes, des matelas jetés sur le sol encombraient les maisons et il y avait dans tout cela une agitation d'hirondelles s'apprêtant au départ.
Cette inquiétude, cette fatigue, ces yeux hagards, ces gens jetés sur la route et réduits aux nécessités essentielles de la vie, les adultes les considéraient avec une pitié où il y avait un peu d'attendrissement prémonitoire sur eux-mêmes car l'instinct de fuite est contagieux. Papa était pourtant décidé à rester ferme à son poste et à n'abandonner ni sa maison ni son magasin, imitant ainsi la conduite qu’il avait eue en 1914. Mais Sylvain, tragique et pâle, est arrivé en voiture, poussant devant lui Marguerite, notre aînée, et Mathilde, leur petite fille, ma cadette de seulement trois ans et demi. Marguerite commençait à bedonner discrètement car elle attendait un second enfant pour septembre. Un collègue de Sylvain les accompagnait. Comment ces deux gendarmes avaient-ils fait pour quitter leur service et atterrir chez nous ? Je n’en sais rien. Pour Sylvain, qui avait vécu le sac de Dinant pendant la Grande Guerre, l’important était de mettre sa famille à l’abri. Il pressait Papa de se décider au départ. Vite, vite, il faut partir. Les Boches sont déjà à Namur, ne cessait-il de répéter.
Papa était plutôt réticent, mais ce jour-là les Allemands ont bombardé le village, gonflant le germe de panique que Sylvain avait insufflé à nos parents. Une famille a été tuée dans sa cave, une autre, sérieusement blessée par des débris de verre. Le village a commencé à se vider. Nous avons passé la nuit dans la cave voûtée sous l'atelier de boulangerie et nous sommes partis le lendemain matin très tôt, en direction de la frontière française que nous avons passée à Bousignies sur Roc. Je n'avais pas peur à ce moment-là. L'énervement et l'anxiété des adultes, c'était encore du spectacle.
Nous étions neuf sur le départ. Les parents, cinq de leurs filles, leur petite-fille et Albert, l'ouvrier pâtissier que Papa ne voulait pas abandonner car il faisait presque partie de la famille. Tout cela entassé dans deux voitures : une conduite intérieure Ford et une camionnette Renault, avec les provisions, le linge, le café, le savon, l’argent du coffre-fort. Des matelas ficelés sur le toit des autos étaient enveloppés de couvertures rouges et Yvonne, toujours un peu romantique, se demande si cela ne nous a pas protégés des attaques aériennes. A notre insu, bien sûr, mais l'idée d'une Cinquième Colonne se reconnaissant à quelque signe mystérieux rôdait dans les esprits. C'était bien commode pour expliquer le gâchis que nous étions en train de vivre.
Maman, d'habitude si prévoyante et si organisée, avait oublié sur son lit une boîte à cigares contenant quelques bijoux anciens et les louis d'or que notre grand-père paternel avait offert aux quatre aînées lors de leur communion solennelle. Papa trépignait d’impatience et tourbillonnait comme un frelon, lui qui dans la vie ordinaire perdait si facilement son sang-froid et il lui avait communiqué son affolement, en lui bourdonnant aux oreilles qu’elle devait se hâter.
La seule fille manquant à l’appel était Odette, restée à Bruxelles et dont nous étions sans nouvelles. Son mari était sous les armes. Il lui revint sain et sauf à la fin de la campagne des dix-huit jours. Une femme l’avait aperçu sur la route en uniforme d’artilleur et lui avait donné des vêtements civils.
Dans notre smala il y avait à tout le moins deux inconscientes. Yvonne dont la coquetterie ne désarmait jamais - elle avait mis sa robe du dimanche, des bas de soie et des talons hauts pour conduire la Renault - et moi, toute excitée par cette promesse de voyage en auto. Quelques heures plus tard cependant les images des réfugiés polonais qu'Yvonne avait contemplées dans Match quelques mois plus tôt lui sont revenues et elle a compris que nous incarnions à notre tour ce troupeau désemparé, offert à l'arbitraire et aux hasards les plus monstrueux.
A la frontière la file était longue. Les autos étaient rares, enchâssées dans la foule compacte des piétons, des cyclistes, des charrettes. Certains piétons poussaient des brouettes remplies à ras bord. Les grands-parents de Jean allèrent ainsi à pied jusqu’à Coulsore, pour faire ensuite demi-tour car la guerre éclair les avaient rattrapés.
Comme nous étions motorisés, nous avons essuyé quelques mauvais regards. Toutefois personne ne nous a accusés de faire partie de la Cinquième Colonne. Ce fut le cas, comme il me le conta plus tard, pour Dubuisson, jeune homme trop blond, dépourvu de papiers et heureusement reconnu par quelqu’un de son village, au moment où on allait le coller au mur.
La guerre n’est pas un jeu, je l'ai compris à Coulsore. Un stuka descendait en piqué pour mitrailler la foule, si bas que j’ai aperçu le pilote, marionnette maléfique mais moins impressionnante pour moi que la croix gammée toute noire qui s'étalait sur l'appareil. Nous nous étions réfugiés contre un mur, à proximité d'un passage à niveau. Maman égrenait son chapelet. Nous étions accroupies près d'elle, Lison et moi. Dites vos prières mes enfants, soufflait-elle. Elle était pâle et je voyais ses lèvres trembler.
J'apprenais une vérité horrible : la personne dont j'avais toujours attendu protection et réconfort était vulnérable. Lison s’élança vers l’abri illusoire d’un cabinet dont la porte verte était trouée du cœur traditionnel. Un cheval, affolé par le bruit des balles, se cabrait tandis qu’un soldat français pointait en jurant son fusil mitrailleur sur l’avion ennemi. Les gens injuriaient cet enragé qui avait la prétention de se battre. De l’avis général on allait tous y passer à cause de lui. Les balles aboyaient méchamment et le stuka ripostait d'une voix rauque, en lourdes rafales qui arrachaient aux murs de larges éclats.
Nous étions dans le bain cette fois. Encore avons-nous eu la chance de ne rencontrer sur notre route ni morts ni blessés et de nous en sortir indemnes. Alors que non loin de là, en forêt de Mormal, il y eut un véritable carnage de réfugiés mêlés à la troupe, soit ce jour-là, soit le lendemain.
Avant de poursuivre mes souvenirs personnels de l’exode, deux mots du sort d’autres personnes qui allaient me devenir proches. Je songe à Jean qui partagerait ma vie et à sa famille ainsi qu’à Robert qui épouserait Lison. Un train stationné en gare d’Erquelinnes a emporté dans ses wagons à bestiaux pas mal de familles. Jean qui avait quinze ans s’y est embarqué avec sa mère et sa sœur Irène. Le père restait à son poste, à la forge de la gare. Robert, ses parents et son frère Paul faisaient partie du voyage. Le chef de famille, diabétique au dernier degré, était devenu éthéromane. Il était d’une grande faiblesse et c’est un voisin compatissant qui l’a chargé sur une brouette pour le transporter jusqu’à la gare.
D’après Jean le voyage n’a pas été si épouvantable que sa mère le prétendait mais il y eut bien sûr la promiscuité, des haltes inexpliquées, des mitraillages, des bruits de canonnade. Tout d’abord le train qui se trouvait sur une voie de garage a stationné toute la journée au soleil avant de s’ébranler, faute de locomotive. Il y avait des cris, des pleurs, quelques engueulades aussi. L’accès des wagons où l’on était assis à même le sol était malaisé. Il fallait profiter des haltes pour entrouvrir les portes, tâcher de se repérer, se soulager en vitesse. Le papa de Jean avait aidé sa famille à embarquer dans un wagon où se trouvaient des cheminots liégeois. Tous ces réfugiés sont arrivés à Maubeuge en plein bombardement et le train a stoppé, avant de prendre une direction qui permettait d’éviter Paris. Lors des haltes, la Croix Rouge servait des tartines, du café, de la soupe. On peut imaginer l’ambiance qui régnait dans ce convoi si on a lu Le train de Georges Simenon.
