Bonne Fête de Pâques avec des œufs hauts en couleurs. Cordialement.
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A propos d'Arts et Lettres:
J’éprouve soudain le besoin de me souvenir. C’est dû à l’âge, j’imagine. A quoi me raccrocher sinon aux visages et à l’histoire de ceux qui m’ont connu. Ou de ceux que j’ai connus.
Ils ne sont plus. Ils vivent, dit-on dans la mémoire des autres. Encore faut-il qu’ils vivent encore, eux, les autres.
Minia est le premier nom dont je me souvienne. C’était celui d’une fillette de cinq ans que j’ai rencontrée en Pologne lorsque mes parents m’y ont envoyé pour saluer mes grands-parents.
Je tirais sa natte en riant bêtement. C’était ma cousine. Je l’aurais épousé si elle avait vécu. A l’occasion de son sixième anniversaire sa mère m’avait envoyé sa photo en couleurs, son nom était imprimé en bleu, un petit rectangle de dix centimètres sur cinq. Je l’ai conservée longtemps dans mon portefeuille.
Le second, c’est celui de Jeff. Il me servait d’ange gardien à l’école primaire lorsqu’un condisciple me poussait de la main en criant « Fier cul ». Il prétendait que j’étais arrogant alors que je n’étais que timide.
J’ignore ce qu’il est devenu.
J’ai longtemps conservé une toile de 30 x 30 que m’avait offerte Esteban. Elle représentait un intérieur dont je ne sais plus s’il était flamand ou espagnol.
Esteban était un réfugié qu’une famille amie de la nôtre avait recueilli durant la guerre civile espagnole. Ses parents, ais-je appris par la suite, étaient communistes. La famille qui l’avait recueilli était catholique affichée.
De lui aussi, j’ignore pratiquement tout. Est-il vivant ou est-il mort, je ne l’ai jamais revu.
Un jour, j’ai voulu écrire un livre qui devait répondre à des questions qu’on appelle métaphysiques. Le titre en était « le chemin de la vie ». Je le reconnais aujourd’hui, il m’avait été inspiré par « la porte étroite » d’André Gide. Un éditeur l’avait publié parce que ces livres étaient à la mode à cette époque. Il n’en avait vendu que très peu.
Peu de temps plus tard, il a voulu éditer de petits livres, à l’américaine, dont chacun racontait une histoire haute en couleur à la manière dont les dessinateurs racontent une bande dessinée.
Je lui avais proposé « le commandant Zorovski » qui lui avait plu et qui avait eu un succès extraordinaire en l’espace de quelques semaines. J’avoue qu’un ami journaliste à la radio l’avait cité comme étant le prototype de la littérature des adolescents de l’époque.
- Il faut creuser cette veine, Pierre.
Il me secouait les épaules en riant.
- Les aventures de commandant Zorovski est un chef d’œuvre. Tu as du génie, il me faut une suite pour la fin du mois.
Je pensais que c’était idiot mais je lui ai écrit en huit jours une nouvelle aventure du commandant Zorovski.
A la Foire du Livre de Berlin, il en a vendu les droits pour l’Allemagne et l’Italie. Ma carrière était lancée.
C’est Isabelle qui me l’avait conseillé.
- Il faut tenir un journal où tout sera noté. Des évènements de ta vie qui seront ta matière première, et les livres écrits. Une vraie comptabilité dont je me chargerai.
Elle sourit en me tendant la bouche.
- Enfin, pas tout.
Isabelle était ma maitresse depuis que j’avais rompu avec Louise. Louise était la femme avec laquelle je vivais à mes débuts. C’est grâce à elle que nous avons mangé en ces temps de vache maigre. Elle disparaissait un jour par semaine, et le lendemain elle ramenait des billets de banque qu’elle étalait sur la table. Elle disait :
- Je vais prendre un bain.
Nous nous sommes séparés après que deux de mes livres dont le héros était Zorovski aient paru.
Isabelle qui était agent littéraire m’avait emmené à une foire, et le soir même, elle s’était introduite dans ma chambre vêtue seulement d’un string de dentelles. Elle faisait l’amour comme Louise ne l’avait jamais fait.
Depuis, tous mes livres eurent du succès et Isabelle notait les tirages dans ce fameux petit livre où on pouvait lire Zorovski – France : I52.000 ex. Italie : 66.000 ex. puis à la ligne suivante Isabelle -Pierre : 2 fois.
Cela nous faisait rire, et parfois…
Isabelle s’occupait de ce qu’on nomme l’ordinaire. Moi, j’écrivais tout les matins de 9 heures à midi.
La plupart du temps, nous voyagions soit pour visiter des éditeurs étrangers soit pour parcourir le monde. Ces parties de la planète situaient souvent le lieu qui devenait le théâtre des aventures du commandant Zorovski.
Au début de ma carrière, nous nous déplacions avec seulement un sac au dos. Plus tard, je réservais un guide et une voiture mais nous descendions toujours dans les hôtels que fréquentaient les gens du cru.
Isabelle en parfaite psychologue fermait les yeux lorsque je faisais la cour à la secrétaire d’un hôte qui m’éditait. La renommée est un aphrodisiaque puissant.
Quarante ans plus tard, Isabelle est morte depuis longtemps, j’en jouissais encore. Un écrivain renommé âgé de septante ans dispose toujours d’un attrait physique considérable.
Mais aujourd’hui à quatre-vingt, je suis seul et je m’ennuie. J’ai cessé d’écrire. Je ne lis plus rien. Même les journaux et leurs nouvelles ne m’excitent plus.
Je reste accoudé à ma table de travail devant mon ordinateur fermé, et je m’efforce de me souvenir.
Le livre de ma vie, comme Isabelle avait baptisé quelques carnets à spirales remplis de son écriture, je l’avais rangé depuis longtemps.
Aucun des personnages qui y figuraient, aucun des évènements qui avaient marqué mon existence, ne m’apparaissait plus comme certain. Peut être que je les avais tous imaginés.
Un seul souvenir m’apparait clairement. Celui d’une fillette de cinq ans à qui je tirais la natte en riant bêtement. Son portrait figurait sur petit carton que sa mère m’avait envoyé à l’occasion de son anniversaire. Petit carton que je n’ai jamais plus retrouvé.
Elle se nommait Minia.

Pâques
Pâques arrive avec le printemps,
Quand tout est clair et tout est beau.
C’est le moment du renouveau.
A la campagne, la vie éclate
et à la ville, les gens sont gais.
Chacun s’en va en liberté
Parmi les fleurs et les oiseaux.
En hommage à Ségolène Royal
Les moeurs ont tellement changé
Que l'on juge étant étranger
Un comportement ordinaire.
Il suscite des commentaires.
La politesse était en France
D'une rigoureuse exigence.
Entre eux les gens entretenaient
Des rapports bien déterminés.
Certains gestes paraissaient moches.
Les parents en faisaient reproche
À leurs enfants s'il le fallait.
Ils ne laissaient pas tout aller.
S'éduquant les colonisés
Se voulaient plus civilisés.
Ils renonçaient à des usages
Pour en adopter de plus sages.
Ils cessèrent de tutoyer
Les étrangers qu'ils côtoyaient,
Apprirent des façons de faire,
Tendaient la main si nécessaire.
Qu'est devenue la politesse?
Elle se transforme, régresse.
Lors madame Royal surprend
Quand elle entend garder son rang.
Il semble bien que les bisous
Ne soient pas du tout à son goût.
Je trouve enfantins ces échanges
Et je comprends qu'ils la dérangent.
17 avril 2014
L'énergie naturelle qui se crée, se répand.
Chaque instant ressenti comme un souffle ou un vent,
Me fit rester sensible et m'activer sans cesse,
Éprouvant tour à tour la joie et la tristesse.
J'ai parcouru, au jour le jour, à petits pas
Le chemin qui s'offrait, en me prévoyant pas
De méchantes embûches à diverses reprises
Ni les plaisirs offerts, délicieuses surprises.
Dans mon âme attendrie, l'espérance veillait.
La beauté enivrante souvent m'ensoleillait.
Une muse arrivée je crois dès mon enfance
Posait autour de moi des rayons de brillance.
