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" L'art d'être grand-père" est un recueil poétique de Victor Hugo (1802-1885), publié à Paris chez Calmann-Lévy en 1877.

Derniers vers de Victor Hugo (les Quatre Vents de l'esprit, publiés par la suite, furent écrits auparavant), ce recueil apparaît comme son testament poétique. Conçu avec la naissance de Georges et Jeanne, les enfants de Charles Hugo, apparition survenue dans le vide créé par la mort de l'épouse de Victor, celle de ses fils et l'internement de sa fille Adèle, cet ensemble fut trop souvent réduit à quelques poèmes un peu mièvres pour anthologies thématiques. Il redistribue pourtant les thèmes développés dans les Châtiments et les Contemplations. Composé de 18 sections comprenant de une à douze pièces où Hugo utilise une grande variété strophique, le recueil développe l'art du grand-père, soit celui d'«obéir aux petits». Loin du sentimentalisme familial chevrotant, il s'agit de rendre évidente la complicité des âges extrêmes dans leur relation avec l'au-delà. Naissance et mort sont deux aurores et le grand-père apparaît parfois comme un vieux gamin vaguement anarchiste, dispensateur de dons, ceux de la lune ou de friandises. Hugo donne le monde à ses petits-enfants.

Le cycle du «Jardin des Plantes» (IV) raconte de nouveau la Genèse. Dans ce microcosme de la Création, où se définit l'immanence divine, le bien compose avec le mal. Cet ancien Jardin du roi, devenu Muséum national d'histoire naturelle, allégorise à sa façon l'Histoire et se peuple de misérables. Enfin, il s'y mêle l'«infiniment grand» et l'«infiniment charmant» dans l'unité de la variété libre, cet ordre véritable. Infini et néant, mixte d'idéal et de chimère, esthétique du labyrinthe: le Jardin des Plantes rassemble enfer et paradis et laisse entrevoir une «lueur dans l'énorme prison». «Pêle-mêle de branchages augustes», le poème du "Jardin des Plantes", où la Genèse se combine aux fables de La Fontaine ou au matérialisme philosophique, rassemble la pensée hugolienne sur la nature et l'Histoire. Passé et présent s'y fondent, annonce de l'avenir.

A ce don poétique de l'univers s'ajoute celui de l'écoute: «Le babil des marmots est ma bibliothèque» (XV, 7). C'est que les enfants parlent une langue d'avant Babel, bégaiement d'avant la poésie, comme «les Griffonnages de l'écolier» (VIII) le sont du dessin. Ces arabesques figurent les combinaisons de l'infini. Le rapport à l'enfance s'énonce dans «Grand âge et bas âge mêlés» (VI). Relation privilégiée, cette complicité de la sagesse et de l'innocence conduit à rejeter tout autant le républicanisme athée que le cléricalisme obscurantiste. De là le refus de la dure loi des pères et de l'écrasement par le péché originel («l'Immaculée Conception», VII). Il faut en finir avec Satan. En attendant le triomphe des petits, le grand-père poète chante «l'Épopée du lion» (XIII), «Enfants, Oiseaux et Fleurs» (X), «Deux Chansons» (XVI) et le «Laus puero» (XV). Au-delà des contradictions et des antithèses, un chant d'amour et d'espérance se construit, reprenant les accords des harmonies poétiques précédentes: confiance dans les pouvoirs illimités de la poésie et éclosion de la lumière dans les ténèbres.

La dernière partie, «que les petits liront quand ils seront grands», conclut et ouvre. Si le progrès boite, si le poète est humilié en ces temps d'imposture, le jour succédera à la nuit, et il faudra bien accepter l'aurore. La justice, c'est-à-dire la pitié, triomphera, et le pardon à venir se lit dans l'ordre du monde: l'âme est «à la poursuite du vrai» (XV, 5).

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La répétition

 

Trois femmes et un homme sont les personnages de la pièce. Ils suivent des cours de comédie chez Damien, un ancien comédien. Il reçoit un petit nombre d’élèves. Le décor est sommaire : une table, deux ou trois sièges, un lit. Et un téléphone.  

 

Lorsque la pièce commence, trois des personnages sont en scène. Ce sont deux des femmes, Louise et Denise qui doivent répéter une scène qui se déroule dans une maison de retraite. Et, tout au fond, Marie qui imite et caricature leurs gestes.

Denise, pour s’exercer, dira à trois reprises, à un rythme différent, la même réplique de Brecht. Une main sur la table, elle a les yeux levés, tandis que Louise assise, accoudée, la regarde attentivement. Denise récite :

Denise.- On dit qu’il faut s’oublier soi-même et partager ce qu’on a, oui, mais si on a rien ? La charité ne rapporte rien. Si elle rapportait ne serait-ce que quelques sous, ce ne serait pas une vertu si rare.

Louise.- Je ne le sens pas.

Denise recommence autrement. Avec emphase.

Louise.- Ah, non ! C’est mauvais.

Denise.- Tu es sûre ?

Louise.- C’est du Brecht, ma chérie.

Denise recommence.

Louise.- Décidément, je ne le sens pas.

Denise.- Tu es plus difficile que Brecht lui-même. (Elle prononce ch.)

Louise.- Pas Brecht. Brect. On ne prononce pas le ch.

Denise.- Tu me chipotes toujours sur tout. D’ailleurs, madame je sais tout, comment sais-tu comment ça se prononce ? Tu n’étais pas là de son vivant. A moins que…tu es déjà si vieille ?

Louise.- Ca te fait rire ? Fernand me le disait bien. Ca ne vole pas très haut chez toi.

Denise.- Ce n’est pas ce qu’il me dit à moi. Il est vrai qu’il y a des moments où ce ne sont pas les mots qui comptent.

Louise.- Garce !

Après un silence.

Denise.- Tu crois qu’ils vont lui acheter son spectacle ?

Louise.- Je l’espère.

Denise.- Sinon, qu’est-ce que nous allons faire ?

Louise.- Ce ne sont pas les rôles qui manquent.

Denise.- Toi, peut-être. Moi, je n’ai rien en ce moment. Je suis nerveuse.

Louise.- Un peu de patience. Il téléphonera dès que ce sera fait.

Denise.- Je me demande s’il n’aurait pas du proposer une autre pièce. Une pièce drôle, il y a un public pour ça.

Louise.- Ou un drame. Il y a un public pour ça aussi. Pauvre fille.

Denise.- Je ferais bien une prière.

Louise.- Une prière !

Denise.- Tous les vrais comédiens sont superstitieux, c’est leur sensibilité qui veut ça. Il y a aussi le lien qui existe entre eux et ce qui les dépasse qui est une preuve de leur vocation.

Louise.- Décidément, Fernand avait raison. Heureusement que tu ne prononceras jamais d’autres mots que ceux que d’autres auront écrit pour toi. Ne change pas, ma chérie. Tu te souviens de ton texte, au moins?

Denise.- Les vieux.

Louise.- Les vieux ? C’est le titre ? Ce n’est qu’un titre provisoire.

Denise.- Moi, je ne le vois pas, ce texte. Je suis comme toi, je ne le vois pas.

Louise.- Tu ne vois jamais rien. C’est toi cependant qui veux être comédienne ?

Denise.- Parce que j’ai la vocation. Quand j’y pense, j’ai des frissons. C’est une preuve, non ? Tu as des frissons, toi ?

Louise.- Non. Reprenons. Nous sommes dans la chambre d’un hôpital. Peut-être que je vais mourir. Désormais, chaque minute compte. Il me faut rassembler tous mes souvenirs. Ce seront mes seuls compagnons dans l’au-delà. Il faut qu’ils soient les plus nombreux possibles. Alors, tu le connais ton texte ?

Denise.- Je ne le vois pas, je te dis.

Louise.- Met tes lunettes, et lis. Je commence. Pourquoi ris-tu ?

Denise.- C’est toujours toi qui commande. Dois-je t’appeler maître, toi ou maîtresse ? Vous vous prenez pour qui, madame ? Maître Damien en personne, peut-être ?   

Elle imite.

Denise, avec emphase,- Ce n’est pas que je tienne au titre mais le respect de la hiérarchie est le pain des sociétés bien constituées. Fermez les bans.    

 

Denise feuillette un livre.

Louise.- Tu m’écoutes ?

