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"Raconte-moi ton quartier" Porte de Namur le 02 octobre

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Venez rêver et découvrir des contes inspirés

de paroles du quartier !

 

Des conteurs se sont baladés, ils ont collecté la parole des habitants et  s’en sont inspirés pour écrire des contes, des histoires dont le souhait est de mettre en résonance la poésie du quartier. Venez les écouter, elles ne demandent qu’à être découvertes !

 

Des recueils des « Contes de quartier » seront distribués en souvenir et un souffle de rumba congolaise apportera sa musique au chant des mots.

Rendez-vous à l’événement

“RACONTE-MOI TON QUARTIER PORTE DE NAMUR”

vendredi 02 octobre à 18h30 à La Bibliothèque d’Ixelles,

rue Mercelis 19.

Il y aura de quoi grignoter.

 

                                                                 Bienvenue à tous !!

 

 

 

Les inscriptions sont obligatoires à l’adresse e-mail : elisabeth.mertens@arc-culture.be - confirmation de votre participation par retour du courrier.

Plus d’informations : www.arc-culture.be -02/219 68 88 ou biblioxl.be

 

Cet événement est compatible avec les normes transmises par le Conseil National de Sécurité (CNS) - Merci de vous munir de votre masque !

 

«Un projet ARC - Conte en Balade avec le soutien de Monsieur Christos Doulkeridis, Bourgmestre, de Monsieur Ken Ndiaye, Echevin de la Culture et des membres du Collège des Bourgmestre et Echevins de la Commune d’Ixelles »

 

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Voici quelques extraits de critiques :

En ces nouvelles dont nous frappe la grande diversité, Barbara Y. Flamand développe à la fois une inspiration et des techniques très variées. Il est cependant permis d'y trouver des thèmes récurrents, des tournures d'esprit qui la caractérisent et son sa marque propre." (............) "Des nouvelles aux chutes très étudiées, des contes de fées qui  auraient mal tourné."   (Présentation de Joseph Bodson à l'AEB)

"Apre ou tendre, Barbara Y. Flamand poursuit d'un recueil de nouvelles à l'autre, une sorte de chant du monde pétri d'humanité et d'aspiration au bonheur." (Jean-Michel Klopp dans le quotidien luxembourgeois Zeitung vum letzebuerger vollek)

"Et des sujets importants, j'en passe ! Mais je me sens transfiguré par cette lecture substantielle et d'avenir." (Emile Kesteman dans "La cigogne"

Ce recueil divisé en trois partie : les nouvelles érotiques : "Les vertiges de l'innocence", celles apparentées au merveilleux et au fantastique : " Les métamorphoses insolites" et les satiriques : "Le génie et la peintre des labyrinthes" je choisis, après bien des  hésitations

                                                                        CACAHUETES

Cette porte entrebâillée comme une attente, et si forte était cette attente qu'elle s'exhalait sur le trottoir avec un parfum de venez-y voir. Il revint sur ses pas, persuadé que quelque chose, là au fond, le concernait. Qu'avait-il à craindre ? Rien. Il ne possédait qu'un passé miteux et quelques billets dans un porte feuille râpé.

Il entra, bourré d'appréhensions et d'espérances. Le couloir formait un coude. A peine eût-il dépassé cet angle qu'une odeur d'écurie, d'étable ou d'auge – il ne savait trop – lui emporta les narines. Il avança pourtant jusqu'à une pièce aussi pauvrement éclairée que l'espace qu'il venait de parcourir.

–  Peur ? lui cria une voix caverneuse. Entre seulement !

Il entra.

Un homme en caleçon de bain dont la barbe et les cheveux poisseux couvraient la moitié du visage et du corps se balançait sur une échelle de corde au-dessus d'un monceau de détritus. Le jeune homme le regarda, cloué sur place par une de ces sensations qui contiennent tout à la fois stupeur, panique, incrédulité et dégoût. Il ne pensait pas à fuir ; d'ailleurs, l'énergumène ressemblait davantage à un singe amuseur qu'à une bête menaçante.

– Cacahuètes! Cacahuètes! cria-t-il, de sa voix où passait un souffle de préhistoire. Pas besoin de curieux. Cacahuètes ! Me faut des cacahuètes.

Le jeune comprit :

–  Si vous voulez, dit-il, je peux aller vous en chercher.

–  Mon écuelle !

Il regarda au sol et trouva l'écuelle près du grabat.

La stupeur dépassant de loin le dégoût, il prit l'écuelle qui contenait quelques carottes et pissenlits et la présenta. L'énergumène la saisit, s'installa à l'aise sur son échelon et se mit à mastiquer. Tout à coup, il considéra avec attention le jeune homme mué en interrogation vivante et lâcha en faisant un effort d'articulation :

–  Je suis l’homme qui a refusé la condition humaine. T'as jamais entendu ? Le jeune homme fit stupidement non de la tête.

–  Mon matelas, articula encore l'autre. Dessous. Le journal.

Le jeune souleva du bout des doigts le grabat et en sortit un journal jauni et moite.

–  Lis!

Il tenta de déchiffrer et lut :

« On savait qu'en dehors des voies courantes de la vie civile, politique, militaire, les hommes choisissaient parfois de vivre comme des moines, des ermites, des missionnaires, des pèlerins, des vagabonds. M. R. P. que nous venons de rencontrer a décidé, lui, de vivre comme un singe. Voici ce qu'il nous a déclaré : « L'hominien est une branche dénaturée des primates, né des erreurs de la nature ou peut-être même une vacherie. Cette farce de la nature nous a conduits à endosser cette foutue condition humaine qui, si vous lisez l'histoire des civilisations, s'avère au-dessus de nos forces et de nos possibilités psychiques et morales. Qu'est-ce que la condition humaine implique comme comportement ? Le développement de l'intelligence, de la sensibilité et du sens esthétique ; l'exercice de la bonté et du courage ; la recherche de la vérité. Puisque cette condition n'a jamais pu être assumée – à quelques exceptions près dont nous ne pouvons nous expliquer les causes ni raisons – il me paraît logique, lucide et honnête de réévaluer notre espèce. Quel caractère spécifique de notre nature pouvons-nous effectivement assumer ? Son animalité. Me conformant sagement à ce trait irréfutable, je me classe désormais au rang de mon plus proche parent, le singe. Entendez bien ! Je n'appartiens pas à cette catégorie de singes qui s'ignorent, et s'ignorant, prétendent régenter les lois et les mœurs. Rien de commun entre cette espèce faussement humaine et l'état dans lequel je me place volontairement aujourd'hui. Je ne fus pas plus capable que vous d'assumer ma condition, mais moins hypocrite que vous, je ne continuerai pas à faire semblant d'être un homme ; je n'ai plus qu'un projet : accomplir mon destin animalier. Désormais, je n'ai plus rien à voir avec vos droits de l'homme, ceux du singe me suffisent. Je les revendique. Apportez-moi donc des cacahuètes, des bananes, tout ce que vous portez aux singes du zoo. Et ne vous offensez pas, si en votre présence, je me gratte les aisselles, me branle et chie sur vos têtes. Comprenez que je suis libéré de votre mode de vie qui exige que l'ordure se déverse en secret. »

Le jeune homme remit le journal sous le grabat et partit sans mot dire. Un quart d'heure plus tard, il revenait avec un kilo de cacahuètes et une main de bananes. Il se déshabilla calmement, ne gardant que son slip.

–  Fais-moi une place, dit-il simplement.

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administrateur théâtres

Chronique d’une onde de choc. Tout comme le hashtag #Metoo qui depuis 2017 révolutionne les esprits, le spectacle "ACCUSE,E " se veut être un électrochoc pour secouer notre société de son indifférence face au viol, une offense capitale. Afin de cesser de mettre systématiquement en doute la parole des femmes, pour dénoncer les prédateurs, pour faire cesser l’impunité des agresseurs.

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Écrite par Clémence Baron, la pièce a tous les accents d’une histoire vraie. Monsieur Valeur, ancien copain de classe, offre un verre à Mademoiselle Leduc. Alexis Hubert, parfait comédien, c'est  le beau gosse qui joue Gaspard Valeur! Avec des copains, il la kidnappe et la viole après l’avoir droguée. Elle n’a, vu son état de souffrance et d’abrutissement, pas la possibilité d’exprimer son refus de la relation sexuelle. La drogue, les coups ne lui ont pas laissé le temps de dire non. Elle est dans un état de sidération total, affaiblie par la violence déchaînée sur elle.

Après l’aveu difficile à sa mère, ses parents saisissent la justice car la jeune-fille a 17 ans. Le calvaire qui s’en suit , jusqu’à la fin du procès en assises, est une descente aux enfers qui dure cinq ans, pendant que le présumé coupable a tout le temps de préparer pour sa défense un portrait parfait de son avantageuse personne, lui, un fils de bonne famille. Louise est moquée sur les réseaux sociaux, sa santé et ses études sont compromises. Elle touche le fond du désespoir. Toute la vie de la famille est bouleversée, celle-ci ne fait plus que survivre péniblement tandis que de nouveaux malheurs s’accumulent. Louise aurait préféré mourir cette nuit-là!

"Cette nuit là, ils m'ont volé quelque chose.Cette nuit là, je suis morte en continuant à vivre."

Le spectateur peut se voir dans la position d’un membre du jury d’assises. L’écriture relate bien sûr le point de vue de la victime, le violeur est vu par ses yeux. Elle consigne l’argumentation révoltante de l’avocat du violeur, ce qui remplit le spectateur de juste colère. En dépit de la prise de parole de cinq autres comédiens dont le jeu reflète bien l’atmosphère étouffante du procès d’assises, on garde les yeux plongés dans le yeux magnifiques de la comédienne, Clémence Baron,  qui joue le rôle de la victime. Plus l’action se développe, plus la lumière inonde son visage, est-ce l’œuvre de la résilience? L’œuvre de la thérapie par le verbe? La parole, revenue, on sent circuler une empathie palpable. Ah quelle excellente comédienne! Et quelle impeccable diction. On se met à regretter, à tort bien sûr, que la loi protectrice des citoyens dans un état de droit fasse que la victime soit déboutée quand elle ne dispose pas de preuves concrètes de la culpabilité de son agresseur. Pourtant Il s’agit bien de la survie de la victime dont la personnalité a été avilie versus le risque de laisser un coupable en liberté et de priver la victime d’une honorable réparation! Mais qui peut risquer d’établir un jugement qui mettrait un innocent en prison, sur des convictions non appuyées par des preuves tangibles? On ne peut pas verser dans l’émotionnel. Pas étonnant dès lors que les jurés détournent les yeux de la victime qui réclame le droit d’exister.

L’image contient peut-être : 2 personnes, dont Clémence Baron, nuit et intérieur

Dénoncer les actes répréhensibles, mettre aussi le spectateur devant les imperfections de notre justice, devant cette justice parfois à plusieurs vitesses, dénoncer cette blague cynique d’éligibilité au viol. Rendre la vie à une victime avérée, sa dignité, sa lumière. Lui rendre sa personnalité. La débarrasser de l’inévitable sentiment de culpabilité. Voilà les électrochocs que véhicule cette pièce étonnante jouée au théâtre de la Clarencière. Le lieu est petit mais l’émotion est grande et la révolte gronde...

En 2019 , à Saint-Nazaire, une victime de viol classé sans suite au motif d’une absence d’infraction s’est fait attaquer en diffamation. Rien n’est gagné.