Devenue plus posée, celle qui m'a choisie
Me berce en composant de douces poésies.
L'eau vive les reçoit, en coulant les murmure.
Des éclats de ma vie sur son courant perdurent.
Mon journal devenu un énorme volume
Continue à grossir or ma vie se consume.
Je ne suis pas tentée d'entendre ce qu'il dit.
J'y ajoute des vers, jamais ne le relis.
17 avril 2014
Extrait Oratorio de Pâques de Bach
Il s'agit d'un roman de Jean Giraudoux (1882-1944), publié en 1918. En réalité, plutôt qu'un roman, -car il n'a presque pas d'intrigue, -c'est une éblouissante suite de variations sur les thèmes de la jeunesse et de l' amour. Simon raconte son enfance studieuse, le lycée, ses maîtres et ses condisciples, "Gontran, inégal, paresseux l' été...; Georges, qui ne savait que dépeindre les forêts et dans toute narration parvenait à glisser la description d'un taillis, ou d'un étang entouré de futaies, à la rigueur d'une oasis". Simon retrace ses premiers voyages, tout imbus encore des souvenirs d'école, ses premiers pas dans la vie, secrétaire du Sénateur Bolny qui n'avait qu'une passion, "passer pour avoir l' âme noble". Simon revient à ses camarades, il découvre les jeunes filles: quelles charmantes esquisses de jeunes filles, telles que les aime Giraudoux! Louise et Thérèse. Et Gabrielle, qui conduit Simon à Hélène. Hélène qui lui promet Anne, l' amour. Simon va aimer. "Si l' amour consiste à aimer tout, j'aimais déjà"... "Encore inconnus l'un à l'autre, nous nous amusions à déterrer de notre enfance chaque minute qui pouvait avoir été la même pour nous deux. Nous cherchions des amis communs, à leur défaut des amis mythiques". "La vision de la jeune fille que j'eusse épousée en province, du demi-bonheur dédaigné, -du jardin le soir avec ses tomates, de la pêche aux écrevisses, -rendait pénible l'idée du bonheur moins borné, l'idée d'Anne". C'est le premier baiser, la promenade à la campagne, dans l'enivrement du solstice d' été. Et puis la brouille, l'aveu d'un amour passé: la souffrance, traînée le long des vacances, que ne peut calmer Lyzica, la petite voisine de wagon-lit; que ne peut calmer Geneviève, la tendre amie d' enfance. Et enfin, Anne retrouvée, Anne fiancée à un autre, Anne reconquise. Anne qu'il va revoir demain. "Vais-je l'aimer? Demain tout recommence..." De l' amour à l'état naissant, de l' amour qui s'ignore, de l' amour qui se cherche, à celui qui se fuit et qui joue à cache-cache avec lui-même, qui jongle avec sa joie et avec sa peine, toutes les nuances sont distillées, dans cette transfiguration, brillante et poétique de la réalité quotidienne, dans ce jaillissement continuel de trouvailles un peu précieuses, -que seule empêche d'être mièvres la perfection de la phrase: mais cet embrasement de feu d'artifice verbal est sans doute la qualité la plus redoutable, le défaut le plus attachant de l'écrivain.
Toujours, quelque chose échappe. Il y a une fenêtre, un mur, des gens qui passent, un air de guitare, un toit, peut-être un rayon de soleil. Que se passe-t-il ? Rien, et tout. Le poète découpe les mots, les désassemble. Il les dispose, en vrac ou en supplément de sens, sur la page, pleine de prose ou presque vide. On lit ceci sans comprendre, effleuré par des bribes de réalité, quelques mots qui s'envolent, des formule magiques, toujours un entre-deux, le seuil d'une porte fermée, un chemin à côté d'une maison sans habitant, un rêve qui tente de se lever. À la fin, c'est comme si on n'avait pas lu. La vraie poésie ne dit rien, elle murmure.
Pierre Reverdy
Ce matin nous avons assisté à ses funérailles au crématorium de la rue du Silence. Je me souviens qu’il m’avait dit qu’il avait un compte à régler avec le très haut et que c’est avec impatience qu’il attendait le moment de le faire.
J’y étais allé à de trop nombreuses reprises puis, les années passant, j’y allais de moins en moins. Ce n’était pas par indifférence ou par la crainte de prendre froid mais il y avait de moins en moins de gens à honorer autour de moi. La plupart de mes amis étaient morts. Parfois je me sentais assez seul.
Lorsque le cercueil s’est mis à glisser vers la bouche de feu, nous avons baissé les yeux Cécile et moi.
C’est lui qui m’avait dit, un soir que nous parlions du futur devant une bouteille de vodka :
- C’est quoi, une existence normale ?
Jonathan était né à Gdynia en Pologne. Lorsque les allemands envahirent la Pologne, il était âgé de quatorze ans. Il fréquentait le collège depuis trois ans et envisageait d’entrer plus tard à l’Université de Cracovie pour y apprendre la philosophie. C’était un adolescent intelligent et fort séduisant qui retenait le regard des jeunes filles autant que celui de leur mère.
Le soir, Jonathan se rendait à la Yeshiva, une école dirigée par des rabbins, où il apprenait l’hébreu et la Thora. Dans chacun de ces établissements, il apprit le plaisir de la discussion et l’importance qu’il y avait à chercher et à trouver les bons arguments. Il faisait la joie de ses parents. Orthodoxes, ils respectaient les rituels prescrits, et toutes fêtes étaient motifs à se ranger aux côtés des élus. Aux yeux de leur dieu, ils étaient des modèles vraisemblablement.
Son grand père Salomon était un rabbin respecté par la communauté. Souvent, Jonathan lui rendait visite pour lui parler de ses études ou lui demander conseil. Avec son grand père, il ne craignait pas d’aborder les sujets de conversation qu’il ne pouvait pas avoir avec son père.
Au sujet des filles par exemple. Il faut bien le reconnaitre, juives ou non, aux yeux d’un jeune garçon, elles avaient toutes des attraits qui donnaient à rêver, la nuit généralement, et même alors qu’on ne dormait pas encore.
Jonathan avait un frère, Samuel, de deux ans son cadet, beaucoup moins préoccupé de religion. Lorsqu’il jouait avec ses amis, juifs ou non, les coups pleuvaient fort de part et d’autre. Samuel avait appris très tôt que les coups étaient beaucoup plus convaincants que les arguments les mieux élaborés lorsqu’on avait affaire à des interlocuteurs que la philosophie n’intéressait pas.
Qui peut dire lequel des deux frères avait raison ?
Lorsque les allemands envahirent la Pologne, il y eut d’abord les lois anti-juives et les pogroms encouragés par les autorités allemandes. Tuer ses semblables défoule, a dit je ne sais plus quel sociologue. Un soir que Jonathan était auprès de son grand père, un groupe dont personne n’eut été capable de dire quel en était le plus soûl des participants, deux d’entre eux fracassèrent la tête du rabbin. Les autres le tirèrent hors de chez lui et l’abandonnèrent en criant mort aux juifs.
Cette frénésie à tuer les avait empêchés de voir Jonathan pétrifié derrière l’armoire où le grand père rangeait la Thora.
C’est ce jour-là vraisemblablement qu’il apprit à se taire, et que ses yeux prirent cette couleur de noir qui fit dire, longtemps après encore, qu’il avait de beaux yeux dans lesquels on se serait noyé.
Jonathan avait près de septante ans. Nous en avions autant. L’âge a une grande importance dans la vie des hommes. Il situe les évènements. Sans lui ils se mêleraient dans notre mémoire, nous pourrions penser que nous les avons imaginés.
- Peut être que nous sommes le fruit de l’imagination d’un être supérieur ?
Lorsque nous nous sommes connus, nous étions voisins. Chacun de nous occupait un appartement du même type dans un immeuble nouvellement construit.
Pour lui, comme pour nous, c’était la première fois que nous faisions l’acquisition d’un endroit dont nous serions propriétaires. A crédit sans doute mais si nos existences se déroulaient normalement, nous le deviendrions dans sa totalité.