Après un moment : tu m’écoutes ?

Denise.-  Oui, na.

Louise. - Non, tu ne m’écoutes pas. Qu’est-ce que je t’ai dit?

Denise.- Tu m’as parlé de Pierre.

Louise.- Si je t’avais parlé d’un homme, je t’aurais parlé de Jean.

Denise.- Jean, Pierre, hier c’était Marcel. Tu dis toujours la même chose.

Louise.- Et tu dis que tu es mon amie. Je pourrais crever que ça ne te ferait ni chaud ni froid. Le livre de madame ! Ca, c’est quelque chose. Des histoires d’amour pour midinettes. Mais le vrai amour, celui qui te met le feu au corps, sais-tu seulement ce que c’est ? Ne ricane pas. Celui qui te met le feu au cul. Voilà, je l’ai dit.

Un long silence.   

Denise se lève, glisse un signet dans son livre. Et fait semblant de sortir. Pendant que Louise compulse un carnet d’adresse. Elle a raffermi ses lunettes sur le nez. Elle compose le numéro. Un moment se passe. De l’indifférence affectée, son visage passe à l’inquiétude. L’interlocuteur a décroché. Enfin. Elle joue la surprise.

Louise.- C’est vous ? Jean ! Oh ! Je me suis trompé de numéro. Je vous prie de m’excuser. C’est vrai, je l’avoue, Jean. Souvent je fais le vôtre automatiquement. Je vous dérange, Jean. Mais si, je vous dérange.

Oh, ici c’est toujours la même chose. Dans ces maisons, il faut accepter une certaine promiscuité. Non, Denise, ça va encore. Sinon que ça ne vole pas très haut. Vous savez ce qu’elle lit ?  Là voilà qui revient. Au revoir, Jean. Je vous embrasse moi aussi.

Tu as été faire pipi ?  

Denise.- Tu n’apprendras jamais rien. Je ne comprends pas comment, je peux supporter ta vulgarité.

Louise.- Jean a téléphoné. Il voulait venir malgré les difficultés qu’il éprouve à se déplacer. Qu’est-ce qu’il imagine ? Que je vais écouter la vie qu’il aura menée avec sa femme avant qu’elle ne meurt.

Tu te souviens de la manière dont il me courrait après ? Et, ce n’était pas pour me parler de sa femme.

Bref, tu m’as comprise.

Denise.- Cela aussi, tu l’as déjà raconté dix fois. Tu veux que je te dise la suite.

Louise.- Mon cœur ! Mon cœur ! Je ne resterai pas un jour de plus avec elle.

Denise.- Calmes-toi. C’était pour rire.

Louise.- Albert, tu te souviens d’Albert ? Je te l’ai déjà raconté ?

Denise - Cela ne fait rien, racontes.

Louise.- Je l’appelais : l’homme au cheval.

Denise.- Il faisait du cheval ?

Louise.- Il jouait aux courses. A Ascot. Non, je me trompe. A Chantilly. Avec son chapeau spécial pour le Derby.

Denise.- Il jouait avec un chapeau ?

Louise.- Un jour, il m’a dit : Vous voyez ce tableau ? C’est un Courbet. Il vaut des millions. Pour une nuit avec vous, Louise, il est à vous. Je lui ai répondu : pour qui me prenez-vous. Un Courbet. Gaston Courbet. Pas un autre.

Denise.- Gustave.

Louise.- Quoi, Gustave ?

Denise.- Gustave Courbet. Pas Gaston.

Louise.-Gaston, Gustave, quelle différence. Ca n’empêche pas de peindre.

Denise.- Il n’est pas signé.

Louise.- J’attendais cette remarque. C’est ce qui lui donne une valeur supplémentaire, les peintres signent leurs tableaux, en bas, à droite, et parfois au dos de leur toile. Pour qu’on puisse les distinguer les uns des autres, en réalité. Ceux dont la patte est reconnaissable entre toutes n’ont pas besoin de signer. Est-ce qu’un poème de Rimbaud a besoin d’être signé pour être beau, je le demande à haute voix ?

Denise.- Rimbaud ! Mon dieu !

Louise.- En tout cas, si ce tableau n’est pas de lui, il est celui d’un de ses élèves. Et s’il ne vaut pas des millions, des millions et des millions, il vaut simplement des millions.

Un instant de silence, puis :

Louise.- J’étais la plus belle. La plus belle. Crois- moi. Ce dont tu te souviendras à l’heure de la mort, ce ne seront pas des livres, ce seront les caresses des hommes. Et celles dont ils t’auront privées. N’hésite pas. Le jour où tu ne t’en souviendras plus, autant mourir pour de vrai.

La place du cœur, ce n’est pas à la poitrine qu’elle se trouve. Ce n’est pas là. C’est là.

Soudain, le visage de Louise se crispe. Elle porte la main à la poitrine. Elle pousse un cri.

 

Marie, la troisième des femmes, elle fait office de chœur, commente.

- Elles ne s’aiment pas. Pourquoi les êtres humains ne s’aiment-ils pas ? Elles se connaissent à peine. Louise à cinquante cinq ans. Elle est belle et désirable. Fernand se jetterait à l’eau pour elle. Non, j’exagère. C’est à Denise qu’il fait du plat. Elle aussi, il la mettrait bien dans son lit. Pourquoi ne porterais-je pas témoignage de ce que je vois ? Aujourd’hui encore on répète avec emphase les propos des comédiennes grecques quant à des citoyennes de leur cité. Deux mille ans graveront-ils mes propos d’aujourd’hui dans le marbre de l’histoire ? Les Atrides, dites-vous. N’y a-t-il plus de meurtres aujourd’hui ? Plus d’enfants assassinés ? D’époux trompés et de femmes sacrifiées pour la gloire et l’ambition d’un homme ?

 

Denise.- Décidément, je ne le vois pas, ce texte.

Louise.- Moi non plus, en réalité.

Denise.- Je suppose que maître Damien a ses raisons. Mon rôle est si petit que je me garderais bien de donner une opinion. A mon avis, il s’agit du texte d’un ami. Ou d’un ami du producteur. Souvent, les producteurs ont des ces exigences…Je l’ai vu dans des films américains.

Vous entendez ?

Toutes portent la main à la poitrine. Entre Fernand.

Fernand.- Ce n’est que moi, mes jolies.

Toutes.- Tu as des nouvelles ?

Fernand.- Je suis venu pour entendre les vôtres.

 

Marie.- Elles se taisent. Aucun mot ne franchit leurs lèvres. Elles sont immobiles. De véritables statues. Les statues qui se trouvent dans les parcs de nos cités sont-elles simplement immobiles. Se mettront-elles à vivre dès que nous, nous aurons cessé de le faire ? Qui peut l’affirmer. Mais qui de nous peut affirmer le contraire.

 

Le téléphone sonne. Longtemps. L’une d’elles se décide.

Louise.- Prenez-le, Fernand. C’est vous, l’homme.

Fernand décroche.

Fernand.- Oui. Oui.

Il raccroche.

Denise.- Qu’est-ce qu’il a dit ?

Louise.- Oui, qu’est-ce qu’il a dit.

Fernand.- Je ne me souviens pas.

Louise.- Fernand ! Il s’agit de notre avenir. C’est trop grave.

Fernand.- Avec Fernand, rien n’est grave. Même ce qui est sérieux.

Louise.- Fernand !

Fernand.-Soit. Tout reste ouvert.

Toutes.- Ah !

Fernand.-Le producteur n’a pas dit non. Il a téléphoné à maître Damien…

Denise.-Pour le lui dire ?

Fernand.- Pour dire qu’il serait en retard. Que Damien pouvait l’attendre.

Dès lors, je traduis : rien n’est fait. Et si rien n’est fait, tout est faisable. Positiver. Il faut po-si-ti-ver. Si tu penses : c’est perdu, tu seras malheureuse.

Denise.- Et si tout à l’heure, maître Damien nous annonce que le producteur a dit non ?

Fernand.- Tu seras malheureuse, mais après. Est-ce que je t’ai déjà fait danser ?

 

Il invite Denise à danser. Sans musique.

Fernand.- Lorsque je danse, je me laisse guider par une musique intérieure. Est-ce que je t’ai déjà embrassée ? Non, ne t’inquiète pas, tu n’a rien de moins que les autres.

.

