Statistiques google analytics du réseau arts et lettres: 8 403 746 pages vues depuis Le 10 octobre 2009

Toutes les publications (16185)

Trier par

La commémoration

L'invitation avait été rédigée à l'en-tête du tribunal de commerce. Cette idée, il n'y a pas de petites économies, émanait tout naturellement du cerveau rationnel de Jean Pottier, le président du tribunal. Celui que ses condisciples surnommaient le compotier. Cela faisait rire toute la classe.

Il s’agissait du 150ème anniversaire de l’école. Une cérémonie présidée par un représentant du ministre de l’enseignement  aurait lieu à l’hôtel de ville. Tous les anciens élèves, il l’espérait, y assisteraient.

Robert n'était plus revenu depuis dix ans, et il se demandait s'il avait envie de revenir.

Il se souvenait d'un film dans lequel, autour d'une tombe, quelques anciens d'un collège anglais - peut -être que ce n'était pas un collège anglais mais qu'est ce que cela changeait ? - assistaient à l'enterrement d'un de leurs anciens condisciples. Ils se regardaient, et on avait le sentiment que la seule question qu'ils se posaient était: lequel d'entre nous sera le suivant?

Souvent les commémorations ressemblent à des funérailles.

A quoi bon y aller. Il n'irait pas.

La plupart des années d'adolescence avaient été des années d'insouciance. L'adolescence est une période heureuse. C'est ainsi en tout cas qu'elle figurait dans sa mémoire.

Sa mémoire, lorsqu'il s'agissait de son adolescence, était comme une ville qu'il aurait dessinée lui-même. Les rues où résonnaient le pas des amoureux enlacés, la grand' place triangulaire où se tenait la Foire de septembre avec ses gaufres parfumées et les amandes que grillait Ali-Baba dans son échoppe, les jardins publics fréquentés par les propriétaires de chiens lorsque le soir tombait. Il aurait pu la parcourir les yeux fermés. Parfois, il rêvait encore d'y marcher toute la nuit.

Décidément, il irait à la commémoration.

Et puis, il reverrait sans doute Julie, la femme de Bernard. Ce n'est pas Julie qu'il avait épousée. Elle était amoureuse de lui mais, c'est stupide, il y a un âge pour se marier. Un an plus tard, il épousait Malou. Julie s'était mariée  un mois après lui. Chaque couple avait assisté au mariage de l'autre.

- Je te souhaite tout le bonheur du monde.

Julie l'avait embrassé. Elle aimait les parfums tenaces.

Parfois il pensait à elle tandis qu'il caressait Malou. Peut-être que Julie pensait à lui quand elle commençait à gémir ?

Leur couple n'avait jamais été un couple heureux. Quinze ans plus tard, Malou et lui s'étaient séparés.

Comment Julie faisait-elle l'amour?

Il écrivit au président qu'il viendrait et réserva une chambre pour trois nuits.

Le ciel était uniformément bleu. Pas un nuage, et pas un souffle de vent. Un mois de septembre exceptionnel. Les hommes avaient le col ouvert, les femmes portaient sur une jupe courte un T-shirt de coton ou un chemisier largement échancré. Il y avait longtemps que l'été n'avait été si beau. Robert se promena jusque tard dans la soirée dans cette ville retrouvée.

Dans les cafés où il s'arrêtait pour prendre un verre de bière en regardant les gens, il ne reconnaissait personne. Quelques visages cependant lui parurent familiers. L'un d'eux lui fit un sourire, et il répondit en souriant lui aussi. Après tout, pour ces gens-là, peut être n'avait-il jamais quitté la ville.

Est-ce qu'il reconnaitrait Julie?

La commémoration, à l'Hôtel de ville, avait lieu à 11 heures. Il était venu une demi-heure plus tôt pour voir les arrivants qu'il reconnaissait sans mal. En dix ans les hommes ne changent pas beaucoup. Moins que les femmes. Les femmes dès qu'elles sont mariées doivent penser que le plus important est fait, elles soignent moins leur aspect.

Robert reconnaissait la plupart de celles de ses amis. Les uns et les autres avaient un peu grossi. La taille un peu ronde est un signe de bien-être social.

Ils échangèrent des sourires, parfois quelques mots, mais parce qu'il se montrait distant, ils s'éloignèrent très vite. C'est Bernard qu'il attendait avec impatience. Bernard et Julie.

- Bonjour, Robert.

- Je ne t'avais pas vue.

Il avait les joues en feu.

- C'est Bernard que tu cherchais? Il ne rentrera que demain, c'est la Foire du Printemps à Paris.

A force de ne regarder que les hommes, il n'avait pas vu Julie à ses côtés qui l'examinait en souriant.

- Tu n'as pas changé. Enfin, pas beaucoup. Un peu moins maigre. Et moi?

- Plus belle qu'avant. Plus séduisante. Plus.

- Rien que des plus?

- Tu le sais bien. C'est toi que j'aurais du épouser. Il a de la chance, Bernard. Je suppose qu'il le sait.

- Pas toujours. Est-ce qu'on peut juger ce qu'on a sous la main. Les vaches du voisin sont toujours plus appétissantes. Non, je plaisante.

- Moi, je ne regarderais pas les autres femmes.

- Mais tu en as épousé une autre.

La salle de réception de l'Hôtel de ville, la salle d'apparat, celle qui était consacrée aux grandes réceptions et aux mariages des familles de notables, était pratiquement pleine. Au bout, face à l'entré principale, flanquée de deux huissiers en jaquette, sur une estrade recouverte d'un drap vert, au milieu de tréteaux qu'on avait recouvert de rouge, les couleurs de la ville, trônait à coté du représentant du ministre, Paul Pottier, le cou tendu et le menton levé. Il regardait la salle d'un air satisfait mais il semblait à Robert que c'est lui, resté debout, qu'il fixait. Paul abaissa lentement la tête pour n'avoir pas l'air d'être le premier à saluer. Robert abaissa la sienne. Ce n'était peut être pas Robert que Paul dévisageait mais Julie.

Il étouffait soudain dans cette salle bondée, bruyante, qui n'attendait sans doute que le coup de maillet professionnel de Paul pour faire silence.

- Tu veux rester? Partons.

Il lui saisit le bras, et ils sortirent par une porte de service. Dehors, sous le soleil de midi, il se tourna vers Julie.

- Tu voulais peut-être rester ?

Elle fit non.

- Allons chez moi.

 Il se souvenait de leur appartement que Bernard avait fait aménager au dessus de ses bureaux. Il s'assit sur le divan de cuir qui faisait face au poste de télévision. Julie, devant la large fenêtre, scintillante sous le soleil, le dévisageait, les jambes légèrement écartées. A travers sa robe légère, c'est son corps qu'il contemplait.

- Julie.

- Oui.

Il s'était levé. Il avait à peine mis ses mains sur ses épaules, qu'elle fouillait sa bouche.

- Reste. Passe la nuit ici. Bernard ne rentrera qu'après-demain. Les bureaux sont fermés jusque lundi. 

- Et s'il téléphone?

Ils étaient couchés, nus. Julie, étendue sur le ventre le regardait tandis qu'étendu sur le dos, il regardait le plafond. Le couvre lit était rejeté sur le sol. Il avait failli trébucher dessus en allant à la cuisine pour chercher un verre d'eau. Avant qu'il ne s'étende, elle avait voulu qu'il restât debout un moment.

- Tu es toujours aussi tendu?

Elle avait du hésiter avant de lui poser la question, elle l'avait posée à voix basse, et répétée parce qu'il ne l'avait pas bien entendue.

- Il y a longtemps que tu n'as pas fait l'amour?

- Je t'ai déçue.

- Je t'aurais demandé de rester? Je me demandais comment font les célibataires pour avoir une vie normale. Viens. Tu vas voir comme je vais t'aimer.

Elle le caressait avec des gestes précis mais doux, parfois hésitants. Elle avait peur de trop bien faire. Robert, lui, se laissait caresser par les gestes que Bernard, le séducteur aux nombreuses liaisons de leur jeunesse, avait sans douté enseignés à son épouse. Il était incapable de respirer sans effort, empli de tendresse envers cette femme qui aurait pu être la sienne. Après qu'elle se soit endormie, il se demanda comment il avait pu vivre sans elle.

Le lendemain, ils furent face à face, adultes aux yeux cernés, les traits tirés, exhalant cette odeur surette des corps qui se sont beaucoup aimés.

- Je t'aime. Je ne veux plus vivre sans toi.

Les larmes lui venaient aux yeux.

Julie se leva. Elle était épanouie, heureuse du bonheur que ressentent les femmes désirées.

- Je vais nous faire du café. Fort. Et je vais nous faire couler un bain. Non, ne te lève pas. Je vais t'apporter ton café au lit.

- Nous allons tout recommencer, Julie. Tout ce qui s'est passé, hors de nous deux, n'existe plus.

- Tais-toi. Tu es un enfant.

Mais l'après-midi, elle s'était laissé convaincre.

Il avait dit que peu d'êtres humains recevaient du destin une seconde chance. Que la plupart, s'ils se plaignaient de ne pas en recevoir, en avaient peur en réalité. Et qu'ils avaient le restant de leur vie pour le regretter. Eux, ils  n'allaient pas laisser passer cette occasion merveilleuse de retrouver leurs vingt ans. Elle ne pouvait pas le nier, ils étaient faits l'un pour l'autre. Leurs corps s'étaient enfin retrouvés.

Robert dit que c'était le destin qui l'avait poussé à assister à la commémoration. Il avait eu l'intention de ne pas venir. Il n'aimait pas les réunions d'anciens combattants. Il aurait pu se rendre directement à Deauville pour le festival du film américain. La boite pour laquelle il travaillait, une maison de distribution de films, avait des documents à faire signer à un producteur. Est-ce qu'elle connaissait Deauville ? Il lui présenterait des vedettes de cinéma. Ils visiteraient la région. Est-ce qu'elle avait déjà joué au casino ?

- Tu me soûles.

- Partons maintenant.

- Tout de suite?

- Tout de suite.

Pendant que Robert allait chercher sa voiture, elle emplit une petite valise de quelques vêtements. Elle se disait qu'elle en achèterait au fur et à mesure qu'elle en aurait besoin ou envie. Robert avait dit qu'il la voulait toute nue. Elle nageait en plein romantisme. Elle pensait, elle ne voulait pas penser. Comme lui, elle avait vingt ans.

Ils arrivèrent à l'hôtel à la tombée de la nuit. L'air avait fraichi. Ils marchèrent le long de la mer en se tenant par la main. Et, ils montèrent dans leur chambre sans dire un mot. Une véritable scène de cinéma, en vrai.

Ce fut un séjour, à proprement parler, inoubliable. Ils le pressentaient, ils s'en souviendraient toute leur vie tant il était différent de tout ce qu'ils avaient connu ou pourraient connaitre. Jean Renoir, le producteur américain que Robert devait rencontrer était d'origine française. Lors du diner auquel il les avait conviés, le vin aidant, Robert lui avait confessé leur aventure.

- C'est formidable. Une histoire formidable.

Durant sept jours, ils assistèrent à des projections, firent connaissance d'acteurs, participèrent à des soirées qui se prolongeaient tard dans la nuit. A croire que le monde du cinéma était devenu le leur. C'est fatigués, qu'ils montaient se coucher sans que leur appétit l'un de l'autre s'en trouvât diminué. Au contraire, l'excitation de leurs sens durant la journée, et la légère ivresse procurée par le vin, leur avait ôté toute inhibition. Le moindre attouchement, le plus tendre sous-entendu, relançait leur désir.

Lorsque le festival se termina et que soudain ils ne furent plus que deux, ils se sentirent soulagés. Finalement tout l'éclat de ces journées qui les avait plongés dans un monde merveilleux les avait séparés d'eux-mêmes. C'est d'eux-mêmes désormais, comme avant leur départ pour Deauville, qu'ils recevraient la grâce de s'aimer.

Ce sont les mots que Robert utilisa.

Le matin, avant que Julie ne se lève, il sortait pour marcher durant une heure le long de la mer. Lorsqu'il rentrait, elle l'attendait sur le lit, et ils s'aimaient. C'était une sorte de rituel qu'ils s'efforçaient d'instituer. Leurs corps, ainsi, auraient toujours cette exigence.

Mais ce jour-là, il n'y avait personne dans la chambre, et le lit avait été refait. Julie n'était pas dans la salle des petits déjeuners. Dans le hall, le concierge lui fit signe.

- Madame a demandé un taxi. Elle m'a dit de vous dire qu'il ne fallait pas vous inquiéter. Elle a laissé une lettre pour vous.

Julie lui disait qu'elle l'aimait, qu'elle l'aimerait toujours, et qu'elle n'oublierait jamais ces quelques jours.

- Je ne pouvais pas, tu comprends, mais je t'aimerai toujours.

