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Hommage de Norge

 

 

Elskamp de bois

 

« J’ai triste d’une ville en bois,

J’ai mal à mes sabots de bois »

(Max Elskamp)

 

 

Le petit bonhomme de bois

Dans sa chair taille un poème

Et sa chair est aux abois,

Cet arbre doux, ce bon chêne,

Ce lisse pommier, donneur

De rondes pommes amènes

Est une pulpe souffrante.

Ah, le bois taillé de main

Ferme saigne quand il chante !

Une sève de carmin

Colore toute l’image

Où le monde est engravé.

Et le savent à douleur

Ceux de dur et franc lignage,

Sans Pater et sans Ave,

Que rouge est couleur du cœur.

Et lors, grands âges qui vibrent :

Un petit homme benoît

Pénètre d’amour pour toi,

Pour moi,

Tant la rime que la fibre.

O petit homme de bois

De foi,

O petit homme de croix

De bois.

 

Norge

 

 

 

Hommage de Marie Gevers :

 

Max Elskamp

Naissance : 5 mai 1862. Mort : 10 décembre 1931 .

Centenaire : 5 Mai 1962.

 

 

Le jour de la naissance.

 

Max Elskamp pensait-il au jour de son centenaire en publiant l’un de ses principaux recueils de poèmes : « Enluminures » ? Il n’avait alors que trente-six ans… Les premiers vers sont émouvants à citer aujourd’hui :

 

Ici, c’est un vieil homme de cent ans

Qui dit, selon la chair, Flandre et le sang :

Souvenez-vous en, souvenez-vous en,

En ouvrant son cœur de ses doigts tremblants.

 

Toujours, nous retrouverons son cœur dans ses poèmes à la fois tendres, discrets, intenses, réservés, douloureux et d’une valeur poétique et littéraire absolue.

S’il parle de ses cent ans dès 1898, i chantera sa naissance bien plus tard, en 1922, déjà touché alors par la maladie qui devait peu à peu l’étreindre, puis l’éteindre. Néanmoins, dans « La Chanson de la Rue Saint-Paul », il s’écrie qu’il est né à la marée haute, sur le ton joyeux dont on dirait : « Je suis né coiffé ! »

 

C’est ta rue Saint-Paul

Celle où tu es né

Un matin de mai

A la marée haute !

 

Pour pouvoir évoquer avec précision, aujourd’hui, en souvenir du poète, son jour de naissance, je me suis adressée au savant météorologue « Star », qui a bien voulu me donner les indications nécessaires :

La marée haute natale de Max Elskamp, le 5 mai 1862, eut lieu à 8.06h. Les gens qui n’ont jamais vécu au bord d’un fleuve soumis à la marée ignorent ce que signifient ces mots « Marée haute ! ». Certes, il y a de l’inquiétude, les jours de gros temps où la poussée de l’eau menace, mais que d’allégresse par les jours ensoleillés d’azur !. Le ciel se berce largement à fleur des rives, le clapotis anime les pierres des quais et une activité règne au port. A la marée haute, les sirènes mugissent ou sifflent, car les bateaux chargés se confient au courant qui les entraînera vers l’estuaire, tandis que les navires amenés par le flot attachent les amarres et jettent l’ancre.

Or, en 1862, le mois de mai fut l’un des plus beaux du siècle et, les 5 et 6 mai, les plus chauds du mois. Toute l’œuvre du poète sera sillonnée de navires, de matelots, de nostalgie maritime, et soulevée par le désir de la mer.

M. Louis, Jean, François Elskamp, propriétaire d’un brick nommé l’Ortélius et d’un trois-mâts carré baptisé « Le Louis », fut le père de Max et l’un des notables de la rue Saint-Paul. Nous aimons à croire que l’un de ses deux vaisseaux, quittant le quai, vogua vers sa destination maritime au moment om l’enfant commençait son voyage sur l’océan des jours.

Le voisinage apprit vite que la jeune dame Elskamp venait de mettre au monde un fils, mais nul ne se doutait que l’enfant serait poète. Cependant, Elskamp lui-même pensait que –peut-être- la poésie s’était emparée de lui dès avant sa naissance. Il nous suggère cette idée dans l’une de ses chansons :

 

Un pauvre homme est entré chez moi

Pour des chansons qu’il venait vendredi Comme Pâques chantait en Flandre

Et mille oiseaux doux à entendre,

Un pauvre homme a chanté chez moi.

 

Si humblement, que c’était moi

Pour les refrains et les paroles

A tous et toutes bénévoles,

Si humblement que c’était moi,

Selon mon cœur, comme ma foi.

 

Ainsi Elskamp s’identifiait-il à l’Homme aux Chansons, venu dès Pâques, célébré le 20 Avril de celle année-là. Son poème « A ma mère » confirme qu’il croit devoir sa plus intime sensibilité et ses dons poétiques à l’amour de sa mère :

 

O Claire, Suzanne, Adolphine,

Ma mère qui m’étiez divine

 

Comme les Maries et qu’enfant,

J’adorais dès le matin blanc…

 

 

C’est ta rue Saint-Paul

Blanche comme un pôle…

 

Le soleil reluisait à toutes les façades repeintes à neuf dès le début du printemps, comme il se devait dans une rue « Dévote, marchande –Trafiquante et gaie, Blanche de servantes- Dès le jour monté. » Cette rue, orientée du sud-est au nord-ouest, court droit sur le fleuve. Les matinées y sont donc triomphantes de lumière et nous devinons ce que fut le premier baiser de la jeune mère à son nouveau-né, en ce beau matin clair :

 

« O ma mère, avec vos yeux bleus,

Que je regardais comme cieux,

Penchés sur moi tout de tendresse… »

 

Le soleil monta, évoluant dans le plus merveilleux des azurs : celui du printemps, près d’une grande eau mouvante.

Ce jour-là, le vent venait du côté du fleuve. Il entrait librement et caressait d’une souple haleine les maisons de la rue Saint-Paul. Elskamp s’est toujours souvenu de l’air que l’on y respirait, aux temps de son enfance :

« Maritime en tout – L’air qu’on y boit – Sent avec la mer – Le poisson sauré… »

Ensuite, le soleil fléchit en direction des polders de la rive d’en face. Les transbordeurs allaient, venaient, sans cesse, battant des aubes pour faire passer le fleuve aux gens qui, journée finie, rentraient au logis. La nouvelle marée monta. Elle fut haute à 20.15 h. Ramenait-elle au port l’Ortélius ou Le Louis ? Qui le dira ? Mais nous savons que la première nuit du poète se glissa doucement dans « sa rue bien-aimée ». Il dormait, dans son berceau fanfreluché, près de sa mère. « O ma mère, dans mon enfance, - J’étais en vous et vous en moi ».

Dans son recueil : « Dominical » Max Elskamp se présente « avec les enfants du dimanche ». Sans doute eût-il préféré naître « un dimanche à midi », comme Mélisande ? Mais c’était un lundi –jour de la lune- et la lune est bonne aux poètes. Celle du 5 mai 1862 (premier quartier le 6) ne se couchera qu’après minuit. Elle entrera du côté du fleuve, comme le vent et le parfum de l’eau, elle aura eu tout le temps de baigner de rêve la maison de la rue Saint-Paul. C’est à elle sans doute que Max Elskamp doit d’avoir connu l’illusion, Maya :

 

Maya, l’illusion,

Vous ai-je assez aimée ?

 

 

La lettre à Van Bever

 

L’influence de la rue Saint-Paul occupe vraiment toute l’œuvre de Max Elskamp. Il le sait. Il l’écrit dans une lettre très importante pour lui, puisqu’elle est destinée à préciser son travail et son inspiration en vue de la fameuse Anthologie de Van Bever et Léautaud.

 

(Date de la poste : 20 juin 1907)

« Je crois que j’ai été très influencé par ces choses qui datent de ma petite enfance. Après la vie m’a pris, plus neutre, me semble-t-il, et à part la pratique des métiers, et ce qui touche à l’âme traditionnelle du peuple, peu de choses ont réagi sur moi. »

Sa mère tant aimée n’a pu lui donner l’âme traditionnelle du peuple de la rue Saint_paul, car elle venait d’ailleurs :

O Claire, Suzanne Adolphine – O ma mère des Ecaussines, mais il lui doit la sensibilité nécessaire à l’avoir ressentie, comprise, assimilée. Il a pu en nourrir sa poésie, au point d’être parvenu à lui donner une langue différente de celle que lui offrait la rue Saint-Paul. Je crois d’ailleurs qu’une telle métamorphose fut favorable à la magie si particulière à l’œuvre de Max Elskamp.

L’âme traditionnelle du peuple, le poète ne peut l’avoir reçue que des servantes. A cette époque, et dans toute la bourgeoisie, les enfants étaient, presque totalement, élevés par les servantes. Elskamp s’en souvient : « Bonne nuit, les hommes, les femmes  -bras en croix sur le cœur ou l’âme  - et rêve aux doigts en bleu et blanc – les servantes près des enfants ».

Retrouver comptines, proverbes, locutions originaires de la rue Saint-Paul, dans les poèmes d’Elskamp formerait l’élément d’une étude bien intéressante. De la nourrice de Juliette aux servantes, qui scandaient pour Max Elskamp l’histoire d’Anna-la-lune, en passant par celles dont Chateaubriand nous donne le souvenir dans les « M »moires d’Outre-tombe », que de vigueur, que de poésie leur ont dû nombre de grands écrivains !

Elskamp a reçu du petit peuple de son enfance le goût du folklore, et sa magnifique collection d’objets patiemment rassemblés forme le fonds du Musée d’Anvers. Sa naissance ensoleillée ? Nous aimons à supposer qu’elle soit au départ de sa passion pour les cadrans solaires… Et là, sa sensibilité l’y portant, il fit don, en souvenir de sa mère des Ecaussines, des merveilles qu’il avait rassemblées, au Musée de la Vie Wallonne, à Liège.