Marie.- Comment faire la différence entre la comédie et la vie ? J’allais dire : la vie véritable. Cela me plait à moi de passer d’une rive à l’autre de ce fleuve qui m’entraîne sans que je puisse me reposer un instant. Tu crois qu’il s’arrête parce que tu dors, pauvre conne. Et parfois, tu fais semblant de dormir une heure de plus. Mais le fleuve, lui, ne dort pas. Il continue de t’entraîner. Rêve ou vis, peu importe le nom que tu donnes à cette histoire sans queue ni tête, mais prend du plaisir, ma fille. Il ne s’agit pas d’un bout de texte de théâtre comme celui que Louise a prononcé tout à l’heure. Il s’agit de ton sang.  

 

Louise à Marie.

Louise.- Est-ce que je te l’ai déjà dit ? Tu es émouvante, ma petite Marie. Tu m’as émue. Tu dois être bouleversée toi aussi. Stanislavski le disait : Même si vous n’avez qu’un mot à dire, dites-le avec vos tripes. Bonjour, c’est bonjour. Mais : Bonjour, c’est autre chose.

Sur une scène de théâtre, tuer un enfant à coups de marteau ou manger des frites, pour moi c’est pareil. Ce n’est pas à nous d’être ému. Notre rôle, c’est d’émouvoir le spectateur. C’est maître Damien qui l’a dit.

Denise.- Comme c’est vrai. Retiens cette phrase, Marie. Je suis sûre que c’est une réplique extraordinaire. Je suis sûre que lorsqu’il l’entendra, dite par une autre bouche que la sienne, maître Damien demandera à l’auteur de l’introduire dans son texte.

Louise.- Où elle va tomber comme un cheveu dans la soupe.

Denise.- Personne ne s’en apercevra. Elle est trop belle. Les spectateurs, tu le sais, écoutent à peine lorsque la comédienne est jolie.

Louise.- Jolie ? Tu te crois au cinéma ? Au théâtre, ma fille, les spectateurs ne mettent pas leur manteau sur les genoux.

Silence. Le découragement les submerge.

Denise.- Pourquoi ne téléphone t-il pas ?    

Louise.- L’enfer c’est.., c’est l’attente. J’ai le corps tout remué. Je dois retrouver mon calme.

Denise.- Il n’est pas très long, notre texte.  L’art dramatique n’échappe pas aux lois générales de l’économie, c’est maître Damien qui me l’a dit à la fin du mois dernier. Pour quelques répliques à peine, c’est tout de même un comédien en plus. Et ça coûte, un comédien. 

D’accord, pas beaucoup. Mais tout de même. Et puis, le texte en est plus resserré. Moins de répliques, la densité augmente.  Oui. Et à force. Plus de répliques du tout, et la densité de l’œuvre est à son paroxysme. J’ai inventé le texte muet. Sans comédiens. Sans décor. Sans théâtre. Le comble de l’émotion dramatique.

Le téléphone sonne. Denise se précipite.

Denise.- Oui, Oui ? Ah, Ah, oui.

Elle raccroche.

Marie.- C’était maître Damien ?

Denise.- Qui donc, sinon.

Marie.- Cela peut-être n’importe qui, peut-être une erreur.

Denise.- Le plombier.

Marie.- C’était le plombier ?

Denise.- Tu ne veux pas savoir ce qu’il a dit ?

Marie - Non. Je le devine. Cette pièce sera un four. Il faut être toqué pour la jouer. Elle a été écrite par un apprenti. Et quand je dis un apprenti, je suis en dessous de la vérité. Tu peux me dire où est l’action ?

Denise.- N’empêche que le producteur  n’a  pas refusé.

Louise.- Ce n’est pas vrai ? Fais attention, Denise. Ne joue pas avec mon cœur.

Denise.- Il ne l’a pas refusée parce qu’il n’était pas encore arrivé. Lorsqu’il arrivera, peut-être qu’il la refusera mais peut-être qu’il ne la refusera pas non plus.

Louise.- Je sens que je vais mourir.

Denise.- Je répète ce qu’a dit maître Damien.

Louise.- Il avait une bonne voix ?

Denise.- Je ne sais pas. Il a dit : ne vous énervez pas, les enfants.

Louise.- Il a dit : ne vous énervez pas ? Peut-être que la pièce n’est pas si mauvaise. Il me semble la voir. C’est dans une chambre d’hôpital. Une chambre dans une maison de vieux. Louise, enfin le personnage qu’elle incarne est mort. Fernand vient nous l’annoncer. 

Fernand entre.

Louise.-Tu te souviens de ton texte ? Lorsque Louise, enfin le personnage qu’elle incarne, meurt. 

Fernand.- Elle me dit : ne me touchez pas avec vos mains farfouilleuses. Je peux me déplacer seule. Et je réponds, si je devais vous toucher avec quelque chose, ce serait avec mon pied. Là où je pense ! Oui, j’ai déjà dit des textes d’une autre nature. Mais quand on est comédien, on n’a pas toujours le choix.

Louise.- Je peux prendre le tableau ?

Denise.- Le tableau ?

Louise.- Le Courbet. Il est à moi. C’est dans le texte.

Fernand.- Evidemment, un texte dans lequel on cite un grand peintre comme Courbet, ne peut pas être mauvais. J’ai connu un auteur dont le héros parlait de Pablo Picasso, il trainait sur Paablo. Si un critique prétendait que sa pièce n’était pas un chef d’œuvre, il demandait : vous n’appréciez pas Picasso ?

Denise.- Le langage n’est pas très riche.

 

Marie.- Ne cherches pas une langue riche. Ne t’acharne pas à connaître un grand nombre de mots. Ou des mots rares. Les spectateurs risquent de ne pas te comprendre. A quoi bon savoir, si tu es seul à savoir. A trop savoir, tu risques de t’isoler. Au contraire, homme intelligent ou  femme ayant un peu de cervelle, tu feras semblant d’écouter ceux qui en savent moins que toi. Ils répandront tes louanges autour d’eux. Hosanna !

 

Denise.- Je crois qu’elle devient folle.

Louise.- Qu’est-ce qu’on fait ?

Fernand.- On attend. Que faire d’autre. Nous passons notre vie à attendre. Si le temps passé à attendre était supprimé, avec quelques années d’existence, nous la remplirions tout autant qu’aujourd’hui. C’est du Nietzche.

Denise.- Moi, j’en ai assez. Producteur ou pas, Damien ou pas, j’en ai marre, je m’en vais.

Louise.- Nous ne pouvons pas partir. Nous sommes des professionnels.

Fernand.- Louise a raison, nous sommes des professionnels.

Denise.- Mais, reconnaissez-le. Le texte est pauvre. C’est de notre réputation qu’il s’agit.

Louise.- Notre réputation. J’en connais une qui ferait bien d’y penser plus souvent, et avant de préférence.

Denise.- C’est à moi que tu fais allusion ?

Louise.- Non. Au roi de Prusse.

Denise.- Au roi de Prusse ?

Louise.- Madame ne sait pas qui c’est. Madame est trop jeune sans doute.

Fernand.- Les filles !

Denise.- Je comprend que des gens puissent en tuer d’autres. Je ne comprends pas qu’on puisse les mettre en prison pour ça. Il y a des femmes qu’on devrait pouvoir tuer, et plutôt que de condamner leur meurtrière, c’est elles qu’il faudrait mettre en prison.

Fernand.- Les filles, les filles.

Le téléphone sonne. C’est l’angoisse.

Fernand.- C’est vous maître Damien. Il a refusé, je le pressentais. Non. Non, il n’a pas refusé ?

Il se tourne vers les autres :

Il n’a pas refusé.

Au téléphone.

Fernand.- Quoi ? Quoi ? Il n’a pas refusé. Il est mort ? Sur le chemin ? Un accident ? Il ne reste rien de sa voiture ?

Il raccroche.

Fernand.- Vieux con ! Vieux con !

 

Marie.- Je n’aime pas les vieux. Ils encombrent le chemin des jeunes. Ils disent ce qu’il faut faire de ce monde qui n’est pratiquement plus le leur. Je le dis avec solennité : il faut tuer les vieillards.

 

Louise.- Ta gueule, Marie. Ta gueule.

