En remerciements à ceux qui me font l'honneur de me transmettre leurs impressions au sujet de
"l'Hymne ou le Plaidoyer pour une noble essence :
l'arbre, témoin séculaire de la courte existence des Hommes"
"La vie humaine est un vieux pays sombre
Où les marcheurs pensifs, en des routes sans nombre,
Se croisent dans des cris d'accueil et de départ ! "
Georges Rodenbach
Fasse que ce tercet du poète des "Vies encloses" joue le rôle de messager afin de saluer chaleureusement les "amoureux fervents et savants non austères", nourrissant dans "leurs mûres saisons", une inclination naturaliste en faveur de ce verdoyant monument, l'arbre, réservant une mention particulière à Rébecca Térniak, qui, de sa plume ardente bannissant le préfabriqué, a su ô combien, nous retranscrire son émoi à l'évocation de cette thématique botanique, étant à la fois troublée et ravie qu'une telle sensibilité puisse fleurir en eux à l'égard d'un pan de notre patrimoine méconnu et méprisé, que nous nous ingénions à maltraiter à qui mieux mieux...jusqu'à ce que mort s'en suive !!!
"Je danse après le supplice refus de l'atteinte du mal que je mets à nu.
Celui qui n'a pas de promesses en soi ni de signe de ciel ni de signe de terre
Meurt sans la clarté des échanges et sur sa tombe mérite des chardons." *
Et si l'existence "d'Arts et Lettres" devait se justifier, fors sa défense des disciplines majeures de la création présentées, "défiant et le temps et l'espace et le nombre", selon une formule du "Poète rustique" d'Orthez, alliant iconographie et résumé historique, ce serait, selon mon humble optique, en sa qualité de "relieur d'âmes", afin qu'une subtile alchimie infuse entre certains membres voués à la base, à la solitude, et qui par l'entremise de ce réseau, sont invités à rompre et leur isolement, et "l'Ombre des Jours", dans un élan d'échange avec leur prochain parfois si "étranger", hélas, et ce, pour la beauté du geste, éloigné de tout mercantilisme ou opportunisme, cette "mauvaise herbe" à la Eustache Deschamps colonisant moult "Locus amoenus" !
Mais pour cela, assurément, il nous faut être disposé à ce que les graines en germination lèvent, après avoir été ensemencées sur un terreau fertile, ayant "d'abord soif" de "partage", terme très "tendance" de nos jours, éminemment profané, soif perpétuelle de nouer des liens spirituels authentiques, sinon de communion totale, vaste utopie !!!
"Parti pris des choses" pour paraphraser Francis Ponge, qui, indéniablement nous rallie à la cause du père de "La Jeunesse blanche", prenant "Refuge dans l’art" ("l’art, asile de l’âme, où les bonheurs rêvés/Les orgueils, les amours brèves de la jeunesse/Vont se coucher"[…]) auteur, qui, de surcroit, m'est de plus en plus cher et avec lequel j'ose espérer tisser des attaches encore plus étroites, ne serait-ce qu'en vertu d'une tendre fraternité apollinienne le liant au "Faune habillé de bure", alias Francis Jammes, si seulement la destinée condescend à me prodiguer ses bienfaits, m'octroyant, entre-autres, l'agrément de servir la lyre d'Orphée, tant par l'expression de l'écrit que par celle de l'oralité, soit de "mettre en bouche", de faire résonner le chant de "Calliopée".
"Passeur de mots", qui tel un artisan forge, sculpte, creuse et cisèle la pièce d'orfèvrerie qu'il a élu et dont il s'est attribué la mission de faire revivre, la ressentant avant de la dire, animé du désir de faire ressortir le style fleuronnant de sens du verbe poétique de "l'arbre à poèmes", baptisé de "Poémier" par Paul Fort, gage de fructueuses productions prenant l'auditeur, le lecteur, à témoin.
"Que les couchants sont doux à l'âme douloureuse, et qu'il est bon de s'attendrir avec le jour ! Ces heures apaisées sont la patrie heureuse où l'homme oublie la haine et rêve un peu d'amour", nous déclare l'arboriculteur-trouvère.