C'est par ces mots, elle les avait soulignés de deux traits, qu'elle avait achevé sa lettre.

Il n'aurait pas du la laisser seule.

Certaines femmes sont comme des oiseaux. La présence de Robert lui avait servi de cage. Si on les perd de vue, ne serait-ce qu'un instant, elles s'échappent.

Cette certitude qui noue l'estomac parce qu'elle enchante et terrorise tout à la fois se nomme l'amour

 

Lire la suite...

Cher Ami,

 

Passez-vous d'agréables vacances ?

Quelle région de France parcourez-vous ? découvrez-vous ?

En ce qui me concerne, la journée professionnelle s'achève et j'accède un peu lasse,

à la bouche du métro,   à  ce ventre toujours plein, inassouvi et sombre.

Voyez-vous, je partage volontiers  mon quotidien urbain.

Ma vie  je l'aime, elle m'est précieuse même difficile, un peu brutale ;

je me sens bien vivante, avec "vous en tête" encore davantage.

Cette vie pour la liberté de laquelle je me bat, il m'arrive de craindre de la perdre.

Ce serait je le pense et le crie, d'une absurdité inouie !

D'innombrables années de co-construction devraient à elles seules,

avoir le pouvoir de faire pousser puis éclore, au cœur de cette architecture humaine et

psychanalytique, la fleur de l'éternité, transparente, d'apparence fragile.

Vous rendez-vous compte, qu'une seconde ou une minute ; il s'agit-là bien sûr d'une image,

peut avoir le dernier mot, l'ultime, sur toute une vie,  peut sur la plus belle, la plus magistrale musique,

faire tomber le grand voile noir, silencieux, sans le moindre enchantement.

A Paris, les arbres ce soir, pareils au soleil se couchent un peu plus tôt, ébènes ;

demain est attendu l'orage.

Comme vous le savez, le sommeil est un formidable refuge ; puisse t-il nous apporter

les rêves les plus somptueux, nous en nourrir un peu ?

Je vous quitte, non sans oublier, de vous souhaiter un superbe et bienfaisant séjour.

Bien à vous.

 

NINA

Lire la suite...

POUR...

Pour un regard qui parle...

Une bouche qui sourit,

Déjà le cœur s'emballe

On redécouvre l'envie!

Pour quelques mots tremblants

Une caresse furtive...

Fini les faux-semblants

Et l'impatience est vive!

Juste, pour une étincelle

La vie reprend du sens

Et redevient si belle

Quand avec plaisir danse!

Sans artifice aucun

Mais..., se laisser porter

Quel magnifique instinct,

L'amour apprivoisé!

Et oui, au bout des ans

Quand tout semble perdu

S'enorgueillit le temps

L'amour n'est plus rebut!

Il explose en douceur

Ayant enfin compris

Qu'à rien ne sert la peur

La vie est un défi!

Cœur ne veut renoncer

Jamais ne faire de trêve

Pour un jour mériter...

Cet amour, dont il rêve!

J.G.

Lire la suite...

l'immigré JGobert

Il a débarqué ce matin, violemment jeté à même le sol par les bénévoles. C’est un petit gars de 15 ans parti chercher fortune ailleurs et qui a abandonné sa vie naissante d’infortune. Il a enfin pris pied sur cette terre d’accueil que ses ainés lui ont raconté mainte et mainte fois. Une terre regorgeant de trésors, de nourritures et d’argent.

Cruelle, la ville se dresse devant lui, tentaculaire, gigantesque et baignée dans un froid glacial. Ses vêtements ne sont plus adéquats et il tremble, grelotte.  Des baraquements de tôles sommaires s’élèvent du sol entourés de palissades et de grilles qui laissent présager que la vie, ici, ne sera pas plus belle pour le moment que celle qu’il vient de quitter.

Chez lui, ce petit homme a laissé sa mère, son enfance, ses souvenirs. Même très pauvre, la vie ne l’a pas privé de tendresse, vivre avec sa famille, sa terre aride et ses bestiaux malingres lui suffisait mais il a fallu partir.

Il a fallu prendre la décision de s’en aller pour que d’autres poursuivent et continuent à vivre dans ce pays, dans cette triste misère.  Chercher l’eldorado dans un pays riche et essayer de s’en sortir. Un rêve nécessaire pour endurer ces jours et ces jours de souffrance sur ce bateau bondé.

Son frère ainé, parti plus tôt, n’a plus jamais donné de nouvelles. Sa mère, attristée, attend toujours un courrier de lui. D’autres gars du village sont partis et revenus. Après de longs parcours de marche sous le soleil, rattrapés et refoulés vers les terres où l’espoir de vivre est plus petit que la certitude de mourir. Terre et hommes abandonnés dans cette chaleur cuisante.

Quelques pas sur ce trottoir mouillé et froid et déjà les morsures de cette vie étrangère se font sentir. De noms inconnus lui collent  à la peau et s’accrochent sans qu’il puisse les arracher.  Des noms que le monde civilisé a créés pour dénoncer ces hommes qui partent de chez eux pour vivre autre chose, pour exister, pour trouver le bonheur.  Ils sont légions à quitter leur univers de misère et pour certains, ce n’est pas le premier essai mais il faut s’accrocher pour résister à cette haine de l’immigré, du moins que rien, de l’expatrié, du laisser pour compte. Il faut croire que la vie chez eux est pire encore que ce que nos imaginaires pensent pour supporter la cruauté impassible de ces hommes résidants du bon côté de la terre.

Les listes tristement célèbres se font inlassablement et reprennent l’identité de ces hommes qui entament une file d’attente et d’indigence. Le froid les recouvre et les blesse déjà.  Après cette formalité, une autre file pour avoir droit à un bol d’une pitance qui les fera tenir un moment. Entré dans ce camp, avec son seul bien, une couverture trouvé à même le sol et abandonnée par un mourant, il cherche un endroit où se blottir et se réchauffer. Le bâtiment est bondé et dégage une odeur qu’il préfère ignorer en s’installant dehors sous un abri de fortune.

Il n’est pas le seul à être là, couchés par terre contre ce mur dans ce froid qu’ils ignorent.  Mais demain sera un autre jour et il partira jusqu’au bout de ses rêves dans cette ville inconnue qui lui ouvre des bras inhospitaliers.  Ce soir, seul et vidé de ses forces, il s’assoupit.

 

Lire la suite...

Le retour de Golem

 

 

 

Je me souviens du film dans lequel jouait Harry Baur. C’était en 1932, j’avais quatre ans. Depuis j’ai appris que ce n’était pas Harry Baur qui tenait le rôle du Golem, ce monstre né de l’argile pour défendre le peuple juif.

Harry Baur, je l’ai revu 10 ans plus tard. En juin 1942, à la gare de Lyon à Paris. Il m’a regardé avec une intensité presque physique. J’ignore ce qu’ont pu se dire au travers de leur regard cet homme désespéré et l’enfant qui le matin même avait fui son pays. C’est ce jour-là que j’ai pris conscience que je serais comédien.

Il était retenu par le bras par deux hommes en manteaux de cuir, le chapeau droit sur la tête, des agents de la Gestapo qui l’entraînaient alors qu’il continuait de fixer le jeune garçon fasciné que j’étais.

-Viens. Viens vite.

C’était mon père.

Le temps a passé. Et voici que le vent de la haine se lève à nouveau.

- Il faut réveiller le Golem. De la terre dans laquelle on enterre les morts, avec la même glaise un nouveau Golem sera crée. Il sauvera le peuple juif aujourd’hui comme il l’a sauvé dans le passé.

Mon ami Michel aimait les formules amphigouriques.

Moi j’éprouvais une étrange sensation. Une nuit,  après le théâtre, j’avais dîné comme je le faisais souvent dans une brasserie proche, j’avais bu du vin, un peu trop peut-être, j’ai su que c’est moi qui avais été désigné. Je ne me suis endormi que très tard.

Je venais d’avoir 64 ans, je ne montais plus sur la scène que pour montrer à d’autres comment je voulais qu’ils s’expriment. Je leur montrais l’attitude du corps, le geste, et les traits du visage. Et la voix, surtout la voix, le rythme de la voix. Cette façon de dire qui n’est pas celle qu’on utilise dans la vie réelle.

La phrase et la ponctuation qui est la respiration du texte, plus que l’action, est le moteur de la pièce.

Tout le monde prononce les mêmes mots. Tous les auteurs racontent la même histoire sans cesse recommencée que La Bible, en premier, a  racontée. Mais la phrase de l’un n’est pas celle d’un autre. Ne serait-ce que la virgule dans le corps d’une phrase, et la pièce se termine en chef d’œuvre ou en four.

Le Golem auquel je pensais n’était pas un personnage de théâtre. C’était un personnage réel qui avait l’apparence d’un personnage de théâtre. Il serait double. Ne verraient son visage que ceux qui subiraient sa loi. Ils ne le verraient qu’une seule fois. A la dernière seconde de leur vie.

Son rôle serait d’être le poing du peuple juif. Vivre ou périr, c’est la loi de la vie.

Comme au théâtre cependant, le Golem renaîtrait chaque soir jusqu’à ce qu’il soit rendu à la glaise parce que la paix aura été rendue aux hommes de bonne volonté.

Le lendemain, j’en ai parlé à Cécile. Cécile avait été ma femme durant 20 ans, nous étions séparés depuis 10. Peut être que nous nous remarierons dans 10 ans, il y a des couples qui fonctionnent par cycles.

Je ne me souviens plus du motif de notre séparation. En revanche, je me souviens de plus en plus souvent de ce qui m’avait plu en elle au point que j’aurais été prêt à n’importe quoi pour l’épouser et la mettre dans mon lit. On appelle ça la passion. Je me demande à quoi on pense quand on parle de la passion du Christ. Je ne me moque pas. La mort devrait être l’aboutissement de chaque passion. C’est trop dur, après.

Cécile écrivait les pièces que je montais, j’étais trop exalté pour écrire. Ma main était incapable de suivre ma pensée. Cécile, au travers de l’incohérence de ma pensée, en saisissait la trame, la mettait en forme, et le texte s’exprimait sans qu’on dut en changer un seul mot.

Au début de notre mariage je lui faisais souvent l’amour après qu’elle ait écrit. Quelle que soit l’heure.  Habillés ou non. Dans la fièvre. J’y mettais la rage qu’on éprouve lorsqu’on se venge. Et j’avais le sentiment que l’auteur de la pièce, c’était moi.

- Jamais, je n’ai joui aussi fort.

 Ces jours-là, à table, elle me regardait manger et veillait à ce que mon verre ne fut jamais vide.

Il m’arrivait de la tromper parce que je voulais me détacher d’elle. Mais aucune autre ne m’étreignait le ventre comme la silhouette de Cécile lorsqu’elle me tournait le dos.

Je lui ai parlé du Golem.

- Le personnage, soit. Mais comment frappe-t-il ces crapules sans se faire prendre tout en se désignant ? Je ne vois pas la scène.

- Gorki, tu te souviens ? Brecht, les mendiants professionnels ? Hugo, Shakespeare, et d’autres. La lie de la société donne une représentation d’elle-même qu’aucune autre catégorie humaine n’est à même d’égaler. Et que faisons-nous tous les soirs sinon montrer ce que nous sommes ?

- Peux être que tu as raison. Tu le sais, je crains les bons sentiments au théâtre. Ils sont fort applaudis, et la pièce est vite oubliée.

Deux jours plus tard, la presse relatait que dans une banlieue de la capitale, on avait trouvé les corps étranglés de deux caïds suspectés d’avoir détruit des stèles juives, et d’avoir battu un rabbin, presqu’à mort, à proximité de sa synagogue.

On ignorait qui en était l’auteur. Même dans le quartier, personne n’avait eu envie d’en parler. Un policier, pour la forme probablement, avait noté sur un procès-verbal qu’un vieillard qui avait l’habitude de regarder la rue du haut de sa fenêtre du sixième étage, avait vu, lui semblait-il, un homme trapu, les bras ballants, marcher comme un automate.

Le policier avait écrit que la description était confuse, le vieillard était à moitié saoul, l’heure était imprécise. En tout cas, il ne ressemblait à personne de connu dans le quartier. Il n’avait pas ajouté que ça faisait deux crapules de moins.

Le lendemain, pour la première fois depuis longtemps, j’avais dormi jusqu’à dix heures du matin. Puis, j’ai cherché sur internet des photos d’Harry Baur. Je pensais que ça aiderait Cécile à peindre son personnage.

Lorsqu’il est mort, il était âgé de soixante trois ans. J’en avais soixante quatre, je sentais son personnage davantage que je n’en avais jamais senti d’autres que j’avais incarnés. Mais c’est vrai qu’un comédien dit toujours la même chose lorsque, pour la première fois, un personnage prend possession de lui.