 

Marie.- Nous sommes morts. Nous sommes tous morts. Mais ils n’ont pas le temps de nous enterrer tous à la fois

 

Parce que qu’elle n’arrête pas de réciter, il ne reste plus aux autres qu’à l’étrangler.

Louise.-Tu connaissais ton texte, toi ?

Fernand.- Bien sûr. Nous sommes des comédiens, pas des touristes.

Louise à Denise.

Louise.- Et toi ?

Denise.- Bien sûr. Nous sommes des professionnels.

Louise.- Oui. Toujours  prêts. The show must go.

 

On entend les trois coups du brigadier comme si la pièce allait seulement commencer.

 

                                   Rideau

 

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LES MOTS...LES MOTS!

Les mots que l'on tricote en mailles étonnantes...

Et ceux que l'on désire dans une fureur démente!

Les mots trop policés dont on se sert en vain

Et ceux désabusés qui vont aller trop loin.

Les mots qui virevoltent un beau soir de printemps

Et ceux qu'on improvise pour déguster l'instant...

Les mots de vérité qui nous laissent bien seul

Et font désespérer d'un jour en faire le deuil!

Les mots inespérés qui sont comme des caresses

Et qui mettent un bémol à toute notre détresse!

Les mots si purs et beaux qui chantent à nos oreilles

Et ceux, plus rocailleux, qui piquent comme l'abeille!

Les mots que l'on retient, victimes de la pudeur

Ils stagnent tout au fond, encombrant notre cœur!

Et tous les mots d'amour que l'on aura pas dits!

Ils chantent dans la tête, la vie est sans répit...

Les mots... les mots!

J.G.!

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Propos sur Esther

Esther est une pièce de Jean Racine que les candidats au baccalauréat devaient étudier.

Je me souviens d'en avoir appris et récité de longs passages dont la magistrale prière d'Esther.

Je savais que Racine avait mis en scène un récit biblique.

Cette oeuvre dramatique de la littérature française, est émouvante. Nous étions préparés à répondre à toutes les questions qui nous seraient posées à son sujet. Or il ne semblait pas utile que l'on sût ce qui ne se rapportait pas directement à son contenu et à ses qualités.

Comment aurions-nous pu comprendre l'importance que Racine accordait à ce récit, le sens qu'il voulait lui donner?

En 1688, Mme de Maintenon et les illustres personnes qui dirigeaient la Maison de St-Cyr lui demandèrent d'écrire une pièce destinée à leurs élèves.

Il ouvrit sa bible au Livre d'Esther qui l'avait, sans doute, troublé et incité à méditer.

« Je leur proposai le sujet d'Esther, qui les frappa d'abord, cette histoire leur paraissant pleine de grandes leçons d'amour de Dieu et de détachement du monde au milieu du monde même.»

Racine fut éduqué par les Solitaires de Port Royal. Ces messieurs prêchaient la tolérance.

Pascal, l'un d'eux, avait révélé en 1670, dans ses pensées et opuscules, l'attention qu'il avait pour le peuple juif.

« Je considère cette loi qu'ils se vantent de tenir de Dieu et je la trouve admirable.»

( Les preuves historiques 4.)

Je n'avais pas lu la préface d'Esther ni le prologue qui précède le premier acte de cette tragédie.

La préface révèle la foi dont fut imprégné Racine en étudiant l'Ancien testament, et son respect pour le vrai Dieu.

Il semble content d'annoncer:

«On dit même que les juifs encore aujourd'hui célèbrent par de grandes actions de grâces le jour où leurs ancêtres furent délivrés par Esther de la cruauté d'Aman».

Le prologue, intitulé La piété, récité avant le premier acte n'a de rapport avec la pièce que par les quelques vers qui l'annoncent,

« Retracez-lui d'Esther l'histoire glorieuse,

Et sur l'impiété la foi victorieuse»

« Tout respire ici Dieu, la paix, la vérité»

Je pense qu'il serait important d'éclairer les étudiants sur le choix de Racine

Esther est une pièce particulière parmi ses oeuvres.

Alors que le peuple juif était honni, torturé, souvent à l'instigation de prêtres haineux, Racine apparaît comme un juste.

28 mai 2014

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Deuil blanc,

 

ça s’égosille ici et là,

ça déchante,

les p'tits piafs

en ont "raz le gosier",

de ces douches quotidiennes

diluviennes !

Le ciel est bas,

aqueux et savonneux,

plein de nuages mousseux.

Les chemins,

les jardins,

par mes sanglots,

de toi si lourds,

se délimitent,

mais plus fort palpitent.

Le soleil,

sur la route,

 émietté et tout blanc,

de toi ma grande amie,

endosse ce clair deuil.

Une goutte d'ondée,

à l'instar d'un baptême,

me touche et me traverse ;

est-ce un geste de toi ?

 

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Météo enfantine,

 

Qu'il fasse gris,

ou bien ensoleillé,

les voix de l'enfance,

du monde entier,

demeurent les mêmes,

de l'essentiel si riches.

Ce qui n'est point le cas,

des adultes,

des grands dit-on,

qui s'attristent, font la tête,

dès lors que le temps,

 se montre plus gris, maussade.

C'est à croire,

que l’enfance est imperméable

au mauvais temps !

Son soleil,

étant partout,

peut-être même,

 d'une toute autre couleur ?

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Printemps triste,

 

Aujourd'hui,

sombre journée de mai,

défleurie et humide,

dans le ventre automnal,

fermé au grand soleil,

mais point aux nuages faïencés .

Combien de printemps et d'été,

par des souffles d'automne,

ont-ils été maternés,

brièvement, sans chaleur ?

Combien de rosiers pourpres,

d'aubépines, de lilas,

en avril ou en mai,

ont-ils portés le gris

d'un résiduel automne ?

Il pleut encore.

 

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Résilience,

 

Vivre et traverser

un grand chagrin,

c'est un peu,

devenir papillon,

à Paris en plein hiver ;

du sombre s'accommoder,

pour en faire du bleu.

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L'histoire de la sorcière Jeanne Panne

Jeanne Panne

Jeanne était la fille de Jan de Deyster et de Cathelijne Goossen. Il n’est pas sans importance de mentionner que Jan de Deyster avait la réputation d’être un sorcier à Sint-Joris. 
Jeanne de Deyster épousa Jan Panne en 1617. Jan Panne tenait une boulangerie dans la Sinte-Mariestraat, l’actuelle Recollettenstraat. Ce fut un mariage fertile, et Jeanne mit onze enfants au monde. 
Jeanne n’était pas illettrée. Elle était une commerçante roublarde qui ne considérait pas la fraude de l’impôt sur le blé comme un grand délit.
Son mari décéda lorsqu’elle avait une bonne cinquantaine d’années. Elle perdit dix enfants, tous décédés de mort naturelle. En 1650, seul Joorkin était encore en vie. La nature ne l’avait pas gâtée. Elle avait des taches de naissance aux tempes, son corps présentait des traces d’abcès et elle avait “une tache rouge et ronde” sous son sourcil droit. 
En 1648, Jeanne Panne était sur le point de se remarier avec Frans de la Banst de Pervijze. La publication du mariage avait déjà eu lieu et les tourtereaux fêtaient l’événement à la lueur des bougies. Mais soudain, Jeanne se leva et, sans dire un mot, se rendit en pleine obscurité au magasin où elle resta un court moment. Elle revint ensuite dans la pièce en balbutiant et dit à son fiancé que l’esprit de son mari décédé la rendrait muette si elle se remariait. Le mariage n’eut pas lieu. 
Ce furent sans aucun doute Jan Jacobs et la mère de Ryckewaert Schroo qui accusèrent Jeanne Panne d’être une sorcière. Tant Ryckewaert Schroo que la fille de Jan (tous deux malades) décédèrent à la suite d’une visite de Jeanne.
Après son arrestation, elle fut condamnée à la torture par le bourgmestre et les échevins le 10 mai 1650. Avant de devoir porter le carcan le 12 mai, elle fut examinée par un certain Mr. Andries “exploicteur criminele der stede Brugge” (“inspecteur criminel de la ville de Bruges”) qui découvrit sous son sourcil droit une tache ronde qui s’avéra être insensible aux piqûres d’épingles qu’il lui infligeait. Le stigma diabolicum, la preuve que Jeanne Panne avait lié un pacte avec le diable, avait été trouvé. Après une dernière tentative pour exorciser le diable, Jeanne Panne a été mise au carcan le soir à 11h. 
Lorsqu’elle eut juré sur la Sainte Croix de renier le diable et imploré la miséricorde divine, Jeanne Panne a été libérée du carcan le 13 mai 1650. Le 14 mai, elle a confirmé ses aveux “libre ende buuten torture” (“libre et hors torture”). Le même jour, elle fut condamnée au bûcher. Le jugement a été exécuté le 16 mai 1650. Le procès eut lieu aux frais de la condamnée et ses biens furent confisqués.