Vous ne pouvez donc vous douter, à quel point, je suis attendrie par votre émouvante réceptivité, chère Rébecca, vibrant credo qui tente à me rasséréner sur la nature humaine parfois si désespérante de par la légèreté et la noirceur dont elle est capable de faire preuve ; vous avouerai-je vous concernant, que le peu qu'il m'a été donné de lire de vous, m'a profondément marqué par l'intégrité, la générosité, la force de votre idéal artistique et engagement qui émanent de vos propos ; c'est que vous allez, permettez-moi de l'affirmer, jusqu'à faire mentir Niesztche qui prononçait un contre éloge de l'humanité dans sa globalité, en affirmant que : "L'homme est un être superficiel par profondeur."
Et puisque nous en sommes aux confessions, comment, ne pas admettre que je vous dois aussi une chose rare, essentielle, celle d'avoir reconnu en vous la "beauté- bonté " chère à François Cheng, nommée ainsi au sein de son recueil accueillant "les cinq méditations sur la beauté", singularité donc, à laquelle je vous suis redevable pour avoir grandement participé, par l'apport de vos appréciations, à ma "réunification" ; or, en ce jour de Saint François de Sales, la mécréante que je suis, ne peut que se réjouir de voir sa pensée appréhendée de la sorte, soit, envisagée sans être morcelée, ni pour le moins du monde divisée ou bien pervertie par des frileux qui prônent l'économie de moyens, sinon la retenue synonyme de tiédeur, suivant ma vision, car :
"Aimer quelqu'un, c'est le dépouiller de son âme, et c'est lui apprendre ainsi - dans ce rapt - combien son âme est grande, inépuisable et claire. Nous souffrons tous de cela: de ne pas être assez volés. Nous souffrons des forces qui sont en nous et que personne ne sait piller, pour nous les faire découvrir" proclame Christian Bobin…
Certes ! Comment ne pas adhérer à une telle profession de foi ! Pourtant, amis, une autre alternative se présente à nous : nous pouvons également "souffrir" d'être mal "pillé", seulement "effleuré"...
N'y a t'il pas pire trahison que le survol d'un être dans son entité ? N'est-ce pas la négation même de son identité ? Car "naître est à la portée de tout le monde ! Mais il faut devenir ensuite ! Devenir"* …
Oui, n'oublions jamais que, "Nous naissons, pour ainsi dire, provisoirement, quelque part ; c'est peu à peu que nous composons en nous le lieu de notre origine, pour y naître après coup, et chaque jour plus définitivement."
Une Valérianacée émerveillée de l'atmosphère se dégageant de ce réseau…
Avec l'expression de sa vive admiration adressée à son Pygmalion, Robert Paul.
*1 : : Devise signée France Burghelle-Rey, auteur découverte grâce au blogue "Patrimages"
*2 : : Devise de Daniel Pennac, dans l'esprit de la citation de Rainer-Maria précitée ("Lettres milanaises, 23 janvier 1923)
Florilège de poèmes en lien avec "le Plaidoyer pour l'arbre"
I)
Eh quoi ! tout est sensible !
PYTHAGORE
Homme ! libre penseur - te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose :
Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l'Univers est absent.
Respecte dans la bête un esprit agissant :
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose;
Un mystère d'amour dans le métal repose :
« Tout est sensible ! » - Et tout sur ton être est puissant !
Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'épie :
A la matière même un verbe est attaché...
Ne la fais pas servir à quelque usage impie !
Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché;
Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,
Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres !
Vers dorés de Gérard de Nerval
(Recueil "Les Chimères "1853)
II)
Puisque l’Ennui suprême a plissé tous les fronts,
Puisque rien d’héroïque et rien d’incorruptible
N’est plus resté debout au-dessus des affronts
Et que l’Idéal meurt, le front sur une bible,
Puisque sont morts aussi les dieux qu’on écoutait
Quand les vents de la Grèce apportaient leurs oracles,
Puisque Jésus lui-même en son ciel bleu se tait
Et semble avoir perdu la foi dans ses miracles,
Puisque la nudité de la Femme est pour nous
Un temple violé sans charme et sans surprise
Et qu’au lieu d’y plier en tremblant nos genoux
Nous l’allons traverser d’un geste qui méprise,
Puisque les grands, les purs sont dédaigneux d’agir
Et seraient lapidés s’ils tentaient l’épreuve,
Sans pouvoir sur les fronts de la foule élargir
Le drapeau frissonnant de la parole neuve,
Puisque c’est bien fini, puisqu’à présent encor
? Indice indénié des temps de décadence ?