Je voulais être le Golem, je voulais être Harry Baur. Je voulais dominer ce public qu’on devine sans le voir. Ah, la jouissance que je ressentais lorsque je jouais. Cette rumeur qui monte de la salle est faite, malgré le silence de chacun d’entre eux, de la respiration de tous les spectateurs. Certains soirs, cette rumeur me faisait frissonner. Je sortais de scène vidé mais heureux. J’avais bien joué, je le savais.

Je m’étais exalté devant Cécile qui griffonnait sur un carnet. Parfois elle ne traçait qu’un trait, ou la forme d’un visage qu’elle noircissait ensuite, ou mettait quelques mots qu’elle seule et Dieu étaient à même de relire, je lui en avais souvent fait la remarque.

Cécile avait un compagnon, et elle en changeait souvent. C’était la cause de son indifférence à mon égard. Elles sont nombreuses, les femmes qui raisonnent avec leur ventre. Un jour, elle se trainerait à mes pieds pour que je consente à lui faire l’amour à nouveau.

- Tu vois ce que je veux dire ?

C’était le lendemain du jour où la police avait découvert dans une décharge un cadavre enroulé d’un drap marqué d’une croix gammée. Là encore, il n’y avait eu chez une fille qui se promenait la nuit qu’une description confuse. La silhouette d’un homme trapu qui marchait lentement, les bras ballants.

- On aurait dit : un robot.

Il s’agissait du Golem, je le savais. Le temps d’aujourd’hui et celui du passé pouvaient être le même.

Cécile avait revêtu ce qu’elle appelait son bleu de travail. Un cache-poussière gris de deux tailles plus ample que nécessaire. Au début, c’était une façon de manifester qu’écrire était un travail d’artisan. Ecrire chaque jour, ne serait-ce qu’une page, quelques lignes même. Mais tous les jours. Comme l’ouvrier qui se rend chaque jour devant son établi.

C’était devenu un rite. Lorsque nous étions de jeunes mariés, son tablier était blanc et serré, pareil à celui des infirmières qui le portent à même le corps.

- J’ai le sentiment que tu es en train de monter deux pièces dans la pièce. Je ne vois pas encore l’articulation qui les relierait. C’est toi auparavant qui exigeait des auteurs de s’en tenir à l’unité d’action, qu’elle soit apparente ou non.

- Je t’ai dit que tu étais belle ?

- Rentre chez toi, Pierre. Et réfléchis à ce que je t’ai dit.

Je suis rentré chez moi. Ce studio que je baptisais avec un sourire de dérision de garçonnière parce que des filles, avant de se mettre au lit, disaient :

- C’est gentil, chez toi.

Et pourquoi pas deux pièces jouées simultanément ? Sur la même scène. Avec les mêmes comédiens. Chaque spectateur verrait la pièce qu’il veut voir.

La première scène se passerait en Tchécoslovaquie dans la cave du rabbin qui avait modelé le Golem. Je ferais le rabbin. Puis, je ferais le Golem recrée.

Le décor était encore flou. Quant aux comédiens, je pensais à l’un d’entre eux en particulier, un certain Thierry que le théâtre saoulait, l’un porterait une veste d’officier nazi et un autre un long manteau de cuir. A notre époque. Dès lors la tragédie irait de soi.

Cécile paraissait incrédule. Moi, j’usais d’une certaine emphase pour donner plus de poids à l’histoire que je lui déclamais. J’avais retrouvé l’énergie de mes débuts, quand je subjuguais les filles qui ne savaient plus qui elles désiraient, l’homme ou le comédien. Etre visible, quel puissant aphrodisiaque ! Je me sentais investi.

Un soir, nous avions travaillé assez tard, je lui ai dis que je n’avais pas envie de rentrer chez moi.

- Je suppose que ça ne t’ennuies pas que je passe la nuit ici ?

- Dans mon lit ? Il ne faut pas, Pierre. Nous allons gâcher quelque chose.

Elle me poussa vers la porte. Dehors, je me suis dis que j’avais eu tort de ne pas insister. J’aurais du la brusquer. Elle avait hésité. Les femmes aiment les vainqueurs.

Un mois plus tard, la pièce était écrite, les rôles distribués, et le jour de la générale était fixé. Mais Cécile était éloignée de moi tout autant que la première fois que je lui avais parlé du Golem. Alors que moi, étrange phénomène, j’étais de plus en plus obsédé par l’envie de redécouvrir ce corps que je connaissais.

Je me souviens d’un temps où j’affirmais qu’à choisir entre un tableau de Rembrandt et la plus jolie des filles, s’il fallait que l’un ou l’autre disparaisse, être humain ou non, c’est la fille que je sacrifierais. Aujourd’hui, je sais que c’est faux.

La pièce serait un succès, je le sentais au travers de chacune des parcelles de mon corps. A nouveau, je serais l’homme qu’on admire, et Cécile me désirera à nouveau. Les faims de l’âme ou de l’esprit, c’est le corps qui les apaise.

A la fin de la dernière répétition, je l’avais prise à part.

- Demain soir, tu seras à moi à nouveau. Dans l’Antiquité, les vainqueurs avaient droit au triomphe. Tu seras mon triomphe à moi.

- Tu parles comme on parlait dans la porteuse de pain. Je croise les doigts pour toi.

Ce fut un four. Des spectateurs avaient quitté la salle discrètement. Les applaudissements de courtoisie retentissaient d’autant plus forts que l’acoustique de la salle faisait de chacun d’entre eux l’écho parfait de l’autre. Le battement d’ailes d’un seul papillon pouvait, parait-il, provoquer un séisme à l’autre bout de la planète. Du four d’aujourd’hui pouvait naitre le succès de demain. L’histoire du théâtre est pleine de ces métamorphoses. Peut-être. Mais que pensait ce seul et unique papillon qu’on écrase entre les doigts ? J’aurais voulu mourir.

Je suis sorti dans la rue. Je retenais à peine mes larmes. Cécile est sortie à son tour. Je suppose qu’elle me cherchait, elle est venue vers moi dès qu’elle m’a vue. Je n’ai pas pu les retenir. A quoi bon, d’ailleurs ! Les larmes coulaient sur mes joues.

Elle a entouré mes épaules. Elle s’est serrée contre moi.

- Ne pleure pas. Viens.

Nous avons passé la nuit chez elle. Les femmes aiment les combattants qui, le soir d’une bataille perdue, viennent chez elles, et y déposent leur armure.

 

 

Le retour du Golem.

 

 

 

Je me souviens du film dans lequel jouait Harry Baur. C’était en 1932, j’avais quatre ans. Depuis j’ai appris que ce n’était pas Harry Baur qui tenait le rôle du Golem, ce monstre né de l’argile pour défendre le peuple juif.

Harry Baur, je l’ai revu 10 ans plus tard. En juin 1942, à la gare de Lyon à Paris. Il m’a regardé avec une intensité presque physique. J’ignore ce qu’ont pu se dire au travers de leur regard cet homme désespéré et l’enfant qui le matin même avait fui son pays. C’est ce jour-là que j’ai pris conscience que je serais comédien.

Il était retenu par le bras par deux hommes en manteaux de cuir, le chapeau droit sur la tête, des agents de la Gestapo qui l’entraînaient alors qu’il continuait de fixer le jeune garçon fasciné que j’étais.

-Viens. Viens vite.

C’était mon père.

Le temps a passé. Et voici que le vent de la haine se lève à nouveau.

- Il faut réveiller le Golem. De la terre dans laquelle on enterre les morts, avec la même glaise un nouveau Golem sera crée. Il sauvera le peuple juif aujourd’hui comme il l’a sauvé dans le passé.

Mon ami Michel aimait les formules amphigouriques.

Moi j’éprouvais une étrange sensation. Une nuit,  après le théâtre, j’avais dîné comme je le faisais souvent dans une brasserie proche, j’avais bu du vin, un peu trop peut-être, j’ai su que c’est moi qui avais été désigné. Je ne me suis endormi que très tard.

Je venais d’avoir 64 ans, je ne montais plus sur la scène que pour montrer à d’autres comment je voulais qu’ils s’expriment. Je leur montrais l’attitude du corps, le geste, et les traits du visage. Et la voix, surtout la voix, le rythme de la voix. Cette façon de dire qui n’est pas celle qu’on utilise dans la vie réelle.

La phrase et la ponctuation qui est la respiration du texte, plus que l’action, est le moteur de la pièce.

Tout le monde prononce les mêmes mots. Tous les auteurs racontent la même histoire sans cesse recommencée que La Bible, en premier, a  racontée. Mais la phrase de l’un n’est pas celle d’un autre. Ne serait-ce que la virgule dans le corps d’une phrase, et la pièce se termine en chef d’œuvre ou en four.

Le Golem auquel je pensais n’était pas un personnage de théâtre. C’était un personnage réel qui avait l’apparence d’un personnage de théâtre. Il serait double. Ne verraient son visage que ceux qui subiraient sa loi. Ils ne le verraient qu’une seule fois. A la dernière seconde de leur vie.

Son rôle serait d’être le poing du peuple juif. Vivre ou périr, c’est la loi de la vie.

Comme au théâtre cependant, le Golem renaîtrait chaque soir jusqu’à ce qu’il soit rendu à la glaise parce que la paix aura été rendue aux hommes de bonne volonté.

Le lendemain, j’en ai parlé à Cécile. Cécile avait été ma femme durant 20 ans, nous étions séparés depuis 10. Peut être que nous nous remarierons dans 10 ans, il y a des couples qui fonctionnent par cycles.

Je ne me souviens plus du motif de notre séparation. En revanche, je me souviens de plus en plus souvent de ce qui m’avait plu en elle au point que j’aurais été prêt à n’importe quoi pour l’épouser et la mettre dans mon lit. On appelle ça la passion. Je me demande à quoi on pense quand on parle de la passion du Christ. Je ne me moque pas. La mort devrait être l’aboutissement de chaque passion. C’est trop dur, après.

Cécile écrivait les pièces que je montais, j’étais trop exalté pour écrire. Ma main était incapable de suivre ma pensée. Cécile, au travers de l’incohérence de ma pensée, en saisissait la trame, la mettait en forme, et le texte s’exprimait sans qu’on dut en changer un seul mot.

Au début de notre mariage je lui faisais souvent l’amour après qu’elle ait écrit. Quelle que soit l’heure.  Habillés ou non. Dans la fièvre. J’y mettais la rage qu’on éprouve lorsqu’on se venge. Et j’avais le sentiment que l’auteur de la pièce, c’était moi.

- Jamais, je n’ai joui aussi fort.

 Ces jours-là, à table, elle me regardait manger et veillait à ce que mon verre ne fut jamais vide.

Il m’arrivait de la tromper parce que je voulais me détacher d’elle. Mais aucune autre ne m’étreignait le ventre comme la silhouette de Cécile lorsqu’elle me tournait le dos.

Je lui ai parlé du Golem.

- Le personnage, soit. Mais comment frappe-t-il ces crapules sans se faire prendre tout en se désignant ? Je ne vois pas la scène.

- Gorki, tu te souviens ? Brecht, les mendiants professionnels ? Hugo, Shakespeare, et d’autres. La lie de la société donne une représentation d’elle-même qu’aucune autre catégorie humaine n’est à même d’égaler. Et que faisons-nous tous les soirs sinon montrer ce que nous sommes ?

- Peux être que tu as raison. Tu le sais, je crains les bons sentiments au théâtre. Ils sont fort applaudis, et la pièce est vite oubliée.

Deux jours plus tard, la presse relatait que dans une banlieue de la capitale, on avait trouvé les corps étranglés de deux caïds suspectés d’avoir détruit des stèles juives, et d’avoir battu un rabbin, presqu’à mort, à proximité de sa synagogue.

On ignorait qui en était l’auteur. Même dans le quartier, personne n’avait eu envie d’en parler. Un policier, pour la forme probablement, avait noté sur un procès-verbal qu’un vieillard qui avait l’habitude de regarder la rue du haut de sa fenêtre du sixième étage, avait vu, lui semblait-il, un homme trapu, les bras ballants, marcher comme un automate.

Le policier avait écrit que la description était confuse, le vieillard était à moitié saoul, l’heure était imprécise. En tout cas, il ne ressemblait à personne de connu dans le quartier. Il n’avait pas ajouté que ça faisait deux crapules de moins.

Le lendemain, pour la première fois depuis longtemps, j’avais dormi jusqu’à dix heures du matin. Puis, j’ai cherché sur internet des photos d’Harry Baur. Je pensais que ça aiderait Cécile à peindre son personnage.

Lorsqu’il est mort, il était âgé de soixante trois ans. J’en avais soixante quatre, je sentais son personnage davantage que je n’en avais jamais senti d’autres que j’avais incarnés. Mais c’est vrai qu’un comédien dit toujours la même chose lorsque, pour la première fois, un personnage prend possession de lui.