Pour la famille de Robert, ce fut dramatique. Lorsqu’il fut privé d’éther, le père a commencé à délirer et à s’agiter. Il a fallu le débarquer au Mans. Sa femme et ses enfants ne devaient pas le revoir. Il est mort à l’hôpital, abandonné de tous, c’est du moins ce que ressentait Robert.
C’est également au Mans que la famille Harlez a quitté le train, pour se rendre à Redon, chez les fermiers qui avaient hébergé la maman en 1914. Jean y a vite été mis au boulot, à tourner des pièces dans une usine d’optique qui travaillait pour l’armée. Douze heures par jour mais, heureusement, à la française. Les travailleurs de la maison mère de Paris se sont repliés bientôt sur Redon avec le matériel. Quelques jours plus tard on fermait les portes car les Allemands fonçaient à travers la France. L'armée anglaise quitta les lieux précipitamment, abandonnant un important dépôt de vivres dont la population locale fit son profit… Un court instant seulement car l'ennemi visita les maisons, fouillant les armoires et sous les lits, pour récupérer ce qu'il considérait comme son bien.
A propos des Anglais, Jean les a vus à l’entraînement, s’élancer pour enfoncer jusqu’à la garde leur baïonnette dans un mannequin figurant un soldat ennemi. Qu’elle est donc fraîche et joyeuse la guerre, quand les hommes sont dressés à s’aborder de cette façon !
Le père de Jean, un jour ou deux après le départ de sa famille, est parti à son tour à vélo avec un copain cheminot. Ils n’ont pas été plus loin que Péronne en France. Lors du décès de ma belle-mère en 1990, j’ai trouvé dans un tiroir un petit bloc-notes au papier quadrillé tout jauni. Louise, sœur de ma belle-mère et mère de Léo, y avait écrit au crayon le jeudi 17 mai un message qui commençait ainsi : Chers frère et sœur, neveu, nièce. Eh bien, voilà le jour fatal arrivé.
Elle y racontait, qu’après avoir envoyé son mari en éclaireur, elle avait quitté Anderlues vers huit heures du soir, sans l’avoir revu. Elle avait cheminé à pied, accompagnée de sa mère, âgée de près de quatre-vingts ans et d’un voisin très âgé lui aussi. Ils s’étaient frayé un chemin au milieu des soldats et des camions. Arrivés à Erquelinnes, chez les parents de Jean, vers trois heures du matin, ils avaient trouvé la maison vide à leur grande déception. Ils avaient cassé une vitre pour y pénétrer et se mettre à l'abri. Après quoi ils s'étaient fait du café et avaient sommeillé, écroulés sur des chaises.
Nous sommes contrariés, poursuit le billet, nous ne savons quel chemin prendre, celui du retour ou celui de la France. Donc je n’ai pas revu Ernest. Je me demande où il est. Trois alertes pour venir, une bombe qui vient de tomber, cela vous donne à réfléchir.
Je déchiffre, après un mot illisible : quand je serai sur la porte, que je saurai quelle direction que je vais prendre. Eh bien, chers frère et sœur, quand vous lirez ces lignes, la guerre sera finie, Votre sœur Louise. Nous retournons chez nous.
Un TVSP au bas du feuillet annonce un nouvel épisode. Arrivés près de l’église, on nous conseille de partir en France. Nous revenons chez vous et je crois que nous allons tout laisser ici car nous avons avec nous un viel homme, un voisin et c’est lui qui a tiré le chariot, avec tout dedans. Mais nous en avons une, pour le moment! Nous avons tué deux lapins, nous allons les faire cuire et après, on verra.
Pauvres gens affolés, les pieds en compote et ne sachant quel parti prendre ! Ils ont pris finalement celui de rentrer chez eux. Et pauvres lapins ! Il est vrai que ces derniers allaient probablement mourir de faim dans leur clapier. L’oncle Ernest est réapparu peu de temps après le retour à Anderlues de sa femme et de sa belle-mère. Il devait mourir un an ou deux plus tard, de la silicose. Il était charbonnier, selon son carnet militaire, alors que sur celui du grand-père maternel de Jean, mineur lui aussi, on lit houilleur.
Retour sur la famille Dumont. Nous roulions cahin-caha. Albert faisait le guet sur le marchepied de la Ford, pour nous prévenir quand un avion allemand surgissait. A son signal tous se précipitaient dans le fossé. Sauf Papa, d’après Yvonne. En dépit de l’angoisse, on eut malgré tout quelques occasions de sourire. Maman que Marguerite surnommait à ses heures "Goupi mes sous", serrait son argent sur son cœur et voilà qu’elle remarquait non loin d’elle un individu louche qui la dévisageait. Du coup elle resserrait son étreinte sur ses économies. Fausse alerte ! Le suspect, c’était Albert, tout gris de poussière et clignant ses yeux rougis d’avoir scruté le ciel. Méconnaissable pour sa patronne, le stress aidant. Une autre fois, les lunettes de Maman nageaient dans le beurre fondu car le soleil continuait imperturbablement à darder ses rayons sur l’Exode.
Il y avait des moments de tension plus vive. La Renault est tombée plusieurs fois en panne et les soldats français sont intervenus à chaque coup, en sacrant contre cette putain de bagnole. Ils devaient savoir de quoi ils parlaient. Ils étaient pressés de nous voir dégager car nous naviguions en pleine troupe. C’était vraiment la pagaille. Le monde tournait fou. Bientôt les vaches laitières, abandonnées dans les champs et traînant leur pis douloureux, beugleraient leur mal, leur peur, leur chagrin. La guerre, c’est aussi la peine des animaux domestiques pris dans notre folie et n’y comprenant goutte. Quelle horreur, l’hécatombe des chevaux dans une longue suite de conflits et les chiens de 14-18 traînant les mitrailleuses ! Les hommes au moins se donnent des raisons d’accepter ou de refuser leur sort. Les bêtes n’ont pas cette consolation.
Quelque part, au bord de la route, des gens nous ont fait entrer dans leur petite maison et nous ont offert du cidre. C’était bon par cette chaleur, leur gentillesse et la fraîche boisson ambrée qui pétillait. Vers le soir nous entrions à Laon. Nous avons été bien accueillis mais avec un brin d’étonnement. N’empêche que le lendemain la population locale se jetait aussi sur les routes.
Nous avons dormi cette nuit-là dans une maison vide, occupée précédemment par la troupe. Nous nous sommes allongés pour la première fois sur un sol recouvert de paille. La phobie des rats et des souris tenait Yvonne éveillée. Papa, bravant l’occultation, se promenait avec une lampe de poche, ce qui a provoqué une altercation entre lui et Maman.
Le lendemain matin nous avons repris notre errance. Le soir nous étions à Tourville. La Renault nous avait lâchés une fois de plus et nous faisions cercle autour d’elle. Un petit monsieur rondouillard, sorte de Saint Nicolas sans la barbe, s’est intéressé à nous. Notre nombre ne l’a pas effrayé et il nous a invités à passer la nuit chez lui. La maison était grande et confortable et nos hôtes avaient le cœur sur la main. La maîtresse de maison nous a régalés d’une gigantesque omelette aux fines herbes. Nous avons pu nous débarbouiller et moi, ô joie suprême, j’ai partagé un vrai lit avec Maman. Marguerite et Mathilde ont eu droit à un lit également, je crois. Le reste de la smala a dormi, qui dans un fauteuil, qui par terre probablement.
