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Trois femmes et un homme sont les personnages de la pièce. Ils suivent des cours de comédie chez Damien, un ancien comédien. Il reçoit un petit nombre d’élèves. Le décor est sommaire : une table, deux ou trois sièges, un lit. Et un téléphone.  

 

Lorsque la pièce commence, trois des personnages sont en scène. Ce sont deux des femmes, Louise et Denise qui doivent répéter une scène qui se déroule dans une maison de retraite. Et, tout au fond, Marie qui imite et caricature leurs gestes.

Denise, pour s’exercer, dira à trois reprises, à un rythme différent, la même réplique de Brecht. Une main sur la table, elle a les yeux levés, tandis que Louise assise, accoudée, la regarde attentivement. Denise récite :

Denise.- On dit qu’il faut s’oublier soi-même et partager ce qu’on a, oui, mais si on a rien ? La charité ne rapporte rien. Si elle rapportait ne serait-ce que quelques sous, ce ne serait pas une vertu si rare.

Louise.- Je ne le sens pas.

Denise recommence autrement. Avec emphase.

Louise.- Ah, non ! C’est mauvais.

Denise.- Tu es sûre ?

Louise.- C’est du Brecht, ma chérie.

Denise recommence.

Louise.- Décidément, je ne le sens pas.

Denise.- Tu es plus difficile que Brecht lui-même. (Elle prononce ch.)

Louise.- Pas Brecht. Brect. On ne prononce pas le ch.

Denise.- Tu me chipotes toujours sur tout. D’ailleurs, madame je sais tout, comment sais-tu comment ça se prononce ? Tu n’étais pas là de son vivant. A moins que…tu es déjà si vieille ?

Louise.- Ca te fait rire ? Fernand me le disait bien. Ca ne vole pas très haut chez toi.

Denise.- Ce n’est pas ce qu’il me dit à moi. Il est vrai qu’il y a des moments où ce ne sont pas les mots qui comptent.

Louise.- Garce !

Après un silence.

Denise.- Tu crois qu’ils vont lui acheter son spectacle ?

Louise.- Je l’espère.

Denise.- Sinon, qu’est-ce que nous allons faire ?

Louise.- Ce ne sont pas les rôles qui manquent.

Denise.- Toi, peut-être. Moi, je n’ai rien en ce moment. Je suis nerveuse.

Louise.- Un peu de patience. Il téléphonera dès que ce sera fait.

Denise.- Je me demande s’il n’aurait pas du proposer une autre pièce. Une pièce drôle, il y a un public pour ça.

Louise.- Ou un drame. Il y a un public pour ça aussi. Pauvre fille.

Denise.- Je ferais bien une prière.

Louise.- Une prière !

Denise.- Tous les vrais comédiens sont superstitieux, c’est leur sensibilité qui veut ça. Il y a aussi le lien qui existe entre eux et ce qui les dépasse qui est une preuve de leur vocation.

Louise.- Décidément, Fernand avait raison. Heureusement que tu ne prononceras jamais d’autres mots que ceux que d’autres auront écrit pour toi. Ne change pas, ma chérie. Tu te souviens de ton texte, au moins?

Denise.- Les vieux.

Louise.- Les vieux ? C’est le titre ? Ce n’est qu’un titre provisoire.

Denise.- Moi, je ne le vois pas, ce texte. Je suis comme toi, je ne le vois pas.

Louise.- Tu ne vois jamais rien. C’est toi cependant qui veux être comédienne ?

Denise.- Parce que j’ai la vocation. Quand j’y pense, j’ai des frissons. C’est une preuve, non ? Tu as des frissons, toi ?

Louise.- Non. Reprenons. Nous sommes dans la chambre d’un hôpital. Peut-être que je vais mourir. Désormais, chaque minute compte. Il me faut rassembler tous mes souvenirs. Ce seront mes seuls compagnons dans l’au-delà. Il faut qu’ils soient les plus nombreux possibles. Alors, tu le connais ton texte ?

Denise.- Je ne le vois pas, je te dis.

Louise.- Met tes lunettes, et lis. Je commence. Pourquoi ris-tu ?

Denise.- C’est toujours toi qui commande. Dois-je t’appeler maître, toi ou maîtresse ? Vous vous prenez pour qui, madame ? Maître Damien en personne, peut-être ?   

Elle imite.

Denise, avec emphase,- Ce n’est pas que je tienne au titre mais le respect de la hiérarchie est le pain des sociétés bien constituées. Fermez les bans.    

 

Denise feuillette un livre.