Je voulais être le Golem, je voulais être Harry Baur. Je voulais dominer ce public qu’on devine sans le voir. Ah, la jouissance que je ressentais lorsque je jouais. Cette rumeur qui monte de la salle est faite, malgré le silence de chacun d’entre eux, de la respiration de tous les spectateurs. Certains soirs, cette rumeur me faisait frissonner. Je sortais de scène vidé mais heureux. J’avais bien joué, je le savais.

Je m’étais exalté devant Cécile qui griffonnait sur un carnet. Parfois elle ne traçait qu’un trait, ou la forme d’un visage qu’elle noircissait ensuite, ou mettait quelques mots qu’elle seule et Dieu étaient à même de relire, je lui en avais souvent fait la remarque.

Cécile avait un compagnon, et elle en changeait souvent. C’était la cause de son indifférence à mon égard. Elles sont nombreuses, les femmes qui raisonnent avec leur ventre. Un jour, elle se trainerait à mes pieds pour que je consente à lui faire l’amour à nouveau.

- Tu vois ce que je veux dire ?

C’était le lendemain du jour où la police avait découvert dans une décharge un cadavre enroulé d’un drap marqué d’une croix gammée. Là encore, il n’y avait eu chez une fille qui se promenait la nuit qu’une description confuse. La silhouette d’un homme trapu qui marchait lentement, les bras ballants.

- On aurait dit : un robot.

Il s’agissait du Golem, je le savais. Le temps d’aujourd’hui et celui du passé pouvaient être le même.

Cécile avait revêtu ce qu’elle appelait son bleu de travail. Un cache-poussière gris de deux tailles plus ample que nécessaire. Au début, c’était une façon de manifester qu’écrire était un travail d’artisan. Ecrire chaque jour, ne serait-ce qu’une page, quelques lignes même. Mais tous les jours. Comme l’ouvrier qui se rend chaque jour devant son établi.

C’était devenu un rite. Lorsque nous étions de jeunes mariés, son tablier était blanc et serré, pareil à celui des infirmières qui le portent à même le corps.

- J’ai le sentiment que tu es en train de monter deux pièces dans la pièce. Je ne vois pas encore l’articulation qui les relierait. C’est toi auparavant qui exigeait des auteurs de s’en tenir à l’unité d’action, qu’elle soit apparente ou non.

- Je t’ai dit que tu étais belle ?

- Rentre chez toi, Pierre. Et réfléchis à ce que je t’ai dit.

Je suis rentré chez moi. Ce studio que je baptisais avec un sourire de dérision de garçonnière parce que des filles, avant de se mettre au lit, disaient :

- C’est gentil, chez toi.

Et pourquoi pas deux pièces jouées simultanément ? Sur la même scène. Avec les mêmes comédiens. Chaque spectateur verrait la pièce qu’il veut voir.

La première scène se passerait en Tchécoslovaquie dans la cave du rabbin qui avait modelé le Golem. Je ferais le rabbin. Puis, je ferais le Golem recrée.

Le décor était encore flou. Quant aux comédiens, je pensais à l’un d’entre eux en particulier, un certain Thierry que le théâtre saoulait, l’un porterait une veste d’officier nazi et un autre un long manteau de cuir. A notre époque. Dès lors la tragédie irait de soi.

Cécile paraissait incrédule. Moi, j’usais d’une certaine emphase pour donner plus de poids à l’histoire que je lui déclamais. J’avais retrouvé l’énergie de mes débuts, quand je subjuguais les filles qui ne savaient plus qui elles désiraient, l’homme ou le comédien. Etre visible, quel puissant aphrodisiaque ! Je me sentais investi.

Un soir, nous avions travaillé assez tard, je lui ai dis que je n’avais pas envie de rentrer chez moi.

- Je suppose que ça ne t’ennuies pas que je passe la nuit ici ?

- Dans mon lit ? Il ne faut pas, Pierre. Nous allons gâcher quelque chose.

Elle me poussa vers la porte. Dehors, je me suis dis que j’avais eu tort de ne pas insister. J’aurais du la brusquer. Elle avait hésité. Les femmes aiment les vainqueurs.

Un mois plus tard, la pièce était écrite, les rôles distribués, et le jour de la générale était fixé. Mais Cécile était éloignée de moi tout autant que la première fois que je lui avais parlé du Golem. Alors que moi, étrange phénomène, j’étais de plus en plus obsédé par l’envie de redécouvrir ce corps que je connaissais.

Je me souviens d’un temps où j’affirmais qu’à choisir entre un tableau de Rembrandt et la plus jolie des filles, s’il fallait que l’un ou l’autre disparaisse, être humain ou non, c’est la fille que je sacrifierais. Aujourd’hui, je sais que c’est faux.

La pièce serait un succès, je le sentais au travers de chacune des parcelles de mon corps. A nouveau, je serais l’homme qu’on admire, et Cécile me désirera à nouveau. Les faims de l’âme ou de l’esprit, c’est le corps qui les apaise.

A la fin de la dernière répétition, je l’avais prise à part.

- Demain soir, tu seras à moi à nouveau. Dans l’Antiquité, les vainqueurs avaient droit au triomphe. Tu seras mon triomphe à moi.

- Tu parles comme on parlait dans la porteuse de pain. Je croise les doigts pour toi.

Ce fut un four. Des spectateurs avaient quitté la salle discrètement. Les applaudissements de courtoisie retentissaient d’autant plus forts que l’acoustique de la salle faisait de chacun d’entre eux l’écho parfait de l’autre. Le battement d’ailes d’un seul papillon pouvait, parait-il, provoquer un séisme à l’autre bout de la planète. Du four d’aujourd’hui pouvait naitre le succès de demain. L’histoire du théâtre est pleine de ces métamorphoses. Peut-être. Mais que pensait ce seul et unique papillon qu’on écrase entre les doigts ? J’aurais voulu mourir.

Je suis sorti dans la rue. Je retenais à peine mes larmes. Cécile est sortie à son tour. Je suppose qu’elle me cherchait, elle est venue vers moi dès qu’elle m’a vue. Je n’ai pas pu les retenir. A quoi bon, d’ailleurs ! Les larmes coulaient sur mes joues.

Elle a entouré mes épaules. Elle s’est serrée contre moi.

- Ne pleure pas. Viens.

Nous avons passé la nuit chez elle. Les femmes aiment les combattants qui, le soir d’une bataille perdue, viennent chez elles, et y déposent leur armure.

 

 

Le retour du Golem.

 

 

 

Je me souviens du film dans lequel jouait Harry Baur. C’était en 1932, j’avais quatre ans. Depuis j’ai appris que ce n’était pas Harry Baur qui tenait le rôle du Golem, ce monstre né de l’argile pour défendre le peuple juif.

Harry Baur, je l’ai revu 10 ans plus tard. En juin 1942, à la gare de Lyon à Paris. Il m’a regardé avec une intensité presque physique. J’ignore ce qu’ont pu se dire au travers de leur regard cet homme désespéré et l’enfant qui le matin même avait fui son pays. C’est ce jour-là que j’ai pris conscience que je serais comédien.

Il était retenu par le bras par deux hommes en manteaux de cuir, le chapeau droit sur la tête, des agents de la Gestapo qui l’entraînaient alors qu’il continuait de fixer le jeune garçon fasciné que j’étais.

-Viens. Viens vite.

C’était mon père.

Le temps a passé. Et voici que le vent de la haine se lève à nouveau.

- Il faut réveiller le Golem. De la terre dans laquelle on enterre les morts, avec la même glaise un nouveau Golem sera crée. Il sauvera le peuple juif aujourd’hui comme il l’a sauvé dans le passé.

Mon ami Michel aimait les formules amphigouriques.

Moi j’éprouvais une étrange sensation. Une nuit,  après le théâtre, j’avais dîné comme je le faisais souvent dans une brasserie proche, j’avais bu du vin, un peu trop peut-être, j’ai su que c’est moi qui avais été désigné. Je ne me suis endormi que très tard.

Je venais d’avoir 64 ans, je ne montais plus sur la scène que pour montrer à d’autres comment je voulais qu’ils s’expriment. Je leur montrais l’attitude du corps, le geste, et les traits du visage. Et la voix, surtout la voix, le rythme de la voix. Cette façon de dire qui n’est pas celle qu’on utilise dans la vie réelle.

La phrase et la ponctuation qui est la respiration du texte, plus que l’action, est le moteur de la pièce.

Tout le monde prononce les mêmes mots. Tous les auteurs racontent la même histoire sans cesse recommencée que La Bible, en premier, a  racontée. Mais la phrase de l’un n’est pas celle d’un autre. Ne serait-ce que la virgule dans le corps d’une phrase, et la pièce se termine en chef d’œuvre ou en four.

Le Golem auquel je pensais n’était pas un personnage de théâtre. C’était un personnage réel qui avait l’apparence d’un personnage de théâtre. Il serait double. Ne verraient son visage que ceux qui subiraient sa loi. Ils ne le verraient qu’une seule fois. A la dernière seconde de leur vie.

Son rôle serait d’être le poing du peuple juif. Vivre ou périr, c’est la loi de la vie.

Comme au théâtre cependant, le Golem renaîtrait chaque soir jusqu’à ce qu’il soit rendu à la glaise parce que la paix aura été rendue aux hommes de bonne volonté.

Le lendemain, j’en ai parlé à Cécile. Cécile avait été ma femme durant 20 ans, nous étions séparés depuis 10. Peut être que nous nous remarierons dans 10 ans, il y a des couples qui fonctionnent par cycles.

Je ne me souviens plus du motif de notre séparation. En revanche, je me souviens de plus en plus souvent de ce qui m’avait plu en elle au point que j’aurais été prêt à n’importe quoi pour l’épouser et la mettre dans mon lit. On appelle ça la passion. Je me demande à quoi on pense quand on parle de la passion du Christ. Je ne me moque pas. La mort devrait être l’aboutissement de chaque passion. C’est trop dur, après.

Cécile écrivait les pièces que je montais, j’étais trop exalté pour écrire. Ma main était incapable de suivre ma pensée. Cécile, au travers de l’incohérence de ma pensée, en saisissait la trame, la mettait en forme, et le texte s’exprimait sans qu’on dut en changer un seul mot.

Au début de notre mariage je lui faisais souvent l’amour après qu’elle ait écrit. Quelle que soit l’heure.  Habillés ou non. Dans la fièvre. J’y mettais la rage qu’on éprouve lorsqu’on se venge. Et j’avais le sentiment que l’auteur de la pièce, c’était moi.

- Jamais, je n’ai joui aussi fort.

 Ces jours-là, à table, elle me regardait manger et veillait à ce que mon verre ne fut jamais vide.

Il m’arrivait de la tromper parce que je voulais me détacher d’elle. Mais aucune autre ne m’étreignait le ventre comme la silhouette de Cécile lorsqu’elle me tournait le dos.

Je lui ai parlé du Golem.

- Le personnage, soit. Mais comment frappe-t-il ces crapules sans se faire prendre tout en se désignant ? Je ne vois pas la scène.

- Gorki, tu te souviens ? Brecht, les mendiants professionnels ? Hugo, Shakespeare, et d’autres. La lie de la société donne une représentation d’elle-même qu’aucune autre catégorie humaine n’est à même d’égaler. Et que faisons-nous tous les soirs sinon montrer ce que nous sommes ?

- Peux être que tu as raison. Tu le sais, je crains les bons sentiments au théâtre. Ils sont fort applaudis, et la pièce est vite oubliée.

Deux jours plus tard, la presse relatait que dans une banlieue de la capitale, on avait trouvé les corps étranglés de deux caïds suspectés d’avoir détruit des stèles juives, et d’avoir battu un rabbin, presqu’à mort, à proximité de sa synagogue.

On ignorait qui en était l’auteur. Même dans le quartier, personne n’avait eu envie d’en parler. Un policier, pour la forme probablement, avait noté sur un procès-verbal qu’un vieillard qui avait l’habitude de regarder la rue du haut de sa fenêtre du sixième étage, avait vu, lui semblait-il, un homme trapu, les bras ballants, marcher comme un automate.

Le policier avait écrit que la description était confuse, le vieillard était à moitié saoul, l’heure était imprécise. En tout cas, il ne ressemblait à personne de connu dans le quartier. Il n’avait pas ajouté que ça faisait deux crapules de moins.

Le lendemain, pour la première fois depuis longtemps, j’avais dormi jusqu’à dix heures du matin. Puis, j’ai cherché sur internet des photos d’Harry Baur. Je pensais que ça aiderait Cécile à peindre son personnage.

Lorsqu’il est mort, il était âgé de soixante trois ans. J’en avais soixante quatre, je sentais son personnage davantage que je n’en avais jamais senti d’autres que j’avais incarnés. Mais c’est vrai qu’un comédien dit toujours la même chose lorsque, pour la première fois, un personnage prend possession de lui.