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Le retour de Golem

 

 

 

Je me souviens du film dans lequel jouait Harry Baur. C’était en 1932, j’avais quatre ans. Depuis j’ai appris que ce n’était pas Harry Baur qui tenait le rôle du Golem, ce monstre né de l’argile pour défendre le peuple juif.

Harry Baur, je l’ai revu 10 ans plus tard. En juin 1942, à la gare de Lyon à Paris. Il m’a regardé avec une intensité presque physique. J’ignore ce qu’ont pu se dire au travers de leur regard cet homme désespéré et l’enfant qui le matin même avait fui son pays. C’est ce jour-là que j’ai pris conscience que je serais comédien.

Il était retenu par le bras par deux hommes en manteaux  de cuir, le chapeau droit sur la tête, des agents de la Gestapo qui l’entraînaient alors qu’il continuait de fixer le jeune garçon fasciné que j’étais.

-Viens. Viens vite.

C’était mon père.

Le temps a passé. Et voici que le vent de la haine se lève à nouveau.

- Il faut réveiller le Golem. De la terre dans laquelle on enterre les morts, avec la même glaise un nouveau Golem sera crée. Il sauvera le peuple juif aujourd’hui comme il l’a sauvé dans le passé.

Mon ami Michel aimait les formules amphigouriques.

Moi j’éprouvais une étrange sensation. Une nuit,  après le théâtre, j’avais dîné comme je le faisais souvent dans une brasserie proche, j’avais bu du vin, un peu trop peut-être, j’ai su que c’est moi qui avais été désigné. Je ne me suis endormi que très tard.

Je venais d’avoir 64 ans, je ne montais plus sur la scène que pour montrer à d’autres comment je voulais qu’ils s’expriment. Je leur montrais l’attitude du corps, le geste, et les traits du visage. Et la voix, surtout la voix, le rythme de la voix. Cette façon de dire qui n’est pas celle qu’on utilise dans la vie réelle.

La phrase et la ponctuation qui est la respiration du texte, plus que l’action, est le moteur de la pièce.

Tout le monde prononce les mêmes mots. Tous les auteurs racontent la même histoire sans cesse recommencée que La Bible, en premier, a  racontée. Mais la phrase de l’un n’est pas celle d’un autre. Ne serait-ce que la virgule dans le corps d’une phrase, et la pièce se termine en chef d’œuvre ou en four.

Le Golem auquel je pensais n’était pas un personnage de théâtre. C’était un personnage réel qui avait l’apparence d’un personnage de théâtre. Il serait double. Ne verraient son visage que ceux qui subiraient sa loi. Ils ne le verraient qu’une seule fois. A la dernière seconde de leur vie.

Son rôle serait d’être le poing du peuple juif. Vivre ou périr, c’est la loi de la vie.

Comme au théâtre cependant, le Golem renaîtrait chaque soir jusqu’à ce qu’il soit rendu à la glaise parce que la paix aura été rendue aux hommes de bonne volonté.

Le lendemain, j’en ai parlé à Cécile. Cécile avait été ma femme durant 20 ans, nous étions séparés depuis 10. Peut être que nous nous remarierons dans 10 ans, il y a des couples qui fonctionnent par cycles.

Je ne me souviens plus du motif de notre séparation. En revanche, je me souviens de plus en plus souvent de ce qui m’avait plu en elle au point que j’aurais été prêt à n’importe quoi pour l’épouser et la mettre dans mon lit. On appelle ça la passion. Je me demande à quoi on pense quand on parle de la passion du Christ. Je ne me moque pas. La mort devrait être l’aboutissement de chaque passion. C’est trop dur, après.

Cécile écrivait les pièces que je montais, j’étais trop exalté pour écrire. Ma main était incapable de suivre ma pensée. Cécile, au travers de l’incohérence de ma pensée, en saisissait la trame, la mettait en forme, et le texte s’exprimait sans qu’on dut en changer un seul mot.

Au début de notre mariage je lui faisais souvent l’amour après qu’elle ait écrit. Quelle que soit l’heure.  Habillés ou non. Dans la fièvre. J’y mettais la rage qu’on éprouve lorsqu’on se venge. Et j’avais le sentiment que l’auteur de la pièce, c’était moi.

- Jamais, je n’ai joui aussi fort.

 Ces jours-là, à table, elle me regardait manger et veillait à ce que mon verre ne soit jamais vide.

Il m’arrivait de la tromper parce que je voulais me détacher d’elle. Mais aucune autre ne m’étreignait le ventre comme la silhouette de Cécile lorsqu’elle me tournait le dos.

Je lui ai parlé du Golem.

- Le personnage, soit. Mais comment frappe-t-il ces crapules sans se faire prendre tout en se désignant ? Je ne vois pas la scène.

- Gorki, tu te souviens ? Brecht, les mendiants professionnels ? Hugo, Shakespeare, et d’autres. La lie de la société donne une représentation d’elle-même qu’aucune autre catégorie humaine n’est à même d’égaler. Et que faisons-nous tous les soirs sinon montrer ce que nous sommes ?

- Peux être que tu as raison. Tu le sais, je crains les bons sentiments au théâtre. Ils sont fort applaudis, et la pièce est vite oubliée.

Deux jours plus tard, la presse relatait que dans une banlieue de la capitale, on avait trouvé les corps étranglés de deux caïds suspectés d’avoir détruit des stèles juives, et d’avoir battu un rabbin, presqu’à mort, à proximité de sa synagogue.

On ignorait qui en était l’auteur. Même dans le quartier, personne n’avait eu envie d’en parler. Un policier, pour la forme probablement, avait noté sur un procès-verbal qu’un vieillard qui avait l’habitude de regarder la rue du haut de sa fenêtre du sixième étage, avait vu, lui semblait-il, un homme trapu, les bras ballants, marcher comme un automate.

Le policier avait écrit que la description était confuse, le vieillard était à moitié saoul, l’heure était imprécise. En tout cas, il ne ressemblait à personne de connu dans le quartier. Il n’avait pas ajouté que ça faisait deux crapules de moins.

Le lendemain, pour la première fois depuis longtemps, j’avais dormi jusqu’à dix heures du matin. Puis, j’ai cherché sur internet des photos d’Harry Baur. Je pensais que ça aiderait Cécile à peindre son personnage.

Lorsqu’il est mort, il était âgé de soixante trois ans. J’en avais soixante quatre, je sentais son personnage davantage que je n’en avais jamais senti d’autres que j’avais incarnés. Mais c’est vrai qu’un comédien dit toujours la même chose lorsque, pour la première fois, un personnage prend possession de lui.

Je voulais être le Golem, je voulais être Harry Baur. Je voulais dominer ce public qu’on devine sans le voir. Ah, la jouissance que je ressentais lorsque je jouais. Cette rumeur qui monte de la salle est faite, malgré le silence de chacun d’entre eux, de la respiration de tous les spectateurs. Certains soirs, cette rumeur me faisait frissonner. Je sortais de scène vidé mais heureux. J’avais bien joué, je le savais.

Je m’étais exalté devant Cécile qui griffonnait sur un carnet. Parfois elle ne traçait qu’un trait, ou la forme d’un visage qu’elle noircissait ensuite, ou mettait quelques mots qu’elle seule et Dieu étaient à même de relire, je lui en avais souvent fait la remarque.

Cécile avait un compagnon, et elle en changeait souvent. C’était la cause de son indifférence à mon égard. Elles sont nombreuses, les femmes qui raisonnent avec leur ventre. Un jour, elle se trainerait à mes pieds pour que je consente à lui faire l’amour à nouveau.

- Tu vois ce que je veux dire ?

C’était le lendemain du jour où la police avait découvert dans une décharge un cadavre enroulé d’un drap marqué d’une croix gammée. Là encore, il n’y avait eu chez une fille qui se promenait la nuit qu’une description confuse. La silhouette d’un homme trapu qui marchait lentement, les bras ballants.