Dominique-Hélène Lemaire

L’image contient peut-être : 8 personnes, personnes debout, nuit et costume

Très belle distribution avec : BRIEUC DUMONT, PSYCHIATRE EXPERT, POLICIER, AVOCAT GENERAL, ROMANE SAVOIE, LA PRESIDENTE, COLIN DOUCET, ADAM, ALEXIS HUBERT, GASPARD VALEUR, MATHILDE TOUBEAU, LA MERE (SYLVIANNE LEDUC), CLEMENCE BARON LOUISE LEDUC

Mise en scène : CLEMENT BAAL ET LUCAS BISCOMBE, Photos : Diana Vos

Du 10 au 19 septembre 2020 au théâtre de La Clarencière Rue du Belvédère, 20 1050 Ixelles http://www.laclarenciere.be fabienne.govaerts@skynet.be
+32 2 640 46 76

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QUINZE RENCONTRES ARTISTIQUES

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QUINZE RENCONTRES ARTISTIQUES

Daniel Bastié -103 Pages - Editions Ménadès

Quinze personnalités artistiques, toutes différentes et uniques, et un regard sur leur manière de procéder. Qu’ils soient écrivains, compositeurs ou peintres. Il s’agit de rencontres effectuées pour la revue « Bruxelles Culture » et qui présentent succinctement les activités de chacun au rythme de questions-réponses conviviales et participatives. Les quinze artistes sélectionnés apparaissent par ordre alphabétique. Bien entendu, à l’ère d’Internet, on ne peut que vous inviter à découvrir davantage de leur production par le biais d’un ordinateur. Bandes musicales, panorama de dessins et couvertures de livres foisonnent sur la toile en quelques clics de souris via des sites personnels, Youtube, Amazon, Babelio, etc. Focus sur Jean-Louis Aerts, Frank Andriat, Ariane Bosquet, Jeannine Burny, Héléna Darcq, José Duchant, Sabiha El Youssfi, Maurice Frydman, Fabrice Gardin, Hugues Henry, Corinne Hoex, Joël Jabbour, Clément Martinery, Maria Palatine et Henri Seroka.

Un volume II est annoncé d'ici la fin de l'année !

En vente en librairie et via Amazon

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SONNET D'ESPOIR...

A l'abri des ombrages

Où le jardin respire

L'été n'est que sourire

Et brise... reste sage!

Dans souvenirs je nage

Doux soleil peut guérir

Je fais fi des soupirs

Et reprends l'avantage...

A deux pas de l'automne

Certes, le cœur frissonne

Et je rêve à ta peau...

Le regard au lointain

Je cherche un monde beau

Où tu seras demain...

J.G.

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administrateur partenariats

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La page de Martine Rouhart

sur Art&Lettres

"Orage" inspiré par une aquarelle "Ciel d'orage" de Liliane Magotte

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"Nids de brume" illustré par "Mésange en hiver",

 une aquarelle de Martha Notte.

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"Tant de chemins à parcourir"

Florilège de poésies, peintures et photos des membres Arts & Lettres

sur un texte de Martine Rouhart.

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Bientôt le printemps !

 sur une aquarelle de Marie-Josèphe Bourgau..

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"Respirer comme souffle au vent"

avec une peinture de Liliane Magotte

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La nuit ne s'endort jamais,

en compagnie de Adyne Gohy

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Le printemps,

avec Jacqueline Nanson

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"Oiseau" et  Le temps des cerises"

de Nicole Duvivier 

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"San Remo-Tempête"

de Jean-Daniel Perrin a inspiré

le poème "J’aime les nuages"

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"Regard de chat" de Nicole Duvivier

a inspiré "Ma muse aux yeux d'or"

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Crescendo de Jacqueline Gilbert

a inspiré "Attention, danger de vie"

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"Première brume "de Marie-Josèphe Bourgau

a inspiré "D'or et de rouille"

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"Instant Magique "de Marie-Josèphe Bourgau

et "Rêves éveillés" de Martine Rouhart

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"Spectacle à l'aube" de Marie-Josèphe Bourgau

a inspiré "Le jour se lève"

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Monde océanique,

avec Jacqueline Nanson.

Les partenaires: Liliane Magotte, Marie-Josèphe Bourgau, Jacqueline Gilbert,

Nicole Duvivier, Jean-Daniel Perrin, Martha Notte, Adyne Gohy, Jacqueline Nanson.

Merci à Martine pour son enthousiasme.

Liliane

Les partenariats

Arts 12272797098?profile=originalLettres

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administrateur théâtres

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La mort règne. Imaginez un docteur Schnabel : silhouette noire, gants, grandes bésicles de protection portées sur un masque Vénitien en forme de formidable bec de corbeau, le tout surmonté d’un triste chapeau de fossoyeur. Pensif, il virevolte sur l’avant-scène sur les notes sombres d’un piano invisible. Sommes-nous en plein Moyen-Âge ? Au temps des pestiférés ?

Qu’elles sont loin les chères glorieuses au soleil, les années d’insouciance fertile, les rues grouillantes de monde affairé, les plages bondées de peuples heureux et dénudés, les salles de concert sold out, les théâtres pleins à craquer, les festivals débridés ? Disparus, les stades en liesse. Disparue, la foule, libre et sentimentale ! Disparus, les mots bleus du chanteur Christophe.

Et pourtant ce soir, le cœur du spectateur bondit enfin de joie, cette joie mêlée de perplexité, comme aux temps reculés de nos si joyeuses rentrées des classes. Le bonheur de vivre reviendrait-il à pas de loups ? Grâce à Thespis, goûterait-on à nouveau au plaisir des spectacles vivants après sept douloureux mois d’abstention ? Les artistes seraient-ils tout d’un coup ressuscités ? On remercie l’auteur de la pièce du fond du cœur qui appelle à la Rencontre . Aux retrouvailles entre public et comédiens en chair et en os.

Au théâtre du Parc hier soir, nous assistions à une Renaissance. On y croit de toutes nos forces, car sans les artistes, sans la culture, sans le lien vivant, nous sombrons tous dans une absurde morosité ou une très morose absurdité. Plus que l’oiseau noir, vénérons sans modération le phénix aux mille couleurs. La vie, tout simplement. L’oiseau bleu pour les grands sensibles.

C’est ainsi que le rideau se lève sur un directeur de théâtre cloué dans son Chesterfield couleur caramel, qui constitue à peu près le seul élément de décor. Au fond de la scène, on découvre les malles fermées où sont emprisonnés les accessoires et costumes de scène. Depuis avril 2020, le nommé Samuel Sherman attend le bon vouloir des autorités sanitaires pour ré-ouvrir les portes closes de son théâtre italien déserté. Son seul compagnon : un frigidaire des années 50... plein de surprises. La folie sera-elle au rendez-vous ?

Voilà son ami imaginaire : rien moins que Saint Ex, sanglé dans son habit d’aviateur qui va tenter tant bien que mal de remettre son alter ego en piste. Pas une mince affaire. L’acteur-directeur-manager osera-il jouer Hamlet ? Un vieux rêve. To play or not to play ! That is the question. Titre choisi par l’auteur pour cette comédie d’actualité. Le regard acéré de Thierry Debroux a pondu le texte en à peine une semaine de 4 août brûlant.

Car c’est le désespoir pour le monde oublié des artistes. Dans une fertile colère, l’imagination reprend le pouvoir ! Les chants les plus beaux sont les plus ... La pièce moque les étapes de la pandémie, fustige les temps présents qui virent à l’acide, à l’amertume des bulles réduites. Elle fustige les décideurs de la peur tous azimuts, elle jure de ranimer le rire sous le masque. Elle renoue les contacts humains, elle défait les nœuds de l’étouffement.

Même si le virtuel nous guette, la visioconférence envahit le plateau. Chacun chez soi barricadé entre ses murs. 18 artistes aux noms prestigieux travaillent sous cloche. Par ordre alphabétique : Jean-Philippe Altenloh, Jacqueline Bir, Thierry Janssen, Anouchka Vingtier, et les enfants Ava Debroux et Lily Debroux. Et la participation amicale de Julien Besure, Ronald Beurms, Denis Carpentier, Jonas Jans, Nicolas Mispelaere, Thibault Packeu, Jean-François Rossion, Jérôme Vilain,…

Ils crèvent tous l’écran et son abcès d’inhumanité !

Daniel Hanssens lui est présent sur scène en directeur de théâtre alangui sur ce Chesterfield d’un autre temps, celui des roses et des soins jaloux à l’Autre, celui du regard essentiel du renard, celui des planches vibrantes d’énergie théâtrale. A ses côtés, Othmane Moumen, l’ami imaginaire, pétulant, sensible, généreux, never say never ! Le verre est certes plus petit mais il est rempli d’humour et d’émotion.

Que cette pièce courageuse soit le ferment de temps nouveaux et retrouvés.

Il faut apprendre à VIVRE normalement avec le virus. Et le reste est silence.

Dominique-Hélène Lemaire

THÉÂTRE ROYAL DU PARC

MARDI 8 SEPTEMBRE :20H30

MERCREDI 9 SEPTEMBRE :20H30

JEUDI 10 SEPTEMBRE :20H30

DU MARDI AU SAMEDI :19H ET 20H30

LES DIMANCHES :15H ET 16H30

SAMEDI 10 OCTOBRE :15H ET 16H30

SAMEDI 24 OCTOBRE :15H

DU 13 AU 17 OCOBRE ET DU 20 AU 23 OCTOBRE :20H30

RELÂCHE LES LUNDIS ET LE DIMANCHE 11 OCTOBRE 2020.

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EN ORDRE AVEC LE MIROIR...

Elle affiche un sourire aux lèvres

Prend sa solitude par la main

Elle part rejoindre les humains

Faisant taire doutes et fièvres...

Elle observe un monde qui nage

Tels les poissons dans l'aquarium

Et elle le trouve bien trop sage

Tels des pantins sur un podium!

Elle scrute au loin cherchant ses rêves

Sachant qu'ils ne sont jamais loin

Elle va encore goûter la sève

Des larmes qui montent comme un besoin...

J.G.

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Philosophe et écrivain, Alain se fit connaître en son temps comme journaliste et comme professeur. Il demeure dans l'histoire littéraire le créateur d'un genre particulier, exigeant et exigu : le propos, forme applicable à tout contenu soumettant le développement de la pensée à la loi de l'écriture, et qui est à la prose ce que la fable est à la poésie. Quoique distinct de la maxime et opposé à l'aphorisme, le Propos d'Alain , par sa concision affirmative et par la réitération d'une réflexion recommencée plutôt que continuée, a fait ranger son auteur comme essayiste et moraliste de la tradition française. La notoriété historique d'Alain a tenu à la connivence entre une frange émancipée de la société française et quelques-uns des thèmes majeurs de sa pensée : le pacifisme de Mars ou la Guerre jugée , le radicalisme (résistance dans l'obéissance) du citoyen - « contre les pouvoirs » parce qu'il est gardien des pouvoirs -, l'optimisme éthique dans la peinture de l'homme, le matérialisme méthodique des Entretiens au bord de la mer , l'interprétation humaniste de l'art et de la religion, etc. Son influence tint aussi à l'attraction directe ou indirecte qu'Émile Chartier exerça comme maître à penser, en particulier dans sa chaire de première supérieure au lycée Henri-IV, sur des générations de lycéens, de khâgneux et d'élèves de l'École normale supérieure (de Jean Prévost à Simone Weil, d'André Maurois à Georges Canguilhem).