 

Le Calvaire

 

« Notre maison, écrit-il encore à Van Bever, se trouvait pour ainsi dire  enclavée dans l’église Saint-Paul, et mon enfance s’est passée sous les cloches, au milieu des corneilles et tout contre un horrifique calvaire en grès et cendrée. » On voudrait citer ici tout le poème consacré au Calvaire

 

Mon Dieu qui mourez à Saint-Paul,

Un peu autrement que les autres…

Mon Dieu qui savez les étoiles

Qui fixent à chacun son lot…

 

Elskamp m’a écrit un jour : « Je crois aux étoiles ». Il croyait aussi à la mer, et le bonheur avait pour lui, comme symbole, un matelot : « Et c’est Lui, comme un matelot – c’est lui qu’on n’attendait plus, - et c’est lui, comme un matelot – qui s’en revient les bras tendus… »

Un matelot ne reste jamais longtemps au logis, si chaud si doux qu’il y fasse. Pour Max Elskamp, il l’a quitté, peu après qu’il eût lui-même quitté la chère rue Saint-Paul. Une grande douleur, une grande déception d’amour l’a emporté :

 

Un jour où j’avais cru trouver

Celle qui eût orné ma vie,

A qui je m’étais tout donné,

Mais qui, las ! ne m’a pas suivi…

 

Le père du poète a tenté de le consoler en lui offrant les vastes espaces maritimes : Elskamp, alors, a navigué :

 

Va, mon fils, je suis avec toi

Tu ne seras seul sous les voiles,

Va, pars et surtout garde foi,

Dans la vie et dans ton étoile !

 

Elskamp s’est attaché à corps perdu à ses parents, à sa sœur Marie. La mort les lui a enlevées :

 

C’est vous, mon Père bien aimé,

Qui m’avez dit adieu tout bas,

Vos yeux dans les miens comme entrés

Qui êtes mort entre mes bras.

 

A sa mère, il a dit :

 

Et lorsque vous êtes partie,

J’ai su que j’avais tout perdu.

 

Alors, le poète est entré en maladie.

J’ai dit ailleurs les circonstances de la mort de Max Elskamp, comment je l’appris, et quelles étaient les personnes rassemblées à la table de François Franck ce 10 décembre 1931. On soupait là, après la représentation à Anvers de l’Œdipe d’André Gide : pour cette première, Gide était présent, les Pitoeff, et quelques écrivains d’Anvers. En remémorant, aujourd’hui encore, après tant d’années, l’instant où Willy Konincks, en retard, entra en disant : « Max Elskamp est mort », je puis mesurer la puissance d’émotion soulevée par ces mots. Cependant, le poète en lui se taisait depuis des années… et ses voisins l’entendaient souvent crier dans ses délires… L’émotion fut si profonde, ce soir là, chez Franck, que le regard de Gide fit lentement le tour de la table, en la cueillant à chaque visage comme s’il avait voulu rassembler un herbier du souvenir d’un poète qu’il savait grand.

Je veux citer ici quelques lignes d’un article nécrologique que je possède, auquel manque la signature, mais que je crois dû à André Salmon : « S’exténuant à combattre le désespoir, il passe des années avec Bouddha, mais cette culture de l’idée du néant ne pouvait combler un tel poète. Il traversa le monde d’un pas tremblant – il nous quittait- il s’avançait seul dans la nuit. »

Aux fleurs d’émotion cueillies lors de la mort du poète, par André Gide, et puisque Max Elskamp aimait le folklore, les saints et les fleurs, je veux, à l’occasion de ce centenaire, ajouter deux fleurs qui le concernent particulièrement, il les doit à deux folkloristes : le Baron de Rheinsberg, et Isidore Teirlinck.

La fleur-marraine, offerte par son saint-patron, Maxime, est la « primula véris » ou primevère du printemps, et les servantes de son enfance lui auront dit qu’elle est une clef du Paradis, et vient droit de Saint-Pierre, grâce à qui elle germa dans l’humus des polders… Le 10 décembre, par quelle étrange coïncidence est voué au cyprès. Il figure au jour où le poète sombra dans la mort.

 

Marie Gevers, Mai 1962, in « Le Thyrse » revue d’art et de littérature, numéro consacré au centenaire de Max Elskamp.

 

 

 

 

Hommage de Robert Guiette

 

La Ville en Ex-voto

 

Sa « petite ville », Max Elskamp la chante dès « Dominical, « la ville de mes mille âmes ». Cette ville en bois, douce ville à bâtir, la ville en rond comme une bague, les bonnes madones aux coins des ruelles. Ce port marchand, cette ville très port-de-mer, il y montre des barques et des grands vaisseaux, et les bâtiments à voiles, les chapelles et les tours et les cloches, c’est toute sa longue litanie qu’il faudrait redire. Poésie frêle, à la voix fêlée. « Mes dimanches morts en Flandre » et « dans la paix bonne d’un pays tendre », avec les petites gens des beaux métiers, la mer à l’horizon.

C’est plus qu’un décor, cette ville, c’est un personnage avec lequel on cause gentiment, à voix basse, retenue, comme pour soi.

Max Elskamp était demeuré très attaché à son vieux quartier de la rue Saint Paul bien qu’il n’y habitât plus. Ecolier, il y retournait passer ses jeudis après midi. Avec son ami, Henri van de Velde, il allait, près de la grande écluse du Kattendyk, à marée haute, voir entrer les bateaux. Les deux amis se mêlaient à une foule affairée d’employés de la douane, de commis, d’affréteurs, de curieux et de femmes aux toilettes extravagantes. C’était parfois « un voilier gigantesque, fatigué et souillé, dont l’équipage composé de nègres agités ou d’hindous lents, n’attendait que d’avoir accosté pour offrir en vente : perroquets, singes, plumes de couleurs éclatantes, peaux d’animaux inconnus, os d’albatros ; ou au départ de pitoyables émigrants polonais ou russes qu’on descendait à fond de cale sans ménagement, avec enfants et bagages ! Spectacles qui fouettaient nos imagination en entraînaient nos pensées si loin, si loin… »

Plus tard, les travaux de rectification des quais entamèrent le plus ancien quartier de la ville, cette « ville en rond » dont il ne reste qu’un morceau. L’ancien pittoresque ne demeurait plus que dans le cœur et la pensée du poète : l’ancien « werf », les quais plantés d’arbres, la population même de ces rues étroites, besogneuses et joyeuses.

Lorsque le lecteur d’aujourd’hui découvre cette image dans les petits poèmes de Max Elskamp, il la compare à ce qu’il voit : la rive droite, tracée au cordeau, les entrepôts et les construction aujourd’hui démodés qui attestaient, vers 1910, la grandeur récente des firmes allemandes fixées à Anvers. Le poète écrivait : « les Rietdijk, les Frascati, toutes les belles prostitution d’antan sont abolies… » ; et depuis, le joli village de Tête-de-Flandre rasé, surgirent les tours, les tunnels et les buildings. Le lecteur se demande alors si, dans les poèmes, ce n’est pas une petite ville ou un village de la Flandre zélandaise que le poète aurait chantée, et non Anvers, cette actuelle grande ville moderne où les anciens monuments et même la cathédrale se trouvent dépaysés. La beauté du spectacle –beauté très réelle encore- est différente de ce qu’a dit le poète. Le fleuve seul, malgré la métamorphose de ses rives, est resté sans doute semblable à lui-même.

Comment imaginer que le poète pourrait encore dans le bruit et le mouvement que nous connaissons, aller bavarder avec les bateliers et les artisans, vanniers et cordiers pour lesquels il avait tant de sympathie ? Les vieux quartiers le voyaient passer, chaque jour, par leurs rues souvent solitaires comme des rues de béguinages, des rues où ne se rencontraient de loin en loin que des vieilles femmes sous leur mante. Elskamp ne se lassait pas d’errer par les vieilles impasses, les cours intérieures, voyant aux murs les madones entourées de guirlandes… Son petit chapeau rond et son macfarlane ne détonnaient pas dans les ruelles grises et mornes. Le poète y poursuivait sa longue méditation.

Que de fois je l’ai vu, vieillard, aller vers les quartiers de son enfance, comme enveloppé de solitude ! Une femme discrète et qui avait dû être très belle, l’accompagnait. Ils ne se parlaient pas. Ils allaient côte à côte, d’un pas sans hâte. Etait-ce « sa » rue Saint-Paul qui l’attirait ? Pensait-il à son poème, à l’église et au calvaire, à ses morts et à son passé ? Voyait-il revivre ses chers fantômes ? Ou bien poursuivait-il sa longue recherche de la Voie ? Refaisait-il la longue route des saints naïfs et des processions, celles des philosophes qu’il avait étudiés, celle de la souffrance et de l’inconnaissable, de cette longue vie qui serait une vie manquée s’il n’y avait les poèmes. Par tout cela, il avançait dans la Voie de la perfection bouddhique, celle qu’il s’était choisie et qui lui était propre.

Le décor désormais n’importait peut-être plus. Le poète avait magnifié sa ville natale, et l’avait réduite en son cœur, en son œuvre, immuable. Comme les vieux marins, du temps des grands voiliers, construisaient des trois-mâts qu’ils enfermaient dans des bouteilles, tout gréés.. Le site, pour jamais à l’image de son cœur, demeurait comme une sorte d’ex-voto de reconnaissance à la vie, tandis que sa pensée plongeait dans d’autres contemplations, hors du temps.

 

Robert Guiette.

 

 

 

 

Hommage de Jean Cocteau

 

 

1er Avril 1962

 

Il est de toute évidence que Guillaume Apollinaire, s’il doit aux « Serres chaudes » doit surtout à Max Elskamp. Il n’y a là rien qui le diminue, au contraire. Et si un grand poète fraternise avec un autre grand poète pour connaître ses œuvres, je m’en émerveille encore davantage. Mais il me semble que notre Apollinaire aimait Elskamp et que, de ces amours, naissent les monstres délicieux de la Poésie.

Ma découverte du poète anversois me laisse le souvenir d’un coup au cœur. Entre chaque page de l’herbier les belles plantes se mettaient à revivre et à embaumer ma chambre.

Je vous exprime toute ma reconnaissance de vous être adressé à moi, le presque belge.

Votre poète Jean Cocteau.

 

 

 

 

Hommage de Paul Neuhuys

 

Je me souviens de Max Elskamp

 

Je me souviens de Max Elskamp comme d’un causeur charmant. Il me parlait de la Chine, de la poésie… Je l’ai connu pendant la guerre 1914-1918. J’allais le voir dans sa paisible maison du boulevard Léopold (aujourd’hui avenue de Belgique) dans la bonne maison qui, dit-il, l’attend sous les arbres « en la blanche façon d’un très gauche évêché ».

Max Elskamp était alors à l’apogée de son activité poétique. J’étais un écolier des lettres, et il y avait dans son accueil quelque chose d’ineffablement bon, mais aussi de cruellement désabusé.

