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Un souvenir ordinaire

 

 

 

 

La première fois que j'ai planté un caillou tout blanc, lisse et luisant, dans un pot plein de terre, j'avais cinq ans. Peut être moins, peut être plus. Peut être que ce n’est pas vrai, et que j’ai tout rêvé.

J'étais persuadé qu'à force de patience et de soins réguliers, il deviendrait un caillou gigantesque. Toute la rue en aurait été surprise. J'aurais haussé les épaules et j'aurais dit:

- ce n'est rien, ce n'est rien.

J'avoue qu'il ne s'est rien produit. J'ai conservé le pot sous mon lit pendant trois mois. Je l'arrosais régulièrement. Puis, j'ai vérifié si le caillou s'y trouvait toujours, et j'ai jeté le pot, et le caillou, dans la poubelle.

C'était l'année 1936.

C’est étrange. Aujourd’hui, je me souviens des premières années de ma vie davantage que de celles qui viennent de s’écouler. Est-ce que cela signifie que les premières comptent bien plus que les dernières ? Si je me laissais aller à rire, je dirais qu’une vie d’homme pourrait être bien plus courte qu’elle ne l’est. Que l’important c’est le début. Que le début, c’est une autre histoire, la meilleure peut être. L’avenir, c’est du remplissage avant la mort.

Mes parents et moi, nous habitions 11 rue Van Helmont. Un peu plus bas, rue des Bogards, à dix mètres à peine, se trouvait un magasin où on pouvait acheter des bonbons ou des caramels à la pièce. Les rouleaux de réglisse, les diables, noirs et brillants, y étaient particulièrement demandés sauf par ceux qui disaient que ce n'était pas beau de tirer dessus, les dents serrées, déjà noires, les lèvres ouvertes par l'effort. Mais ce sont les mêmes qui, sur leur tablier, nouaient leur écharpes par devant pour paraître plus âgés, alors que la plupart d'entre nous la nouaient sur le dos.

Notre immeuble, une grande et large bâtisse avait une entrée, au milieu de la façade, dont le couloir donnait sur une cour flanquée de trois autres immeubles. Au milieu de la cour se trouvait une auge de pierre, une pompe, et une tôle ondulée pour frotter le linge.

Je n'ai jamais pénétré dans aucun de ces trois immeubles. Notre logement se trouvait dans l'immeuble de façade.

Chacun de ces immeubles constituait pour chacun de ses occupants un quartier distinct, au caractère singulier, peut-être même une autre ville. Les gens ne s’y connaissaient pas tous, ils étaient trop nombreux. Ils n'avaient pas les mêmes horaires de travail. Ils venaient de régions différentes, et leurs accents, parfois, étaient difficiles à comprendre pour des enfants.

Nicolas Pelz, qui était mon ami, un bon élève, et un bon fils, lui, me répétait souvent ma mère, m'avait dit, un jour que je m'étonnais de l'animation qui régnait dès qu'on s'éloignait de la rue Van Helmont:

- Plus tard, tu comprendras.

Un jour, il me dit que c'était le bon jour pour voir.

- Tu comprends, c'est dimanche. Nous allons au théâtre. Ca te va?  

Le théâtre où Nicolas nous avait amenés n'était pas un véritable théâtre. C'était un cabaret nommé l’Ancienne Belgique où les gens venaient pour boire un verre ou plusieurs, attablés autour de tables rondes, tout en regardant sur une scène qui se trouvait au fond de la salle d'autres gens, les artistes, qui chantaient ou racontaient des histoires gaies. Nicolas qui était un habitué me dit qu'il ne savait pas pourquoi les applaudissements, c'était la coutume d'applaudir après chaque prestation, étaient plus nourris lorsque les histoires ou les chansons étaient tristes. Il avait même vu, je te le jure, croix de bois, croix de fer, une femme pleurer si bruyamment que le monsieur qui l'accompagnait n'arrêtait pas de lui taper sur l'épaule, en lui disant:

- Voyons, voyons, c'est pour rire.

Ce fut un après-midi éblouissant.

J'avais huit ans, lorsque dans la cour de l'école, un condisciple avec lequel je jouais m'a crié:

- Sale juif !

Je ne savais pas ce que c'était qu'un juif, et pourquoi mon condisciple avait ri en le disant. Et pourquoi, il avait tendu le poing. J'ignorais même ce que le mot signifiait. En quoi il définissait quelque chose. Grand, soit, Jérémie l'était. Beau, oui. Toutes les femmes affirmaient que le bébé de madame Kowack était beau. Malin, je n'avais qu'à évoquer Nicolas Pelz.

Soudain, j'apprenais que j'étais juif. C'était bien ou non?  Tous mes camarades de la rue Van Helmont devaient l'être également, bien que nous n'en ayons jamais parlé. Nous n'étions pas tellement différents les uns des autres. Seul, Gustave était bossu.

Un jour, mon père a dit à ma mère :

- C'est comme si nous étions toujours en Pologne. C'est en Belgique qu’il fera ses études, et il sera un belge semblable aux autres belges. Mais à Bruxelles, nous ne connaissons que des juifs. Même l'épicerie est juive. Nous construisons nous-mêmes ce mur que nous reprochions aux autres de construire entre eux et nous.

Je ne suis pas sûr évidemment que c'est en ces termes que mon père s'est exprimé devant ma mère, mais l'esprit devait être celui-là.

Quelques semaines plus tard, c’était un dimanche, nous avons pris le train jusqu'à Tournai. En sortant de la gare, j'étais entre mon père et ma mère, chacun serrait ma main.

- C'est ici que nous vivrons désormais et, comme la plupart des gens, peut être jusqu'au dernier de nos jours.

J'ai toujours suspecté mon père d'avoir l'amour du théâtre.

- Ainsi soit-il.

C'était un jour de la mi-juillet. Un jour de soleil, un jour où l'air était doux. Les arbres de la place, les façades, les rails des trams, l'éclat qui les recouvrait étaient plus brillant qu'à Bruxelles.

Mes parents, je l'ai vu sur une ancienne photographie, avaient l'air d'un couple de provinciaux béats devant un panorama de guide touristique. Il me semble que c'est sur cette photographie que je les ai vraiment regardés.

Ma mère avait trente trois ans. Elle portait un chapeau cloche muni d'une voilette, les cheveux noirs bouclés à la permanente soulignaient les bords du chapeau. Le rouge à lèvre était rutilant comme c'était la mode: le rouge baiser qui ne laisse pas de trace. Ce n'était pas une très grande femme. A en juger par la photo, sa taille devait être de un mètre soixante deux, soixante trois. Il me semble que c'était une jolie femme, et séduisante. Mais un fils est-il à même de juger de la beauté de sa mère?

Mon père portait, bien droit sur la tête un chapeau de feutre gris, un Borsalino, et un costume étroit de couleur marine. Son visage avait les pommettes saillantes, ses yeux étaient sombres, et ses chaussures brillaient comme si elles étaient neuves. Elles l'étaient probablement. Ils m'avaient enfoncé mon béret jusqu'au milieu du front.

- Nous allons aller à pieds, ce n'est pas très loin. Tu veux bien marcher? Tu es un grand garçon à présent.

La rue Royale va de la gare jusqu'à l'Escaut. Un pont que levait un technicien à chaque fois que se présentait un chaland permettait de rejoindre la rue Notre-Dame.

C'est un peu plus loin que mon père avait loué un local, surmonté d'un étage et d'un grenier, qui bientôt serait un magasin de chaussures à l'enseigne de " chez Sammy ".

Quant à moi, ils m’avaient inscrit dans une école qui portait le nom étrange d’école de la justice.

En quittant la rue Van Helmont mon père devenait à la fois un provincial, et quittait, peut être pour toujours, la condition ouvrière. C'est la lutte finale, n'évoquerait plus que des souvenirs de jeunesse.

Mais j'ai un reproche à lui faire. Pourquoi, lorsqu'on est amené à prendre des décisions aussi difficiles, elles modifient la vie de tous les membres d'une famille, pourquoi n'interroge-t-on pas les enfants? Eux aussi, on leur arrache une partie de leur passé, aussi concret pour eux qu'un territoire. A peine, ont-ils pu embrasser une petite fille blonde à qui ils tiraient les nattes, et qu'ils ne reverront probablement jamais.

Les dimensions de Bruxelles m'étaient inconnues. Bruxelles était-elle une grande ville, une très grande ville, je n'en savais rien. Par contre, Tournai était une grande ville. Un soir, adolescent, il m'avait fallu cinq heures pour en faire le tour par les grands boulevards qui séparaient la ville proprement dite de ses différents faubourgs.

C'était une ville en étoile. Vous vous éloigniez du centre, en haut, en bas, par la droite ou par la gauche, et vous aboutissiez à des routes qui portaient le nom de leur endroit de destination. Chaussée de Bruxelles, chaussée de Douai, chaussée de Valenciennes, chaussée de Lille, etc. Toutes les villes ont-elles des routes qui mènent à d'autres villes? Mais peut être toutes les villes sont elles de grandes villes pour un enfant de dix ans.

Même si en un seul jour, il quittait le domaine de l'enfance pour celui des incertitudes de l'adolescence.

 

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L'anniversaire

 

André voulait fêter son cinquantième anniversaire, sa nouvelle demeure dans un faubourg élégant de la capitale, et la vente du dixième immeuble qu’il avait construit avec son seul argent sans l’aide aucune de la banque. Il était fier de ce qu’il appelait sa réussite et n’avait, disait-il, aucune raison de le cacher.

Il plaisait aux femmes. Peut-être un peu moins à la sienne. Il était généreux avec elle, il lui offrait le bijou de valeur qu’elle souhaitait pour l’exposer, c’est le mot, lors d’un dîner. Elle avait sa voiture, un cabriolet de marque courante, mais dont les sièges étaient en cuir et elle portait des vêtements discrets dont les connaisseurs reconnaissaient l’origine.

Le cuir parce qu’il se froissait entre les mains comme un chiffon quand il était de la qualité voulue, était la matière qu’elle appréciait le plus. Souple il moulait ses hanches et provoquait instantanément chez les hommes des associations d’idées dont elle jouissait.

Peu d’hommes ont conscience de frustrer leur femme des plaisirs que procurent ne seraient ce que les attouchements qui sont les mots des amants.

Deux jours après la fête d’anniversaire, Irène avait  pris un amant italien. Luigi représentait une firme italienne. Célibataire, il occupait dans le haut de la ville un petit appartement coquet qui lui servait aussi de bureau. Il n’avait pas de secrétaire. Un ordinateur et le téléphone suffisaient à faire des affaires qui paraissaient excellentes.

C’était un beau garçon qui accentuait son accent italien lorsqu’il était en compagnie de femmes. C’était une coquetterie dont elles avaient conscience mais qui les faisait sourire et qui lui conférait un charme de plus. Parfois elles le reprenaient.

- Voyons Luigi, soyez sérieux !

Soit, disait-il avec un regard contrit, mais elles étaient à moitié conquises. 

Il avait dit à Irène qu’il connaissait l’agent d’une des premières firmes italiennes de vêtements de cuir et puisque Irène adorait ces vêtements qui lui étaient comme une seconde peau :

- Si vous voulez, je vous conduis à ses bureaux, il vient de rentrer une toute nouvelle collection et il vous fera les prix qu’il fait à ses clients détaillants.

Elle voulait bien. Elle ne le dit pas mais elle pensa que Luigi était un ange. 

Les détails de sa liaison avec Luigi, André ne les connut que quelques mois plus tard. Il y a toujours des amis ou des amies qui ont le sentiment de  rendre service en révélant à un mari que sa femme le trompe, ou à une épouse heureuse que son mari a une double vie. Curieux service que celui qui torture mentalement ses amis !

Luigi avait dit à Irène que la jupe en cuir rouge écarlate qui moulait ses fesses lui allait à ravir. Qu’elle était si luisante qu’on pouvait imaginer que c’était l’eau de sa douche qui ruisselait sur ses hanches. De voir Irène en petite culotte, elle avait refusé qu’il se retire, elle avait dit en riant qu’il avait vraisemblablement, elle avait répété vraisemblablement, déjà vu des femmes en petite culotte, lui avait donné des idées comme on dit. Une coucherie comme un merci et tout serait resté comme avant.

Il faut croire qu’Irène avait non seulement apprécié les attentions de Luigi  mais qu’elle avait été émue par le caractère que cette aventure donnait à sa vie. Comme un relief de feu, c’est l’adjectif qu’elle se murmura,  qui soulignait l’histoire généralement si plate de la plupart des épouses.

Quand André fit appel aux services d’un détective spécialisé qui avait mis leur téléphone sur enregistreur, il apprit que leurs relations, téléphoniques en tout cas, étaient torrides. Les cassettes qu’André conserva quelques années après leur divorce auraient pu sortir de maisons spécialisées. Cela donne à penser quant aux jardins secrets des êtres humains.

André travailla beaucoup plus tard et Josette sa secrétaire resta au bureau jusqu’à ce qu’il lui intime l’ordre de rentrer.

- Personne ne m’attend. Vous savez bien que je vis seule.

Elle travaillait avec André depuis dix ans. Elle l’avait toujours accompagnée et il se souvenait de la jeune femme timide qu’elle était lorsqu’elle s’était présentée. Irène avait dit : elle est parfaite, cette jeune femme. Elle a l’air un peu gourde mais ce n’est que mieux. Elle n’est pas obligée de comprendre le dessous des choses.

- Je vais vous reconduire, j’y tiens.

Elle habitait un petit immeuble à proximité des quais. Un quartier populaire d’immeubles anciens et d’entrepôts.

- Où mangez-vous, d’habitude? Je suis certain que vous ne mangez rien quand vous rentrez tard ? Quelqu’un vous attend ? Non, bien, je vous emmène au restaurant.

Il avait repris ce ton qui n’était pas autoritaire mais déterminé comme il le définissait lui-même. Ce ton qui est la marque des chefs, de ceux auquel, tout naturellement, on obéit. Il le pensait d’ailleurs: « il y a ceux qui disent ce qu’il faut faire, et il y a ceux qui disent : oui, monsieur ».

Elle connaissait un petit restaurant thaïlandais, pas un restaurant de luxe mais « elle s’y rendait de temps à autre en rentrant du cinéma ou du théâtre, on y mangeait bien et pas cher. ».

- Et l’opéra, vous aimez ?

Après le restaurant, il avait ramenée Josette chez elle, il voulait voir comment elle vivait, ils avaient bu un verre d’alcool, ils avaient parlé de théâtre, des derniers films qui étaient sortis, ils s’étaient rendus compte qu’ils avaient beaucoup de goûts en commun, sinon que Josette, au contraire d’Irène, était une jeune femme timide, un peu effacée, et qui se contentait de peu. Il l’avait embrassée, elle n’avait pas trop résisté, et il l’avait prise sur le tapis du salon. Il n’avait plus aimé une fille sur le tapis d’un salon depuis son adolescence.