Devant la monstrueuse Idole au ventre d’or,
Comme au temps d’Israël, le peuple chante et danse,
Puisque c’est bien ainsi, résignez-vous, les cœurs !
Car il vous reste l’Art, temple aux portes bénies,
Monument de refuge où de rares liqueurs
Font aux songes blessés de calmes agonies.
L’art, asile de l’âme, où les bonheurs rêvés,
Les orgueils, les amours brèves de la jeunesse
Vont se coucher, la tête en sang, les yeux crevés,
Côte à côte, dans les lits blancs de la tristesse.
Aux chevets de l’antique et durable hôpital
Voici, pour adoucir leur fièvre ou leur phtisie,
Pour les aider à vivre et pour tromper leur mal,
Voici la Sœur Musique et la Sœur Poésie.
Bonnes sœurs assistant les désirs survivants,
Leur récitant le soir des vers et des légendes,
Ou déroulant pour eux, avec leurs doigts fervents,
Des rythmes combinés en de roses guirlandes.
Bonnes sœurs leur montrant, pour leur l’espoir,
Le Chef-d’œuvre rêvé, beau des douleurs divines,
Qui, comme un crucifix tout en or sur fond noir,
Leur tend les bras de loin sous un bandeau d’épines !…
"Refuge dans l'Art" de Georges Rodenbach
(Recueil "La Jeunesse blanche")
III)
Sors de ce vieux bourbier de poésie, poète !
de sa vase gluante aux crapauds endormis.
Soulève-toi d’horreur, mais non plus à demi,
couvert de lieux communs épais, d’images blettes.
Jarrets gonflés par ton effort,
soulève-toi des eaux croupies du Rêve.
– Oui, c’est fait.
Mais pourquoi resté-je ainsi courbé,
vaincu par mon effort !
Un peuple de sylvains me nargue sur ces bords ?...
À leurs cris je me dresse en piétinant d’orgueil.
Que fais-je là ?
Je prends racine, je m’enfeuille, et
j’entends rire Pan au cœur de ma feuillée…
JE SUIS UN ARBRE À POÈMES :
UN POÉMIER de Paul Fort
(Ballades françaises)
IV) À Albrecht Dürer
Dans les vieilles forêts où la sève à grands flots
Court du fût noir de l'aulne au tronc blanc des bouleaux,
Bien des fois, n'est-ce pas ? à travers la clairière,
Pâle, effaré, n'osant regarder en arrière,
Tu t'es hâté, tremblant et d'un pas convulsif,
O mon maître Albert Dürer, ô vieux peintre pensif !
On devine, devant tes tableaux qu'on vénère,
Que dans les noirs taillis ton œil visionnaire
Voyait distinctement, par l'ombre recouverts,
Le faune aux doigts palmés, le sylvain aux yeux verts,
Pan, qui revêt de fleurs l'antre où tu te recueilles,
Et l'antique dryade aux mains pleines de feuilles.
Une forêt pour toi, c'est un monstre hideux,
Le songe et le réel s'y mêlent tous les deux.
Là se penchent rêveurs les vieux pins, les grands ormes
Dont les rameaux tordus font cent coudes difformes,
Et, dans ce groupe sombre agité par le vent,
Rien n'est tout à fait mort ni tout à fait vivant.
Le cresson boit ; l'eau court ; les frênes sur les pentes,
Sous la broussaille horrible et les ronces grimpantes,
Contractent lentement leurs pieds noueux et noirs.
Les fleurs au cou de cygne ont les lacs pour miroirs ;
Et sur vous qui passez et l'avez réveillée,
Mainte chimère étrange à la gorge écaillée,
D'un arbre entre ses doigts serrant les larges nœuds,
Du fond d'un antre obscur fixe un œil lumineux.
O végétation ! esprit ! matière ! force !
Couverte de peau rude ou de vivante écorce !
Aux bois, ainsi que toi, je n'ai jamais erré,
Maître, sans qu'en mon cœur l'horreur ait pénétré,
Sans voir tressaillir l'herbe, et, par les vents bercées,
Pendre à tous les rameaux de confuses pensées.
