Au coin de l’avenue, face au parc centenaire de cette petite ville de province, un homme âgé tire un sac bizarre, un sac rempli de vieilles lettres non envoyées. Elles sont incomplètes, mal rédigées. Des écrits remplis de blancs, de phrases interrompues, de mots fades sans sentiments. Des émotions non exprimées, refoulées, et jetées ainsi sur du papier. Il traine cette charge depuis des années. Personne ne veut l’aider, le soulager, le débarrasser de ce fardeau. Nul ne veut prendre sa part et accepter qu'il n’ait pas été à la hauteur à un certain moment de sa vie.
Habillé d’un long manteau, il fait peur et arrivé à ma hauteur, il me tend un brouillon qui me concerne. D’abord je refuse. Ce papier n'est pas à moi. Je le sais. Une lettre de moi. Je n'ai jamais écrit ces mots raturés. Me voici plongée dans un autre monde, celui de mon passé, des années auparavant.
Il sait depuis longtemps que personne ne veut reconnaître ses vieux démons qui sont nos peurs, nos souffrances, nos délires. Il fait quelques pas. Il repart avec le fardeau continuer son éternité, sa quête sans succès. Il garde son sac de lettres d’incompréhension.
Et pourtant ! Si j'avais eu le courage de le faire. Tout aurait changé. Mais je ne l'ai pas fait. Il insiste. Il y en a d’autres. Non, non… Je suis certaine de moi. Reprenez votre courrier, il n'est pas à moi.
Parfois, il lui arrive de mettre la main dans ce sac et d'en tirer quelques-unes juste pour leur donner vie un instant. Des lettres écrites sur du papier bleu qui n’ont ni nom, ni adresse, ni date. Une rencontre éphémère, un moment très court que le vent a emporté.
Les lettres écrites d'une main d’enfant sont terribles. Elles recèlent, révèlent des secrets insensés. Des cris étouffés. Des silences lourds. Des mots que les adultes ne veulent pas entendre et que les enfants ne disent, n'envoient jamais. Des souffrances indicibles, des jours de tristesse, des nuits de pleurs, la solitude.
Celles encore écrites sur du papier pelure pour alléger le poids de la souffrance, du malheur. Elles sont nombreuses. Elles gardent l’empreinte de la douleur. Et ce parchemin vieilli prématurément qui le rend presqu’illisible. Ecrit en lettres d’or, il relate bien des tourments.
Que de secrets dans ce sac, que d’histoires non abouties, dans ces plis parfumés, dans ces papiers jaunis. L'homme connaît toutes ces litanies par cœur et ne trouve personne qui veuille les prendre, les compléter, les finir.
Le soleil est apparu. Ses rayons réchauffent les allées. Il traverse la chaussée et se dirige vers le parc. Il pose ses pas dans les empreintes d’autres pas pour ne pas changer le cours du temps. Il veut passer incognito pour ne pas effrayer les passants. C’est maintenant un facteur qui ramasse toutes ces notes, ces pensées, ces vœux, ces désirs, ces regrets, ces remords abandonnés.
Il revient vers moi. Insiste encore.
Non, je ne veux pas la reprendre, la terminer, l’envoyer. Compléter ces blancs que j’ai refusé d’écrire, de dire. Le passé est le passé. J'ai soudain mal d’une douleur étrange. Mon cœur se crispe. Et si je m'étais trompée. Et si j'avais changé par cette lettre non porteuse le cours des choses, cette réalité qui n'est pas, qui n’existe pas.
Assis sur un banc, l'homme a trouvé une âme lucide et celle-ci est troublée. Cette personne ne comprend pas cette démarche et d’un geste brusque, jette cette lettre inachevée dans le caniveau.
Qui est-il pour venir ainsi troubler la paix des braves gens ? Qui est-il pour réveiller ainsi un passé révolu ? Son sac si lourd ne peut-il pas brûler et laisser sereine la conscience des passants.
Instinctivement, je le suis. Je marche derrière lui. Il souffre de tant d'histoires inachevées, de ruptures, de discordes, de tristesse, de violence. Il aurait aimé distribuer la beauté, la bonté, le bonheur, la vie. Il est âgé, fatigué et je sens qu'il veut me parler. J'attends.
Des passants nous croissent. Leurs regards s’arrêtent sur nous. Leurs âmes savent. Le vieil homme s’immobilise mais il n’a rien à me dire. Je connais déjà les propos me concernant.
Debout dans l’allée du parc, je tente mentalement de remplir les blancs que j’ai laissé dans mon passé. J’hésite.
J'hésite comme le jour où j'ai tourné le dos, baissé les bras, refusé de parler. J'hésite comme le jour où je n'ai pas pardonné, oublié, tourné la page. J'hésite comme le jour où je n'ai pas su dire je t'aime, reste, ne t'en va pas. J'hésite comme le jour où je n'ai pas fini cette lettre.



