La gravure fut première et, de cette passion xylographique, Elskamp (1862-1931) ne se départira jamais. La typographie vint ensuite mais lui resta étrangère, relevant seulement d’une connaissance approfondie qui ne fut jamais un amour. Le graphisme de la lettre céda toujours le pas à l’ornementation, symbole de sa pensée, qu’il inscrivit dans une mise en page rigoureuse, élaborée comme un tout organique. Avant les « Six chansons de pauvre homme », la maison Buschmann avait imprimé ses trois premiers recueils, comme elle imprimera tous les autres, y compris les œuvres posthumes, « Enluminures » et « Sous les Tentes de l’Exode » exceptés. Cette fidélité est sans exemple. Elskamp devait tout son savoir typographique à Paul Buschmann senior, son « grand ami et maître ». A la mort de ce dernier en 1909, le neveu G.-Jos Buschmann prit la relève. Entretemps, Elskamp s’était livré à quelques expériences typographiques dont certaines aboutirent. A la lecture des bribes de lettres publiées, on a cru pouvoir faire remonter ce travail à 1895. C’était mal comprendre certains termes utilisés qu’il convient de préciser.
1895 : Elskamp et la gravure
Ses premiers bois datent de cette année. Dans une lettre de février à son cher Henry van de Velde, Elskamp signale qu’il s’est « permis une petite illustration dont voici l’empreinte en passant simplement un peu de crayon sur du bois. Buschmann vient de soumettre à la presse mon premier essai ». Ch. Berg citant ce passage signale l’empreinte de « quelques nuages et de la pluie » sur l’autographe. H. van de Velde commentant le même passage sans le citer est formel : « Je tiens à signaler que c’est à cette occasion qu’il grava ses premiers bois (…). Ils sont dans la manière « hiéroglyphique » et singulièrement suggestifs de la pluie ». Si Elskamp utilise la presse de Buschmann, c’est qu’il n’en a point encore. Mais cela ne tardera guère, car la taille du bois le mord déjà : « Je jubile ! me suis fait une imprimerie de ma presse à copier ! Je me suis fait un rouleau encreur et comme plaque à encrer un simple carreau de vitre. Ci, un petit exemplaire de mon tirage dont le foulage est beaucoup trop fort (effet de la presse à copier). Ces bois sont sur buis et de ma composition ! Peut-être pourraient-ils servir pour mon petit prochain recueil. Ce serait délicieux de faire soi-même ses bois et ses vers (…) Me suis passé trois burins à travers les doigts (…) J’ai des mains d’ouvrier à présent et vraiment ce m’est joie (…) P. S. : Je suis pris d’une rage d’impression pour le plaisir de faire pirouetter ma presse à copier. P. S. 2 : Pour le plus grand dam de mes proches, j’ai transformé mon bureau d’en haut en atelier de gravure. C’est plein d’encre là-haut et sale ! un vrai rêve quoi, et ce n’est que le commencement » !
La bourgeoise demeure familiale de l’avenue Léopold noircie d’encre à l’étage ! Quel effarement ! Sa famille n’acquiesce guère : « Je crois, mais chut ! que je vais avoir une presse et imprimer désormais moi-même ». Il transforme simplement sa presse à copier, sans doute la petite presse à épreuves en bois qui a été léguée avec ses outils à graver, son matériel typographique et la presse « L’Alouette » exposée maintenant à la Bibliothèque royale de Bruxelles. Mais le mot « imprimerie » reste à prendre au sens étroit du tirage de bois gravés, et non encore de typographie.
1895 : Henry van de Velde et la typographie
Nous pénétrons dans le monde raffiné de la presse privée dont l’initiateur fut William Morris avec sa Kelmscott Press en 1891. Le premier recueil sorti d’une presse belge fut les « Six chansons de pauvre homme » imprimées chez van de Velde sur la « Joyeuse » ainsi baptisée par Elskamp. Premier travail strictement typographique de van de Velde, première ornementation xylographique d’Elskamp : une collaboration « synthétique » sous le signe d’une amitié indéfectible. H. van de Velde s’ouvre de nouvelles perspectives en se lançant dans la typographie comme dans l’architecture. La rénovation de la maison de sa belle-mère Louise Sèthe au 112 avenue Vanderay à Uccle constitue son premier essai architectural en 1894. Et dès le 11 avril 1895, les plans sont déposés pour sa propre demeure, le futur Bloemenwerf qui ne sera achevé qu’au début 1896.