Je voulais être le Golem, je voulais être Harry Baur. Je voulais dominer ce public qu’on devine sans le voir. Ah, la jouissance que je ressentais lorsque je jouais. Cette rumeur qui monte de la salle est faite, malgré le silence de chacun d’entre eux, de la respiration de tous les spectateurs. Certains soirs, cette rumeur me faisait frissonner. Je sortais de scène vidé mais heureux. J’avais bien joué, je le savais.

Je m’étais exalté devant Cécile qui griffonnait sur un carnet. Parfois elle ne traçait qu’un trait, ou la forme d’un visage qu’elle noircissait ensuite, ou mettait quelques mots qu’elle seule et Dieu étaient à même de relire, je lui en avais souvent fait la remarque.

Cécile avait un compagnon, et elle en changeait souvent. C’était la cause de son indifférence à mon égard. Elles sont nombreuses, les femmes qui raisonnent avec leur ventre. Un jour, elle se trainerait à mes pieds pour que je consente à lui faire l’amour à nouveau.

- Tu vois ce que je veux dire ?

C’était le lendemain du jour où la police avait découvert dans une décharge un cadavre enroulé d’un drap marqué d’une croix gammée. Là encore, il n’y avait eu chez une fille qui se promenait la nuit qu’une description confuse. La silhouette d’un homme trapu qui marchait lentement, les bras ballants.

- On aurait dit : un robot.

Il s’agissait du Golem, je le savais. Le temps d’aujourd’hui et celui du passé pouvaient être le même.

Cécile avait revêtu ce qu’elle appelait son bleu de travail. Un cache-poussière gris de deux tailles plus ample que nécessaire. Au début, c’était une façon de manifester qu’écrire était un travail d’artisan. Ecrire chaque jour, ne serait-ce qu’une page, quelques lignes même. Mais tous les jours. Comme l’ouvrier qui se rend chaque jour devant son établi.

C’était devenu un rite. Lorsque nous étions de jeunes mariés, son tablier était blanc et serré, pareil à celui des infirmières qui le portent à même le corps.

- J’ai le sentiment que tu es en train de monter deux pièces dans la pièce. Je ne vois pas encore l’articulation qui les relierait. C’est toi auparavant qui exigeait des auteurs de s’en tenir à l’unité d’action, qu’elle soit apparente ou non.

- Je t’ai dit que tu étais belle ?

- Rentre chez toi, Pierre. Et réfléchis à ce que je t’ai dit.

Je suis rentré chez moi. Ce studio que je baptisais avec un sourire de dérision de garçonnière parce que des filles, avant de se mettre au lit, disaient :

- C’est gentil, chez toi.

Et pourquoi pas deux pièces jouées simultanément ? Sur la même scène. Avec les mêmes comédiens. Chaque spectateur verrait la pièce qu’il veut voir.

La première scène se passerait en Tchécoslovaquie dans la cave du rabbin qui avait modelé le Golem. Je ferais le rabbin. Puis, je ferais le Golem recrée.

Le décor était encore flou. Quant aux comédiens, je pensais à l’un d’entre eux en particulier, un certain Thierry que le théâtre saoulait, l’un porterait une veste d’officier nazi et un autre un long manteau de cuir. A notre époque. Dès lors la tragédie irait de soi.

Cécile paraissait incrédule. Moi, j’usais d’une certaine emphase pour donner plus de poids à l’histoire que je lui déclamais. J’avais retrouvé l’énergie de mes débuts, quand je subjuguais les filles qui ne savaient plus qui elles désiraient, l’homme ou le comédien. Etre visible, quel puissant aphrodisiaque ! Je me sentais investi.

Un soir, nous avions travaillé assez tard, je lui ai dis que je n’avais pas envie de rentrer chez moi.

- Je suppose que ça ne t’ennuies pas que je passe la nuit ici ?

- Dans mon lit ? Il ne faut pas, Pierre. Nous allons gâcher quelque chose.

Elle me poussa vers la porte. Dehors, je me suis dis que j’avais eu tort de ne pas insister. J’aurais du la brusquer. Elle avait hésité. Les femmes aiment les vainqueurs.

Un mois plus tard, la pièce était écrite, les rôles distribués, et le jour de la générale était fixé. Mais Cécile était éloignée de moi tout autant que la première fois que je lui avais parlé du Golem. Alors que moi, étrange phénomène, j’étais de plus en plus obsédé par l’envie de redécouvrir ce corps que je connaissais.

Je me souviens d’un temps où j’affirmais qu’à choisir entre un tableau de Rembrandt et la plus jolie des filles, s’il fallait que l’un ou l’autre disparaisse, être humain ou non, c’est la fille que je sacrifierais. Aujourd’hui, je sais que c’est faux.

La pièce serait un succès, je le sentais au travers de chacune des parcelles de mon corps. A nouveau, je serais l’homme qu’on admire, et Cécile me désirera à nouveau. Les faims de l’âme ou de l’esprit, c’est le corps qui les apaise.

A la fin de la dernière répétition, je l’avais prise à part.

- Demain soir, tu seras à moi à nouveau. Dans l’Antiquité, les vainqueurs avaient droit au triomphe. Tu seras mon triomphe à moi.

- Tu parles comme on parlait dans la porteuse de pain. Je croise les doigts pour toi.

Ce fut un four. Des spectateurs avaient quitté la salle discrètement. Les applaudissements de courtoisie retentissaient d’autant plus forts que l’acoustique de la salle faisait de chacun d’entre eux l’écho parfait de l’autre. Le battement d’ailes d’un seul papillon pouvait, parait-il, provoquer un séisme à l’autre bout de la planète. Du four d’aujourd’hui pouvait naitre le succès de demain. L’histoire du théâtre est pleine de ces métamorphoses. Peut-être. Mais que pensait ce seul et unique papillon qu’on écrase entre les doigts ? J’aurais voulu mourir.

Je suis sorti dans la rue. Je retenais à peine mes larmes. Cécile est sortie à son tour. Je suppose qu’elle me cherchait, elle est venue vers moi dès qu’elle m’a vue. Je n’ai pas pu les retenir. A quoi bon, d’ailleurs ! Les larmes coulaient sur mes joues.

Elle a entouré mes épaules. Elle s’est serrée contre moi.

- Ne pleure pas. Viens.

Nous avons passé la nuit chez elle. Les femmes aiment les combattants qui, le soir d’une bataille perdue, viennent chez elles, et y déposent leur armure.

 

 

Lire la suite...

Pour t'étreindre et m'oublier en toi

12273005459?profile=original

Pour t'étreindre et m'oublier en toi je m'exile dans les mots
où l'encre se répand en vagues chaudes et frémissantes.
Sous une lumière sélénienne, la farandole se mue à mes doigts
dans une inextinguible corrélation envoutante.
Uni par de frêles heures tièdes, mon épiderme frémit
et mes yeux se teintent d'une amativité intense
entrouvrant le rideau vaporeux qui nous sépare.
Note après note, j'égrène sur mes pages
l'amant nocturne, le tactile voyageur diluant
son opium dans mon éveil liant ainsi la spirale
de l'intemporelle au dessein d'un soir.

Nom d'auteur Sonia Gallet
Ce texte figure dans le recueil © 2014.

Lire la suite...
administrateur partenariats

Une immense prairie où pommiers en fleurs invitent à la rêverie, des fermes et bocages entourant de nombreux villages de petites dimensions dont plusieurs font partie des‘Plus Beaux Villages de Wallonie’,… bienvenue au Pays de Herve.

12273006860?profile=original

Au fil des siècles, les prairies et les nombreux vergers sont naturellement devenus l’atout majeur du Pays de Herve, qui en ont fait la réputation gastronomique que l’on connait. Citons le fromage de Herve (AOP – Appellation d’Origine Protégée), le sirop, le cidre, la bière, etc.

12273007467?profile=originalLe pommier de mon jardin

paré de ses plus belles fleurs...

12273007890?profile=original

Au travail !

12273008463?profile=original

Et l'aquarelle !

12273008293?profile=original12273008889?profile=original

Ceci est ma première aquarelle sur le motif cette année,

et mon premier arbre fleuri à l'aquarelle.

Ne soyez donc pas trop exigeant !

Le principal était de reprendre le pinceau et de retrouver

ce plaisir inégalable de la peinture en plein air.

Liliane

Lire la suite...

La deuxième mort de Jésus.

La deuxième mort de Jésus.

L’idée m’était venue d’écrire un texte sur Judas. Sa personnalité m’avait toujours fasciné, il avait été le plus déterminant des apôtres. Sans lui rien de ce que nous vénérons, rien de notre culture et de notre civilisation, rien de ce qui est notre histoire, rien n’aurait été. C’eût été mieux ? Qui le sait ?
Ce serait une pièce de théâtre. La vie sur un plateau de théâtre vous renvoie à la vôtre et fait de toute une salle un seul spectateur. Un seul acteur.
Il y aura Marie-Madeleine bien sûr. En revanche Myriam, celle dont on ne parle jamais, l’amie de Judas, s’éprendra peu à peu de Jésus l’homme de pouvoir, l’homme en vue. Celui dont chacun des propos, même le plus trivial, suscite le débat et la controverse. N’est-ce pas une raison suffisante pour que le Magistère souhaite sa mort ?

Judas a été l’instrument du Pouvoir. Il accomplira son destin. Jésus accomplira le sien. Et le peuple de Judas, c’était aussi celui de Jésus, accomplira celui qui lui était dévolu de toujours.
En réalité, le thème de la pièce ne sera pas celui-là.

Judas tuera Jésus par jalousie. Comme un homme trompé le ferait dans une banale histoire de coucherie. Mais comme tous les faibles qui n’osent pas regarder leur vérité en face, il se voudra un juste et donnera à son acte un motif politique.
Les trente deniers ont été à la fois le déclencheur de la nouvelle histoire du peuple juif et le moteur de la déification de Jésus. Ce rôle terrible et grandiose, c’est à lui, Judas, qu’il sera donné de l’écrire. Pour ce qui n’était qu’une histoire de fesses.
Dans la pièce, Jésus ressemblera à un bel éphèbe tout juste bon à se regarder dans un miroir. Narcissique, c’est ça ! Peut-être souhaite-t-il vraiment sa propre mort ? Aux yeux de l’Univers elle projetterait de lui cette haute image qu’il a de sa personne.
Dans une histoire vieille de plusieurs milliards d’années, depuis qu’un poisson minuscule a été rejeté sur une grève, des années bien plus extraordinaires que ce court épisode de l’histoire des hommes, il a suffi d’un banal fait divers, la mort d’un juif, pour que l’Histoire avec un grand H cette fois, prenne un nouveau cours.
- Tu comprends, Jean ?
Je m’exaltais de plus en plus.
- Et quel rôle pour Judas ! Tu comprends Jean ?
Jean était un homme qui comprenait tout mais n’était jamais sûr de rien. Les objections lui tenaient lieu d’arguments. Il me regardait effrayé. Il dit :
- Le rôle de Judas apparaitra plus grand que celui de Jésus. C’est impossible. N’oublie pas l’opinion de millions et de millions d’êtres humains. Ceux qui sont morts pour lui et tous ceux qui se sont efforcés de vivre à son image. Le public n’acceptera pas le sens que tu veux donner à ta pièce.
- C’est moi qui tiendrai le rôle de Judas.
Je travaillais avec Jean depuis trois ans environ. Ensemble, nous avions monté deux spectacles qui ont eu du succès auprès d’un public plus exigeant que celui qu’on rencontre en général. Je ne peux pas écrire des choses simples.
Avant l’intrigue proprement dite, j’imagine les personnages, et parmi eux celui dont la vie modifiera celle des autres. Parfois, en cours d’écriture, je m’aperçois que ce n’est pas le personnage prévu qui est le personnage clef de la pièce mais un autre que la pièce révèle. La pièce prend alors un sens différent.
Parfois, je me demande qui est l’auteur d’une pièce. Le personnage ou moi ? Il me semble que je découvre l’intrigue en même temps que lui. Comment exprimer mon ivresse quand il se met à parler en moi pour la première fois.
Judas, je voulais que ce soit moi qui le joue, je savais que je lui donnerais une image qui frapperait les esprits. Pour Jésus j’en destinais le rôle à Julien, mon ami et mon double, un double opposé.

 Il a les traits d’une fille de photo de mode, le corps triangulaire, mince de hanche et large d’épaules, la chevelure blonde à peine ondulée, bref il est beau de cette beauté fragile que l’âge, très vite, recouvrira de graisse.