Gloria, sa femme, était jolie. Lorsqu’elle était en maillot sur la plage, je la regardais avec plaisir. Parfois avec plus d’intérêt que celui que je portais à ma propre femme dont je caressais le corps par habitude maritale. Tous les maris se ressemblent je suppose. Jonathan, c’est ma femme qu’il regardait avec beaucoup d’insistance lorsqu’il pensait que je ne le voyais pas. Un jour, parce qu’elle avait voulu prendre une radiographie qu’elle avait jetée au dessus de sa garde-robe, Gloria était montée sur une courte échelle et elle s’était dressée sur la pointe des pieds.
Elle avait failli glisser, je l’avais empêchée de tomber en portant les mains à ses fesses. Revenue à même le sol, la jupe tirée vers le haut, elle exposait sa culotte tendue sur sa croupe. J’aurais du retirer les mains. Je les ai laissées. Elle a tourné le visage, je l’ai embrassée, elle a ouvert la bouche.
Je me suis parfois demandé s’il y avait eu quelque chose entre Cécile et Robert. Ils s’embrassaient comme frère et sœur, peut être un peu plus.
Les parents de Jonathan, son frère et lui furent arrêtés peu après le début de l’occupation de la Pologne. Ils furent mis dans des camps de concentration, séparés et, probablement, brûlés dès que les premiers fours furent construits.
A l’exception de Jonathan parce qu’un des commandants du camp avait été séduit par sa beauté. Et par son intelligence, affirmait-il. Les commandants de camps étaient des gens qui sortaient des bonnes écoles. Ils étaient sensibles à l’intelligence et à la beauté. Il fît de Jonathan son domestique personnel et son amant. Jonathan voulait vivre. A tout prix.
Après la victoire contre l’Allemagne nazie, ce sont les troupes soviétiques qui l’avaient libéré. Il s’était défait de son commandant. Il lui avait enfoncé une baïonnette dans le ventre. Le capitaine soviétique l’avait trouvé quasiment prostré sur le cadavre du commandant allemand.
- Bravo camarade. Aucun de ces chiens ne mérite de vivre.
Il devint interprète entre russes et alliés. La guerre finie, il apprit à jouir de la vie. Ses journées ne s’achevaient qu’au petit matin.
Il était âgé de vingt huit ans lorsque des membres du Parti, à Lodsz, le nommèrent directeur d’une usine de vêtements féminins. C’est durant ce temps-là qu’il fit la connaissance de Gloria.
Elle travaillait dans une usine qui imprimait des tissus imprimés. Elle venait lui en proposer et ils dinaient ensemble après que les commandes fussent passées. Il apprit qu’elle était juive elle aussi, de nationalité russe. Si la guerre n’avait pas éclaté, son père eut été arrêté. Il était communiste et médecin. Il n’était pas bon d’être juif et médecin, communiste ou non, en ce temps là en Union Soviétique. Il fut envoyé au goulag.
Jonathan et elle se sentaient bien ensemble. Ils se marièrent sans y mettre de la passion mais ils avaient beaucoup d’affection l’un pour l’autre.
Un oncle les aida à émigrer en Belgique. Jonathan ne faisait jamais beaucoup d’allusion à sa famille dont les cendres s’étaient dispersées au dessus du camp d’Auschwitz.
Il s’exprimait désormais parfaitement en français. Seul un léger accent révélait ses origines. Et la langueur de son regard, typiquement slave, disait ses interlocutrices.
Cécile était sensible à ce côté ténébreux de sa personnalité. Jonathan était sensible à la lumière qui émanait de Cécile dès qu’elle souriait. Mais il était uni à Gloria.
Il avait fallu qu’elle meure pour qu’il se rende compte qu’il ne pouvait pas vivre sans elle. Mais il se l’était juré, cette vie qui était la sienne, et qu’il avait sauvegardée, il n’y porterait pas atteinte de lui-même. Elle était une preuve sans qu’il sache ce qu’elle s’efforçait de prouver. C’est une question qu’il règlerait avec le dieu des juifs, disait-il sans rire. Il avait beaucoup de reproches à lui faire.
Jonathan avait maigri en l’espace de quelques jours. Grand de taille, il s’était voûté. Ses yeux noirs paraissaient plus noirs encore et accentuaient le magnétisme de son regard. Il mangeait à peine.
- On ne peut pas le laisser comme ça.
C’est ce que j’avais dit à Cécile.
- En attendant, il pourrait rester chez nous. Dans la chambre d’amis.
- En attendant.
En attendant quoi ? Je suppose que Cécile pensait au suicide. Comme moi. Mais il y a des phrases impossibles à prononcer dès qu’on est sorti des idées générales. C’est Cécile qui parvint à le convaincre. A moi, il avait répondu non de la tête en souriant
Un jour, il ne s’est pas réveillé. Je suppose qu’il a rejoint les siens.
Est-ce qu’il a réglé ses comptes avec le Très-haut ? Je me le suis demandé en sortant du funérarium.
Un jour, il ne s’est pas réveillé.
La mort d’un élu.
Ce matin nous avons assisté à ses funérailles au crématorium de la rue du Silence. Je me souviens qu’il m’avait dit qu’il avait un compte à régler avec le très haut et que c’est avec impatience qu’il attendait le moment de le faire.
J’y étais allé à de trop nombreuses reprises puis, les années passant, j’y allais de moins en moins. Ce n’était pas par indifférence ou par la crainte de prendre froid mais il y avait de moins en moins de gens à honorer autour de moi. La plupart de mes amis étaient morts. Parfois je me sentais assez seul.
Lorsque le cercueil s’est mis à glisser vers la bouche de feu, nous avons baissé les yeux Cécile et moi.
C’est lui qui m’avait dit, un soir que nous parlions du futur devant une bouteille de vodka :
- C’est quoi, une existence normale ?
Jonathan était né à Gdynia en Pologne. Lorsque les allemands envahirent la Pologne, il était âgé de quatorze ans. Il fréquentait le collège depuis trois ans et envisageait d’entrer plus tard à l’Université de Cracovie pour y apprendre la philosophie. C’était un adolescent intelligent et fort séduisant qui retenait le regard des jeunes filles autant que celui de leur mère.
Le soir, Jonathan se rendait à la Yeshiva, une école dirigée par des rabbins, où il apprenait l’hébreu et la Thora. Dans chacun de ces établissements, il apprit le plaisir de la discussion et l’importance qu’il y avait à chercher et à trouver les bons arguments. Il faisait la joie de ses parents. Orthodoxes, ils respectaient les rituels prescrits, et toutes fêtes étaient motifs à se ranger aux côtés des élus. Aux yeux de leur dieu, ils étaient des modèles vraisemblablement.
Son grand père Salomon était un rabbin respecté par la communauté. Souvent, Jonathan lui rendait visite pour lui parler de ses études ou lui demander conseil. Avec son grand père, il ne craignait pas d’aborder les sujets de conversation qu’il ne pouvait pas avoir avec son père.
Au sujet des filles par exemple. Il faut bien le reconnaitre, juives ou non, aux yeux d’un jeune garçon, elles avaient toutes des attraits qui donnaient à rêver, la nuit généralement, et même alors qu’on ne dormait pas encore.
Jonathan avait un frère, Samuel, de deux ans son cadet, beaucoup moins préoccupé de religion. Lorsqu’il jouait avec ses amis, juifs ou non, les coups pleuvaient fort de part et d’autre. Samuel avait appris très tôt que les coups étaient beaucoup plus convaincants que les arguments les mieux élaborés lorsqu’on avait affaire à des interlocuteurs que la philosophie n’intéressait pas.
Qui peut dire lequel des deux frères avait raison ?
Lorsque les allemands envahirent la Pologne, il y eut d’abord les lois anti-juives et les pogroms encouragés par les autorités allemandes. Tuer ses semblables défoule, a dit je ne sais plus quel sociologue. Un soir que Jonathan était auprès de son grand père, un groupe dont personne n’eut été capable de dire quel en était le plus soûl des participants, deux d’entre eux fracassèrent la tête du rabbin. Les autres le tirèrent hors de chez lui et l’abandonnèrent en criant mort aux juifs.