Philosophe d'abord

Le rapport d'Alain à la philosophie fut immédiat par la rencontre d'un professeur, modeste autant que rare, qui exerçait pour lui-même et devant quelques bacheliers la puissance propre à l'esprit. Le jeune Émile, boursier d'Alençon qui à la rentrée d'octobre 1886 débarquait provincialement dans un Paris agité par le boulangisme, n'ayant d'autre ambition que d'entrer à l'École normale supérieure dont il venait préparer le concours au lycée de Vanves (toujours interne et boursier), se trouva, par le hasard de la classe de philosophie, en face d'un homme qui changea en lui toutes les évaluations et qui fut le seul maître vivant que ce sauvage et vigoureux enfant de Mortagne-au-Perche se soit reconnu : Jules Lagneau, « philosophe profond mais qui n'a guère écrit », et dont la survivance spirituelle fut l'oeuvre de ses élèves. Les Souvenirs concernant Jules Lagneau  conservent la marque que cette rencontre imprima dans Alain : « A vingt ans, j'ai vu l'esprit dans la nuée [...] faire que cela n'ai point été et que le reste ne soit comme rien à côté, c'est ce que je ne puis. » De ce maître il tiendra l'oracle indéfiniment interrogé : « Il n'y a qu'un fait de pensée qui est la Pensée. » Le précepte de la méthode réflexive, qui en dérive - retrouver toute la pensée en chaque pensée -, définit la tâche du véritable philosophe, le métaphysicien. Ainsi le futur Alain partit pour philosopher avec Platon et Spinoza sous l'aspect de l'éternel, ayant appris par là - chose plus cachée - que l'éternel n'achève rien, ne garantit rien, surtout pas le triomphe d'une vérité qui serait la vérité et que, selon le mot de Lagneau, « il n'y a qu'une vérité absolue, c'est qu'il n'y a pas de vérité absolue ».

La guerre fut la seconde et décisive rencontre qui ébranla la vie d'Alain. Épreuve de la servitude absolue et expérience du mensonge enthousiaste au nom de la patrie. De là s'est nourri son pacifisme intransigeant, bien connu et mal compris, parce qu'on n'a su l'interpréter qu'en le référant aux situations historiques dans lesquelles Alain s'est trouvé. Plus généralement, on n'a su que l'embrasser ou le combattre, alors qu'il ne vise qu'à permettre de penser  la guerre, d'y reconnaître le drame essentiel, le crime héroïque contre l'humanité, celui que fomente le vice et qu'accomplit la vertu, en d'autres termes ce qui, résultant du mécanisme, s'accomplit au nom de la liberté et par son propre sacrifice. Ce pacifisme glorieux en 1918, honteux en 1945, crédité et discrédité au gré de l'histoire, n'appartient précisément pas à l'histoire, condamnée à justifier toute guerre, mais bien à la philosophie.

La rétrogradation philosophique

Au moment où les uns théorisaient le socialisme, d'autres les espaces courbes, et où la plupart se rassemblaient pour travailler à l'avènement d'un monde moderne, Alain relut Aristote. Retournant au commencement, il entreprit, en solitude, de régresser à un âge où tout était à faire, où les chemins n'étaient point encore tracés. Pour cela il lui appartenait de revenir sans concession à lui-même sans rien retrancher de sa naïveté. Prétendant rendre la philosophie à sa souveraineté originelle, Alain en a radicalisé l'opération critique (le doute en tant que réflexion). Du même coup, il a converti la nature et le sens de cette souveraineté (pouvoir de la raison), en sorte que la philosophie, « science royale », s'accomplît comme réflexion et non comme système et apparût clairement initiatrice et non totalisante, critique et non démonstrative, éducatrice et non gouvernante. C'est ce qui l'a conduit à assimiler son propre philosopher à une actualisation perpétuée des plus grands philosophes et à effacer tout à fait l'idée qu'il pût y avoir une philosophie d'Alain, ou quoi que ce soit de nouveau à lire dans ses livres. L'originalité d'un philosophe ne tient pas à l'innovation à quoi il peut prétendre, mais à son aptitude à se situer à l'origine de la philosophie elle-même, c'est-à-dire à en réveiller les questions fondatrices. La décision philosophique d'Alain, excluant la nouveauté, vise ainsi à reprendre chaque question à l'origine, comme Wittgenstein l'a fait, mais sous le pôle opposé, car Alain poursuit cette origine non dans le discours, mais dans l'existence, qui en est l'objet, et selon un imprévisible cheminement qui passe par l'émiettement et la répétition et que jalonne une logique des séries.

L'émiettement  traduit l'insertion de la pensée dans la diversité concrète, non comme dispersion mais comme concentration locale ; il exprime l'adhésion à la contingence des positions quelconques et multiples sous lesquelles nous nous rapportons au réel. Tel est le « poste » que doit rallier l'entendement et qui lui interdit d'ériger en point de vue intelligible (de Dieu ou d'état-major) l'unité du concept sous lequel une même loi rassemble les phénomènes qu'elle permet de déterminer. Kant avait reconnu la raison dialectique dans la raison systématisante ; Alain poursuit la dialectique dans la perception où il la voit renaître, rompue mais active en chaque tronçon et constituant l'imaginaire. C'est ce qu'illustre le « Propos d'un Normand », lié à l'actualité quotidienne de la IIIe République. L'émiettement est, en cela, un retour à la perception immédiate d'un individu quelconque. Perception qu'il s'agit de rendre au jugement, en l'arrachant à l'expérience englobante à quoi d'emblée elle s'intègre : l'opinion. Alors le monde devient la prose du philosophe ; et le jugement, en exhibant la croyance que fortifie l'événement, défait la vision globale qui toujours annule le regard.

Penser sur l'objet et selon les conditions où il est donné, voilà comment la philosophie de la perception contrarie la logique d'état-major qui veut soumettre au général les vues particulières. C'est le particulier qu'il faut penser universellement. Nous n'avons que faire de la meilleure forme de constitution dans la conjoncture urgente, mais nous avons besoin d'une disposition précise et adaptée qui colle à la situation. Certes, nul ne peut tout voir, toute vue est partielle, et tout sera donc relatif. Mais ce relativisme abstrait n'arrête que les esprits faibles. « Le relativisme pensé est par là même surmonté. » La partie suffit, autant que chaque partie tient aux autres. Il faudrait donc se guérir de vouloir penser toutes choses, s'exercer à penser une chose sous toutes les idées ou actes par quoi l'esprit ordonne et oppose ses propres déterminations.

La répétition , qui est la reprise inlassable des mêmes choses, usant la première curiosité, peut s'assimiler à l'« entraînement ». Elle substitue à la satisfaction du résultat la maîtrise de l'activité qui l'engendre. De l'objet pensé comme vrai elle renvoie à l'exercice de la pensée comme séjour effectif de la vérité. Elle rappelle que la pensée a sa fin en elle-même, quoiqu'elle ne se pose et ne se rapporte à elle-même qu'en un objet qui lui demeure irréductiblement extérieur. L'acte ne se réalise point comme être ; il ne réunifie point sujet et objet : penser et exister ne coïncideront point. Cela suspend toute ontologie dogmatique. « De Dieu plus tard », écrit Alain : ajournement indéfini, parce qu'il est essentiel au sens même de Dieu. L'absolu n'est ni qualificatif ni substantif ; il est adverbial : il est l'absolument de ce qui n'est jamais l'absolu. Par la répétition la pensée se montre comme jeu ou libre jeu et non comme nature. Tel est le platonisme d'Alain, et, d'Aristote à Platon, de Spinoza à Descartes, de Hegel à Kant, son retour vers le non-lieu de l'origine.

Les séries , qui livrent l'élément logique de sa démarche (logique de l'infinitude) et qu'Alain tire de Descartes, sont le ressort le plus caché, sinon le plus étrange de son art de progresser et de composer. S'agissant de parcourir un ensemble illimitable, il convient de déterminer la loi sous laquelle les éléments peuvent se ranger dans une suite pleine, dont chaque terme s'obtient à partir du précédent, comme celle des nombres, ou la série des sciences fondamentales chez Auguste Comte, ou la progression « émotion, passion, sentiment » qu'Alain tire de Lagneau. La série désigne une totalisation par la loi d'un parcours - réalisable ou non - tel que chaque terme présuppose celui qui le précède et lui soit irréductible. Cette logique des séries, qu'Alain médite avant de composer Les Idées et les âges , est le principe d'organisation de tous ses grands ouvrages. Elle trouve son couronnement dans Les Dieux  : Aladin, Pan, Jupiter, Christophore - titres des parties traitant successivement de la mythologie enfantine, de la religion de la nature, de la religion politique et, enfin, de la religion de l'esprit - forment dans leurs trois derniers termes une suite dont la loi est donnée par le premier qui ne lui appartient pas. Ainsi, contrairement à Hegel, le christianisme ne peut s'assimiler son propre rapport qu'au paganisme primitif, dont il procède et à quoi il s'arrache. De même, le titre du Système des beaux-arts , qui est l'un des tout premiers ouvrages d'Alain conçu à Verdun, doit s'entendre comme « série des beaux-arts », dont la clé est fournie par une doctrine de l'imagination renvoyant l'image aux mouvements du corps, et prenant l'art dans l'action et non dans la représentation. Descriptive, la série résiste au système, qui est génétique.

Philosophie de l'entendement ouvert

Alain rétrograde ici de Hegel à Descartes ; il opère, en toute connaissance de cause - ayant été l'un des premiers en France à introduire Hegel dans son enseignement -, une « restauration » de l'entendement. Si l'entendement séparé impose au savoir de s'autolimiter à l'univers du fini, la raison est, dans l'entendement même, négation de la finitude, mais cette négation ne s'arrache pas elle-même à la finitude. Il n'y aura pas d'autre transcendance que celle du refus. « Penser, c'est dire non » ; ce mot peu compris ne signifie pas le rejet du fait mais son constat par la volonté d'en éprouver la résistance et d'y introduire l'opposition en tant qu'essentielle à sa détermination comme à celle de toute réalité de nature ou d'institution. La pensée s'installe ainsi au coeur de toute chose, mais précisément comme n'étant pas elle-même chose. L'aride conquête de la pensée par le refus caractérise la philosophie de l'entendement , qui est un matérialisme méthodique. En marge du courant phénoménologique qui au même moment suscite de nouvelles quêtes du transcendantal, Alain, par ses voies propres, conduit des recherches qui radicalisent la scission entre l'existence qui est sans pensée et l'esprit qui ne peut être dit exister. En cela il continue moins la tradition réflexive de la philosophie française, dont Lagneau l'avait instruit et qu'il admira dans Hamelin, qu'il ne la détourne. D'un côté, en effet, l'existence, qui ne cesse de nous jeter hors de nous, s'ouvre à nous et en nous comme pure extériorité (insuffisance à l'infini), indivisible en tant que tout y dépend de tout, et infinie au sens où elle ne reçoit aucune limitation ni ne s'achève en quelque totalité constituable que ce soit. De l'autre, la liberté, qui ne peut s'assurer d'elle-même que dans et par l'existence, se voit resserrée dans l'étroite situation humaine et ramenée à cet instant présent qui est la pointe de l'action. C'est là où notre volonté s'astreint à la finitude qu'elle a prise sur l'infrangible chaîne des événements. Ce n'est pas en résolvant mais en activant l'opposition de l'esprit à l'existence que se trouvera supprimé le naïf dualisme qui redouble le monde des choses d'un monde des idées, et à quoi l'on donne si faussement le nom d'idéalisme. A chaque lever de l'esprit, un seul et même monde se découvre inachevé et appelant la création. La constante leçon d'Alain est de tout rendre à son inachèvement originel. Absolue et provisoire est l'existence avec laquelle l'existant n'en finit pas.

Ainsi, chez Alain, l'entendement peut être dit intuitif, ou plutôt « ouvert », au sens où il se rapporte immédiatement à l'existence indivisible et prise absolument, à condition de reconnaître qu'en retour le même entendement ne détermine l'existence objective qu'en la divisant (en la relativisant) ; et l'acte même de la pensée qui nie et divise s'inscrit dans cette finitude (« toute pensée retombe au corps »). Celle-ci ne doit plus être considérée négativement (comme ce par quoi la partie ne peut égaler le tout) mais positivement (le tout immanent à ce qui le particularise). L'universel s'il n'est singulier est abstraction (simple discours), vide de l'entendement pur en quoi vient choir toute tentative de réaliser la raison. On sera moins surpris de trouver Alain souvent plus proche de Nietzsche, qu'il a ignoré, que de Kant, Spinoza ou Hegel avec qui il s'entretient, si l'on voit en eux des enfants - parricides ou non - de Platon. En tant que philosophie de l'entendement ouvert - ayant digéré la sensibilité et ses formes transcendantales -, la « philosophie d'Alain » se poursuit en d'inlassables analyses de la perception, du jugement et de la liberté, reprises sans doute des leçons de Lagneau mais soustraites au souci moral qui les inspirait (l'ascèse réflexive). S'en dégage la doctrine de l'imaginaire qui gouverne une anthropologie de la finitude tout à fait neuve, qui, posant l'unité par l'antagonisme, a le style incisif du paradoxe logé dans le lieu commun, et qui renvoie le sens à l'image et l'image au culte. Alors se tisse l'étoffe humaine sur quoi se brodent les figures des dieux, cependant que l'art, par la prose philosophique, s'évade de la religion dont il est né et en quoi il se régénère.