Irène prétendit devant leurs amis au moment de leur divorce qu’André avait connu Josette à la manière biblique, Dieu sait depuis quand il la baisait au bureau, pendant qu’elle s’efforçait de séduire les banquiers, Elle avait trouvé dans la poche du veston d’André une petite culotte froissée qui était celle de Josette.

- Salope, avait-elle crié au bureau devant les deux employées.

Une culotte ? Qu’est-ce que ça prouve ?  Est-ce qu’elle se préoccupait, elle, des sous-vêtements de Luigi ou d’Irène lorsqu’ils se rencontraient ? Entre cinq et sept à ce qu’on disait.

Les larmes coulaient encore sur son visage si candide lorsqu’Irène était sortie sans se donner la peine de fermer la porte du bureau.

La situation devenait singulière. Irène et André partageaient toujours le même toit mais le lendemain de l’altercation au bureau, Irène s’était absentée, elle avait des courses à faire; avait-elle dit.

Le facteur avait remit une lettre à André. Un avocat lui faisait savoir que sa femme se préparait à demander le divorce pour adultère.

- Tu veux divorcer ?

- Comment continuer à vivre avec un homme qui me trompe avec sa secrétaire ?

- Moi je te trompe? Et Luigi? Tu me prends pour un con.

Ils cessèrent de se parler et ils montèrent se coucher comme ils le faisaient depuis vingt ans mais dos à dos.

Le lendemain André se leva le premier, bu une tasse de café, il en laissa pour Irène et quitta la maison le premier.

Au bureau il travailla comme si rien ne s’était passé, déjeuna ave Josette d’un sandwich qu’il fit livrer et rentra chez lui. Il avait besoin de réfléchir.

 Sur la table de la cuisine il y avait la tasse qu’il avait utilisée le matin et le café qu’il avait laissé à l’intention d’Irène. Elle avait dû s’absenter toute la journée. Il pensa à nouveau qu’il avait besoin de réfléchir, c’était déjà une forme d’action, mais il ne savait pas comment s’y prendre.

Lorsqu’ Irène rentra, ni elle ni lui ne firent allusion à leur future séparation. Ils montèrent se coucher et, aussi étrange que cela paraisse, une pulsion soudaine et de la rage aussi, le poussa à se porter vers sa femme, elle fît à peine semblant de résister, et ils firent l’amour avant de se retourner.

C’est ce matin-là qu’André emplit une valise de vêtements, il pensa qu’il valait mieux quitter la maison.

- Ce n’est pas la peine de nous disputer. Je te ferai écrire au bureau ?

- Au bureau, oui.

Elle était encore en chemise de nuit. C’est vrai qu’elle était appétissante. Il lui vint à l’esprit qu’il n’avait jamais fait l’amour avec sa femme le matin. Finalement, quinze ans de mariage n’épuisent pas le sujet en matière érotique.

Le plus ardu fut de chercher un endroit pour y passer les nuits. Chez Josette ? L’appartement était charmant mais modeste. Hélas, il n’avait plus l’indifférence de la jeunesse quant au confort depuis qu’il possédait une jolie maison près du bois.

Ce soir-là, lorsque les deux employés furent partis, seul avec Josette, il lui dit qu’il avait quitté la maison.

- J’ai pris une chambre à l’hôtel, ce n’était plus possible.

- Tu aurais pu loger chez moi.

Il était émerveillé. Tant de gentillesse et de spontanéité dans la gentillesse. Elle n’avait pas hésité un instant.

- Et je dérangerais ta vie ? Même si tu n’as pas d’ami sérieux, tu as des parents, des amis, des habitudes que je risquerais de déranger.

- Dis-moi la vérité : ce qui s’est passé entre nous, ce n’était que l’aventure d’une nuit. Je ne t’en voudrai pas tu sais. Mais, j’ai cru un moment…

Les larmes mouillaient ses yeux. Le lendemain, en revoyant la scène, et ce qui s’en était suivi, les baisers, le retour chez elle, le repas chez le vietnamien où ils avaient mangé ensemble la première fois, à peine le prix de quelques sandwiches, et ses caresses sitôt revenu chez elle, il se disait en riant que ce qu’on appelle ironiquement des romans de gare ne traduisaient que la réalité. Il fallait être fou ou cynique et blasé pour ne pas voir que c’est là que se trouve le reflet de l’amour véritable.

Pourquoi ne pas le dire, il était flatté aussi de la manière dont, alors qu’il repoussait la porte, elle s’était serré contre lui, avait saisi sa main, et l’avait posée sur sa poitrine en gémissant. Jamais il ne s’était senti si nécessaire à l’épanouissement physique d’une femme, et capable de la combler.

Désormais, disposant de moyens honorables, il pouvait jouir d’un célibat retrouvé ou songer avec l’expérience qu’il  possédait à reconstruire sa vie sur des bases bien réfléchies. C’est vrai, on y perd un peu du hasard des rencontres adolescentes mais par contre les choix, parce qu’il y a des choix, sont soigneusement pesés.

Etre marié et ne pas l’être en même temps, c’était une situation ambiguë devant laquelle il manquait de repères. Désormais s’il lui venait à l’idée de coucher avec Irène et d’en jouir comme cela avait été le cas hier encore, il devrait la séduire et attendre son bon vouloir. Le corps d’Irène lui parût soudain plein de secrets et le plaisir qu’il en avait tiré beaucoup trop mince.

Il se dit qu’il était temps de penser à Josette parce que c’est elle qu’il trompait en pensée.

- Tu vas déménager, dit-il. Nous allons chercher un appartement confortable.

- Mais moi, je n’ai pas besoin de plus que ce que j’ai. Comment le payer ? Et le jour où tu ne voudras plus de moi ? Tu mérites beaucoup mieux, j’en suis consciente.

- Un ange ! Ca existe donc encore ? Il la prit dans ses bras. Un ange !

Il fallu peu de temps pour que le couple qu’il formait avec Josette s’impose à tous ses amis Et c’est d’elle désormais qu’il attendait qu’elle soit l’expression féminine de sa réussite. D’ailleurs, Josette avait des gouts identiques à ceux d’Irène tant en matière de bijoux, de voiture ou de vêtements. Mais, et c’était une grande différence, André devait insister pour qu’elle accepte ce qu’il lui offrait.

Avez-vous remarqué ? Lorsqu’un homme trompe sa femme, c’est souvent avec une femme qui ressemble à la sienne. Au fond, c’est faire preuve de fidélité à son égard.

Leur union commença à se déliter lorsqu’elle raconta lors du premier anniversaire de leur mariage qu’elle avait fait la connaissance d’un jeune peintre d’origine italienne qui les avait invités tous les deux, son mari et elle, au vernissage de son exposition. Ses tableaux, dit-elle, étaient très beaux. Elle ajouta qu’il avait promis de leur faire des prix.

Non il ne se nommait pas Luigi mais Alberto.

Nous étions quelques uns à fêter le premier anniversaire de leur union. C’est moi qui en mon for intérieur fit cette boutade. Il y eut cependant un silence soudain autour de la table.

C’est André qui le rompit en portant un toast. Heureux anniversaire, dit-il.

 

L'anniversaire

 

André voulait fêter son cinquantième anniversaire, sa nouvelle demeure dans un faubourg élégant de la capitale, et la vente du dixième immeuble qu’il avait construit avec son seul argent sans l’aide aucune de la banque. Il était fier de ce qu’il appelait sa réussite et n’avait, disait-il, aucune raison de le cacher.

Il plaisait aux femmes. Peut-être un peu moins à la sienne. Il était généreux avec elle, il lui offrait le bijou de valeur qu’elle souhaitait pour l’exposer, c’est le mot, lors d’un dîner. Elle avait sa voiture, un cabriolet de marque courante, mais dont les sièges étaient en cuir et elle portait des vêtements discrets dont les connaisseurs reconnaissaient l’origine.

Le cuir parce qu’il se froissait entre les mains comme un chiffon quand il était de la qualité voulue, était la matière qu’elle appréciait le plus. Souple il moulait ses hanches et provoquait instantanément chez les hommes des associations d’idées dont elle jouissait.

Peu d’hommes ont conscience de frustrer leur femme des plaisirs que procurent ne seraient ce que les attouchements qui sont les mots des amants.

Deux jours après la fête d’anniversaire, Irène avait  pris un amant italien. Luigi représentait une firme italienne. Célibataire, il occupait dans le haut de la ville un petit appartement coquet qui lui servait aussi de bureau. Il n’avait pas de secrétaire. Un ordinateur et le téléphone suffisaient à faire des affaires qui paraissaient excellentes.

C’était un beau garçon qui accentuait son accent italien lorsqu’il était en compagnie de femmes. C’était une coquetterie dont elles avaient conscience mais qui les faisait sourire et qui lui conférait un charme de plus. Parfois elles le reprenaient.

- Voyons Luigi, soyez sérieux !

Soit, disait-il avec un regard contrit, mais elles étaient à moitié conquises. 

Il avait dit à Irène qu’il connaissait l’agent d’une des premières firmes italiennes de vêtements de cuir et puisque Irène adorait ces vêtements qui lui étaient comme une seconde peau :

- Si vous voulez, je vous conduis à ses bureaux, il vient de rentrer une toute nouvelle collection et il vous fera les prix qu’il fait à ses clients détaillants.

Elle voulait bien. Elle ne le dit pas mais elle pensa que Luigi était un ange. 

Les détails de sa liaison avec Luigi, André ne les connut que quelques mois plus tard. Il y a toujours des amis ou des amies qui ont le sentiment de  rendre service en révélant à un mari que sa femme le trompe, ou à une épouse heureuse que son mari a une double vie. Curieux service que celui qui torture mentalement ses amis !

Luigi avait dit à Irène que la jupe en cuir rouge écarlate qui moulait ses fesses lui allait à ravir. Qu’elle était si luisante qu’on pouvait imaginer que c’était l’eau de sa douche qui ruisselait sur ses hanches. De voir Irène en petite culotte, elle avait refusé qu’il se retire, elle avait dit en riant qu’il avait vraisemblablement, elle avait répété vraisemblablement, déjà vu des femmes en petite culotte, lui avait donné des idées comme on dit. Une coucherie comme un merci et tout serait resté comme avant.

Il faut croire qu’Irène avait non seulement apprécié les attentions de Luigi  mais qu’elle avait été émue par le caractère que cette aventure donnait à sa vie. Comme un relief de feu, c’est l’adjectif qu’elle se murmura,  qui soulignait l’histoire généralement si plate de la plupart des épouses.

Quand André fit appel aux services d’un détective spécialisé qui avait mis leur téléphone sur enregistreur, il apprit que leurs relations, téléphoniques en tout cas, étaient torrides. Les cassettes qu’André conserva quelques années après leur divorce auraient pu sortir de maisons spécialisées. Cela donne à penser quant aux jardins secrets des êtres humains.

André travailla beaucoup plus tard et Josette sa secrétaire resta au bureau jusqu’à ce qu’il lui intime l’ordre de rentrer.

- Personne ne m’attend. Vous savez bien que je vis seule.

Elle travaillait avec André depuis dix ans. Elle l’avait toujours accompagnée et il se souvenait de la jeune femme timide qu’elle était lorsqu’elle s’était présentée. Irène avait dit : elle est parfaite, cette jeune femme. Elle a l’air un peu gourde mais ce n’est que mieux. Elle n’est pas obligée de comprendre le dessous des choses.

- Je vais vous reconduire, j’y tiens.

Elle habitait un petit immeuble à proximité des quais. Un quartier populaire d’immeubles anciens et d’entrepôts.

- Où mangez-vous, d’habitude? Je suis certain que vous ne mangez rien quand vous rentrez tard ? Quelqu’un vous attend ? Non, bien, je vous emmène au restaurant.

Il avait repris ce ton qui n’était pas autoritaire mais déterminé comme il le définissait lui-même. Ce ton qui est la marque des chefs, de ceux auquel, tout naturellement, on obéit. Il le pensait d’ailleurs: « il y a ceux qui disent ce qu’il faut faire, et il y a ceux qui disent : oui, monsieur ».

Elle connaissait un petit restaurant thaïlandais, pas un restaurant de luxe mais « elle s’y rendait de temps à autre en rentrant du cinéma ou du théâtre, on y mangeait bien et pas cher. ».

- Et l’opéra, vous aimez ?

Après le restaurant, il avait ramenée Josette chez elle, il voulait voir comment elle vivait, ils avaient bu un verre d’alcool, ils avaient parlé de théâtre, des derniers films qui étaient sortis, ils s’étaient rendus compte qu’ils avaient beaucoup de goûts en commun, sinon que Josette, au contraire d’Irène, était une jeune femme timide, un peu effacée, et qui se contentait de peu. Il l’avait embrassée, elle n’avait pas trop résisté, et il l’avait prise sur le tapis du salon. Il n’avait plus aimé une fille sur le tapis d’un salon depuis son adolescence.

Irène prétendit devant leurs amis au moment de leur divorce qu’André avait connu Josette à la manière biblique, Dieu sait depuis quand il la baisait au bureau, pendant qu’elle s’efforçait de séduire les banquiers, Elle avait trouvé dans la poche du veston d’André une petite culotte froissée qui était celle de Josette.

- Salope, avait-elle crié au bureau devant les deux employées.

Une culotte ? Qu’est-ce que ça prouve ?  Est-ce qu’elle se préoccupait, elle, des sous-vêtements de Luigi ou d’Irène lorsqu’ils se rencontraient ? Entre cinq et sept à ce qu’on disait.

Les larmes coulaient encore sur son visage si candide lorsqu’Irène était sortie sans se donner la peine de fermer la porte du bureau.

La situation devenait singulière. Irène et André partageaient toujours le même toit mais le lendemain de l’altercation au bureau, Irène s’était absentée, elle avait des courses à faire; avait-elle dit.

Le facteur avait remit une lettre à André. Un avocat lui faisait savoir que sa femme se préparait à demander le divorce pour adultère.

- Tu veux divorcer ?

- Comment continuer à vivre avec un homme qui me trompe avec sa secrétaire ?

- Moi je te trompe? Et Luigi? Tu me prends pour un con.

Ils cessèrent de se parler et ils montèrent se coucher comme ils le faisaient depuis vingt ans mais dos à dos.

Le lendemain André se leva le premier, bu une tasse de café, il en laissa pour Irène et quitta la maison le premier.

Au bureau il travailla comme si rien ne s’était passé, déjeuna ave Josette d’un sandwich qu’il fit livrer et rentra chez lui. Il avait besoin de réfléchir.

 Sur la table de la cuisine il y avait la tasse qu’il avait utilisée le matin et le café qu’il avait laissé à l’intention d’Irène. Elle avait dû s’absenter toute la journée. Il pensa à nouveau qu’il avait besoin de réfléchir, c’était déjà une forme d’action, mais il ne savait pas comment s’y prendre.

Lorsqu’ Irène rentra, ni elle ni lui ne firent allusion à leur future séparation. Ils montèrent se coucher et, aussi étrange que cela paraisse, une pulsion soudaine et de la rage aussi, le poussa à se porter vers sa femme, elle fît à peine semblant de résister, et ils firent l’amour avant de se retourner.