Cette frénésie à tuer les avait empêchés de voir Jonathan pétrifié derrière l’armoire où le grand père rangeait la Thora.
C’est ce jour-là vraisemblablement qu’il apprit à se taire, et que ses yeux prirent cette couleur de noir qui fit dire, longtemps après encore, qu’il avait de beaux yeux dans lesquels on se serait noyé.
Jonathan avait près de septante ans. Nous en avions autant. L’âge a une grande importance dans la vie des hommes. Il situe les évènements. Sans lui ils se mêleraient dans notre mémoire, nous pourrions penser que nous les avons imaginés.
- Peut être que nous sommes le fruit de l’imagination d’un être supérieur ?
Lorsque nous nous sommes connus, nous étions voisins. Chacun de nous occupait un appartement du même type dans un immeuble nouvellement construit.
Pour lui, comme pour nous, c’était la première fois que nous faisions l’acquisition d’un endroit dont nous serions propriétaires. A crédit sans doute mais si nos existences se déroulaient normalement, nous le deviendrions dans sa totalité.
Gloria, sa femme, était jolie. Lorsqu’elle était en maillot sur la plage, je la regardais avec plaisir. Parfois avec plus d’intérêt que celui que je portais à ma propre femme dont je caressais le corps par habitude maritale. Tous les maris se ressemblent je suppose. Jonathan, c’est ma femme qu’il regardait avec beaucoup d’insistance lorsqu’il pensait que je ne le voyais pas. Un jour, parce qu’elle avait voulu prendre une radiographie qu’elle avait jetée au dessus de sa garde-robe, Gloria était montée sur une courte échelle et elle s’était dressée sur la pointe des pieds.
Elle avait failli glisser, je l’avais empêchée de tomber en portant les mains à ses fesses. Revenue à même le sol, la jupe tirée vers le haut, elle exposait sa culotte tendue sur sa croupe. J’aurais du retirer les mains. Je les ai laissées. Elle a tourné le visage, je l’ai embrassée, elle a ouvert la bouche.
Je me suis parfois demandé s’il y avait eu quelque chose entre Cécile et Robert. Ils s’embrassaient comme frère et sœur, peut être un peu plus.
Les parents de Jonathan, son frère et lui furent arrêtés peu après le début de l’occupation de la Pologne. Ils furent mis dans des camps de concentration, séparés et, probablement, brûlés dès que les premiers fours furent construits.
A l’exception de Jonathan parce qu’un des commandants du camp avait été séduit par sa beauté. Et par son intelligence, affirmait-il. Les commandants de camps étaient des gens qui sortaient des bonnes écoles. Ils étaient sensibles à l’intelligence et à la beauté. Il fît de Jonathan son domestique personnel et son amant. Jonathan voulait vivre. A tout prix.
Après la victoire contre l’Allemagne nazie, ce sont les troupes soviétiques qui l’avaient libéré. Il s’était défait de son commandant. Il lui avait enfoncé une baïonnette dans le ventre. Le capitaine soviétique l’avait trouvé quasiment prostré sur le cadavre du commandant allemand.
- Bravo camarade. Aucun de ces chiens ne mérite de vivre.
Il devint interprète entre russes et alliés. La guerre finie, il apprit à jouir de la vie. Ses journées ne s’achevaient qu’au petit matin.
Il était âgé de vingt huit ans lorsque des membres du Parti, à Lodsz, le nommèrent directeur d’une usine de vêtements féminins. C’est durant ce temps-là qu’il fit la connaissance de Gloria.
Elle travaillait dans une usine qui imprimait des tissus imprimés. Elle venait lui en proposer et ils dinaient ensemble après que les commandes fussent passées. Il apprit qu’elle était juive elle aussi, de nationalité russe. Si la guerre n’avait pas éclaté, son père eut été arrêté. Il était communiste et médecin. Il n’était pas bon d’être juif et médecin, communiste ou non, en ce temps là en Union Soviétique. Il fut envoyé au goulag.
Jonathan et elle se sentaient bien ensemble. Ils se marièrent sans y mettre de la passion mais ils avaient beaucoup d’affection l’un pour l’autre.
Un oncle les aida à émigrer en Belgique. Jonathan ne faisait jamais beaucoup d’allusion à sa famille dont les cendres s’étaient dispersées au dessus du camp d’Auschwitz.
Il s’exprimait désormais parfaitement en français. Seul un léger accent révélait ses origines. Et la langueur de son regard, typiquement slave, disait ses interlocutrices.
Cécile était sensible à ce côté ténébreux de sa personnalité. Jonathan était sensible à la lumière qui émanait de Cécile dès qu’elle souriait. Mais il était uni à Gloria.
Il avait fallu qu’elle meure pour qu’il se rende compte qu’il ne pouvait pas vivre sans elle. Mais il se l’était juré, cette vie qui était la sienne, et qu’il avait sauvegardée, il n’y porterait pas atteinte de lui-même. Elle était une preuve sans qu’il sache ce qu’elle s’efforçait de prouver. C’est une question qu’il règlerait avec le dieu des juifs, disait-il sans rire. Il avait beaucoup de reproches à lui faire.
Jonathan avait maigri en l’espace de quelques jours. Grand de taille, il s’était voûté. Ses yeux noirs paraissaient plus noirs encore et accentuaient le magnétisme de son regard. Il mangeait à peine.
- On ne peut pas le laisser comme ça.
C’est ce que j’avais dit à Cécile.
- En attendant, il pourrait rester chez nous. Dans la chambre d’amis.
- En attendant.
En attendant quoi ? Je suppose que Cécile pensait au suicide. Comme moi. Mais il y a des phrases impossibles à prononcer dès qu’on est sorti des idées générales. C’est Cécile qui parvint à le convaincre. A moi, il avait répondu non de la tête en souriant
Un jour, il ne s’est pas réveillé. Je suppose qu’il a rejoint les siens.
Est-ce qu’il a réglé ses comptes avec le Très-haut ? Je me le suis demandé en sortant du funérarium.
Un jour, il ne s’est pas réveillé.
La mort d’un élu.
Ce matin nous avons assisté à ses funérailles au crématorium de la rue du Silence. Je me souviens qu’il m’avait dit qu’il avait un compte à régler avec le très haut et que c’est avec impatience qu’il attendait le moment de le faire.
J’y étais allé à de trop nombreuses reprises puis, les années passant, j’y allais de moins en moins. Ce n’était pas par indifférence ou par la crainte de prendre froid mais il y avait de moins en moins de gens à honorer autour de moi. La plupart de mes amis étaient morts. Parfois je me sentais assez seul.
Lorsque le cercueil s’est mis à glisser vers la bouche de feu, nous avons baissé les yeux Cécile et moi.
C’est lui qui m’avait dit, un soir que nous parlions du futur devant une bouteille de vodka :
- C’est quoi, une existence normale ?
Jonathan était né à Gdynia en Pologne. Lorsque les allemands envahirent la Pologne, il était âgé de quatorze ans. Il fréquentait le collège depuis trois ans et envisageait d’entrer plus tard à l’Université de Cracovie pour y apprendre la philosophie. C’était un adolescent intelligent et fort séduisant qui retenait le regard des jeunes filles autant que celui de leur mère.
Le soir, Jonathan se rendait à la Yeshiva, une école dirigée par des rabbins, où il apprenait l’hébreu et la Thora. Dans chacun de ces établissements, il apprit le plaisir de la discussion et l’importance qu’il y avait à chercher et à trouver les bons arguments. Il faisait la joie de ses parents. Orthodoxes, ils respectaient les rituels prescrits, et toutes fêtes étaient motifs à se ranger aux côtés des élus. Aux yeux de leur dieu, ils étaient des modèles vraisemblablement.
Son grand père Salomon était un rabbin respecté par la communauté. Souvent, Jonathan lui rendait visite pour lui parler de ses études ou lui demander conseil. Avec son grand père, il ne craignait pas d’aborder les sujets de conversation qu’il ne pouvait pas avoir avec son père.
Au sujet des filles par exemple. Il faut bien le reconnaitre, juives ou non, aux yeux d’un jeune garçon, elles avaient toutes des attraits qui donnaient à rêver, la nuit généralement, et même alors qu’on ne dormait pas encore.