Louise.- Tu m’écoutes ?

Après un moment : tu m’écoutes ?

Denise.-  Oui, na.

Louise. - Non, tu ne m’écoutes pas. Qu’est-ce que je t’ai dit?

Denise.- Tu m’as parlé de Pierre.

Louise.- Si je t’avais parlé d’un homme, je t’aurais parlé de Jean.

Denise.- Jean, Pierre, hier c’était Marcel. Tu dis toujours la même chose.

Louise.- Et tu dis que tu es mon amie. Je pourrais crever que ça ne te ferait ni chaud ni froid. Le livre de madame ! Ca, c’est quelque chose. Des histoires d’amour pour midinettes. Mais le vrai amour, celui qui te met le feu au corps, sais-tu seulement ce que c’est ? Ne ricane pas. Celui qui te met le feu au cul. Voilà, je l’ai dit.

Un long silence.   

Denise se lève, glisse un signet dans son livre. Et fait semblant de sortir. Pendant que Louise compulse un carnet d’adresse. Elle a raffermi ses lunettes sur le nez. Elle compose le numéro. Un moment se passe. De l’indifférence affectée, son visage passe à l’inquiétude. L’interlocuteur a décroché. Enfin. Elle joue la surprise.

Louise.- C’est vous ? Jean ! Oh ! Je me suis trompé de numéro. Je vous prie de m’excuser. C’est vrai, je l’avoue, Jean. Souvent je fais le vôtre automatiquement. Je vous dérange, Jean. Mais si, je vous dérange.

Oh, ici c’est toujours la même chose. Dans ces maisons, il faut accepter une certaine promiscuité. Non, Denise, ça va encore. Sinon que ça ne vole pas très haut. Vous savez ce qu’elle lit ?  Là voilà qui revient. Au revoir, Jean. Je vous embrasse moi aussi.

Tu as été faire pipi ?  

Denise.- Tu n’apprendras jamais rien. Je ne comprends pas comment, je peux supporter ta vulgarité.

Louise.- Jean a téléphoné. Il voulait venir malgré les difficultés qu’il éprouve à se déplacer. Qu’est-ce qu’il imagine ? Que je vais écouter la vie qu’il aura menée avec sa femme avant qu’elle ne meurt.

Tu te souviens de la manière dont il me courrait après ? Et, ce n’était pas pour me parler de sa femme.

Bref, tu m’as comprise.

Denise.- Cela aussi, tu l’as déjà raconté dix fois. Tu veux que je te dise la suite.

Louise.- Mon cœur ! Mon cœur ! Je ne resterai pas un jour de plus avec elle.

Denise.- Calmes-toi. C’était pour rire.

Louise.- Albert, tu te souviens d’Albert ? Je te l’ai déjà raconté ?

Denise - Cela ne fait rien, racontes.

Louise.- Je l’appelais : l’homme au cheval.

Denise.- Il faisait du cheval ?

Louise.- Il jouait aux courses. A Ascot. Non, je me trompe. A Chantilly. Avec son chapeau spécial pour le Derby.

Denise.- Il jouait avec un chapeau ?

Louise.- Un jour, il m’a dit : Vous voyez ce tableau ? C’est un Courbet. Il vaut des millions. Pour une nuit avec vous, Louise, il est à vous. Je lui ai répondu : pour qui me prenez-vous. Un Courbet. Gaston Courbet. Pas un autre.

Denise.- Gustave.

Louise.- Quoi, Gustave ?

Denise.- Gustave Courbet. Pas Gaston.

Louise.-Gaston, Gustave, quelle différence. Ca n’empêche pas de peindre.

Denise.- Il n’est pas signé.

Louise.- J’attendais cette remarque. C’est ce qui lui donne une valeur supplémentaire, les peintres signent leurs tableaux, en bas, à droite, et parfois au dos de leur toile. Pour qu’on puisse les distinguer les uns des autres, en réalité. Ceux dont la patte est reconnaissable entre toutes n’ont pas besoin de signer. Est-ce qu’un poème de Rimbaud a besoin d’être signé pour être beau, je le demande à haute voix ?

Denise.- Rimbaud ! Mon dieu !

Louise.- En tout cas, si ce tableau n’est pas de lui, il est celui d’un de ses élèves. Et s’il ne vaut pas des millions, des millions et des millions, il vaut simplement des millions.

Un instant de silence, puis :

Louise.- J’étais la plus belle. La plus belle. Crois- moi. Ce dont tu te souviendras à l’heure de la mort, ce ne seront pas des livres, ce seront les caresses des hommes. Et celles dont ils t’auront privées. N’hésite pas. Le jour où tu ne t’en souviendras plus, autant mourir pour de vrai.