C’est ce matin-là qu’André emplit une valise de vêtements, il pensa qu’il valait mieux quitter la maison.

- Ce n’est pas la peine de nous disputer. Je te ferai écrire au bureau ?

- Au bureau, oui.

Elle était encore en chemise de nuit. C’est vrai qu’elle était appétissante. Il lui vint à l’esprit qu’il n’avait jamais fait l’amour avec sa femme le matin. Finalement, quinze ans de mariage n’épuisent pas le sujet en matière érotique.

Le plus ardu fut de chercher un endroit pour y passer les nuits. Chez Josette ? L’appartement était charmant mais modeste. Hélas, il n’avait plus l’indifférence de la jeunesse quant au confort depuis qu’il possédait une jolie maison près du bois.

Ce soir-là, lorsque les deux employés furent partis, seul avec Josette, il lui dit qu’il avait quitté la maison.

- J’ai pris une chambre à l’hôtel, ce n’était plus possible.

- Tu aurais pu loger chez moi.

Il était émerveillé. Tant de gentillesse et de spontanéité dans la gentillesse. Elle n’avait pas hésité un instant.

- Et je dérangerais ta vie ? Même si tu n’as pas d’ami sérieux, tu as des parents, des amis, des habitudes que je risquerais de déranger.

- Dis-moi la vérité : ce qui s’est passé entre nous, ce n’était que l’aventure d’une nuit. Je ne t’en voudrai pas tu sais. Mais, j’ai cru un moment…

Les larmes mouillaient ses yeux. Le lendemain, en revoyant la scène, et ce qui s’en était suivi, les baisers, le retour chez elle, le repas chez le vietnamien où ils avaient mangé ensemble la première fois, à peine le prix de quelques sandwiches, et ses caresses sitôt revenu chez elle, il se disait en riant que ce qu’on appelle ironiquement des romans de gare ne traduisaient que la réalité. Il fallait être fou ou cynique et blasé pour ne pas voir que c’est là que se trouve le reflet de l’amour véritable.

Pourquoi ne pas le dire, il était flatté aussi de la manière dont, alors qu’il repoussait la porte, elle s’était serré contre lui, avait saisi sa main, et l’avait posée sur sa poitrine en gémissant. Jamais il ne s’était senti si nécessaire à l’épanouissement physique d’une femme, et capable de la combler.

Désormais, disposant de moyens honorables, il pouvait jouir d’un célibat retrouvé ou songer avec l’expérience qu’il  possédait à reconstruire sa vie sur des bases bien réfléchies. C’est vrai, on y perd un peu du hasard des rencontres adolescentes mais par contre les choix, parce qu’il y a des choix, sont soigneusement pesés.

Etre marié et ne pas l’être en même temps, c’était une situation ambiguë devant laquelle il manquait de repères. Désormais s’il lui venait à l’idée de coucher avec Irène et d’en jouir comme cela avait été le cas hier encore, il devrait la séduire et attendre son bon vouloir. Le corps d’Irène lui parût soudain plein de secrets et le plaisir qu’il en avait tiré beaucoup trop mince.

Il se dit qu’il était temps de penser à Josette parce que c’est elle qu’il trompait en pensée.

- Tu vas déménager, dit-il. Nous allons chercher un appartement confortable.

- Mais moi, je n’ai pas besoin de plus que ce que j’ai. Comment le payer ? Et le jour où tu ne voudras plus de moi ? Tu mérites beaucoup mieux, j’en suis consciente.

- Un ange ! Ca existe donc encore ? Il la prit dans ses bras. Un ange !

Il fallu peu de temps pour que le couple qu’il formait avec Josette s’impose à tous ses amis Et c’est d’elle désormais qu’il attendait qu’elle soit l’expression féminine de sa réussite. D’ailleurs, Josette avait des gouts identiques à ceux d’Irène tant en matière de bijoux, de voiture ou de vêtements. Mais, et c’était une grande différence, André devait insister pour qu’elle accepte ce qu’il lui offrait.

Avez-vous remarqué ? Lorsqu’un homme trompe sa femme, c’est souvent avec une femme qui ressemble à la sienne. Au fond, c’est faire preuve de fidélité à son égard.

Leur union commença à se déliter lorsqu’elle raconta lors du premier anniversaire de leur mariage qu’elle avait fait la connaissance d’un jeune peintre d’origine italienne qui les avait invités tous les deux, son mari et elle, au vernissage de son exposition. Ses tableaux, dit-elle, étaient très beaux. Elle ajouta qu’il avait promis de leur faire des prix.

Non il ne se nommait pas Luigi mais Alberto.

Nous étions quelques uns à fêter le premier anniversaire de leur union. C’est moi qui en mon for intérieur fit cette boutade. Il y eut cependant un silence soudain autour de la table.

C’est André qui le rompit en portant un toast. Heureux anniversaire, dit-il.

 

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La petite auberge


Je me trouvais à la petite auberge. Je m’y rendais à chaque fois que j’avais le sentiment que mon imagination littéraire se tarissait.

J’avais écrit une nouvelle d’une dizaine de pages que j’avais vendue à un magazine féminin. Un an plus tard, à la veille des vacances d’été, la responsable de la rubrique culturelle me demanda de lui en écrire une autre.
- Dans le style de la précédente que beaucoup de lectrices ont aimée.
- Une histoire de cul ?
Au travers de l’appareil téléphonique, c’était comme si je la voyais pincer les lèvres.
-Pierre ! Dois-je te rappeler que le titre du magazine est : Femme de cœur.
- Soit, pas une histoire de cul mais une histoire de fesses. Pardon, je voulais dire une histoire de cœur.
J’ai écrit la nouvelle en un seul jour, et la lui ai envoyée dès le lendemain. Une heure plus tard, c’est elle qui m’appelait.
-Pierre, je n’apprécie pas ce genre de plaisanterie. Tu me l’as vendue l’année dernière. Je suppose qu’aujourd’hui, tu vas m’expédier celle d’aujourd’hui. Imagine qu’elle soit arrivée directement au secrétariat de rédaction.
J’avais réécrit sans m’en être rendu compte la nouvelle que je lui avais vendue un an plutôt. J’étais atterré.
-Tu es fatigué, Pierre. Tu travailles trop ces temps-ci. Tu devrais prendre quelques jours de repos. Pars pour la Petite Auberge. L’air de la campagne te fera du bien; avait dit Isabelle.
Je connaissais la Petite Auberge, située au fond des Ardennes, depuis que René et moi y avions passé deux jours après la réussite de sa dernière année à l’école hôtelière. Nous en avions été les seuls occupants. La tenancière, madame Lavergne, était sa tante.
Depuis c’est là que je venais me reposer durant un jour ou deux lorsque j’avais le sentiment que je devais me ressourcer.

Je me promenais dans la campagne et dans la forêt jusqu’à ce qu’une sorte de fièvre me saisisse. Je savais qu’il fallait que je rentre, que je retrouve mon écran, que j’écrive les premières lignes que j’avais à l’esprit avant qu’elles ne disparaissent. Un jour je les avais répétées à haute voix jusqu’à ce que je sois rentré chez moi.
Assis devant mon ordinateur, j’avais rédigé une nouvelle d’une dizaine de pages dont je savais qu’elle plairait.
J’ai rempli mon sac d’une chemise, d’un pantalon de toile et d’un peu de linge. Nous nous sommes embrassés Isabelle et moi comme si c’était peut-être notre dernier baiser.
Je téléphonais à madame Lavergne avant de partir, il y avait toujours une chambre de disponible. Ancien relais de chasse plus personne ne s’y rendait. La plupart du temps, j’étais le seul client.
J’étais assis dans la salle à manger en attendant que la pluie cesse, une averse comme il en tombait rarement durant cette saison. La météo n’annonçait aucune amélioration. Madame Lavergne m’avait préparé un thermos plein de café bouillant.
-Vous sortirez cet après-midi, monsieur Pierre.
- Oui, madame Lavergne.
Soudain, j’ai entendu claquer une porte, une voiture avait dû s’arrêter à quelques mètres. Une femme, un journal sur la tête, s’est précipitée dans la salle. Sa robe lui collait au corps. Quelques mètres, même parcourus en courant, avaient suffi pour la tremper.
-Ma pauvre dame, vous êtes trempée. Vous êtes seule ?
Madame Lavergne hésitait.
-Vous avez un bagage, je vais aller le prendre.
- Moi, je vais y aller.
- Je n’en ai pas. Vous êtes gentils tous les deux. Vous avez une chambre ? Je voudrais m’essuyer.
Elle était désemparée. Madame Lavergne s’est précipitée.
-Je suis sotte. Ma pauvre dame, venez vite.
C’était une très belle femme. De celles dont on dit qu’elles sont désirables. Sexuellement désirables. Je ne détachais pas les yeux de son corps. Sa robe qui lui collait à la peau n’en aurait pas montré davantage si elle avait été transparente.
-Vous ne voulez pas prendre une tasse de café chaud avant de vous changer ?
Madame Lavergne lui avait entouré le cou d’un essuie-éponge qu’elle avait été cherché dans la cuisine.
La femme m’a regardé un instant, peut-être qu’elle a souri. Je me sentais ridicule.
Lorsqu’elle est descendue, elle avait enfilé une robe de chambre en lainage que madame Lavergne n’avait pas dû porter souvent. Elle portait encore la trace des pliures qu’elle avait subies avant d’avoir été soigneusement rangée. Aux pieds, elle portait des charentaises. Je n’ai pas pu m’empêcher de rire et elle a ri à son tour.
Madame Lavergne a posé un bol vide en face du mien, une bouteille de lait et une coupelle de morceaux de sucre.
-Tenez-le bien entre les mains, ça va vous réchauffer.
Nous avions l’air, elle et moi, d’un couple qui s’apprêtait à prendre son petit déjeuner.
-Vous venez de loin ?
- Je devais me rendre un peu plus loin mais je ne voyais plus rien. Vous aussi, vous avez été surpris par la pluie ?
- Non. Je connais l’auberge depuis fort longtemps. J’y viens lorsque j’ai besoin d’être seul. Peut-être pour me retrouver comme on dit. Je suis écrivain.
J’éprouvais le besoin de lui parler de moi. Je lui ai raconté comment j’y avais abouti et pourquoi j’y venais lorsque que mon imagination était sèche. Elle m’écoutait en souriant. De temps à autre, elle éclatait de rire en m’écoutant, et l’éclat de son rire m’émouvait à ce point que j’avais envie de serrer entre mes bras ce corps que je devinais tendre et tiède.
Elle devinait sans doute l’état dans lequel je me trouvais. Elle refermait le col de sa robe de chambre si maladroitement qu’elle découvrait à chaque fois une partie de sa poitrine. Elle disait :
-Pardon !
Je ne la regardais que plus fixement.
Madame Lavergne nous avait préparé une tranche de jambon fumé qu’elle avait accompagné d’une salade avec des croutons rôtis.
-Ce soir, je vous ferai une omelette aux champignons.
Elle regarda Françoise. Je dis Françoise parce que c’est le nom qu’elle m’avait donné mais aujourd’hui je ne suis plus sûr du tout que ce fût son véritable prénom.
-Pour moi, c’est oui. Rien que d’y penser je voudrais déjà que nous soyons ce soir. Mais je ne vous l’ai pas demandé : la chambre est disponible ?
-Vous êtes mes seuls clients.
Je n’ai jamais été aussi loquace. Je ne me souviens plus aujourd’hui de ce dont nous avons parlé mais il me semble qu’elle n’arrêtait pas de rire. Elle se laissait aller. Elle avait les coudes sur la table et ne se préoccupait plus de sa robe de chambre. Une seule fois, elle avait remarqué.
-Elle est chaude. Ce doit être bon en hiver.
-Vous voulez l’ôter ?
Elle parut surprise de ma réflexion.
-Je voulais dire : remettre votre robe.
-Cela n’en vaut plus la peine. Elle n’est peut-être pas encore complètement sèche. J’imagine qu’elle est froissée.
Moi, je n’ai cessé de bavarder. J’égrenais des anecdotes qui avaient jalonné ma carrière entre le moment où j’envoyais mes textes à des magazines jusqu’à ce jour où pour la première fois on m’a passé une commande.
A l’heure du dîner, nous étions devenus des amis de toujours. Françoise enjouée allait à la cuisine, se faisait expliquer des recettes de la région et revenait me les confier à voix basse comme le ferait à son référent une espionne intrépide. Elle se penchait vers mon visage et me les chuchotais à l’oreille. Je respirais avidement l’odeur de son parfum mêlée à celui de sa peau.
-Vous sentez bon.
-Vous aimez ? Je vous en frotterai derrière l’oreille.
C’est ainsi que nous sommes arrivés à l’heure du dîner. J’avais commandé une bouteille de vin rouge. Puis, après le repas, Françoise avait étendu les bras.
-Je vais aller me coucher.
J’ai bu encore un verre de vin puis je suis monté à mon tour. La porte de sa chambre qui était voisine de la mienne était entr’ouverte. L’esprit vide, comme un automate, je l’ai poussée. Françoise était étendue sur le côté, nue. Les draps étaient rejetés. Elle s’est mise sur le dos, les jambes écartées. Elle m’a regardé ôter ma chemise et mon pantalon. J’ai ôté mes chaussures et je me suis avancé vers elle en enlevant mon slip. Elle avait les paupières cernées.
Nous nous sommes aimés à plusieurs reprises affamés que nous étions de nous-mêmes. Assez tard dans la nuit, alors qu’elle dormait, la main sur mon corps, j’ai ramassé mes vêtements et je suis rentré dans ma chambre encore tout exalté.
J’ai dormi assez tard. Le soleil illuminait la chambre lorsque je me suis réveillé. Je ne savais que penser. Je suis descendu en refusant de raisonner.
L’auberge était vide. Madame Lavergne essuyait des verres derrière son comptoir.
-Vous êtes seule ?
- La dame est partie il y a plus d’une heure.
- Elle est partie ? Je n’ai pas entendu sa voiture. Vous connaissez son nom ?
-Vous le savez, monsieur Pierre. Je ne fais jamais remplir de fiche, ce n’est pas un hôtel ici.
Je suis rentré après avoir donné un coup de fil à Isabelle.

 

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L'occasion d'écrire

 

Soliloque

Je ne cesse de méditer

Pour créer l'occasion d'écrire.

Il me faut certes profiter

D'avoir pu éviter le pire.

Dialoguer me fut agréable,

J'avais de vives réparties.

Sans réfléchir au préalable,

De mes acquis tirais partie.

J'écrivais de fameux mémoires,

En plaidant m'exaltais souvent.

Je n'ose même plus y croire.

Me restent mes vers émouvants.

Alors que la vieillesse agit,

Ôtant son charme à mon visage,

Elle respecte mon esprit,

Lors, j'aime en faire un bon usage.

Ne peux me passer du langage.

Ce n'est pas celui des croyants;

Il me vient d'un autre héritage.