Max Elskamp, né à Anvers en 1862, y est mort en 1931. Toute sa vie il est demeuré attaché à sa ville natale, la ville « très port de mer » où il reçut un jour, en 1893 exactement, Paul Verlaine.

« Il y a là une certitude pour moi, me disait-il, un point sur lequel j’attire votre attention, c’est que malgré toute liberté, le poème est « musique » par nature ». Et il me citait à ce propos le « Pantoum négligé » de « Jadis et naguère » :

 

Trois petits pâtés, ma chemise brûle.

Monsieur le curé n’aime pas les os.

Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule,

Que n’émigrons-nous vers les Palaiseaux ?

 

-Le sens en est exquis à cause du son.

Elskamp parlait volontiers de la rime diminuée par l’assonance, de sa bémolisation (âne et âme) et de sa diézation (Anne et lame). Il m’ouvrait toute grandes les portes de sa bibliothèque, me montrait des éditions rares de Mallarmé, une lettre de Suarès écrite avec des encres variées, rouge, bleue, verte. Il aura toujours été apprécié en France, soit par Apollinaire, soit par Salmon, Cocteau, Eluard, et la poésie est bien chez lui cette flamme invisible dont parle Pétrarque, d’autant plus douce à découvrir par quelques élus du hasard.

 

Mysticisme

 

Qu’est-ce que le mysticisme ? Mystique vient d’un mot grec « mustos » qui veut dire muet. Fermer la bouche, être muet d’amour. « Wo man am meisten fuhlt, weist man nicht viel zu zagen », disent les Allemands. Ce qui signifie qu’en voulant exprimer un sentiment profond on risque d’en diminuer l’intensité. Aussi le mystique s’adresse-t-il à Dieu, comme à tout ce qui vaut d’être aimé, qu’il soit porté à la mysticité par la tendresse de l’âme ou par l’enthousiasme des sens.

C’est dans le mysticisme que le Flamand puise son optimisme fondamental : Verhaeren lorsqu’il voit dans l’homme un Prométhée qui un jour « saisira les astres fous entre ses poings » ; Maeterlinck lorsqu’il voit dans les écrits des mystiques « le plus pur diamant du prodigieux trésor humain » et Elskamp (exact contemporain de Maeterlinck), lorsqu’il concentre ses aspirations mystiques dans le refrain de la vielle chanson de Malbrough :

 

Je vous salue ma vie

d’un peu d’éternité

aujourd’hui en vigie

si haut qu’on peut monter.

 

Le Folklore

 

Elskamp me parlait de la Chine en levant un index philosophique et las : Ah ! qu’il eut fait bon vivre en Chine loin d’une pseudo-civilisation qui conduisait l’Europe à sa ruine !... Je voyais les paons faire la roue au sommet des pagodes, des jonques glisser au gré des moussons chaudes, Mr Yang et Mme Yng vendre du thé… Puis il se ravisait doucement : Je ne sais pas vraiment pourquoi je vous dis ça… Cette Chine de porcelaine était du folklore chinois.

Qu’est-ce que le folklore, sinon la mystique populaire ? Elskamp avait fondé le musée du Folklore dans la petite rue du Saint-Esprit, à Anvers, musée où il s’attache à connaître le peuple dans ses plus naïves traditions : comptines, images religieuses, drapelets de pèlerinage. C’est dans ces humbles reliques qu’il a rêvé l’âme de son peuple. Ami des jardiniers et des matelots, il dédiera son « Histoire du jeu de Loto en Flandre » au batelier Hannes qui « sur le fleuve me fut un ami ».

Elskamp, ami du peuple, écrivait en français, faisait scandale à Anvers. Il irritait ses concitoyens. Les uns ne lui pardonnaient pas de vouloir restituer l’innocence d’un peuple dont ils ne connaissait qu’imparfaitement la langue ? Les autres n’admettaient pas qu’un fils de banquier s’intéressât aux billevesées, comme de rassembler, quoi ? des têtes de pipe, des pots à persil, des hochets, des toupies, des moutardiers, des crassets, des étouffoirs, ni d’avoir écrit une histoire du jeu de Loto où il assimilait ce jeu à une ancienne institution bancaire…

 

Le moyen âge

 

Toute l’œuvre d’Elskamp est centrée sur le moyen âge.

Ses « Enluminures » en font un imagier. Ses « Chansons Reverdies » en font un ménestrel. Avec lui, nous remontons à l’enfance de la poésie. Enfance de la poésie et poésie de l’enfance : Un pauvre homme est entré chez moi pour des chansons qu’il venait vendre… comme Pâques chantait en Flandre… et mille oiseaux doux à entendre…

Dominical, En Symbole vers l’Apostolat, D’anciennement transposé, Salutations dont d’angéliques… C’est une poésie du temps que les cathédrales étaient blanches.

Le moyen âge symbolise pour Max Elskamp la paix du cœur et le contentement de l’esprit.

Il écrit dans un français « anordi », le français du nord et veut apporter dans ces chansons la ductilité rythmique des chansons populaires flamandes. Comme les matelots et les jardiniers il se défend de ne connaître que très peu de mots et met à profit cette infirmité verbale par des ritournelles délicieusement chantonnées :

 

Et Marie soyez bénévole

à ces syntaxes mal au clair

Et marie de mes beaux navires

Marie étoile de la mer

Marie qui savez que tacites

sont ceux des voiles et des ailes…

 

Poésie mystique ! Rien de mièvre dans Elskamp. sa mère était wallonne, son père était d’origine danoise. Elskamp veut dire en danois « Champ d’aulnes ».

 

Nus n’irons plus au ciel

 

La guerre était finie, Elskamp ne reconnut plus sa ville.

Elle était saoule.

C’était l’époque du jazz et des chansons militaires : « It’s a long way »…

Je l’ai encore revu deux ou trois fois. Il était devenu tout blanc. Il publia encore deux ou trois recueil luxueusement imprimés chez son imprimeur Buschmann à 75 exemplaires : « Musique verte », je crois, et « Joies Blondes »…

Après quoi, cet esprit qui s’était efforcé de monter « si haut qu’on peut monter », plafonna dans le ciel des abstractions et, comme jadis Icare, retomba lourdement sur le sol :

 

Nous n’irons plus au ciel

nos ailes sont coupées.

 

C’est la bonne parole

 

Ecolier des lettres et assez chercheur de nature, il m’est arrivé, comme d’autres forment une collection d’icônes, de collectionner les définitions de la poésie. En voici quelques unes parmi tant d’autres :

La poésie est une création d’un monde imaginaire, une élégance de l’esprit, la musique de l’âme, un défilé de féerie, une éthique non euclidienne, l’art d’exciter l’âme, de se délivrer par un cri, d’enclore son rêve dans un rythme, un breuvage agressif, la quintessence humaine, le souvenir d’une émotion dans le calme…

Mais une des plus belles définitions de la poésie demeure celle de Max Elskamp :

 

C’est la bonne parole où tous les mots qui s’aiment

semblent des enfants blancs en robe de baptême…

 

et à cet égard, les « Six chansons de Pauvre Homme pour célébrer la Semaine de Flandre » sont bien, je crois, ce que notre poésie aura produit de plus remarquablement pur.

 

 

Paul Neuheuys.

Max Elskamp dans Arts et Lettres

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L'histoire véritable de Jésus de Galilée

 

 

 

Il n’y avait plus beaucoup de convives à table.  Après que Jésus se soit levé, Judas s’était levé à son tour. Ils s’éloignaient en se parlant. Judas avait entouré les épaules de Jésus. Pierre avait toujours soupçonné qu’il lui portait une amitié trop marquée.

Il faisait torride. Dès le milieu de l’été, Bethléem est un véritable chaudron. Impossible de sortir, la tête découverte.

 Il se demandait de quoi ils pouvaient parler. Jésus faisait de grands gestes. Il marchait à grands pas. De temps en temps, il se retournait pour parler à Judas qui avait peine à suivre. Pierre  ne les aimait pas beaucoup ni l’un ni l’autre.

Au début, Jésus et les siens n’étaient rien. A peine un groupuscule qui n’inquiétait pas Jean-Baptiste, le plus entreprenant de tous les leaders qui s’opposaient aux autorités hébraïques.

- Rejoins-nous ; disait-il à Jésus.

Il l’avait demandé à plusieurs reprises mais à chaque fois, Jésus riait.

- Continue de te laver les pieds.

 Il fût un temps où Pierre, l’intendant de Jésus,  s’était demandé si Jean-Baptiste n’était pas plus habile que Jésus. S’il ne valait pas mieux le suivre. Puis, parce que même les romains ne s’en préoccupaient pas,  il avait conclu qu’il ne représenterait jamais rien auprès des hébreux non plus.

Jésus, il le voyait bien, avait une autre allure. Ce n’était pas seulement un tribun dont la voix portait loin mais son discours était original.

- Après la mort, vous serez devant mon père. Il vous jugera. Ceux qui sont les premiers aujourd’hui et ici seront les derniers alors que les plus pauvres, les plus nombreux d’entre nous, seront les premiers, et à la droite de mon père.

Jésus pensait que ce qu’il disait correspondait à la réalité. Il était le fils de Dieu et le roi des juifs.

- Tu ne crois pas sérieusement que ce que tu dis est vrai ?

Judas pensait que Jésus voulait juger de sa rhétorique. Parfois cependant, il avait le sentiment que Jésus était convaincu de ce qu’il disait. Il refusait de n’être que le fils d’un charpentier ?

Il y avait des classes sociales différentes en Palestine. Des marchands, des ouvriers et des paysans, des pauvres et des riches. Des autorités civiles et religieuses. Et des artistes qui, le soir venu, à la lueur d’un feu, amusait un auditoire mélangé qui leur jetait des pièces de monnaie.

Tout le monde se plaignait de la présence des romains qui occupaient le pays. Ils se mêlaient peu cependant de la vie des hébreux. Mais il s’agissait d’occupants dont les distractions étaient différentes de celles qu’appréciaient les hébreux hormis les courses qui réunissaient tous les amateurs dans de vastes stades. Les mêmes stades où se réunissaient les autorités militaires lorsque le représentant de Rome se livrait à des proclamations qui confirmaient son autorité.

Pierre était un fils de marchands. Ce sont souvent les fils de marchands qui sont heurtés par la facilité apparente avec laquelle leur père a gagné l’argent que les fils dépensent si aisément. Ils disent que c’est cet argent qui est la base de toutes les injustices sociales. Les moins nantis cependant, il en était convaincu, c’était leur désintérêt pour l’argent qui était la cause de leur misère. La preuve, c’est qu’ils ne cherchaient pas une meilleure condition.  