- On aurait dit : un robot.

Il s’agissait du Golem, je le savais. Le temps d’aujourd’hui et celui du passé pouvaient être le même.

Cécile avait revêtu ce qu’elle appelait son bleu de travail. Un cache-poussière gris de deux tailles plus ample que nécessaire. Au début, c’était une façon de manifester qu’écrire était un travail d’artisan. Ecrire chaque jour, ne serait-ce qu’une page, quelques lignes même. Mais tous les jours. Comme l’ouvrier qui se rend chaque jour devant son établi.

C’était devenu un rite. Lorsque nous étions de jeunes mariés, son tablier était blanc et serré, pareil à celui des infirmières qui le portent à même le corps.

- J’ai le sentiment que tu es en train de monter deux pièces dans la pièce. Je ne vois pas encore l’articulation qui les relierait. C’est toi auparavant qui exigeait des auteurs de s’en tenir à l’unité d’action, qu’elle soit apparente ou non.

- Je t’ai dit que tu étais belle ?

- Rentre chez toi, Pierre. Et réfléchis à ce que je t’ai dit.

Je suis rentré chez moi. Ce studio que je baptisais avec un sourire de dérision de garçonnière parce que des filles, avant de se mettre au lit, disaient :

- C’est gentil, chez toi.

Et pourquoi pas deux pièces jouées simultanément ? Sur la même scène. Avec les mêmes comédiens. Chaque spectateur verrait la pièce qu’il veut voir.

La première scène se passerait en Tchécoslovaquie dans la cave du rabbin qui avait modelé le Golem. Je ferais le rabbin. Puis, je ferais le Golem recrée.

Le décor était encore flou. Quant aux comédiens, je pensais à l’un d’entre eux en particulier, un certain Thierry que le théâtre saoulait, l’un porterait une veste d’officier nazi et un autre un long manteau de cuir. A notre époque. Dès lors la tragédie irait de soi.

Cécile paraissait incrédule. Moi, j’usais d’une certaine emphase pour donner plus de poids à l’histoire que je lui déclamais. J’avais retrouvé l’énergie de mes débuts, quand je subjuguais les filles qui ne savaient plus qui elles désiraient, l’homme ou le comédien. Etre visible, quel puissant aphrodisiaque ! Je me sentais investi.

Un soir, nous avions travaillé assez tard, je lui ai dis que je n’avais pas envie de rentrer chez moi.

- Je suppose que ça ne t’ennuies pas que je passe la nuit ici ?

- Dans mon lit ? Il ne faut pas, Pierre. Nous allons gâcher quelque chose.

Elle me poussa vers la porte. Dehors, je me suis dis que j’avais eu tort de ne pas insister. J’aurais dû la brusquer. Elle avait hésité. Les femmes aiment les vainqueurs.

Un mois plus tard, la pièce était écrite, les rôles distribués, et le jour de la générale était fixé. Mais Cécile était éloignée de moi tout autant que la première fois que je lui avais parlé du Golem. Alors que moi, étrange phénomène, j’étais de plus en plus obsédé par l’envie de redécouvrir ce corps que je connaissais.

Je me souviens d’un temps où j’affirmais qu’à choisir entre un tableau de Rembrandt et la plus jolie des filles, s’il fallait que l’un ou l’autre disparaisse, être humain ou non, c’est la fille que je sacrifierais. Aujourd’hui, je sais que c’est faux.

La pièce serait un succès, je le sentais au travers de chacune des parcelles de mon corps. A nouveau, je serais l’homme qu’on admire, et Cécile me désirera à nouveau. Les faims de l’âme ou de l’esprit, c’est le corps qui les apaise.

A la fin de la dernière répétition, je l’avais prise à part.

- Demain soir, tu seras à moi à nouveau. Dans l’Antiquité, les vainqueurs avaient droit au triomphe. Tu seras mon triomphe à moi.

- Tu parles comme on parlait dans la porteuse de pain. Je croise les doigts pour toi.

Ce fut un four. Des spectateurs avaient quitté la salle discrètement. Les applaudissements de courtoisie retentissaient d’autant plus forts que l’acoustique de la salle faisait de chacun d’entre eux l’écho parfait de l’autre. Le battement d’ailes d’un seul papillon pouvait, parait-il, provoquer un séisme à l’autre bout de la planète. Du four d’aujourd’hui pouvait naitre le succès de demain. L’histoire du théâtre est pleine de ces métamorphoses. Peut-être. Mais que pensait ce seul et unique papillon qu’on écrase entre les doigts ? J’aurais voulu mourir.

Je suis sorti dans la rue. Je retenais à peine mes larmes. Cécile est sortie à son tour. Je suppose qu’elle me cherchait, elle est venue vers moi dès qu’elle m’a vue. Je n’ai pas pu les retenir. A quoi bon, d’ailleurs ! Les larmes coulaient sur mes joues.

Elle a entouré mes épaules. Elle s’est serrée contre moi.

- Ne pleure pas. Viens.

Nous avons passé la nuit chez elle. Les femmes aiment les combattants qui, le soir d’une bataille perdue, viennent chez elles, et y déposent leur armure.

 

 

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Dans mes songes sans aurore

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Ta force et majesté se profilent dans l'espace et l'or
de la chaude lumière ceigne l'envergure
de tes ailes éployées au vent.
Calme et pur, tu te découvres dans un cri,
et ton ombre planante se balance sur les pages
où tremble la solitude de mes larmes d'argent.
Oiseau du Dieu du ciel et des airs, toi qui portes un foudre
entre tes serres, que mon corps soit la proie de la grâce
de ton vol, et m'élève jusqu'au désert de tes cieux irisés.
Ô gardien de l'arbre de la connaissance,
fouette la mousse nacrée de l'air en silence,
révèle-moi ta puissance dans mes songes sans aurore,
et soustrait mon âme avant qu'elle ne s'évapore
aux confins de l'azur dentelé.


Nom d'auteur Sonia Gallet
recueil © 2014.

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Ecriture intuitive

Aimé, mon que j’aime, dans l'idée d’une belle histoire, à la source de mes espoirs, à la cime de mes émois, au pied de la fontaine d’amour, qui coule au jour le jour, chaque instant qui passe, je pense à toi, sans s’arrêter l’une après l’autre les secondes qui comptent les battements de mon cœur, ta présence me comble de bonheur, et le vent qui souffle, mon charmant, s’essouffle lentement d’impatience de te prendre dans mes bras pour t’aimer sans effort et te serrer fort au creux de mes rêves et pour l’éternité, qui jamais ne finit, qui respire et qui grandit petit à petit, dessiné comme un chemin qui trace la vie et le hasard qui croise ton regard à chaque mot que j’écris, pour te parler, pour inspirer ta présence, pour te conduire ici à me lire, à me croire, pour chanter la vie et la confiance et la gloire, aux couleurs du soir qui vient nous bercer de la mélodie des anges, le temps passe et rien ne change et rien n’efface mon sourire et rien ne laisse venir la tristesse, rien ne blesse la tendresse que j’ai déjà pour toi sans te connaître, je sais déjà que va naitre la magie et le lien qui nous unit est tissé de sagesse et de simplicité, comme la flamme de la bougie qui scintille pour nous éclairer et l’évidence de notre belle rencontre qui pétille déjà de lumière éternelle

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Les pensées et opuscules de Pascal

 

Lycéenne, j'aimais Pascal,

Tout autant que les romantiques.

J'admirais son esprit critique,

Son art de dire, peu banal.

Je savais de lui ses pensées

Les plus connues, paraissant sages,

Qu'il illustrait parfois d'images

Et voulait toujours nuancées.

Depuis le temps de ma jeunesse,

Tant de choses se sont passées!

Nombreuses m'ont bouleversée

Mais d'autres comblée de tendresse.

J'existe en étant d'un autre âge.

Or en relisant les Pensées,

Avec émoi, intéressée,

J'y découvris un bel un hommage.

Pascal révèle qu'il admire

Le peuple juif, qui eut des lois

Et garde une suprême foi.

Or qui d'autre eut osé le dire?

Partout, progressaient la torture,

La haine et les atrocités.

Ô ces infernales cités!

La honte les cernant perdure.