Je me recueille en l'employant.

28 avril 2014

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Devenir sans utilité

 

Soliloque

Sans récriminations ni plaintes,

Chacun doit, par nécessité,

Respecter des priorités,

Subir différentes contraintes.

Est sans détours la route à suivre,

Qu'il n'avait pas eu à choisir.

Il s'arrête aux joies et plaisirs,

Prévus aux pages de son livre.

Au cours du trajet, il apprend.

Mais sans pouvoir se bien connaître.

Il organise son mieux-être,

Lors le surprennent des tourments.

Dans une liberté sereine,

Devenir sans utilité.

Un état, un jour, mérité,

Est une grâce peu certaine.

28 avril 2014

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En Chine vivait un jeune Prince JGobert

En Chine vivait un jeune Prince très beau et très riche. Le trône de son père lui revenait de droit et afin d’y accéder, il devait se marier.

Dans le Pays du Soleil levant, le mariage d’un Prince occupe tous les esprits. Les familles riches se prévalent d’avoir une fille parfaite pour tenir le rôle d’épouse. Les princesses rêvent au jeune Prince et les parents aux retombées d’une telle union.

Le Prince, pressé par son père, ne trouve pas d’épouse. Il organise des rencontres qui restent sans résultat. Fort déçu de cette attente,  son père l’Empereur commence à s’impatienter.

Dans ce palais où vivent des hommes, des femmes, des enfants, la vie ressemble à une ruche où chacun a une place bien définie. Un soir que le Prince se promène très soucieux, la troisième épouse de son père l’accoste avec déférence et pour le distraire, lui raconte une histoire qu’elle a entendue dans sa famille.

Cette histoire parle d’âme sœur, d’une communion parfaite en amour entre deux personnes féminines. Chaque partenaire aspirant à retrouver l’autre, dont il a la marque dans sa chair comme dans son âme.

La famille de la troisième épouse de l’Empereur connait deux jeunes filles qui, mises en présence dés leur plus jeune âge, sont devenues « laotong » qui veut dire âmes sœurs. Elles vivent dans leur village, l’une plus aisée et l’autre moins. Au fil du temps, les fillettes ont tissés des liens étroits et solides. Elles ont enduré le même supplice des pieds bandés et demeurent chacune dans la chambre réservée aux femmes. Pour communiquer, elles écrivent, apprennent à dessiner les lettres du savoir.

Cette amitié peu commune est considérée comme un don du ciel et personne n’entrave la vie de ces deux fillettes bientôt femmes. Elles peuvent se marier et ainsi avoir une maison sans que leur amour en souffre. Les époux laissent ces âmes sœurs se voir quand elles veulent.

Le Prince se met dans une colère noire de savoir qu’il existe dans son royaume des jeunes filles plus heureuses que lui. La colère se propage au palais entier. Il fait venir la troisième épouse et lui ordonne de trouver ces jeunes filles. La troisième épouse ,confuse, s’exécute.

L’une est maintenant mariée à un homme bon qui a une mère cruelle et acariâtre. Cette jeune femme est devenue par son mariage la servante de sa nouvelle famille. Elle vit patiente et endure la mauvaise humeur de la belle mère. La seconde attend qu’on la marie. D’une meilleure famille mais ruinée par la vie dissolue de son père, personne ne veut d’elle comme épouse.

Quand la nouvelle arrive au village que les gardes du palais cherchent les deux laotangs, tous les villageois restent étonnés de cette démarche peu commune.

La légende, la tradition dit que le couple de laotong est relié dés sa naissance par un fil rouge tiré par un Dieu et que ces vies ainsi prédestinées ne peuvent plus être séparées. Personne a le pouvoir ni le droit de défaire ce qu’un Dieu a fait.

Le Prince décide de les recevoir et d’en choisir une pour se marier. Décision qui met de nouveau la cour de l’Empereur très en colère. Les princesses se sentent blessées, insultées. Les familles de celles-ci partent et l’Empereur est furieux.

Les deux jeunes femmes retrouvées, les gardes les amènent au palais. Les femmes de l’Empereur voient que l’une est magnifique, un teint de porcelaine aux yeux noirs, une bouche dessinée d’un rouge sang. Nos deux laotangs ne sont pas heureuses de savoir que leurs vies échappent au destin qui leur était réservé. Elles s’en inquiètent.

Arrive le jour du choix du Prince qui n’a droit qu’à une épouse. Il choisit celle au teint de porcelaine et tristement l’élue quitte son âme sœur pour rejoindre son nouvel époux. Le Prince décide de garder la seconde jeune femme et lui enjoint de rester dans un appartement privé au palais.

Les mois passent dans la morosité, la monotonie. Rien ni personne n’arrive à égayer cette belle princesse dans son beau palais. Le Prince s’assombrit de voir sa première épouse si triste.

L’Empereur lui-même est mécontent, insatisfait de ce couple qui n’engendre pas de fils. Rien ne s’arrange pour le jeune couple. Le Prince, tombé amoureux de sa femme, ne veut pas la renvoyer et s’en séparer.

Un soir, l’épouse du Prince part rendre visite à son amie et la trouve mourante. Elle se laisse mourir pour libérer sa compagne du sort qui les lie. Celle-ci appelle le Prince et lui confie le fil rouge de son amour reçu par ce Dieu tout puissant. Ce fil rouge unit désormais le Prince à sa belle princesse libérant du même coup tout l’amour de celle-ci pour lui.

Qq mois plus tard, un joli poupon voit le jour et c’est une merveilleuse petite fille au teint de porcelaine qui prit le joli nom de fleur d’amour. Dieu a accepté ce changement pour assembler les époux dans l’amour.

Le souvenir du sacrifice de la seconde laotang est célébré en Chine chaque année au printemps à la fête des fleurs et de l’amour.







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Lucia Sturdza Bulandra dans La Folle de Chaillot par George Ştefănescu (1967)

Il s'agit d'une pièce en deux actes de Jean Giraudoux (1882-1944), représentée le 19 décembre 1945, publiée en 1946, Giraudoux délaisse ici les héros mythologiques. Bien que "La folle de Chaillot" ne soit pas une pièce sociale, elle ne s'en prend pas moins à notre société. Giraudoux l'attaque en poète: une comtesse qui est folle, misérable et bariolée sur toutes les coutures, aux yeux cernés de suie épaisse, possède pour toute demeure, une cave aux flancs de la colline de Chaillot. C'est là même qu'au mépris des hideux représentants du monde des affaires s'est réfugiée la poésie, autrement dit, la liberté de vivre. Il va sans dire qu'un tel sujet eût pu aisément tomber dans la farce la plus grossière; grâce à Giraudoux, il en va tout autrement. Place de l'Alma, à la terrasse du café "Francis", le groupe des hommes d'affaires est réuni devant des portos: une président de conseils d'administration imaginaires, un baron homme de paille et aigrefin, un prospecteur fantaisiste, etc. L'assemblée cherche une raison sociale pour appâter les "gogos"; le prospecteur la trouve. La prospection est à la mode? On prospectera donc le sous-sol de la colline de Chaillot. Pendant que se trament les projets de l'"Union bancaire du sous-sol parisien", mendiants, bouquetières, chiffonniers, sourds-muets, chassés impitoyablement par les affairistes en question forment, derrière le groupe, la toile de fond symbolique de la misère. Alors que le prospecteur expose son plan, la Folle de Chaillot, Aurélie, la comtesse, paraît, habillée en grande dame 1890 dans une robe à traîne relevée avec une pince à linge de métal, et autres affûtiaux du même goût. Il est midi: le groupe des affairistes est au comble de l'impatience. Ils ont en effet envoyé pour cette heure un jeune homme, -qu'ils font "chanter" pour une histoire de chèque sans provision, -faire sauter la maison d'un ingénieur clairvoyant que les projets de l'"Union bancaire..." ont inquiété. Mais, au dernier moment, le gamin a préféré se jeter dans la Seine: le sauveteur du Pont de l'Alma, tout fier (il vient d'être nommé et c'est son premier noyé!), ramène le garçon à la terrasse de chez "Francis". La Folle de Chaillot entreprend de réconcilier le faux-noyé avec la vie: pourquoi lit-il donc les journaux du jour "qui répandent le mensonge et le vulgaire"? La comtesse, elle, ne lit qu'un journal, et toujours le même numéro: le "Gaulois" du 7 octobre 1896! La vie? elle la trouve fort agréable. D'ailleurs, elle n'a pas le temps de s'ennuyer: tous les matins, reprise des jupons avec du fil rouge, repassage des plumes d'autruche, la correspondance (toujours la même lettre, toujours en retard, à écrire à sa grand'mère); puis la toilette, qui dure une heure: pensez donc, sans femme de chambre! Puis les bagues: "Ma topaze, si je vais à confesse. J'ai tort d'ailleurs. On ne peut imaginer les éclairs de la topaze dans le confessionnal!" Oui, la comtesse est heureuse. Cependant, de sa cave, mal informée par "Le Gaulois" de 1896, elle ignore la vraie situation: la foule va le lui apprendre. C'est l'invasion: "Le monde est plein de mecs, dit le chiffonnier. Ils mènent tout. Ils gâtent tout. Voyez les commerçants. Ils ne vous sourient plus. Ils n'ont d'attention que pour eux. Le boucher dépend du mec du veau, le garagiste du mec de l'essence, le fruitier du mec des légumes. On ne peut imaginer jusqu'où va le vice. Le légume et le poisson sont en cartes." La Folle de Chaillot n'aurait jamais cru cela! Mais alors, il faut agir, et d'abord contre ces membres de l'"Union bancaire" qui veulent prospecter la colline de Chaillot. Sur-le-champ Aurélie dicte au sourd-muet des lettres aux présidents de l'"Union" pour qu'ils viennent le soir même, chez elle, se rendre compte de l'existence du pétrole à Chaillot. Elle convoque immédiatement son état-major: la Folle de Passy, la Folle de Saint-Sulpice, la Folle de la Concorde.

Le deuxième acte s'ouvre (dans les sous-sol d'Aurélie; la pièce a été vidée par les huissiers qui n'ont laissé que le lit majestueux, royal, à baldaquin et à tentures) sur l'assemblée des Folles: Constance, la Folle de Passy, en robe blanche à volants, avec chapeau Marie-Antoinette, et qui parle sans arrêt avec un chien imaginaire, Dicky; Gabrielle, La Folle de Saint-Sulpice, faussement simple avec sa toque et son manchon 1880, Aurélie met ses amies au courant de la situation. L'assemblée n'hésite pas longtemps à prendre de graves décisions: elle s'érige en tribunal qui jugera les enrichis. Les accusés, bien entendu, sont absents. On les condamnera donc par contumace: le chiffonnier, d'ailleurs s'offre à plaider pour eux. Malgré la violence et l'entrain de sa défense, les Folles s'en vont, laissant à Aurélie toute liberté pour le châtiment des "gros". Ils veulent le sous-sol de Chaillot? Ils l'auront, pour toujours. La cave d'Aurélie ouvre en effet sur un précipice, où seront précipités profiteurs et technocrates. Ou, bien plutôt, leur avidité elle-même les précipitera. Les voilà tous qui arrivent, et envahissent la cave de la Folle, impatients de sentir le naphte: tous, "présidents de conseils d'administration", "prospecteurs des syndicats d' exploitation", "représentants du peuple affectés aux intérêts pétrolifères de la nation", "syndics de la presse publicitaire", femmes et maîtresses des uns et des autres, tous ils se disputent et se battent pour être des premiers à descendre dans le gouffre où la Folle va les enfermer. Tous se précipitent dans le trou comme les damnés dans l'Enfer. Ils ne reviendront plus. Le monde est délivré, sauvé par la Folie. Où sont les méchants? "Evaporés, Irma! Ils étaient méchants. Les méchants s'évaporent... Ils se croient éternels... Mais pas du tout! L' orgueil, la cupidité, l' égoïsme les chauffent à un tel degré de rouge que, s'ils passent sur un point où la terre recèle la bonté ou la pitié, ils s'évaporent".

L'accueil que fit la critique à "La folle de Chaillot" fut en général assez réservé. Ce n'était pas du meilleur Giraudoux. Un divertissement sans doute, mais qui n'a pas la légèreté d' "Intermezzo". Parfois, malgré l'extrême vivacité du dialogue, on éprouve l'impression d'entendre un prêche. Il reste cependant que le personnage d'Aurélie, la Folle de Chaillot, est une trouvaille théâtrale de premier ordre. C'est sans doute la pièce la plus pessimiste de Giraudoux: l'auteur paraît fort dégoûté de ses contemporains. Cependant, sa philosophie optimiste reprend le dessus au dénouement. L'accord avec la vie demeure toujours possible: la vie véritable, la liberté, la poésie, prospecteurs et technocrates, "mecs" de tout acabit ne les pourront étouffer, pas plus qu'ils n'ont pu transformer le visage de la colline de Chaillot.

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Non-Non de Jean Tousseul

La vérité est faite de plaies saignantes, de membres désarticulés, d’or carbonisés, et elle jaillit à travers les barreaux des cellules. 

Jean Tousseul : extrait  des Martrys.

Non non !

Sébastien, tu es vilain

-Tiens, tu viens de me rappeler qq chose. Quand j’étais petit, il m’arrivait souvent de répondre « non non ». Et ma grand-mère immanquablement ajoutait : Non-Non, elle a été brûlée.

 Je n’ai jamais réussi à en savoir plus, aussi ouvrons le grand livre de l’Imaginaire et cherchons-y la véritable histoire de Non-Non, la sorcière.

Nous sommes à Mons, fin du 17me siècle .....

Bonjour,

 je cherche le conte Non-Non  de Jean Tousseul et où je pourrais me le procurer.

Merci et bien amicalement

Josette

 

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La femme du boxeur

 

J’ai appris très tôt à ne pas draguer la femme d’un boxeur. J’avais quinze ans et Anne de Valois en avait près de trente. Ce n’est que plus tard que j’ai su qu’elle n’appartenait pas à la noblesse mais que Valois était son nom de guerre. Bien qu’elle n’ait jamais fait de résistance, comme d’autres de ses consœurs elle s’était choisi un nom qui séduisait ses pratiques tout autant que ses charmes qui étaient bien à elle, ceux-là. 

J’avais fait sa connaissance alors que nous étions couchés, côte à côte, sur un talus, à proximité des usines Michelin que des avions bombardaient. C’était durant la guerre. Mes parents et moi étions des refugiés installés depuis peu à Montferrand. Sous de faux noms parce-que nous étions juifs.

Comme la plupart des gens du voisinage, ils avaient abandonné  leur logement  pour se réfugier sur un terrain vague et couchés sur le sol, les mains sur les oreilles, ils s’efforçaient de ne pas entendre le sifflement des bombes et le fracas des explosions. J’imagine que ceux qui priaient étaient nombreux.  

- Blottis-toi contre moi, Anne.

Elle se rapprocha tout en gardant la tête plongée dans l’herbe. C’était bon.

- Serre-moi fort.