L'anthropologie réflexive et poétique

Critique radicale de la positivité des sciences humaines bornées par le psychologisme commun, la métaphysique est chez Alain au fondement de l'anthropologie philosophique. Si la science est hypothétique, l'anthropologie philosophique, rejoignant dans l'homme l'existence inconditionnée, ne peut être que réflexive  ; c'est dire qu'elle ne repose point sur l'objectivité de simples concepts mais sur la régression aux actes dont ils procèdent. Le principe des principes n'est plus un principe : il est acte. Aussi l'anthropologie doit-elle se définir comme poétique  autant qu'elle vise l'homme comme une totalité indivisible et singulière, dont l'unité ne peut être déterminée a priori puisqu'elle ne se fait connaître qu'en se produisant. C'est en s'appropriant ses gestes que l'homme adhère à sa condition qui est de se mouvoir sans fin dans le fini, comme si la fin était ce dont on part et qu'on ne rejoindra plus qu'allusivement.

Penser tout l'homme en chaque geste, c'est bien l'extension - développement et éclatement - de la méthode réflexive, qui, à l'encontre d'une démarche génétique ou systématique, est analytique et descriptive. Il s'agit de ne pas lâcher la partie pour le tout, ce que l'on tient pour ce qu'on ne peut embrasser : quitter le particulier pour l'universel. Le tout n'est pas autour mais dedans, et le monde est en chaque chose singulière, dehors à l'infini du dedans. Penser le tout ne consiste donc pas à le parcourir mais à s'inscrire en lui, à saisir le tout dans la partie, et non pas à ranger la partie dans un tout. Tout bilan, toute synthèse seront donc toujours prématurés. Et, puisqu'on ne peut agir qu'en posant d'abord la fin, nous ne cesserons d'anticiper mais en sachant du moins que l'anticipation est le règne de l'imagination. L'humanité dans l'homme singulier est étagement de culture et recouvrement d'histoire, comme les strates géologiques sont la Terre sous sa surface.

La raison n'a pas à être réalisée mais exercée. L'anthropologie qu'Alain livre dans Les Idées et les âges  et dans Les Dieux  renouvelle ainsi le jeu platonicien des Lois  ou du Politique  : une éthique de la finalité sans fin maintient au-dessus de notre temps la pure idéalité du modèle et interdit de faire fusionner le cours des choses avec les fins que nous poursuivons. Ce qui interdit aussi d'assigner au développement humain un autre sujet que l'individu. La statique prime la dynamique ; l'équilibre dans le changement se substitue au progrès. Si l'on comprend que l'homme, quoiqu'il ne soit jamais le même, ne change pas, alors on sera moins tenté de tirer des chèques en blanc sur l'avenir, et le temps ne sera pas plus la fuite de l'irréversible advenu que la ronde du perpétuel revenir, il rassemblera ce qui est, ce qui sera et ce qui fut dans l'indivisible présent de la création continuée. Le radicalisme d'Alain exclut ici les temporisations de Bergson et des bergsoniens ; il retient la pensée spéculative qu'il accomplit et traverse, car il faut être capable de toutes les idées, selon la leçon du Sophiste  de Platon, si l'on en veut former une seule. De même faut-il avoir une doctrine pour se garder de croire qu'une doctrine est la vraie, et savoir prendre parti pour connaître qu'il n'y a pas de parti qui soit le bon. Leçon unanimement repoussée, car il faut pour la recevoir séparer ce que tous aspirent à rassembler : agir et juger. Penser, c'est dire non aussi à la pensée, comme à l'entêtement d'avoir raison de faire ce que l'on fait puisqu'on le fait. Le dépassement, disons plutôt selon le langage d'Alain le redressement, n'est pas ce qui lève la contradiction et concilie mais ce qui rétablit l'antagonisme et ravive la tension. Dans le ciel des idées, il n'y a que des éclairs.

Journalisme et politique

L'élément dans lequel l'écrivain Alain opère sa pensée est la plénitude de la langue naturelle. En cela l'écriture ne vient pas orner la méditation : elle a une fonction philosophique, car elle signifie et actualise le nécessaire débordement de la pensée logique, et elle explicite le rejet du formalisme en quoi se retranche la rationalité scientifique sous l'aspect linguistique ou épistémologique. Érigeant la prose en art, et ouvrant au retour du mythe dans le discours, il entraîne la pensée spéculative dans sa propre révolution (ou circularité) et accomplit, mais implicitement cette fois, l'autodépassement de la métaphysique en transférant le sens de l'idée à l'image.

C'est la guerre qui détacha Alain du journalisme et le voua à son oeuvre. Son écriture longtemps appropriée à ses contemporains s'adressa de plus en plus au lecteur de tous les temps, espèce plus restreinte. Son premier ouvrage se concentre en 1916 sur le drame essentiel de la guerre dans la situation même où le pacifiste artilleur, engagé volontaire à quarante-six ans, s'est trouvé jeté (De quelques-unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées , rédigé sur le front de la Wovre, réécrit en 1919 sous le titre Mars ou la Guerre jugée ). Le deuxième vise la police des pensées sans laquelle nous sommes les jouets de nos représentations et de nos discours : Quatre-Vingt-Un Chapitres sur l'esprit et les passions  (réédité sous le titre Éléments de philosophie ). Le troisième trouve dans l'art la discipline de l'imagination réglée qui exorcise le délire en lui donnant l'objet et qui tire de la structure du corps humain les règles selon lesquelles l'action articule l'émotion et, lui donnant objet, l'élève à la réflexion : c'est le Système des beaux-arts  (1920). Le quatrième est le traité moderne de la nature humaine, c'est-à-dire des régulations sous lesquelles l'homme invente les natures de l'homme : Les Idées et les âges , écrit de 1920 à 1927. Le cinquième est le nouveau traité de la nature des choses, qui suspend le matérialisme, « armure du sage », à une quête de l'entendement poursuivie dans les Entretiens au bord de la mer  (1931). Le sixième rejoint l'imaginaire religieux porteur de sens et stratifiant en l'homme les valeurs : Les Dieux  (1934) font aboutir une longue méditation relayée par les Préliminaires à la mythologie  et Mythes et fables . Enfin, dans l'Histoire de mes pensées  (1937), Alain revient sur le cheminement d'Alain. Politique, pédagogie, bonheur, pacifisme ; ces thèmes populaires de la pensée d'Alain n'appartiennent pas à l'oeuvre mais à l'action, et à la doctrine de l'action que livrent les Propos , réunis en recueils thématiques.

C'est à la philosophie que s'adosse la réflexion politique qu'Alain a engagée dès 1900 et qu'il a soutenue au coeur de l'actualité de la IIIe République. Ici l'action a précédé la réflexion. De 1906 à 1914, le journalisme quotidien, juxtaposé à son enseignement, devint pour Alain un étonnant observatoire philosophique. Par le journalisme, le professeur de philosophie passe de l'analyse de la perception à celle du monde contemporain, de la boîte à craie de Lagneau dans le silence de la classe à l'affaire Dreyfus qui allie au désordre de la place publique la véhémence de perceptions passionnées et contradictoires. Alain s'engage vivement et expérimente en lui-même les passions d'un enfant du peuple, lecteur de Rousseau et de Proudhon. Il recule l'horizon de l'école, il sort de l'espace universitaire, dans lequel la Revue de métaphysique et de morale  lui avait réservé une place, et il se fait observateur des affaires et des hommes de son époque. Émile Chartier, professeur, est désormais l'envers d'Alain. Non que le journalisme soit une révocation déguisée de la philosophie ; il la restitue, au contraire, à son plein emploi. Par perception et jugement tourné vers l'événement, le fait divers doit être relevé à la métaphysique, ce qui signifie que la réflexion des principes doit se poursuivre sur le fait et dans les conflits des opinions réelles. On trouve là le premier exemple français de l'émancipation du clerc, dont Sartre reproduira le modèle quarante ans plus tard. Mais l'auteur des Propos d'Alain  ne quitte pas sa fonction de professeur, il la transforme de l'intérieur avec un succès étendu à ses élèves et borné par l'institution. C'est ainsi que, du 16 février 1906 au 1er septembre 1914, 3 083 « Propos d'un Normand » paraissent en première page de La Dépêche de Rouen et de Normandie  sous la signature Alain. Les 1 820 Libres Propos  traitent de l'actualité mais n'appartiennent plus à la presse. Ils diffusent parmi des initiés ; ils n'affrontent plus le grand public. Le propos est devenu un genre littéraire.

Alain se plaît à reconduire le bon sens à l'esprit. Ce travail échappe au savoir pour passer dans l'action. Il détournait Alain des avant-gardes de la recherche intellectuelle, pour le tenir à la fonction essentielle de l'éducation, celle qui l'attache socratiquement à un public de jeunes gens, filles et garçons ici confondus. Cette culture de l'homme en l'homme est le fondement de la République, en Platon comme en Spinoza. La démocratie, quant à elle, est une autre affaire, propre aux Temps modernes : elle est l'institution de l'égalité de droit contre l'inégalité de fait par la proclamation de la souveraineté du peuple. Mais cela même transforme la République. Si le peuple, qui n'exercera jamais aucun pouvoir, est dit souverain, c'est que le pouvoir a cessé de l'être. La force en s'organisant se règlemente et appelle le droit, mais elle ne peut se valider elle-même en érigeant ses règles en droit. « La bureaucratie dans la République, c'est la tyrannie dans l'État. » Le souverain impuissant et désarmé - le roi peuple - reste la source de toute légitimité. L'attention d'Alain ne cesse de porter sur cette délimitation des pouvoirs, qui en toute situation doit soustraite le contrôle à la mainmise du pouvoir. En toute situation sinon dans l'état de guerre, et c'est ce qui, aux yeux d'Alain, fait de la guerre l'argument et le triomphe des pouvoirs. C'est là un bonheur simple et humain. Il suffit de lire une page d'Alain pour savoir que sa vigilance incrédule est étrangère au prophétisme de l'esprit et que la moralisation n'est pas de son style.