La place du cœur, ce n’est pas à la poitrine qu’elle se trouve. Ce n’est pas là. C’est là.

Soudain, le visage de Louise se crispe. Elle porte la main à la poitrine. Elle pousse un cri.

 

Marie, la troisième des femmes, elle fait office de chœur, commente.

- Elles ne s’aiment pas. Pourquoi les êtres humains ne s’aiment-ils pas ? Elles se connaissent à peine. Louise à cinquante cinq ans. Elle est belle et désirable. Fernand se jetterait à l’eau pour elle. Non, j’exagère. C’est à Denise qu’il fait du plat. Elle aussi, il la mettrait bien dans son lit. Pourquoi ne porterais-je pas témoignage de ce que je vois ? Aujourd’hui encore on répète avec emphase les propos des comédiennes grecques quant à des citoyennes de leur cité. Deux mille ans graveront-ils mes propos d’aujourd’hui dans le marbre de l’histoire ? Les Atrides, dites-vous. N’y a-t-il plus de meurtres aujourd’hui ? Plus d’enfants assassinés ? D’époux trompés et de femmes sacrifiées pour la gloire et l’ambition d’un homme ?

 

Denise.- Décidément, je ne le vois pas, ce texte.

Louise.- Moi non plus, en réalité.

Denise.- Je suppose que maître Damien a ses raisons. Mon rôle est si petit que je me garderais bien de donner une opinion. A mon avis, il s’agit du texte d’un ami. Ou d’un ami du producteur. Souvent, les producteurs ont des ces exigences…Je l’ai vu dans des films américains.

Vous entendez ?

Toutes portent la main à la poitrine. Entre Fernand.

Fernand.- Ce n’est que moi, mes jolies.

Toutes.- Tu as des nouvelles ?

Fernand.- Je suis venu pour entendre les vôtres.

 

Marie.- Elles se taisent. Aucun mot ne franchit leurs lèvres. Elles sont immobiles. De véritables statues. Les statues qui se trouvent dans les parcs de nos cités sont-elles simplement immobiles. Se mettront-elles à vivre dès que nous, nous aurons cessé de le faire ? Qui peut l’affirmer. Mais qui de nous peut affirmer le contraire.

 

Le téléphone sonne. Longtemps. L’une d’elles se décide.

Louise.- Prenez-le, Fernand. C’est vous, l’homme.

Fernand décroche.

Fernand.- Oui. Oui.

Il raccroche.

Denise.- Qu’est-ce qu’il a dit ?

Louise.- Oui, qu’est-ce qu’il a dit.

Fernand.- Je ne me souviens pas.

Louise.- Fernand ! Il s’agit de notre avenir. C’est trop grave.

Fernand.- Avec Fernand, rien n’est grave. Même ce qui est sérieux.

Louise.- Fernand !

Fernand.-Soit. Tout reste ouvert.

Toutes.- Ah !

Fernand.-Le producteur n’a pas dit non. Il a téléphoné à maître Damien…

Denise.-Pour le lui dire ?

Fernand.- Pour dire qu’il serait en retard. Que Damien pouvait l’attendre.

Dès lors, je traduis : rien n’est fait. Et si rien n’est fait, tout est faisable. Positiver. Il faut po-si-ti-ver. Si tu penses : c’est perdu, tu seras malheureuse.

Denise.- Et si tout à l’heure, maître Damien nous annonce que le producteur a dit non ?

Fernand.- Tu seras malheureuse, mais après. Est-ce que je t’ai déjà fait danser ?

 

Il invite Denise à danser. Sans musique.

Fernand.- Lorsque je danse, je me laisse guider par une musique intérieure. Est-ce que je t’ai déjà embrassée ? Non, ne t’inquiète pas, tu n’a rien de moins que les autres.

.

Marie.- Comment faire la différence entre la comédie et la vie ? J’allais dire : la vie véritable. Cela me plait à moi de passer d’une rive à l’autre de ce fleuve qui m’entraîne sans que je puisse me reposer un instant. Tu crois qu’il s’arrête parce que tu dors, pauvre conne. Et parfois, tu fais semblant de dormir une heure de plus. Mais le fleuve, lui, ne dort pas. Il continue de t’entraîner. Rêve ou vis, peu importe le nom que tu donnes à cette histoire sans queue ni tête, mais prend du plaisir, ma fille. Il ne s’agit pas d’un bout de texte de théâtre comme celui que Louise a prononcé tout à l’heure. Il s’agit de ton sang.  