Je lui avais entouré le cou et je sentais son sein gauche contre ma poitrine, de la main droite je tentais de toucher le second.

Les bombardements ne cessaient pas. Ils n’étaient pas dangereux. Tant qu’on les entendait m’avait-on dit, les bombes ne vous étaient pas destinées. De toute manière je m’en moquais, j’étais atteint d’une érection exceptionnelle et je me serrais contre Anne en geignant comme si la peur me poussait à me fondre en elle. Anne geignait elle aussi, elle devait avoir peur.

Les bombardements cessèrent et il y eut ce silence d’après les bombardements. L’usine Michelin n’avait pas été touchée et il y avait du feu plus loin dans la ville. Les gens s’étaient levés mais ils restaient encore muets. Anne me regardait comme si c’était la première fois qu’elle me voyait. Elle me dit : ça va ?, et elle toucha ma joue. Tu sais, ajouta-t-elle, mon ami c’est un boxeur.

Anne de Valois n’était pas une amie de mes parents. En fait, mes parents lui cédaient leur chambre contre un avantage financier, réfugiés nous n’étions pas riches, lorsqu’Anne devait rencontrer une fois par semaine un haut fonctionnaire de la Banque de France qui craignait l’indiscrétion des gérants d’hôtels.  

 Après le départ de Monsieur Pierre, vers trois heures de l’après-midi, Anne tenait compagnie à ma mère pour bavarder entre femmes. Mon père était au travail, et parce que depuis peu c’était mon après-midi de congé, ma mère me demandait de ne pas rentrer avant trois heures et demi, quatre heures. Je prenais le café, ou ce qui en tenait lieu, avec elles.

Avant de partir, Anne nous embrassait ma mère et moi. Moi, je rêvais que je bougeais la tête pour que ses lèvres touchent les miennes plutôt que ma joue, et je rêvais qu’elle s’en rendait parfaitement compte et qu’elles les appuyaient plus longuement que si ça avait été sur ma joue. Je rêvais.

C’était mon après-midi de congé parce que j’avais demandé à mon employeur que ce soit cet après-midi là. Naturellement, je ne l’avais pas dit à ma mère, elle aurait fait le rapprochement avec la présence hebdomadaire d’Anne de Valois.

Anne de Valois était apparue dans ma vie à un moment que je qualifierais d’historique si en même temps, hélas, des évènements plus importants n’étaient en train de bouleverser la vie et l’histoire de peuples entiers. Notre histoire d’amour se déroulait dans un cadre de tragédie.

Anne de Valois, je ne connais pas son véritable nom et je ne suis même pas sûr de son prénom, était une jolie femme, et ce que j’imaginais de ce qui se passait entre elle et Monsieur Pierre, la rendait encore plus séduisante aux yeux du jeune homme que j’étais.

Un jour, c’était après la nuit du bombardement, je lui ai demandé si je pouvais l’accompagner jusqu’à son domicile

- Cela me fera une promenade, tu veux bien ?

Elle voulait bien.

- Mais ne te fais pas d’illusions. Ami, ami, tu promets ? J’aurais promis n’importe quoi pour la ramener chez elle. Chez elle, après une bataille de pure forme, elle m’avait laissé me serrer contre elle en répétant:

- Tu avais promis, tu avais promis.

J’étais à ce point excité que je ne l’écoutais même pas. Soudain, cela arrive aux jeunes gens de quinze ans, j’avais perdu tous mes moyens. J’étais honteux et je n’avais plus qu’à me suicider.

- Cela arrive, m’a dit Anne, en souriant, elle avait mon visage contre sa poitrine.

- Ne t’en fais pas, est-ce que c’est la première fois que tu aurais fait l’amour ? Tu sais, cela vaut mieux. S’il l’avait appris, mon ami ne nous l’aurait pas pardonné. C’est un boxeur, je te l’ai dit. Il est jaloux, et il tape dur. Soyons amis, tu veux bien.

J’ai fait connaissance de son ami le mercredi suivant.

Ah, c’est donc toi, dit-il ? Il avait embrassé Anne  en lui entourant la croupe. J’ai une faim de loup. Il m’a regardé : Cela t’intéresse la boxe ? J’ai une faim de loup, répétât-il, et pas seulement de manger. Si tu veux, je t’emmènerai  avec moi. D’accord ? Et il me tendit la main. J’étais à peine à la porte qu’il avait glissé sa main entre les seins de son amie visiblement consentante. 

Il se nommait Henri Petitjean mais dans le milieu, on le connaissait sous le nom de Petit Riri. Il était poids léger et, entre les matches pour le titre, il gagnait sa vie en se produisant dans des salles spécialisées, souvent des arrière-salles de café, devant des amateurs et leurs amies qui appréciaient son jeu de jambes et son sens de l’esquive. Un véritable danseur, disait-on. La preuve, son visage indemne de marques de coups.  Il haussait les épaules avec modestie et il me montrait, les deux poings l’un derrière l’autre devant son visage de biais, comment il fallait se tenir.

J’aimais beaucoup petit Riri. Moi aussi désormais, je l’appelais par son nom de guerre. A croire que personne n’était heureux de celui dont la nature l’avait doté. J’avais le sentiment inavoué que de la sorte je devenais plus âgé et que je partageais avec lui une partie des relations qu’il entretenait avec Anne. En moins réel peut-être mais pour un garçon de quinze ans, c’était très confortable et sans danger.

En revanche, à mesure que l’amitié que me portait Petit Riri se développait, avec des tapes dans le dos, des clins d’œil complices de je ne savais quelles aventures clandestines, j’avais le sentiment que le regard d’Anne se modifiait à mon égard. Quand elle me regardait désormais, ce n’était plus avec une curiosité amusée mais, le dirais-je, elle me regardait avec ce que je devinais être de l’intérêt.  Dieu, que j’en étais fier.

Peu à peu, ils s’habituèrent à moi et je devins un intime. Je leur racontais  des anecdotes de travail et Petit Riri me parlait de ses matches et de l’admiration qu’il suscitait. Et il arrivait qu’à force de parler et, surtout d’écouter, l’heure du couvre-feu nous surprenait.

Petit Riri me retenait et faisait de la baignoire un lit improvisé. Je ne m’endormais pas facilement, la salle de bains était près de leur chambre à coucher et Petit Riri était comme un gosse qui détaille à haute voix tout ce qu’il contemple à la vitrine d’un magasin de jouets.

Un jour, tous les trois, Anne, Petit Riri et moi, nous avons assisté à un match de boxe où se confrontaient ceux qu’on appelait des espoirs. Cela tapait ferme et la salle, elle n’était pas très grande, s’excitait comme devant un match de championnat.

Lorsqu’un des garçons, il devait être âgé de dix-sept ans environ, se fît ouvrir l’arcade sourcilière  par son adversaire soudain plus hargneux, ce fût du délire. Les femmes s’accrochaient au bras de leurs compagnons vraisemblablement pour les protéger tandis que leurs compagnons s’arrachaient de leurs bras pour se pencher vers le ring et crier plus fort.

- Ce n’est rien, tu dois les voir quand c’est un vrai match. Elles font dans leur culotte.

Puis en se levant, il ajouta :

- Tu vas ramener Anne, moi, je dois parler aux organisateurs.

Il se tourna vers Anne pour lui dire :

- Je ne rentrerai pas très tôt, tu les connais, et avec le couvre-feu …. Mais je te laisse en de bonnes mains.

Il avait raison. Je lui promettais intérieurement  que je veillerais sur Anne  comme sur ma sœur.

Je ne sais comment l’expliquer: j’avais envie de rentrer avec Anne au plus tôt et, en même temps, de ne pas le faire immédiatement. Rentrer, soit ! Pour faire quoi ? Ou plutôt pour ne pas faire quoi.

C’est terrible d’avoir quinze ans et de se trouver face à une telle alternative. Je me souviens que bien plus tard dans le cours de ma vie professionnelle, j’ai pris plus rapidement des décisions qui me paraissaient plus importantes.

Nous sommes rentrés. Je lui tenais le bras, sa cuisse parfois frôlait la mienne, j’avais le sentiment qu’elle s’abandonnait. Chez elle, elle a fermé la porte, elle s’est retournée, elle m’a souri, elle a dit :

- Tu n’as pas envie de m’embrasser ?

Je me suis approché. Quand elle a touché mon sexe, elle s’est mise à rire.

- Ce n’est pas vrai, tu es toujours come ça ?

C’est au moment où elle a ouvert la braguette de mon pantalon que petit-Riri a frappé à la porte. C’est moi a-t-il crié. Et Anne lui a ouvert la porte.

Il a dit : j’ai pu me dégager et en me regardant, il a ajouté : Tu vas dormir ici, c’est plus prudent à cause du couvre-feu.

Anne a placé un oreiller dans la baignoire, elle a ajouté une couverture, elle m’a dit : tu n’auras pas trop froid ?, et elle est allée rejoindre petit-Riri qui ôtait son pull.

C’est ainsi que je n’ai pas été déniaisé par une femme de boxeur et que j’ai cessé de m’intéresser à un sport dont finalement, je ne sais pas ce que les femmes lui trouvent.

 

 

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Là où tout frémit et revit

 

 

Mon corps me paraît alangui.

Je vais savourer le silence,

Me sortant de ma nonchalance,

Dans mon jardinet qui verdit.

Je vais savourer le silence

Là où tout frémit et revit,

Dans mon jardinet qui verdit,

La pluie lui prêtant assistance.

Là où tout frémit et revit,

Captant du soleil la brillance,

La pluie lui prêtant assistance,

Chaque printemps, il embellit.

Captant du soleil la brillance

Et l'énergie qui le nourrit,

Chaque printemps il embellit,

Mystérieuse transcendance.

27 avril 2014

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Parfums de lilas

En ce moment de printemps
Quand s’éveille le jour
Se promènent les nuages roses
Dans le ciel vaste et bleu
Alors que la mémoire tremble
Tes mots de sève me reviennent
J’invente tes yeux et tes mains
Je presse mon âme où brûlaient
d’autres fois des flammes
Et dans la légèreté de l’aire
Aux parfums de lilas
Je chemine à pas lents

27/04/2014

Nada

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Sammy Lebienheureux

 

J’ai fait la connaissance de Sammy Lebienheureux dans le magasin  que tenait mon père. J’y étais vendeur parce que je ne savais rien faire d’autre. J’étais davantage au courant des évènements qui se déroulaient en Union Soviétique ou en Chine. Les noms de  Jdanov, Mao-Tsé-toung et Chu en Lai m’étaient plus familiers que ceux de nos fournisseurs habituels.

Un jour que nous nous trouvions, mon père et moi, sur le seuil du magasin, il faisait très ensoleillé, nous étions en juillet, un monsieur qui portait deux pièces de tissus sur l’épaule, s’arrêta devant mon père.

- Comment va un juif ?

- Comme ci comme ça.

- Je reviendrai vous saluer si cela ne vous ennuie pas. Cette ville est une ville très bonne pour le commerce.

J’ai appris que Sammy était un marchand ambulant. Ses deux pièces de tissus sur l’épaule, il les achetait chez un grossiste, il sonnait aux portes et prétendait qu’il était un marin, qu’il avait perdu tout son argent aux cartes, et que pour rentrer chez lui, là-bas très loin, il était résigné à vendre une pièce de tissus anglais véritable au prix qu’on voudrait bien lui donner.

Il se trouvait toujours une âme généreuse pour lui acheter une de ces pièces de tissu anglais au prix d’un vulgaire chiffon qui rétrécira au premier lavage. Parfois, elle achetait les deux pièces si Sammy acceptait de réduire son prix. Personne n’était volé. Le prix donné n’était pas un prix convenable pour un tissu anglais mais le tissu anglais n’était pas anglais.

Il arrivait parfois, avait-il confié à mon père, que des veuves sans lui acheter une pièce de tissu dont elles n’avaient que faire lui ouvraient leur lit. Naturellement, il ne se faisait pas payer. Sammy ne paraissait pas d’une très grande intelligence mais il était manifestement robuste et honnête. En l’occurrence, c’était suffisant.

Mon père lui offrait un verre de thé brûlant qu’il serrait avec précaution entre ses mains jointes et qu’il buvait à petites lampées.

- Voyez-vous, je suis surpris qu’un juif puisse vivre ici, sans un juif à qui parler. Si vous n’étiez pas juif, je ne pourrais pas penser que vous l’êtes.

C’est vrai que de juifs, ici, il n’y avait que nous. Mais

je ne comprenais pas la nature de son raisonnement. Il  me paraissait soit irrationnel soit d’une profondeur singulière. Il me plongeait dans une aussi profonde perplexité que lorsque j’avais lu pour la première fois l’Etre et le Néant.

 Sammy appréciait ma présence. Celle d’un jeune homme qui avait vraisemblablement beaucoup à apprendre de la vie. Et Sammy avait beaucoup de choses à enseigner. Hélas, beaucoup de gens ignorent ce qu’ils ignorent de sorte que c’était parler en vain la plupart du temps.

Sammy nous rendit visite durant un an environ, il venait tous les lundis. Je suppose qu’il ne se reposait pas le reste de la semaine. Il y avait vraisemblablement d’autres villes de province qui disposaient d’amateurs de tissu anglais et de veuves en peine d’amour.

Surpris de ne plus le voir, il n’était plus venu depuis six mois, mon père  interrogea des marchands de tissus.

- Sammy Lebienheureux ? Tu es sûr qu’il s’agit d’un juif ?

L’un d’eux leva les bras au ciel.

- Shlomo, le grand con ? Pourquoi ne le disais-tu pas.

Il va très bien. Il ne vend plus des pièces de tissu comme un marchand ambulant mais des costumes pour hommes qu’il fait fabriquer par des tailleurs à domicile.

. Tu le connais ?

- Un peu. Dis-moi, il est marié ?

C’est une question quasi rituelle quand on se renseigne au sujet de quelqu’un.

- Tu es au courant alors ? Ne le répète pas. Il va épouser la femme d’Armand.

- Armand va divorcer ?

-.Non. Il va épouser la veuve d’Armand.

- Veuve ? Armand est mort ?

- Armand est très malade. Et il est très fortuné. Rita est un beau parti.

Deux ans plus tard mon père apprit que Sammy ne fabriquait plus de costumes. Il avait investi une partie de son argent, celui de Rita, dans deux magasins situés dans deux des artères les plus commerçantes de la ville.

Hésitant quant à la voie à suivre, les deux magasins étant rentables, l’argent qu’il gagna, plutôt que de le réinvestir dans ses affaires, il l’immobilisa dans les briques. Ce fut son premier appartement. Lorsqu’il en eut cinq, il cessa de vendre des vêtements pour vendre des appartements.

Au même moment, c’est un phénomène assez répandu, ses amis cessèrent de dire Shlomo le grand con.

Le temps s’est écoulé. Je croyais avoir oublié Sammy Lebienheureux. Mais quelques années plus tard j’ai rencontré un homme dont la silhouette était identique à la sienne et qui portait sur l’épaule deux pièces de tissus. Je me suis avancé, j’ai dit :

- Vous êtes Sammy Lebienheureux ? Vous me reconnaissez ?