Dieu seul, ce grand témoin des faits mystérieux,
Dieu seul le sait, souvent, en de sauvages lieux,
J'ai senti, moi qu'échauffe une secrète flamme,
Comme moi palpiter et vivre avec une âme,
Et rire, et se parler dans l'ombre à demi-voix
Les chênes monstrueux qui remplissent les bois.
Victor Hugo, Les Voix intérieures
(1837)
V)
a)Le premier arbre de l'allée
Le premier arbre de l'allée ?
- Il est parti, dites, vers où,
Avec son tronc qui bouge et son feuillage fou
Et la rage du ciel à ses feuilles mêlée ?
Les autres arbres ? - L'ont suivi
Sur double rang, à l'infini ;
Ils vont là-bas, sans perdre haleine,
A sa suite, de plaine en plaine ;
Ils vont là-bas où les conduit
Sa marche à lui, immense et monotone,
A travers la fureur et l'effroi de l'automne.
Le premier arbre est grand d'avoir souffert
Depuis longtemps, c'est dans ses branches
Que les hivers
Prenaient, des beaux étés, leurs sinistres revanches ;
Contre lui seul, le Nord
Poussait d'abord
Et ses rages et ses tempêtes
Et quelquefois, le soir, il le courbait si fort,
Que l'arbre immensément épars sous la défaite
Semblait toucher le sol et buter dans la mort.
L'orage était partout et l'espace était blême ;
L'arbre ployé criait, mais redressait quand même,
Après l'instant d'angoisse et de terreur passé,
Son branchage tordu et son front convulsé.
Grâce à sa force large et mouvante et solide,
Il rassurait tous ceux dont il était le guide.
Il leur servait d'exemple et de gloire à la fois.
Au temps de l'accalmie, ils écoutaient sa voix
Leur parler à travers l'émoi de son feuillage.
Ils lui disaient leur peur en face du nuage
Qui rôdait plein de foudre à l'horizon subtil.
L'un voulait fuir sans lutte et l'autre se défendre ;
Tous différaient d'avis, quoique voulant s'entendre,
Si bien qu'il lui fallait assumer le péril
D'entrainer seul, là-bas, en quels itinéraires !
Ces mille arbres nourris de volontés contraires.
S'il les menait ainsi, c'est qu'il savait agir
Son vouloir était dur, mais son geste était souple.
Pour les mieux exalter, il les rangeait par couples
Et dès qu'au loin il entendait le vent rugir,
Farouche et violent, il se mettait en route.
Eux le suivaient, abandonnant dispute et doute,
Heureux de retrouver un chef dans le danger.
Ils adoraient alors et son geste enragé
Et son cri despotique à travers les tumultes.
Par les soirs éclatants ou par les nuits occultes,
Il tenait tête à tout le ciel, tragiquement ;
Tous l'admiraient et tous se demandaient comment,
A mesure que l'ombre étreignait son écorce,
Il sentait mieux l'orgueil lui insuffler la force.
Mais les arbres qu'il entraînait dans ce combat
Que son ardeur changeait en fête,
Bien qu'ils fussent ses compagnons, ne savaient pas
Quel signe alors sacrait sa tête.
Nul ne voyait le feu dont l'or le surmontait
- Vague couronne et flamboyance -
Et que s'il était maître et roi, il ne l'était
Qu'en s'affolant de confiance.
"Le Premier arbre de l'allée "d'Émile Verhaeren
Recueil "Les Flammes Hautes"
b) Tout seul,
Que le berce l’été, que l’agite l’hiver,
Que son tronc soit givré ou son branchage vert,
Toujours, au long des jours de tendresse ou de haine,
Il impose sa vie énorme et souveraine
Aux plaines.
Il voit les mêmes champs depuis cent et cent ans
Et les mêmes labours et les mêmes semailles ;
Les yeux aujourd’hui morts, les yeux
Des aïeules et des aïeux
Ont regardé, maille après maille,
Se nouer son écorce et ses rudes rameaux.
Il présidait tranquille et fort à leurs travaux ;
Son pied velu leur ménageait un lit de mousse ;
Il abritait leur sieste à l’heure de midi
Et son ombre fut douce
A ceux de leurs enfants qui s’aimèrent jadis.