En attendant, c’est chez sa belle-mère où il vit avec Maria, son épouse, qu’il a installé la « Joyeuse », et c’est là que sont imprimées les « Six chansons », et non au Bloemenwerf, comme on le dit souvent. H. van de Velde qualifiera sa presse de « vrai joyau de la fabrication des machines du XVIIIe siècle ». Petite presse à bras en fonte, courte sur pied et fixée sur une table ovale, ainsi nous apparaît-elle sur une photo de son futur atelier ou à La Cambre qui l’héberge dans l’atelier de typographie depuis la fondation de l’Isad par van de Velde lui-même ». Si l’on répète qu’elle est du 18e s. (sic), on n’a guère jusqu’à présent cité sa marque : « Imperial Press. Invented J. Cope & Sherwin 5 Cumberland St. London » (sur le bras, leurs noms presque effacés sont répétés).
« L’impression de cette plaquette nous occupa (sa femme et lui) dès lors pendant de longues semaines (…) les apprentis que nous étions, enthousiastes du beau métier qui se révélait à nous ». L’impression s’acheva le 15 décembre 1895, date qui avait été initialement retenue pour l’ouverture de la nouvelle Galerie « Art Nouveau » de Samuel Bing à laquelle van de Velde participait par l’aménagement de quatre salles. Apprenti en architecture, apprenti en typographie : si la part de chacun reste difficile à déterminer, c’est Elskamp toutefois qui reste maître du « jeu », car il est le seul à avoir alors les connaissances requises.
Pour le spécialiste Fernand Baudin qui consacra l’étude la plus poussée à la typographie chez van de Velde, il ne fait aucun doute qu’avant Elskamp, van de Velde « n’a aucune expérience ni connaissance typographique (…) une expérience typographique qui manquait absolument à van de Velde ». Ce n’est point celle de graphiste ornemaniste avec la revue « Van Nu en Straks », ses éditions de « Déblaiement d’art » dont la deuxième venait de paraître en 1895 en même temps que ses « Aperçus en vue d’une Synthèse d’art », et l’ « Almanach » de l’université de Gand qui lui aura appris à prendre les caractères dans une casse, les mettre au composteur puis sur la galée, la lier, faire une imposition sur le marbre, interligner, justifier, serrer la forme… Mais c’est sans compter sur la rapidité étonnante avec laquelle van de Velde passe d’une activité spéculative à la pratique et en acquiert toute maîtrise, presque d’emblée. « C’est-à-dire que question d’amitié –et si bonne- à part, je suis chez toi, lui écrit Elskamp, comme chez Monnom, Buschmann ou autres. Avec cette grande différence toutefois que je n’aurai personne à engueuler, car tu es vraiment extraordinaire comme typo, bon vieux ». D’où Elskamp tenait-il ses connaissances typographiques ?
1898 ou Elskamp et la mise en train
A la fin de sa vie, Elskamp racontera à son cousin Henri Damiens son apprentissage chez Pau Buschmann senior : « Je connais le métier à fond, mon cher Henri, et je pourrais même gagner ma vie en le pratiquant ; le brave père Buschmann, il y a 20 ans (sic), et chez lequel j’ai travaillé pendant 6 mois, m’a tout appris, depuis la composition jusqu’au tirage, y compris la trempe du papier. J’ai commencé par le commencement, remettre les caractères retirés des formes, « tête en haut » dans les « casses » ; puis cette chose très difficile à faire : le « nœud », c’est-à-dire de réunir les lignes composées au moyen d’une ficelle, puis les mettre dans les formes ; cela se fait d’une seule main et rien ne peut tomber. Je connais tous les secrets des serrages, des hausses, de la mise en train, qui est ce qui coûte le plus cher dans la typographie soignée. Et c’est pour cela que j’aime à contrôler le tirage de mes livres moi-même ». G.-Jos Buschmann dont nous parlions plus haut confirmera ces dires en de précieux souvenirs sur Elskamp qu’il fréquenta assidûment après la mort de son oncle Paul, « dès avant 1912 » : « Cette initiation se déroulait en sa logette menue et si délicieusement encombrée d’inutilités appelée chez J.-E. Buschmann d’alors, le bureau de Mr Paul. Mais souvent, lorsqu’un détail exigeait démonstration, ils grimpaient à deux sous les combles des ateliers de la Rijnpoorvest, au réel « capharnaüm » que Paul s’y était réservé. Et où il dessinait des initiales jolies ou des décors charmants pour sa typographie… Et de ces palabres en la logette et au capharnaüm date la vieille presse-à-bras de Max Elskamp, tout en bois (sic) et acquise je ne sais où… ». « T’ai-je dit, bon vieux Henri, que j’ai une presse, fabriquée de mes mains, et que j’ai collaboré avec forgeron et menuisier avant d’arriver à ce résultat ». Il la baptisa « L’Alouette ». Il en parle à son éditeur Lacomblez le 22 février 1898. « Comme j’ai une « Presse à moi » désormais et que je pourrai être mon propre imprimeur, nous allons pouvoir travailler bon marché et bien tout à fait, à mon sens. »
Sa première page publiée semble être ce feuillet de justification qui se trouve « rapporté » dans certains exemplaires de sa petite édition xylographique des « Sept œuvres de Miséricorde » : « Tiré à 25 exemplaires sur ma presse « L’Alouette » pour servir de démonstration à un nouveau procédé de gravure sur bois aux acides ». En ces années 1898-99, Elskamp s’adonne à toute une série de projets éditoriaux dont il n’imprime que les pages de titre en multipliant les essais d’ornementation pour chacune d’elles.