Il a eu l’air surpris. Il a secoué la tête.

- Je m’appelle Salomon. Salomon Glichlich.

- Mais non ! Vous êtes Sammy. Vous possédez des magasins, des appartements, vous êtes fortuné, et votre épouse, la belle Rita…

- Pauvre garçon. Oui, oui, oui. Il me semble que je vous reconnais en effet. Vous êtes le jeune garçon dont m’avait parlé un juif de province. Un garçon rêveur, m’avait-il dit, qui rêvait d’écrire des histoires mais qui était incapable de distinguer le rêve de la réalité.

Des magasins, des appartements, pourquoi pas ? Cela ne doit pas être désagréable que d’être riche. Sais-t-on jamais. Quand je raconterai à ma femme, Dora, ma rencontre d’aujourd’hui, je suis certain qu’elle dira :

- Que Dieu vous entende !

 

 

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Christine,

                                                                               

 

Dimanche sombre,

un peu de pluie,

les glycines mauve clair

s'égouttent sous la marquise,

les jardins à peine bruissants,

tout ensommeillés,

d'avril se dévêtissent

pour endosser janvier ;

le soleil hésite à se montrer.

 

Étendue sur un lit clair,

Christine part en douceur,

plus légère qu'un ange,

elle perd de ses couleurs,

puis tout entier, ralenti son grand cœur ;

la pluie dans sa tête se fait bleue.

 

Elle s'en va tout doucement,

ma main gantée de blanc,

enveloppe la sienne devenue minuscule ;

un soleil sur un flocon de neige......

 

Elle s'en va mon amie.

 

 

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L'histoire véritable de Jésus de Galilée

 

 

Il n’y avait plus beaucoup de convives à table.  Après que Jésus se soit levé, Judas s’était levé à son tour. Ils s’éloignaient en se parlant. Judas avait entouré les épaules de Jésus. Pierre avait toujours soupçonné qu’il lui portait une amitié trop marquée.

Il faisait torride. Dès le milieu de l’été, Bethléem est un véritable chaudron. Impossible de sortir, la tête découverte.

 Il se demandait de quoi ils pouvaient parler. Jésus faisait de grands gestes. Il marchait à grands pas. De temps en temps, il se retournait pour parler à Judas qui avait peine à suivre. Pierre  ne les aimait pas beaucoup ni l’un ni l’autre.

Au début, Jésus et les siens n’étaient rien. A peine un groupuscule qui n’inquiétait pas Jean-Baptiste, le plus entreprenant de tous les leaders qui s’opposaient aux autorités hébraïques.

- Rejoins-nous ; disait-il à Jésus.

Il l’avait demandé à plusieurs reprises mais à chaque fois, Jésus riait.

- Continue de te laver les pieds.

 Il fût un temps où Pierre, l’intendant de Jésus,  s’était demandé si Jean-Baptiste n’était pas plus habile que Jésus. S’il ne valait pas mieux le suivre. Puis, parce que même les romains ne s’en préoccupaient pas,  il avait conclu qu’il ne représenterait jamais rien auprès des hébreux non plus.

Jésus, il le voyait bien, avait une autre allure. Ce n’était pas seulement un tribun dont la voix portait loin mais son discours était original.

- Après la mort, vous serez devant mon père. Il vous jugera. Ceux qui sont les premiers aujourd’hui et ici seront les derniers alors que les plus pauvres, les plus nombreux d’entre nous, seront les premiers, et à la droite de mon père.

Jésus pensait que ce qu’il disait correspondait à la réalité. Il était le fils de Dieu et le roi des juifs.

- Tu ne crois pas sérieusement que ce que tu dis est vrai ?

Judas pensait que Jésus voulait juger de sa rhétorique. Parfois cependant, il avait le sentiment que Jésus était convaincu de ce qu’il disait. Il refusait de n’être que le fils d’un charpentier ?

Il y avait des classes sociales différentes en Palestine. Des marchands, des ouvriers et des paysans, des pauvres et des riches. Des autorités civiles et religieuses. Et des artistes qui, le soir venu, à la lueur d’un feu, amusait un auditoire mélangé qui leur jetait des pièces de monnaie.

Tout le monde se plaignait de la présence des romains qui occupaient le pays. Ils se mêlaient peu cependant de la vie des hébreux. Mais il s’agissait d’occupants dont les distractions étaient différentes de celles qu’appréciaient les hébreux hormis les courses qui réunissaient tous les amateurs dans de vastes stades. Les mêmes stades où se réunissaient les autorités militaires lorsque le représentant de Rome se livrait à des proclamations qui confirmaient son autorité.

Pierre était un fils de marchands. Ce sont souvent les fils de marchands qui sont heurtés par la facilité apparente avec laquelle leur père a gagné l’argent que les fils dépensent si aisément. Ils disent que c’est cet argent qui est la base de toutes les injustices sociales. Les moins nantis cependant, il en était convaincu, c’était leur désintérêt pour l’argent qui était la cause de leur misère. La preuve, c’est qu’ils ne cherchaient pas une meilleure condition.  

Jésus considérait Pierre comme un de ses fidèles parmi les plus dévoués. Judas, c’était autre chose.

Peut- être parce que Judas connaissait la liaison qu’il entretenait avec Myriam ? Et qu’il n’en avait jamais parlé avec quiconque. Même avec Jésus. On peut être le fils de dieu, on en est pas moins un homme. Myriam était belle.

Pierre, lui aussi, était amoureux de Myriam. Peut être voulait-il simplement jouir d’elle ou en faire sa compagne et la mère de ses enfants, qui le sait ? Ce qui est sûr, c’est que la présence d’un autre constitue bien plus qu’une injure qu’on essuie de la main. La jalousie amoureuse, le sentiment qu’un autre jouit de ce qu’on considère comme sa propriété, provoque une haine véritable qui obscurcit le cerveau. Seule la mort du rival permet de jouir aussi fort que ne le fait la possession de celle qu’on désire.

Depuis quelques temps Jésus hésitait entre une carrière politique qu’il devinait croissante et Myriam qui lui devenait indispensable.

Il la prenait par la main, et ils s’éloignaient tous les deux sans prévenir qui que ce soit. Ou bien, il marchait à la tête de ce peuple dont il était désormais le seul roi, un bâton à la main. Il hésitait et jouissait de chacune de ces situations, tour à tour, durant la nuit. La nuit, les rêves n’engagent à rien.

Pierre de son côté  était déterminé à parler avec Myriam.

- Oui ou non, Myriam. Veux-tu être ma compagne ?

- Pierre, tu sais bien que j’en aime un autre.

- Et lui, est-ce qu’il t’aime ?

Il lui prit les mains. Il avait ce regard qui l’avait toujours subjugué.

- Je te trouve belle. Je ferai de toi une femme qui compte. Mon père et moi, nous nous partagerons les affaires. Tu seras fortunée, toi aussi.

Il l’avait prise entre les bras. Elle n’osa pas se refuser. Le sort de Jésus désormais était scellé. Qui donc trahit le mieux sinon celle qu’on aime ?

Il faut le reconnaitre, la plupart du temps l’amour est une comédie. Ce sont les grandes déclarations qui en font une tragédie à même d’émouvoir le peuple.

Pierre était le fils d’un de ces marchands qui occupaient les marches du temple.  Le jour du Shabbat les fidèles s’y pressaient. Les fidèles fortunés occupaient le siège qui leur était réservé durant toute l’année. Ils constituaient une clientèle qui aimait à montrer sa piété et son aisance. En outre, certains membres du Sanhédrin y recevaient  des sommes d’argent destinés à des œuvres. L’entente était bonne entre les uns et les autres.

L’époque était mûre pour la prolifération de véritables sectes dont les chefs haranguaient les fidèles, et se faisaient concurrence. En réalité, ce n’étaient que de boutons d’acné sur le visage imposant de l’empire romain.

 Toutefois, le plus gênant, le seul en vérité, était celui qu’on surnommait le Galiléen, le fils d’un charpentier qui promettait à ceux qui le suivaient de survivre après leur mort dans un paradis géré par son père. Le paradis pour demain : la formule, un véritable slogan, était belle.

Judas lui disait :

- Fais attention, Jésus. Tu te fais des ennemis qui savent qu’ils ont pour eux, et leur conscience et les romains.

- Les romains ? Judas, jamais les nôtres ne leur vendront l’un de nous.

- Ils les vendraient tous s’il s’agissait de sauvegarder leur autorité.

- Le monde n’est pas ce que tu crois, Judas.

- Vivement dans ce monde que tu promets. Ou tout le monde sera beau et gentil. Et recevra en retour tout ce qu’il aura donné ici.

- Tu n’y crois pas ?

-Judas secoua la tête.

- Et toi ?

- A en mourir.

- A en mourir ?

Judas regardait son ami avec commisération. Combien d’êtres humains sont-ils prêts à mourir en contrepartie de la gloire. Ont-ils raison, ont-ils tort ?  Lui-même y rêvait sans doute, ce pessimiste qui ne croyait à rien de ce qu’on lui avait appris de ces ancêtres qui avaient reçu les tables de la loi de Salomon lui-même. Gravées dans le marbre afin qu’elles durent plus longtemps sans doute.

 L’un d’eux,  un nommé Moïse,  leur avait fait traverser la mer rouge  pour les sauver.

Judas était un sceptique, il y en avait déjà un certain nombre. Et s’il accompagnait Jésus, ce n’était parce qu’il était crédule et tenait pour justes les harangues de son ami, presque son frère, mais pour le protéger. Trop de gens se prétendaient ses amis et ses disciples depuis que le succès lui faisait une sorte d’auréole.

Une dizaine d’entre eux se faisaient appeler ses apôtres et jouissaient de sa notoriété. L’un d’entre eux pour montrer son courage et sa dévotion n’hésitait pas à repousser ceux qui l’approchaient de trop près, un fils de marchands au langage châtié, un certain Pierre dont Judas se méfiait. Ses paroles coulaient de source sans aucune difficulté. Judas se méfiait des beaux parleurs.

A dire vrai, Pierre n’était pas celui qu’on croyait. L’amour qu’il portait à Myriam et la jalousie qu’il éprouvait à l’égard de Jésus l’avaient transformé. Qu’il retourne dans son royaume des cieux, pensait-il. Il le dit un soir qu’il était chez son père ébahi de retrouver ce fils dont il avait craint qu’il ne faille de nombreuses années avant que ne vienne la maturité. Cette maturité qui ne reconnait qu’un seul dieu sur terre : l’argent ! C’était l’époque durant laquelle Ponce Pilate, l’envoyé de Rome, dirigeait le pays des juifs.

Ponce Pilate n’aimait pas la mission que Rome lui avait confiée. Rome ? En réalité des rivaux qui de la sorte l’avaient éloigné du Pourvoir. La plupart du temps, il voyageait ou restait confiné dans sa luxueuse demeure

Entouré de ses serviteurs les plus proches et de quelques juifs qui lui relataient la chronique avec une sorte d’humour assez particulier, et qui le faisait rire même après leur départ. Le père de Pierre était l’un d’eux. Un jour, il se plaignit.  

- Ce Galiléen, une sorte de terroriste habile qui prétend être contre les marchands alors que ce sont ceux-ci qui nourrissent les pauvres. En réalité il combat les romains.  Il ne vaut pas mieux que les deux voleurs qui seront crucifiés demain.

- Pas mieux ?

Ponce Pilate méprisait ces juifs qui lui dressaient un tableau assez complet du territoire qu’il administrait. Il n’était pas assez naïf  pour croire tout ce qu’ils lui disaient mais un échange de propos anodins lui permettait de savoir l’essentiel.

Ici, semblait-il, il s’agissait de l’élimination d’un citoyen juif un peu trop bruyant au goût des autorités. Ponce Pilate décida de fermer les yeux puisque des juifs eux-mêmes, des citoyens parfaitement honorables, fermaient les leurs.

Un certain Jésus, un galiléen dont il suffisait de faire courir le bruit qu’un des siens l’avait dénoncé. Pour de l’argent. Trente deniers, disait-on. Il sera crucifié parmi d’autres voleurs.

Ponce Pilate se leva pour se laver les mains, un tic qui le prenait à chaque fois qu’il tendait la main à baiser à certains d’entre eux.

 

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Une conquête amoureuse

 

 

 

Cela remonte si loin. J’ai été terriblement malheureux.  Ne riez pas, je souhaitais mourir. Aujourd’hui, je souris, c’est vrai. Pas du jeune homme niais que j’ai été mais de l’impossibilité dans laquelle je me trouve d’être aussi malheureux à nouveau.

J’avais vingt ans. Je me rendais à Paris pour y passer le week-end chez ma tante. Elle avait mis à ma disposition une chambre de bonne gentiment meublée dans le quartier de l’Odéon.

J’avais l’intention de me promener à travers le quartier latin, de visiter un musée, d’aller au théâtre le soir. Le samedi, j’avais rendez-vous avec Julien Lenoir, un ami que je m’étais fait, à peine plus âgé que moi, un séducteur-né.

Nous devions passer la soirée dans ce qu’on qualifierait aujourd’hui de discothèque, le « bal à Jo », rue de Lappe. On y dansait le tango et la java entrainé par des joueurs d’accordéon qui enchaînaient les danses sans répit. Les filles en devenaient soûles et les garçons, légers comme des bulles, s’élevaient vers le ciel de toutes les espérances.

Julie se serrait contre moi et lorsque la danse cessait, elle me prenait la main jusqu’à ce qu’une autre recommence.

- Tu as une touche.

Julien avait dansé avec d’autres filles. Quelques fois, il  invitait Julie.

- Elle est drôlement bien foutue. J’imagine que tu vas la mettre dans ton lit, veinard.

Finalement nous sommes restés à trois, assis à une table, devant un verre de vin pour Julien et Julie, un whisky pour moi. Julie dansait avec chacun de nous, l’un après l’autre, elle était infatigable.

Elle avait la joue contre la mienne en dansant le tango. De la langue, elle me mouillait l’oreille en parlant.

- Je veux rester avec toi.

- Et Julien ?

- Julien, ça m’est égal.

J’étais devenu profondément amoureux. Nous avons bu quelques verres encore, ma timidité avait disparu, et nous sommes sortis. Julie, entre Julien et moi, nous tenait par le bras. En marchant, de la cuisse, nous nous frottions contre les siennes.

Lorsque nous sommes arrivés dans ma chambre, Julie s’est tournée vers moi.

- Nous restons tous les trois ?

Julien avait commencé de se déshabiller. J’étais paralysé. Julie me fixait sans sourire. Elle avait ôté son pull, et dégrafé son soutien-gorge. J’ai ôté mon pull moi aussi. Julien s’était glissé sous les draps à l’extrême bord du lit.

- Vous venez, il ne fait pas très chaud.

- Tu viens ?

Julie était en culotte, les seins dressés qu’elle caressait d’une main en me tendant l’autre.

