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Le Prix Pierre Nothomb 2012 est décerné à Jacqueline De Clercq pour Le temps qu'il fait.

Placé sous la présidence d'honneur d'Amélie Nothomb, ce prix récompense l'auteur lauréat d'un concours de textes inédits devant satisfaire à une série de prescrits de fond et de forme (thème, genre littéraire, présence de mots imposés, nombre de signes...) ou comment transmuer la contrainte en liberté.

Remise du prix à la lauréate et parution de Le temps qu'il fait, le 30 septembre 2012 au Château du Pont d'Oye.

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Georg Trakl, une vie magistralement ratée

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                               Georg Trakl (1887-1914)

 

"Une vie ratée, mais le plus magistralement du monde." (Marc Petit)

 

"Sentiments dans des instants où la vie est semblable à la mort : tous les êtres sont dignes d'amour. Au réveil, tu sens l'amertume du monde ; il y a là toute la dette que tu n'as pas rachetée : ton poème, une expiation incomplète." (G. Trakle)

 

"A celui-là qui méprise le bonheur, sera donnée la connaissance." (G. Trakle), écrit à l'âge de 17 ans.

 

"Mais qui donc pouvait-il être ?" (Reiner-Maria Rilke)

 

 

A Georg Trakl

 

(puisqu'il est désormais plus facile de parler avec les morts qu'avec les vivants)

 

"Am Abend tönen die herbstlichen Wälder

Von tödlichen Waffen..."

 

Dans l'eau stagnante sombrent les étoiles,

Les tournesols fanés

Tournent vers la terre leur unique oeil noir,

Des larmes d'or

S'accrochent à leur splendeur déchue...

 

S'approchent les compagnons d'infortune :

L'Etranger, L'enfant Elis et le pauvre Kaspard

Et les morts de Grodeck qui jouaient jadis,

 

"Garçons étourdis de rêve,

Le soir doucement là-bas à la fontaine"...

 

Un oiseau bleu appelle

Dans la clairière des anges

Et des hyacinthes,

Grete, la tendre soeur,

Eclaircit la douleur

De ton front  couronné de ronces

"Où saignent en silence

Des légendes immémoriales

Et le présage obscur

Du vol des oiseaux"

Et ferme tes yeux de lune.

 

"Sur tes tempes goutte de la rosée noire,

 Le dernier or d'étoiles déchues"...

 

Le suc fatal du pavot

 

Ton esprit et ton cœur ont quitté le pressoir...

 

"Tu vas, toi, d'un pas lisse vers la nuit

Toute chargée de raisins pourpres,

Et tu bouges les bras plus beaux dans le bleu..."

 

O wie lange bist, Elis, du verstorben...

 

 Mais quel est donc ce monde où l'on assassine les archanges ?

 

 

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Bouche au ciel,

Les chevaux forcenés des fontaines

Pleurent

Dans leurs prisons de pierre...

Une couronne rayonne en entrelacs compliqués...

Les parcs exhalent la vaste fraîcheur des valses...

Des fantômes tristes et anciens

Hantent la gloire abolie des palais déserts...

Comme un triste bruissement de fontaine,

Comme la joie inaccessible

D'une claire matinée de neige,

Comme une barcarolle désaccordée,

Comme une jubilation secrète,

Prisonnière du gel et du temps...

Vieille Europe, je te porte en moi...

"Oui, je suis vieille,

J'ai trop porté le poids de la douleur,

Mais je suis belle encore...

 

Priez pour que le printemps revienne !"

 

R.G.

 

Georg Trakl, né le 3 février 1887 à Salzbourg, Autriche et décédé le 3 novembre 1914 à Cracovie, est un poète autrichien. Il est l'un des représentants majeurs de l'expressionnisme. Georg Trakl laissa comme témoignage de sa vie tout aussi brève qu’intense - il est mort à l'âge de 27 ans - une œuvre sulfureuse composée de poèmes dont l'importance fait de lui un des poètes majeurs du XXème siècle.

 

Il se lance dans des études de pharmacie le 5 octobre 1908 et passe ses premiers examens en chimie, en physique, chimie et botanique l'année suivante. Sa jeunesse est fortement marquée par ses attitudes anti-bourgeoises et provocatrices, ainsi que par la drogue, l’alcool, l’inceste et la poésie qui resteront les piliers de son existence. On sait qu'il s'adonne à la drogue dès 1905 alors qu'il commence un stage dans la pharmacie À l'ange blanc de Carl Hinterhuber dans la Linzer Gasse à Salzbourg.

 

Il écrit à son ami von Kalmar : « Pour surmonter la fatigue nerveuse à retardement, j'ai hélas encore pris la fuite avec du chloroforme. L'effet a été terrible ». L’amour incestueux de Trakl pour sa sœur va profondément influencer son œuvre. L’image de « La sœur » s’y retrouve de façon obsédante, et c’est cette relation charnelle et amoureuse qui va devenir une source d’angoisse et de culpabilité profonde pour le poète. On sait toutefois peu de choses directes sur leur relation, la famille ayant fait disparaître leur correspondance.Trakl publie son premier poème en 1908 dans la Salzburger Volkszeitung : Das Morgenlied.

 

En mai 1914, Trakl est invité au château de Hohenburg à Innsbruck par le frère de Ludwig von Ficker. Le 27 juillet 1914, Ludwig Wittgenstein autorise von Ficker à donner 20 000 couronnes à Trakl en les prenant de la somme qu'il avait mise à disposition pour soutenir les artistes autrichiens dans le besoin. Mais Trakl, qui depuis plusieurs mois cherchait vainement un emploi pour assurer son existence matérielle, n'aura pas le temps d'en profiter.

 

Lorsque la guerre éclate, Georg Trakl est mobilisé dans les services sanitaires. Il quitte Innsbruck pour le front de l'est la nuit du 24 août 1914. Le détachement sanitaire dont il fait partie est stationné en Galicie et participe du 6 au 11 septembre à la bataille de Gródek.

 

Trakl a pour mission de prendre en charge, dans une grange et sans assistance médicale, pendant deux jours, les soins d’une centaine de blessés graves. Il fait quelques jours plus tard, à la suite des horreurs dont il vient d'être témoin, une tentative de suicide au moyen d'une arme à feu. Il est transféré le 7 octobre à l’hôpital militaire de Cracovie.

 

Les 24 et 25 octobre, Ludwig von Ficker rend une ultime visite au poète dans la cellule de la section psychiatrique. Trakl y exprime toute sa crainte, toute son angoisse. Déjà un an auparavant, il avait fait part à von Ficker de sa dépression et de sa peur de la folie : « Ô mon Dieu, quelle sorte de tribunal s'est abattu sur moi. Dites-moi que je dois encore avoir la force de vivre et de faire le vrai. Dites-moi que je ne suis pas fou. Une obscurité de pierre s'est abattue. Ô mon ami, comme je suis devenu petit et malheureux". Trakl donne lecture à Ficker de ses derniers poèmes, Klage (Plainte) et Grodeck. Dans une lettre du 27 octobre, il les lui envoie et fait de sa sœur son unique légataire.

 

À l’âge de 27 ans, dans la nuit du 2 au 3 novembre Trakl décède d’une overdose de cocaïne. Les autorités médicales de l’hôpital militaire concluent à un suicide. « Mais qui donc pouvait-il être ? » se demandera Rilke juste après la mort de Trakl sans parvenir toutefois à répondre. Georg Trakl est enterré au Rakoviczer Friedhof de Cracovie le 6 novembre. Son amie Else Lasker-Schüler lui dédie alors un poème intitulé Georg Trakl publié en 1917 :

« Georg Trakl succomba à la guerre, frappé par sa propre main.
Et ce fut tant de solitude dans le monde. Je l'aimais. »

 

 

Grodek

 

(le dernier poème écrit par G. Trakl)

 

Le soir, les forêts automnales résonnent

D'armes de mort, les plaines dorées,

Les lacs bleus, sur lesquels le soleil

Plus lugubre roule, et la nuit enveloppe

des guerriers mourants, la plainte sauvage

de leurs bouches brisées.

Mais en silence s'amasse sur les pâtures du val

Nuée rouge qu'habite un dieu en courroux

le sang versé, froid lunaire ;

Toutes les routes débouchent dans la pourriture noire.

Sous les rameaux dorés de la nuit et les étoiles

Chancelle l'ombre de la sœur à travers le bois muet

pour saluer les esprits des héros, les faces qui saignent ;

Et doucement vibrent dans les roseaux les flûtes

sombres de l'automne.

Ô deuil plus fier ! autels d'airain !

La flamme brûlante de l'esprit, une douleur puissante

la nourrit aujourd'hui,

les descendants inengendrés. 

 

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Georg Trakl

Die schöne Stadt

 La belle ville

Alte Plätze sonnig schweigen.
Tief in Blau und Gold versponnen
Traumhaft hasten ernste Nonnen
Unter schwüler Buchen Schweigen.
 
De vieilles places se taisent au soleil.
Absorbées dans le bleu et l'or
Se hâtent, rêveuses, de douces nonnes.
Sous le silence de hêtres lourds.
 

Aus den braun erhellten Kirchen
Schaun des Todes reine Bilder,
Großer Fürsten schöne Schilder.
Kronen schimmern in den Kirchen.

 

Dans les églises éclairées de brun

Regardent les images pures de la mort,

Les beaux écussons des grands princes,

Des couronnes étincellent dans les églises.

 

Rösser tauchen aus dem Brunnen.
Blütenkrallen drohn in Bäumen.
Knaben spielen wirr von Träumen
Abends leise dort am Brunnen.

 

Des chevaux émergent de la fontaine.

Sur les arbres des fleurs sortent leurs griffes.

Des garçons jouent, étourdis de rêve,

le soir doucement là-bas à la fontaine.

 

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 Mädchen stehen an den Toren,
Schauen scheu ins farbige Leben.
Ihre feuchten Lippen beben
Und sie warten an den Toren.

 

Des filles se tiennent au portail,

Timidement regardent la vie aux couleurs vives.

Leurs lèvres humides tremblent

Et elles attendent devant le portail.

 

Zitternd flattern Glockenklänge,
Marschtakt hallt und Wacherufen.
Fremde lauschen auf den Stufen.
Hoch im Blau sind Orgelklänge.

 

Des sons de cloches volent, frémissants,

Une cadence de marche résonne, et des appels de

sentinelles.

des étrangers écoutent sur les marches.

Haut dans le bleu il y a des sons d'orgue.

 

Helle Instrumente singen.
Durch der Gärten Blätterrahmen
Schwirrt das Lachen schöner Damen.
Leise junge Mütter singen.

 

Des instruments clairs chantent.

A travers le décor de feuilles des jardins

Frémit le rire de belles dames.

Des jeunes mères à voix basse chantent.

 

Heimlich haucht an blumigen Fenstern
Duft von Weihrauch, Teer und Flieder.
Silbern flimmern müde Lider
Durch die Blumen an den Fenstern
 
Familièrement passe devant des fenêtres fleuries
Une odeur d'encens, de goudron et de lilas.
Argentées scintillent des paupières lasses
Au milieu des fleurs, aux fenêtres.
 
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                         An den Knaben Elis

 

Elis, wenn die Amsel im schwarzen Wald ruft,

Dieses ist dein Untergang.

Deine Lippen trinken die Kühle des blauen Felsenquells.

 

Laß, wenn deine Stirne leise blutet

Uralte Legenden

Und dunkle Deutung des Vogelflugs.

 

Du aber gehst mit weichen Schritten in die Nacht,

Die voll purpurner Trauben hängt

Und du regst die Arme schöner im Blau.

 

Ein Dornenbusch tönt,

Wo deine mondenen Augen sind.

O, wie lange bist, Elis, du verstorben.

 

Dein Leib ist eine Hyazinthe,

In die ein Mönch die wächsernen Finger taucht.