Nous sommes restés en relation avec cette famille pendant quelque temps après la guerre. C’est l’un des fils qui nous a pilotées, Maman, Lison et moi, lorsque notre mère a décidé d’offrir une escapade à Paris à ses deux cadettes. Souvenir inoubliable, tant par la longueur du voyage et les formalités douanières et policières de l’époque qui durèrent certainement une heure à la gare d’Erquelinnes, pour se renouveler aussi longuement à Jeumont, que par l’éblouissement causé par cette belle ville si vivante dont je me suis éprise aussitôt.
Le lendemain nous sommes repartis, frais, dispos et pleins de reconnaissance. Nous sommes arrivés ce jour-là à Montoire, chez tante Lucie, la sœur de Papa. Nous avons pu nous détendre un moment. La guerre paraissait encore mythique à cet endroit. Ni tante Lucie, ni l’oncle Paul ne songeaient à bouger. Le sud de la Loire se sentait peinard, sans imaginer un instant que bientôt aurait lieu dans cette paisible petite ville la rencontre entre Hitler et Pétain et la signature de l’armistice.
Nous sommes photographiées, mes sœurs et moi, dans les rues de Montoire et nous regardons passer une escouade de carabiniers cyclistes belges. Ca nous faisait chaud au cœur de revoir les petits soldats de chez nous. Nous ne réalisions pas encore qu'ils étaient en retard d'une guerre face aux grosses motos des Allemands. Après tout la cavalerie polonaise avait bien affronté les panzers, selon la rumeur !
Autre folklore, la peur qu'inspiraient aux Allemands les tirailleurs sénégalais depuis la Grande Guerre, selon les dires de l'oncle Guillaume. Etait-ce vrai leur "Couper cabèche" et leurs chapelets d'oreilles autour du cou ? En tout cas leur réputation de férocité les poursuivait. Jeanne Canard – elle avait longtemps travaillé chez nous et nous est toujours restée fidèle – nous raconta plus tard avoir failli mourir de peur pendant l'exode, lorsque s'étant réfugiée dans une grange pour se reposer, une tête noire fendue d'un éblouissant sourire, jaillissant de la porte entrebâillée, l'avait figée toute grelottante sur la paille. Yvonne, quant à elle, n'a pas oublié l'apparition silencieuse d'un Sénégalais, monté sur un mulet et surgissant au petit jour au coin d'une ruelle.
La maison de tante Lucie était trop petite pour nous puissions tous y passer la nuit. Nous avons dormi Louise, Yvonne, Lison et moi chez le pharmacien, dans une chambre meublée à l’ancienne qui me remplissait de respect. Le matin nous allions déjeuner de croissants chez tante Lucie et les passants nous saluaient aimablement... Jusqu’au jour où nous n’avons plus recueilli que des regards de plomb fondu. Léopold III venait de capituler et, après le discours venimeux de Paul Reynaud à la radio, nous étions tout à coup les traîtres, les salauds de Belges.
Quelques jours plus tard nous avons repris nos baluchons et Marguerite se souvient avoir lu sur des écriteaux vengeurs : Rien pour les Belges ! Après la solidarité et l’accueil, la France s'enfonçait dans la bêtise et la méchanceté.
Je me souviens d’une discussion en Dordogne entre Yvonne et un officier français discourant sur le roi félon. Nous avons eu notre revanche quand une quinzaine plus tard Pétain a fait don de sa personne à la France... et à Hitler de sa franche collaboration. C'est aussi ce jour-là que nous avons assisté à une engueulade entre un gandin d'officier, aussi sec que sa badine et un homme de troupe déguenillé le bravant et lui jetant la défaite à la face. Sans doute qu'en ces circonstances la corvée chiottes et le cachot n'avaient plus cours ni, espérons-le, le peloton d'exécution.
Le point de ralliement des réfugiés belges était, je crois, Bordeaux. Pour une raison que j’ignore, nous nous sommes finalement retrouvés à Bouniague, un bourg de trois cents habitants, non loin de Bergerac, dont la population avait soudain enflé sous l’afflux des réfugiés et de la troupe. Le maire, un tout brave homme, nous a octroyé à l'écart du village une métairie sans étage, au milieu des vergers et des vignes.
Pour cuisiner nous n’avions que l’âtre dans lequel pendait une marmite encrassée. Nous avons campé là, dans les trois pièces en enfilade qui composaient tout le logis. Je me souviens d’une longue table rectangulaire, flanquée de deux bancs et des nombreux lits de camp qui encombraient l'espace.
La nuit, à la grande terreur d’Yvonne, on entendait les rats galoper dans le grenier, au-dessus de nos têtes. Ma sœur prétend que certaines de ces bestioles s'aventuraient jusqu'aux bords des couchettes. Elle claquait alors des mains, en faisant "pschut" ! Ce qui n'avait pas l'heur de plaire à Marguerite qui avait la grossesse hargneuse. Elle souffrait d'aérophagie et ne manquait pas de dédier chacun de ses rots, alternativement au Roi et à la Reine. Les moustiques se délectaient du sang de Papa et du mien et je crois que toutes les puces du canton s’étaient donné rendez-vous sur la pauvre Maman.
Comme lieux d’aisance on disposait d’un cabinet de campagne, plein à ras bords et envahi par les cloportes. Comme toute la famille avait la diarrhée, après avoir mangé une grande platée de fèves des marais, l’état des lieux empirait.
Pour l’eau potable, nous disposions d’un puits dans lequel nageaient des sortes de chenilles. La propriétaire vint nous voir, tout de noir vêtue, jusqu’au chapeau de paille et avec un pli de crasse assorti dans le cou. La bonne dame nous a rassurés à propos du puits. Bon diou, la preuve qu'elle est bonne, cette eau, c'est que les bêtes elles vivent dedans ! Pourtant cette optimiste avait fait un pas en arrière lorsqu’elle avait ouvert la porte du cabinet. Elle avait une nouvelle fois bredouillé : Bon diou, avant de tourner les talons.
Les grandes personnes se sont mises à organiser notre campement. On a décrassé la marmite et on s'est ingénié à cuisiner avec les moyens du bord. J'imagine qu'on disposait d'un minimum d'ustensiles. Il a fallu lessiver à l'ancienne, en savonnant et brossant le linge sur une planche de lavandière. On le mettait ensuite à sécher sur la prairie et Maman constatait avec plaisir qu'il n'avait jamais été aussi blanc.
Les trois petites filles, Lison, Mathilde et moi, étions très heureuses de cueillir les pêches et de courir les vergers avec un filet à papillons. Nous découvrions la liberté et la campagne. Tout était différent de chez nous. Quelle stupeur lorsque j’ai vu une femme diriger un attelage de deux grands bœufs roux aux cornes recourbées qui travaillaient la terre ! J’imaginais ce travail uniquement dévolu aux chevaux, comme chez nous.
Louise était serveuse à l’épicerie du bourg qui n’avait jamais vu tant de clients. Peut-être s'était-elle engagée pour éviter les sempiternelles querelles qui l’opposaient à Marguerite quand il y avait de la bisbille entre Mathilde et moi. Peut-être aussi pour aider les parents à ne pas trop entamer leurs réserves d’argent. C’est là qu’il fallait s’approvisionner de tout ce que l’on trouvait encore. Il me semble qu’on ne manquait ni de légumes ni de pain. Papa était vite devenu copain avec le boulanger, même s’il n’appréciait guère le goût suret du pain au levain. Le matin, au petit déjeuner, il était maussade et soudain on l’entendait grogner en jetant son quignon sur la table : Merde, nom de Dieu, je ne mange plus ! Il avait surpris le boulanger se lavant les pieds dans le seau avec lequel il puisait l'eau du pétrissage.
Papa et Albert allaient au bourg faire les provisions. Papa se munissait d’un solide bâton, comme un colporteur. Pourtant, la plupart du temps, quand on voyait les deux hommes poindre à l’horizon, lestés d’un ou deux petits vins blancs, c’était Albert qui croulait sous les paquets.