Jésus considérait Pierre comme un de ses fidèles parmi les plus dévoués. Judas, c’était autre chose.

Peut- être parce que Judas connaissait la liaison qu’il entretenait avec Myriam ? Et qu’il n’en avait jamais parlé avec quiconque. Même avec Jésus. On peut être le fils de dieu, on en est pas moins un homme. Myriam était belle.

Pierre, lui aussi, était amoureux de Myriam. Peut être voulait-il simplement jouir d’elle ou en faire sa compagne et la mère de ses enfants, qui le sait ? Ce qui est sûr, c’est que la présence d’un autre constitue bien plus qu’une injure qu’on essuie de la main. La jalousie amoureuse, le sentiment qu’un autre jouit de ce qu’on considère comme sa propriété, provoque une haine véritable qui obscurcit le cerveau. Seule la mort du rival permet de jouir aussi fort que ne le fait la possession de celle qu’on désire.

Depuis quelques temps Jésus hésitait entre une carrière politique qu’il devinait croissante et Myriam qui lui devenait indispensable.

Il la prenait par la main, et ils s’éloignaient tous les deux sans prévenir qui que ce soit. Ou bien, il marchait à la tête de ce peuple dont il était désormais le seul roi, un bâton à la main. Il hésitait et jouissait de chacune de ces situations, tour à tour, durant la nuit. La nuit, les rêves n’engagent à rien.

Pierre de son côté  était déterminé à parler avec Myriam.

- Oui ou non, Myriam. Veux-tu être ma compagne ?

- Pierre, tu sais bien que j’en aime un autre.

- Et lui, est-ce qu’il t’aime ?

Il lui prit les mains. Il avait ce regard qui l’avait toujours subjugué.

- Je te trouve belle. Je ferai de toi une femme qui compte. Mon père et moi, nous nous partagerons les affaires. Tu seras fortunée, toi aussi.

Il l’avait prise entre les bras. Elle n’osa pas se refuser. Le sort de Jésus désormais était scellé. Qui donc trahit le mieux sinon celle qu’on aime ?

Il faut le reconnaitre, la plupart du temps l’amour est une comédie. Ce sont les grandes déclarations qui en font une tragédie à même d’émouvoir le peuple.

Pierre était le fils d’un de ces marchands qui occupaient les marches du temple.  Le jour du Shabbat les fidèles s’y pressaient. Les fidèles fortunés occupaient le siège qui leur était réservé durant toute l’année. Ils constituaient une clientèle qui aimait à montrer sa piété et son aisance. En outre, certains membres du Sanhédrin y recevaient  des sommes d’argent destinés à des œuvres. L’entente était bonne entre les uns et les autres.

L’époque était mûre pour la prolifération de véritables sectes dont les chefs haranguaient les fidèles, et se faisaient concurrence. En réalité, ce n’étaient que de boutons d’acné sur le visage imposant de l’empire romain.

 Toutefois, le plus gênant, le seul en vérité, était celui qu’on surnommait le Galiléen, le fils d’un charpentier qui promettait à ceux qui le suivaient de survivre après leur mort dans un paradis géré par son père. Le paradis pour demain : la formule, un véritable slogan, était belle.

Judas lui disait :

- Fais attention, Jésus. Tu te fais des ennemis qui savent qu’ils ont pour eux, et leur conscience et les romains.

- Les romains ? Judas, jamais les nôtres ne leur vendront l’un de nous.

- Ils les vendraient tous s’il s’agissait de sauvegarder leur autorité.

- Le monde n’est pas ce que tu crois, Judas.

- Vivement dans ce monde que tu promets. Ou tout le monde sera beau et gentil. Et recevra en retour tout ce qu’il aura donné ici.

- Tu n’y crois pas ?

-Judas secoua la tête.

- Et toi ?

- A en mourir.

- A en mourir ?

Judas regardait son ami avec commisération. Combien d’êtres humains sont-ils prêts à mourir en contrepartie de la gloire. Ont-ils raison, ont-ils tort ?  Lui-même y rêvait sans doute, ce pessimiste qui ne croyait à rien de ce qu’on lui avait appris de ces ancêtres qui avaient reçu les tables de la loi de Salomon lui-même. Gravées dans le marbre afin qu’elles durent plus longtemps sans doute.

 L’un d’eux,  un nommé Moïse,  leur avait fait traverser la mer rouge  pour les sauver.

Judas était un sceptique, il y en avait déjà un certain nombre. Et s’il accompagnait Jésus, ce n’était parce qu’il était crédule et tenait pour justes les harangues de son ami, presque son frère, mais pour le protéger. Trop de gens se prétendaient ses amis et ses disciples depuis que le succès lui faisait une sorte d’auréole.

Une dizaine d’entre eux se faisaient appeler ses apôtres et jouissaient de sa notoriété. L’un d’entre eux pour montrer son courage et sa dévotion n’hésitait pas à repousser ceux qui l’approchaient de trop près, un fils de marchands au langage châtié, un certain Pierre dont Judas se méfiait. Ses paroles coulaient de source sans aucune difficulté. Judas se méfiait des beaux parleurs.

A dire vrai, Pierre n’était pas celui qu’on croyait. L’amour qu’il portait à Myriam et la jalousie qu’il éprouvait à l’égard de Jésus l’avaient transformé. Qu’il retourne dans son royaume des cieux, pensait-il. Il le dit un soir qu’il était chez son père ébahi de retrouver ce fils dont il avait craint qu’il ne faille de nombreuses années avant que ne vienne la maturité. Cette maturité qui ne reconnait qu’un seul dieu sur terre : l’argent ! C’était l’époque durant laquelle Ponce Pilate, l’envoyé de Rome, dirigeait le pays des juifs.

Ponce Pilate n’aimait pas la mission que Rome lui avait confiée. Rome ? En réalité des rivaux qui de la sorte l’avaient éloigné du Pourvoir. La plupart du temps, il voyageait ou restait confiné dans sa luxueuse demeure

Entouré de ses serviteurs les plus proches et de quelques juifs qui lui relataient la chronique avec une sorte d’humour assez particulier, et qui le faisait rire même après leur départ. Le père de Pierre était l’un d’eux. Un jour, il se plaignit.  

- Ce Galiléen, une sorte de terroriste habile qui prétend être contre les marchands alors que ce sont ceux-ci qui nourrissent les pauvres. En réalité il combat les romains.  Il ne vaut pas mieux que les deux voleurs qui seront crucifiés demain.

- Pas mieux ?

Ponce Pilate méprisait ces juifs qui lui dressaient un tableau assez complet du territoire qu’il administrait. Il n’était pas assez naïf  pour croire tout ce qu’ils lui disaient mais un échange de propos anodins lui permettait de savoir l’essentiel.

Ici, semblait-il, il s’agissait de l’élimination d’un citoyen juif un peu trop bruyant au goût des autorités. Ponce Pilate décida de fermer les yeux puisque des juifs eux-mêmes, des citoyens parfaitement honorables, fermaient les leurs.

Un certain Jésus, un galiléen dont il suffisait de faire courir le bruit qu’un des siens l’avait dénoncé. Pour de l’argent. Trente deniers, disait-on. Il sera crucifié parmi d’autres voleurs.

Ponce Pilate se leva pour se laver les mains, un tic qui le prenait à chaque fois qu’il tendait la main à baiser à certains d’entre eux.

 

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Aphorismes sous la lettre F ( Annexe)

 

Famine

Ce mot a pris une signification plus ou moins affective depuis que des images nous montrent ses méfaits.

Fantastique

Le fantastique le plus fabuleux ne nous fascine plus et commence à nous effrayer

Farce

La farce la plus cruelle est celle qui nous métamorphose irrémédiablement en nous collant un masque.

Farce

En retrouvant un vieil ami, longtemps éloigné, nous rencontrons en souriant un inconnu dont l’apparence souvent nous peine.

Fléau

A chaque siècle ses fléaux plus ou moins terrifiants. La science triomphe certes de certains, la nature en impose d’autres et les hommes en font tout autant.

Foi

Difficile de comprendre parfois la force de la foi quand la raison fait loi.

Foi

Avoir foi en soi est un atout qui incite à l’effort et encourage l’ambition.

Foi

La foi exagérément alimentée peut devenir hallucinatoire.

Foi

A chacun le droit de vivre sa foi si elle ne fait courir aucun danger aux autres.

Folie

La folie est généralement incurable quand elle résulte du fanatisme. Elle peut être terrifiante.

Folie

La folie lie ceux qui ont subi le même lavage de cerveau sans qu’on puisse leur porter secours.

Folie

On est atteint de folie plus ou moins ostensible, plus ou moins aliénante, quand la raison n'engendre plus le doute qui s'impose.

Folie

La liberté, qui permet l’extravagance heureuse, semble à certains être le résultat d’une douce folie.

Folie

Nombreuses tentations relèvent de la folie mais la plupart du temps restent des intentions.

Folie

Si l’on avait l’audace d’agir spontanément, sans crainte de passer pour fous, on étonnerait parfois ceux qui nous connaissent le mieux.

 

 

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Un Soleil de Printemps

Douce mélodie du rouge gorge
Mêlée au chant flûtant du merle noire
M’appelle le printemps à le suivre
Mille et une fleurs, mes yeux émerveillés
flânant entre primevères et anémones
Je souris au monde
Cueillant les couleurs des Pensées et violettes
Je respire toutes les effluves bleues du ciel
Tandis qu’une brise légère me caresse le visage
Je bois une gorgée de soleil

13/04/2014

Nada

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Du fond d'un étrange silence

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Profonde est l'essence d'une présence
dans l'espace et le temps où l'absence
de parole met en évidence l'indicible.
Choisir de se complaire dans le transcendement,
où dans un élan incoercible, des voix incandescentes
s'unissent pour se fondre au miroir céruléen de l'invisible.
Ô nuit tutélaire, du fond de ton étrange silence qui s'étire,
la valse lente d'une antienne se diffuse en une coulée
lumineuse où se détachent des ondes aériennes inamissibles.
Étendue au pied de ton arbre aux branches translucides,
mon âme qui expire mesure la profondeur du sacré
d'une communion immarcescible.

Nom d'auteur Sonia Gallet
Ce texte figure dans le recueil © 2014.