Jonathan avait un frère, Samuel, de deux ans son cadet, beaucoup moins préoccupé de religion. Lorsqu’il jouait avec ses amis, juifs ou non, les coups pleuvaient fort de part et d’autre. Samuel avait appris très tôt que les coups étaient beaucoup plus convaincants que les arguments les mieux élaborés lorsqu’on avait affaire à des interlocuteurs que la philosophie n’intéressait pas.
Qui peut dire lequel des deux frères avait raison ?
Lorsque les allemands envahirent la Pologne, il y eut d’abord les lois anti-juives et les pogroms encouragés par les autorités allemandes. Tuer ses semblables défoule, a dit je ne sais plus quel sociologue. Un soir que Jonathan était auprès de son grand père, un groupe dont personne n’eut été capable de dire quel en était le plus soûl des participants, deux d’entre eux fracassèrent la tête du rabbin. Les autres le tirèrent hors de chez lui et l’abandonnèrent en criant mort aux juifs.
Cette frénésie à tuer les avait empêchés de voir Jonathan pétrifié derrière l’armoire où le grand père rangeait la Thora.
C’est ce jour-là vraisemblablement qu’il apprit à se taire, et que ses yeux prirent cette couleur de noir qui fit dire, longtemps après encore, qu’il avait de beaux yeux dans lesquels on se serait noyé.
Jonathan avait près de septante ans. Nous en avions autant. L’âge a une grande importance dans la vie des hommes. Il situe les évènements. Sans lui ils se mêleraient dans notre mémoire, nous pourrions penser que nous les avons imaginés.
- Peut être que nous sommes le fruit de l’imagination d’un être supérieur ?
Lorsque nous nous sommes connus, nous étions voisins. Chacun de nous occupait un appartement du même type dans un immeuble nouvellement construit.
Pour lui, comme pour nous, c’était la première fois que nous faisions l’acquisition d’un endroit dont nous serions propriétaires. A crédit sans doute mais si nos existences se déroulaient normalement, nous le deviendrions dans sa totalité.
Gloria, sa femme, était jolie. Lorsqu’elle était en maillot sur la plage, je la regardais avec plaisir. Parfois avec plus d’intérêt que celui que je portais à ma propre femme dont je caressais le corps par habitude maritale. Tous les maris se ressemblent je suppose. Jonathan, c’est ma femme qu’il regardait avec beaucoup d’insistance lorsqu’il pensait que je ne le voyais pas. Un jour, parce qu’elle avait voulu prendre une radiographie qu’elle avait jetée au dessus de sa garde-robe, Gloria était montée sur une courte échelle et elle s’était dressée sur la pointe des pieds.
Elle avait failli glisser, je l’avais empêchée de tomber en portant les mains à ses fesses. Revenue à même le sol, la jupe tirée vers le haut, elle exposait sa culotte tendue sur sa croupe. J’aurais du retirer les mains. Je les ai laissées. Elle a tourné le visage, je l’ai embrassée, elle a ouvert la bouche.
Je me suis parfois demandé s’il y avait eu quelque chose entre Cécile et Robert. Ils s’embrassaient comme frère et sœur, peut être un peu plus.
Les parents de Jonathan, son frère et lui furent arrêtés peu après le début de l’occupation de la Pologne. Ils furent mis dans des camps de concentration, séparés et, probablement, brûlés dès que les premiers fours furent construits.
A l’exception de Jonathan parce qu’un des commandants du camp avait été séduit par sa beauté. Et par son intelligence, affirmait-il. Les commandants de camps étaient des gens qui sortaient des bonnes écoles. Ils étaient sensibles à l’intelligence et à la beauté. Il fît de Jonathan son domestique personnel et son amant. Jonathan voulait vivre. A tout prix.
Après la victoire contre l’Allemagne nazie, ce sont les troupes soviétiques qui l’avaient libéré. Il s’était défait de son commandant. Il lui avait enfoncé une baïonnette dans le ventre. Le capitaine soviétique l’avait trouvé quasiment prostré sur le cadavre du commandant allemand.
- Bravo camarade. Aucun de ces chiens ne mérite de vivre.
Il devint interprète entre russes et alliés. La guerre finie, il apprit à jouir de la vie. Ses journées ne s’achevaient qu’au petit matin.
Il était âgé de vingt huit ans lorsque des membres du Parti, à Lodsz, le nommèrent directeur d’une usine de vêtements féminins. C’est durant ce temps-là qu’il fit la connaissance de Gloria.
Elle travaillait dans une usine qui imprimait des tissus imprimés. Elle venait lui en proposer et ils dinaient ensemble après que les commandes fussent passées. Il apprit qu’elle était juive elle aussi, de nationalité russe. Si la guerre n’avait pas éclaté, son père eut été arrêté. Il était communiste et médecin. Il n’était pas bon d’être juif et médecin, communiste ou non, en ce temps là en Union Soviétique. Il fut envoyé au goulag.
Jonathan et elle se sentaient bien ensemble. Ils se marièrent sans y mettre de la passion mais ils avaient beaucoup d’affection l’un pour l’autre.
Un oncle les aida à émigrer en Belgique. Jonathan ne faisait jamais beaucoup d’allusion à sa famille dont les cendres s’étaient dispersées au dessus du camp d’Auschwitz.
Il s’exprimait désormais parfaitement en français. Seul un léger accent révélait ses origines. Et la langueur de son regard, typiquement slave, disait ses interlocutrices.
Cécile était sensible à ce côté ténébreux de sa personnalité. Jonathan était sensible à la lumière qui émanait de Cécile dès qu’elle souriait. Mais il était uni à Gloria.
Il avait fallu qu’elle meure pour qu’il se rende compte qu’il ne pouvait pas vivre sans elle. Mais il se l’était juré, cette vie qui était la sienne, et qu’il avait sauvegardée, il n’y porterait pas atteinte de lui-même. Elle était une preuve sans qu’il sache ce qu’elle s’efforçait de prouver. C’est une question qu’il règlerait avec le dieu des juifs, disait-il sans rire. Il avait beaucoup de reproches à lui faire.
Jonathan avait maigri en l’espace de quelques jours. Grand de taille, il s’était voûté. Ses yeux noirs paraissaient plus noirs encore et accentuaient le magnétisme de son regard. Il mangeait à peine.
- On ne peut pas le laisser comme ça.
C’est ce que j’avais dit à Cécile.
- En attendant, il pourrait rester chez nous. Dans la chambre d’amis.
- En attendant.
En attendant quoi ? Je suppose que Cécile pensait au suicide. Comme moi. Mais il y a des phrases impossibles à prononcer dès qu’on est sorti des idées générales. C’est Cécile qui parvint à le convaincre. A moi, il avait répondu non de la tête en souriant
Un jour, il ne s’est pas réveillé. Je suppose qu’il a rejoint les siens.
Est-ce qu’il a réglé ses comptes avec le Très-haut ? Je me le suis demandé en sortant du funérarium.
Ta souffrance est multiple quand elle est tienne !
Douleur corporelle, je la vis et je la maudis, morale, je la méprise !
Ma souffrance est complexe quand elle est mienne !
Douleur corporelle, je la vis et je la supporte, morale, je l’exècre !
Du corps, elle est imprévisible et elle se soigne, du cœurs, bien souvent, elle se provoque et le cœur a ses raisons que seul il comprend. La souffrance survient mais comment la soigner ?
Je suis parfois de ceux que le cœur rend malade, j’essaie de me soigner et tu es le remède !
Pourquoi ne le suis-je pas pour tes souffrances corporelles ?
J'abrite en moi deux demoiselles,
Liées, comme des tourterelles.
L'une fut Suzon puis Suzie,
L'autre est Suzanne pour la vie.
Suzie bat des mains et s'excite.
Suzanne sourit, elle hésite.
Certaines fois elle dit non;
Il faut écouter la raison.
Suzanne et Suzie sont artistes,
Attentives à ce qui existe,
Aux beautés qu'à chaque saison,
La nature expose à foison.
Elles ont la constante envie
De capter grâce et poésie.
Suzanne écrit avec tendresse
Et Suzie peint dans l'allégresse.