Papa lui avait probablement dit comme ordre de marche : Vo y astez, Landru ? Il aimait les sobriquets et c’était le plus courant qu’il réservait à Albert. Yvonne était Yvonne Dustron et moi : Marcelle Démon. Il est vrai que dans ses moments d’attendrissement il me donnait du petit pierrot et du l’restant d’el nuée. Quant à une servante qu'il avait baptisée Nini pattes en l'air, j'ignore ce qui lui avait valu ce surnom.
Autour de la maison, il y avait quelques poules que Maman laissait entrer dans la maison. On les regardait avec amusement picorer les miettes tombées sur le sol. Il y avait aussi un petit chat noir et blanc, mort de faim et friand de chocolat, que nous avions adopté et qui nous rendait bien notre amour. Quand nous sommes repartis début septembre, il a fallu l’abandonner, alors que nous aurions tant voulu l'emmener avec nous. Je le revois perché sur un pilier à l’entrée de la métairie et nous regardant tout pensif, comme s’il comprenait qu’il devrait à nouveau se débrouiller seul pour survivre.
Les parents avaient pensé un moment s’intégrer au pays. Ils avaient visité une petite boulangerie toute blanche dans les environs de Bergerac, dans l’intention de la reprendre puis ils y avaient renoncé car leurs biens et leurs racines étaient en Belgique. Ils devaient se poser bien des questions sur la maison, la boulangerie d'Erquelinnes et sur ce qu’il était advenu d’Odette. Papa avait un jour sulfaté la vigne de la propriétaire mais s’il appréciait le petit vin blanc du pays, il ne se voyait pas pour autant vigneron.
Mais, je le répète, nous les enfants, on s’amusait bien. La guerre, pour nous, c’était surtout de longues vacances. Les adultes manifestaient bien quelques inquiétudes. Les gens du pays redoutaient que les Allemands viennent bombarder la poudrière qui se trouvait à Bergerac, ce qui aurait causé beaucoup de ravages. Cela ne troublait pas notre sommeil de gosses. Dans nos cauchemars il était plutôt question de la fée Carabosse ou de nos poupées que nous avions laissées en Belgique.
J’étais pour ma part dans ma période Arthur Masson dont les tirades cléricales ne me gênaient pas encore. Thanasse et Casimir était mon livre de chevet. Il est vrai que le naïf Thanasse et sa malicieuse Charlotte nous rappelaient bougrement Marguerite et Sylvain, la première n’étant jamais à court d’inventions pour ridiculiser le second. J’agaçais mes sœurs en éructant à tout propos : cré loup-garou. Et voilà que tout à coup je vivais un Pagnol. Je singeais le tordu, lequel entre autres disgrâces avait une jambe plus courte que l’autre, ce qui ne l’empêchait pas d'être fort joyeux et de traînailler dans le village à la recherche d'un compagnon de comptoir car il était doté d'une soif inextinguible. Lorsqu’au bistrot du coin il posait sa jambe infirme sur une caisse, il gagnait quelques centimètres et un peu de prestance. Après quoi il bredouillait un pauvre répertoire de galéjades. Je psalmodiais comme lui, avé l’assent : Et il me dit, laquelle veux-tu ? La brune ou la blonde ? Et je lui dis : té, c'est le même !
Nous recevions alternativement la visite de la propriétaire et d’un ouvrier agricole italien qui avait travaillé pour elle. A notre grand amusement ils n’arrêtaient pas de médire l’un de l’autre.
Albert dormait dans la salle commune où l’on cuisinait et mangeait. Il se levait parfois le matin quand nous étions déjà à table. Il était très pudique et sortait du lit tout habillé, la casquette sur la tête. Par quel miracle ? A moins qu’il ne lui vînt pas à l'esprit de se dévêtir le soir.
Le tabac était rare et Albert qu’on voyait habituellement un mégot bruni et tout détrempé au coin des lèvres, bourrait une pipe en terre de feuilles de marronnier. Ca puait tellement que Maman finit par lui interdire de fumer cette horreur dans la maison. Il s’en allait tout confus, étirant un sourire en tirelire, peut-être secrètement amusé d’avoir fait sortir la patronne de ses gonds.
Fin août les réfugiés belges ont été invités à rentrer chez eux. Nous étions en zone libre et nous n’avions pas encore vu un Allemand. L’essence était rare mais un soldat français nous en avait cédé quelques bidons à la nuit tombée, en échange de ce bon café belge qui faisait partie de nos richesses.
Nous avons passé la ligne de démarcation entre la France Libre et la France occupée sans problème. Notre premier Chleuh (peut-être un Alsacien) était débonnaire et parlait français. Discipline et politesse, de quoi donner corps à la légende qui commençait à circuler : ils sont si corrects. En tout cas ils étaient différents du militaire du cru, soiffard, gueulard, débraillé et adepte du système D. Après les bandes molletières, voire les pantalons rouges de 1914 qui avaient l’air de sortir d’un musée, les bottes de cuir bien cirées, le baudrier brillant et l’uniforme vert de gris, ça vous avait un petit air propret, convenable et efficace. N’empêche que dès le mois de mai la gouaille populaire avait déjà gratifié les Boches d’un nouveau surnom : les Doryphores. Les doryphores, les vrais, avaient dévoré ce printemps-là les pommes de terre en Belgique et en France.
Nous avons passé la nuit à Chalus dans un château délabré, avec d’autres réfugiés. Il y faisait crasseux. Des républicains espagnols y avaient logé pendant un moment, après l'avènement de Franco. Des bancs renversés s'ornaient de longues coulées de merde. Nous y avons rencontré un habitant de Gilly qui fulminait contre cette population sale et harassée.
- Rentrez vite chez vous. Ces gens-là ils ont des puces et des totos", grinçait-il.
Papa a fait de l’esprit pour égayer ce compatriote en pleine sinistrose mais c’est tombé à plat, lorsqu’il s’est écrié, jovial : A d’Gilly, c’ti qu’est biergne n’a qu’in î et c’ti qu’a en d’jambe de bô n'a né freu ses pîs. (A Gilly, un borgne n'a qu'un œil et celui qui a une jambe de bois n'a pas froid aux pieds). Malheureusement son interlocuteur lui aussi n’avait qu’un œil.
A Melun, au bord de la Seine, les Allemands nous ont ravitaillés en essence. Un peu plus revêches ceux-là, il ne fallait pas traîner avec eux. Il est vrai que nous n’étions pas les seuls sur le chemin du retour. Marguerite dont la grossesse était à terme, raconte s’être rendue à la Kommandantur, à l’insu des parents. Elle avait demandé à parler à un supérieur. Un officier, tout chamarré de galons et de décorations, était apparu sur le seuil et lui avait demandé dans un français impeccable ce qu’elle désirait.
- Je suis Belge. Je veux rentrer chez moi, pour accoucher à Namur.
Son gros ventre plaidait-il pour elle ou les Allemands étaient-ils en période de séduction des populations civiles ? En tout cas, suite à cette démarche, on a eu la priorité pour être ravitaillé en essence. Et Jean-Pierre est né en Belgique, le 9 septembre.
Avant de quitter Melun, Marguerite qui conduisait la Ford, n’avait pas perdu une occasion de plus de faire enrager Papa. Celui-ci, affolé par les éructations des Allemands pour accélérer le mouvement, la pressait d’avancer. Elle ne se le fit pas dire deux fois. Elle démarra brutalement, le laissant, lesté d’un bidon d’essence à chaque bras, s’échiner en courant à rejoindre la voiture.