Dès le matin, dans les villages,
D’après qu’il chante ou pleure, on augure du temps ;
Il est dans le secret des violents nuages
Et du soleil qui boude aux horizons latents ;
Il est tout le passé debout sur les champs tristes,
Mais quels que soient les souvenirs
Qui, dans son bois, persistent,
Dès que janvier vient de finir
Et que la sève, en son vieux tronc, s’épanche,
Avec tous ses bourgeons, avec toutes ses branches,
- Lèvres folles et bras tordus -
Il jette un cri immensément tendu
Vers l’avenir.
Alors, avec des rais de pluie et de lumière,
Il frôle les bourgeons de ses feuilles premières,
Il contracte ses noeuds, il lisse ses rameaux ;
Il assaille le ciel, d’un front toujours plus haut ;
Il projette si loin ses poreuses racines
Qu’il épuise la mare et les terres voisines
Et que parfois il s’arrête, comme étonné
De son travail muet, profond et acharné.
Mais pour s’épanouir et régner dans sa force,
Ô les luttes qu’il lui fallut subir, l’hiver !
Glaives du vent à travers son écorce.
Cris d’ouragan, rages de l’air,
Givres pareils à quelque âpre limaille,
Toute la haine et toute la bataille,
Et les grêles de l’Est et les neiges du Nord,
Et le gel morne et blanc dont la dent mord,
jusqu’à l’aubier, l’ample écheveau des fibres,
Tout lui fut mal qui tord, douleur qui vibre,
Sans que jamais pourtant
Un seul instant
Se ralentît son énergie
A fermement vouloir que sa vie élargie
Fût plus belle, à chaque printemps.
En octobre, quand l’or triomphe en son feuillage,
Mes pas larges encore, quoique lourds et lassés,
Souvent ont dirigé leur long pèlerinage
Vers cet arbre d’automne et de vent traversé.
Comme un géant brasier de feuilles et de flammes,
Il se dressait, superbement, sous le ciel bleu,
Il semblait habité par un million d’âmes
Qui doucement chantaient en son branchage creux.
J’allais vers lui les yeux emplis par la lumière,
Je le touchais, avec mes doigts, avec mes mains,
Je le sentais bouger jusqu’au fond de la terre
D’après un mouvement énorme et surhumain ;
Et J’appuyais sur lui ma poitrine brutale,
Avec un tel amour, une telle ferveur,
Que son rythme profond et sa force totale
Passaient en moi et pénétraient jusqu’à mon coeur.
Alors, j’étais mêlé à sa belle vie ample ;
Je me sentais puissant comme un de ses rameaux ;
Il se plantait, dans la splendeur, comme un exemple ;
J’aimais plus ardemment le sol, les bois, les eaux,
La plaine immense et nue où les nuages passent ;
J’étais armé de fermeté contre le sort,
Mes bras auraient voulu tenir en eux l’espace ;
Mes muscles et mes nerfs rendaient léger mon corps
Et je criais : ” La force est sainte.
Il faut que l’homme imprime son empreinte
Tranquillement, sur ses desseins hardis :
Elle est celle qui tient les clefs des paradis
Et dont le large poing en fait tourner les portes “.
Et je baisais le tronc noueux, éperdument,
Et quand le soir se détachait du firmament,
je me perdais, dans la campagne morte,
Marchant droit devant moi, vers n’importe où,
Avec des cris jaillis du fond de mon cœur fou.
"L'Arbre" d'Émile Verhaeren
Recueil La multiple splendeur
VI)
Madame, mon amie, qui criez que vos fleurs sont belles, que je vienne les respirer, et que vous ne pouvez à vous seule suffire au plaisir, à l'orgueil, à l'ivresse que vous versent vos nombreuses roses, laissez-moi le temps d'accourir, donnez-moi le temps de songer à ce qu'il faut que je vous en dise. Attendez que j'aie trouvé quelque parole qui flatte votre goût de vos fleurs ...
Que si je m'oubliais et ne disais que ma pensée, je pressens que j'irriterais la vanité qu'elles vous donnent... Que me font tous ces calices de chair tendre, ces petits visages penchants ? Je ne sais pas chérir des merveilles si délicates, si sensibles et si fragiles...