 

Louise à Marie.

Louise.- Est-ce que je te l’ai déjà dit ? Tu es émouvante, ma petite Marie. Tu m’as émue. Tu dois être bouleversée toi aussi. Stanislavski le disait : Même si vous n’avez qu’un mot à dire, dites-le avec vos tripes. Bonjour, c’est bonjour. Mais : Bonjour, c’est autre chose.

Sur une scène de théâtre, tuer un enfant à coups de marteau ou manger des frites, pour moi c’est pareil. Ce n’est pas à nous d’être ému. Notre rôle, c’est d’émouvoir le spectateur. C’est maître Damien qui l’a dit.

Denise.- Comme c’est vrai. Retiens cette phrase, Marie. Je suis sûre que c’est une réplique extraordinaire. Je suis sûre que lorsqu’il l’entendra, dite par une autre bouche que la sienne, maître Damien demandera à l’auteur de l’introduire dans son texte.

Louise.- Où elle va tomber comme un cheveu dans la soupe.

Denise.- Personne ne s’en apercevra. Elle est trop belle. Les spectateurs, tu le sais, écoutent à peine lorsque la comédienne est jolie.

Louise.- Jolie ? Tu te crois au cinéma ? Au théâtre, ma fille, les spectateurs ne mettent pas leur manteau sur les genoux.

Silence. Le découragement les submerge.

Denise.- Pourquoi ne téléphone t-il pas ?    

Louise.- L’enfer c’est.., c’est l’attente. J’ai le corps tout remué. Je dois retrouver mon calme.

Denise.- Il n’est pas très long, notre texte.  L’art dramatique n’échappe pas aux lois générales de l’économie, c’est maître Damien qui me l’a dit à la fin du mois dernier. Pour quelques répliques à peine, c’est tout de même un comédien en plus. Et ça coûte, un comédien. 

D’accord, pas beaucoup. Mais tout de même. Et puis, le texte en est plus resserré. Moins de répliques, la densité augmente.  Oui. Et à force. Plus de répliques du tout, et la densité de l’œuvre est à son paroxysme. J’ai inventé le texte muet. Sans comédiens. Sans décor. Sans théâtre. Le comble de l’émotion dramatique.

Le téléphone sonne. Denise se précipite.

Denise.- Oui, Oui ? Ah, Ah, oui.

Elle raccroche.

Marie.- C’était maître Damien ?

Denise.- Qui donc, sinon.

Marie.- Cela peut-être n’importe qui, peut-être une erreur.

Denise.- Le plombier.

Marie.- C’était le plombier ?

Denise.- Tu ne veux pas savoir ce qu’il a dit ?

Marie - Non. Je le devine. Cette pièce sera un four. Il faut être toqué pour la jouer. Elle a été écrite par un apprenti. Et quand je dis un apprenti, je suis en dessous de la vérité. Tu peux me dire où est l’action ?

Denise.- N’empêche que le producteur  n’a  pas refusé.

Louise.- Ce n’est pas vrai ? Fais attention, Denise. Ne joue pas avec mon cœur.

Denise.- Il ne l’a pas refusée parce qu’il n’était pas encore arrivé. Lorsqu’il arrivera, peut-être qu’il la refusera mais peut-être qu’il ne la refusera pas non plus.

Louise.- Je sens que je vais mourir.

Denise.- Je répète ce qu’a dit maître Damien.

Louise.- Il avait une bonne voix ?

Denise.- Je ne sais pas. Il a dit : ne vous énervez pas, les enfants.

Louise.- Il a dit : ne vous énervez pas ? Peut-être que la pièce n’est pas si mauvaise. Il me semble la voir. C’est dans une chambre d’hôpital. Une chambre dans une maison de vieux. Louise, enfin le personnage qu’elle incarne est mort. Fernand vient nous l’annoncer. 

Fernand entre.

Louise.-Tu te souviens de ton texte ? Lorsque Louise, enfin le personnage qu’elle incarne, meurt. 

Fernand.- Elle me dit : ne me touchez pas avec vos mains farfouilleuses. Je peux me déplacer seule. Et je réponds, si je devais vous toucher avec quelque chose, ce serait avec mon pied. Là où je pense ! Oui, j’ai déjà dit des textes d’une autre nature. Mais quand on est comédien, on n’a pas toujours le choix.

Louise.- Je peux prendre le tableau ?

Denise.- Le tableau ?