L’ornementation, symbole de la pensée
En publiant sa causerie du 20 mai 1898 sur ceux qui se font imprimer, Charles Dumercy ne se doutait pas que son écriture caustique ferait l’objet des rares éditions sorties de la presse « L’Alouette » : le « Petit vocabulaire » et « La Vieille-Boucherie ». Le conférencier envisageait le point de vue de l’auteur livrant sa pensée à l’impression. A l’encontre de la plupart de ceux-ci, ignorants des faits de la typographie, Elskamp, en praticien consommé, élaborait ces « si belles et judicieuses maquettes qu’étaient toujours les copies que remettait le poète, apprenti typographe de mon oncle Paul ». Il concevait son œuvre dans sa totalité, intégrale et intégrée en une structure symbolique. En cela, il appartient à l’ Art Nouveau. En des feuillets épars conservés à la Bibliothèque royale de Bruxelles (Musée de la Littérature), Elskamp nous livre quelques-unes de ses réflexions sur l’architecture du livre, bannissant toute forme d’illustration : « Il faut considérer l’illustration au point de vue ornemental comme hors du corps du livre –c’est là son plus grand défaut. Au point de vue de la typographie, rien alors ne la justifie, c’est une interprétation exotérique au texte, dans un autre plan, en d’autres termes une démonstration linéaire graphique de ce que devraient exprimer les caractères. La plus grande erreur de l’ « illustration » dans le sens d’ « histoires » est de n’être que la compréhension d’un passage par l’ « illustration » seule. Flaubert l’avait bien compris qu’il répudia toujours les offres « d’illustrations » qui lui furent faites. Seul l’auteur d’un livre pourrait « illustrer » son livre et encore reste à voir s’il y trouverait profit ; il matérialiserait la notation de sa pensée, lui donnerait une forme absolue dans un autre plan de notation où, pour cette raison même, il y aurait grande difficulté d’adéquation. Seule une « illustration » qui serait un symbole de sa pensée pourrait être acceptable et alors encore, il ne s’agirait plus ici que d’une ornementation et non d’une illustration ».
Elskamp délaissa sans doute la typographie étant donné les moyens limités qu’offraient sa presse et son matériel, mais peut-être davantage parce que le caractère typographique ne l’intéressait guère. L’exemple de William Morris –dont les idées sociales eurent une influence prépondérante sur van de Velde- en dessinant et faisant graver trois caractères, les Golden, Troy et Chaucer Types-, ne fut guère suivi en Belgique Lorsqu’il s’agira pour van de Velde, qui s’est pourtant toujours passionné pour le graphisme de la lettre comme ornement, de concevoir un caractère pour l’ « Also sprach Zarathustra » édité par le comte Kessler, il fera appel à Georges Lemmen. Quant à l’ornementation d’Elskamp, de figurative, populaire et folklorique, elle s’ouvrira après la guerre sur un monde graphique protéiforme, abstrait, linéaire comme si toutes ses croyances en la « réalité » avaient été broyées. Ces graphistes étaient des ornemanistes, et l’ornementation le symbole de leur pensée.
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laissa la critique plutôt froide, sinon hostile. On reprocha à l'auteur sa tendance à l'affectation et à l'outrance, son goût de la bizarrerie prosodique et de la désarticulation du vers. On rechercha surtout les filiations et les
influences ; on trouva chez lui des reflets de Victor Hugo, d'Alfred de Musset, de Ronsard, de cent autres ; on le traita de « Baudelaire puritain »... Personne ne saisit sa véritable originalité ; personne ne devina le drame
intérieur dont elle était l'expression, ni les efforts du poète pour en camoufler les manifestations sous une façade d'impersonnalité pudique.