Vous aimez les fleurs mon amie et j'aime les arbres. Des fleurs sont choses et les arbres sont des êtres. J'aime le tout mieux que la partie. Adorez avec moi ce grandiose porteur de branches et de feuilles, ce grand être isolé et complet. Sa stature et sa figure exhausse mon regard. Il invoque, il appelle l'arbre de vie qui est en moi. Il est axe d'un monde où il rayonne son existence, et je le sens par moi-même qui approfondit jusqu'au granit l'exemple et la loi pure de se faire égal dans l'espace à toute puissance pressante du temps ; comme il répond à sa durée, comme il s'augmente et se succède dans l'étendue ! Il ne subsiste qu'il ne croisse, et le nombre de ses feuilles chante à demi-voix ce qui se passe sur la mer.
Arbre, mon arbre, Amour serait ton nom, s'il m'appartenait de te nommer, ô statue d'une soif constante, ta vigueur s'élève en toi comme l'huile entre les fibres et tu ne cesses de te construire car tu ne vis que de grandir.
Par le corps ardent des cieux, par la chair de l'air fraîche et fluide, par ce qui brûle au-delà de l'air aussi, là-haut, tu es appelé à l'altitude.
Je t'aime, je voudrais aimer comme toi, être aimé comme tu aimes, frémir, grandir, périr... Sa masse est en équilibre avec le temps.
Son corps est un siècle.
M de PAUL VALERY
(Recueil ALPHABET)
VII)
Fragment du "Dialogue de l'Arbre" de Paul Valéry
Je t’aime, l’Arbre vaste, et suis fou de tes membres. Il n’est fleur, il n’est femme,
grand Être aux bras multipliés, qui plus que toi m’émeuve et de mon cœur
dégage une fureur plus tendre.. Tu le sais bien, mon Arbre, que dès l’aube je
te viens embrasser : je baise de mes lèvres l’écorce amère et lisse, et je me sens
l’enfant de notre même terre. A la plus basse de tes branches, je pends ma
ceinture et mon sac. De tes ombres touffues, un gros oiseau soudain s’envole
avec fracas et fuit d’entre tes feuilles, épouvanté m’épouvantant. Mais l’écureuil
sans peur descend et se hâte vers moi : il vient me reconnaître. Tendrement
naît l’aurore, et toute chose se déclare. Chacune dit son nom, car le feu du
jour neuf la réveille à son tour. Le vent naissant bruit dans ta haute ramure. Il
y place une source, et j’écoute l’air vif. Mais c’est Toi que j’entends. Ô langage
confus, langage qui t’agites, je veux fondre toutes tes voix ! Cent mille feuilles
mues font ce que le rêveur murmure aux puissances du songe. Je te réponds,
mon Arbre, je te parle et te dis mes secrètes pensées. Tout de ma vérité, tout de
mes voeux rustiques : tu connais tout de moi et les tourments naïfs de la plus
simple vie, la plus proche de toi. Je regarde alentour si nous sommes bien seuls,
et je te confie ce que je suis. Tantôt, je me confesse haïssant Galatée ; tantôt,
un souvenir me faisant délirer, je te tiens pour son être, et deviens un transport
qui veut follement feindre, et joindre et prendre et mordre autre chose qu’un
songe : une chose qui vit... Mais, d’autres fois, je te fais dieu. Idole que tu es, ô
Hêtre, je te prie. Pourquoi non ? Il y a tant de dieux dans nos campagnes. Il en
est de si vils. Mais toi, quand s’apaise le vent, et que la majesté du Soleil calme,
écrase, illumine tout ce qui est dans l’étendue, toi, tu portes sur tes membres
divergents, sur tes feuilles innombrables, le poids ardent du mystère de midi ; et
le temps tout dormant en toi ne dure que par l’irritante rumeur du peuple des
insectes... Alors, tu me parais une sorte de temple, et il ne m’est de peine ni de
joie que je ne dédie à ta sublime simplicité.
VIII)
IL ÉTAIT UNE FEUILLE
Il était une feuille avec ses lignes
Ligne de vie
Ligne de chance
Ligne de cœur
Il était une branche au bout de la feuille
Ligne fourchue signe de vie
Signe de chance
Signe de cœur
Il était un arbre au bout de la branche
Un arbre digne de vie
Digne de chance
Digne de cœur
Un arbre que nul jamais ne vit.
Il était des racines au bout de l'arbre
Racines vignes de vie.
Vignes de chance
Vignes de cœur
Au bout des racines il était la terre
La terre tout court
La terre toute ronde
La terre toute seule au travers du ciel
La terre.
Robert Desnos