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Dans l'air brumeux de l'horreur, dans le ciel au sombre décor

J'ai fait voler ton nom si haut comme je l'ai rêvé si fort

Je t'ai, je crois, frôlé du doigt sans jamais vraiment te toucher

Il me faudra du temps je crois pour un jour jamais t'embrasser

Tu sais j'ai cru t'entendre rire, j'en garde moins le souvenir

Je me rappelle c'était hier ou quelque part dans ma mémoire

J'ai tenté de fermer les yeux, j'ai attendu et puis j'ai vu

Je t'ai connu, je t'ai connu

Je ne suis plus qu'une ville en cendres, sous mes murailles gisent les méandres

De quelques vagues, reste de toi

De quelques bouts de vie, tu vois, non, jamais je ne t'ai oublié

Je t'ai gardé, je t'ai gardé, je crierai ton nom jusqu'au ciel

Jusqu'au creux de ma citadelle

Pour toi je resterai debout, mon tendre espoir comme j'ose y croire

Et je te chanterai

Jusqu'au dernier soupir, jusqu'au dernier rempart, jusqu'au dernier regard

Dans le feu, dans le fer je brandirai ton nom

Dans la folie guerrière je porterai ton blason

Même tendre espoir quand vient le soir

Tu t'évanouis, tu fuis, tu fuis

Oh, mais je te garde c'est promis, même au très fond de longues nuits

Et quand vient l'aurore se pose ton souffle sur mes ecchymoses

Tu viens les guérir en silence, ton souvenir seul les panse

Je ne suis plus qu'une ville en cendres, sous mes murailles gisent les méandres

De quelques vagues, reste de toi

De quelques bouts de vie, tu vois, non, jamais je ne t'ai oublié

Je t'ai gardé, je t'ai gardé, je crierai ton nom jusqu'au ciel

Jusqu'au creux de ma citadelle

Je ne suis plus qu'une ville en cendres, sous mes murailles gisent les méandres

De quelques vagues reste de toi

De quelques bouts de vie, tu vois, non, jamais je ne t'ai oublié

Je t'ai gardé, je t'ai gardé, je crierai ton nom jusqu'au ciel

Jusqu'à la dernière étincelle

Source : LyricFind

Paroliers : Anne Coste / Jacinthe Madelin

Paroles de Le cri d'Alep © Universal Music Publishing Group

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ADMINISTRATEUR GENERAL

Chères amies et amis artistes sur Arts et Lettres,

 

Suite à cette période de confinement forcé j’ai le plaisir de vous faire savoir que le journaliste de Bruxelles Culture, Daniel Bastié, a réalisé une vidéo sur les œuvres des artistes ayant reçu un billet d’art de François Speranza. Et cela en partenariat avec la galerie pour les documents photographiques et les textes de présentations.

 

Voici ci-après la vidéo de Liliane Magotte qui a exposé en 2015.

https://youtu.be/THxeXHJPX-Y

 

Voici le lien pour pouvoir visionner toutes les vidéos sur YouTube :

https://www.youtube.com/playlist?list=UUzA0FaoQB-FAHQR_UOUCigg

 

Il y a actuellement 91 vidéos en ligne « espace art gallery ». Belles visions de celles-ci…

À partager sans modération et n’oublie pas de donner des « j’aime » sur celles que vous aimez ? Il y a actuellement près de 3000 vues sur l’ensemble des vidéos depuis fin juillet !

 

Tout prochainement vous allez également recevoir ma nouvelle newsletter sur la galerie

 

Jerry Delfosse

Galeriste

Fondateur et propriétaire de l’Espace Art Gallery,

EAG Studio’s & Les Éditions d’Art EAG

Co-Fondateur et Président de

La Porte dorée ASBL

Rue de Laeken, 83 à 1000 Bruxelles

GSM: 00.32.497. 577.120

eag.gallery@gmail.com

https://www.espaceartgallery.eu/

https://artsrtlettres.ning.com/

 

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 Entretien.

Bonjours mesdames et messieurs ! En date du 31 décembre 2019 et de passage à Bruxelles, j’ai fait don à la Bibliothèque Royale de Belgique (K.B.R) deux de  mes livres intitulés : « Alger la blanche » (Contes, légendes et Boqalat) publié aux éditions Tafat & Aframed (2016) et « Alger la mystique » (Ziyarat autour des fontaines) paru aux éditions Tafat & Aframed (2018) qu’il vous est loisible de consulter. A ce titre, j’ai plaisir à partager avec vous la teneur de mes modestes ouvrages par le biais de cet entretien que j’ai accordé au site « Algérie Littéraire » ce 29 juillet dernier. Agréable journée. Alger, le 4 aoûts 2020. Louhal Nourreddine

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Ecrivain, journaliste et ancien cadre, chargé d’études dans le secteur de l’hydraulique, Nourreddine Louhal a publié, en 2018 aux éditions Tafat et Aframed, Alger la mystique –Ziyarate autour des fontaines, un livre qui fait la jonction entre des années d’expériences et une passion, à chaque fois renouvelée, pour Alger et sa mémoire. Largement documenté, l’ouvrage recense les fontaines de la Casbah et de sa périphérie, évoque les métiers de l’eau, et surtout, nous propose une balade dans les souvenirs de l’enfance de l’auteur, né en 1955 à la Casbah. Dans ce long entretien, il revient sur sa passionnante « enquête », de deux ans, sur les traces des fontaines. Bonne ziyara[1] !

 -Vous êtes un passionné d’art et d’histoire, et surtout de l’histoire d’Alger et de la Casbah où vous êtes né, j’imagine donc que l’idée du livre Alger la mystique –Ziyarate autour des fontaines a longtemps germé en vous. Plus précisément, comment est né ce livre ? Qu’est ce qui vous a motivé à écrire sur ce sujet ?

Louhal Nourreddine : Le thème de nos fontaines s’est conçu au fil des dépêches que j’ai écrites dans les rubriques de l’information dite de proximité, à l’instar des « Bruits de la cité » ou « Alger H24 » du journal « L’Authentique », où je n’ai eu de cesse d’évoquer, depuis l’an 2001, l’enlaidissant sort de nos fontaines. Notamment la source « Echarchar[2] » du Hamma à Belouizdad[3] que j’ai intitulé : « Station de lavage en nocturne », au motif que des pollueurs qui ne sont jamais les payeurs, y liftaient leurs voitures à une période où la situation du pays était au sauve-qui-peut durant la décennie enveloppée du linceul rouge ou noir, c’est selon. A ce propos, la fontaine du Marabout n’a dû son salut qu’à l’installation du barrage permanent des agents de l’ordre public près du jardin d’Essai. C’était aussi le cas à « Aïn Ezzerqa[4] » sise à flanc de la salle omnisport Hacène-Harcha à la rue Mohamed-Zekkal (ex-chemin de la fontaine) où l’eau ruisselait pour un tout autre usage que celui auquel elle était destinée. L’acte de souillure était également récurrent à la fontaine sise au hameau dit de l’ancienne abbaye de la Trappe à Bouchaoui et en haut de la rampe du docteur Trolard[5], l’actuelle rue Mokhtar-Abdellatif, où le lifting mécanique s’opère au maraudage de l’eau. Donc, autant d’écœurants faits qui m’ont contraint à prendre ma baguette de sourcier et aller sur l’itinéraire du peu de sources qui nous reste.

-Votre livre recense les fontaines de la Casbah, et de l’Alger plus généralement, et s’intéresse également aux métiers de l’eau.12273340285?profile=original

Mon modeste livre est compartimenté en trois parties, où il y’a d’abord l’inventaire d’«Aïoune » (fontaines) de la Casbah. Dans cette optique, il m’est utile de préciser que notre séculaire médina d’Alger n’était pas une banale houma (quartier) avant l’heurt colonial du 14 juin 1830, mais représentait le siège de l’Etat d’El-Djazaïr du temps de la Régence turque avec sa citadinité et sa ruralité. Dans cette perspective, il y’a le répertoire des fontaines de La Casbah, auquel s’ajoute le recensement des sources qui ruisselaient aux alentours de la qaria (campagne) d’El-Kettar et au-delà de Bab-Edjedid[6] où il y’avait le cours d’eau de Sidi Yakoub aux environs de Fort l’Empereur et des Tagarins à la limite d’El-Biar. Toutefois, d’autres sources ruisselaient au-delà des «biban » (portes) d’Alger et sa campagne sur laquelle a été bâtie la ville dite européenne et élue ensuite au rang du Grand Alger. Dans ce cas, il y’a la fontaine du saint Sidi Ali Zouaoui à la rue Patrice-Lumumba et celle de Sidi-Abdelkader El Djilali à l’actuelle rue Asselah-Hocine. Dans cette investigation, j’ai usé mes souliers jusqu’aux anciens Djenayen (jardins) de « Ness El Fah’s » où les banlieusards de la paysannerie algéroise s’abreuvaient aux fontaines de Bir-Khadem (Fontaine de la servante) et celle du village kabyle de Tixeraïne. Reste, que la fontaine n’est pas l’apanage unique de la Casbah mais de toute la capitale avec son urbanité et son aspect bucolique. Particulièrement les hauteurs d’Alger à Ben Aknoun qui s’irriguaient des s’bâa Abar ou les sept fontaines. Et traduit de l’arabe vers le français, les joyaux perlés de s’bâa Abar sont devenues l’El-Biar contemporaine. S’agissant des métiers de l’eau, il me tenait à cœur de réhabiliter d’abord ce biskri[7] porteur d’eau et méconnu de nos jeunes à travers mon livre Chroniques algéroises La Casbah  (éd. ANEP, 2011). Dans cet ordre d’idée, n’était pas porteur d’eau qui voulait et l’option du biskri n’était pas fortuite, du fait que l’oasien avait dans ses mains le savoir-faire du captage des ressources hydriques et sa juste répartition dans l’oasis des Zâatcha. Mieux, le biskri était également habile dans la répartition de l’eau à l’aide du système dit des foggaras lorsqu’il puisait l’eau de la nappe phréatique au piedmont d’une montagne, et la Casbah est aussi un djebel. D’ailleurs, c’est à l’enfant de l’antique Vescera[8] à qui l’on doit le mérite de curer les puits et les djeb (réservoir) des douerat (bâtisses traditionnelles) de la Casbah selon un planning de maintenance. C’est dire l’utilité du biskri qui a quitté sa reine des Ziban, pour se réfugier des exactions qui ont suivies la bataille de Zâatcha[9]. Bien entendu, le mérite revient aussi à l’artiste-peintre Jean Raymond Hippolyte Lazerges (1817-1887), qui a immortalisé le biskri à travers sa toile qu’il est loisible d’admirer au musée national des Beaux-arts d’Alger.   

 

-Vous mentionnez dans votre livre que le « parc des fontaines d’El Djazaïr varie d’un auteur à l’autre. 100 à 150 ». Combien il en reste aujourd’hui ? Et dans quel état sont-elles ?

Selon l’historien-orientaliste Georges Alfred Marçais (1876-1962), il n’y aurait qu’une douzaine de fontaines à El Djazaïr, c’est ce qu’a écrit cet ancien professeur à l’université d’Alger dans son Manuel d’art musulman. Faux ! rétorque Albert Devoulx l’ancien conservateur des archives arabes de l’enregistrement et des domaines d’Alger, qui authentifie l’existence de 125 fontaines à Alger, dans son livre : Les édifices religieux de l’ancien Alger. Partant de ce constat, le nombre de fontaines qui ont été creusées à flanc de mosquées équivaut donc au nombre de ces temples de prières, eu égard au besoin en matière d’ablutions. D’où qu’il requit de consulter la mémoire du voisinage pour repérer nos fontaines, soit à l’aide d’un khandaq (regard d’évacuation d’eau usées et pluviales) ou d’un accessoire oublié-là, à proximité d’un mur lissé qui atteste qu’il y’avait là, le corps d’une fontaine. Pour ce qui est de l’évaluation de fontaines valides, celles-ci se comptent sur les doigts des deux mains : dont Aïn-Melha à l’eau salée à Bab-Edjedid, Aïoune Bir-Djebah, Bir-Chebana, M’zawqa (la fontaine peinte), Sidi-Abdellah, Ali-Medfâa à la Casbah, et Echarâa (fontaine de la route) récemment vandalisée à l’ancienne rue de Bab-El-Oued (porte du ruisseau) près de la Place des Martyrs. Quant aux mythiques Zoudj-Aïoune (les deux fontaines), il ne reste plus aucun signe de ce repère de Dzaïr q’dima (le vieil Alger).  

 

-Pourquoi les autres ont-elles disparues ? Pourquoi, d’après vous, ces lieux chargés d’histoire et de mémoire n’ont pas été sauvegardés ?