- Je ne sais pas ce que j’ai, c’est le whisky, j’ai besoin de prendre l’air.

- Reviens vite. Nous allons réchauffer le lit en attendant.

Je suis sorti. Rue Croix des petits champs, au rez-de-chaussée de l’immeuble, il y avait un café où tous les matins lorsque je logeais chez ma tante je prenais un œuf dur, puis un café et un croissant. Ou un verre de vin blanc comme le faisaient d’autres consommateurs. Le café était fermé.

J’étais prêt à remonter dans la chambre mais j’avais besoin de boire ne serait-ce qu’un verre d’eau. Il suffisait de marcher un peu, l’air était tiède et le ciel particulièrement clair, je trouverais facilement un café encore ouvert.

Paris, la nuit, était à cette époque une ville merveilleuse. A croire qu’il y avait deux villes qui se substituaient l’une à l’autre en fonction du jour ou de la nuit. Peut être que c’est le cas de toutes les villes ? Ou à cause de ceux qui marchent la nuit et qui sont différents de ceux qui marchent le jour.

J’étais exalté. J’avais envie de rire. Julie était nue devant mes yeux. Les seins dressés, elle me tendait la main. J’ai marché jusqu’au pont de l’Alma. Puis plus loin encore en longeant la Seine. Peu de gens se promènent la nuit. Ceux qui le font se croisent parfois mais ne se voient pas. C’était comme si la ville ne se déroulait que pour vous au fur et à mesure de vos pas. A un certain moment, il était trois heures du matin, je me suis senti fatigué. Je voulais rentrer mais il n’y avait pas de rame de métro avant six heures. Je me suis assis sur un banc pour l’attendre. Sur le quai d’en face un homme était assis qui somnolait. Il aurait pu être mon reflet.

Il était près de sept heures lorsque je suis arrivé rue Croix des petits champs. Le café du coin était déjà ouvert. Je suis monté directement à ma chambre. La porte était fermée mais je n’ai eu qu’à la pousser.

Il n’y avait personne. Le lit avait été refait. Je suppose que Julien et Julie étaient rentrés chez eux après m’avoir vainement attendu.

Je me suis assis sur le bord du lit. Soudain, la tête entre les mains, je me suis penché en avant et je me suis mis à pleurer.

 

 

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Bientôt sur le réseau Arts et Lettres un blog concours sur les tenues de Manneken-Pis avec comme prix 25 petits livrets poétiques rendant hommage à Bruxelles par la voix de ses conteurs et auteurs qui en sont les âmes parlantes.

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Le Mannenken-Pis  constitue de nos jours l'un des principaux attraits du folklore bruxellois.


12273004670?profile=originalVoici quelques siècles, il s'agissait d'une des nombreuses fontaines alimentant la ville en eau   potable. Un texte datant de 1388 provenant des archives de Sainte Gudule signale qu'une statue en pierre dénommée "Petit Julien" (Julianekensborre) alimentée par les eaux du Coudenberg se trouve à l'angle des rues de l'Étuve et du Chêne. Le nom de Manneken-Pis (d'Menneken Pist) apparaît pour la première fois dans un texte de 1451-1452 conservé dans les archives de la ville de Bruxelles.

 

12273003672?profile=originalLa statue actuelle en bronze mesure 61 cm de haut et a été réalisée à la demande des édiles communaux bruxellois par le sculpteur Jérôme Duquesnoy l'ancien en 1619. Mise à l'abri pendant le bombardement de la ville par les armées de Louis XIV entre le 13 et le 15 août 1695, elle réintègre son piédestal dès le 19 août, surmonté pour l'occasion d'un psaume biblique en latin : "In petra exaltavit me et nunc exaltavi caput meum super inimicos meos" (en pierre le Seigneur m'a élevé et maintenant j'élève ma tête au-dessus de mes ennemis). La niche en pierre bleue de style rocaille fut ajoutée en 1770. Auparavant, la statuette reposait sur une colonne de six pieds réalisée par le tailleur de pierre Daniel Raessens.


12273005079?profile=originalC'est le 1er mai 1698, peu après le bombardement, que le Prince-électeur Maximilien-Emanuel de Bavière, gouverneur général des Pays-Bas espagnols, lui offre son premier costume, couleur "bleu de Bavière". Depuis lors il a reçu régulièrement des nouveaux costumes, et sa garde-robe en compte à l'heure actuelle plus de 800. Ils sont exposés au Musée de la Ville de Bruxelles, situé dans la Maison du Roi, sur la Grand Place, où une borne interactive permet de découvrir sa collection de costumes en intégralité.


12273004887?profile=originalManneken-Pis a subi au fil des siècles de nombreux actes de vandalisme. C'est en 1745 qu'il fut dérobé pour la première fois par des soldats anglais. Deux ans plus tard, un grenadier français s'en empare au grand désespoir de la population. En guise de réparation, le roi de France Louis XV le dotera d'un costume de Marquis. En 1817, Antoine Lycas, galérien gracié, sera marqué publiquement au fer rouge pour avoir fortement endommagé la statuette. L'original a été mis à l'abri dans la Maison du Roi  et c'est une copie de 1965 qui est actuellement exposée. Sage précaution car la statuette a subi au cours du XXème siècle des tentatives de vols, des mutilations et des enlèvements par des étudiants.



12273005669?profile=originalDu rang de simple fontaine d'utilité publique, Manneken-Pis s'est hissé aujourd'hui au rang de figure de légende, mondialement connue. Il est devenu le représentant par excellence de l'humour bruxellois - la "zwanze" - et le symbole de l'esprit de contestation et d'insouciance qui caractérise le peuple de la capitale, mais aussi de l'opposition aux multiples occupations étrangères et au fanatisme. De nos jours encore, il s'associe régulièrement aux joies et aux peines de la ville.

12273005861?profile=originalDans la vie artistique bruxelloise, Manneken-Pis est depuis longtemps un sujet rêvé d'inspiration. Il fut à plusieurs reprises la figure centrale des revues du théâtre "Les Folies Bergères" aujourd'hui disparu. Ses louanges ont été chantées par le célèbre chansonnier françaisMaurice Chevalier  en 1949.


12273006078?profile=originalChevalier de l'Ordre de Saint-Louis, Brigadier d'Honneur de divers régiments, le plus vieux citoyen de Bruxelles a reçu des mains du Président du Syndicat d'Initiative et de Promotion de Bruxelles le titre envié de "Premier Ambassadeur du Patrimoine folklorique et culturel bruxellois". A l'occasion du 50ème anniversaire de la fondation de l'Ilot Sacré, il a reçu son 848ème costume le 10 septembre 2010, celui de Bourgmestre de la Commune Libre de l'Ilot Sacré.

12273006253?profile=originalLes membres de l'Ordre des Amis de Manneken-Pis l'aident à remplir cette fonction prestigieuse. Cette association, dont les origines remontent à 1954, veille au bon accueil des nombreux touristes qui se pressent chaque jour devant la plus célèbre statue de Bruxelles. L'Ordre participe aux multiples manifestations organisées au profit de l'expansion culturelle de Bruxelles, tant en Belgique qu'à l'étranger (Lille, Maastricht, Zandvoort, Metz, Ter Appel, Lisieux, Le Pays d'Auge...). Il organise également un Cortège de Saint-Nicolas tous les ans au début du mois de décembre.

 

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Réalisation d'une intéressante aquarelle.

En attendant mon retour de voyage, je continue la série commencée avec l'article précédent pour explorer avec vous la profusion de "démos" aquarelle de toutes sortes, qui fleurissent sur Internet...
Pas grand chose de vraiment intéressant en général sur le plan pédagogique, si non des banalités que tout le monde ou presque maîtrise à peu près normalement pour peu que l'on se soit mis à l'aquarelle depuis un certain temps.
Je pense personnellement que les personnes aptes à produire de vraies démos à la fois pédagogiques et picturales les gardent pour elles sans les distribuer à "tout va" et elles ont bien raison, car c'est parfois le fruit d'un travail intense, d'un véritable engagement de vie et d'un talent non négligeable qu'elles représentent, et cela a la valeur de ce qu'on ne dilapide pas, n'en déplaise à celles ou ceux qui pensent que l'art est totalement gratuit pour ceux qui en vivent et se battent pour cela !
- D'ailleurs, connaissez-vous quelqu'un (vivant de son travail), qui l'offre à tours de bras, sans aucun échange ni rétribution (si non une gloire plus ou moins imbécile ou une considération de circonstance qui n'est que flatterie de dupe) ?
Revenons en à ma recherche : parmi les vidéos intéressantes (je n'appelle pas vraiment cela une "démo" au sens où je l'entends, mais un agréable raccourci sur la façon de travailler d'un bon artiste), j'ai trouvé celle-ci qui nous enseigne cependant un tas de choses sur le savoir-faire de son auteur.
À noter :

a) - Le personnage prévu dans le dessin initial (je pense que c'en est un à droite de la cabane derrière le filet) a été supprimé lors de la réalisation (ce qui n'est pas plus mal), comme quoi on peut commencer avec une intention et finir (volontairement) différemment,

b) - Différents moments "clés" de la réalisation de l'aquarelle ne sont pas montrés (comme la mise en valeur du filet de pêche pour qu'il se détache sur le fond des arbres de la berge et de l'eau), mais sont assez faciles à comprendre,

c) - Vers la fin du travail la gouache blanche est utilisée en recouvrement semi humide pour suggérer la fumée s'échappant de derrière la cabane, comme quoi son usage passe ici très bien même si je suis pour ma part partisan du "tout aquarelle" même pour dégager de la fumée blanche sur fond sombre (il suffisait soit de la réaliser en même temps que les arbres du fond, soit par enlevé en semi humide).
Si cela vous intéresse je mettrai en avant comme cela de temps en temps quelques "démos" que je trouverai un peu plus intéressantes que les autres au cours de mon exploration du Web...

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Une famille honorable

 

 Les Bertrand étaient une famille honorable qui exploitait une entreprise spécialisée dans la vente de semences. Henri Bertrand en était le propriétaire. Il était le mari de Fernande qui  s’occupait du ménage. Julien, son fils, avait fait des études agronomiques et le secondait. Et il y avait Cécile, la jeune épouse de Julien. Ils étaient mariés depuis un an à peine.  

Les Bertrand occupaient à la lisière de la ville une maison spacieuse dont la pièce du rez-de-chaussée servait à la fois de hall d’entrée et de salle à manger. Située près de la cuisine, c’était une pièce large et longue dont une partie était destinée aux repas autour d’une grande table de couvent et une autre qui était vouée au repos ou aux conversations intimes devant l’âtre haut de plus d’un mètre. Un large escalier de bois, à droite, menait à une mezzanine sur laquelle s’ouvraient quatre chambres destinées aux enfants. Au fond du hall, derrière une lourde porte, se trouvait la chambre  d’Henri et de son épouse.

Lorsqu’il avait modifié  la maison héritée de ses parents, Henri avait songé qu’il serait un jour un patriarche entouré de fils, de leurs épouses, et de leurs enfants. C’est ainsi que se créent les dynasties. Des voisins l’avaient surnommée : le château. Il n’en était pas heurté. Au contraire.

L’histoire avait commencé à la mort de Fernande. Agée de cinquante huit ans, Fernande avait succombé à un arrêt du cœur. Henri en avait soixante. C’était un bel homme haut d’un mètre quatre-vingt au torse puissant, au visage régulier. Seul le nez légèrement tordu à la suite d’une intervention médicale durant l’adolescence attirait le regard, on eut dit le nez d’un boxeur.

Lorsque Fernande vivait encore et qu’ils étaient à table tous les quatre, Henri regardait souvent Cécile. C’est sa poitrine qu’Henri regardait. Fernande faisait semblant de ne rien remarquer, elle savait que son mari était sensible à la beauté des femmes. Cécile avait conscience de la manière dont son beau-père, au même titre que la plupart des hommes qui fréquentaient les Bertrand, la regardaient. Ils regardaient sa poitrine et ses hanches. Il se dégageait d’elle une séduction singulière dont finalement, pensait-elle, seul Julien son mari se souciait trop peu.

Quant à Cécile, le regard des hommes la troublait. Sous le regard qui la déshabillait et qu’ils accompagnaient d’un sourire faussement amical, elle imaginait ce à quoi ils pensaient. Ce qui la troublait, c’est que ça lui était agréable. Quand elle se déplaçait, la raideur qu’elle manifestait, elle le savait, attirait plus encore le regard sur ses hanches. C’était comme une caresse continue dont elle aurait voulu transmettre la chaleur à Julien. Hélas, elle ne provoquait chez lui que des élans rapides qui la laissaient sur sa faim.

- Vous prendrez la chambre du bas.

Après la mort de Fernande, Henri avait réfléchi. A quoi bon conserver la grande chambre et ce lit tellement large qu’un couple pouvait y dormir sans risque de se toucher par inadvertance.

- Et toi ?

Julien avait répondu sans beaucoup de conviction. Il n’imaginait pas que son père puisse avoir une autre compagne dans l’avenir. Dès lors, il pensait que c’était à lui qu’incombait désormais la responsabilité de la famille, et que la chambre du bas en était le symbole. Chaque chose a sa place toute désignée. Les choses de la vie, elles aussi, se déroulent selon un certain ordre.

Ils étaient accoudés à table.  Cécile dit :

- Vous serez mieux dans la grande chambre.

Henri pensait en la regardant : dans le grand lit.

Au bout d’un moment, Henri se leva pour se rendre au café où il avait repris ses habitudes de jeune homme. Durant ce temps ses enfants auraient le loisir de déménager de chambre.

Lorsqu’ Henri rentra, un peu ivre, il ferma doucement la porte d’entrée pour éviter de les réveiller. Il était content de ne rien entendre. C’est qu’il ne se passait rien, se dit-il. Si ça avait été moi, il se serait passé quelque chose.

Ils lui avaient aménagé la première des quatre chambres, celle qui se trouvait en face de l’escalier, celle qui eut été celle de son premier petit fils. Il se serait appelé Henri. Comme lui et son père. Un prénom de famille en quelque sorte.

Cécile avait posé un vase garni de fleurs sur la table où il allait déposer son portefeuille et sa montre. Peut être d’autres objets qu’un homme sort de sa poche avant d’ôter son pantalon.     

C’était l’été. Un été exceptionnellement chaud comme il ne s’en produit qu’un petit nombre durant un siècle. Henri n’était pas superstitieux  mais peut être que c’était un signe en effet.

Il éprouva une curieuse sensation en descendant, le lendemain matin. Est-ce qu’il était chez lui ? Peut être avait-il eu tort. Julien et Cécile étaient en train de déjeuner mais son assiette était à sa place habituelle.

Chacun d’eux portait une tenue légère. A travers la blouse de Cécile, on devinait les seins. Fernande aurait exigé une blouse moins transparente. Elle aurait dit :

- Ce n’est pas vous que les clients viennent voir.

Ce n’est pas sûr, pensait Henri. Julien aurait dit ce qu’aurait dit sa mère. Il le pensait vraisemblablement mais il n’osait pas le dire.