Eine schwarze Höhle ist unser Schweigen,

 

Daraus bisweilen ein sanftes Tier tritt

Und langsam die schweren Lider senkt.

Auf deine Schläfen tropft schwarzer Tau,

 

Das letzte Gold verfallener Sterne.

 

 

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A L'enfant Elis

 

Elis, quand le merle appelle dans la noire forêt,

C'est là ton déclin.

Tes lèvres boivent la fraîcheur de la source bleue des

rochers.

 

Laisse, quand de ton front saignent en silence

des légendes immémoriales

Et le présage obscur du vol des oiseaux.

 

Tu vas, toi, d'un pas lisse vers la nuit

Toute chargée de raisins pourpres,

Et tu bouges les bras plus beaux dans le bleu.

 

Un buisson d'épines sonne,

où sont tes yeux de lune.

Ô il y a si longtemps, Elis, que tu es mort.

 

Ton corps est une hyacinthe

dans laquelle un moine plonge ses doigts de cire.

Une caverne noire est notre mutisme,

 

D'où sort parfois une bête douce

et abaisse lentement ses paupières lourdes.

Sur tes tempes goutte de la rosée noire,

 

Le dernier or d'étoiles déchues.

 

Georg Trakl, Sebastien en rêve

(Traduit par Marc Petit et Jean-Claude. Schneider, NRF, Poésie/Gallimard)

 

 

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                                           Egon Schiele, Herbstsonne, 1914

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12272817662?profile=originalIl s'agit d'un recueil de quatre dialogues «poetiques, fort antiques, joyeux et facetieux» de Bonaventure des Périers (1510-1543?), publié à Paris sans nom d'auteur chez Jehan Morin en 1537.

 

Sur intervention extraordinaire de François Ier, qui voyait dans l'ouvrage de «grands abus et hérésies», le Parlement de Paris saisit la Sorbonne: bien qu'en désaccord manifeste avec l'opinion du roi, la faculté recommanda la destruction du Cymbalum mundi. L'imprimeur fut emprisonné et Des Périers, identifié comme l'auteur du livre, n'échappa aux conséquences de l'affaire qu'avec l'appui de Marguerite de Navarre.

Comme d'autres textes provocateurs et paradoxaux de la Renaissance _ Pantagruel ou l'Éloge de la Folie _ le Cymbalum mundi puise largement dans les écrits de Lucien de Samosate: dieux et hommes y sont les protagonistes d'une comédie où l'influence rhétorique le dispute à la sotte crédulité; à l'instar de son modèle grec, Des Périers raille la quête d'un savoir manifestement inaccessible à l'homme, et réserve ses critiques les plus mordantes à l'irréductible antagonisme des doctrines et des écoles philosophiques: dénonciation de la vanité intellectuelle, le second dialogue du Cymbalum mundi emprunte plus d'un élément aux Sectes de Lucien.

 

Mercure descend à Athènes pour y faire relier, sur la demande de Jupiter, le Livre des destinées. Dans un cabaret, deux hommes qui feignent de ne pas le reconnaître se joignent à lui. Tandis que Mercure s'éloigne momentanément, ils lui volent le livre, qu'ils remplacent par un autre. Les deux hommes cherchent ensuite querelle au dieu, et Mercure quitte le cabaret (dialogue I). Averti par Trigabus de l'activité des philosophes, qui s'acharnent à chercher dans le sable des morceaux de la pierre philosophale, Mercure, déguisé en vieillard, se rend auprès d'eux: il raille leur «crédulité» et leur «égarement» (II). Mercure exige publiquement, à Athènes, la restitution du livre dérobé; il rencontre Cupidon qui lui révèle comment les deux hommes du cabaret, après s'être emparés du livre, s'en servent pour prédire l'avenir. En «manière de passe-temps», Mercure fait parler un cheval, au grand ébahissement de tous (III). Deux chiens, ayant jadis appartenu à Actéon, s'entretiennent de sujets divers, et notamment de «la sotte curiosité des hommes pour les choses nouvelles et extraordinaires» (IV).

 

L'imprécision embarrassée de l'arrêt du Parlement à l'encontre du Cymbalum mundi («Nous le supprimons bien qu'il ne contienne pas d'erreur en matière de foi, mais parce qu'il est pernicieux») illustre suffisamment la difficulté d'appréhender un tel ouvrage. Si la doctrine religieuse de l'auteur résiste à toute formulation positive, est-il possible au moins d'ouvrir quelques voies d'accès à ce texte insolite?

Moins énigmatique qu'on l'a dit, le titre du recueil dessine une perspective générale qui atténue le caractère disparate des quatre dialogues. Vraisemblablement emprunté à la première Épître aux Corinthiens, le «cymbalum mundi» désigne métaphoriquement un verbalisme bruyant, que ses excès ont coupé des sources vives du sentiment religieux: «Quand je parlerais, dit saint Paul, les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas l'amour, je suis [...] une cymbale qui retentit» (13,1). Le monde que découvre Mercure descendu sur terre est en effet celui du «grand babil et hault caquet» (II): les secrets du Livre des destinées sont divulgués par deux hommes avides de succès faciles, les philosophes persuadés de détenir une parcelle de vérité se transforment en «perroquets injurieux», et même l'un des chiens d'Actéon, doué de parole, est tenté d'éblouir les hommes par cette faculté extraordinaire. C'est indiscutablement le second dialogue qui donne à la satire de l'outrecuidance verbale sa dimension la plus brûlante: les «veaux de philosophes», Rhetulus et Cubercus, qui cherchent dans le sable des morceaux de la pierre philosophale, rappellent irrésistiblement les théologiens incapables de s'entendre sur le sens de l'Évangile; leurs noms mêmes, anagrammes latinisées de Luther et de Bucer, renvoient à l'éclatement de la Réforme en sectes concurrentes. Chargé de réminiscences érasmiennes, l'épisode peut être lu comme l'expression d'un évangélisme soucieux d'établir, par-delà les gloses, une relation d'humilité intellectuelle avec l'Écriture. Le dialogue final des deux chiens d'Actéon semble d'ailleurs confirmer cette interprétation: à son compagnon vaniteux, le second chien, qui «n'ayme point la gloire de causer», oppose un éloge du silence qui rejoint les vers de Marguerite de Navarre sur l'impuissance foncière du langage. Tous les théologiens enflés d'un verbe arrogant, catholiques et réformateurs, seraient ainsi voués à la même réprobation.

 

Il reste qu'une petite phrase du second dialogue mine la cohérence évangélique du recueil, et oriente l'interprétation en un sens nettement libertin: les philosophes, dit Mercure, ne font «aultre chose que chercher ce que à l'avanture il n'est pas possible de trouver, et qui (peut-estre) n'y est pas». Serait-ce que l'Évangile lui-même et les dogmes essentiels du christianisme n'échappent pas au soupçon d'invalidité? Il paraît vraisemblable, depuis les investigations de Lucien Febvre, que Bonaventure des Périers a puisé quelques-unes de ses idées les plus audacieuses chez Celse, polémiste antichrétien du IIe siècle, connu essentiellement par la réfutation qu'en fit Origène dans son Anticelsum. Aux yeux de Celse, l'absurdité de la naissance virginale, de l'Incarnation et de la Résurrection ne fait aucun doute: quelques tours de charlatan ont suffi à Jésus pour accréditer les fables les plus grossières. Des Périers a-t-il été sensible, comme d'autres libertins de la Renaissance, à ces idées radicales? Il n'est pas exclu en tout cas que le Mercure du Cymbalum mundi, faiseur de miracles et émissaire de son père parmi les hommes, soit une transposition dénigrante de la figure du Christ. L'ultime dialogue des chiens prendrait alors une autre dimension, l'apologie du silence impliquant la nécessité de voiler sous une facétie mythologique les provocations religieuses.

 

Condamné à la fois par la Sorbonne et par Calvin dans son Traité des scandales, le Cymbalum mundi résiste, en ces temps de déchirements confessionnels, à toute instrumentalisation doctrinale. Faut-il parler de déisme, d'évangé-lisme, de libertinage spirituel? La réponse importe moins au fond que la question ouverte par Des Périers: s'il est bien improbable que le langage s'articule sur l'être, l'exercice de la parole ne doit-il pas renoncer, enfin, à des présomptions métaphysiques destructrices de toute sociabilité et de tout bonheur de vivre?

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administrateur théâtres

Evénement musical majeur désormais incontournable en Hainaut, le domaine du Château de Seneffe a accueilli majestueusement  la 11e édition de la Nuit Musicale le 11 août dernier.

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Imaginez-vous... Un château prestigieux, une cour d'honneur accueillante, une orangerie, un magnifique petit théâtre, un jardin baroque, un jardin à la française, un autre à l'anglaise, des plans d'eau, des cascades, une volière... Et avec ça ? Près de 350 artistes qui parsèment un parcours artistique de premier choix.

Cette année, le parcours proposé conjuguait avec passion la musique classique et la littérature  dans un cadre de rêve avec des conditions estivales inattendues. On a vécu le bonheur complet à folâtrer de scène en scène, le pique-nique à la main et d’aller écouter poésie, musique, chants et vibrations du chant de la terre. Des voix, des souffles, des doigtés, des palpitations, des sonorités exquises, lointaines et proches se sont entremêlées pour fabriquer une émotion indélébile au gré de la flânerie. Emotion subtile, joyeuse, foisonnante de citations et de souvenirs musicaux.   Ajoutez à cela un accueil particulièrement chaleureux et une organisation méticuleuse qui fait que l’on glisse harmonieusement  entre les pages de partitions et de textes bien dits. L’impression féerique de flotter au cœur de l’esthétique, de parcourir les lieux au gré de sa fantaisie et chaque fois l’émerveillement attend le spectateur gourmand.

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  Le programme de papier glacé était accompagné d’un CD souvenir qui mêle Victor Hugo, Sir Walter Scott, Goethe, Schiller, Voltaire, Shakespeare et Charles Perrault. Mais dans la mémoire intime on se souvient avec émoi du duo BIz’Art, un quatre mains juvénile et souriant à la recherche du temps perdu, Bizet et Ravel enchanteurs. On retient  l’histoire du soldat de Stravinsky (Eliane Reyes, Jean-Luc Voltano , Elisabeth Deletaille) en duo avec Bruno Coppens, conteur. Le songe d’une nuit d’été de Benjamin Britten est une vraie découverte pleine de malice et de fluidité musicale surprenante. D’aucuns se seront arrêtés aux chansons galantes du temps de François Premier. D’autres auront préféré s’attarder avec Frédéric Chopin et les textes choisis de George Sand dits par Jacques Mercier. Daniel Blumenthal faisant « l’ange déguisé en homme ». Passion littéraire et musicale avec le couple Franz Liszt et Marie d’Agoult mise en scène par Brigitte Fossey, la voix inoubliable d’Alain Carré et Yves Henry au piano.  Programme éclectique s’il en est, car on a pu écouter aussi Porgy & Bess sous les étoiles comme si on était en Louisiane et Casse-noisette comme si on était à Noël.

12272829680?profile=originalIl est doux aussi,  de regarder les autres spectateurs qui écoutent dans les  parterres ou assis,  façon déjeuner sur l'herbe, transfigurés par la musique et entourés d'enfants très sages. Clotûre lumineuse avec feu d’artifice gigantesque. Séduction totale.

http://www.ideefixe.be/lanuitmusicale/le-domaine/presentation/

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Je n'en aurai jamais fini avec Pierre Reverdy

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Pierre Reverdy (1889-1960)

 

"Je vis d'abord, j'écris parfois ensuite, mais il m'arrive de sentir davantage ce que veut dire vivre en écrivant."

 

"J'ai fait un pacte avec le silence." (pendant l'Occupation)

 

 

Pierre Reverdy venait d'une famille de sculpteurs, de tailleurs de pierre d'église. Toute sa vie en sera marquée par un sentiment de religiosité profonde. Il poursuivit ses études à Toulouse et à Narbonne.