27 mai 2014

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La musique de Django.

   

Il était près de minuit. Rares étaient les fenêtres au travers desquelles on pouvait distinguer de la lumière. A cette heure-ci, la plupart des habitants dormaient.

Le sol était luisant, il avait plu toute l’après-midi. Les reflets de la lune au fur et à mesure que j’avançais, se trouvaient toujours devant moi. Peut-être qu’ils me guidaient. Je crois que j’étais ivre.

Au bout de la chaussée, à proximité d’une usine, il y avait un café, le Trombone, dont l’arrière-salle servait de local pour des réunions politiques ou bien de salle de spectacle pour applaudir des artistes de passage, des musiciens généralement, de ceux dont les noms ne s’affichaient pas encore en grand sur les affiches ou qui ne s’y affichaient plus.

Ce soir là, c’était Django qui se produisait. Le grand Django et quelques musiciens. Il avait fait halte dans la ville parce qu’un de ses musiciens y avait des amis, et il avait accepté de jouer devant un parterre d’amateurs sans protocole particulier, un verre de bière à proximité de sa guitare. Le lendemain, il avait un gala à Bruxelles, plus académique sans doute.

Durant l’après-midi, Elisabeth était venue rendre visite à Claire. C’est elle qui lui avait dit que Django jouerait ce soir pour ses amis.

Claire avait demandé :

- Tu crois que je peux venir ?

- Je connais son batteur. Je l’ai rencontré quand je travaillais à Paris. C’est un homme vraiment beau. Avec quelque chose de méchant dans le regard. Il te plaira, tu verras.

Elle se tourna vers moi.

- J’espère que tu n’es pas jaloux ? D’ailleurs, je veillerai sur elle comme si c’était ma fille.

Je n’aimais pas Elisabeth. Au début, j’avais éprouvé de la compassion pour elle et du mépris pour son mari. Il la trompait avec sa secrétaire depuis plus d’une année et ne s’était réconciliée avec sa femme que lorsque sa secrétaire s’était mariée, et avait trouvé du travail dans un département public qu’il ne supervisait pas.

Depuis, avec le scepticisme des femmes jalouses, Elisabeth mettait en doute l’amour et jusqu’à la simple amitié.  

C’était à l’époque où Claire et moi étions sur le point de nous quitter. Elle avait peur de mon instabilité. Elle avait dit :

- C’est mieux pour tous les deux.

Je répétais : c’est mieux, mais j’avais la poitrine serrée. J’avais besoin d’elle. Rien que d’être proche d’elle, j’avais besoin de la  serrer contre moi.

L’après-midi touchait à sa fin lorsqu’Elisabeth se leva pour partir. Je suis parti à mon tour.  

J’éprouvais une sensation étrange. Cette ville dont je connaissais chaque rue m’était devenue étrangère. Elle m’était hostile comme l’étaient les villes qui hantaient mes cauchemars. Je la connaissais, je savais comment me rendre à tel ou tel autre endroit mais je n’y parvenais jamais, et je me réveillais soulagé mais trempé de sueur. Les maisons, les voitures, même les gens que je croisais avaient une densité que je n’avais jamais remarquée, jamais ressentie.

Je me suis attablé dans un café pratiquement vide, et j’ai bu de l’alcool. Le soir était tombé quand j’ai décidé d’aller écouter Django, j’ai toujours aimé sa musique. Sa musique était âpre, c’est le mot qui me venait à l’esprit, et j’avais besoin de cette âpreté qui bouscule les existences trop lisses et vous noue l’estomac. Je priais pour qu’il pleuve. A verse.  

Il était près de minuit lorsque je suis arrivé au Trombone. Django était attablé, entouré de quelques amateurs qui lui parlaient en riant comme s’ils étaient des amis de toujours. Lui, la guitare sur les genoux, au lieu de répondre, grattait quelques mesures. Tout le monde avait l’air d’avoir bu.

- Bernard !

Philippe me faisait des signes de la main. Il avait le regard trouble des ivrognes. Sa femme l’avait quitté le mois dernier. Il ne comprenait pas pourquoi. Il avait une situation en vue qui en faisait un homme respecté. Et bel homme, à ce que disaient les femmes que leur couple fréquentait.

Lucie l’avait quitté au bout de sept ans de mariage. Sept ans, c’est une période critique, lui avait-on dit pour le consoler, mais ça ne l’avait pas consolé.

J’avais envie de rire. Les hommes que leurs femmes ont quittés se regroupent souvent dans les mêmes endroits sans qu’ils l’aient expressément  recherché. Les femmes que leurs maris ont abandonnées, se regroupent-elles instinctivement dans des endroits dédiés ? C’était une réflexion idiote.

- Il y a longtemps que tu es là ?

- Depuis, le début. J’aime beaucoup Django, j’aime beaucoup le Jazz. Je ne sais plus qui m’en a parlé.

- Moi, c’est Elisabeth qui m’en a parlé. Elle connaît son batteur, elle l’a rencontré à Paris. Un homme auquel aucune femme ne résiste, je suis curieux de le voir.

- Il est parti, d’ailleurs c’est Elisabeth qui est venue le chercher. D’abord, il a fait non de la tête. Je les voyais bien, j’étais au premier rang. Puis il a fait un signe à Django, et ils sont sortis. Puis elle est revenue, elle était seule. Au bout d’un moment, elle m’a fait un geste de la main, et elle est partie à son tour. Et toi ? Tu es seul ? Et Claire ?

Je n’ai pas répondu. J’aurais du lui dire que Claire était venue avec Elisabeth. Elisabeth était entrée seule, elle avait parlé au batteur, il avait dit : non, puis il l’avait suivie, et il n’était pas revenu. C’était criant de vérité, c’est Claire qui l’attendait dehors. Elle était sensible à ces aventures d’une nuit qui excitent l’imagination autant que les sens. Il lui arrivait de me dire lorsque nous étions dans un endroit public, un musée, une église même :

- Viens, rentrons, j’ai les sangs tout remués.

Nous rentrions au plus vite parce qu’elle avait le visage livide.

J’ai quitté le Trombone sans me préoccuper de la pluie qui tombait de plus en plus fort. Je voulais qu’elle me voie quand elle sortirait de l’hôtel quitte à l’attendre toute la nuit. Je ne savais pas ce que je lui dirais mais je savais qu’il fallait que je lui parle.

A proximité de l’hôtel, celui où descendent les personnalités de passage, j’ai vu la voiture de Claire.  Ce n’était pas la première fois qu’elle garait sa voiture à cet endroit, elle habitait un peu plus loin. Mais j’ai pensé à ce qu’avait dit Philippe, à ce que j’en avais déduit, c’était aussi clair que si j’avais assisté à la scène de séduction à laquelle elle avait dû s’être livrée.

Je n’ai pas osé entrer dans l’hôtel à cette heure-là. J’ai été tenté de le faire, mais j’ai eu peur du scandale que cela aurait provoqué. Soit, ai-je pensé, je l’attendrai en face de l’hôtel, je ne pourrai pas la manquer. Toute la nuit. Même s’il continuait à pleuvoir.  Et j’ai attendu toute la nuit.

Il devait être sept heures du matin lorsqu’une grosse voiture est sortie du garage. Une voiture américaine immense comme les affectionnaient les musiciens de l’époque. Une Cadillac rose avec des fleurs peintes sur les portières. Ils étaient cinq qui sortirent de l’hôtel avec leurs instruments serrés dans une housse. Quand ils ouvrirent le coffre, la batterie s’y trouvait déjà. Le batteur, un grand gaillard moustachu la repoussa au fond du coffre. C’est à la douceur avec laquelle il poussa son instrument que j’ai deviné qu’il était le batteur. Mis à part les cinq musiciens, personne d’autre ne sortit de l’hôtel. Personne !

J’ai attendu qu’ils soient tous partis. Je me suis dirigé vers la maison de Claire. Je priais pour qu’elle n’y soit pas. Je ne pouvais pas avoir passé toute la nuit dehors, le cœur serré, empli de haine, heureux de souffrir, uniquement parce que je me serais trompé ? J’ai sonné. Très vite la porte s’est ouverte. Elle était devant moi en robe de chambre.

- J’étais folle d’inquiétude. Mon dieu, mais tu tiens à peine debout. Tu es glacé. Où as-tu passé la nuit ?