Il est certain qu'aucun écrivain ne fut plus sensible que lui aux influences du milieu et du moment, plus « perméable » aux courants littéraires et aux lectures de toutes sortes. Mais cette « porosité », qui lui permit de former
le substratum d'une riche culture littéraire, ne modifia en rien les traits dominants de sa personnalité par suite d'une grande souplesse intellectuelle et d'une puissance d'assimilation peu commune. En réalité, plus qu'aucun
autre, Verlaine avait besoin d'intercesseurs littéraires pour déclencher en lui l'élan créateur, de « tuteurs » que son inspiration pût prendre comme points d'appui pour aller au-delà. Parfois ils agissaient comme de simples
catalyseurs, par leur présence même. Mais, en général, ils provoquaient une tension littéraire éminemment propice à la création poétique, tension nullement incompatible avec l'état de rêverie qui est le fond de sa nature.
Cet « instant à la fois très vague et très aigu », qui donne exactement la mesure de son inspiration, est précisément la conjonction de ces deux états.
Grâce à elle, ses expériences personnelles, ou vitales, sources de ses rêveries, se muent en expériences poétiques et mobilisent les différentes acquisitions de la culture littéraire qui fournissent les outils d'expression.
Verlaine a rencontré, au début de sa carrière et jusqu'à son aventure avec Rimbaud, les intercesseurs spirituels ou littéraires dont il avait besoin : Baudelaire, Leconte de Lisle, Victor Hugo, Théophile Gautier, Glatigny,
Catulle Mendès, Sainte-Beuve, François Coppée, Marceline Desbordes-Valmore, les Goncourt, Edgar Poe... Il a trouvé chez eux des aliments divers pour son coeur et pour son esprit, pour sa sensibilité et pour son imagination.
Certains ont agi même comme intercesseurs à la fois poétiques et vitaux : Baudelaire et Rimbaud. Aussi peut-on dire que, par un curieux paradoxe, son originalité a éclaté d'autant plus vivement que les influences qu'il a subies
ont été plus importantes, parce qu'alors il était soutenu par un haut idéal d'art et des tuteurs puissants qui ont permis à ses dons naturels de s'épanouir par une sorte d'émulation l'empêchant de se laisser aller à sa facilité.
Actes de foi et hérésies poétiques
A la lumière de ces considérations, l'oeuvre de Verlaine apparaît comme une série de tentatives et de renoncements, d'actes de foi et d'hérésies, commandés, d'une part, par les lectures entreprises et les milieux fréquentés
et, de l'autre, par les drames personnels et les états psychologiques du poète, mais obéissant à un temps propre purement intérieur, celui de son paysage de rêve.
Sur les expériences sensibles de son enfance s'est greffée une éducation classique et ronsardisante franco-latine vite déviée dans le sens d'une culture originale par la découverte du baroque et du précieux, du marivaudage
et du gongorisme, par la lecture des poètes mineurs des XVIIe et XVIIIe siècles, c'est-à-dire de tout ce qui s'inscrit dans le sens d'une hérésie.
Dans la seconde étape de son adolescence, celle des premiers « poèmes saturniens », il découvre le romantisme sous ses multiples aspects : politique et oratoire de Hugo, pittoresque de Gautier et d'Aloysius Bertrand, révolté de
Petrus Borel et de Philothée O'Neddy (lycanthropie), intériorisé de Baudelaire. La lecture des Fleurs du mal est le fait capital de cette phase : Baudelaire apparaît comme le premier tuteur, à la fois littéraire et spirituel, un « frère en génie », qui révèle Verlaine à lui-même. Son influence se manifeste dans tous les domaines et imprègne les Poèmes
saturniens . Mais cette phase est également hérétique : le romantisme verlainien est plus intérieur, plus subtil, plus concentré, et son goût de l'allusion s'inscrit en faux contre l'éloquence et la prose. De plus, l'action de Baudelaire dévie vers les côtés extérieurs du « baudelairisme » et vers une interprétation hérétique du sonnet des Correspondances , réduites aux seules correspondances sensibles. Cette déviation se produit chez Verlaine sous
l'impulsion d'un génie très personnel, qui a pris conscience de lui-même en découvrant l'immanence de la sensation et le pouvoir incantatoire du rêve.