 

Il arrive à Paris en octobre 1910. À Montmartre, au célèbre Bateau-Lavoir, il rencontre ses premiers amis : Guillaume Apollinaire, Max Jacob, Louis Aragon, André Breton, Philippe Soupault et Tristan Tzara.

 

Pendant seize ans il vit pour créer des livres. Ses compagnons sont Pablo Picasso, Georges Braque, Henri Matisse. Toutes ces années sont liées de près ou de loin à l'essor du surréalisme, dont il est l'un des inspirateurs. Sa conception de l'image poétique a en particulier une grande influence sur le jeune Breton et sa théorisation du mouvement surréaliste.

 

Le 15 mars 1917 paraît le premier numéro de sa revue Nord-Sud à laquelle collaborent les poètes du dadaïsme puis du surréalisme. Le titre de la revue lui est venu de nom de la compagnie de métro qui avait ouvert en 1910 la ligne reliant Montmartre à Montparnasse. Il signifiait ainsi sa volonté de « réunir ces deux foyers de la création ». Joan Miró a représenté la revue dans un tableau qui porte son nom : Nord-Sud en hommage au poète et aux artistes qu'il admirait.

 

Au début des années 20, il fut l'amant de Coco Chanel à qui il dédicaça de nombreux poèmes. En 1926, à l'âge de 37 ans, annonçant que « libre penseur, [il] choisi[t] librement Dieu », il se retire dans une réclusion méditative près de l'abbaye bénédictine de Solesmes où il demeure - jusqu'à sa mort, à 71 ans en 1960. Là sont nés ses plus beaux recueils, tels Sources du vent, Ferraille, Le Chant des morts.

 

Dans la dernière année de sa vie, il écrit Sable mouvant, testament poétique dans lequel il dépouille ses vers et où la voix reste en suspens (son dernier vers ne comporte pas de point final). Il veut qu'il ne demeure de lui qu'un portrait symbolique, dépouillé des détails de l'existence, et ramené à l'essentiel.

 

René Char a dit de lui que c'était « un poète sans fouet ni miroir ».

 

 

 

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  "On ne peut plus

dormir tranquille

quand on a une fois

ouvert les yeux..."

 

Je n'en aurai jamais fini avec toi, Pierre Reverdy

Avec tes mots que je relis sans cesse

à mesure qu'ils s'effondrent

et qu'ils glissent hors du monde...

 

Ta vie à Solesme,

me rappelle l'enfance

quand les moines m'offrirent le pain et le cidre,

quand j'entendis dans la nef

résonner la louange 

puis rien

et que je compris ce qu'était le silence

 

Je n'en aurais jamais fini avec toi, Pierre Reverdy,

ni avec celui qui te faisait signe et

que je ne connais pas plus que je ne te connais

et que je ne me connais moi-même...

 

A cause de qui (mais était-ce à cause de lui ?)

tu es resté trente-quatre ans

dans ce petit village sans éclat et sans joie,

"Un trou noir ou le vent se rue..."

lové dans la solitude

avec pour seuls amis

tes humbles outils 

de poète

rescapés du silence,

 

Avec  des mots,

simples comme les cailloux de la Rougeanne,

la rivière de ton enfance,

en terre d'exil

dans la pauvreté essentielle

toi, l'enfant du soleil...

 

"Toutes les raisons de ne plus croire à rien

les mots se sont perdus tout le long du chemin

Il n'y a plus rien à dire

le vent est arrivé

Le monde se retire

L'autre côté...."

 

"Un homme, dès qu'il marche, est un passant.

Or il marche. Le vent le pousse.

Puis il meurt, lacéré."

 

R.G.

 

"Le caractère évident de la poésie est d'être toujours semblable et de ne se répéter jamais. La monotonie du chant exige des variations incessantes : la surprise jaillit d'un domaine connu comme une source au milieu du désert. Dans ce lieu de la voix, ce qui est nouveau ne rend pas périssable ni n'abolit ce qui est ancien.

 

Le poète est bien l'homme le plus englué de tous ceux qui peuvent être sur la terre, dans la pâte épaisse de la vie...  

 

... Vivre quand même, bien qu'on n'ait pu s'insérer dans la vie - que l'on sentait tellement plus merveilleuse que les autres, voilà la dureté de l'ouvrage, l'essentielle pauvreté qui fut dite, presque au seuil de l’œuvre, inoubliablement :

 

"En ce temps-là le char-

bon était devenu aussi

précieux et rare que des

pépites d'or et j'écrivais

dans un grenier où la neige, en tombant par

les fentes du toit, deve-

nait bleue."

 

Extrait de la préface à Plupart du Temps (1915-1922) d'Hubert Juin

 

 

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Toujours là

 

J'ai besoin de ne plus me voir et d'oublier

De parler à des gens que je ne connais pas

de crier pour être entendu

Pour rien tout seul

Je connais tout le monde et chacun de vos pas

Je voudrais raconter et personne n'écoute

Les têtes et les yeux se détournent de moi

Vers la nuit

Ma tête est une boule pleine et lourde

Qui roule sur la terre avec un peu de bruit

 

Loin

Rien derrière moi et rien devant

Dans le vide où je descends

Quelques vifs courants d'air

Vont autour de moi

Cruels et froids

Ce sont des portes mal fermées

Sur des souvenirs encore inoubliés

Le monde comme une pendule s'est arrêté

Les gens sont suspendus pour l'éternité

Un aviateur descend par un fil comme une araignée

Tout le monde danse allégé

Entre ciel et terre

Mais un rayon de lumière est venu

De la lampe que tu as oublié d'éteindre

Sur le palier

Ah ce n'est pas fini

L'oubli n'est pas complet

Et j'ai encore besoin d'apprendre à me connaître

 

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L'annonce faite par ACTU tv:

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Les trois premiers membres que j'ai désigné pour faire un reportage TV sont respectivement:

Liliane Magotte (septembre)

Dehashelle (octobre)

Jacqueline Gilbert (novembre).

Je questionne actuellement d'autres membres concernant ce projet.

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Robert Paul

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Compte-rendu d'une conférence donnée par Monsieur Georges Buisson, administrateur du domaine de Nohant, à la salle des festins du palais Jacques Cœur à Bourges, à l'occasion du bicentenaire de la naissance de George Sand :


George Sand est l’auteur de près de 90 œuvres de fiction. On oublie trop souvent qu’elle fut aussi un écrivain engagé et une journaliste politique de talent.

Le XIX°, puis le XX° siècle ont  édulcoré l’aspect politique de son œuvre pour deux raisons exactement opposées. L’académicien Edme Caro, par exemple, reproche à George Sand son engagement politique et contribue à construire l’ image rassurante (et fausse) de « la bonne dame de Nohant », auteur champêtre et régionaliste, qui a largement cours à l’époque. A l’opposé, dans la deuxième moitié du XX° siècle, beaucoup d’ intellectuels  considèrent que George Sand « n’est pas allée assez loin ».

Face à ces visions qu’il juge injustes ou réductrices, George Buisson s’est attaché à illustrer l’engagement profond,  réel et sincère  de George Sand. Un engagement qui s’enracine dans les contradictions et les souffrances de son enfance.

Par ses origines, George Sand  est à elle toute seule une synthèse des contradictions sociales, politiques et économiques de son temps. Elle est confrontée très tôt à l’injustice et à la discrimination sociale lorsque sa grand-mère, Marie-Aurore Dupin de Francueil, descendante du roi de Pologne par son fils naturel, le maréchal de Saxe, la sépare d’une mère aux origines modestes qu’elle juge indigne de l’éduquer.


Par ailleurs, grâce à son  précepteur Deschartres, médecin de campagne à Nohant qu’elle accompagne dans ses visites, la future George Sand découvre la société qui l’entoure et prend conscience de la misère des campagnes. Chaque fois qu’elle le peut, la petite Aurore pousse la porte qui la sépare de la ferme. Rien ne lui est plus étranger que le mépris envers ceux qui ne font pas partie de son milieu social.

Cette vie de « sauvageonne » ne l’empêche pas de « dévorer » dans le plus grand désordre les  volumes de la riche bibliothèque familiale, en particulier Le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau dont la lecture est à l’origine de ses convictions républicaines.

Les engagements de George Sand n’ont rien d’abstrait ; ils s’enracinent toujours dans des situations vécues. A la mort de sa grand-mère, elle épouse le baron Casimir Dudevant. Son mariage est  un échec. Mis à part leurs convictions républicaines, ils n’ont rien en commun. Elle fait alors l’expérience intime des injustices et des servitudes de la condition féminine et découvre les rigueurs du code Napoléon qui prive la femme de tous ses droits pour les donner à l’homme. De là  vient son engagement féministe. Romancière prolifique, elle est la première femme à assurer son indépendance grâce à son travail.

L’engagement politique de George Sand se nourrit d’événements et de rencontres : celle de Jules Sandeau tout d’abord, qui l’emmène à Paris en 1830 et auquel elle emprunte une partie de son nom  (Sand est une abréviation  de Sandeau) ; elle assiste à la « Révolution avortée » qui donne le pouvoir au roi Louis-Philippe, s’inquiète des idoles du jour : Thiers,  Talleyrand et  La Fayette qu’elle méprise. Elle est surtout le témoin horrifiée des violences commises contre le peuple aux côtés duquel elle se range résolument.

A 26 ans, sa conviction est faite et elle n’en changera jamais  : elle se déclare  républicaine. Il lui a fallu beaucoup de courage pour rester fidèle à cette République alors considérée comme une utopie et qu’elle ne connaîtra que durant 7 ans. C’est à cette époque qu’elle écrit dans Le Figaro ( un journal « de gauche » à l’époque comparable au Canard Enchaîné ). En 1832, elle assiste aux obsèques du général Lamarque qui sert de prétexte à une manifestation républicaine ; la troupe tire sur le manifestants. « Voir le sang couler est une horrible chose » écrit George Sand ; cette horreur du sang versé explique son pacifisme et son attitude au moment de la Commune de Paris qui lui fut si souvent reprochée.


En 1833, elle rencontre Michel de Bourges. Avocat « éloquent, simple et grandiose », il défend au Palais Jacques Cœur, alors transformé en tribunal, des ouvriers jugés pour faits de grève, un droit qu’elle justifiera, elle aussi, dans ses écrits. Elle fait également la connaissance de La Mennais qui incarne une vision sociale et progressiste du christianisme. Croyante, mais anticléricale, George Sand admire  cet homme qui lui montre une dimension de la foi qu’elle n’avait pas soupçonnée.

L’une des étapes les plus importantes de sa formation politique demeure la rencontre avec Pierre Leroux. Cet ouvrier typographe est un authentique homme du peuple qui lutte à la fois pour l’émancipation économique des prolétaires et pour le développement d’une culture ouvrière, position très originale à l’époque. Elle lui sera toujours fidèle et l’aidera de ses deniers.

Au contact de Pierre Leroux, George Sand comprend que l’émancipation du peuple passe par l’éducation. Consciente que la diffusion des livres est aussi un problème financier, elle fera éditer ses œuvres dans des  éditions « à quatre sous », ancêtres de nos « livres de poches ».
 
A la veille de la Révolution de 48, elle écrit coup sur coup deux romans très engagés, qui comptent parmi les plus forts de son œuvre : Le Meunier d’Angibault qui traite de la question des paysans et des ouvriers boulangers et Le Péché de Monsieur Antoine où elle dénonce les excès de la civilisation industrielle et développe des préoccupations écologiques.