Elle m’a déshabillé, elle m’a mis au lit, et elle s’est étendue auprès de moi.

C’est la dernière fois que nous passions la nuit ensemble.

 

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L'île de Sein

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Inspirée d' une photo de Raymond Martin

Sur L'île de Sein

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Une aquarelle d'Adyne Gohy

En concordance avec une poésie

de Raymond Martin

Suite en Ré des Pics

Peindre avec le verbe, l'encre est vigoureuse,

 Page froissée, feuille jaunie aux lignes raturées,

Plume d'espoirs inassouvis au sein de la strophe rêveuse,

Accrochée à la rime embaumée d'un éternel été.

 

Le frêle esquif, attentif à l'anneau amarré,

 Frémit dans l'espoir d'une aventure prochaine.

Froide rectitude du recteur de l'Ile de Sein désœuvré,

 Troublé et incertain, face à l'appel de la sirène.

 

Ré, Sein, quels sont les mots pour décrire à souhait ces perles,

 Océaniques aux beautés profondes, désirées et antiques,

Raides face au vent vengeur et à l'onde qui déferle,

Telle une armée puissante au glaive machiavélique.

 

 

Ré, note de musique lignée à la portée d'un Do,

Résonance de l'accord mineur du clavier de la mer,

Sein, habitée de korrigans, ludiques lutins protecteurs des bateaux,

Seins, exaltés aux caresses amoureuses des baisers volontaires.

 

Pics élevés en harmoniques, de l'Armorique émeraude,

Silence de la mer calmée, jeux des guifettes grivoises,

Sur les rochers acérés que le sel érode.

Et le souffle divin, envoûtant, s'étendit sur la mer d'Iroise.

Partenariat Arts 
12272797098?profile=originalLettres

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Au ralenti dans le silence

 

Je reste en éveil au repos,

Face aux tulipes qui pâlissent,

Au grand hibiscus en son pot.

Pas le moindre souffle ne glisse.

Silence et immobilité!

La stagnation semble parfaite

Et pourtant, en réalité,

Tout change comme dans ma tête.

L'énergie subrepticement,

Agit en cet instant tranquille.

Je m'entends penser lentement,

Méditer est souvent utile.

Pendant que mon regard se pose,

Sur un arbuste ou une fleur,

Je capte des mots qui s'imposent:

Harmonie, essence, couleur.

Mon odorat ne capte rien.

Le soleil assèche sans doute.

En ces jours devenus anciens,

Des parfums flottaient sur les routes.

La nuit tombée, à la fraîcheur,

Des cèdres et des feuilles de menthe,

Mêlées, sortiront des senteurs.

M'y exposer, souvent, me tente.

N'ayant pas l'envie de bouger,

De rien poser sur la balance,

Sereinement, suis à songer,

Au ralenti, dans le silence.

24 mai 2014.

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Mon nouveau choix

 

J'ai sans cesse acheté des livres,

Qu'en diagonale, je lisais.

J'avais tant de choses à vivre,

Des défis qui se proposaient.

Je me disais: à ma retraite,

Je pourrai les lire à loisir,

Avec une attention parfaite

Et certainement du plaisir.

Sur de multiples étagères,

Les ouvrages que j'ai classés,

En français, ou langue étagère,

Bien protégés sont entassés.

Je continue certes à chérir

Mon considérable héritage.

Je me complais à l'enrichir

Or, il ne me rend pas plus sage.

Me voilà libre de mes choix

Mais à nouveau le temps me presse.

L'important a changé pour moi;

Je m'abandonne à la tendresse.

26 mai 2014

 

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Lumière dans la Nuit des églises
Lausanne 24 mai 2014

Une conscience aiguë éveillée en Dieu dans un monde en rupture d’humanité. Une jeune femme juive au seuil de la mort vit d'une vie intérieure intense et moderne pour nos consciences d'aujourd'hui sa quête spirituelle avec une rigueur exigeante.
- Bouleversant de profondeur et d'authenticité. Etty était parmi nous par la ressemblance de l’actrice Anouk Juriens mais surtout de par le vécu du texte si bien porté de l'intérieur.

Tandis qu'à Bruxelles la bêtise destructive se déchainait, à Lausanne, c'était une consolation de voir jaillir la lumière de l'Esprit au milieu de la nuit. Un esprit qui s'éveille, vit et s’abandonne en Dieu peut éclairer des milliers d'hommes à la ronde et longtemps, très longtemps derrière lui comme un phare qui éclaire la direction du salut.

Hommage aussi à tous les défunts stellaires de nos familles éprouvées par la Shoah, qu'ils vivent pour l'éternité dans l'amour et la paix de Dieu.

 

Etty Hillesum

Mémoires juives

Etty Hillesum, jeune femme juive, est décédée dans le camp de concentration d’Auschwitz. Elle laisse un journal intime. Cent ans après sa naissance, deux comédiens et un flûtiste vous plongent dans « Une vie bouleversée ». Un spectacle méditatif en sept stations pour donner vie à un cheminement spirituel, avec la comédienne Anouk Juriens.

  • L’esprit saint, pl. Saint-François, Lausanne. A 20 h, 20 h 45, 21 h 30, 22 h 15 et 23 h.

Les écrits d'Etty Hillesum

Une écriture incisive et lucide, un amour de la vie incroyable... Le journal et les lettres d'Etty empoignent les passions à bras-le-corps

Etty Hillesum avait le projet de devenir écrivain. Elle considérait parfois son journal comme un travail préparatoire pour un roman. Ce journal et ses lettres sont devenus son œuvre. Elle y fait preuve d’une lucidité sans faille sur elle-même, sur les autres, sur les événements… Et ce qui aurait pu verser dans la complaisance narcissique est traversé par un humour tenace et une humilité remarquable.

En la lisant, on n’oublie jamais qu’Etty est juive, ni qu’elle se veut totalement solidaire de son peuple. Certes, elle n’évoque pas la synagogue et son parcours est résolument singulier. Il croise les évangiles, Paul, Augustin… Mais on aurait tort de vouloir en faire une chrétienne "clandestine". Avant de s’extasier sur ses pages les plus sublimes, il faut la suivre dans son long cheminement et entendre que l’expérience de la foi ne fait pas l’économie des tourments, des passions, mais au contraire demande qu’on les empoigne à bras-le-corps. Etty Hillesum n’est pas une « sainte nitouche », mais une femme qui a pris le risque d’aimer en plein vent, certaine que la force de l’amour serait chemin de vérité.

C’est pourquoi, tout au long de son journal, elle qui a ouvert grand ses bras et son cœur répète qu’elle reçoit plus largement encore. Elle ne cesse de rendre grâce pour la vie dont elle affirme qu’elle est " dans sa profondeur insaisissable, étonnamment bonne", même si la sauvagerie fait rage tout autour. Et sa gratitude la pousse à vouloir donner plus encore : "Toi qui m’as tant enrichie, Dieu, permets-moi aussi de donner à pleines mains", écrit-elle. Comme si elle avait engagé avec Dieu une course à l’amour !

 La quasi-intégralité des écrits d’Etty Hillesum a été publiée en français (dix des onze cahiers ont été conservés, le septième n’ayant jamais été retrouvé) : Les écrits d’Etty Hillesum, Journaux et lettres, Seuil, « Opus », 2008. Ils sont accompagnés de quelques lettres qui lui ont été adressées par ses amis ou sa famille, ainsi que de quelques autres la concernant.

Jean-François Bouthors, éditeur et écrivain, mars 2009

 

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Philosophia Perennis

L'Esprit et la raison

Le Permanent est supérieur au périssable,

La constance au changement

Et l'Eternel au temporel;

L'Esprit est la Cause de la matière

Et la raison sa perte.

De Cause à effet

La Cause est permanente

Et l'effet transitoire

Et exister, c'est se

Tenir hors de sa cause

Car nécessairement

L'action fait disparaître

Et oublier la Cause.

Charitas

Ordre et mesure en tête, être sa propre loi;

Charitable rigueur rend justice pléniére

Et réajuste l'ordre humain au divin Ordre

Car le Juste est sans loi, hormis la Charité.

Orélien des SOURCES.

( écrit sous le pseudo: ANONA )

Tiré de mon livre: " La Poétique de l'En-Soi " - épuisé -

 

 

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