 Moi, j’ai le visage aigu, et je suis plutôt maigre que mince. Ce sont mes yeux, m’a-t-on dit, qui font mon charme. Ils donnent à mon visage cette ombre de mystère qui intrigue et qui parfois effraye mais ne laisse pas indifférent. Hélène, ma compagne, prétend que je joue un rôle, c’est normal pour un homme de théâtre, celui du beau ténébreux.

 Après avoir fait l’amour, les yeux fermés, du doigt elle caresse comme si elle les dessinait, les traits anguleux de mon visage et la courbe de mes lèvres. J’aime la sensation que ces caresses me procurent.
Hélène tiendrait le rôle de Myriam, la compagne de Judas. Celui de Marie-Madeleine, la prostituée amoureuse de celui à qui elle lave les pieds, et qu’elle réconforte quand il est fatigué ou qu’il doute de lui-même, je le destinais à Simone, la femme de Jean. Jean assurerait la mise en scène.
Les évènements seraient ceux qui ont précédé de peu la crucifixion de Jésus mais le premier acte serait celui du jour de la crucifixion. Et la première scène du premier acte se passerait le soir, juste avant la nuit, quand il ne reste au pied de la croix que Marie-Madeleine, le visage enfoui dans un foulard et, autour, quelques gardes dont la torche est en train de s’éteindre.
Il fait noir quelques instants puis à gauche de la scène, sous l’éclat de la lune, avant que le jour ne se lève, on voit Jésus serrer Myriam dans ses bras. A droite, on reconnait la silhouette de Judas.
Maintenant, le plateau est entièrement éclairé, c’est une journée chaude de Palestine. Jésus et ses disciples occupent une grande partie de la scène tandis que des paysans et des commerçants les regardent.

Jésus parle à ses disciples, il a le geste ample du discoureur professionnel qui prend tout le monde à témoin. Judas, au fond de la scène est auprès d’un rabbi qui lui tient le bras. La mécanique prévue est en marche.
Le petit théâtre de soixante places ou nous jouions était plein tous les soirs depuis quinze jours. Jean était ravi. Au début il avait manifesté quelques craintes quant au scénario. Jean est un consensuel. Il a peur de blesser les convictions, elles sont toutes honorables, prétend-il, mais le succès de la pièce aidant, il estimait qu’il fallait bousculer les idées reçues.
Julien lui aussi paraissait transformé. Au fur et à mesure que le spectacle suscitait l’intérêt du public, il prenait de l’assurance et j’avais le sentiment qu’il ne récitait pas un rôle. Les répliques que je lui avais écrites lui venaient naturellement. C’était un Christ plus vrai que nature. Hélène de son côté ne le regardait plus comme avant.
Tandis que le succès de la pièce se prolongeait, je n’aimais pas l’intérêt que désormais Hélène semblait porter à Julien. C’est ridicule à dire, je regrettais le rôle que je lui avais dessiné. C’est avec une vigueur plus grande que je jouais le mien, celui du Judas qui vend son frère pour répondre aux vœux du destin mais dont la mort le débarrasserait d’un rival.
Est-ce que dans la réalité, les choses s’étaient passées comme je le disais ? Deux histoires différentes greffées sur une histoire de coucherie. Deux histoires parallèles, l’une sordide et l’autre édifiante et terrible, qui marquent des peuples innocents durant des siècles ?
Je me suis demandé si je n’aurais pas dû modifier le scénario ? C’est sa disparition après la crucifixion qui propulse Jésus vers l’éternité. J’aurais pu insister sur sa disparition. Qu’est ce qui prouve son élévation ? Qu’est ce qui prouve qu’il a eu les jambes brisées même si les hanches sont affaissées ? Qu’est ce qui prouve que l’assertion de témoins selon lesquels il aurait été vu en Asie est fausse ?
Jean était littéralement tétanisé par mes propos.
- Tu es fou. Modifier la pièce en cours de représentations.
- Les spectateurs ne viennent pas voir la pièce deux fois. Ils ne s’en apercevront pas. Et puis, quel exploit littéraire et dramatique !
- Mais pourquoi ?
- Je crois, Jean, que je suis passé à côté du vrai thème de la confrontation entre Jésus et Judas. C’est Judas qui devrait être l’homme vénéré et, pour ceux qui croient en lui, le Fils de Dieu.
Jean était étourdi.
- Tu es fatigué. Je l’ai toujours dit : écrire un grand rôle, et le tenir soi-même, soir après soir, ce n’est pas tenable.
Après une représentation, ce devait être au bout de deux mois, je m’apprêtais à ramener Hélène chez elle.
- Je suis fatiguée.
- Tu ne veux pas que je te ramène ?
- C’est pour toi que je dis ça. J’ai une migraine atroce.
Ce soir là, je suis rentré chez moi, Hélène n’a rien fait pour me retenir, et j’ai su que je haïssais Julien.
La pièce se terminait dans le même décor que celui de la première scène mais c’est Myriam, cette fois, qui se trouvait au pied de la croix dans la pénombre, les yeux levés vers Jésus qui gémissait. Les deux larrons ne s’y trouvaient plus ni les gardes. A droite du plateau, sous un halo de lumière, Judas contemplait Myriam. Il avait dans la main une bourse ouverte d’où tombaient des deniers. Je savais que cette scène prêterait à équivoque.
Non ! Il ne l’avait pas dénoncé et condamné à mort pour de l’argent mais parce que Myriam commençait à l’aimer et partageait avec lui les secrets et les fantasmes de nos exaltations sexuelles. Les obscénités qui nous brûlaient n’étaient plus que les gestes ordinaires des accouplements ordinaires.
Marie-Madeleine aimait Jésus, soit, mais Simone, l’épouse de Jean, ne devrait-elle pas aimer Julien? L’homme aux idées toutes faites. Blanches ou noires. Celui qui pérorait en disant que l’amour d’un couple tient à sa volonté d’être un couple qui s’est promis fidélité. Qu’il mérite le déshonneur, la mort peut-être, celui qui a manqué à son serment.
Un soir, après la représentation, j’ai dit à Simone.
- Il me semble que tu ne mets pas beaucoup de conviction dans ton rôle. Ca ne crève pas les yeux que tu aimes Jésus qui est en train de crever, lui.
Je m’étais tourné vers Jean.
- J’ai peut-être peur de me mettre en avant au détriment d’Hélène.
- C’est de Myriam qu’il s’agit, pas d’Hélène. C’est toi, Marie-Madeleine, qui aime Jésus. Plus que ne l’aime sa mère. Il t’importe peu que Jésus s’amourache de Myriam, c’est l’amour que tu lui portes qui compte. Plus que tout. Aime le fort !
J’ai ajouté avec ce rire gras que je déteste :
- Il n’est pas beau, Julien ? Combien de spectatrices aimeraient l’avoir dans leur lit.
Jean m’approuvait de la tête.
A la manière dont Simone jouait son rôle depuis lors, je devinais que le regard qu’elle portait sur Julien n’était plus seulement celui d’une partenaire.
C’était la première fois qu’un de nos spectacles durait aussi longtemps. Le bouche à oreille fonctionnait remarquablement et, plus extraordinaire encore, la Télévision avait envoyé un cameraman pour nous filmer. En réalité c’est Julien qu’il voulait avoir et Julien ne se sentait plus. Il était désormais le plus grand.
Peu de temps auparavant j’avais vu Hélène et Julien sortir d’une maison de rendez-vous. A proximité du théâtre, située dans une rue étroite, la façade anonyme, elle n’était connue que des fonctionnaires ou des employés du quartier qui s’y rendaient avec une collègue durant l’heure du déjeuner. J’y avais parfois emmené des conquêtes pour une coucherie rapide.
D’Hélène, je jouissais de ce qu’elle me donnait mais ce n’étaient que des gestes convenus qui nous soulageaient. Je devinais que ce n’est pas à moi qu’elle s’offrait mais à Julien.
Au théâtre, entre Simone et elle, la tension augmentait imperceptiblement tous les jours. Une rivalité s’installait. Les mots leur venaient du ventre. Julien comme un mannequin qui déclame allait de l’une à l’autre, leur donnait la réplique et souriait avec la fatuité d’un séducteur sûr de lui.
Je m’étonnais que Jean ne s’aperçoive de rien. Que fallait-il faire pour qu’il ouvre les yeux ? A moi, il me semblait que le théâtre tout entier était l’écho des amours de ce trio obscène. Que tout le monde riait, que c’était un vaudeville, et que seul le texte que je leur avais écrit leur donnait cette dimension singulière, celle d’hommes et de femmes ordinaires soudain désignés par le destin.
Lorsqu’après les répétitions de l’après-midi, Simone et Julien partaient ensemble, je les suivais discrètement. Si j’avais pu, je les aurais guidés moi-même vers la maison de rendez-vous mais cela n’avait pas été nécessaire. Ils semblaient la connaître aussi bien que moi.
Un jour qu’après la répétition Julien et Simone quittaient le théâtre, j’ai vu Jean qu’un billet anonyme avait averti qui les suivait et pénétrait derrière eux dans la maison de rendez-vous. Il y eut des coups de feu, et j’ai appris que Jean avait tiré à plusieurs reprises en criant : Judas, tu n’es qu’un Judas tandis que Julien tombait sur le dos, les mains ouvertes, et les bras en croix.

 

Lire la suite...

Le secret

Je suis cette danseuse,

toute faite d'ombre,

dont les pas sont vêtus

de ballerines bleu sombre ;

un genre de soleil noir,

précieux,

ne se levant, ne se couchant,

que dans votre esprit,

en secret tout épris !

Courant d'air de lumière,

de clarté ombragée ;

jeunesse recouvrée !

gestuelle aérienne et mélodie mêlées,

dans vos yeux perceptibles,

dès qu'à moi vous songez.

Lire la suite...

Un peu d'arsenic dans le whisky.

 

 

 

J’étais sur le bord de la route qui mène à Knokke-Le Zoute.

- Je peux vous déposer quelque part ?

Un homme mince, à peine plus âgé que moi, le menton orné d’une fine barbe, me regardait, l’œil amusé par ma surprise, à bord d’une Mercédès décapotable toute noire, similaire à celles qu’utilisaient les généraux allemands durant la guerre.

Les films de cinéma, celui qui évoquait la vie de Rommel entre autres, les avaient popularisées, davantage que les Volkswagen que l’on commençait à voir chez nous.

Les Mercédès impressionnaient davantage que les voitures américaines auxquelles on s’était déjà habitué : Chrysler, Pontiac, Studebaker, Cadillac, seules les Thunderbird  faisaient rêver. Et les M.G. anglaises avec lesquelles les jeunes gens un peu ivres roulaient sur les trottoirs durant la nuit de samedi à dimanche. Après avoir bu quelques verres en évoquant le match de hockey du lendemain.

J’étais au bord de la route parce que je faisais du stop depuis le matin. J’avais eu de la chance, je n’attendais que depuis un quart d’heure. J’ai posé mon sac sur la banquette arrière, et je me suis assis auprès du conducteur.

- Merci. Je vais à Knokke. Pierre Dutrieux.

- Joseph Collard. On m’appelle Joe. Je vais au Zoute. Vous me direz où il faut vous déposer.

J’avais réservé une chambre dans un petit hôtel à proximité de la Réserve où se tenait une exposition consacrée à un peintre belge devenu célèbre. J’avais lu des critiques à son sujet, et j’étais curieux de voir sa peinture. Nous en avons parlé, Joe et moi, ça nous a rapprochés.

Le lendemain matin, dans le hall d’entrée du casino, là où les toiles étaient accrochées, j’ai vu Joe qui parlait avec le peintre. Je connaissais son visage que des journaux avaient dévoilé la veille.

Lorsqu’il me vit, il me fit un signe amical pour m’inviter à les rejoindre.

- René Magritte, le héros du jour.

- Héros, héros ! Il ne faut rien exagérer.

- Je n’exagère pas. Quand mon père achète une toile, c’est que le peintre est célèbre. Ou le deviendra. Qu’en pensez-vous, Pierre ?

- Je ne connais pas votre père.

Nous étions sortis. Il s’était assis sur les marches de pierre.

- En réalité, il ne s’y connait pas tellement. Mais s’il juge le peintre ambitieux, il organise sa carrière comme un jeu de stratégie. Bouche à oreille, expo, rareté, un scandale si ça peut aider à la notoriété.

Il fit la moue d’un air malheureux. C’était peut être une forme de dérision.

- Nous ne sommes pas riches, Pierre. Etre riche, c’est vulgaire. Nous sommes fortunés. Très fortunés.

J’ai appris plus tard que son père était surnommé l’empereur, et que Joe, pour son vingt et unième anniversaire, avait reçu en cadeau un petit Piper peint aux couleurs du village où le père de Joe avait sa filature.

-Tu rentres quand ? En stop ? Je te déposerai.

Depuis, et jusqu’à la fin de sa vie, nous nous sommes revus à de très nombreuses reprises. Est-ce que nous étions devenus des amis ? Je le crois, oui.