Tandis que beaucoup de nos fontaines ont été détruites à l’ignominieux pic du génie militaire du corps expéditionnaire de l’armée d’Afrique que commandait le maréchal de France, Louis Auguste Victor de Ghaisne, comte de Bourmont, (1773-1846), ce qu’il reste ou plutôt les « rescapées » de ce patrimoine hydrique, autant utile que séculaire a disparu sous les actes d’incivilités. Ceci en dépit du fait, qu’il n’y a plus cet élan citoyen de veiller à la pérennité de la fontaine comme du temps, où la protection de cette richesse était placée sous l’aile protectrice du voisinage, comme il est recommandé jusqu’à ce jour au fronton de aïn Sidi-M’hamed Chérif par le Comité du vieil Alger qu’avait fondé, en 1905, Henri Klein (1864-1939). En règle générale, la consigne de protection a été de tout temps respectée par les Casbadji[10], mais ça c’était avant… A l’opposé, beaucoup de nos fontaines, dont aïn Lâatache (fontaine de la soif) à la rue de Staoueli,  ont été ensevelies sous le goudron… Sur ce point, l’exemple est d’autant criant au 13, rue Rabah-Riah (ex-rue Porte-neuve) dans La Basse-Casbah, où la fontaine a été murée et les canalisations ont été enfouies sous prétexte des travaux d’aménagement de la voie publique. Autrement dit, j’ai relevé l’innommable lors de mon périple, où les vasques de la fontaine du Vieux palais Malakoff et celle de l’ancienne rue du Soudan ont été obstruées au ciment. Et en ce qui a trait à la détérioration s’illustre d’affreuse image au quartier de Fontaine-Fraîche, où la fontaine de proximité à été murée au motif de mettre fin au charivari d’enfants qui venaient y puiser de l’eau en temps de coupures. D’un autre côté, il y’a le lot de fontaines taries, à l’instar de Houanet Boulabah (boutiques de Boulabah) et celle qui a disparue sous les fondations d’une boutique à l’avenue Abderrahmane-Arbadji (ex-Marengo) au quartier populaire de Djamâa Lihoud (Marché de la Synagogue d’Alger). Bien entendu, l’inventaire que j’énumère dans mon livre n’est pas exhaustif. Une consolation toutefois, Aïn Lâariche, qui était tarie en haut de la rampe Ahmed-Benganif sise à Soustara (Le mur de la pudeur) a été réparée par les soins du voisinage.

-Alger la mystique est « un inventaire de toutes les fontaines de la Casbah et sa périphérie ». C’est le premier du genre. Y a-t-il, selon vous, une nécessité, une urgence, de sauver les fontaines qui restent, et de les valoriser ?

Effectivement, mon livre est une première dans le genre, du fait que c’est d’abord une nomenclature d’identification de nos sources qui va aider à esquisser la carte hydraulique d’Alger et à repérer les nappes d’où s’alimentent nos fontaines. Et dans l’optique d’éloigner le stress hydrique, mon livre peut être ce guide-outil pour s’enquérir du schéma de l’hydraulique dans toute sa globalité et d’intégrer nos fontaines dans le réseau de l’alimentation en eau potable, lorsqu’il y’a pénurie d’eau. En ce sens, la direction de l’hydraulique de la wilaya d’Alger ne peut ignorer la réalité de ce patrimoine à même d’offrir sa quote-part d’équilibre dans l’usage rationnel de nos ressources hydrauliques. D’où la nécessité d’inclure et de prioriser ces perles d’eau dans l’application du plan permanent de sauvegarde et de mise en valeur du secteur sauvegardé de La Casbah d’Alger (PPSMVSS).  

-Comment pourrait se faire, selon vous, le travail de valorisation ?

La mise en valeur de nos fontaines, doit-être l’atour ou la curiosité que notre capitale n’a malheureusement pas dans les dépliants de nos tour-operators. Ceci est d’autant incohérent, du fait que aïn Bir-Djebah ou le puits de l’apiculteur qui ruisselle dans la Haute-Casbah, n’est plus un lieu-dit anonyme mais un endroit de renom. S’il en est une preuve de célébrité, celle-ci est allée au-delà de nos frontière grâce au poème Soubhan Allah Yatif (Louanges à Dieu la bonté même) du poète, le regretté Mustapha Toumi (1937-2013), et interprété en qasida[11] par le chantre de la chanson châabi[12], El Hadj M’hamed El Anka. D’où qu’il est requis d’inviter la technicité de nos hydrauliciens et d’exiger aussi de nos élèves des beaux-arts d’enjoliver ce patrimoine qui s’effrite un peu plus chaque jour et dont mes dépêches s’en font l’écho. Modestement, mon livre recèle une mine d’informations qu’il serait judicieux d’exploiter pour connaître le réseau véritable de nos sources, notamment à l’heure où l’or bleu s’impose comme la bataille de demain. Alors, et pour atteindre ce résultat, il y a l’impératif que la conduite du chantier de valorisation doit obéir à une démarche pluridisciplinaire pour que les armoiries touristiques de Bled Sidi-Abderrahmane soient redorées.

-Le livre comporte beaucoup de références, d’archives et de photographies aussi, comment vous vous êtes documenté ? Et, quel genre de difficultés vous avez rencontré pour accéder à ces sources ?

Conséquemment à ce chantier mémoriel qui m’a valu deux années d’âpres recherches sur l’itinéraire de nos fontaines, j’avoue que l’inventaire de nos sources est d’abord gravé, voire archivé dans ma mémoire d’enfant grâce à l’inestimable filon de l’oralité de nos aïeuls, dont ma grand-mère feue Hadj-Ali Keltouma, aux côtés de laquelle je me suis abreuvé aux fontaines énumérées dans mon livre. En tout état de cause, mes souvenirs d’enfants se sont ajoutés également à l’atout mémoire de l’authentique casbadji qui m’a été d’un judicieux apport, en l’occurrence le regretté M’hamed Trari, éducateur de son état qui m’a guidé dans d’autres dédales de la Casbah que je ne connaissais pas. S’agissant des archives du siège de la Wilaya d’Alger, celles-ci restent malheureusement peu bavardes sur le thème, si ce n’est des indices de valeur collectés auprès d’auteurs coloniaux, parfois du terroir que j’ai côtoyé lors du colloque sur « La toponymie algérienne : du local au national », organisé par le Haut-commissariat à l’amazighité (HCA à Jijel (2015). Autant de données qui octroient de la légitimité à ma modeste œuvre. Néanmoins, j’ai dû m’écarter de l’option d’un beau livre aux photos en couleurs et opté plutôt pour un livre de poche qui soit accessibles au grand public et à un coût modéré.

-Au-delà des précieuses informations dont il regorge, votre livre se lit aussi comme un récit, comme un voyage au cœur de la Casbah, d’un « Qasbadji » qui réactive sa mémoire et partage ses souvenirs avec nous, les lecteurs. Cette démarche et cette forme d’écriture étaient-elles choisies/voulues ?

D’une part, je n’ai eu de cesse de tendre ma main au lecteur pour le guider au fil de mon récit dans l’Alger d’antan, où ruisselait ce flot de bonheur de nos fontaines. Est-ce dû à la virée nocturne que j’ai relaté du temps où l’Alger s’éclairait aux enseignes de ses salles de cinéma ou peut-être pour avoir narré les Contes, légendes et boqalat d’Alger la blanche ? Quoi qu’il en soit, le narrateur que je suis s’en trouve impliqué dans le récit et c’en est ainsi de ma ligne éditoriale que j’ai cueilli dans le jardin des Jeux de notre enfance  ou dans mes chroniques en Instantanés sur une époque. D’autre part, l’aspect confessionnel, voire autobiographique, y est d’actualité dans mes écrits, du fait que je privilégie l’information afin d’instruire au mieux le lecteur autour d’une tasse d’eau fraîche mais pas celle que j’aurais aimé lui offrir ! Soit, l’eau de la fontaine de jouvence que je n’ai pas trouvée hélas ! Pour y parvenir au mieux de mon rôle de pédagogue, j’ai fait mien la recommandation d’Albert Camus : « Le journaliste est l’historien de l’instant », et à ce titre, j’envisage de léguer à l’historien, les matériaux utiles à l’écriture de l’histoire.

-Pourquoi la « mystique » du titre ?

Tant de captifs d’obédience chrétienne étaient assujetti de faire don d’une mosquée pour s’affranchir de l’avilissant statut d’esclave et pouvoir accédé ainsi au rang de raïs[13], comme ce fut le cas de Ali Bitchin, et le Caïd Safar Ben Abdallah qui avaient offert respectivement à El-Djazaïr, le Mesdjed (mosquée) du nom d’Ali-Betchine sis à la rue de Bab El Oued et djamâa Safir en l’an 941 de l’Hégire (1534) à la rue Sidi-M’hamed Chérif dans la Haute-Casbah. Or, ce n’était pas le cas pour l’édification du lot de fontaines, qui était un stratagème utile pour s’attirer la sympathie de la population. C’était le cas du souverain Baba-Ali dit Bou-Sebâa ou Baba Ali Neskis qui fut Dey d’Alger de 1754 à 1766, qui a permis aux algérois de se désaltérer. A noter que cela n’enlève rien au mérite de l’El Djazaïr des Béni-Mezghenna qui a eu ses fontaines bien avant l’avènement de la Régence turque et des sourciers venus de l’Andalousie. D’où la reconnaissance de l’usager qui burine ainsi au fronton de la fontaine, le « douâa » ou la prière en guise de reconnaissance au généreux fontainier que le professeur Gabriel Colin a traduit de l’arabe vers le français.    

-Ce livre, paru en 2018, fait également écho à d’autres ouvrages que vous avez consacrés à la Casbah et l’Alger plus généralement. C’est un travail de mémoire ?

Si je devais composer une musique pour ma ligne éditoriale, celle se fredonnera à l’air de «Donnez-moi la main[14] », je vous emmène avec moi à «Alger la blanche », histoire de prendre un bol d’air marin qui enveloppe le s’tah (terrasse) de la Casbah et de là nous irons boire une tasse d’eau à l’Aïoune (fontaines) de Dzaïr et s’offrir une soirée où nos contes, légendes et boqalat berceront nos soirées. L’excursion est d’autant agréable eu égard au charivari bon enfant des Jeux de notre enfance et à nos « salle de cinéma » qui s’engluent, malheureusement, dans la misère culturelle.  D’où qu’il est requis d’irriguer le patrimoine matériel et immatériel à l’encre de la pérennité pour qu’il ne s’emmaillote pas dans l’oubli. 

Alger continuera-t-il de vous inspirer ?

Oh que oui ! Considérant qu’Alger est nanti de lieux-dits mythiques, à l’exemple de Dar El Ghoula (La maison de l’ogresse) au quartier de Debbih-Chérif dit Si Mourad (1926-1957) (ex-Tournants-Rovigo près de Soustara), de Dar Raïba ou la maison en ruines sise à l’îlot de Houanet Sidi Abdellah[15] à la Casbah, de l’Oued-K’nis et de Djebel Koukou au Frais-Vallon, où chacun de nous a laissé un bout de sa  tendre enfance et même un pan de sa  jeunesse. Seulement, ces lieux risquent de s’effacer un jour ou l’autre de la mémoire collective. En effet, il suffit de l’extinction de la génération des séniors, pour qu’Alger soit orpheline de ces endroits qui ont concouru à faire sa notoriété. Donc et subséquemment au souci de sauvegarde d’un pan de l’histoire de bled Sidi Abderrahmane, il n’y a rien de plus beau que d’imager les histoires de notre enfance, dans le décor à la fois aventureux et sinistre de ces lieux, où vagabondait l’imagination de l’enfant que j’étais. Et rien que pour ça, je continuerai de tremper ma plume dans l’encre de l’authenticité.

Sara Kharfi

In Algérie Littéraire, le 29 juillet 2020.

 

« Alger la mystique – Ziyarate autour des fontaines » de Nourreddine Louhal, 204 pages. Coédition Tafat/Aframed, second semestre 2018. Prix : 600 DA.