Un autre incident de ce retour est gravé dans ma mémoire. Nous avions cette fois dormi à l’hôtel, comme des civilisés. Le lendemain matin nous prenions le petit déjeuner et une aimable jeune femme française nous tenait compagnie. Les grandes personnes avaient émis une opinion plus que réservée sur la correction des Allemands et sur l’Occupation. Notre commensale faisait chorus mais, tout à coup, voilà qu’on officier allemand entrait dans la salle et la Française allait à sa rencontre avec un grand sourire d’accueil. Tête des parents qui se sont sans doute promis d’être plus discrets à l’avenir.
J’ai parlé de l’anecdote à Lison.
- Je ne m’en souviens pas, a-t-elle répliqué. J'étais sans doute trop occupée avec les croissants.
En remontant vers le Nord une impatience nous avait tous pris. Joie de revoir le ciel gris et les nuages, après un bleu implacable? Sans doute mais les grands devaient se demander comment ils allaient retrouver ceux qui étaient restés au pays, ce qu’il était advenu de la maison et comment le pays fonctionnait désormais. Les gosses, si heureux qu’ils aient été en Dordogne, étaient aussi gagnés par l’émotion. Se retrouver dans Maubeuge en ruines – pendant des années encore elle ressemblerait à une ville du Far-West avec ses boutiques en planches – et y acheter de pain, on était presque chez soi. Maubeuge si chère à mon cœur, avec sa porte de Mons et les fortifications dont Vauban l’a dotée. Ville frontière, tant de fois assiégée et dont le fort n’a servi en 40 qu’à la faire bombarder. Aujourd’hui les profonds fossés de Vauban sont recouverts d’une herbe douce comme le velours. Ils renforcent le charme d’une ville qui s’est dotée de pas mal d’espaces verts.
En arrivant à la maison nous avons vu sur la porte cochère un grand O – pour Occupé – tracé à la craie. Jeanne Canard, notre chère Jeanne, s’était installée là avec Risso, son mari, à l’instigation de Sylvain. Sans cette astuce, les Allemands auraient probablement occupé cette grande bâtisse vide et Dieu sait si nous aurions eu le pouvoir de les déloger. Le pauvre Sylvain, tête de Turc de toute la famille, y compris de son épouse qui donnait souvent le "la" pour le mettre en boîte, avait prouvé une fois de plus en cette circonstance son dévouement à ses beaux-parents.
Il faisait propre et chaud dans la cuisine. Le souper du couple mijotait sur le coin du feu et nous l’avons dévoré. A part la petite boîte oubliée par Maman qui renfermait les bijoux et le vol de quelques marchandises, rien d’important n’avait disparu ou n’était brisé. Et il y avait beau temps que Jeanne avait nettoyé toute trace de désordre et de pillage.
-Vous v’là d’jà, a-t-elle grogné, en guise de bienvenue.
Très vite nous avons réintégré nos chambres respectives. Rapidement Jeanne et Risso sont rentrés chez eux. Notre vie en Belgique occupée commençait.
Je me rends compte que mes souvenirs de gamine ne sont pas toujours très précis. Je suis quasi sûre que nous avons acheté du pain à Maubeuge, en rentrant chez nous. Je revois les longues tresses blondes et le visage pâle de la boulangère. Le rationnement cependant avait dû commencer et le pain, comme d’autres produits essentiels, ne pouvait être vendu que contre des timbres. La boulangère a-t-elle fait une fleur à ces presque compatriotes rentrant au pays ? C'est possible.
Papa a beaucoup ri lorsque le curé de la paroisse est venu nous accueillir à notre retour. L'abbé avouait avoir visité la maison, lors de l'évacuation, dans l’espoir d’y trouver de la farine, pour nourrir les Erquelinnois restés sur place. Mais il n’avait déniché pour toute pâture qu’un sac de fleurage car l’afflux des réfugiés pendant quelques jours avait suffi à tarir les réserves.
Une autre vie commençait. Il y avait une garnison allemande au village. Le grand bâtiment des Arts et Métiers ainsi que le pensionnat de l’Immaculée Conception, tous deux institutions françaises, avaient été réquisitionnés et malgré cela, pas mal de civils devaient héberger qui un plouc, qui un officier. Il est vrai qu’en plus des soldats de la Wehrmacht, la gare comptait une équipe de cheminots allemands qui veillait tant bien que mal à la circulation des trains militaires et des convois de marchandises. Ce n’était pas simple car les cheminots belges avaient bien des tours dans leur sac pour tromper leur vigilance.
Man Mia, la grand-mère paternelle de Jean, avait "son" Allemand. Il occupait une chambre à l’étage. Conquérant ou pas, il était prié d’enlever ses bottes, avant de monter chez lui et il obtempérait. Le dimanche, il achetait une tarte chez un pâtissier qui était au mieux avec l’occupant et la partageait avec le vieux couple.
Outre le mauvais pain gris du ravitaillement qui mettait Papa au désespoir (je me souviens d’une fournée qui filait) on vendait chez nous, sans timbres cette fois, des sortes de gâteaux de Savoie, à la maïzena. Je me demande aujourd’hui de quelle matière grasse et de quels œufs on pouvait les enrichir. Les parents ne sont plus là pour me répondre. En tout cas les Allemands s’en régalaient. Prima, disaient-ils, en y plantant les dents. Ils ne devaient pas avoir une alimentation beaucoup plus fameuse que la nôtre. Les plus âgés sortaient parfois de leur portefeuille la photo de leur femme et de leurs enfants. Malheur, la guerre, était leur sésame, pour avoir droit à un peu de sympathie. Mais il en fallait plus pour attendrir Maman, à en croire l'expression de ses yeux ...
Les religieuses du pensionnat avaient trouvé asile à la Maison du Peuple. La salle des fêtes du premier étage servait de chapelle, probablement après moult aspersions d’eau bénite. Les dortoirs se trouvaient aussi au premier. Au rez-de-chaussée, le vaste corps de Madame Théodosie, dite "Tototte", trônait à la tête d’une trentaine d’élèves préparant le certificat d’études, dans la salle où tant de bière, assaisonnée de jurons et d’invectives contre la calotte, avait coulé dans les gosiers prolétaires. Je faisais partie de la fournée qui devait passer cet examen à Jeumont. Si proches de la frontière et élèves d'une institution française, nous étions en quelque sorte colonisées. J'ai appris par cœur au pensionnat, bien avant d'avoir quatorze ans, les fables de La Fontaine et de longs extraits des tragédies de Racine et Corneille. Et j'ai beau avoir terminé mes humanités au lycée de Charleroi, je connais mieux l'histoire de France que celle de Belgique.
La Maison du Peuple était devenue le point de ralliement des externes. De là il leur fallait gagner en rangs l’une ou l’autre classe logée dans une maison particulière. On croisait parfois en chemin un détachement de soldats bien briqués qui parcouraient les rues en chantant. Ils mettaient de l’animation car leurs airs étaient vraiment entraînants. Un jour, Yvonne, toujours folâtre et le balai de rue à la main, n’avait pu y tenir. Elle les avait imités à gorge déployée, ce qui lui avait valu un sale coup d’œil du sous of qui flanquait le détachement.
Pour Jean qui allait à l’école à Charleroi, aux Aumôniers du Travail, les choses n’étaient pas aussi simples que pour les élèves du pensionnat. Lors de la retraite, l’armée française avait fait sauter tous les ponts sur la Sambre. Sur la ligne ferroviaire Erquelinnes-Charleroi, il n’y en a pas moins d’une douzaine. Pendant tout un temps, Jean est allé à vélo jusqu’à Merbes-le-Château. Il prenait ensuite le tram jusqu’à Binche. A Binche, un autre tram l’amenait à Charleroi. Il se souvient avoir fait pendant quelque temps les 30 km à vélo, jusqu’à ce qu’une grippe le cloue chez lui. En 1944, alors qu’il passait ses examens de dernière année, il a été hébergé à Lobbes chez un collègue de son père car le pont de cette localité avait une nouvelle fois sauté, du fait de la résistance cette fois.