Quand éclate la Révolution de 48, George Sand est consciente de la fracture entre le peuple de Paris et celui des campagnes. Conseillère respectée et écoutée, elle a ses entrées dans tous les ministères du gouvernement provisoire et déploie une activité intense : elle fonde le journal La Cause du Peuple et s’attache dans Les  Bulletins de la République à expliquer et à justifier les grandes décisions de la Deuxième République : abolition de l’esclavage, droit au travail et à la rémunération, instauration du suffrage universel, abolition de la peine de mort…Elle est profondément meurtrie par la répression sanglante du général Cavaignac en juin 48 et par l’arrestation de Blanqui et de Raspail, qui seront  jugés et emprisonnés au Palais Jacques Cœur, à Bourges.

 Après l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte et durant tout le Second Empire, elle se dépense sans compter en faveur des prisonniers politiques. « Pour sauver mes amis, affirme-elle, je suis prête à mettre les pieds dans tous les crottins. »

 George Sand a près de 70 ans au moment de la Commune de Paris ; contrairement à Marx, elle ne croit pas aux vertus de la violence et refuse le « dictature de l’idéal » et le mépris du suffrage universel.

Devenue plus sereine et plus « contemplative », elle connaîtra, à la fin de sa vie les débuts de la Troisième République qui règle les grands thèmes sandiens : séparation de l’Eglise et de l’Etat, instruction gratuite et obligatoire.

Dans une lettre de 70 pages adressée à son vieil ami Flaubert (qui, lui,  ne croit pas à la politique), elle écrit cette phrase qui la résume tout entière, avec son constant optimisme et son courage indomptable : « Tâchons d’améliorer l’homme en nous et autour de nous et de pousser le siècle, au risque de nous casser les bras. »

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C'est en 1837 que Frédéric Chopin fit la connaissance de George Sand. Entre ces deux êtres que tout séparait naquit une liaison passionnée qui dura neuf ans.

Musicien de génie, profondément attaché à son pays natal (son père était français et sa mère polonaise), Chopin se fixa à Paris après l'écrasement de l'insurrection polonaise et la mise à sac de Varsovie par les troupes russes en juillet 1831. C'est un homme d'une grande intelligence et d'une profonde noblesse de cœur, mais il est doté d'une sensibilité presque maladive et d'une santé fragile... "Son esprit était écorché vif, écrit de lui George Sand... le pli dune rose, l'ombre d'une mouche le faisait saigner."

Conservateur et sédentaire, il se plaît dans l'atmosphère raffinée des salons parisiens. George Sand, qui préfère la vie champêtre de Nohant aux attraits de la capitale, est son exact opposé ; sa célébrité garde un parfum de scandale, elle aime les changements et l'aventure, prône l'émancipation des femmes et ne cache pas ses sympathies républicaines.

Comme la littérature l'avait rapprochée de Musset, c'est la musique qui rapproche George Sand de Frédéric Chopin. "Je l'ai revue trois fois, écrit Chopin... Elle me regardait profondément dans les yeux, pendant que je jouais. C'était de la musique un peu triste, légendes du Danube ; mon cœur dansait avec elle au pays. Et ses yeux dans mes yeux, yeux sombres, yeux singuliers, que disaient-ils ? Elle s'appuyait sur le piano et ses regards embrasants m'inondaient."

En 1838, pour tenter de rétablir la santé défaillante de Chopin et soigner son fils Maurice, issu de son mariage avec Casimir Dudevant, George Sand les emmena tous les deux, ainsi que sa fille Solange, sur l'île de Majorque, au sud de l'Espagne. Ils sont loin de se douter que cette même Solange, petite fille espiègle et pleine de vie qui batifole gaiement sur le pont du bateau sera, des années plus tard, à l'origine de leur rupture.

Ils trouvèrent à se loger dans le cadre pittoresque mais insalubre de la Chartreuse de Valldemosa, un ancien monastère à moitié en ruine. Si ce séjour fut profitable à George Sand et à ses enfants, il se transforma en revanche pour Chopin, dont la santé se dégrada rapidement en raison du climat humide de l'île en hiver, en un véritable calvaire : les pluies torrentielles moisissent les murs et les chambres sont presque impossibles à chauffer. Chopin, atteint d'une maladie que l'on n'appelait pas encore "tuberculose", mais "phtisie", dont il mourra en 1849 et que l'on ne savait pas soigner, tousse et crache le sang ; le cadre étrange de la Chartreuse suscite en lui des impressions pénibles et jusqu'à des hallucinations. "Le cloître était pour lui plein de terreurs et de fantômes, écrit George Sand dans ses Mémoires, même quand il se portait bien. Il ne le disait pas et il fallait le deviner. Au retour de mes explorations nocturnes dans les ruines avec mes enfants, je le trouvais, à dix heures du soir, pâle, devant son piano, les yeux hagards et les cheveux comme dressés sur sa tête. Il lui fallait quelques instants pour nous reconnaître."

Les habitants de Majorque, effrayés par la maladie de Chopin et prévenus contre George Sand, les tiennent à l'écart...

C'est pourtant au milieu de ce calvaire que Chopin trouva la force d'achever ses admirables Préludes. "Ce sont des chefs-d’œuvre, plusieurs présentent à la pensée des visions de moines trépassés et l'audition de chants funèbres ; d'autres sont mélancoliques et suaves ; ils lui venaient aux heures de soleil et de santé, au bruit du rire des enfants sous la fenêtre, au son lointain des guitares, au chant des oiseaux sous la feuillée humide, à la vue des petites roses pâles épanouies sous la neige."

Le calvaire finit pourtant par prendre fin. Dès que les forces de Chopin le permettent, cette étrange "famille" regagne la France à la fin de l'hiver, via Barcelone et Marseille. "Je quittais la Chartreuse avec un mélange de joie et de douleur. J'y aurais bien passé deux ou trois ans, seule avec mes enfants. Le ciel devenait magnifique et le lieu enchanté. Notre installation romantique nous charmait... Le malade lui-même eût été adorablement bon de guérir. De quelle poésie sa musique remplissait ce sanctuaire, même au milieu des plus douloureuses agitations ! Et la Chartreuse était si belle sous ses festons de lierre, la floraison splendide dans la vallée, l'air si pur de notre montagne, la mer si bleue à l'horizon ! C'est le plus bel endroit que j'aie jamais habité, un des plus beaux que j'aie jamais vus."

Conformément à la conception romantique de la création artistique, ce douloureux épisode se révéla "fécond" puisqu'il fut à l'origine d'un très beau roman de George Sand : Un hiver à Majorque et d'une œuvre musicale qui compte parmi les plus accomplies de la littérature pianistique.

Les citations entre guillemets sont extraites du chapitre V de l'autobiographie de George Sand Histoire de ma vie, texte établi, présenté et annoté par Georges Lubin, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard (1978), et de : Un hiver à Majorque : texte établi, présenté et annoté par Jean Mallion et Pierre Salomon, collection de l'Aurore, Editions Glénat, 1993. Cette édition comporte également en appendice le chapitre V de l'autobiographie de George Sand. Les Préludes de Frédéric Chopin ont fait l'objet de nombreux enregistrements, les plus célèbres sont ceux d'Arthur Rubinstein et de György Cziffra.
 
 
 
 

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Compte-rendu d'une conférence de Monsieur Georges Buisson, administrateur du domaine de Nohant, prononcée à Bourges à l'occasion du bicentenaire de la naissance de George Sand.

Si George Sand se donna parfois des allures masculines et si certains de ses contemporains, et non des moindres, lui reprochèrent "de se comporter comme un homme", elle ne cessa de revendiquer, sa vie durant, sa féminité. Il faut remonter à son enfance pour comprendre ce paradoxe.

Bien avant Freud, George Sand essaya d'analyser certains de ses comportements à la lumière de ses souvenirs d'enfance : "Mes souvenirs, dit-elle, remontent à un âge très ancien"... Une enfance marquée par deux grands traumatismes : la disparition brutale du père et la séparation d'avec la mère, mais une enfance qui eut aussi ses moments de bonheur et ses amitiés passionnées.

Son attitude par rapport au mariage est pour le moins paradoxale. Elle se rend compte très vite que son union avec le baron Casimir Dudevant est un échec et elle fera tout pour y échapper, mais elle éprouve un "attrait naturel et invincible" pour les tâches traditionnellement dévolues aux femmes : éducation des enfants, travaux d'aiguilles, cuisine, soins du ménage...

George Sand considère que le contexte dans lequel les gens se marient à son époque est négatif. Sur l'éducation des femmes et la sexualité dans le mariage, elle a cette phrase terrible : "Nous les élevons comme des saintes et nous les livrons comme des pouliches."

La "posture masculine" de la baronne Aurore Dudevant, sa volonté de s'habiller en homme et surtout son changement de nom correspondent à une volonté d'échapper à une filiation confuse, de renaître, d'être quelqu'un de nouveau. Pour cela, elle se donne un prénom masculin : George, et un nom emprunté à un homme, qu'elle transmettra à ses descendants : Sand, abréviation du nom de Jules Sandeau.

George Sand ne veut pas "singer les hommes", mais acquérir les privilèges de l'indépendance et de la liberté d'action qui leur sont traditionnellement dévolus. Pour le reste, la grande affaire de la vie d'une femme est la maternité : "l'homme produit des idées, affirme-t-elle, mais la femme donne la vie."

Les sentiments d'une mère pour ses enfants

Vis-à-vis de ses amants, Jules, Alfred et Frédéric, George Sand se comporte davantage en mère qu'en amante. Ce qu'elle recherche chez les hommes, ce n'est pas leur force, mais leur faiblesse. Vis-à-vis du peuple, cette autre grande passion de sa vie, elle éprouve aussi les sentiments d'une mère pour ses enfants.

Si elle dénonce l'infériorité dans laquelle la femme est maintenue, George Sand n'en renie pas pour autant sa "part féminine". Après le coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte, elle refuse de s'exiler comme Victor Hugo, se dépense sans compter pour sauver ses amis républicains et dénonce la "posture héroïque", orgueilleusement masculine, de ceux qui refusent l'amnistie.

Elle se battra pour le suffrage universel, mais s'opposera à la participation des femmes à la vie politique. Elle ne croit pas qu'une femme puisse concilier engagement politique et vie privée et refusera de devenir députée.

Sa "part féminine", c'est peut-être aussi son rapport particulier à l'écriture, cette "facilité" qu'on lui a parfois reprochée, sa modestie aussi, son sentiment de ne pas être un écrivain de tout premier plan, son horreur du sang versé qui la conduira à une attitude pacifiste au moment de la Guerre de 1870. Elle veut croire en un monde de paix et impute aux hommes, plus enclins que les femmes aux engagements partisans, la reponsabilité de la guerre et de la violence.

Si George Sand s'est parfois servie de sa plume comme d'une épée, elle n'a pas craint, à l'inverse de Flaubert qui revendique pour les auteurs un devoir de réserve, de "mettre son coeur dans ses écrits". "Femme en tout et toujours", écrira Zola, dans un portrait empreint d'une misogynie certaine, George Sand veut préserver les droits de la sensibilité et garder une place à l'espérance. Elle tenta dans sa vie et sa création littéraire de concilier les qualités de la femme et la liberté d'action de l'homme, de n'être, à l'instar de l'une de ses héroïnes, Manon, "ni un homme, ni une femme, mais les deux avec les qualités des deux sexes."

Avec le recul, concluait Georges Buisson, la personnalité et l'oeuvre de George Sand apparaissent comme "une bouffée d'air féminin dans un siècle écrasé par les hommes."

Bibliographie :

George Sand : textes choisis et présentés par Huguette Bouchardeau (HB éditions) - George Sand et le parti du Peuple par Jean-Claude Sandrier - Avez-vous lu Sand ? par Sylvie Delaigne-Moins aux éditions Lancosme - George Sand ou la scandale de la liberté par Joseph Barry, aux éditions Points.
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Un livre d’Isabelle Papieau, paru aux éditions l’Harmattan : Arts et société dans l’œuvre d’Alain-Fournier, montre un écrivain beaucoup plus « moderne » et intéressé par son époque qu’on ne l’imagine habituellement.