[1] Visite.

[2] Cascade

[3] Nom du quartier Mohamed-Belouizdad, anciennement Belcourt.

[4] Fontaine bleue

[5] Il s’agit de Jean Baptiste Paulin Trolard né à Sedan (Ardennes) le 27 novembre 1842, mort à Alger le 13 avril 1910 est un anatomiste de l'École d'Alger reconnu pour son travail sur les veines anastomotiques de la circulation cérébrale (source : Wikipédia).

[6] Porte-neuve.

[7] Habitant de la ville de Biskra.

[8] Biskra  est situé au Nord-Est du Sahara (Algérie) et est le chef-lieu de la Wilaya (préfecture) de Biskra. Distante de  400 km d'Alger, la ville est d’une superficie de 127,70 km2 où l’on comptait 218 467 habitants en 2010 et se place donc au 10e  rang au niveau national. La ville est aussi appelée la porte du désert, eu égard à situation stratégique.  (Source : Wikipédia).

[9] Le siège de Zaatcha s'est déroulé du 16 juillet au 26 novembre 1849, à Zaatcha (Algérie), opposant les troupes françaises du général Émile Herbillon (1794- 1866), aux résistants arabes et berbères du Cheikh Bouziane. L'affrontement s'est achevé par la prise du fort ainsi que par le massacre des prisonniers par les Français. Il en est résulté environ 3 000 morts des deux camps.

[10] Habitant de la Casbah.

[11] Chanson.

[12] Genre musical algérois.

[13] Officier de la marine algérienne.

[14] Titre de la chanson «Donne moi la main » (Himalaya) de C. Jérôme, né Claude Dhôtel (1946- 2000),

[15] Les magasins de Si-Abdellah.

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La littérature belge d'expression française.

Comment se présente le problème même d'une littérature française en Belgique?
Si des éléments comme l'appartenance régionale, le peuple, le climat ou le décor de la vie ont leur importance dans la formation de l'esprit des écrivains et, par là, dans l'aspect de leurs produits, il n'en reste pas moins que ce qui les crée écrivains, ce qui les fait entrer en littérature, c'est le fait que cet esprit se donne un moule de langage. En se coulant dans ce moule l'esprit s'achève, et surtout il cesse de n'être qu'une chose intérieure pour devenir esprit formulé, exprimé, et naît ainsi à l'existence littéraire. Voilà pourquoi, au-delà de l'infinie diversité individuelle, il existe des patries d'esprits en tant que manifestés par le langage. L'une de ces patries est la littérature française, et le Belge qui use du français, sa langue naturelle, en fait encore plus irrécusablement partie qu'un Panaït Istrati ou un Julien Green par exemple, puisque le français est pour lui cette chose qu'on n'a pas eu à choisir, chose profonde, portée en soi dès l'enfance, qui est vous-même et par quoi l'on se projette hors de soi pour les autres - et d'abord pour d'autres qui pratiquent le même idiome. Même des Flamands de souche - un Maeterlinck ou un Hellens - s'ils sont venus à la patrie littéraire française, c'est parce que la langue française, parlée par eux dès l'enfance, était celle qui leur permettait de se dire le plus véridiquement: eux non plus n'ont pas choisi. Cette littérature - qu'on l'appelle «connexe et marginale» (G. Picon) ou «seconde» (G. Charlier) - est et ne peut être (par nature et non par choix, mais ayant été forcée à cause de sa situation périphérique de confirmer cette nature par la constance d'une volonté) qu'une littérature française.
C'est bien là son identité. Mais une fiche d'identité ne dit pas le caractère. Ces oeuvres, littérairement françaises mais qui ont germé et pris visage dans le milieu particulier des anciens Pays-Bas ou de la principauté de Liège, n'y aurait-il pas certains traits de sensibilité, d'orientation mentale ou de style que l'on pourrait déceler à des degrés divers, sinon dans toutes, du moins dans un grand nombre d'entre elles? Il ne faut pas oublier qu'en dépit du voisinage de la France ce milieu continue à vivre un peu à sa manière et selon des habitudes et une conscience de soi qui sont assez différentes de celles de Paris et, à plus forte raison, de la Suisse, du Québec ou du Liban. La littérature belge, c'est la sorte de littérature française qui pouvait naître dans un pays comme la Belgique, et elle aura tout de même plus de particularité qu'une littérature de Provence ou de Bretagne, parce que l'existence d'une frontière politique signale et entraîne bien des raisons d'être sui generis.


1. La vie littéraire en petit pays

Dans une première phase d'éclat de la littérature francophone de Belgique, vers 1890, les projecteurs se sont braqués sur Rodenbach, Verhaeren et Maeterlinck, moins déjà sur Lemonnier, et ont encore beaucoup moins touché des auteurs comme Van Lerberghe, Elskamp ou Mockel. Assurément, la phase plus récente n'est pas demeurée tout à fait dans l'obscurité: l'on n'ignore ni un Simenon, ni un Henri Michaux ni un Ghelderode. Cependant, beaucoup de leurs concitoyens qui paraissent les valoir n'ont aucunement éveillé l'attention de Paris. C'est là le drame de la plupart des écrivains belges d'aujourd'hui: pour eux, pas d'audience française veut dire pas d'audience du tout - et même, jusqu'à un certain point, pas d'audience chez eux.
Or, vers 1890, certains facteurs permirent à quelques Belges d'être découverts par la France, dont l'évolution littéraire du moment privilégiait des traits propres à ces écrivains: «Il y avait eu dans le symbolisme un génie qui correspondait à celui de nos marches nordiques» (M. Thiry). Répondant à cet appel, une Belgique un peu embrumée de germanisme a eu son «tour de chant» sur la scène française: l'enfant Septentrion dansa et plut. La raison principale de ce succès fut donc la rencontre d'une demande et d'une offre, mais il ne faudrait pas négliger certaines circonstances d'un ordre plus personnel. Quelques années auparavant, des écrivains parisiens d'avant-garde avaient été accueillis en Belgique par des revues, des cercles de conférences, des groupes de jeunes poètes: le reflux fut la gratitude efficace de ces écrivains devenus influents.
Ensuite, la marche du Nord n'eut plus de produits de choc à présenter. Or, c'était de plus en plus cela qu'il fallait: on voulait du poète maudit! Ce n'est pas que la Belgique en manquât tout à fait, mais l'expérience montre que pour qu'un Corbière ou un Rimbaud sorte de la coulisse, il est bon qu'il soit déjà connu de quelqu'un qui appartient à la littérature en vue. Et, d'ailleurs, les valeurs littéraires belges de ce siècle-ci sont en général de l'ordre du sage, du sensible, de l'intime. Après 1918, les Vikings ont disparu et l'on assiste en Belgique à la «relève wallonne». Tout change alors, et peut-être ce qui commence est-il un temps de vérité. Dangereuse la vérité, dans un monde de plus en plus amoureux du spectacle... Et, sans doute, cette Flandre si avantageusement déployée avait dû beaucoup de son succès au fait de n'être en grande partie que phantasme. Même chez les conteurs ou les poètes (on songera au Thyl Ulenspiegel, à la Bruges de Georges Rodenbach, au Verhaeren de Toute la Flandre, des Campagnes hallucinées et des Villages illusoires), et à plus forte raison chez Maeterlinck, Crommelynck ou Ghelderode, l'on a affaire à du théâtre.
C'est finalement sur les tréteaux que l'exotisme belge a le mieux révélé sa nature irréaliste. Moins historique et paysagère que dans le pittoresque de De Coster ou dans le lyrisme épique de Verhaeren, pas du tout idyllique et naïve comme dans les vers de Max Elskamp, la Flandre (pas toujours nommée d'ailleurs) du premier théâtre de Maeterlinck, du Cocu magnifique ou de Hop signor est évidemment toute imaginée à partir des données, déjà elles-mêmes fort élaborées, des peintres des XVIe et XVIIe siècles. De cette Flandre des musées qu'interprétait un délire, Michel De Ghelderode a pu dire dans un moment de sincérité bien éclairante: «De nos jours, Flandre n'est plus rien qu'un songe.» Songe très «littéraire», et qui ne se rencontre d'ailleurs guère chez les auteurs de langue flamande: la Flandre de Guido Gezelle ou de Stijn Streuvels est beaucoup plus modérée, plus authentique. Le fait qu'un Verhaeren ou un Ghelderode parlaient d'elle en français leur accordait beaucoup de liberté, le décalage linguistique permettait le mirage. Flandre étant un mot talisman qui donnait le départ à la fantaisie créatrice. Aussi y a-t-il une Flandre personnelle de chacun de ceux qui l'ont évoquée et n'est-ce à coup sûr pas dans leurs oeuvres qu'il conviendrait de chercher une image de la Belgique d'aujourd'hui, ni même de ce que purent être la Flandre des comtes et des communes, ou la Lotharingie des ducs de Bourgogne, ou même les Pays-Bas de Charles Quint et de PhilippeII. Mais, de l'histoire littéraire les mythes des poètes font légitimement partie. Ce fut indubitablement un rêve esthétique valable que ce curieux forçage de couleurs et son exploitation aux fins de l'expression à demi factice de tempéraments et de sentiments eux-mêmes un peu sollicités. Pièce importante à conserver dans le dossier «écrivains français de Belgique», et, après tout, dans le dossier d'ensemble de la littérature française. Les comparatistes pourront y observer une floraison un peu folle et tardive du vieil arbre d'illusion dont Herder et Walter Scott sont les racines, et dont le tronc porta notamment certaines pages de Michelet et Notre-Dame de Paris.
Avec la relève wallonne, on sort indubitablement de ce romantisme symbolico-expressionniste si bien fait pour attirer l'attention. Quelles qu'en soient les raisons, les Wallons s'étaient peu montrés jusque-là (à peine pourrait-on citer un Octave Pirmez, ce sous-Amiel), ou bien ils se confinaient dans le lyrisme intime et l'étude régionaliste. Après 1918 ils se manifesteront davantage, en même temps que l'évolution politique détournera de plus en plus les écrivains de naissance flamande de s'exprimer en français. Qu'apportent les Wallons? Plus de mesure assurément, une introspection plus exacte et partant moins dramatique, le goût des réalités quotidiennes, la sobriété du style, en poésie le retour fréquent au mètre classique et à un vocabulaire moins excessif, un lyrisme d'écoute et de notation plutôt que de proclamation et de grands décors. Une telle littérature a certes les moyens de retenir, encore faut-il qu'on veuille bien lui porter attention. De tels écrivains ne vont pas vers le public, mais l'attendent. En partie parce que leur situation effacée par rapport à la littérature venant de Paris les décourage de rivaliser avec elle, ils créent de plus en plus pour eux-mêmes et pour quelques amis. C'est sans doute la raison pour laquelle, dans ce milieu de siècle, la littérature française de Belgique s'est vouée surtout à une poésie qui reste assez loin des hermétismes nouveaux, ou à un genre de narration qui a peu de rapports avec les formes sur lesquelles se porte aujourd'hui en France la dilection de la critique. Comment s'étonner que reste dans sa pénombre un peu déçue une littérature qui se fait selon son goût à elle et ses nécessités internes sans se mouler sur l'attente qu'on pourrait avoir d'elle et sans fournir de matière facile à la publicité, cette reine contemporaine? Tout cela maintient certes une particularité belge, mais une particularité qui peut être perçue comme celle du démodé.
Provinciale donc, cette littérature? Il convient de voir dans la Belgique actuelle une réserve plutôt qu'une province.