Ce jour là, Julien devait se rendre à une Foire agricole, on y présentait de nouvelles semences.

- Je reviendrai demain dans l’après-midi.

- Je croyais que tu reviendrais ce soir ?

Pendant que Cécile débarrassait la table, Julien était entré dans la  grande chambre pour faire sa valise. Il aimait cette chambre qui désormais était la sienne. Elle était le centre de la vie de cette famille dont il était l’avenir. Son père avait raison : une dynastie se crée et se perpétue dans la tête de ses membres.       

Henri était sorti. Il regardait le ciel. Temps d’orage ? Il aimait cette sensation dont la chaleur était la cause. Cette mollesse dans les muscles. Le temps des heures a des durées qui varient selon le climat, c’était une réflexion idiote quand on l’exprime mais elle était juste, pensait-il.

Il s’étendrait cette nuit, les jambes écartées, et dormirait tout nu. Et Cécile. Dormirait-elle toute nue ?

Il entendit la voiture de Julien qui partait. Il devait avoir chaud lui aussi. Il lui fit un signe de la main. Cécile revenait du garage, c’est là qu’elle avait embrassé Julien. Elle avait besoin de toucher ceux qu’elle aimait. Elle s’était serrée contre Julien.

- Reviens vite.

La chaleur l’accablait. Elle avait une conscience presque physique du regard d’Henri sur ses hanches. Sans raison, avant de rentrer, elle resta un moment immobile sur le seuil. Après le déjeuner Henri avait dit qu’il avait des courses à faire en ville.

- Vous reviendrez pour le dîner ?

- Oui. Fais quelque chose de léger.

Elle dit qu’elle ferait une salade.

- Tu as raison. Par ce temps une salade conviendra parfaitement.

Ce n’étaient que des banalités. Est-ce qu’il est nécessaire de parler simplement parce qu’on a peur de se taire ? On en dit peut être davantage encore.

Il ne revint que dans la soirée. Cécile l’avait attendu et ils dînèrent sans dire un mot sinon :

- merci, vous en voulez encore, père ?

Il avait toujours trouvé ce mot ridicule dans la bouche de Cécile.

Il n’était pas son père.

- Je vais me coucher, je ne sais pas pourquoi mais je suis fatiguée, ce soir.

Elle se leva et, sans desservir, elle se dirigea vers la grande chambre, celle qu’Henri avait occupée si longtemps. Elle avait rabattu la porte mais elle ne l’avait pas fermée. Il avait suffi à Henri de la pousser pour entrer.

Quelques jours plus tard, un matin, deux gendarmes frappèrent à la porte. En quittant le café, on supposa qu’il avait trop  bu, Henri s’était encastré dans un arbre. Il était mort sur le coup.

 

Une famille honorable.  

 Les Bertrand étaient une famille honorable qui exploitait une entreprise spécialisée dans la vente de semences. Henri Bertrand en était le propriétaire. Il était le mari de Fernande qui  s’occupait du ménage. Julien, son fils, avait fait des études agronomiques et le secondait. Et il y avait Cécile, la jeune épouse de Julien. Ils étaient mariés depuis un an à peine.  

Les Bertrand occupaient à la lisière de la ville une maison spacieuse dont la pièce du rez-de-chaussée servait à la fois de hall d’entrée et de salle à manger. Située près de la cuisine, c’était une pièce large et longue dont une partie était destinée aux repas autour d’une grande table de couvent et une autre qui était vouée au repos ou aux conversations intimes devant l’âtre haut de plus d’un mètre. Un large escalier de bois, à droite, menait à une mezzanine sur laquelle s’ouvraient quatre chambres destinées aux enfants. Au fond du hall, derrière une lourde porte, se trouvait la chambre  d’Henri et de son épouse.

Lorsqu’il avait modifié  la maison héritée de ses parents, Henri avait songé qu’il serait un jour un patriarche entouré de fils, de leurs épouses, et de leurs enfants. C’est ainsi que se créent les dynasties. Des voisins l’avaient surnommée : le château. Il n’en était pas heurté. Au contraire.

L’histoire avait commencé à la mort de Fernande. Agée de cinquante huit ans, Fernande avait succombé à un arrêt du cœur. Henri en avait soixante. C’était un bel homme haut d’un mètre quatre-vingt au torse puissant, au visage régulier. Seul le nez légèrement tordu à la suite d’une intervention médicale durant l’adolescence attirait le regard, on eut dit le nez d’un boxeur.

Lorsque Fernande vivait encore et qu’ils étaient à table tous les quatre, Henri regardait souvent Cécile. C’est sa poitrine qu’Henri regardait. Fernande faisait semblant de ne rien remarquer, elle savait que son mari était sensible à la beauté des femmes. Cécile avait conscience de la manière dont son beau-père, au même titre que la plupart des hommes qui fréquentaient les Bertrand, la regardaient. Ils regardaient sa poitrine et ses hanches. Il se dégageait d’elle une séduction singulière dont finalement, pensait-elle, seul Julien son mari se souciait trop peu.

Quant à Cécile, le regard des hommes la troublait. Sous le regard qui la déshabillait et qu’ils accompagnaient d’un sourire faussement amical, elle imaginait ce à quoi ils pensaient. Ce qui la troublait, c’est que ça lui était agréable. Quand elle se déplaçait, la raideur qu’elle manifestait, elle le savait, attirait plus encore le regard sur ses hanches. C’était comme une caresse continue dont elle aurait voulu transmettre la chaleur à Julien. Hélas, elle ne provoquait chez lui que des élans rapides qui la laissaient sur sa faim.

- Vous prendrez la chambre du bas.

Après la mort de Fernande, Henri avait réfléchi. A quoi bon conserver la grande chambre et ce lit tellement large qu’un couple pouvait y dormir sans risque de se toucher par inadvertance.

- Et toi ?

Julien avait répondu sans beaucoup de conviction. Il n’imaginait pas que son père puisse avoir une autre compagne dans l’avenir. Dès lors, il pensait que c’était à lui qu’incombait désormais la responsabilité de la famille, et que la chambre du bas en était le symbole. Chaque chose a sa place toute désignée. Les choses de la vie, elles aussi, se déroulent selon un certain ordre.

Ils étaient accoudés à table.  Cécile dit :

- Vous serez mieux dans la grande chambre.

Henri pensait en la regardant : dans le grand lit.

Au bout d’un moment, Henri se leva pour se rendre au café où il avait repris ses habitudes de jeune homme. Durant ce temps ses enfants auraient le loisir de déménager de chambre.

Lorsqu’ Henri rentra, un peu ivre, il ferma doucement la porte d’entrée pour éviter de les réveiller. Il était content de ne rien entendre. C’est qu’il ne se passait rien, se dit-il. Si ça avait été moi, il se serait passé quelque chose.

Ils lui avaient aménagé la première des quatre chambres, celle qui se trouvait en face de l’escalier, celle qui eut été celle de son premier petit fils. Il se serait appelé Henri. Comme lui et son père. Un prénom de famille en quelque sorte.

Cécile avait posé un vase garni de fleurs sur la table où il allait déposer son portefeuille et sa montre. Peut être d’autres objets qu’un homme sort de sa poche avant d’ôter son pantalon.     

C’était l’été. Un été exceptionnellement chaud comme il ne s’en produit qu’un petit nombre durant un siècle. Henri n’était pas superstitieux  mais peut être que c’était un signe en effet.

Il éprouva une curieuse sensation en descendant, le lendemain matin. Est-ce qu’il était chez lui ? Peut être avait-il eu tort. Julien et Cécile étaient en train de déjeuner mais son assiette était à sa place habituelle.

Chacun d’eux portait une tenue légère. A travers la blouse de Cécile, on devinait les seins. Fernande aurait exigé une blouse moins transparente. Elle aurait dit :

- Ce n’est pas vous que les clients viennent voir.

Ce n’est pas sûr, pensait Henri. Julien aurait dit ce qu’aurait dit sa mère. Il le pensait vraisemblablement mais il n’osait pas le dire.

Ce jour là, Julien devait se rendre à une Foire agricole, on y présentait de nouvelles semences.

- Je reviendrai demain dans l’après-midi.

- Je croyais que tu reviendrais ce soir ?

Pendant que Cécile débarrassait la table, Julien était entré dans la  grande chambre pour faire sa valise. Il aimait cette chambre qui désormais était la sienne. Elle était le centre de la vie de cette famille dont il était l’avenir. Son père avait raison : une dynastie se crée et se perpétue dans la tête de ses membres.       

Henri était sorti. Il regardait le ciel. Temps d’orage ? Il aimait cette sensation dont la chaleur était la cause. Cette mollesse dans les muscles. Le temps des heures a des durées qui varient selon le climat, c’était une réflexion idiote quand on l’exprime mais elle était juste, pensait-il.

Il s’étendrait cette nuit, les jambes écartées, et dormirait tout nu. Et Cécile. Dormirait-elle toute nue ?

Il entendit la voiture de Julien qui partait. Il devait avoir chaud lui aussi. Il lui fit un signe de la main. Cécile revenait du garage, c’est là qu’elle avait embrassé Julien. Elle avait besoin de toucher ceux qu’elle aimait. Elle s’était serrée contre Julien.

- Reviens vite.

La chaleur l’accablait. Elle avait une conscience presque physique du regard d’Henri sur ses hanches. Sans raison, avant de rentrer, elle resta un moment immobile sur le seuil. Après le déjeuner Henri avait dit qu’il avait des courses à faire en ville.

- Vous reviendrez pour le dîner ?

- Oui. Fais quelque chose de léger.

Elle dit qu’elle ferait une salade.

- Tu as raison. Par ce temps une salade conviendra parfaitement.

Ce n’étaient que des banalités. Est-ce qu’il est nécessaire de parler simplement parce qu’on a peur de se taire ? On en dit peut être davantage encore.

Il ne revint que dans la soirée. Cécile l’avait attendu et ils dînèrent sans dire un mot sinon :

- merci, vous en voulez encore, père ?

Il avait toujours trouvé ce mot ridicule dans la bouche de Cécile.

Il n’était pas son père.

- Je vais me coucher, je ne sais pas pourquoi mais je suis fatiguée, ce soir.

Elle se leva et, sans desservir, elle se dirigea vers la grande chambre, celle qu’Henri avait occupée si longtemps. Elle avait rabattu la porte mais elle ne l’avait pas fermée. Il avait suffi à Henri de la pousser pour entrer.

Quelques jours plus tard, un matin, deux gendarmes frappèrent à la porte. En quittant le café, on supposa qu’il avait trop  bu, Henri s’était encastré dans un arbre. Il était mort sur le coup.

 

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Une femme à prendre.

 

Georges m’avait demandé d’être son témoin de mariage. De temps en temps, durant le discours du maire, je fermais les yeux et j’imaginais que j’étais à la place de Georges. C’est moi qui cette nuit serait dans le lit de Julie. J’ai eu envie d’elle dès le premier jour que je l’ai vue.

Julie était non seulement séduisante, elle suscitait le désir de la prendre sans un mot, son corps entre les jambes. Elle le voyait dans le regard que je portais sur sa poitrine. Elle détournait la tête mais après s’être redressée plus encore. J’imaginais qu’elle avait des seins durs.                                                         

Lorsque Georges s’est tué à la suite d’un bête accident de la circulation, je me suis réjoui. Elle est de ces femmes qui ont besoin d’un homme, il ne faut pas qu’un autre la prenne avant moi. Après les funérailles, je l’ai ramenée chez elle. Elle s’est abandonnée contre moi en pleurant.

- Laisses-toi aller. Pleure.

Je lui entourais les épaules. Elle avait le sein contre ma poitrine. Je devinais que j’allais profiter d’elle et je me suis écarté.

- Il faut dormir Julie.

Je l’ai étendue sur le canapé, j’ai éteins la lumière et je suis sorti. Je n’ai pas dormi cette nuit là. Je pensais à elle. Je pensais que je n’étais qu’un imbécile. Non seulement je la désirais mais peut être qu’elle aussi, en ce moment, ne dormait pas. La main sur le ventre, elle me désirait.

Je l’ai appelée le lendemain. Le téléphone sonnait sans cesse. Ou elle le laissait sonner ou elle s’était absentée. Je l’ai appelée à plusieurs reprises sans avoir d’autre réponse que la sonnerie du téléphone. Il arrivait que je cesse de l’appeler. Je craignais que durant ce temps elle s’efforçait de m’appeler mais que la seule réponse qu’elle avait c’était la sonnerie de ‘pas libre’  pendant que de mon côté, j’essayais de l’appeler.

Vers la fin de l’après midi, j’ai enregistré un message qui disait que j’étais sorti. Je me suis rendu chez elle mais je n’ai pas sonné. J’avais reconnu la voiture de son beau-père au pied de l’immeuble. Je suis rentré, je ne souhaitais pas rencontrer le père de Georges qui lors des funérailles m’avait serré contre lui en pleurant.

- Tu le sais, Pierre, ce que je ressens. Tu étais son meilleur ami.

Mon père était mort dans un accident de voiture lui aussi. C’était ma mère qui conduisait. Face à un camion qui leur arrivait droit dessus, elle avait levé les mains devant les yeux. Ce fut un choc facile à imaginer.

Le père de Georges s’était occupé de moi. Il n’avait que Georges et moi. Veuf, il n’avait jamais cherché à se remarier. Je suppose qu’a deux, Georges et moi, nous remplissions sa vie comme on dit.

De métier, je suis consultant en organisation. Ingénieur de formation, dès la fin de mes études, j’ai fait mon stage dans les bureaux d’une grosse firme américaine spécialisée dans le conseil aux entreprises. Au bout de six mois, la période du stage, le chef du personnel m’avait convoqué.

- Je vous le dis très sincèrement, Pierre. Vous ferez une grande carrière chez nous.

- Malheureusement, j’ai signé mon engagement dans une autre firme. Je commence la semaine prochaine.

- Dommage.

Georges, durant que j’achevais mes études et mon stage, avait quitté le pays pour se rendre dans le midi. A Nice précisément. Il avait trouvé une place de garçon de café dans un grand hôtel. Le soir, il y dormait. Avec une cliente de l’hôtel. C’était ce qu’on appelle un coureur.

Ce jour-là, j’avais rendez-vous à Genève. J’ai pris l’avion sans avoir eu Julie au téléphone. Ni le père de Georges que je n’ai pas osé appeler de si loin. Il se serait demandé quelle était la raison réelle de mon appel. Une raison plausible ne m’est venue à l’esprit que quelques heures plus tard.

Lorsque je suis rentré, j’ai appris que le père de Georges avait invité Julie à prendre quelques jours de repos dans le midi de la France. Il y possédait une vieille maison qu’il avait rénovée afin d’y passer leurs dernières années sa femme et lui.

A la fin de l’été, ils étaient revenus tous les deux. Ils étaient devenus des amants disposés à unir leurs existences. Le jour où ils me l’avaient annoncé, ils m’avaient invité au restaurant. J’étais à l’un et à l’autre, leur ami le plus cher.

 

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