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Jeunesse effritée

                                                          

 

 

JEUNESSE EFFRITEE

 

La jeunesse effritée sur des lambeaux de rêves

cognait son coeur ardent à l'aune des désirs

D'hommes désenchantés par des guerres sans trêves

Cisaillées de carnage au revers des plaisirs.

 

Elle chantait, riait, malgré les servitudes

Dansait dans le soleil embrasée par l'AMOUR

Les gens biens s'étonnaient de tant d'ingratitudes

Mais elle se donnait au réveil, sans retour.

 

Ils guettaient cependant, l'entraînaient dans leurs danses

Martelaient de leurs pas les yeux de la rancoeur

Dissolvaient lentement les regards d'innocence

Et rongeaient dans la nuit les remparts de la peur.

 

Elle se languissait, s'effritait, se fânait.

Regard halluciné, brisée de solitudes

La Note d'Infini dans un coeur s'étoilait

Pour chanter, à nouveau, la Joie des Altitudes.

 

Rolande Quivron (E.L. Quivron-Delmeira)

 

Le 7 février 2010     (Déposé)

 

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SOLITUDE

Solitude, toi qui de grand matin envahit mon âme,

combien tu me sembles cruelle, toute nue,

.......................dépouillée de tout oripeau,

Solitude oublierais-tu la complicité

d'un moment fraternel, lumière partagée ?

Solitude cruelle et avide, impatiente,

tu m'assailles sans cesse de tes silences,

......................     dépourvue d'humanité,

Solitude cruelle, sans coeur, tu

m'isoles de ceux qui me ressemblent.....