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obsessions

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La liberté n’est qu’illusion,

Personnelle, d’une nation,

Bravons ces interdits

Jusque dans notre lit !

Il te sera impossible d’oublier,

Maintenant et peut être jamais,

Nos jeux nullement enfantins

Qui durent jusqu’au matin.

Tu tombes sans doute séduite

Par ma pernicieuse conduite,

Bien souvent comme la tienne.

Tous ces gestes surviennent

Dans nos esprits diaboliques

Avec mille et une répliques.

Tu es alors la gagnante,

Tu es même conquérante,

Je suis moi aussi conquis,

J’explose, j’exulte, je revis !

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Les gens arrivés

Mais les gens arrivés sont-ils partis un jour ?

Ne vit-on satisfait  qu’à la fin du voyage ?

J’interroge leurs yeux. Leurs costumes, bien sages,

Disent beaucoup d’ennuis au sommet du parcours.

 

Mais les gens arrivés placent dans leurs discours

Des mots de liberté sous les barreaux des cages,

Du risque de la perte et des faux monnayages.

Leur morale fluctue comme bourse et ses cours.

 

Mais les gens arrivés ont-ils croisé l’amour ?

On dirait les soucis qui gravent leurs visages.

Les stries de leurs dollars rident même les pages,

De leurs livres de messe où ils vont comme sourds.

 

Moi, les gens arrivés m’intrigueront toujours.

J’imagine la vie tel un pèlerinage

Dont on saisit le sens en peignant chaque image.

Où sont-ils arrivés ? Tout leur pèse si lourd !

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Histoire de femmes JGobert

Désenchantée, je reste là à la regarder vivre. Si je devais raconter sa vie, je dirai : elle a eu de la chance, elle a vécu dans un certain confort, ses parents étaient présents, elle avait une famille. Ses études se sont bien passées, elle a pu s’épanouir, s’investir, se complaire dans ce qui paraissait important. Son travail a été une réussite, gage qu’il lui était bien adapté et qu’elle l’appréciait. Son mariage continue toujours depuis ce temps lointain où elle était encore une très jeune femme. Elle a une belle maison, et part en vacances chaque année. Ses enfants sont grands, ils ont de bons diplômes, de bons boulots et vivent en couple avec des enfants.

Après ce résumé rapide, je dis encore comme pour l’excuser d’avoir eu tant de chance. Tout n’a pas été facile pour elle. Elle a dû se battre à chaque étape de sa vie. Quand elle plonge dans ses souvenirs, c’est souvent le cœur serré qu’elle se rappelle sa jeunesse.

Cette chance d’avoir une famille unie, d’être entourée, protégée, elle l’a vécu étouffée, angoissée par les règles de vie outrepassées. Une autorité incontournable, des idées familiales castratrices et un couple de parents constamment au bord de la rupture. La maladie de sa mère et le déclin de celle-ci vers un perpétuel abîme. Son angoisse de la voir partir vers cet inconnu sans pouvoir l’aider, lui parler. Vivre dans le silence, les non-dits.

Au moment de ses études, elle avait l’âme artiste, peinture, littérature, tout ce que la jeunesse invente pour se faire aimer. Les arts l’attiraient et la rendaient heureuses. Le choix fut tout autre, des études sectaires, tristes, monotones et un boulot qui la clouait sur un bureau des heures entières.

Le pensionnat lui prit ses meilleures années mais lui apprit néanmoins à acquérir une certaine indépendance, si pas de corps mais d’esprit. C’est là qu’elle rencontre le rêve, les étoiles, la poésie, les poètes. Ses lectures sont nombreuses, le temps à sa disposition.

Vite elle se marie pour commencer à vivre. Partir et s’installer dans cette belle maison, avoir des enfants. La déception, la monotonie s’installe rapidement. Et ses rêves d’amour aussi. Elle vit avec un manque qu’elle ne sait expliquer, un besoin non nommé qui au fil du temps se transforme en langueur et antidépresseur.

Ses enfants sont partis dans des crises d’adolescence, l’existence pour eux était difficile, l’accusant même d’être une mauvaise mère et la laissant blessée, encore plus seule. Ses enfants font leur vie, ils ont déjà quitté le père et la mère de leurs enfants. Ils vivent en famille recomposée et c’est à peine si elle voit ses petits bouts.

Sa mère mourut un dimanche d’été. Elle était arrivée au bout de sa vie. Une canicule épouvantable installée depuis des semaines ne lui permettait plus de respirer correctement. Ce manque d’air l’oppressa longtemps. Après de nombreuses larmes, elle regretta sans fin ce manque de dialogue entre sa mère et elle. Elle aurait aimé lui écrire une lettre avec des mots compliqués, précieux à lire et à relire. Une page de nostalgie importante à ses yeux pour se rappeler leur vie ensemble, les moments heureux qu’elles avaient vécus.

L’existence n’a pas été facile pour ces femmes mais elle l’aurait été pour elle avec sa mère. Ce doux soleil qui les accompagnait à vélo, sur les routes de campagne et qui la faisait se sentir grande avec sa mère. Les jolies robes que sa mère achetait et qui devaient lui aller si bien quand elle serait grande mais … Hélas, le temps du bonheur n’a pas duré longtemps. Et les autres souvenirs sont sombres, cruels, démesurés pour elle.

Tout ce que sa mère subissait la torturait et se gravait dans son cœur sans que l’oubli jamais ne s’installe. Que dire des larmes qu’elle versait en silence contre la maladie, l’incompréhension, la révolte d’une vie cassée qui se perdait chaque jour comme l’eau qui coule encore entre ses doigts et qu’elle ne peut retenir.

Toujours silencieuse, sans plainte excessive, réservée et acceptant tant de misère sans la montrer, la souffrance aurait été plus légère si sa mère l’avait partagée avec elle. Chacun faisait comme si tout allait bien et cela a fait d’elle un être tourmenté, torturé de douleur et sans aucun repos jusqu’au jour du départ où sa mère a repris le visage humain de sa beauté.

J’ai pu alors pleurer de te savoir paisible et en paix mais sans moi.

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Une belle journée de septembre.

 

 

La ville était pratiquement vide. Seuls quelques passants, des étrangers à la ville vraisemblablement, déambulaient sur la grand place, le mouchoir à la main, et se frottaient le visage et le cou tant le soleil de midi les faisaient transpirer.

Le podium sur lequel allaient se produire les candidats avait été installé le matin même. Le tissu rouge qui l’entourait dissimulait les tréteaux qui soutenaient le plancher.  A l’arrière un escabeau de plusieurs marches permettait d’y accéder. Les ouvriers qui l’avaient installé, avant de partir, avaient sauté dessus de nombreuses fois afin de s’assurer que le plancher ne risquait pas de s’effondrer.  

- S’agit pas que quelqu’un passe à travers.

Erigé sur le côté de la place, les sièges encore empilés les uns sur les autres, le tout avait un air incongru que les lumières des projecteurs allaient sans doute transformer le soir même.

Une annonce avait paru dans le quotidien local selon laquelle un crochet destiné à des amateurs de chansons aurait lieu dès le coucher du soleil, vers vingt-deux heures, après qu’un animateur ait chauffé l’auditoire. C’était Festi-Chansons qui  avait  organisé la première attraction populaire et culturelle parrainée par le grand magasin du haut de la ville. Si elle s’avérait positive, elle se reproduirait l’an prochain avec un cérémonial plus spectaculaire. Dix rangées de sièges avaient été prévues.

- Et s’ils sont plus nombreux ?

L’organisateur avait rassuré le responsable communal.

- Dieu vous entende. Ils se serreront contre la barrière.

Ils furent plus nombreux. Ils s’étaient serrés contre la barrière et, quand le feu s’était déclaré, deux spectateurs avaient été écrasés par des fuyards affolés. Ils étaient venus séparément, seuls le hasard et la mort les avaient réunis.

Le journal du lendemain les réunit à nouveau dans une seule et même manchette : « Deux de nos concitoyens sont décédés, écrasés par la foule, lors d’un incendie fortuit mais spectaculaire. Le substitut du procureur, Ernest Duliere, a ouvert une enquête ».

Avant de préciser la cause du sinistre, le plus simple avait été l’identification des victimes. Ils étaient munis l’un et l’autre de leurs pièces d’identité.

- C’est le destin.

Ni l’un ni l’autre n’avait de famille en ville, il ne serait pas nécessaire d’afficher un air de circonstance ni d’enfiler un veston pour annoncer la chose à des proches éplorés. La tâche incomberait aux agents d’un autre arrondissement.

Tout était simple.

Le substitut Duliere ferait dresser les procès-verbaux pour établir les responsabilités de l’organisateur ou de la municipalité si elle avait mal envisagé les risques courus ou d’un tiers encore inconnu, s’il y avait lieu. Dommage, avait-il ajouté.

- Pour une fois qu’il se passe un évènement culturel.

Il avait fait appeler l’inspecteur Fernand Delrue, un officier de la police judiciaire.

- Tu t’occuperas des victimes, Fernand. Qui sont-ils ? Etc. Le rapport habituel.

Moi, je connaissais tous les personnages de cette histoire. Il n’est pas exact de dire qu’elle avait mal tourné. Elle s’était déroulée autrement que certains ne l’imaginaient alors même qu’ils ne savaient rien de précis.

Jean Duthoit, la victime masculine, avait dormi tard ce jour-là. La veille, il avait traîné dans les cafés de la ville où il avait ses habitudes. Dans l’un, il avait joué aux cartes. Dans un autre, il avait bavardé avec le patron du bistrot. Dans un autre encore, c’est Valérie qu’il avait vue, assise loin de lui, le long du mur. Il n’avait pas osé l’aborder. Il avait l’esprit brumeux, ce n’était pas désagréable.

Valérie Dumonceau, l’autre victime, une jeune femme âgée d’une trentaine d’années, une jolie fille, s’était levée tôt. Elle le faisait tous les jours. Son cerveau, si c’est là que se situait le mécanisme du réveil, était incapable de distinguer le dimanche des autres jours de la semaine.

Il n’est pas rare qu’il fasse beau en septembre. Une sorte de gentillesse météorologique. Pas tout le mois généralement, mais quelques jours cependant.

C’est le dimanche que les souvenirs lui revenaient. En marchant dans le parc souvent vide ou assise sur un des bancs, le bras pendant derrière le dossier. Elle ne cherchait pas à se souvenir mais finalement, elle s’était soumise à ce flot d’images à peine anciennes. Elle y trouvait du plaisir alors que durant longtemps, il lui avait mouillé les yeux. Elle n’avait pas toujours été la jeune femme seule et réservée que ses voisins connaissaient à peine.