Me prélassant en liberté,
J'accueille souvent la gaieté,
Des murmures venus du coeur
Ou de mystérieux ailleurs.
20 janvier 2007
L’allée se remplit d’invités et de véhicules enrubannés. Dans sa chambre, des fleurs et des cadeaux, Lili enfile sa robe blanche couverte de dentelles, le voile se pose avec délicatesse sur ses cheveux blonds. La voilà parée comme une princesse et tout son être est envahi d’un grand bonheur. . Elle est somptueuse et ce jour doit être le plus beau de sa vie et il le sera.
Dans l’entrée, la famille attend sa descente par l’escalier que maman a décoré de fleurs blanches et de rubans. La maison est transformée et s’apparente à un énorme gâteau honoré de nœuds, de bouquets, de gerbes. De sa fenêtre, elle voit les parterres qui resplendissent. La main de maman a fait du beau travail.
Grand-père est arrivé de bonne heure, très nerveux, c’est sa première petite fille qui se marie. Il a revêtu son habit de cérémonie et en digne descend de l’armée, il a accroché ses médailles sur son cœur, ses reconnaissances honorifiques. Fier avec sa superbe moustache, il fait toujours sensation quand il arrive quelque part. Lili en est très fière et toujours heureuse de se promener à son bras.
Un peu à l’écart, son père très digne dans son uniforme, figé dans sa réserve, regarde devant lui et tient sa paire de gants blancs dans une main. C’est avec lui qu’elle partira vers l’autel dans quelques instants. Ses frères et sœurs sont également alignés derrière lui et attendent dans un grand silence la venue de Lili.
Dehors, le soleil brille et des tables décorées sont dressées avec des rafraichissements. Le personnel voyage entre les invités qui parlent et commentent cette belle journée.
Son futur mari vient d’arriver avec sa famille. Son bouquet à la main, ému et un peu stressé, il cherche du regard sa Lili qui n’est pas encore descendue. Son uniforme d’élève-officier lui sied à ravir, il ressemble à un indomptable.
La porte de la chambre s’ouvre et Lili apparaît sur le palier. Les larmes de sa mère coulent doucement, le maquillage sera à refaire. Ce petit bout qu’elle a tant aimé est devenu une si jolie femme. Lili descend dans sa robe blanche et son père s’approche dans un geste tout militaire, la salue et lui offre son bras. Grand-père est bouleversé de voir tant de beauté, d’éclat dans ces gestes simples et si important pour lui. Cette hiérarchie militaire que son père lui-même avait commencée. Le couple sort sous les applaudissements des invités. Le père de Lili, d’un pas décidé, l’emmène vers son nouveau destin. Sa mère suit réconfortée par ses fils.
Le cortège se met en marche et arrive à la petite église couverte de bleu. Un joli perron fleuri attend la mariée où son promis est déjà arrivé. L’émoi se repend et les yeux mouillés, il s’avance pour la prendre par la main et l’emmener vers l’autel.
Les amis de son père font une haie d’honneur à ce jeune couple, tous en habit d’officier, c’est d’un bel effet. Grand-père a pris la parole pour dire combien ce jour est important pour les deux familles et combien il sera enchanté de voir sa petite fille heureuse avec ce grand jeune homme dans l’avenir. La cérémonie est pleine de chaleur et d’affection.
De retour à la maison, le salon ouvre ses portes sur un superbe banquet. Chacun a prit place et attend avec impatience l’ouverture du bal. Lili a revêtu une robe plus seyante pour danser. Blanche et décolletée, elle offre aux regards un spectacle tout aussi beau que sa robe de mariée, ses cheveux défaits descendent en cascade sur ses épaules.
La musique commence par une valse lente, Grand-père est le premier à valser avec la mariée. Un deux trois, un deux trois… C’est le plus beau jour de sa vie.
Son père, en gant blanc, enlève Lili à Grand-père et s’élance dans une valse de Vienne qui fait tourner les têtes. Le couple tourbillonne et avec une douceur incroyable dépose Lili dans les bras de son mari pour achever cette valse et commencer ensemble une nouvelle existence.
JGobert
Quand commence-t-on à mourir? Cela dépend. Il y en a qui meurent plusieurs fois avant de mourir pour de vrai. Naturellement, ce n'est pas bien. Il devrait y avoir un signe.
Adrienne haussa les épaules. De plus en plus souvent, elle se faisait des réflexions saugrenues.
Parfois cependant, il s'agissait de choses sérieuses. Qui nierait que de se préoccuper de sa notice nécrologique ne soit pas sérieux? Certes, si vous mourrez longtemps après ceux des membres de votre génération, il risque de ne plus rester grand monde à qui votre nom dira quelque chose. D'autant que, et c'est un fait qu'on pourrait qualifier de "société", les jeunes ne s'intéressent que très peu à la page nécrologique des journaux. Ni aux vieillards. Les jeunes prétendent que les vieux sentent ‘le vieux’.
Ils se ruent directement sur la page sportive.
Quant aux journaux, ils ne s'intéressent à la nécrologie que par cupidité. Ils la relèguent à la fin du journal, avant l'article qui relate la victoire d'un club de football. A la page nécrologique, on pleure ou, en tout cas, on compatit. A la page suivante, on se réjouit. C'est indécent.
La notice nécrologique a autant d'intérêt que le défunt lui-même. C'est le seul texte, si on le rédige soi-même, où on peut dire de soi tout le bien qu'on en pense. Discrètement, bien sûr. Il y des règles à observer. Un vocabulaire spécifique qu'on intègre à force d'en lire. Ce qui est drôle, quand on doit la rédiger soi-même, - imaginons qu'on est le seul survivant de la famille et qu'on refuse qu'un étranger en soit le rédacteur,- c'est qu'il faut penser à la date du décès qui doit figurer après que la date de la naissance a été précisée.
Adrienne Lenormand a l'honneur de vous annoncer le décès d'Adrienne Lenormand, dite Didi, née le 13/01/… à Farnière, décédée le…? Le lieu du décès, soit, on peut l'indiquer par avance, Adrienne qui peine à se déplacer dans son appartement risque peu de mourir ailleurs.
Quant à la date du décès, elle sait que c'est un faux problème. Elle sait que la notice sera rédigée par la préposée aux Pompes Funèbres qui connaitra fort bien la date du décès de sa cliente.
Pour Adrienne, c'est ainsi qu'elle se prénommait, la notice n'avait de sens que parce qu'elle l'obligeait à se souvenir. Se souvenir, c'était vivre une seconde fois et parfois, c'était vivre mieux que la première fois. De penser qu'elle pourrait souligner Adrienne Lenormand, dite " Didi " lui était particulièrement agréable. Didi, exprimait la partie la plus intime, la plus excitante de sa vie.
C'était d'abord l'amour que lui portaient les siens, c'était ses amours de femme, c'était penser à ses amants. A ceux qu'elle avait eus dans son lit ou dans le leur. A ceux qu'elle regrettait de n'avoir pu les y mettre.
Ces souvenirs-là étaient les plus douloureux à évoquer. On connait le scénario, on imagine les gestes, les mots, les sentiments, mais il y manque le sceau de l'authenticité.
L'appartement d'Adrienne était situé avenue Lebeau, au troisième étage d'une ancienne maison de maître. Trente ans plutôt, c'était ce que les agences immobilières définissaient " maison de standing ". Une concierge nettoyait les communs.
Aujourd'hui la conciergerie servait de remise à vélo pour les locataires du second étage, et de réserve pour le propriétaire du quatrième gauche. Il y entreposait des meubles dont, depuis quatre ans, il avait l'intention de se défaire au plus vite.
L'appartement, pour une personne seule, était grand. Trop peut être. Il était rempli de meubles dont chacun rappelait un évènement particulier ou un cohabitant différent. Adrienne avait été la compagne de deux veufs successifs dont elle aurait pu être la veuve si elle les avait épousés. Pour le reste, de leur vivant, elle avait connu d'autres hommes mais il ne s'agissait que d'amants passagers.