Moi qui ne cherche dans ce monde que

le bonheur de tous mes enfants sacrifiés !

As-tu oublié  le rire de tous ceux qui

s'esbaudissaient en ta grâce ?

Solitude cruelle, oppressante,

éloignes-toi de mon âme immortelle,

soif de vie, de joies enfantines, de

mots bleus, élogieux!

Solitude cruelle, retourne en ta sépulture

Rends l'âme,  en ton tombeau, ta demeure

                                                éternelle .

A moi la vie ........

                                                                                         

 

                                                    

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Si je pouvais être oublieuse!

 

Mon âme n’aime plus mon corps.

Je le vois à son attitude,

Elle manque de gratitude.

Il n’est plus beau mais sain et fort.

.....

Il a perdu son attirance,

Enlaidit, certes, au cours des jours

Et ne provoque plus l’amour,

Privé du parfum de jouvence.

.....

La décrépitude s’impose,

C’est une incontournable loi.
Apitoyé, mon être doit

Accueillir sa métamorphose.

......

Chagrine, mais non malheureuse,

Je soupire mais aussi parfois,

Je ris en me moquant de moi.

Si je pouvais être oublieuse!

.......

.Chaque regret trouble la paix

Et laisse l’âme insatisfaite.

Comme le fait une défaite,

Il nuit à la sérénité.

.......

Ma mémoire est époustouflante,

Elle garde des souvenirs

Qui ne cessent de revenir,

Grâces me laissant en attente.

.......

Quand la déchéance sévit,

Bien plus puissant que la sagesse,

Qui neutralise la tristesse,

À coup sûr, nous aide l’oubli

.......

3 décembre 2011

 

 

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12272778098?profile=originalCes treize lettres en latin de Dante Alighieri (1265-1321) sont les seules que nous possédons de toutes celles qu'il écrivit pendant son exil. Sur chacune d'elles, on n'a guère que des renseignements assez vagues. Dans celles, par exemple, que Dante adresse au peuple de Florence et à certains membres du gouvernement, il se plaint de son exil injuste et rappelle tous les services qu'il rendit à sa patrie, à commencer par sa participation à la bataille de Campaldino. Gentilhomme et lettré, citoyen et homme de parti, penseur et poète, Dante a toujours conscience de sa dignité et de sa grandeur morale. Sur le plan chronologique, la première de ces lettres est celle que Dante adresse au cardinal Niccolo da Prato, légat du Saint-Siège en Toscane (1304). Il l'avait écrite au nom du capitaine Alessandro da Romana, des comtes Guidi et du Conseil du Parti des Blancs. Avec une fermeté pleine de dignité dans ses propos et ses vues, il dit la reconnaissance des Blancs pour l'oeuvre de pacification patronnée par le cardinal dans leur cité malheureuse. Il déclare que les Blancs sont prêts à coopérer avec lui et qu'ils se défendent d'avoir pris les armes pour autre chose que pour rétablir les lois de la vie civile et assurer au peuple florentin la liberté et la paix. De la même année (1304) est la lettre de condoléance adressée par Dante, avant de se séparer de la ligue des émigrés Blancs, aux comtes Oberto et Guido da romana à l'occasion de la mort de leur oncle Alessandro. "Chassé de sa patrie et exilé sans raison", Dante exalte la glorieuse mémoire de cet Alessandro et avoue qu'il avait mis en lui toutes ses espérances. -Deux autres lettres, l'une adressée à Cino da Pistoia et l'autre, au marquis Moroello Malaspina, nous ramènent à des sujets de méditation plus agréables: la poésie et l'amour. Dans la première, sur la demande de Cino, Dante s'efforce à résoudre la question de savoir si notre âme peut se donner tout entière à quelque nouvel amour qu'il lui advient de ressentir. Pour illustrer sa conclusion, il compose le sonnet qui commence ainsi: "Je m'en fus avec l' Amour" (Io sono stato con Amore insieme). Dans l'autre lettre, l'auteur nous dit comment, ayant quitté la cour de Malaspina (1307) pour se rendre en Valdarno du Casentino, il tomba follement amoureux de certaine jeune femme. Amour "despotique et tyrannique", comme en témoigne la belle chanson qu'il écrivit à cette occasion: "Amour dont il faut bien que je me plaigne" (Amor, da che convien pur ch'io mi doglia). -Mais entre toutes les  lettres qui nous sont parvenues, il faut admirer surtout celles qui furent écrites lors de son arrivée en Italie de Henri VII de Luxembourg. Ici, l'on demeure confondu devant la beauté du style et la richesse de l'inspiration. Toute la personnalité de Dante se détache avec fermeté sur le fond des pires événements historiques. Dante nourrissait l'espoir que sortirait de ce désordre un ordre nouveau, un ordre qui assurerait le salut de l' Italie et de la catholicité tout entière. Cet Henri VII de Luxembourg, "divin, auguste et vrai César", venait délivrer l' Italie des mécréants. Dante exhortait les Lombards à accueillir avec ferveur ce roi magnanime, car son pouvoir venait de Dieu et, de ce fait, il avait barre sur tout le reste. Il exhortait les Italiens à se porter en masse à la rencontre de ce roi, qui était le leur, étant tout à la fois le roi universel et leur gouverneur direct. Des Alpes à la mer, tous devaient voir en lui leur maître, car sa juridiction était celle-là même de l' empire romain, cet empire que Dieu a prédestiné au gouvernement du monde à travers la parole du Christ. Dante croit si bien à son triomphe qu'il vient à maudire quiconque s'opposerait au nouvel empereur. Tel est le sujet qui inspire la lettre que Dante envoie le 31 mars 1311 aux "scélérats florentins" qui sont restés dans la cité. Il y est dit que l'empire de Rome fut voulu par la Providence pour assurer au monde la paix et, avec la paix, le progrès de la vie civile. Selon Dante, cette vérité est confirmée par la foi et par la raison. Les Florentins violent les lois divines et humaines en s'opposant à l' autorité de l'empereur romain. Qu'ils se ravisent avant qu'il ne soit trop tard! En attendant, Henri VII piétine dans la vallée du Pô et délaisse la Toscane. Alors, de cette même Toscane (le 18 avril 1311), Dante lui écrit, au nom de tous les exilés, pour l'exhorter à franchir les Apennins. Sous son attente anxieuse perce néanmoins la crainte d'une désillusion amère: "Es-tu celui qui doit venir, ou doit-on en attendre un autre?" demande-t-il au roi. Et puisque les exilés croient et espèrent en lui, en le reconnaissant pour ministre de Dieu, fils de l'Eglise et défenseur de la gloire de Rome, il invite à venir avec eux en Toscane afin de détruire Florence, "cette brebis malade de la peste, qui contamine le troupeau". Ils pourront ainsi rentrer dans leur patrie et, redevenus citoyens, reposer dans cette vraie paix, qui est l'héritage du Christ. Quant aux trois lettres d'hommages écrites (1311) au nom de la comtesse Gherrardesca de Battifolle et adressée à Marguerite de Brabant, femme de Henri VII, elles présentent peu d'intérêt.