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Alain-Fournier, de son vrai nom Henri Alban Fournier, eut une vie brève et intense, marquée par quelques étapes essentielles : son enfance nourrie des paysages du Berry et de la Sologne, sa rencontre et son amitié avec Jacques Rivière, son amour impossible pour Yvonne de Quiévrecourt, croisée à Paris, en 1905, le jour de l’Ascension , le succès de son unique roman Le Grand Meaulnes, paru en 1913, un an avant sa mort sur le front, à l’âge de 28 ans, le 22 septembre 1914.

 

« De quelle façon, se demande l’auteur, à l’articulation des XIXème et XXème siècles, l’oeuvre d’Alain-Fournier traduit-elle sa perception des signes du modernisme et des courants anticonformistes qui estompèrent progressivement l’impact de la culture traditionnelle ? »

 

Isabelle Papieau a cherché la réponse à cette question dans les écrits d’Alain-Fournier (roman, ébauche de roman, nouvelles, poèmes, chroniques littéraires, correspondance avec Jacques Rivière…), ainsi que dans  les souvenirs de sa sœur Isabelle, épouse de Jacques Rivière. L’homme qu’elle décrit est un individu complexe, pris entre l’appel de la vie intérieure et la tentation de l’aventure,  la nostalgie du passé et les séductions de la modernité.

 

On a tôt fait de voir en Alain-Fournier un rêveur nostalgique et introverti, voué à la poursuite d’un idéal passéiste. C’est oublier que cet amoureux des paysages de la Sologne vécut aussi à Paris dont il connut la vie trépidante et mélangée avec ses cafés, ses théâtres, son opéra, ses music-halls…C’est oublier aussi son enthousiasme pour l’aventure et la découverte des pays exotiques à la culture méconnue, son engouement pour le modernisme et ses avant-gardes : fauvisme, symbolisme, Art nouveau…sa passion pour le sport, les nouveautés de son temps et la puissance de la « conquête mécanique » : électricité, bicyclette dont il était un fervent adepte, chemin de fer, automobile, aéroplane…

 

Loin d’être tenus à distance, tous ces centres d’intérêt nourrissent l’ensemble de son œuvre, y compris Le Grand Meaulnes, de même que son attrait pour  les pédagogies nouvelles et les prémisses de la « psychologie des profondeurs ».

 

Autre aspect méconnu d’Alain-Fournier abordé par Isabelle Papieau : le chrétien fervent et compatissant, souffrant des tragédies de l’existence, mais assoiffé de pureté, de plénitude et d’éternité.

 

Après avoir commencé sa carrière dans le journalisme et la communication, Isabelle Papieau a été professeur de Lettres modernes. Docteur en sociologie, elle enseigne actuellement cette discipline et effectue parallèlement des recherches sur les représentations.

 

Arts et société dans l’œuvre d’Alain Fournier d’Isabelle Papieau, aux éditions l’Harmattan

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J'aime Mark Twain, son humour, sa lucidité, sa modernité. Volontiers caustique, jamais cynique, il sut raconter la vie des gens simples, parler à toutes les générations.

Il a bien connu la vie rude des bateliers, des mineurs...

12272819071?profile=original"Train de bois sur un fleuve américain" (gravure in Le Magasin Pittoresque, 1849)

Joueur de mots, son pseudonyme d'abord vient de son tumultueuse expérience sur le Mississipi où il fut pilote, avertissant "Mark Twain", "Deux brasses de fond !". Ses héros même, Tom Sawyer qui lui aussi découle de ces bois de dérive appelés, selon la position qu'ils prennent dans le fleuve, "logs", "snags" ou "sawyers", causant des désastres aux bateaux qu'ils défoncent et aux radeaux qu'ils soulèvent et submergent.

Gourme jetée, typographe puis pilote donc, Samuel Clemens partit en Californie avec son frère ainé Orion pour trois mois en 1861, de batelier il deviendrait bateleur ! Il y passa finalement "six ou sept années longues et singulières", en Californie puis au Nevada. prospecteur malheureux, il devint journaliste en signant Josh puis Mark Twain. Il entra au Territorial Enterprise de de Virginia City en 1862 (j'ai pu retrouver, dans un bric-à-brac indescriptible, un article original signé mark Twain pour le Daily Alta California, juste avant qu'il ne s'installe à New York) et s'y taille une petite réputation, ses lecteurs le reconnaissant sous les traits de "Wild humorist of the Pacific Slope" (l'extavagant humoriste des bords du Pacifique) ou de "Sagebrush Bohemian" (le Bohémien de l'armoise sauvage).

d'une blague sur les batraciens colportée dans le comté de Calaveras, et entendue à l'Angels Camp, Samuel Clemens tirera sa première nouvelle. Dans ce coin de Californie on organise toujours, pour en perpétuer le souvenir, des courses pour ces animaux sauteurs. Il publia un récit sur son épopée en 1872 : Roughing it ("Mes folles années années" ou dans une traduction plus récente "A la dure").

Quelques unes de ses impressions tirées de son expérience minière :

"La Gould & Curry n'en est qu'une des mines parmi beaucoup d'autres et, cependant, les rues de ses galeries et de ses tunnels avaient ensemble cinq miles de longueur et sa population était de cinq cents mineurs. Prise dans son ensemble, la ville souterraine avait quelques trente miles de rues et une population de seize mille âmes. A l'heure présente, une partie de cette population travaille à douze ou seize cents pieds de Virginia et Gold Hill et les Sonnettes  qui leur signalent ce que leur surintendant, à la surface, désire qu'ils fassent, sont mises en marche par télégraphe comme nous mettons une sonnette d'alarme en marche. Des homes tombent parfois dans un puits de mille pieds de haut".

Gould & Curry avait bâti là "une fonderie monstre de cent pilons moyennant une dépense qui s'avéra finalement très proche du millions de dollars. Les actions Gould & curry rapportaient de gros dividendes, chose rare et résultat confiné à la douzain ou à la quinzaine de filons sur la veine principale, la Comstock".

Il est facile de trouver un florilège de ses bons mots (y compris sur notre site, cf. Groupe Citations). Pourtant certaines de ces "petites phrases"" sont moins connues et révèlent sa pénétration d'esprit, son humanité sous le masque de l'humour. Un humour de l'Ouest (tale tall) dont il fut le chantre (citons aussi, moins connus chez nous, Bret Harte, son alter-ego, ou O Henry-William Sidney Porter, dit-).

Portait chinois (les Chinois furent parmi les minorités les plus maltraitées, c'est dire) :

"En Californie il tire sa subsistance de vieilles mines que les blancs ont abandonné comme épuisées et sans valeur, et les fonctionnaires leur tombent alors dessus avec une escroquerie exorbitante à laquelle l'administration a donné le nom très large et très général de taxe minière étrangère, mais elle n'est généralement infligée à aucun autre étranger que les Chinois".

"La libre Californie prélève un impôt illégal sur John le Chinois, chercheur d'or, et permet à Patrick l'Irlandais de fouiller le sol gratis. Pourquoi ? Sans doute parce que le Mongol dégénéré ne dépense pas un cent en achat de whiskey, tandis que le Celte civilisé ne peut vivre sans boire".

Les Chinois "sont des gens inoffensifs quand les blancs, ou bien les laissent en paix, ou bien ne les traitent pas plus mal que des chiens".

Du quoi rire, John ?

Sur les pratiques douteuses de ses contemporains :

"La coutume était de chercher le morceau le plus riche et de le faire évaluer ! Très souvent ce morceau, de la grosseur d'une aveline, était le seul fragment d'une tonne contenant du métal, et cependant, l'évaluation le présentait comme représentant la valeur moyenne la valeur moyenne de la tonne de matière sans valeur d'où il venait !". Toujours prévenant, "en son état primitif, l'or n'est qu'une matière terne et sans agrément... seuls les métaux vils excitent l'ignorant par leur brillance ostentatoire" (ce qui est souvent vrai, de la pyrite, l'"or des fous", à la muscovite, "l'or des chats"). Car il faut prendre garde de pécher par excès de confiance, d'optimisme ou de naïveté dans les "mines les plus riches de la terre", selon la désignation locale usuelle" où "la modestie dans la nomenclature n'est pas un trait dominant".

Qu'aurait-il dit de nos modernes traders, avocats, philistins, notaires ?

Amer moqueur ce merle persifleur et pourfendeur poursuit :

"Rien n'offrait un tel champ d'action à l'activité intellectuelle comme de nourrir une batterie et de tamiser les résidus et rien ne stimulait les qualités morales comme de distiller de l'or et de laver les draps, mais je me trouvais, toutefois, contraint de demander une augmentation de salaire".

Voilà pour cette page à son honneur, j'espère ne pas l'avoir trahi ou escamoté l'essentiel de sa pensée. Aussi pour me faire pardonner mon éventuelle offense, j'ajoute qu'un astéroïde a été baptisé "Mark Twain".

Que les feux de l'humour continuent à briller (lorsqu'il se mêle à l'acuité).

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Georges Rouault nous regarde

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« J’ai le défaut de ne laisser à personne son habit pailleté. L’homme que j’ai devant moi, c’est son âme que je veux voir, et plus il est grand, plus on le glorifie et plus je crains pour son âme. » (Georges Rouault)

 

Ecorché vif, Georges Rouault ne s’accommodait pas du monde « comme il va ». Il suffit,  pour s’en convaincre, de regarder ses œuvres : ses pierrots innocents, ses filles déchues, ses clowns vaincus ou triomphants, son squelette en uniforme, ses civils imbéciles, serviteurs de l’apocalypse, son Christ solitaire et bafoué…et son regard à lui, dans cet autoportrait de la désolation.

 

Les marchands de mort, le pharisaïsme,  L’indifférence des riches, l’accablement des pauvres, l’arrogance des puissants, l’humiliation des petits, la niaiserie satisfaite de ceux qui s’accommodent de tout (« Tout cela ne nous regarde pas ! »), le grand cirque du monde…Tout cela le rendait malade.

 

Oui, il suffit de regarder ses œuvres. Mais à vouloir les regarder, l’on s’aperçoit bientôt que ce sont elles qui nous regardent : « Que fais-tu de ce monde ? »

 

Né à Paris, pendant la Commune, le 27 mai 1871, Georges Rouault montre très tôt de grandes aptitudes pour le dessin. En 1885, il entre comme apprenti chez les verriers Tamoni, mais il n’a qu’une idée en tête : devenir peintre. En 1890, il suit les cours de Gustave Moreau. De 1895 à 1901, il expose des tableaux à sujets religieux ou mythologiques influencés par son maître. Dans les années qui suivent, il se lie avec des écrivains et penseurs chrétiens atypiques : Joris Karl Huysmans, Léon Bloy, le philosophe Jacques Maritain. Il fait aussi la connaissance de Jacques Rivière, d’Alain -Fournier, et  d’André Suarès. De 1903 à 1914, il réalise de nombreuses gouaches et aquarelles sur papier, représentant des clowns, des acrobates, des prostituées, des bourgeois infatués, symboles d’une humanité misérable et déchue. La première guerre mondiale est l’occasion d’un nouveau tournant dans son œuvre.

 

Au cours des années 1914-1939, poussé par Ambroise Vollard, Rouault va consacrer, parallèlement à la peinture, une part importante de son activité à la gravure. Chrétien douloureux,  passionné et sincère, il chercha à traduire picturalement sa vision religieuse et tragique de la condition humaine. Ses compositions aux tonalités sombres et mêlées semblent renouer avec l’art des imagiers du Moyen-âge.