Elle avait été amoureuse, elle avait eu un amant qui était censé l’épouser mais qui ne voulait pas quitter son épouse,  il voulait jouir d’une maitresse à l’heure du déjeuner. Elle avait rompu parce qu’elle avait sa dignité de femme.

Elle avait emménagé dans cette ville de province parce qu’elle y avait trouvé du travail. Valérie était une femme de caractère.

Jean Duthoit, l’autre victime, n’était pas encore levé. La tête lourde, il était éveillé. Tous les dimanches, c’était le même combat qui se livrait entre son corps engourdi et son cerveau. C’était toujours son cerveau qui triomphait. Et Jean finissait par se lever. Souvent, il lui arrivait de le regretter.  

Un jour qu’il arpentait le parc municipal, un dimanche matin précisément, il aperçut un cycliste à qui il ne manquait que le casque pour ressembler à un coureur professionnel, s’asseoir lourdement sur un des bancs après avoir laissé tomber son vélo sur le sol, et discuter en riant avec une jeune femme d’aspect assez quelconque. Sinon que parce qu’un autre homme semblait se plaire auprès d’elle, Jean lui trouvât soudain du charme. Deux fois, il avait assisté au manège en se promenant autour du kiosque à musique. La seconde fois, il le reconnaissait, son cerveau avait triomphé de son corps, tôt le matin, sans gros effort.

Mais ce n’était pas ce dimanche de septembre qui allait les unir dans la mort. Ce dimanche ci, le dernier, il avait dormi longtemps pour ne pas interrompre un rêve dans lequel il tenait Valérie dans les bras. Mais peut être que ce n’était pas Valérie.

Il connaissait son nom et son adresse. Il l’avait croisée un jour de semaine, il l’avait suivie jusqu’au siège d’une société de comptabilité, il s’était renseignée à son sujet. Discrètement, avait-il pensé.

-J’ai l’impression, Valérie, que tu as fait impression sur un jeune homme sympathique. Il passe devant les bureaux tous les jours.

- A vélo ?

Une des secrétaires, celle dont le bureau donnait sur la rue, s’était étonnée.

- Tu connais quelqu’un qui fait du vélo ?

Elle répondit non mais elle pensa à Jean Mullier, son ami du dimanche matin.

Cela lui était agréable de penser à un homme qui ne lui déplaisait pas tandis qu’un autre, semblait-il, c’est à elle qu’il pensait.

Au cas où, pensa-t-elle sans le formuler clairement, il y avait là un substitut possible. Elle se mit à rire devant la stupéfaction de sa collègue. A quoi tient l’amour. Qui avait parlé d’amour ?

Vivement dimanche. 

- Viens vite, Valérie.

Trop tard. ! Le temps d’arriver, de se pencher à la fenêtre, on n’apercevait plus qu’une silhouette déhanchée. Qui, de Pierre Mullier, l’amoureux du dimanche ou de l’inconnu dont elle ne connaissait pas le visage, Valérie souhaitait-elle que soit le cycliste qui passait devant le bureau ?

L’amour a ses exigences, pensait Pierre Mullier. Il était mûr pour le mariage.

La veille, il avait reçu des organisateurs de Festi-Chansons une requête précise quant au matériel nécessaire. De quoi construire un podium, et de disposer de dix rangées de chaises. Le Conseil avait marqué son accord, il avait donc chargé le chef des travaux de la réalisation. Les ouvriers désignés pour ce travail dominical jouiraient de deux jours de congé compensatoires. Le représentant syndical, lui aussi, avait marqué son accord. De sorte que le beau temps aidant, cette fête culturelle, patronnée par le Grand Magasin de la ville, s’annonçait comme un futur succès.

Ce dimanche était un jour tout désigné pour nouer avec Valérie des liens qui dureraient jusqu’à la fin de leurs jours. Après la fête, il emmènerait Valérie chez lui.

Je ne sais pas si lecteur devine la fin de l’histoire. Je l’ai déjà dit, elle ne s’est pas déroulée comme la plupart des protagonistes l’ont déduit. La preuve est faite, une fois de plus : avant d’affirmer, un peu d’humilité s’impose.

Lorsque, la veille du fameux dimanche, pour se changer les idées, Valérie avait pénétré dans la brasserie, il avait levé les yeux vers elle. Pourquoi avait-elle eu la certitude qu’il s’agissait de l’inconnu qui passait et repassait devant les bureaux. D’autres plus compétents, le diraient. Je suppose qu’il s’agit d’un pan de la destinée que je ne maîtrise pas.

Elle aimait l’atmosphère de cette brasserie. On eut dit la brasserie d’une gare. Il y avait du monde. Personne ne semblait se connaitre. Tout à l’heure, lorsque le train sera prêt à partir, chacun rejoindrait son destin.

Si ce n’avait été dans la vie réelle, elle se serait dirigée vers lui. Elle aurait dit :

- Je peux m’asseoir ?

Ils auraient fini la nuit ensemble.

Le lendemain matin, le dernier jour de sa vie, elle s’était rendue au parc municipal.

Pierre Mullier vint la rejoindre. Il était vêtu d’un ensemble de sport, jean et blouson de toile.

- Je n’ai pas beaucoup de temps, Valérie. Il y a fête, ce soir, à la Grand Place. J’ai des choses importantes à vous dire. Vous viendrez ?

Il remonta sur son vélo en lui faisant des signes de la main. Elle pensa qu’il aurait pu en dire davantage. 

Quelques jours après le fameux dimanche, l’inspecteur Delrue apprit par la collègue de Valérie qu’un cycliste à la silhouette imprécise était passé à quelques reprises devant les bureaux, le vendredi dernier encore, mais ça avait été la dernière fois. De toute manière, l’information n’avait aucun intérêt.

Pierre Mullier quant à lui, n’avait rien raconté de ce dimanche ni des autres à Fernand Delrue. A quoi cela aurait-il servi ? Ce n’était pas avec son ancien condisciple qu’il avait eu l’intention de partager son lit. Valérie n’aurait pas ressuscité. En outre, l’inspecteur Delrue ne lui avait rien demandé.

Fernand Delrue ne s’intéressait que très peu à ce qui se passait dans le parc, le dimanche. La veuve de l’ancien ingénieur de la ville avait sa maison à proximité. Le substitut du procureur lui aussi y avait sa maison. A trop surveiller le parc, on risquait de le voir sortir de la maison de la veuve. De la part du substitut, cela ne prouvait rien. Fernand Delrue qui avait de l’esprit ajoutait en son for intérieur :

- Et si on le voyait sortir du lit de la veuve, est-ce ça prouverait quelque chose d’autre qu’un accès subit de fatigue ? A trop vouloir prouver… 

Les faits, rien que les faits, s’ils étaient consignés dans les formes, structuraient la raison d’un bon policier. Il faut laisser les supputations aux romanciers. Et les opacités de la vie aux aveuglements inévitables de la conscience.

Beaucoup de gens meurent tous les jours. La mort de Valérie et de Jean était due à la fatalité. Rien, d’ailleurs, ne me prouve qu’ils aient vécu. Et ce  spectacle, est-ce qu’il a eu lieu ? Peut être que je les ai inventés.  

Reste qu’il s’était agi d’une belle journée de septembre

 

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Triomphe sur l'inexistence

 

Soliloque

Enduits d'une encre indélébiles,

Mes poèmes dans le courant,

Sont déplacés au gré des vents.

Ils y séjournent peu fragiles.

Parmi leurs incertaines prises,

Des pêcheurs, en quête d'émois,

En attrapent plusieurs parfois,

Bien satisfaits de ces surprises.

Sincèrement, ils remercient;

Ils m'adressent des commentaires,

Une aimable façon de faire,

Dont j'avoue que je me soucie.

Nombreux me lisent assidûment,

Sans me révéler leur présence.

Anonymes dans le silence.

Ils suscitent mon étonnement.

N'ai pas vaine mon insistance

À partager ce que j'écris.

J'ai fait le point et je souris:

Triomphe sur l'inexistence!

12 avril 2014

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Visage,

 

Je regarde ce visage,

le tien peut-être,

à peine je le touche,

sur lui des larmes coulent,

de petits flots.

J'hésite à continuer,

j'espère que c'est toi ;

visage entouré d'ombre,

fleuri de ciel.

La terre tout près gronde,

la ville fait du bruit,

tintamarre, sans cesse bouge.

Je dors, enfin je crois,

rêve, partout je suis ;

de t'oublier j'ai peur.

NINA

 

 

 

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Le mangeur de blanc

 

Mangeur de blanc. Je n’ai jamais su ce que cela signifiait précisément mais à travers la vitrine de « chez Marcel », le samedi soir, nous répétions dès que nous l’apercevions: voilà le cocu. Tout le monde peut être cocu mais lui c’était le cocu content. C’est peut-être la raison pour laquelle un d’entre nous l’avait qualifié de mangeur de blanc. Et nous éclations de rire.

Marcel nous servait une autre tournée, c’était à mon tour de payer.

C’était un homme sympathique. Grand, maigre, il avait les traits creusés d’un homme atteint d’anémie. Son regard respirait la bonté. Ses yeux si je peux me permettre cette image avaient l’air de vous tendre la main.  Je n’osais pas exprimer cette impression à haute voix parce que mes copains se seraient moqués de moi.

Joueurs de hockey, maniant le stick comme si c’était pour nous creuser un chemin parmi des adversaires déterminés à nous arrêter à n’importe quel prix, nous étions des hommes qui n’avions que faire de sensiblerie. Des yeux qui respirent la bonté, c’était une image ‘cucul la praline’, je n’ai pas besoin de traduire.

C’était le genre d’homme dont je me disais aussi à voir les cernes qui soulignaient ses yeux que ses nuits devaient être chaudes. Sa femme était séduisante. Raison de plus pour la surveiller.

Son nom était Edouard Belhomme, cela ne s’invente pas. Sa femme et lui tenaient le magasin de lingerie situé rue Royale. A chaque fois que nous passions devant le magasin, nous regardions à travers la vitrine pour voir la belle Cécile. L’un de nous avait dit un soir que nous étions chez Marcel, nous y étions pratiquement tous les soirs, est-ce que les clientes qui essayent des soutiens ou des culottes sortent de la cabine presque toutes nues pour choisir un soutien ou une culotte d’une couleur différente ? Nous éclations de rire à cette idée. Marcel servait une autre tournée, c’était celle de Robert, notre goal, le fils du vitrier de la rue Notre-Dame.