Je n’avais pas assisté à son mariage. Cela avait été un mariage cérémonieux organisé par le Cercle Gaulois.   A la réception, on avait servi du champagne Lanson, celui que Joe affectionnait. Non du mousseux plus économique dont le serveur dissimulait l’étiquette, comme on faisait à l’occasion d’autres mariages. En revanche, il était venu me trouver au moment de son divorce. Leur union, à Cécile Van de Werre et à lui n’avait duré qu’un an.

- Elle a prétendu que je la battais. Elle veut divorcer et obtenir un dédommagement. Un gros  dédommagement.

Son avocat, Maître Dudevant, ancien batonnier de l’Ordre était une personnalité respectable et respectée. Un homme probe qui traitait souvent des affaires difficiles pourvu qu’elles fussent honorables.  L’avocat de la femme de Joe, en revanche, était un habitué des petites affaires louches et des divorces. Il passait pour un homme auquel on n’aurait pas confié ni un secret ni son portefeuille.

Le juge de paix nous avait interrogés, quelques uns de ses amis et moi, à titre de témoins. Il avait bien fallu le reconnaitre. Nous aurions mis la main au feu pour le dire, s’il avait fallu. Joe était incapable de battre qui que ce soit mais, c’est vrai, nous ne fréquentions pas le couple du matin au soir. L’avocat de la femme de Joe avait levé les bras au ciel. Des témoins comme nous, il les aurait souhaités à tous ses adversaires.

La femme de Joe était la fille d’un colonel de gendarmerie, je suppose que c’est le père qui avait impressionné Joe, un colonel ! La femme de Joe eut droit au divorce prononcé aux torts de son mari, et à un dédommagement considérable.

J’ai revu Joe, un an plus tard. Il mangeait à une table voisine de la mienne dans un restaurant réputé où j’avais invité un client important. Ma situation sociale s’était largement améliorée.

- Pierre !

Il était accompagné d’une jeune femme très élégante, et très séduisante. Lorsqu’elle éclatait de rire, les convives des tables proches des nôtres se tournaient vers elle.

Elle portait une robe de satin, d’un bleu intense, qui la moulait depuis la poitrine jusqu’aux genoux. Elle s’était levée au moment ou Joe nous avait présentés.

- Hélène, ma fiancée.

Mon invité regarda davantage la compagne de Joe qu’il n’écoutait les propos que je lui tenais.

- Monsieur Verdier, il faut fêter cette rencontre au champagne. Les affaires, nous en parlerons un autre jour. Nous ferons affaires, vous le savez.

Un serveur vint joindre nos tables.

Hélène, c’était évident, jouissait d’être l’objet du regard admiratif de mon invité. Moi, je m’efforçais d’être discret tandis que Joe, avare d’expressions trop visibles, se tenait droit sur sa chaise, les bras croisés pour écouter sa fiancée.

Elle minaudait. Mon invité, monsieur Legal, lui faisait des compliments auxquels elle répondait par des :

- Vous exagérez.

Après le repas, c’est lui qui suggéra de prendre un dernier verre ailleurs. Joe avait poliment refusé mais Hélène, toute excitée, avait répondu :

- Oh, oui !

Moi, j’avais dit que ma femme m’attendait, et je les ai laissés.

La vérité, je l’ai apprise plus tard. Hélène n’était pas la fiancée de Joe. A peine une amie. Une maitresse occasionnelle. Lorsque Legal avait proposé un dernier verre, elle avait pressenti l’amant riche qu’il pouvait devenir. Quelques jours plus tard, elle était devenue sa maitresse.

- Et si elle avait été réellement ma fiancée ou ma maitresse, ton Legal aurait-il hésité ? Il vaut mieux ne pas y penser.

Je n’osais pas lui répondre.

- Il y a longtemps que je m’en suis rendu compte. La plupart des hommes ont un sexe à la place du cerveau. Ils ne pensent qu’à baiser.

Je fis semblant de faire de l’esprit.

- Et à l’argent, a dit un dramaturge.

- Tu penses comme moi, Pierre. Qu’il vive ou qu’il meure, c’est pareil pour le reste de l’humanité.

- Pour l’humanité ? Tu utilises de bien grands mots.

Peu de temps plus tard, j’ai reçu une enveloppe bordée de noir. La firme Legal et Cie m’annonçait le décès de son administrateur-délégué. Il était mort d’un arrêt cardiaque. Il était veuf. Il travaillait comme un damné, me dit un de ses proches. Plus tard encore, incidemment, Joe me laissa entendre qu’il avait revu quelques fois Jean Legal.

La dernière fois que je revis Joe, ce fut quatre ans plus tard. Nous habitions la campagne et cet après-midi là j’étais seul à la maison. La sonnette retentit. Je suis allé ouvrir, c’était Joe accompagné d’une très jolie femme qui ressemblait à ces mannequins que les magasines de mode affichent en page de couverture. Peut être l’avais-je déjà vue à la Télévision, je serais incapable de le dire, mais son visage me paraissait familier. Peut être parce que ces jolies femmes en couverture de magasine se ressemblent fort.

Je regardais Joe mais, je l’avoue, c’était pour ne pas regarder trop avidement sa compagne.

La poitrine triomphante sous un col roulé, les hanches serrées dans un pantalon impeccablement coupé, les lèvres entr’ouvertes, tous ces symboles de la sensualité féminine que véhiculent les fantasmes masculins les plus anodins, je m’efforçais de ne pas les regarder. Je me sentais rougir parce que j’avais le sentiment que Joe se moquait de mon attitude.

- Pauline et moi, nous rentrions. Je me suis souvenu de ta nouvelle adresse, et j’ai voulu te saluer. Je ne te dérange, pas ?

Pauline me souriait.

-Elle était en Espagne avec moi. Nous étions fatigués. Nous ne sommes pratiquement pas sortis de l’hôtel.

- Joe !

En me regardant, son sourire s’était élargi. Je crois qu’elle a mouillé ses lèvres.

- Je te téléphonerai. Allons Pauline.

Il la poussait vers la porte, la main posée sur ses fesses.                  

Quinze jours plus tard, il m’a téléphoné. Il disait qu’il s’ennuyait. Qu’il était fatigué. Que c’était toujours la même chose. Sans ajouter rien de précis.

- Tu es toujours avec Pauline ? Mes félicitations.

- Elle me fatigue mais ce n’est pas à cause de ce que tu crois.

Il avait revu Henry, un ami célibataire, sans autre occupation que d’être toujours amoureux de la femme des autres. Cela mettait du sel dans sa vie. Sans aucune vergogne, il faisait la cour à Pauline qui, disait Joe, paraissait hésitante. Elle savait que Joe était riche, comme elle disait, mais Henry paraissait très riche lui aussi. S’il l’était plus que Joe, cela lui conférait un charme supplémentaire. Physiquement, là n’était pas la question, ils se valaient tous les deux.

- Il ne faut pas se fier au physique des femmes. Ce n’est pas parce qu’elles sont bêtes qu’elles ne pensent pas.

Joe aimait faire preuve de cynisme.

Je ne l’ai plus jamais revu. Cependant, j’ai le sentiment de l’avoir accompagné jusqu’au dernier de ses jours.

Henry, Pauline et Joe ne se quittaient plus. Hormis lorsqu’ils allaient se coucher. Henry de son côté, Joe et Pauline du leur. Certains jours, peut être que c’était le contraire.

Avant de sortir, ils prenaient l’apéritif ensemble. Toujours le même. Un whisky pur malt de quinze ans d’âge que Joe avait acheté à cette intention. Un soir, il n’avait pas eu envie de sortir, il avait versé du poison dans la bouteille. Il n’aurait qu’à ne pas toucher à son verre.

Ils trinquèrent en levant leur verre à la hauteur des yeux. Joe n’avait pas touché au sien de sorte qu’il vit Pauline et Henry redresser la tête avant de s’enfoncer dans leur fauteuil.

Probablement qu’il dit en ironisant :

- Vous n’aurez plus besoin de vous cacher. Et toi Pauline, tu n’auras plus de fausses excuses à me donner lorsque tu ne seras pas libre. Après tout, tu as raison. Un lit, c’est un lit.

Il regarda son verre auquel il n’avait pas touché. Il le vida d’un trait.

Lire la suite...

je vous aime

12273004864?profile=original

Aucun apparat, nul dessous affriolant, des chiffons suffisent à te rendre sensuelle.

Mais, est-ce utile ces dessous puisque quelques lambeaux de tissus et te voilà magnifiée !

Pardonne-moi de jouer ainsi de ton corps mais dans mes rêves artistiques, il apparaît sans cesse. Compagne dans la vie, comparse de nos fantasmes, complice pour mes dessins et peintures, comment ne pas être inspiré ?

Je t’aime, tout simplement ? 

Lire la suite...