 

« Né dans une cave sous un bombardement, pendant la Commune, écrit  Jean-François Garmier, confronté dès son enfance à la misère des banlieues pauvres, ayant expérimenté pendant de nombreuses années une vie de difficultés matérielles (…) Rouault a consacré la majeure partie de son œuvre à l’évocation de l’injustice et de la souffrance. »

 

« Ses œuvres vont droit au but, poursuit Jean-François Garmier… Il n’est pas besoin de temps, de lent décryptage, de supputations, pour percevoir et comprendre instantanément la réalité fulgurante qu’il veut faire partager au spectateur (…) S’il pourfend l’hypocrisie de la société, s’il tonne contre les marchands de canons, les avocats indifférents, les exploiteurs coloniaux, les bellicistes, les conformistes et la bêtise de tout poil, il est rempli d’humanité pour ceux qui ont touché le fond du désespoir ou de l’abjection. Toujours il montre de la compassion (…) Rouault n’est pas un désespéré. Même dans ses œuvres les plus dramatiques, il y a toujours une lueur d’espoir et d’émerveillement… »

 

La gravure occupe une place importante dans son œuvre. Il créa un grand nombre d’estampes souvent rassemblées autour d’un texte dans des livres dont les premiers ont été édités à l’initiative du marchand d’art Ambroise Vollard. 

 

Le Miserere occupe une position centrale dans l’œuvre gravé de Rouault. Il y travailla de 1912 à 1928. Cet ensemble qui porta d’abord le nom de Miserere et Guerre constitue un poème dédié à la douleur, où l’on voit défiler toutes les souffrances humaines. Les caricatures grimaçantes, les paysages, les scènes allégoriques ou symboliques se rapportant à la guerre restituent avec une acuité exceptionnelle l’inconscience, la bêtise, la force aveugle et brutale, la folie meurtrière de l’homme. La figure du Christ y est centrale. Christ honni, toujours flagellé, souffrant des mêmes maux que les hommes, offrant sa vie pour eux.

                                                                                                    

  

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Philippe Baudouin, Corps et âme

 Philippe Baudouin, Corps et âme

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La photographie est un art qui encore aujourd’hui n’a pas toujours la place qu’elle mérite lorsque est évoquée la pluralité artistique.

C’est pourquoi j’avais envie de mettre en lumière le travail d’un photographe qui allie écriture corporelle et photographie, inscrivant ainsi l’acte graphique dans une forme pérenne et non éphémère.

Philippe Baudouin a beaucoup voyagé à travers le monde, appareil photos en bandoulière ; musicien, dessinateur, c’est un touche-à-tout de talent qui a trouvé dans son projet « Ecrits de corps » une manière de sublimer et l’écriture et le corps féminin.

Expérimentant tant les idéogrammes que les alphabets grec, russe, les formules mathématiques, les chiffres mais aussi les hiéroglyphes, Philippe Baudouin nous donne à approcher un autre versant du langage écrit…

La poésie est omniprésente dans sa création puisqu’il s’inspire des poèmes chinois de Li Bai, rappelant ainsi son attachement à l’Extrême-Orient (Chine, Japon)…

Nouant avec ses modèles une relation basée sur l’humain, l’échange, Philippe Baudouin pose un regard sans voyeurisme sur le corps calligraphié de la femme, jouant des effets de matière (peau, cheveux, tissu des vêtements…), travaillant les contrastes, les reliefs, sachant suggérer la pose qui mettra en valeur l’écrit et le corps, réinventant le mystère des êtres et du savoir.

Par le truchement du texte, Philippe Baudouin redessine le corps et illustre par le biais de la photographie un instant arrêté, soustrait à notre impermanence humaine…

Les photographies de Philippe Baudouin invoquent les origines du monde et nous entraînent dans une déambulation intime et universelle tout à la fois, diseuse de poésie, de paysage intérieur, de cheminement initiatique au cœur des arcanes de la vie… et c’est tout simplement beau et bouleversant.

 

 

 

Nathalie Lescop-Boeswillwald

Docteur en Histoire de l’Art

Agent d’art, critique, poète

Directrice de Espace NLB.

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été 2012

Cet été vous pourrez voir les toiles

de

BENOIT-BASSET

à

KNOKKE-LE-ZOUTE

GALERIE DANIEL BESSEICHE

                                                     Dumortierlaan 111 -   8300 - Knokke

                                                                             Belgique

                                               http://www.dbesseiche.com/knokke-le-zoute.html

 

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La dame qui m'habite

 

Restée naïve, elle a vieilli dans l'innocence,

Certainement longtemps, sans s'en apercevoir,

Joyeuse, entretenant un enfantin espoir:

Retrouver la saveur d'une tendresse intense.

...

Elle aime à réciter de célèbres poèmes,

Jaillissements d'émois et de riches pensées.

Ne se berce jamais de phrases insensées,

S'émeut à voir pousser les graines qu'elle sème.

...

Depuis un temps lointain, elle existe sans larmes.

Or, en ce bel été, impuissante, blessée,

Ses efforts restants vains, elles insiste, et essaie

Un sourire des yeux. Ô visage sans charme!

...

Renoncer à jamais, s'impose au cours des ans.

Le besoin d'être aimé pousse au souci de plaire.

Elle était embellie, pouvant le satisfaire.

Des photos en témoignent, occultant le présent.

...

Elle recourt au chant pour calmer une peine.

L'harmonie a sur elle un effet apaisant.

En des pauses, elle vit d'indicibles instants.

Son désir essentiel est de rester sereine.

...

12 août 2012

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Le ministère de la Culture et de la Communication (France) attribue le label Maisons des Illustres. 

De la maison au domaine, du château à l’appartement et du musée à l’atelier, les « Maisons des Illustres » constituent un ensemble patrimonial original dont le ministère de la Culture et de la Communication entend faire reconnaître la valeur culturelle. Le label « Maisons des Illustres » signale des lieux dont la vocation est de conserver et transmettre la mémoire des personnalités qui les ont habitées.
Les « Maisons des Illustres » composent un ensemble de lieux de mémoire majeurs pour la compréhension de l’histoire locale et nationale, et du rôle joué par ses acteurs politiques, religieux, scientifiques et artistiques.
Elles témoignent de la diversité patrimoniale de notre pays, dans ses traces monumentales comme dans celles laissés dans l’imaginaire collectif.
Créé par le Ministère de la culture et de la communication, le label « Maisons des Illustres » signale à l’attention du public les lieux dont la vocation est de conserver et transmettre la mémoire de femmes et d’hommes qui les ont habitées et se sont illustrés dans l’histoire politique, sociale et culturelle de la France.
Le Label est attribué aux maisons qui ouvrent leurs portes au visiteurs plus de quarante jours par an et qui ne poursuivent pas une finalité essentiellement commerciale. Il garantit un programme culturel de qualité (authenticité et originalité du contenu muséographique, organisation régulière de manifestations culturelles) et propose des formes d’accompagnement à la visite adaptées à tous, notamment au public scolaire.

Le Label des Illustres a été accordé en 2011 à 111 maisons

 

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60 nouveaux sites viennent d'être labellisés en 2012:

Alsace

Musée Jean-Frédéric Oberlin – Waldersbach (67) – Jean-Frédéric Oberlin
Chartreuse de Molsheim – Fondation Bugatti – Molsheim (67) – Ettore Bugatti
Aquitaine

Château des Milandes – Castelnaud-la-Chapelle (24) – Joséphine Baker
Maison Chrestia – Orthez (64) – Francis Jammes
Tour Moncade – Orthez (64) – Gaston Fébus
Maison Arnaga – Cambo-les-Bains (64) – Edmond Rostand
Maison natale de Félix Arnaudin – Labouheyre (40) – Félix Arnaudin
Auvergne

Maison-musée Emile Guillaumin – Ygrande (03) – Emile Guillaumin
Maison natale de Charles-Louis Philippe – Cerilly (03) – Charles-Louis Philippe
Basse-Normandie

Hauteville House – Guernesey (Iles anglo-normandes) – Victor Hugo
Bourgogne

Maison natale de Nicéphore Nièpce – Saint-Loup-de-Varennes (71) – Nicéphore Nièpce
Maison natale de Colette – Saint-Sauveur-en-Puisaye (89) – Colette
Maison Jules Roy – Vézelay (89) – Jules Roy
Centre

Maison-école du Grand Meaulnes – Epineuil-le-Fleuriel (18) – Alain-Fournier
Château de Sagonne – Sagonne (18) – Jules Hardouin-Mansart
Prieuré Saint-Cosme – La Riche ( 37) – Pierre de Ronsard
Musée Descartes – Descartes (37) – René Descartes
Champagne-Ardenne

Auberge de Verlaine – Juniville (08) – Paul Verlaine
Château de Cirey – Cirey-sur-Blaise (52) – Emilie de Breteuil, marquise du Châtelet
Guadeloupe

Maison Schwarz-Bart – Goyave (97) – André Schwarz-Bart
Haute-Normandie

Château de Vascoeuil – Vascoeuil (27) – Jules Michelet
Fondation Monet – Giverny (27) – Claude Monet
Clos Lupin – Etretat (76) – Maurice Leblanc
Château de Miromesnil – Tourville-sur-Arques (76) – Guy de Maupassant
Maison de Gustave Flaubert – Canteleu/Croisset (76) – Gustave Flaubert
Maison natale de Pierre Corneille – Rouen (76) – Pierre Corneille
Ile-de-France

Musée Louis Pasteur – Paris (75015) – Louis Pasteur
Musée Clemenceau – Paris (75016) – Georges Clemenceau
Bibliothèque de l’Arsenal – Paris (75004) – Charles Nodier
Le Clos des Metz – Jouy-en-Josas (78) – Léon Blum
Château de Médan – Médan (78) – Maurice Mæterlinck
Château de Vaux, « Castello de Marochetti » – Vaux-sur-Seine (78) – Carlo Marochetti
Propriété Caillebotte – Yerres (91) – Gustave Caillebotte
Bibliothèque Paul Marmottan – Boulogne-Billancourt (92) – Paul Marmottan
Languedoc-Roussillon

Maison natale de Gaston Doumergue – Aigues-Vives (30) – Gaston Doumergue
Musée du désert – Le Mas Soubeyran – Mialet (30) – Pierre Laporte dit Rolland
Lorraine

Maison natale de Jeanne d’Arc – Domrémy-la-Pucelle (88) – Jeanne d’Arc
Midi-Pyrénées

Maison natale de Pierre Bayle – Carla-Bayle (09) – Pierre Bayle
Nord-Pas de Calais

Maison Forestière – Ors (59) – Wilfried Owen
Nouvelle-Calédonie

Maison de Tiendanite – Tiendanite (Nouvelle-Calédonie) – Jean-Marie Tjibaou
Pays-de-la-Loire

Maison des Champs – Cossé-le-Vivien (53) – Robert Tatin
Manoir des Sciences – Réaumur (85) – René-Antoine Ferchault de Réaumur
Maison Julien Gracq – Saint-Florent-le-Vieil (49) – Julien Gracq
Picardie

Maison familiale d’Henri Matisse – Bohain-en-Vermandois (02) – Henri Matisse
Maison natale de Condorcet – Ribemont (02) – Nicolas de Condorcet
Poitou-Charentes

Château La Rochefoucauld – Verteuil-sur-Charente (16) – François de La Rochefoucauld
Château des Ormes – Les Ormes (86) – Marquis d’Argenson
Polynésie Française

Maison-musée James Norman Hall – Arue (Tahiti) – James Norman Hall
Provence-Alpes-Côte d’Azur

Maison de Nostradamus – Salon-de-Provence(13) – Michel de Nostradamus
Villa Michel Simon – La Ciotat (13) – Michel Simon
Musée de l’atelier Paul Cézanne – Aix-en-Provence (13) – Paul Cézanne
Villa Noailles – Hyères (83) – Charles et Marie de Noailles
Musée François Pétrarque – Fontaine-de-Vaucluse (84) – Pétrarque
Cabanon Le Corbusier – Roquebrune-Cap-Martin (06) – Le Corbusier
Rhône-Alpes