Dans les milieux parnassiens, sous la multiplicité des influences qui s'exercent sur lui, il se révèle essentiellement polyvalent et riche de possibilités. D'un autre côté se situe une expérience vitale décisive : son amour secret pour sa cousine Elisa Moncomble, qui oriente son génie dans une double direction : lyrisme sentimental et élégiaque de « Mélancholia », et lyrisme féerique des Fêtes galantes (1869). Pour cacher cet amour «impossible » (Elisa est comme une soeur aînée) et quasi irréel (la réalité risque de ternir sa pureté), le Parnasse servait admirablement son génie : Verlaine pratique ce que l'on pourrait appeler une « poésie-masque ». Mais ce parnassien est également dissident et hérétique. Dans ses poèmes impersonnels transparaît une sensibilité inquiète et nerveuse qui a peine à se dominer, et l'émotion contenue sous une façade de froideur vibre entre les vers. Le rythme extérieur seul est parnassien, mais le rythme interne est tout personnel et traduit un rêve d'amour, matérialisé un moment par la magie de l'art, dans un paysage enchanté, peuplé d'un monde chimérique et situé aux confins de l'irréel : les Fêtes galantes sont une « impasse de génie » et un paradoxe.
Tentative de fuite et de guérison par l'art (après la mort d'Elisa), étroitement unie à son paysage intérieur et commandée par la lecture de nombreux poèmes et études sur le XVIIIe siècle (qui marquent un goût collectif
à cette époque), cette évasion littéraire s'est soldée par un échec sur le plan vital. Mais la confluence des sources a créé une forte tension esthétique qui s'est traduite par la forme impeccable du recueil.
Après les Fêtes galantes s'ouvre une période en deux temps de désarroi esthétique, une conversion au « réel » et au social, puis au « vrai », selon le mot de Hugo, celle des Vaincus en particulier, marquée par des tentations
poétiques impures et une recrudescence du réalisme, et celle de La Bonne Chanson (1870), régie par une expérience vitale importante qui exorcise le rêve et la hantise d'Elisa : ses fiançailles avec Mathilde Mauté et sa cour
poétique. Cette conversion au « bien », à la joie, à la santé morale, les efforts qu'il fit pour unir en un même intercesseur la fiancée et la muse, furent néfastes au point de vue poétique. Éloigné des milieux littéraires et
de l'émulation salutaire, il se trouve isolé dans un amour bourgeois solidement attaché au réel. Aussi la menace du prosaïsme, la tentation de la fausse éloquence, de la rhétorique, de la déclamation oratoire l'emportent-elles sur le raffinement de la préciosité. Sauf quelques rares et exquises réussites (« La Lune blanche », « Avant que tu ne t'en ailles »), La Bonne Chanson est inférieure aux autres recueils.
Cette phase où risquait de sombrer son génie prend fin avec l'arrivée de Rimbaud. Expérience capitale, celle du « fils du Soleil » : tentative poétique pour atteindre l'inconnu, l'ineffable, l'inouï ; tentative morale pour unir le bien et le mal. Un seul intercesseur à la fois poétique et vital : Rimbaud.
Impure sur le plan moral, cette expérience l'a purifié au point de vue poétique. C'est pourquoi les Romances sans paroles (1874), fruit de cette conjonction unique, résonnent si profondément, si mystérieusement. Mais Verlaine est incapable de suivre son ami jusqu'au bout ; il voit en lui moins le Prométhée « voleur de feu » que l'ami au « visage d'ange en exil ». Ne croyant pas à la vertu libératrice et rédemptrice de la poésie, il charge d'impuretés une expérience qui dépasse ses possibilités. Un parallèle entre Crimen amoris et Soir historique démontrerait l'hérésie de cette tentative.