Un peu d'amour et de mort


Assez souvent, durant la nuit, je faisais le tour de la ville à pieds, 16 kilomètres environ, en quelques heures. Parfois, nous étions deux, Pierre Orloff et moi, à discuter de poésie, des problèmes du monde, et parfois des filles. Pierre était mon meilleur ami. Celui dont on souvient longtemps encore après qu’on se soit perdu de vue.
A cette époque, nous étions âgés de dix-huit ans. Nés le même jour, nous fêtions notre anniversaire en même temps. Pierre était d’origine slave, polonaise ou russe. Il ne savait pas, se plaisait-il à dire, parce que la ville dont son père était issu avait été conquise par les russes, reconquise par les polonais, et reprise par les russes. C’eut pu être les allemands. La Pologne avait toujours été une sorte de promenoir pour des armées étrangères.
La prononciation de Pierre s’efforçait de laisser entendre qu’il avait une ascendance identique à celle de ces héros littéraires, ils étaient russes pour la plupart, qui se battaient jusqu’à ce que mort s’ensuive, ou qui se plaçaient le pistolet sur la tempe pour un oui ou pour un non. L’âme russe ! Maître d’hôtel, faites venir les balalaïkas.
C’est lui qui épousa Isabelle. Elle m’avait dit que je n’étais pas un garçon sérieux, que je ne pensais qu’à la baiser, un soir que je lui avais proposé après avoir dansé de prendre l’air à l’extérieur de la boite. Isabelle était une fille très séduisante dont la silhouette enflammait tous les garçons, et dont le regard déclenchait le cinéma de leur imagination.
La cérémonie du mariage fut sobre, un repas pour une douzaine de personnes dans un restaurant de la Grand Place. A la fin du repas, Isabelle, un peu ivre, embrassa tous les convives, l’un après l’autre. Quand ce fut mon tour, elle s’assit sur mes genoux pour m’embrasser.
Peut-être qu’elle avait voulu me transmettre un message ?
Le voyage de noces avait été offert par le père de Pierre : 8 jours à Djerba au Club. Pierre et sa femme en revinrent transformés. Je me suis demandé si Isabelle n’avait pas eu raison, et si moi je n’avais pas eu tort de ne pas lui avoir pas fait une cour plus sérieuse.
C’est la vie, comme on dit. Pierre et moi étions restés amis. Le samedi soir, je dînais chez eux.
Je ne me suis pas marié. Je me sentais bien dans ma peau. Libre de mes faits et gestes. Rien qu’un sac à remplir lorsqu’il me prenait l’envie de voyager.
Lorsque je revenais, Isabelle et Pierre m’invitaient avec autant de chaleur que si je revenais d’un voyage lointain après une longue absence.
- Tu as fait bon voyage ?
Isabelle m’embrassait sur les joues. Je retrouvais son odeur.
Le cabinet du docteur Leroy se trouvait au rez-de- chaussée d’une villa toute blanche entourée d’un jardin bien entretenu. Une rangée de fleurs, de chaque côté de l’entrée, accueillait les patients. Le premier étage était celui de son appartement: salle à manger de réception, une autre plus petite réservée à un usage quotidien, un salon, une cuisine et un bureau quasi de ministériel. Les trois chambres se situaient au second étage, là où il avait aménagé une salle de sport, une salle qu’il avait baptisée du nom de salle de fitness, et dont l’usage quotidien lui permettait de garder une ligne comparable à celle d’un athlète.
Les femmes, particulièrement, appréciaient le docteur Leroy. Il était bel homme. Le sourire éblouissant. Impossible de savoir si elles l’appréciaient parce qu’il était bel homme ou bon médecin, les deux sans doute.
Le jour où elle était venue le consulter, Isabelle s’était dénudé à l’exception de sa culotte. Impassible, André lui avait palpé les seins, lui avait demandé de tendre les jambes et, à l’aide du stéthoscope, il avait les yeux levés vers le ciel, -respirez très fort la bouche ouverte- il l’avait examinée soigneusement.
- Vous avez raison de vous livrer à un check-up. Selon moi, vous êtes parfaite.
- J’avais cru en me touchant les seins…
- Ils sont parfaits, eux aussi. Votre mari est un homme enviable.
Elle lui plaisait. De plus, elle était dotée d’une sorte d’animalité qu’il était incapable de définir. Une femme faite pour l’amour, pensait-il. Il avait l’impression que de son côté, il plaisait à Isabelle. Ce sont des choses que l’on sent.
Cinq ans après leur mariage, les Orloff avaient quitté le petit appartement de leurs débuts pour une maison. Une façade de 6 mètres, en retrait des maisons contigües, un jardinet devant, ils l’avaient achetée lors de sa première augmentation de traitement. Pierre avait changé de voiture. Elle était plus puissante et plus représentative de son statut.
La seule et véritable tristesse qui avait gâché les toutes premières années de leur mariage, c’était l’impossibilité dans laquelle ils s’étaient trouvés d’avoir des enfants. Un enfant, c’était le maillon d’une chaîne qui aurait projeté la lignée des Orloff dans l’avenir. Pierre en serait le dernier représentant. Aucun des maillons de cette chaine n’aura été davantage qu’une parcelle infime, et anodine, de l’histoire.
Ce fut une pulsion irrésistible à laquelle elle avait résisté durant plus de trois mois. Avant de s’endormir, elle pensait à André. A ses mains sur sa poitrine. Ce n’est tromper personne que de rêver.
Un jour qu’elle se dirigeait vers la gare, une petite voiture s’arrêta à sa hauteur. C’était le docteur Leroy. Il lui fit un signe de la main. Il était descendu en souriant.
- Madame Orloff, comment allez-vous ? Ah, vous marchez ! C’est bien, cela entretient la forme. Si je pouvais en faire autant, mais c’est difficile pour visiter ses patients.
- Je n’ai pas le choix, c’est mon mari qui utilise la voiture.
- Cela me donne la possibilité de vous conduire où vous voulez. Si j’osais, je vous demanderais de le remercier pour moi.
Tous les deux savaient que les propos qu’ils échangeaient auraient pu être remplacés par d’autres. Leurs regards en disaient bien plus sans que ni chez l’un ni chez l’autre il n’y ait eu la moindre hésitation.
- On prend un café ensemble ?
A la lisière de la ville, une grosse villa, le Panier d’Or, servait de restaurant, de lieu de rendez-vous, et d’hôtel de jour. On pouvait s’y faire servir dans les chambres. Ils commandèrent deux cafés.
- Je vous ai rassuré lorsque vous êtes venue me consulter ?
Tous les deux savaient que c’est aux seins d’Isabelle qu’il faisait allusion, et pas à sa santé. Elle était flattée. Elle devinait ce qui allait suivre, elle y était prête. Mariage ou non, lorsque le désir ou la curiosité vous étreint, c’est tout naturellement qu’on se met au lit. Le plus difficile la première fois, c’est de l’imaginer.
Plus tard, debout auprès d’elle, tandis qu’elle enfilait son pantalon, le torse encore nu, il dit en souriant :
- Tu as aimé ?
André avait eu envie de connaitre Isabelle autrement qu’au lit ou à sa consultation. Depuis qu’elle était sa maîtresse, il passait assez souvent devant son domicile. Un dimanche, il vit Pierre qui se tenait sur le seuil. André le salua de la tête avec la politesse qu’un médecin témoigne envers le conjoint de sa patiente. Pierre lui paraissait moins svelte que lui. Il était plus jeune, sans doute mais, c’était visible, Pierre était un peu enrobé pour un homme de son âge.
-Il m’a semblé que c’est le docteur Leroy qui vient de passer. Il m’a salué.
- Il n’habite pas loin. On n’y a jamais fait attention avant.
Elle voulait dire :
- Avant que je ne le consulte.
Elle était heureuse. C’était comme si André, en passant, lui avait fait une caresse. Elle imaginait des caresses qui n’étaient pas éloignées de la réalité. Comment dire à Pierre que c’est lui, son époux, qui aurait pu en être l’inspirateur.
Elle savait d’André et d’elle ce qu’ils attendaient l’un de l’autre. Elle en avait envie. Elle aimait penser qu’elle en avait besoin.
Durant un mois, Isabelle avait retrouvé André au Panier d’Or plusieurs fois par semaine. Lorsqu’ils se séparaient, elle se disait que c’était la dernière fois. Le lendemain, elle attendait le moment de le revoir avec impatience. Ce phénomène étrange, on le décrit si bien par la formule : avoir quelqu’un dans la peau. Ils se mettaient au lit sans beaucoup de préliminaires.
André avait modifié l’horaire de ses consultations, il n’osait pas penser à ses rendez-vous qu’il respectait mal. Isabelle quant à elle devait rentrer pour attendre son mari. Ce n’était pas la situation idéale pour une relation amoureuse. Mais c’était le même piment que celui que procure la lente montée des escaliers.
Ce qui le flattait, c’était avant tout son pouvoir de séduction. Le nombre de ses aventures faisait sa réputation de don juan, cette réputation qu’il aimait bien plus que les jolies femmes qu’il mettait dans son lit. 
Peu à peu, Isabelle s’attachait à lui. André par contre éprouvait le sentiment de s’enfoncer dans une impasse.
Une après-midi, elle l’avait retenu plus longtemps qu’à l’habitude, et il avait manqué une obligation importante. Il se résolut à en parler :
- Je sais, c’est difficile mais il faut nous séparer Isabelle. Avant que cette délicieuse aventure ne devienne une aventure ordinaire. Je t’ai donné du plaisir, mais tu m’en as donné toi aussi.
Elle se rhabillait toujours en dernier. Elle aimait qu’il contemple ce corps qu’elle lui dissimulait peu à peu.
Elle était abasourdie.
- Je ne te plais plus ?
- Jamais aucune femme ne m’aura procuré plus de plaisir.
Il n’avait pas pu s’empêcher d’ajouter :
- Tu peux en être fière, tu sais.
Elle avait demandé qu’il la dépose près de la gare. Elle voulait marcher. Il avait voulu lui donner un léger baiser, celui d’un ami. Elle détourna la tête. Chez elle, lorsque Pierre était rentré, elle avait aussi détourné le visage qu’elle lui tendait auparavant. Elle ne savait pas pourquoi mais elle était fâchée contre Pierre.
Le corps d’André fut découvert au pied d’un arbre centenaire à proximité du Panier d’Or. Une balle lui avait traversé le cœur. Il avait l’air surpris. 
Pierre avait été arrêté deux jours plus tard, à la sortie de son bureau. Il avait écouté les accusations de l’inspecteur Delrue. Il était resté silencieux. Alors même que son avocat lui répétait qu’il n’y avait aucune preuve que ce fut lui. Que d’autres pistes existaient que la police dès lors n’explorerait plus.
Durant son incarcération, c’est moi qui lui rendais visite le plus souvent. Lorsqu’Isabelle venait le voir, elle éclatait en sanglots presqu’immédiatement si bien qu’ils ne se disaient rien d’utile ni à l’un ni à l’autre.
L’inspecteur Delrue avait dressé une liste de femmes dont la rumeur disait qu’elles avaient été ou étaient encore les maitresses d’André Leroy. Celles qui avaient des raisons de souhaiter sa mort. Ne serait-ce que par mari interposé, ce qui assied une réputation. On le sait. Une femme pour laquelle on tue devient deux fois plus désirable.
Il n’y avait plus pour lui de raisons pour se mobiliser.
- Il méritait de mourir autant de fois qu’il a eu des maîtresses. Il n’aimait que lui.
C’est ce que Pierre m’avait dit la première fois.
- Ce n’est pas toi qui l’as tué.
- Peu importe qui l’a tué.
L’inspecteur Delrue n’avait pas cherché d’autre coupable. Pierre fut condamné à douze ans de prison.
J’allais le voir régulièrement. Soit seul, soit en accompagnant Isabelle. Il devenait de plus en plus sombre.
Un jour, Il saisit ma main.
- Promet le moi, Richard. Tu veilleras sur Isabelle.
J’étais chez elle tous les jours. Pas seulement les jours où nous allions visiter Pierre.
Un soir où je m’apprêtais à rentrer chez moi, c’est elle qui me retint.
- Ne me laisse pas, Richard. J’ai peur toute seule dans cette maison.
- Tu veux que je dorme ici ?
- Il y a la chambre d’amis. Ce n’est plus possible, je ne peux plus rester toute seule.
Nous sommes montés. Je me suis déshabillé dans la chambre d’amis, et je l’ai rejointe dans son lit.
Pierre devenait de plus en plus déprimé. Nous avions peur pour lui. Nous en parlions au lit avant de nous étreindre. Comme si la présence de Pierre, une présence invisible mais aussi évidente que si elle était réelle nous rapprochait et, je ne l’avouais pas, épiçait nos élans. Elle avait eu raison, Isabelle, avant son mariage avec Pierre, c’est moi qu’elle aurait dû épouser. Nous étions faits l’un pour l’autre. Elle pour moi. Moi pour elle.
Pierre s’était pendu dans sa cellule. Ce fut une découverte épouvantable. Ce fut une journée horrible. La nuit, nous nous sommes serrés l’un contre l’autre non pas seulement pour faire l’amour mais pour nous protéger comme des enfants apeurés.
- Je t’aime, Richard. Toi aussi, dis, tu m’aimes. Tu ne le dis jamais.
C’était un mois après les funérailles de Pierre. Elle était étendue sur le lit, j’avais les mains sur ses épaules.
Cette nuit-là j’ai dit : 
- C’est moi qui ai tué André Leroy. Je ne supportais plus l’idée de ses sales mains sur ton corps.
Lire la suite...

de tout coeur

merci à vous ,Mr Paul pour cette belle manifestation, merci à Liliane pour tous ce qu'elle fait pour nous aussi, je viens de voir la vidéo de Bob ,sympa une belle rencontre agréable.

à bientôt

Lire la suite...

Au pays bleu

 

Il pleut très faiblement, sans courant d'allégresse.

La terre desséchée reçoit de la fraîcheur.

Le pavé se tachète et change de couleur.

Quelques gouttes tombées, déjà la manne cesse.

J'espérais une averse, de l'eau en abondance,

De l'énergie venant réveiller ce qui dort.

Ah! voilà le soleil qui soudainement sort.

Les bourgeons rabougris resteront en souffrance.

La pluie, sous le soleil, tombait des blancs nuages.

Dans mon imperméable en plastique indigo

J'avais l'air, me dit - on un jour, d'un berlingot.

Lors voulut me croquer un confrère peut sage.

Je n'oublierai jamais mes joies exubérantes,

Là-bas au pays bleu où triomphait la pluie,

Où les fleurs arrosées demeuraient odorantes.

Où les nuits, je restais face au ciel, éblouie,

21 avril 2014

Lire la suite...

Laissant couler le temps

 

Cela fait quatorze ans que je lance au hasard

Ce que j'avais écrit pour moi dans ma jeunesse,

Mes émois passagers exprimés sans retard,

Quand ma joie était vive ou grande ma détresse.

Le charme que les mots, se combinant provoquent,

Me cause un doux plaisir, reçu comme un cadeau.

Ils recréent un ailleurs, une lointaine époque.

Je médite souvent, assise au bord de l'eau.

Je n'ai jamais cessé d'écrire des poèmes,

Souvent quand la beauté m'exalte, me ravit.

Je me répète car les causes sont les mêmes,

Des bonheurs savoureux, qu'aux saisons je revis.

Arrivée lentement à la case vieillesse,

Détendue, en éveil, laissant couler le temps,

En pleine liberté, j'accueille la paresse,

Me convaincs sans efforts que rien n'est important.

Y pensant, j'aimerais changer mes habitudes;

Remplir activement mes instants de survie.

La routine engourdit, crée de la lassitude,

Or je ne change rien, je manque d'énergie.

21 avril 2014

Lire la suite...

À fleur de mots

12273004257?profile=original

Lorsque mes doigts se posent, la diégèse se fond
au grain de toile qui, madéfiée à l'encre du soir,
croque les nuances de l'obscurité au jardin de mes pensées.
Sur le blanc vélin, mon écriture soliloque sous la nitescence
lunaire un passé aux allures de présent moiré.
Astral rempart en vertige, tu contemples ce qui me consume
et d'un souffle de soie, tu effeuilles le miroir de mes yeux
perdus au silence de l'éternité.
Ô songe qui se dilue dans les ombres, je suis dipsomane
de cet amour gardé dans mes soupirs
et sur mon chemin de cendre, ton étreinte
épure mon âme inféodée à la pierre non gravée
sous laquelle tu es enfermé.

Nom d'auteur Sonia Gallet

Ce texte figure dans le recueil © 2014.

Lire la suite...
RSS
M'envoyer un mail lorsqu'il y a de nouveaux éléments –

Sujets de blog par étiquettes

  • de (143)

Archives mensuelles