La femme d'ouvrage venait trois après-midi par semaine. Deux auraient suffi, Adrienne ne salissait pas beaucoup. Mais la troisième lui fournissait l'interlocutrice dont elle avait parfois besoin. Un visage qui secouait la tête pour approuver ou une voix qu'on devinait pleine d'intérêt.
- Non, c'est vrai, madame !
Le jour de son anniversaire, Adrienne eut soudain envie de retrouver les noms de ceux qui l'avaient connue.
Elle prit le répertoire téléphonique, petit cimetière de cuir, où elle avait au fil du temps consigné des noms et des adresses. Où au contraire biffé le nom de ceux qui n'étaient plus. Parfois elle avait hésité. Était-il mort ou vivant ? Fallait-il raturer son nom ou pas encore ? Du coup, des gens décédés continuaient de vivre. Dans le répertoire d'Adrienne.
Adrienne avait été belle. Didi, de plus, avait eu du sex-appeal. Quand elle riait, même en toute innocence, les hommes auprès d'elles, l'auraient prise dans les bras. Mais cela ne se faisait plus depuis qu'ils étaient censés être des gens civilisés. Désormais, hormis dans les rêves érotiques, pour prendre une femme dans les bras, il y fallait une autorisation.
- Je regrette, il n'y a personne de ce nom ici. Quel numéro demandez-vous?
Deux fois, elle eut une réponse identique. Après s'être fait une tasse de café, elle décida de recommencer. Au téléphone, une voix avait une résonnance que n'avaient pas les voix intérieures. Il fallait s’obstiner.
Bingo. Quelqu’un l’avait reconnue dès les premiers mots.
- Je ne me trompe pas. Vous êtes Didi ?
- Oui Jean. J'ai eu soudain envie d'avoir de vos nouvelles.
- Vous n'avez pas changé.
Il parlait sans doute de la voix d'Adrienne. Jean était veuf, il le dit dès le début de leur conversation. Il était heureux qu'elle l'ait appelé. Il n'avait plus beaucoup de rapport avec ses contemporains. Il leur aurait presque reproché d'être morts sans se soucier de lui.
Désormais quelqu’un se souciait d’Adrienne.
Chaque semaine, il posait la même question.
- Et vous Adrienne? Vous allez bien ?
Est-ce qu'il n'avait pas été son amant? Pourquoi disait-il : vous? Elle eut un moment de réflexion. Bien sûr que Jean avait été son amant. Un amant passionné.
Durant les quinze jours de leur liaison, ils se parlèrent peu mais ils firent l'amour tous les jours. Parfois plusieurs fois par jour. Il n'était jamais repu. Ils le faisaient par téléphone lorsqu'il se trouvait à l'étranger.
Ils jouissaient en même temps. Le téléphone peut être un aphrodisiaque, Adrienne se souvenait de l'appel d'un amant, des mots de tendresse échangés, pendant qu'un autre se servait d'elle.
Jean était trop amoureux. C'est la raison pour laquelle elle avait rompu. Elle n'avait songé qu'à l'équilibre mental de Jean. Parfois, c'est lui porter beaucoup d'affection que de vouloir faire un ami de son amant. Hélas, peu d'hommes le comprennent.
- Tu vis seule?
- Oui.
- Tout à fait seule?
- Une femme de ménage vient trois fois par semaine. Elle fait mes courses.
La voix de Jean s'était faite plus ferme.
- Je viendrai te voir dès que je le pourrai. Pour le moment, j'ai quelques ennuis de santé. Je peux, dis?
- Oui.
- Je vais raccrocher. Ton numéro de téléphone n'a pas changé ?
Il toussait, et il avait raccroché.
Elle aurait raccroché elle-même. C'était trop d'émotions à la fois.
Le lendemain, il était quatre heures à peu près, elle était assise auprès du téléphone. Puisque c'est elle qui l'avait appelé la veille, elle pouvait très bien le faire aujourd'hui. Certaines timidités, certaines pudeurs, n'entrainent que des regrets. Elle résista à la tentation. Quand le téléphone sonna, ce fut une explosion de joie dans sa poitrine. Elle avait quinze ans, pas davantage, lorsqu'elle ressentit pour la première fois ce qu'elle ressentait avec tant de vigueur.
- C'est toi, Didi ?
Qui d'autre. Les hommes sont des enfants.
- Tu es sortie, aujourd'hui?
Ensuite il lui demanda si sa femme de ménage était venue. Ils parlèrent un peu de la pluie puis, avant de raccrocher,
- J'ai beaucoup pensé à toi, tu sais. Je t'appellerai demain. Ca ne te dérange pas, au moins.
Il y eut un silence. Aucun d'entre eux ne savait s'il devait attendre que l'autre raccrochât le premier. Ce fut Didi. Privilège de femme.
A quatre heures pile, le lendemain, le téléphone sonna. Durant trois semaines, à quatre heures, le téléphone sonnait. Une fois seulement, Adrienne qui venait de la salle de bains en trainant les pieds parut agacée. Mais quand elle saisit le cornet, l'agacement avait disparu.
- J'étais dans la cuisine.
-Tu te souviens de Bernard? J'ai retrouvé sa photo.
Un autre jour, il lui demanda ce qu'elle avait mangé. Elle le lui dit; C'est elle qui raconta que deux ans auparavant, elle avait forcé Pierre à entreprendre une croisière sur le Nil.
- Ce devait être merveilleux. Vous avez vu les pyramides?
Pierre ne s'en était pas remis, un virus probablement. Il mourut deux mois plus tard.
Un autre jour encore, Jean évoqua le caractère amoureux de leur relation de jadis.
- Tu te souviens?
Elle se souvenait mais pas de lui seul. Ses amis, ses amants formaient une galerie d'hommes souriants à qui elle portait de la reconnaissance. Ils lui avaient fait la joie de l'aimer. Mais Jean avait le mérite de vivre, et de lui téléphoner tous les jours. Et d'occuper ses pensées durant le reste du jour.
- Tu es bête, se dit-elle. Tu ne vas pas me dire que tu deviens amoureuse de Jean dont tu ne sais même pas à quoi il ressemble.
Elle devenait amoureuse de Jean. Elle ne savait pas si elle souhaitait qu'il vienne la voir ou non. Voir la vieille femme au visage fripé qu'elle était devenue? Son corps déformé.
Si ce n'était pas de l'amour, qu'est-ce que c'était? Son cerveau avait conservé toute sa vivacité. Et cette impatience qui la poussait à vouloir tout, tout de suite. Didi était là à nouveau.
Ce fut ainsi durant trois semaines. Ils parlaient de tout et de rien comme on dit. Plutôt de rien mais ce rien avait de l'importance même s'ils ne se souvenaient plus une heure plus tard de ce qu'ils s’étaient dits.
Lorsqu’ à quatre heures ce jour-là il n'y eut pas d'appel téléphonique, elle vérifia la tonalité de l'appareil. Le téléphone fonctionnait normalement. Jean était en retard.
Il n'y avait pas de raison de s'inquiéter et de l'appeler. Ni plus tard dans la soirée. S'il ne téléphonait pas, c'est qu'il y avait une raison qu'il lui expliquerait le lendemain.
Le lendemain il n'y eut pas d'appel non plus. Ni le surlendemain. Ce qu'on ignore n'est pas certain, pensa-t-elle. Adrienne avait grignoté, elle n'avait pas faim. Elle alla se coucher avant la fin de l'émission qu'elle suivait tous les soirs à la télévision. Cela avait été une triste journée. Il n'avait pas cessé de pleuvoir. On comprend qu'il y a des jours où on n'a pas envie de se lever. C'est ça: vieillir?
Il n'y eut personne à ses funérailles. A l'exception de sa femme de ménage. Il n'y eut pas d'annonce à la page nécrologique du journal. Elle avait omis de le demander lorsqu'elle avait choisi sa maison de pompes funèbres.
NINA,
Silhouette élancée, élastique,
deux éventails verts,
sur une jolie frimousse,
s'ouvrent, se ferment, étincellent,
narguent, s'amusent avec les mouches ;
coups en douce,
chapardeuse de sardines,
d'haricots verts à ses heures ;
lascive dans une flaque de soleil,
étendue, jouisseuse,
en plein bonheur ;
robe tigrée et douce,
la truffe en l'air,
charmeuse, souveraine,
féminine jusqu'au bout de ses griffes.
elle me transperce de son regard,
me touche, m’hypnotise,
un ravissement,
un délice que cette chatte là,
vous dis-je !