Le coup de feu de Bruxelles met fin à cette « aventure dans l'abstrait », et aussi, hélas ! à la tentative merveilleuse de renouvellement poétique. Avec la conversion, c'est de nouveau l'isolement et le désarroi poétique, chargé des germes aigus de la décadence. Dans le silence de sa cellule, Verlaine fait le procès de son aventure et de son art dans les Récits diaboliques (1873) ; sa vie en marge du réel lui paraît comme un chemin de perdition. Il renie son « brûlant » passé poétique et son esthétique profane, et demande désormais au « vrai » le chemin du salut. Mais la religion avec son conceptualisme ne peut constituer une nouvelle esthétique. De plus, ses expériences vitales sont antipoétiques : prison, jugement de séparation, exil en Angleterre, maladie. S'il écrit au début, dans les transes de la
rédemption, les sublimes poèmes de Sagesse , les « Sonnets au Christ » et les « litanies » à la Vierge, qui sont le chef-d'oeuvre de la poésie catholique, c'est par suite de l'élan acquis et du coup de fouet de la grâce. Mais tout
dénote une perturbation profonde, tout annonce l'effondrement prochain entre 1876 et 1880. Le meilleur et le pire voisinent dans Cellulairement. Les nouveaux intercesseurs ne peuvent remplacer les anciens : la grâce n'est
pas la muse, le Christ est un intercesseur vital et non plus poétique ; la boisson, qui aurait pu lui ouvrir à nouveau les portes du rêve et du paradis perdu, ne fait qu'aggraver le mal ; les jeunes poètes qui se pressent autour de lui sont des disciples et non plus des maîtres. Dans l'inspiration religieuse (Amour , 1888 ; Bonheur , 1891 ; Liturgies intimes , 1892), il fera des transpositions du catéchisme, des démarquages en vers des livres de piété, et dans l'inspiration profane, à part quelques réussites très osées dans Parallèlement (1889), il se délaye, en plusieurs volumes, dans un fatras indigeste. Voulant mener de front les deux inspirations, il sombre dans une double et dernière hérésie.
Poète de l'individuel
Malgré son polymorphisme et ses nombreux avatars, malgré toutes les influences qu'il a subies, Verlaine est demeuré foncièrement original avant tout par l'individualité de son inspiration. Il n'a rien écrit qui fût étranger à sa
vie et à ses émotions. C'est son moi sous ses multiples aspects et dans ses diverses manifestations qui forme la trame de ses vers et la substance de son oeuvre. Mais cet héritier des romantiques diffère de ses devanciers par son «éducation » parnassienne ; il en a gardé la honte de l'étalage intempestif et une certaine pudeur qui l'a préservé (du moins dans les premiers recueils) de la dramatisation des sentiments en vue de toucher le lecteur. Ennemi de
l'emphase et de l'éloquence, il est dans l'expression de la passion et de la douleur d'une naïveté candide qui surprend et qui attire. Ses poèmes les plus poignants, les plus déchirants, sont des « chansons », des « ariettes », des «
fêtes galantes », des « colloques sentimentaux », sans rien en eux « qui pèse ou qui pose ».
Aussi les thèmes généraux (auxquels il a échappé d'ailleurs en grande partie) se caractérisent-ils chez lui par des traits qui lui sont propres : simplicité, douceur, tendresse, légèreté, mélancolie, le tout relevé d'un grain de subtilité ironique et de sensualité voilée. De plus, il les a réduits à sa mesure. Dédaignant les longs développements romantiques ou parnassiens, fidèle au « principe poétique » d'Edgar Poe, il les a concentrés en de menus
poèmes, au mètre court, au dessin imprécis, au rythme alangui, qui, au lieu d'aller de strophe en strophe vers une plus grande précision, perdent de leur netteté et de leur relief, se voilent d'irréalité et se chargent de musique.
Enfin son nom reste attaché à certains thèmes qu'il a traités avec une maîtrise si parfaite qu'ils relèvent désormais de l'épithète « verlainien » : « paysages tristes » des Poèmes saturniens , chargés de tous les frémissements
de la vie intérieure du poète ; « paysages impressionnistes » des Romances sans paroles , formés de notations directes rendues dans toute leur fraîcheur ; « fêtes galantes » qu'il a portées à leur perfection au point que tout autre
poème traitant du même sujet (il y eut un engouement général pour ce thème au XIXe siècle) semble inspiré de lui ; thème de l'amour chaste et naïf de La Bonne Chanson , seul recueil de poèmes de fiancé ; thème religieux enfin qui
fait de Verlaine, selon le mot de Bloy, « l'unique absolument, celui qu'on était las d'espérer ou de rêver depuis des siècles ».
Le paysage intérieur
Considérée dans son intériorité profonde, la sensibilité de Verlaine révèle la conformité de ces thèmes avec son paysage intérieur et ses moyens d'expression rythmiques. Cette sensibilité se caractérise par un état d'engourdissement, de « dérive immobile de la sensation », où la réalité du monde extérieur tend à disparaître et où s'effacent les caractéristiques individuelles du moi. « Le poète sent sur le mode de l'anonyme. » Mais cet état d'engourdissement n'est pas inconscient de lui-même : c'est une attitude de passivité attentive.