Nous avions tous plus ou moins vingt ans à cette époque. Les Belhomme devaient en avoir entre quarante et cinquante.  Robert prétendait qu’une femme dans la quarantaine avait forcément acquis une maturité tant physique que spirituelle qu’aucune jeune femme ne pouvait égaler. Il avait connu, bibliquement connu, la voisine du magasin de son père, la mère d’un gamin de dix ans et il en avait conservé un souvenir inoubliable. A seize ans, disait-il, cela marque. Les jeunes filles que nous fréquentions, ajoutait-il, reconnaissaient en lui un expert, il le disait en toute modestie.

Personne parmi nous ne contredisait les propos de Robert, c’était le plus fort d’entre nous, mais chacun de nous savait à quel point il était vantard. Durant les matchs c’était pareil. Il allait d’un côté du goal à l’autre, le visage recouvert d’un masque protecteur en treillis pour effrayer nos adversaires. Nous perdions à chaque fois mais Robert affirmait que nous manquions de punch.

Cécile Belhomme plaisait beaucoup au jeune homme que j’étais. Je ne comprenais pas son mari. Si elle avait été ma femme, elle n’aurait pas eu à chercher ailleurs. Pauvre cocu !

Ils étaient mariés depuis près de quinze ans. Edouard avait hérité du magasin de ses parents à la suite d’un accident qui leur avait couté la vie. A partir d’un magasin vieillot, Cécile avait su construire une affaire bien achalandée dont ils vivaient largement tous les deux. Leur seule frustration, c’est qu’ils n’avaient pas eu d’enfant.

Edouard était le fils d’un commerçant établi, Cécile, en l’épousant, avait gravi un échelon de l’échelle sociale. En province cela compte. Elle n’était que la fille d’un contremaître de l’usine métallurgique du bas de la ville. De l’usine dont le fils du propriétaire avait été le condisciple d’Edouard si bien que depuis leur mariage il faisait partie des relations du couple Belhomme. Il appelait Cécile par son prénom et Cécile lui disait Pierre.

Edouard était très amoureux de sa femme. Qu’elle plaise à d’autres ne le gênait pas. Au contraire. Son amour pour Cécile n’en était que plus grand. Même ses amis, plutôt que d’en être jaloux, il les aimait davantage de la désirer. N’était-il pas le seul à pouvoir mettre cette jolie femme dans son lit ?

Malheureusement, Edouard était cliniquement impuissant. Durant les premières années de leur mariage, cela ne l’empêchait pas de désirer Cécile et d’en jouir lorsqu’elle était nue. Quant à Cécile, elle avait fini par apaiser elle même les pulsions de son corps tant son mari était maladroit.

Malgré cette morsure qu’ils éprouvaient chaque nuit tous les deux, elle l’aimait profondément. Mais aucun d’entre eux ne trouvait les mots pour les confier à l’autre.  Qui sait ce qui lie deux êtres dont la relation ne répond pas à une logique qui, seule, paraît naturelle aux yeux de la plupart.

Lorsqu’elle l’avait épousé, elle s’était réjouie d’être enfin chez elle. Combien d’autres jeunes filles s’étaient-elles mariées pour cette seule raison. Il était séduisant à sa manière. Grand et maigre, un peu vouté comme le sont souvent les hommes grands et maigres, il avait les yeux d’un bleu transparent. Il ne cessait jamais de lui sourire.

Il l’avait rencontrée un soir dans une discothèque. Parmi d’autres filles, il n’avait plus regardé qu’elle. Peut-être qu’ils avaient bu un peu trop ? En sortant, il lui avait entouré les épaules. Il avait dit comme dans un roman de gare :

- Epousez-moi.

- Ce soir ?

- Non, demain.

Il l’avait ramenée, et le lendemain il s’était rendu chez elle. Il avait dit au père de Cécile qu’il voulait épouser sa fille, est-ce que son père serait d’accord ?

Il y avait longtemps que les fiançailles commençaient autrement. C’était probablement ce style, elle le trouvait distingué, qui l’avait émue. Jamais il ne s’était permis les gestes osés auxquels elle s’attendait inconsciemment. Il l’aimait pour elle-même, avait-elle pensé. Elle était vierge lorsqu’ils s’étaient mariés. Lui aussi.

Un jour qu’il s’était absenté pour se faire couper les cheveux, en rentrant plus tôt que prévu il avait vu que le représentant d’un fournisseur sortait du magasin après l’heure de fermeture. Et Cécile, les cheveux mal repeignés, le corsage mal refermé, le saluait de la main. Elle avait le visage en paix, pensa Edouard. En paix, c’est le mot qui s’était imposé à lui tandis qu’il la regardait, dissimulé derrière une camionnette rangée le long du trottoir d’en face.

Il rebroussa chemin. Il avait la gorge sèche. Il poussa la porte du café de Marcel où comme tous les soirs nous bavardions entre nous. Marcel venait de servir une tournée de bière. C’était celle d’Oscar qui faisait des études universitaires. Il voulait devenir médecin ou

 à défaut vétérinaire, c’était un bon métier disait son père. Oscar se voyait plutôt psychologue, il prétendait qu’il était doué pour juger du comportement des hommes et des femmes.

- Dommage que tu ne le sois pas sur le terrain. En face des joueurs du camp adverse. Nous ne serions pas dans le bas du classement.

La venue d’Edouard Belhomme nous avait surpris. Il s’était assis à une table proche  du comptoir. Il nous avait fait un signe de la tête.

-Ce sont des joueurs de hockey ? Je les ai déjà vus. Ils jouent sur le terrain contigu à celui du Tennis Club.

Il dit à Marcel de nous offrir un verre.

- J’aime les jeunes gens. Ils me rappellent mon jeune temps.

- Hip, hip, hip, hourrah !

Nous avons levé nos verres à sa santé.

Décidément, c’était un brave type.  

Nous le savions que ceux qui étaient cocus étaient toujours les derniers informés. Sa femme, il suffisait de la regarder pour comprendre qu’une aussi jolie femme ne pouvait que susciter le désir. Et souhaiter donner et prendre du plaisir. Il n’y a pas de justice en amour. Chacun doit veiller sur son bien. Les amis ne sont pas assez courageux pour révéler à un ami que sa femme le trompe. Qu’elle n’est qu’une putain qui trahit son serment. C’est que probablement, leur morale était assez élastique, ou bien c’est qu’ils étaient sur les rangs. 

Il est sorti du café, et il est rentré chez lui. Cécile l’attendait dans la cuisine.

- Il y avait du monde chez le coiffeur. J’ai du attendre.

Ils ont dîné, et ils sont montés se coucher. La télévision, ils ne la regardaient qu’en mangeant, à l’heure des informations. C’était toujours le même spectacle : des morts nombreux à l’étranger. Si le nombre de morts était réduit, un crime par exemple, c’est qu’il s’était produit près de chez nous. Le journal en donnerait davantage de détails. Le lendemain certes, mais on pouvait s’y attarder plus longtemps. Ou attendre le crime suivant.

Depuis plus de dix ans, Edouard ne touchait plus sa femme que très rarement. Il avait consulté un sexologue à l’étranger. L’incapacité d’avoir une érection, comme s’il n’était doté que du sexe d’un bébé, n’était qu’un de ses problèmes. Depuis plus de dix ans, il ne désirait sa femme qu’après un exercice mental laborieux. La caresser ne servait à rien. Au contraire. Certaines caresses le heurtaient. Elles lui paraissaient répugnantes, proches du viol. Même si Cécile se serait prêtée à tout pour le satisfaire.

Ils n’étaient heureux ni l’un ni l’autre mais ils s’aimaient. C’est quoi l’amour, pensait-il ?

Une fin d’après-midi, peu de temps avant l’heure de fermeture du magasin, il vit à travers la vitrine de l’étalage que le représentant d’une firme de soutien-gorge exposait encore sa collection à Cécile. Elle l’écoutait, le regard absent, les joues rouges. Elle avait une main sur la poitrine.

Edouard fit demi-tour. Il ne revint qu’une heure plus tard. Cécile ne lui demanda pas ce qu’il avait fait. Ils bavardèrent assez longtemps après avoir dîné, cela ne leur était plus arrivé depuis longtemps.

 Depuis, il s’efforça d’être absent de chez lui lorsque devait se présenter un représentant. Soit en prolongeant le temps qu’il consacrait à des activités extérieures, soit en allant boire un verre chez Marcel.

Lorsque ceux qu’il nommait les jeunes y  jouaient aux cartes, il regardait par-dessus l’épaule de l’un ou de l’autre.

Si l’un des joueurs levait un regard interrogateur vers lui, il tendait la main dans un geste de refus.

- Les conseilleurs ne sont pas les payeurs.

Il offrait une tournée.

Nous nous étions habitués à lui. Il nous était de plus en plus sympathique et, de plus en plus, nous le plaignions. Robert était le plus véhément. Un jour, il avait tenté de séduire Cécile. Entré au magasin, il s’était fait montrer de petites culottes qu’il destinait à sa petite amie, avait-il dit.

- Vous ne voulez pas les essayer pour que je puisse juger ?

Il nous avait raconté qu’elle avait fait « sa fière », et qu’il était sorti.

- Pauvre type. Si j’avais voulu. Je trouve que c’est un scandale. Des femmes comme elles…

Oscar partageait son avis.

Le couple Belhomme était devenu l’objet de la plupart de nos conversations. Nous étions en plein drame et il ne s’agissait pas de télévision. Ni même de quoi faire la une de la page régionale du quotidien. Quoique, disait Oscar. Il s’agit de la dignité d’un homme, d’un homme que nous avions adopté.

-Il faudrait le lui dire, ça ferait un déclic.

- Il faudrait le lui montrer, là, ça ferait un déclic.

- Je vois déjà sa tête. Sa tête à elle.

- Avec son amant. En petite tenue, tous les deux.

- En petite tenue ? Pas de tenue du tout, oui.

Nous avons ri, et nous avons fait signe à Marcel.

- Encore une.

Le quatrième d’entre nous, celui qui sur le terrain était censé marquer les buts, c’était Jean Brillet, le fils du commissaire. C’est lui qui apporta le revolver.

- On ôtera les balles, hein ! C’est juste pour faire peur.

- On en laissera une. La roulette russe.