Les échecs déçoivent à différents degrés,
Selon qu’on les savait plus ou moins prévisibles.
On accepte parfois un défi de bon gré,
Pensant qu’en s’appliquant tout deviendra possible.
Pas toujours vrai, hélas! et l’on s’en aperçoit
Quand on essaie en vain de devenir habile.
Si on a de l’humour, on se moque de soi
Cela le plus souvenr n'est pas chose facile.
Des hommages sincères abusent un artiste
S’ils émanent de gens dont le goût est douteux.
Des critiques sévères certainement l’attristent;
Ils viennent quelquefois de frustrés besogneux.
Comment sera-t-il sûr qu’il a un vrai talent
Quand il met ses efforts à ce qu’il aime faire?
Il lui faudrait l'avis de juges compétents
Qui possèdent savoir et rigoureux critères.
Sera-t-il honoré un jour, de son vivant
Ou trop tard, ou jamais? La réelle importance,
Pour lui, fut de capter, souvent en s’exaltant,
La beauté révélée, en grâce ou à outrance.
23 avril 2008
Nous ne sommes rien qu’un mythe !
Diablczka et Méphisto sommes avant tout homme et femme. Homme et femme avec leurs défauts, leurs qualités et leurs faiblesses !
Nous toussons, nous pleurons, nous rions, nous festoyons, nous dormons, nous…
Nous sommes quand même à part, nos folies nous voient ainsi mais pourtant nous ne sommes que des diablotins, jamais nous ferions de mal à autrui, jamais nous n’abuserions de leurs faiblesses, les nôtres suffisent.
Faible devant toi, j’avoue l’être, un regard me fait fondre, un mot me fait rire ou pleurer, un geste me fait tressaillir.
Je ne parle pas lorsque nos sens sont en éveil et que nos amours sont de chair, si ta santé chancelle, je suis perdu, je ne sais plus quoi faire. Moi, incrédule, je prie pour que ce soit moi qui ai tes souffrances. Tes ailes déployées si souvent, alors se replient, perdent leurs plumes, je te vois alors crucifiée sur l’autel des mortels. Moi, je suis alors une partie de cet autel, un éclat fait de pierre qui terminera en poussière !
C’est alors que le mythe s’effondre, je redeviens Angelo et toi, Anna !
Anna signifie Grâce mais ne ris pas, Angelo, signifie messager ou petit ange !
Tu es faite de grâce et j’aimerai être réellement messager pour ne t’annoncer que de bonnes nouvelles !
Chacun, le désirant, s'implique.
Professionnels et amateurs
Confient parfois leurs coups de coeur,
Toujours accueillis sans réplique.
Conviés à la même table,
Assis devant des mets offerts,
Chacun très librement se sert,
Commente de façon aimable.
Les gourmands montrent leur plaisir,
Mangent de tout rapidement.
Les gourmets semblent hésitants;
Ils mettent du temps à choisir
Varient les goûts et les couleurs.
Ne tient pas compte de critères,
En choisissant ce qu'il préfère,
Celui qui n'est qu'un amateur.
Le professionnel est prudent.
Quand il reçoit des commentaires
Les seuls pouvant le satisfaire
Émanent de gens compétents.
15 avril 2014
Thérèse, ma femme, a perdu la raison avant de mourir. Cela s'est fait lentement. Au début, elle s'obstinait sur des détails sans intérêt, je le lui disais, et nous finissions par nous disputer. Un jour cependant, à un carrefour, alors que nous nous apprêtions à traverser parce que les feux étaient passés au vert, elle m'a retenu par le bras.
- Il y a quelque chose?
- Non. Mais où va-t-on?
- Voyons, Thérèse, ne me dis pas que tu as oublié. Nous allons chez le chausseur. En face.
Elle s'est accrochée plus fort à mon bras.
- Je veux rentrer.
Elle a répété: je veux rentrer, et j'ai vu son regard vaciller.
Depuis une zone d'ombre s'était installée entre nous. C'est ainsi que je définissais nos silences et nos regards qui se fuyaient. Je me disais: il faut que nous nous parlions sinon notre couple va se défaire rongé par notre peur de parler, et d'autant plus vite que nous avons peur de nous blesser.
Le comportement de Thérèse se modifiait. Ce n'était pas de la distraction, c'était plus que cela. Par exemple, elle qui était d'une minutie quasi rituelle elle mettait les couverts dans un ordre parfait mais elle oubliait de cuire le repas. Elle devenait imprévisible dans les actes les plus simples.
Un jour je suis rentré du bureau au début de l'après-midi, Thérèse était en pyjama, et elle s'est serrée contre moi.
- Fais-moi l'amour.
Jamais elle ne s'était conduite de cette manière. Elle dont il m'arrivait de regretter qu'elle soit si pudique avait eu des gestes qui m'avaient surpris et exaltés tout à la fois. C'est elle qui nous avait conduits jusqu'à la jouissance.
Désormais je rentrais du bureau de plus en plus tôt pour des retrouvailles dont il faut bien reconnaitre qu'elles étaient d'abord sexuelles.
C'était une période étrange. Un jour j'ai acheté en même temps que mon quotidien une revue pornographique. Nous l'avons feuilletée côte à côte. Jamais je n'ai ressenti avec autant de vigueur à quel point Thérèse était à la fois ma femme et ma propriété, et ma maîtresse. A la pensée qu'elle pourrait accueillir un autre homme dans son lit, la rage me soulevait la poitrine. J'avais envie de la tuer.
La plupart du temps c'est elle qui décidait du jour et de l'heure où nous faisions l'amour. On eut dit tant elle y mettait d'invention, qu'à chaque fois elle se livrait à une expérience. J'avais le sentiment de devenir un objet sexuel qu'elle découvrait avec surprise.
- Thérèse, tu ne penses pas.…
Je ne savais pas comment le dire et elle, elle me regardait comme si j'étais un étranger qui s'efforçait de lui faire des propositions inconvenantes.
Un jour alors qu'à moitié nue elle m'avait poussé sur le lit mais qu'elle s'était refusée à moi au moment où je m'étendais sur elle, je me suis écartée en l'insultant.
- Tu agis comme une pute. Ou comme une folle, et moi, j'en ai assez.
Elle s'est mise à pleurer.
Je l'ai violée ce jour-là. C'est elle qui ne voulait plus que je m'écarte.
Je me répétais: elle est malade, elle est malade, il faut l'obliger à consulter un médecin. En même temps, je me demandais si c’était vraiment nécessaire.
Je me disais qu'un peu d'organisation, un peu de vigilance de ma part, l'amour que je luis portais, aboutiraient à rendre notre vie aussi naturelle que possible. Je me disais que chez de nombreux couples, ce qui me paraissait hors de la normalité convenue était le lot quotidien depuis toujours et n'étonnait personne.
Une nouvelle vie s'offrait à nous. Je ne pouvais plus me passer de Thérèse. Il n'y a pas si longtemps, je me demandais si la routine n'était pas en train de ronger
notre union. Je comprends aujourd’hui le sens de ces mots qui me faisaient sourire: je l'ai dans la peau.
Thérèse est morte sans s'en rendre compte. Elle a eu un léger soubresaut, puis elle s'est raidie. Durant des jours entiers, je ne suis pas sorti de chez moi. J'étais prostré et je pleurais. J'espérais que si je m'efforçais de pleurer et de rester sans bouger, moi aussi je deviendrais fou.
Je me suis assise au jardin
Et j’ai laissé couler mes larmes.
Un mal de dent qui me désarme
Agit sans répit ce matin.
Quand j’ai mal, je ne pleure pas;
J’en suis tout à fait incapable.
Or la souffrance qui m’accable
N’est pas de cette sorte là.
Mon doux ami m'a fait savoir
Qu’il vient quitter ceux qu’il aime.
Recevant son adieu suprême,
J’accueille aussi le désespoir.
14 avril 2011