Verlaine ne cultive en lui les vertus de porosité que pour mieux se laisser pénétrer par elles, et aussi pour en goûter les charmes. « Il se sent sentir sur le mode du particulier. » Par suite de ce « quiétisme de sentir », son
paysage intérieur se trouve formé de sensations qui se caractérisent, tout comme les thèmes, par leur fluidité, leur amenuisement, leur absence de netteté : parfums vagues, lumières tamisées, visions tremblotantes, paysages
aux contours flottants, musique en sourdine, voix lointaines et comme d'outre-tombe, toutes sensations évanescentes et fugitives, d'autant plus troublantes peut-être qu'elles sont momentanées, et qui pénètrent
insidieusement la conscience et la décomposent.
Concrétisé et agrégé, ce paysage intérieur se dédouble en réalité en deux paysages distincts mais étroitement unis : un paysage automnal et un paysage lunaire, celui des « Paysages tristes » et celui des Fêtes galantes . Le
premier est comme vu à travers une vitre embuée, brouillard ou pluie, cet écran d'apparences et de souvenirs qui dissimule la rugosité du monde sensible ; le second, baigné de clair de lune, ressuscite des visions d'un passé révolu
mais attachant entre tous, celles d'un XVIIIe siècle galant peint par Watteau.
Si le premier est fantomatique, refuge de son désespoir qu'il adoucit, le second est féerique, lieu d'élection de son rêve passionnel. L'un et l'autre, paysages de « décadence », correspondent à son intime besoin d'effusion et de
tendresse inassouvie.
Un des éléments essentiels de ce paysage intérieur est cette mélancolie si particulière à Verlaine et qui ne ressemble à rien dans la littérature française ; faite de regrets indéterminés et de velléités timides, de vagues
désirs de jouissance et de rêves indistincts, elle est quelque chose d'impalpable et de fuyant comme un sentiment de vacuité, comme un manque de sentiments, une absence d'émotions : C'est bien la pire peine De ne savoir pourquoi, Sans amour et sans haine Mon coeur a tant de peine.
Le second élément important de son paysage intérieur est la part qu'a prise le rêve dans son inspiration. Toute son oeuvre semble suspendue entre deux bornes : rêve-réalité. D'un côté, l'abri tutélaire recherché dans les regards
bien-aimés, dans « l'inflexion des voix chères qui se sont tues », dans les apparences d'une nature dématérialisée, ou dans les vapeurs de l'alcool ; et, de l'autre, la vie avec son cortège de déceptions, de solitudes, de regrets,
de désespoirs. Ses poèmes sont d'autant plus beaux, plus émouvants, plus mystérieusement captivants, qu'ils se rapprochent du rêve et traduisent ce monde mouvant qui le hante, et d'autant plus plats, plus prosaïques, qu'ils
tendent vers l'expression de la réalité. « Mon rêve familier », « Soleils couchants », « Chanson d'automne », « Clair de lune », « Colloque sentimental », « La Lune blanche... », la troisième « Ariette oubliée », « L'espoir luit... » sont à la pointe de sa rêverie.
Les moyens d'expression poétique
Dans le domaine de l'expression formelle, cette originalité s'est traduite par deux traits essentiels : l'impressionnisme et la musicalité. Tout en respectant la forme extérieure de la prosodie classique et la langue poétique courante, dont son génie s'accommodait, Verlaine a brisé intérieurement le rythme traditionnel du vers, spécialement de l'alexandrin. Il a ébranlé ses assises et détruit « en profondeur » ses cadences. De même, il a rendu le sens de certains mots plus « volatil » et a créé des alliages nouveaux pour traduire son paysage intérieur et moduler son rêve poétique.
En conférant à la sensation la primauté dans la représentation du monde extérieur, et aux données immédiates de la conscience le pas sur la raison claire, il s'est libéré de l'intellectualité de la langue. Pour rendre l'ineffable et le subliminal, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus fugace dans la vie intérieure, il ne devait pas s'encombrer de considérations rationnelles.
Or, l'impressionnisme est l'art de traduire, par une technique spéciale, le momentané et le fugitif. En découvrant une « quatrième dimension » temporelle aux choses, il apparente la peinture à la musique en fixant un moment de la
durée et non plus seulement une tranche d'espace et de volume. De l'impressionnisme, Verlaine a utilisé d'instinct la plupart des procédés : le flou, la coloration des ombres, les effets de clair de lune, de brume ou de neige, la légèreté de la touche, la multiplication d'un objet unique, la notation des séries d'impressions, procédés par lesquels il a pu exprimer l'inexprimable et rendre la durée intérieure et ce qu'il y a d'unique dans la sensation.