Domaine du Pradel – Mirabel (07) – Olivier de Serres
Maison des Frères Montgolfier – Davézieux (07) – Raymond et Michel Montgolfier
Maison Ravier – Morestel (38) – François-Auguste Ravier
Musée Hébert – La Tronche (38) – Ernest Hébert
Presbytère du Curé d’Ars– Ars-sur-Formans (01) – Jean-Marie Vianney
Maison de Monsieur Beynier – Chatillon-sur-Chalaronne (01) – Vincent de Paul

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administrateur théâtres

Les concerts de Chambre de l’Orangerie de Seneffe12272747075?profile=original

 

                         Ils se donnent chaque été dans le domaine du Château de Seneffe. La session 2012 a commencé à bureau fermé, c’est dire le succès remporté par cette festivité de charme et de beauté musicale. Le jeudi 19 juillet, « Brillant et Virtuose » a réuni  des compositeurs et des interprètes prodigieux. Fauré, Saint-Saens et Beethoven avec rien moins que Lorenzo Gatto et Jean-Claude Vanden Eynden. Le lendemain « Fêtes Nocturnes »  réunissait Schubert, Brahms, Michel Lysight - une première mondiale - et Martinu avec six artistes d’exception. Les sons du violon et du piano se sont invités avec leurs comparses dans les cœurs qui  ont vibré sous l’archet dynamique de la  talentueuse de Véronique Bogaerts et gémi avec la violoncelliste extraordinaire Marie Hallynck. La créative Sophie Hallynck nous a joué de la harpe d’une  façon innovante et inoubliable. Les musiciens masculins  n’étaient pas en reste avec le jeu subtil au piano de l’impétueux Muhiddin Dürrüoglu, la clarinette pleine de verve de Ronald Van Spaendonck et Vincent Heppe, alto aux modulations élaborées tantôt romantiques, tantôt mutines.

Mais le morceau qui a retenu particulièrement notre attention est cette pièce composée en 2010 par notre compatriote Michel Lysight appelée « Oxymores ». Une musique qui remplirait d’aise Claude Debussy qui trouve que la musique « doit chercher humblement à faire plaisir au public ». Le premier mouvement débute dans des gazouillis qui s’affrontent et se font des pieds-de-nez, clarinette vs violoncelle. Le piano intervient pour remettre un peu de sérieux sur scène. Rappelée à l’ordre, le violoncelle bascule dans une complainte jusqu’aux tréfonds de la gravité. Bien sûr la clarinette prend le contrepied ! Fâcherie syncopée du piano, moquée aussitôt par les deux instruments de mèche. Gloussement indigné du piano et chacun joue ensemble et tout seul. L’oxymore dans toute sa splendeur. Silence assourdissant du public, créativité muette du compositeur.  Le deuxième mouvement change de tempo car le piano a pris les rênes d’une mélodie triste, doucement musée par la clarinette puis par le violon. Les instruments s’entendent sur la tristesse. Le thème lancinant produit de purs soupirs. Un canon à trois voix émerge mais les dissonances sont dans l’air. L’air de rien, ils s’écoutent et des pizzicati en forme de gong scandent le diminuendo. Le troisième mouvement est fait de bulles sèches (oxymore, tu nous tiens !) au piano puis à la clarinette et enfin sous les doigts de Marie Hallynck. Les notes pointées s’accordent avec humour et frénésie. L’interaction  subtile de la partition, des interprètes et du public forme un moment musical inoubliable. Et des applaudissements nourris saluent cette première mondiale. Le compositeur Michel Lysight qui est présent est sans doute ravi.

« Fêtes Nocturnes » (1959), de Bohuslav Martinu est une pièce non moins intéressante et réunit les six artistes. « Yavait-t’une ville » de Nougaro s’insinue dans l’introduction. De subtils mélanges de timbres piano et harpe chatouillent l’imagination tandis que les cordes font superbement bande à part à la façon d’un antique folklore Ecossais ou Irlandais. La clarinette s’insinue dans les pauses et le piano a ri, d’une seule dent. Au deuxième mouvement la harpe sonne le glas, les violons gémissent la clarinette succombe. Puis la harpe se transforme en guitare, Fêtes Galantes ? Les ondes du piano s’y mêlent. C’est Beau. Place aux autres : les  cordes. Un vent s’engouffre par toutes les fenêtres et fait voler les mousselines. On est décidément dans le Lake District avec Keats. Mélancolique, son dernier souffle peut-être. Le troisième mouvement est fantastique, de la berceuse à l’appel au clairon… de la harpe. Souvenirs de boléro de Ravel, Sophie Hallynck, la harpiste frappe les cordes avec un battoir. C’est un mode de Niebelungen ou de Little People façon Murakami (1Q84) qui pirouettent devant un public médusé. Le dernier mouvement rejoué en bis entraîne encore plus d’applaudissements. Une nocturne musicale hors du commun, venez donc  emprunter cette sente magique l’an prochain ! Le plaisir durera jusqu’au dimanche et peut-être au-delàs. 

Préparez-vous à venir écouter les concerts « Classics &Classics »  organisés aussi par L’Orangerie asbl. Ils  se déroulent pendant tout l’automne à Bruxelles  dans la  D’ieteren Gallery. Ils proposent de découvrir des chefs-d’œuvre musicaux et de caresser des yeux  les très belles carrosseries du temps passé.

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Cette célèbre toile de Vincent Van Gogh "représente" la terrasse d'un café, un soir d'été, à Arles.

Le peintre s'est placé perpendiculairement à la terrasse (et non en face), ce qui lui a permis de créer un effet de profondeur et d'enrichir sa toile d'un grand nombre d'éléments, en perspective : un cheval tirant un fiacre avec ses lanternes allumées, le ciel avec des étoiles en forme de fleurs, les maisons, la rue avec ses pavés, des personnages attablés, d'autres, dans la rue, un homme et une femme qui semblent converser, un balcon, l'embrasure d'une porte au premier plan à gauche, la frondaison d'un arbre, à droite.

Le store et les murs du café, éclairés par une lampe à gaz,  sont comme revêtus d'une substance précieuse. On pense à la vue de Delft de Vermeer et au "petit pan de mur jaune" que contemple Bergotte dans "La Recherche du temps perdu".

Les pavés eux-mêmes sont colorés et semblent refléter la lumière qui émane du café et des étoiles ; ils semblent même réverbérer le bleu du ciel nocturne. On y voit toutes les couleurs et les nuances de l'ensemble de la toile. On peut parler de métonymie (la partie pour le tout). Tout est déjà, mais rien n'est encore, nous cheminons sur des pavés disjoints, entre la tristesse et l'extase, la naissance et la mort, au seuil d'un mystère qui nous dépasse. Ces pavés cernés de noir préfigurent l'art abstrait. On les retrouve dans une toile de Paul Klee.

La silhouette blanche, étrangement allongée du garçon de café dans le trois quart inférieur de la toile retient particulièrement le regard. On a le sentiment que tout s'organise autour de cette silhouette. Roland Barthes parlerait du "punctum".

Mais ce garçon de café n'est ni le Christ, ni un ange ; Van Gogh communique un sentiment "mystique", paisible et joyeux, non en peignant un sujet "religieux", mais  à travers une scène de la vie quotidienne.

Tous les éléments de la création sont présents dans cette toile : le monde minéral (les pavés), végétal (la frondaison de l'arbre, les étoiles en forme de fleurs qui font penser au vers de Stéphane Mallarmé "Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées"), animal (le cheval), humain et céleste. Ces éléments sont en profonde harmonie les uns avec les autres.

Le bleu (saphir) et le jaune (d'or) couleurs primaires complémentaires, sont les couleurs dominantes. Il y a également des touches de vert absinthe, (en particulier sur le mur du café et ce n'est sans doute pas un hasard), de vert émeraude, de mauve et de noir. L'embrasure de la porte est de la même couleur que le ciel : bleu saphir et le sol de la terrasse est rouge orangé (la chaleur humaine). Le bleu saphir symbolise le mystère le plus profond, l'amour divin (il n'est d'ailleurs pas tout à fait approprié de dire que les couleurs symbolisent, elles "incarnent") ; nous ne savons pas ce qu'il y a "derrière" cette porte. Il en filtre un peu de cette lueur dorée (la joie parfaite ?) que l'on retrouve sur le mur du café. Le peintre a placé son chevalet près de cette porte. Être homme, c'est se tenir au seuil du mystère.
 
Pour peindre le ciel, le peintre a utilisé plusieurs nuances de bleu, du bleu clair au bleu marine (on parle de "camaïeu"). Ce ciel est à la fois "le ciel qu'on voit" et celui qu'ont découvert les astronomes dans leurs télescopes. On y voit s'y dessiner des galaxies, des trous noirs, des naines blanches, des amas d'étoiles... on y pressent une profondeur infinie. Le ciel révélé par la science est encore plus mystérieux aux yeux de l'artiste. La science ne dissipe pas le mystère, elle le renforce. Ce ciel n'est pas celui de Pascal ("Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie") et n'a rien d'effrayant  ; il est à la fois mystérieux et  familier. C'est aussi le ciel vu par un enfant, un "primitif" : deux étoiles dessinent des yeux, on devine une forme humaine ou angélique à la verticale du garçon de café, les étoiles, on l'a dit, ressemblent à des bouquets de fleurs, mais ce peut être le fruit du hasard, d'une interprétation subjective.
 
L'artiste ne peut se détacher de son époque, il en vit intensément les doutes, les interrogations et les tourments. Si la question de Dieu est au cœur de son œuvre et de sa vie (on sait que le peintre se destinait à la prédication), Van Gogh, contemporain de Nietzsche, sait bien qu'on ne peut plus l'aborder "comme avant". Le génie (Bach, Mozart, Van Gogh...) s'aventure, armé de sincérité, dans l'espace infini qui sépare le signifiant du Signifié, le verbe du Verbe.
 
Un "mystère familier" : "Une odeur de mûres traîne au fond des galaxies.", dit magnifiquement Jean Mambrino.

Des étoiles qui ressemblent à des fleurs, un mur recouvert d'or, des pavés semblables à des pierres précieuses... On reconnaît la figure poétique par excellence de la poésie : la métaphore. La toile de Vincent Van Gogh est une "transfiguration" du monde. "Transfigurer" (le contraire de "défigurer") ne veut pas dire "transformer", embellir, mais révéler, dévoiler. "C'est ainsi que je vois le monde, pourrait nous dire Vincent, c'est ainsi qu'il est vraiment et c'est ainsi que vous le verriez si vous preniez la peine de le regarder avec les yeux du coeur, de l'habiter en poètes (Hölderlin) et non en prédateurs et en blasés."

Dans "Les Portes de la perception", Aldous Huxley se demande si certains artistes comme Van Gogh et certains mystiques n'auraient pas le don naturel de percevoir les choses telles qu'elles sont, d'accéder naturellement (et non, comme le fait Huxley, en absorbant de la mescaline) à ce que les bouddhistes appellent "Sat Chit Ananda" (la félicité de l'avoir conscience), et la mystique rhénane "l'Istigkeit", expression dont maître Eckart aimait à se servir pour définir l'Etre. Cette expérience se caractérise, selon Huxley par un rehaussement des couleurs, une perception particulière du temps et de l'espace et quelque chose d'ineffable qu'il nomme, faute de mieux, "vision de béatitude", "grâce et transfiguration", "présence sacramentelle de la beauté". "Si les portes de la perception étaient nettoyées, disait le peintre et dessinateur anglais William Blake, toute chose apparaîtrait telle qu'elle est."

Le peintre a planté son chevalet en plein air, ici en pleine ville, comme il le fait aussi en plein champs.