Louise.- Le Courbet. Il est à moi. C’est dans le texte.

Fernand.- Evidemment, un texte dans lequel on cite un grand peintre comme Courbet, ne peut pas être mauvais. J’ai connu un auteur dont le héros parlait de Pablo Picasso, il trainait sur Paablo. Si un critique prétendait que sa pièce n’était pas un chef d’œuvre, il demandait : vous n’appréciez pas Picasso ?

Denise.- Le langage n’est pas très riche.

 

Marie.- Ne cherches pas une langue riche. Ne t’acharne pas à connaître un grand nombre de mots. Ou des mots rares. Les spectateurs risquent de ne pas te comprendre. A quoi bon savoir, si tu es seul à savoir. A trop savoir, tu risques de t’isoler. Au contraire, homme intelligent ou  femme ayant un peu de cervelle, tu feras semblant d’écouter ceux qui en savent moins que toi. Ils répandront tes louanges autour d’eux. Hosanna !

 

Denise.- Je crois qu’elle devient folle.

Louise.- Qu’est-ce qu’on fait ?

Fernand.- On attend. Que faire d’autre. Nous passons notre vie à attendre. Si le temps passé à attendre était supprimé, avec quelques années d’existence, nous la remplirions tout autant qu’aujourd’hui. C’est du Nietzche.

Denise.- Moi, j’en ai assez. Producteur ou pas, Damien ou pas, j’en ai marre, je m’en vais.

Louise.- Nous ne pouvons pas partir. Nous sommes des professionnels.

Fernand.- Louise a raison, nous sommes des professionnels.

Denise.- Mais, reconnaissez-le. Le texte est pauvre. C’est de notre réputation qu’il s’agit.

Louise.- Notre réputation. J’en connais une qui ferait bien d’y penser plus souvent, et avant de préférence.

Denise.- C’est à moi que tu fais allusion ?

Louise.- Non. Au roi de Prusse.

Denise.- Au roi de Prusse ?

Louise.- Madame ne sait pas qui c’est. Madame est trop jeune sans doute.

Fernand.- Les filles !

Denise.- Je comprend que des gens puissent en tuer d’autres. Je ne comprends pas qu’on puisse les mettre en prison pour ça. Il y a des femmes qu’on devrait pouvoir tuer, et plutôt que de condamner leur meurtrière, c’est elles qu’il faudrait mettre en prison.

Fernand.- Les filles, les filles.

Le téléphone sonne. C’est l’angoisse.

Fernand.- C’est vous maître Damien. Il a refusé, je le pressentais. Non. Non, il n’a pas refusé ?

Il se tourne vers les autres :

Il n’a pas refusé.

Au téléphone.

Fernand.- Quoi ? Quoi ? Il n’a pas refusé. Il est mort ? Sur le chemin ? Un accident ? Il ne reste rien de sa voiture ?

Il raccroche.

Fernand.- Vieux con ! Vieux con !

 

Marie.- Je n’aime pas les vieux. Ils encombrent le chemin des jeunes. Ils disent ce qu’il faut faire de ce monde qui n’est pratiquement plus le leur. Je le dis avec solennité : il faut tuer les vieillards.

 

Louise.- Ta gueule, Marie. Ta gueule.

 

Marie.- Nous sommes morts. Nous sommes tous morts. Mais ils n’ont pas le temps de nous enterrer tous à la fois

 

Parce que qu’elle n’arrête pas de réciter, il ne reste plus aux autres qu’à l’étrangler.

Louise.-Tu connaissais ton texte, toi ?

Fernand.- Bien sûr. Nous sommes des comédiens, pas des touristes.

Louise à Denise.

Louise.- Et toi ?

Denise.- Bien sûr. Nous sommes des professionnels.

Louise.- Oui. Toujours  prêts. The show must go.

 

On entend les trois coups du brigadier comme si la pièce allait seulement commencer.

 

                                   Rideau

 

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Commentaire de Quivron Rolande le 29 mai 2014 à 14:53

Là, c'est du jamais lu .... originale cette répétition. Pour une pièce qui parle des vieux, dans une maison de re-traite.

Traite plus re, cela fait penser singulièrement à une autre traite ....qui rejoindra sans doute celle qui nous traquera sans faire couler beaucoup d'encres, ni engendrer de regrets ....

La réplique de l'une des actrices risque fort de devenir une triste réalité.

Et la fin du vieux comédien ne fera couler aucune larme.

Ne sommes-nous pas tous de tristes clowns ??

Bon dimanche envers et contre tout !! Courage.

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