Il en est de même de la musique, où il a joué le rôle de novateur et préparé la voie à l'impressionnisme musical d'un Fauré ou d'un Debussy. Dès le début, Verlaine constate que les mots expriment, touchent et émeuvent par leur
sonorité plus que par leur sens, que l'harmonie suggère et communique les sentiments et les sensations dans toute leur pureté, alors qu'une définition littérale risque de les déflorer. C'est pourquoi aucune poésie n'est plus chargée de résonances musicales que la sienne ; les mots s'y attirent et s'agrègent d'après leurs affinités sonores plus que par leur valeur d'expression logique. Par la « musique suggérée » comme par l'harmonie intrinsèque du vers, par la combinaison des tonalités mélodiques comme par l'heureux choix des assonances et des allitérations, par son goût de la musique mineure comme par la hardiesse de certaines dissonances, il a su traduire le monde mouvant de son paysage intérieur et le communiquer directement et pour ainsi dire sans l'intervention de la raison.
Réduit à une charpente, dont le seul rôle est d'être un support pour les vocables qui le masquent et l'annihilent, le vers n'est plus un ensemble de mots exprimant un sens satisfaisant l'esprit, mais un agrégat de sons destinés
à charmer l'oreille et à faire naître des émotions ; il est chant, à la fois musique et paroles, et par là il se retrempe aux sources vives du lyrisme. Par une extraordinaire variété métrique, par l'emploi des mètres courts ou impairs, des trimètres, de l'enjambement et du rejet, des césures inclassables, mais surtout par sa plasticité et sa flexibilité, qui l'ont mené au bord du vers libre, Verlaine a substitué à son rythme séculaire le souffle de la vie, la musique du coeur, la mélodie de l'âme. Il en est de même de la rime, qui disparaît sous une avalanche d'échos intérieurs, de correspondances de sons, d'assonances et de résonances, le tout noyé dans la fluidité d'un chant aux modulations mineures.
Auteur dramatique belge, Michel de Ghelderode (pseudonyme puis patronyme d'Adhemar Adolphe Louis Martens) ne jouit pas d'une gloire aussi grande que celle de son compatriote Crommelynck. Pourtant son oeuvre est sans doute au moins aussi importante. Ghelderode a écrit sa première pièce à vingt ans : La Mort regarde à la fenêtre (1918). Il a beaucoup écrit dans les années vingt, et ses pièces, traduites en flamand pour la circonstance, ont longtemps figuré au répertoire du Théâtre populaire flamand de Johan de Meester. Ce n'est que bien plus tard qu'il fut connu dans sa langue originale et en France même, grâce à des metteurs en scène parisiens tels que André Reybaz qui le «découvrirent » tardivement, à partir de la fin des années 1940.
Bouffonneries grimaçantes et mystères à résonances modernes, les pièces de Ghelderode acclimatent pour notre scène un XVIe siècle de convention. Certaines de ces oeuvres ont même été écrites pour un spectacle de marionnettes. Truculent, sombre, tragique, Ghelderode emploie une écriture bousculée, un rythme heurté et déconcertant. Burlesque parfois jusqu'à l'outrance, il retrempe aux sources populaires ses thèmes inspirés d'une culture classique. Parmi ses oeuvres significatives citons encore Barrabas (1928), Mademoiselle Jaïre (1949), La Mort du docteur Faust (1928), Sire Halewyn (1934), La Ballade du Grand Macabre (1934), Hop Signor ; (1936) et Sortie de l'acteur , sa dernière pièce, qui fut jouée en 1963, un an après sa mort. L'essentiel de l'oeuvre de Ghelderode a été rassemblé dans son Théâtre en cinq volumes (1950-1957). Ghelderode s'est rarement aventuré hors du genre théâtral. Il a pourtant publié un recueil de contes, Sortilèges (1941), et il a raconté ses débuts difficiles dans les Entretiens d'Ostende au cours d'un dialogue radiophonique qui a été publié en 1956.
On a parfois considéré Michel de Ghelderode comme un précurseur de Ionesco et de Beckett. C'est que son théâtre tragique et outré, trivial jusqu'à la caricature, situé au carrefour du théâtre élizabéthain et de l'expressionnisme, s'inscrit dans la même perspective et ouvre la voie au théâtre moderne.
Parmi d'autres, sur le thème du Silence, ils lisent leurs poèmes:
José Ponce Vicencio
Jacques Goyens
Isabelle Bielecki
et Jean Botquin nous lisant des extraits de son dernier recueil de poésies, La chambre noire du calligraphe