C’est moi qui l’avais dit. Je l’avais déjà répété à Oscar qui était mon ami: la vie, c’est une comédie. Mais, je raconte trop vite.

C’est le vendredi qu’elle recevait son amant. Vers sept heures. Edouard quittait le magasin à six heures vingt, il arrivait chez Marcel à six heures et demie et ne rentrait chez lui que vers huit heures. Il disait en faisant un signe à Marcel :

- En fin de semaine, il faut bien se défouler du stress de la semaine.

Du stress, si tu veux en avoir, rentre plutôt chez toi; pensions-nous. Nous avions découvert à cinq minutes près le jour et l’heure où la Cécile s’envoyait en l’air. Chaque jour de la semaine dès l’après-midi, l’un de nous venait chez Marcel et surveillait le magasin. Nous en parlions dès que nous étions réunis avant d’entamer notre partie de cartes. C’est ainsi qu’au bout de trois mois, nous connaissions tout des plaisirs de la dame. Et du malheur de notre ami.

Il faut croire que de la voir heureuse même si c’était un autre qui la comblait le rendait heureux. Quant à  Cécile, elle aimait Edouard à la manière dont on aime un frère. Bien plus encore, elle se serait tuée pour lui. Cette partie obscure de leur union était un ciment bien plus fort que les déclarations les plus emphatiques.    

C’était le jour et l’heure où Cécile cédait à son amant. Edouard était parmi nous. Chacun de nous, tour à tour, lui avait offert à boire sous différents prétextes

- Tu ne peux pas nous refuser ça.

Les yeux troublés, il était passablement ivre.

Je pensais comme mes copains qu’il fallait frapper un grand coup. Foutre aux deux amants qui ridiculisaient notre ami, et le symbole de l’amour, la frousse de leur vie.  

C’est Oscar qui s’écria :

- On te ramène.

- Non, pas encore. Je veux rester.

Oscar et moi, nous lui avons fait traverser la rue en lui tenant les bras. Les deux autres de nos amis nous regardaient à travers la vitrine, un verre de bière à la main. C’est moi qui ai ouvert la porte du magasin. Oscar a poussé Edouard.

Je ne sais plus qui, d’Oscar ou de moi, lui a glissé le revolver dans la main en disant :

- Sois un homme, Edouard.

J’ai refermé la porte derrière lui. Nous sommes restés sur le trottoir. Nous avons entendu le coup de feu. Nous sommes retournés chez Marcel.

Une heure plus tard, nous avons appris qu’Edouard avait glissé le canon du revolver dans sa bouche.

 

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Horloges

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Tic-tac-Tic-tac-Tic-tac-

C'est un bruit assommant!

Même rythme toujours, le stupide instrument!

Tic-tac-Tic-tac-Tic-tac-

C'en est trop je m'élance.

Je vais avoir la paix, je l'ai mis au silence.

Toc-toc! Toc-toc! Toc-toc!

Mon coeur une machine?

Qu'est devenue ma joie qui à son gré l'anime?

Toc-toc! Toc-toc! Toc-toc!

Devrai-je encore longtemps

L'entendre me donner à sa façon le temps?

Alger, 16 novembre 1945

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N A T U R E (à Jacques Prévert)

On sort juste une feuille

Et il se crée un arbre

Et puis son porte-plume

Et on écrit l'oiseau

Quelques mots nébuleux

Qui écrivent le ciel

Puis mélodie en sol

Calligraphiant la terre

Perché sur ton transat

Vague s'écrit la mer

Le temps que s'ancre l'encre

Ton bateau fait escale

 

 

Tes mots à l'infini

Dénoncent l'univers

(inédit)

 

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Un agneau vient de naître.

Un agneau vient de naître,

Dans  une  prairie  d’avril,

Aux couleurs renaissance,

Avant de  disparaître,

Sacrifié au feu du gril,

Brûlant son innocence.

 

Un  agneau  triste a  vécu,

Ce  que  dure  les  roses,

Pour embaumer nos fêtes,

Du  fumet  des  vaincus,

Et nourrir les psychoses,

De mal bouffe en brochettes.

 

Un agneau vient de naître,

Un  agneau  triste  a vécu,

Mort, pour la Vie sanguinaire....... sinistrose.

 

QUERTINMONT Claudine D’ANDERLUES.

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L'on m'a souvent demandé quel livre faut-il avoir lu pour aborder la littérature belge. Et bien, il s'agit de celui-ci !

(553) pages offertes par Arts et Lettres)


A Damme, en Flandre, quand Mai ouvrait leurs fleurs aux aubépines, naquit Ulenspiegel, fils de Claes...

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Nous vieillirons ensemble

 

Ma vie a basculé deux fois. La première, c’est lorsque ma femme est morte. La seconde fois, c’est lorsque nous nous sommes séparés, Isabelle et moi.

Je suis devenue amoureux de celle qui allait devenir ma femme à l’âge de 24 ans. C’était lors d’une soirée comme il y en a de nombreuses dans les petites villes de province le samedi soir. Nous avions dansé toutes les danses ensemble. Sans nous dire grand-chose. Je ne suis pas sûr que nous nous soyons beaucoup regardés. Le lendemain cependant tous nos amis savaient que nous étions fiancés.

Isabelle est devenue ma maitresse après que ma femme soit  morte. Elle avait quitté son mari parce qu’il se conduisait  comme un vieillard.  Il lui faisait l’amour une fois par semaine, le samedi parce que le dimanche  il pouvait dormir plus longtemps. C’est elle qui me l’avait raconté durant notre première nuit d’amour. Je l’avais embrassé longtemps. Elle s’était abandonnée contre moi. Elle s’était étendue sur le lit.

- Pénètre-moi.

Elle aimait faire l’amour. Elle disait :

- C’est vivre que de faire l’amour. Si je m’écoutais, je ferais l’amour du matin au soir.

Nous avons vécu une année ensemble. Je n’avais rien à lui dire mais lorsqu’elle se rendait compte que je l’écoutais à peine, elle se levait et me disait :

- On monte ?

La chambre à coucher se trouvait à l’étage.

Isabelle était nymphomane. Elle aimait l’union physique de corps. Mais c’était une femme fidèle. Elle se rendait parfaitement compte que nous nous séparerions un jour proche mais elle se refusait de me tromper. Elle n’aurait pas aimée d’être l’épouse d’un mari trompé, elle ne voulait pas être la compagne d’un cocu. Les occasions cependant ne lui manquaient pas.

Je me souviens en particulier d’un représentant qui lui faisait des avances presque ouvertement lorsque j’étais absent ou lorsqu’il la suivait dans les réserves de son magasin.

- J’en ai envie moi aussi mais je ne coucherai pas avec vous  tant que je serai avec Pierre. Je suis une femme honnête.

Lorsqu’elle m’a quitté, ce fût  pour le plus ancien de ses amis, celui qu’on appelait le bel Alfred.  Il avait fait partie d’un groupe de comédiens amateurs dont elle avait été la vedette à l’âge de dix-huit ans.

Elle m’a dit qu’elle avait réfléchi.

- Nous ne pourrons jamais vieillir ensemble. Il vaut mieux nous séparer.

- Tu as raison.

Mais  elle a commencé à me manquer quinze jours plus tard. De plus en plus fort.

Je lui téléphonais presque tous les jours. Un soir avant de dire au revoir comme je le faisais à chaque fois en disant : je t’embrasse, elle sembla hésitante.

- Tu es mon ami. A toi, je peux le dire, Alfred souhaite que vivions ensemble.

C’est ce soir là que je me rendis compte que j’avais besoin d’elle. C’est ridicule à dire mais j’avais le sentiment que son corps s’était imprimé sur le mien. Loin d’elle, je manquais d’air et d’équilibre, je me tenais aux murs pour avancer. Je ne pensais plus qu’à elle. Ses gestes mécaniques durant que nous faisions l’amour m’étaient devenus indispensables.

Il n’y avait qu’une solution.  J’ai attendu qu’Alfred se rende chez elle. C’était  tout au début de leur liaison. Il faisait nuit  lorsqu’il en sortit. Il venait de faire l’amour, il venait de la tenir entre ses jambes, j’en étais persuadé.

La voiture a démarré,  je l’ai renversé,  j’ai roulé sur son corps et j’ai repris la route. J’étais à peine rentré qu’Isabelle me téléphonait pour me dire qu’Alfred s’était fait renverser, qu’elle était bouleversée.

Je lui ai promis de venir chez elle immédiatement. Elle m’attendait assise sur le canapé. Je me suis assis auprès d’elle, j’ai entouré ses épaules.

- Pierre, oh, Pierre !

Elle pleurait à nouveau, la tête contre mon épaule, tandis que le lui baisait le front.

- Oh, Pierre.

Nous avons fini la nuit ensemble.

Il m’arrive de m’éveiller durant la nuit. Mouillé de sueur. C’est elle qui m’attire contre elle.

Je le sais désormais. Nous vieillirons ensemble.

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RÉFLEXION...

On ne possède rien

Et surtout pas l'amour!

C'est fou ce qu'ils sont vains

Nos espoirs de toujours...

On ne fait que l'emprunt

D'un petit peu de ciel bleu...

Et du sel des embruns

La vie au fond des yeux!

On se veut fort et beau,

Et cette fragilité...

La source de nos maux

Est-ce fatalité?

Pourquoi ne pas saisir,

Incruster dans nos cœurs

L'éclat de nos sourires...

Ignorer nos douleurs!

J.G.

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J'imagine,

 

J'imagine votre main particulière,

s'aventurer sur ma peau claire, étrangère,

posée irrésistiblement sur elle ;

geste de vous à moi,  unique.

Atterrissage d'un oiseau,

sur un chemin de peau,

bordé d'un velours vert ;

nos baisers ont le parfum des feuillages,

nos corps, l'immensité du Pacifique ;

Sous un ciel d'orage,

un oiseleur au loin chantonne ;

de çi de là, de blanches notes,

aériennes et chaudes tourbillonnent,

à l'instar de flocons blancs

sur l'île bleue et verte qui s'inaniment.

J'imagine tout cela,

alors que je suis assise près de vous,

dans le métro,

il est très tôt,

 à la station République !

Aujourd'hui,

le soleil et la pluie

dans le ciel, sur l'asphalte, partout,

joyeusement se bécotent,

puis dans chacune des fleurs,

 du square Gambetta

jusqu'à demain s'endorment.

Le printemps est en moi, en vous,

vraiment fou !

 

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