La lettre que Dante a envoyée, sitôt après la mort de Clément V (mai ou juin 1314), aux cardinaux italiens, afin qu'ils s'accordent à élire un pape qui installerait à nouveau à Rome le siège pontifical, fait partie, elle aussi, des lettres politiques. Tout comme Jérémie pleurant sur le sort de Jérusalem, Dante gémit sur le misérable état de Rome, "veuve et abandonnée après tant de triomphes". Ce déclin est imputable à la négligence des princes de l'Eglise, à leur vénalité et à leur impiété. Que les cardinaux italiens (à commencer par Napoleone Orsini) fassent leur examen de conscience. Qu'ils se repentent, qu'ils s'unissent et qu'ils combattent "pour l'Epouse du Christ, pour le siège de l'Epouse, qui est Rome, pour l' Italie et, plus encore, pour tous les chrétiens errants sur la terre". La lettre à "L'Ami florentin" (mai 1315) par laquelle Dante, après quinze ans d' exil, repousse l'éventualité d'un retour dans sa patrie, est un témoignage irréfutable de sa noblesse d'âme. Injustement condamné à l' exil, il se fortifie dans son innocence et sent qu'il doit garder intacte sa dignité d'homme. Que si, pour rentrer à Florence, il doit sacrifier son honneur, il préfère mille fois l'exil: "Ne pourrais-je pas toujours méditer sous n'importe quel ciel?" -La dernière en date, c'est la lettre adressée à Can Grande della Scala. En dédiant à ce dernier le "Paradis", Dante lui en fait parvenir quelques fragments afin de l'éclairer sur l'économie de l'ouvrage. Il parle de la matière, de la forme et même du titre de "La divine comédie", et ensuite le prologue du "Paradis", il précise que la béatitude n'est autre chose que la vision naturelle de Dieu. On a longtemps disputé sur l'authenticité de cette lettre. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'on l'y trouve, fixées pour la première fois, les principales lignes de force de "La divine comédie": vaste expérience poétique, à travers laquelle on peut suivre la nature humaine dans ses conditions d'existence, tout comme dans sa fin dernière, laquelle est la connaissance expérimentale de Dieu ("in sentiendo veritatis principum").

 

 

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Un livre magique

L'application Le Carnaval des animaux est un livre magique, animé et musical qui prolonge le merveilleux film de gordon et Andy Sommer, diffusé par France 3.
Au détour des pages, vous y retrouverez toute une ménagerie, l'Orchestre Philharmonique de Radio-France, dirigé par le grand chef d'orchestre Myung-Whun Chung, et de multiples activités autour de la musique de Camille Saint-Saëns.
Plus de 20 mn de vidéos : à chaque page, vous pouvez regarder l'extrait du film du morceau correspondant en appuyant sur la touche « vidéo ».

Une application conçue et réalisée par Gordon et Chloé Jarry / Illustrée par Emmanuelle Tchoukriel / Produite par Jean-Stéphane Michaux et François Bertrand / Directeur de production : Vincent Decis
Une co-production Camera lucida productions/France 3 Ludo/Radio France. Réalisé avec le soutien du Mécénat musical de la Société Générale, mécène principal, et du Centre national du cinéma et de l'image animée.

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administrateur théâtres

L’ANGE BLEU (Henrich Mann) au théâtre Royal du Parc

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Du 24 novembre au 23 décembre 2011 et le 31 décembre 2011, à 20h15, sauf le dimanche à 15h, au Théâtre Royal du Parc. Relâche le lundi.

Première adapatation au théatre de L'ange bleu et découverte pour le public d'une atmosphère envoûtante d'un cabaret des années 30 en compagnie du professeur Raat, un vieux célibataire endurci qui va tomber follement amoureux de la célèbre chanteuse Lola-Lola et qui va renoncer à tout pour vivre sa passion. Un spectacle où se mêlent danses, chansons, cirque et théâtre.

Adaptation de Philippe Beheydt, d’après le roman d'Heinrich Mann. Avec Laura Van Maaren, Alexandre von Sivers... Mise en scène de Michel Kacenelenbogen.

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   L’ANGE BLEU, le roman d’Heinrich MANN (1871-1950), frère de Thomas MANN (1875- 1955), est noir. Le film de 1929 de Josef von Sternberg, éperdument amoureux de son actrice  Marlene Dietrich, est noir. L’adaptation faite au théâtre du Parc en 2011 joue des couleurs.

 

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                                             La cruauté y perd et pourtant notre monde actuel a de  cruelles ressemblances  avec l’époque du Black Friday. 

                                             On attendait un hommage vibrant à Marlène Dietrich, la sensuelle, la mystérieuse, l’envoûtante  femme fatale. « Ich bin von Kopf bis Fuß auf Liebe eingestellt ».  On assiste à un spectacle plutôt édulcoré,  dirigé par un maître-dompteur-magicien-directeur de spectacle, fort racoleur (Patrick BRÜLL), magnifique il est vrai, dans son rôle aux contours cyniques mais qui donne vite  un tour pathétique à l’ensemble. Le public est pris à témoin pour l'annonce de la  mort certaine du professeur angélique.

Plus que celui d’un cabaret glauque des années 1925, le décor est  celui d’un cirque. Cela a le mérite de faire vouloir revoir le film, pour son atmosphère, si différente et si troublante. Par contre, la très belle musique égrenée par une délicieuse pianiste (Sophie DEWULF) est un répertoire décalé,  tour à tour, charmant, mélancolique, poétique de  Pascal Charpentier. C'est le beau côté de cette comédie musicale.   On retient son souffle devant les jeux d’équilibriste des deux jeunes artistes de cabaret. Mais  celui que l’on préfère est à coup sûr l’ineffable Alexandre von SIVERS qui a l’air tout perdu dans ce monde de froufrous  factices et vulgaires. Dans les rôles féminins on craque pour la rutilante Madame Loyal (Pascale VYVERE) pleine de bonhommie, de capacité de rebondir et  surtout celle de nous  faire oublier la morosité ambiante.

Devenu clown grotesque pour les beaux yeux de sa belle   -  le professeur Dr. Immanuel Rath, transformé en  « Unrat »  (ordure)  par  les quolibets irrespectueux de ses élèves incultes -, a de quoi faire frémir. Prêt à toutes les déchéances pour l’amour, il est pathétique dans son dernier solo.

 D’autres sont prêts à tout pour l’argent. « They shoot horses don’t they ? ». Même époque sans pitié.  

 

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http://www.theatreduparc.be/spectacle/spectacle_2011_2012_002

 

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