Ce qui caractérise la peinture de Van Gogh et celle des Impressionnistes en général est le délaissement des sujets mythologiques ou religieux, des "natures mortes", de la peinture d'atelier  au profit de la peinture "en plein air" au contact de la nature et de la lumière naturelle dont l'artiste s'efforce de capter les nuances changeantes, l'emploi de couleurs pures, le choix de sujets profanes, extraits de la vie quotidienne dont l'artiste magnifie (ou plus exactement "rend visibles") le mystère et la beauté.

L'artiste vraiment créateur, ne se contente pas "d'imiter la nature" (Aristote) ; c'est pourquoi le verbe représenter ("cette toile représente une terrasse de café à Arles, en été, la nuit...") n'est pas adéquat.

Vincent Van Gogh n'a pas "représenté" une terrasse de café, il a rendu visible un étonnement joyeux, une secrète espérance, la nuit transfigurée.
 
 
Apparition 
 
La lune s'attristait. Des séraphins en pleurs
Rêvant, l'archet aux doigts, dans le calme des fleurs
Vaporeuses, tiraient de mourantes violes
De blancs sanglots glissant sur l'azur des corolles.
- C'était le jour béni de ton premier baiser.
Ma songerie aimant à me martyriser
S'enivrait savamment du parfum de tristesse
Que même sans regret et sans déboire laisse
La cueillaison d'un Rêve au coeur qui l'a cueilli.
J'errais donc, l'oeil rivé sur le pavé vieilli
Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue
Et dans le soir, tu m'es en riant apparue
Et j'ai cru voir la fée au chapeau de clarté
Qui jadis sur mes beaux sommeils d'enfant gâté
Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées
Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées.
 
 Stéphane Mallarmé
 
 


Ravel - Piano Concerto in G major - Argerich... par PaGoO

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Unique en Belgique par son caractère collectif, la Résidence invite une dizaine d’écrivains francophones, chaque année au mois d’août. Au-delà d’être une belle opportunité d’écrire en toute quiétude, dans un décor magique et loin des soucis du quotidien, elle sort l’écrivain de son isolement, le met en exergue, lui offre un espace de travail, de représentation et de rencontres.

Favoriser la création littéraire et créer du lien social entre les écrivains, voici les objectifs de la Résidence d’auteurs du Pont d’Oye.

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Ci-dessous le dossier de presse complet

 

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Les amours jaunes

12272815093?profile=original"Les amours jaunes" est un recueil poétique de Tristan Corbière, pseudonyme d'Édouard Joachim Corbière(1845-1875), publié à Paris chez Glady frères en 1873.

 

Les poèmes des Amours jaunes, oeuvre unique de Tristan Corbière, ont été vraisemblablement composés à partir de 1862 et jusqu'en 1873. Le poète fit éditer le recueil à ses frais et le livre passa inaperçu. Il fallut attendre le premier article des Poètes maudits de Verlaine, en 1881, consacré à Corbière, et A rebours de Huysmans, en 1884, dont le héros, Des Esseintes, range les Amours jaunes parmi ses ouvrages favoris, pour que l'oeuvre de Corbière sorte de l'ombre.

 

Le recueil contient quatre-vingt-quatorze poèmes répartis en sept sections: «Ça», «les Amours jaunes», «Sérénade des sérénades», «Raccrocs», «Armor», «Gens de mer» et «Rondels pour après». Cette disposition est le fruit d'un travail de composition et ne reflète pas l'ordre chronologique de rédaction des poèmes. Bien que les renseignements sur ce sujet soient peu nombreux - les indications de date ou de lieu qui accompagnent souvent les textes sont fictives -, on peut avancer que les sections «Armor» et «Gens de mer», qui chantent la Bretagne natale du poète, ont été écrites à Roscoff, entre 1862 et 1871. La rencontre, en 1871, d'une jeune femme, nommée Marcelle dans la dédicace versifiée qui ouvre le recueil, engendre une rupture tant dans la vie que dans la poésie de Corbière qui effectue de nombreux séjours à Paris, entre 1872 et 1874, pour retrouver Marcelle. Les poèmes des «Amours jaunes», de «Sérénade des sérénades» et de «Raccrocs», composés sans doute entre 1871 et 1873 et caractérisés par une thématique amoureuse et un cadre urbain, sont d'une inspiration différente de celle des sections consacrées à la Bretagne.

 

L'organisation des Amours jaunes est donc le fruit d'une architecture concertée. Après une première partie, «Ça», consacrée à une présentation, ironique et dramatique à la fois, du livre et du poète, Corbière choisit de placer en tête du recueil les pièces parisiennes où s'expriment la détresse sentimentale et la distance douloureuse et hostile qui sépare l'homme de la femme («les Amours jaunes», «Sérénade des sérénades», «Raccrocs»). Ce ton pathétique et grinçant trouve une sorte d'apaisement dans les sections suivantes («Armor», «Gens de mer»), la terre natale apparaissant comme un refuge salvateur. La dernière section, «Rondels pour après», contient des poèmes en forme de berceuses qui font de la mort l'ultime havre libérateur.

 

Le titre du recueil est énigmatique et crée d'emblée, par les termes qu'il associe, une dissonance, élément clé pour l'ensemble de l'ouvrage. Le mot «amours», en effet, semble placer l'oeuvre dans la continuité d'une tradition poétique lyrique et sentimentale (on pense aux Amours de Ronsard) mais l'adjectif «jaunes» perturbe les repères et fait vaciller le premier signifiant. L'amour jaune serait-il une analogie du rire jaune, rire sans vraie gaieté, c'est-à-dire faux et douloureux? Ce rire jaune apparaît, explicitement lié à l'amour, dans "A l'Etna" («Raccrocs»): «- Tu ris jaune et tousses: sans doute, / Crachant un vieil amour malsain.» Le jaune est aussi la couleur symbolique de la tromperie («couleur de Judas», dit le Littré) et de la dégradation (par opposition à la pureté idéale du blanc). Le syntagme nominal «amours jaunes» place le recueil sous les auspices de la disharmonie.

 

La femme, objet d'un impossible amour, est toujours cruelle. Elle dit par exemple dans "Pauvre Garçon": «J'ai fait des ricochets sur son coeur en tempête. [...] / Serait-il mort de chic, de boire, ou de phtisie, / Ou peut-être, après tout: de rien [...] / ou bien de Moi.» Le poème "Bonne fortune et Fortune" est une sorte de fable symbolique qui conte l'échec de l'union amoureuse: la passante désirée par le poète prend celui-ci pour un mendiant et lui donne «deux sous». Lorsque le sentiment amoureux est miraculeusement partagé, un écart infranchissable persiste entre la femme et l'homme: «Lui - cet être faussé, mal aimé, mal souffert, / Mal haï - mauvais livre... et pire: il m'intéresse. - / [...] / Cet homme est laid... - Et moi, ne suis-je donc pas belle, / Et belle encore pour nous deux! - / En suis-je donc enfin aux rêves de pucelle?... / - Je suis reine: Qu'il soit lépreux!» ("Femme"). C'est seulement avec la mort que semble pouvoir advenir une fusion apaisée, à la fois érotique et idéale: «Sentir sur ma lèvre appauvrie / Ton dernier baiser se gercer, / La mort dans tes bras me bercer... / Me déshabiller de la vie!...» ("Un jeune qui s'en va").

 

Le manque d'harmonie ne concerne pas seulement la relation amoureuse. Il est inhérent au poète lui-même. Corbière endosse volontiers, dans ses poèmes, les masques de la laideur, de la misère et de l'infirmité. Ainsi, le poème "le Crapaud", sorte d'écho grinçant, car dépouillé de tout idéalisme, de "l'Albatros" baudelairien, s'achève par ces mots: «Ce crapaud-là c'est moi.» Ailleurs, le poète apparaît sous les traits du «lépreux» ("Femme", "le Poète contumace"), du «paria» ("Paria"), du «sourd» ("Rapsodie du sourd"), du «borgne» ou de l'«aveugle» ("Cris d'aveugle", "la Rapsodie foraine et le Pardon de sainte Anne"). Ces avatars d'un moi estropié et souffrant disent la difficulté d'être qui ne cesse de tenailler Corbière: «- Manque de savoir-vivre extrême - il survivait - / Et - manque de savoir-mourir - il écrivait» ("le Poète contumace"). D'autres périphrases délivrent pourtant une image lumineuse du poète: «beau décrocheur d'étoiles» ("Sonnet posthume"), «voleur d'étincelles» ("Rondel"), «peigneur de comètes» ("Petit mort pour rire"). Mais ces visions radieuses appartiennent toutes à l'ultime section du recueil «Rondels pour après», c'est-à-dire à l'univers de la mort réparatrice.

 

Ici et maintenant, la plénitude et l'harmonie sont refusées. Les multiples antithèses qui apparaissent dans les poèmes traduisent une identité douloureuse, écartelée toujours entre des postulations contradictoires: «Oiseau rare - et de pacotille; / Très mâle... et quelquefois très fille; / Capable de tout, - bon à rien; Gâchant bien le mal, mal le bien. Prodigue comme était l'enfant / Du Testament, - sans testament» ("Épitaphe"). Cette infernale lucidité dans l'analyse de soi donne le vertige et paralyse: «Trop Soi pour se pouvoir souffrir, / L'esprit à sec et la tête ivre, / Fini, mais ne sachant finir, / Il mourut en s'attendant vivre / Et vécut, s'attendant mourir. / Ci-gît, - coeur sans coeur, mal planté, / Trop réussi, - comme raté» ("Épitaphe"). L'effort de définition de soi tord le langage pour lui faire exprimer le paradoxe d'une existence déchirée par l'impossibilité de vivre: «Lui, ce viveur vécu, revenant égaré» ("le Poète contumace").

 

Le malheur et la souffrance sont donc au coeur de cette poésie. Toutefois, celle-ci mêle constamment, toujours selon le principe de l'éternelle réversibilité de toute chose, le rire au désespoir: «Viens pleurer, si mes vers ont pu te faire rire; / Viens rire, s'ils t'ont fait pleurer.../ Ce sera drôle... Viens jouer à la misère» ("le Poète contumace"). Cette constante présence de l'humour éloigne radicalement la poésie de Corbière de l'effusion romantique.

Cet humour frappe la poésie elle-même: des titres de sections tels que «Ça» ou «Raccrocs» témoignent d'une volonté de déjouer le sérieux et le formalisme de l'entreprise poétique. Ainsi, le premier poème du recueil, "Ça?", après de vaines tentatives pour définir la poésie des Amours jaunes, conclut: «C'est, ou ce n'est pas ça: rien ou quelque chose... Un chef-d'Oeuvre? - Il se peut: je n'en ai jamais fait. / [...] / C'est un coup de raccroc, juste ou faux, par hasard... / L'Art ne me connaît pas. Je ne connais pas l'Art.» Radicale et dévastatrice, l'ironie s'enracine dans le déchirement intérieur du poète. Le langage lui-même est frappé de suspicion car il peut sans cesse mentir. C'est pour cela que Corbière ne cesse de raturer, de retourner les énoncés.

 

Sa poésie puise sa force dans une sorte d'élan cahotique qui la caractérise. Une abondante ponctuation, à grand renfort de tirets et de points de suspension, bouscule le rythme et crée une respiration singulière. Images, idées ou mots paraissent s'enchaîner au fil de libres associations, si bien que les surréalistes ont cru déceler dans la "Litanie du sommeil" les prémices de l'écriture automatique. Or les témoignages de contemporains ou l'examen des brouillons et manuscrits de Corbière révèlent que cet apparent désordre est au contraire le fruit d'un minutieux travail. Jules Laforgue, dans «Une étude sur Corbière» (Mélanges posthumes, 1903), prétend qu'il est impossible d'extraire un seul beau vers des Amours jaunes. La remarque est peut-être excessive mais elle est fondée: Corbière travaille à désarticuler le vers. Sa poésie refuse les harmonies trop faciles et ne cède pas aux charmes de l'esthétisme: «Ce fut un vrai poète: il n'avait pas de chant» ("Décourageux").

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