2. Une littérature sans écoles

Le «Thyl Ulenspiegel» de Charles De Coster

La première oeuvre qui ait vraiment compté est le roman-poème de Charles De Coster (1827-1879). Curieuse épopée en prose qui, dans le troisième quart du XIXe siècle, a tenté une synthèse tout à fait personnelle du réalisme et du romantisme. Énergique et frais, le «rêve flamand», coulé en un français savoureux, y a plutôt couleur que truculence. La gravité et la vigueur y restent pures, et le tragique y alterne avec l'humour dans un contrepoint équilibré. Il n'est peut-être pas inutile d'indiquer que l'ascendance de l'écrivain était mi-flamande, mi-wallonne, et qu'il ne vécut jamais en Flandre. Ami des peintres, grand lecteur de Rabelais, il s'était intéressé au folklore flamand, qui lui avait donné la matière d'un recueil de style réaliste et archaïsant, les Légendes flamandes (1858). Dans les années qui suivirent il écrivit ses Aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandre et ailleurs. Le livre parut en 1867, puis fut de nouveau publié deux ans plus tard avec une préface fantaisiste, la «préface du hibou».
Le sujet est double: cela démarre comme l'histoire anecdotique d'un joyeux drille, mais bientôt, sans quitter celui-ci, on bifurque vers les bûchers et les combats d'un siècle tragique et Walter Scott se tresse à Rabelais sans que cela fasse tort à une complexe et attachante unité de ton, de coloris et de sentiment.
D'où venait ce Thyl Ulenspiegel (dont De Coster a quelque peu euphonisé le patronyme)? Au début du XVIe siècle, la traduction flamande d'une compilation d'origine rhénane avait introduit et popularisé dans les Pays-Bas le type et le caractère de ce farceur allemand. On lui invente un tombeau à Damme, près de Bruges, et c'est là que De Coster fera naître son héros, dont il placera l'existence au temps des persécutions religieuses et de la révolte des «gueux» contre le pouvoir espagnol. Car il y a dans le récit tout un aspect historique que passionne d'ailleurs une perspective d'anticléricalisme moderne, et le germe fécond de l'ouvrage a été la rencontre de ces deux sources: un recueil de farces populaires et les ouvrages des historiens. Greffer ainsi l'histoire et la passion politique, choses tragiques, sur un fond de facétie et de vitalité rustique, et envelopper le tout dans la poésie d'un paysage et d'un climat, voilà qui ne pouvait être le fait que d'un écrivain doué d'une imagination extrêmement vivante et d'un remarquable doigté d'artiste. Une de ses réussites a été de servir son plat flamand à la sauce d'un français du vieux temps, poivré çà et là de quelque terme germanique qui donne l'exotisme.
Ulenspiegel est un ouvrage que la sympathie inspire mais qui mise de toute évidence sur un style. Style très consciemment conçu et travaillé, qui fait reluire sans la trahir la simplicité populaire, et qui sera assez souple pour passer sans accroc, quand le sujet le demandera, d'un verset de ballade à une prose plus abondante et plus dramatique, quitte à revenir ensuite au verset bref et serré qui reste la trame rythmique, le pas de route du récit-poème. Le mouvement des aventures s'entrelace à la succession tranquille des saisons, car ce livre est une image de la vie humaine dans ce qu'elle a d'instable à cause des hommes, de stable à cause de la nature. Contrepoint aussi de la vie quotidienne et de l'histoire, puisque les personnages s'appellent aussi bien PhilippeII et le Taciturne que Lamme, Nele ou Katheline. De Coster a fait de ce Thyl emprunté une véritable création, unissant en lui l'espiègle tricheur au héros généreux et conscient, en en faisant aussi un amoureux et un poète. Bien qu'il ne soit à aucun degré un don Quichotte, il voyagera accompagné d'un Sancho, ce bon Lamme Goedzak qui est la figure replète et douillette du peuple de Flandre, alors que Thyl en est la figure aiguë, enthousiaste et sarcastique.

Le groupe de la Jeune Belgique

De Coster mourra sans avoir connu le mouvement d'éveil littéraire des années quatre-vingt, représenté principalement par le groupe et la revue La Jeune Belgique. Les manuels belges ne tarissent pas sur cette glorieuse épiphanie, et surtout sur Georges Rodenbach (1855-1898) et Albert Giraud (1860-1929). On connaît la grâce élégiaque du premier. Son roman Bruges-la-Morte fut célèbre, et l'on retrouvera des échos de sa mélancolie aussi bien chez les crépusculaires italiens que chez les symbolistes russes ou chez un postsymboliste de France comme Samain. Vaporeux comme Verlaine, il a dans ses meilleures pièces une lucidité cristalline qui doit quelque chose à Mallarmé, et en cela, il annonce les Clartés un peu mystérieuses du Wallon Albert Mockel. Quant à Albert Giraud, très admiré en son temps, ce fut un parnassien solide et le chef de file du groupe. On peut rapprocher de lui Fernand Severin, plus sensible cependant, touche de préraphaélisme, et dont le vers musical et pur a la fermeté des stances de Moréas. Mais l'époque avait été envahie par deux grandes oeuvres et deux grands noms: Émile Verhaeren, Maurice Maeterlinck. Serres chaudes et les recueils de la première phase verhaerénienne ont opposé au parnassisme de Giraud et de ses amis l'apparition d'un symbolisme belge qui ne manquait ni de suggestivité ni de vie. Or le symbolisme belge est fort riche, et les noms moins connus d'Albert Mockel, de Charles Van Lerberghe et de Max Elskamp méritent qu'on s'arrête à eux.

Albert Mockel

Avec Mockel (1866-1945) apparaît Liège, et avec Liège l'Ardenne, les bois, la sensibilité musicale du Wallon. Wallonie est le nom qu'il donna à une revue où collaborèrent tous les symbolistes de Paris et qui est devenu aujourd'hui celui de la Belgique francophone. Lui-même, Rhénan aéré par l'Ardenne et tenté par le Midi, se situe à une limite très délicate, et c'est sans doute cette délicatesse qui, le rendant compréhensif aux nuances diverses de la nouvelle école, l'ouvrant à ses courants et l'invitant à fixer les points communs de son effervescence, a assuré le succès assez extraordinaire de ces cahiers du Nord dont la place reste marquée dans l'histoire de la grande mutation moderne du lyrisme.
Le symbolisme, à certains égards, est né d'une analyse du fait poétique. Mockel en a pris sa part dans ses Propos de littérature où il parle de Régnier et de Vielé-Griffin, dans ses études sur Mallarmé et sur Van Lerbergh. À le lire, le symbolisme devient une chose presque précise, en tout cas soigneusement fondée sur une méditation dont on dira qu'elle était philosophie esthétisante plutôt qu'esthétique de philosophe. Dans la pratique de sa propre poésie il a suivi sa spontanéité sensible, et en cela il se révélait bien wallon. Sa sonorité ne cherche pas à être imitative des choses mais suggestive des climats intérieurs. Voulant traduire le flux de l'âme, il a fait confiance aux frémissantes souplesses du vers libre. Après Chantefable un peu naïve et Clartés, il a évolué vers une technique qui, sans abandonner la finesse sonore et l'émotivité du rythme, se rapprochait peu à peu des régularités traditionnelles. Dans La Flamme immortelle (1924), cette intelligente symphonie dédiée à l'amour, l'ancien animateur de la Wallonie était presque entièrement sorti du symbolisme.

Charles Van Lerberghe

C'est aussi dans le pays wallon que le Gantois Charles Van Lerberghe (1861-1907), après avoir fait le tour de l'Europe, rencontra le décor prédestiné de son lyrisme: sa Chanson d'Ève, qui fut en son temps un événement de la poésie française, avait été achevée en 1904 dans la vallée de la Semois. Avant cela Van Lerberghe avait ouvert la voie au théâtre symboliste par son acte Les Flaireurs et publié en 1898 un volume de poèmes diaphanes et tremblants qui porte le titre significatif d'Entrevisions. Un poème, disait-il, «ne me plaît tout à fait que lorsqu'il est à la fois d'une beauté pure, intense et mystérieuse», et il ajoutait avec sa merveilleuse modestie: «C'est dans ce domaine que je tâtonne.» C'est que la vie, pour la sensibilité de ce poète, est un rapport ondoyant entre une subjectivité en attente et un monde qui à demi-mot lui répond, tangence effleurante du moi plein de ferveur timide et d'un dehors prêt à perdre sa nature étrangère. Le recueil des Entrevisions contient quelques merveilles de poésie toute pure, à peine palpable. On y voit poindre plus d'un des thèmes que rassemblera l'oeuvre de maturité. En même temps le vers lerberghien y avait fait ses gammes, et le poète pouvait déjà se définir à lui-même sa poésie: «un brouillard de lumière». Mais ce qui permettra la cristallisation en un seul symbole de toute la sensible spéculation en suspens sera une certaine image de femme. Cette image, il en a cherché longtemps le modèle chez telles jeunes filles rencontrées au fil de ses voyages, mais le critique Henri Davignon a pu dire: «À la fin, il fait de méprises successives la gloire de la seule Ève à laquelle il a cru, pour l'avoir inventée.» Quant à son paradis, nous avons vu que c'est un val d'Ardenne qui lui en a donné, non assurément le détail, mais le vaporeux rayonnement: «Souvent, dit-il, il me faut coudre avec du fil blanc un peu d'eau à un bout d'aube ou une flamme à un pan de vent.» Car Van Lerberghe est un Ariel.
La Chanson d'Ève, c'est musical, chatoyant d'une richesse d'images dont chacune reste sobre, le monologue de l'âme humaine devant le monde. À travers l'émerveillement un peu perdu du faune mallarméen y passent les questions et les alarmes, la dialectique dedans-dehors de la Jeune Parque; mais dans cette modulation qui va de l'émerveillement au désespoir, rien n'est violent et le pessimisme même a sa grâce de joie. En vérité c'est là un poème philosophique qui en même temps exprimerait la tonalité sensible d'un être. Et la symphonie aux mouvements admirablement conduits se résoudra en une cadence des plus classiques dans le miraculeux diminuendo de la mort d'Ève.

Max Elskamp

L'âme de Max Elskamp (1862-1931) ressemblait certes un peu à celle de Van Lerberghe, elle aussi était fraîche et sensible, mais la nature artistique du poète anversois le poussait plutôt à s'exprimer non en pureté mais en naïveté. Il n'a pas la profondeur spéculative du penseur de La Chanson d'Ève, mais il a vécu un drame intérieur qui se révélera surtout dans sa deuxième période de création. Sa poésie est une longue chanson à petite voix, et chez lui plus que chez tout autre on peut dire que c'est le ton qui fait la chanson. Dès Dominical (1890), le poète dit la couleur de ce qui peut le rendre heureux: les dimanches, les cloches, les joies humbles, l'amour; c'est un Francis Jammes plus nerveux, subtil dans sa simplicité apparente, et qui demanderait à l'ellipse, au rythme populaire, à une oralité délicieusement archaïsante la transposition de l'aveu en une poésie. Pourtant la mélancolie s'insinue bientôt dans l'élan joyeux. Elskamp voit la vie comme une suite de jours, de semaines et de saisons, pans de joie et de peine commençant, finissant et recommençant sans trêve. Le temps, le lieu, la bonté, voilà des thèmes de ce «moi» qui tout naturellement s'identifie au «nous» pour chanter l'almanach intime des gens de son pays. Verhaeren a dit, de En symbole vers l'apostolat, que c'était un livre que François d'Assise aurait oublié d'écrire. Tout cela donnera son ultime et tendre flambée dans La Chanson de la rue Saint-Paul. Cette première phase évoquait un monde en rond, «un pays comme Dieu le veut», et en même temps faisait à petites touches le portrait d'une âme. Mais que va-t-il arriver à cette âme? Dans la seconde suite de ses recueils, le poète ne dira plus ce qu'il souhaitait de la vie, mais ce que la vie a fait de lui. Elle en a fait d'abord en 1914 un exilé, dont la plainte amère et douce, encore liée à l'aventure de son peuple, inspire Sous les tentes de l'exode (1921). Ensuite, Chansons désabusées et Aegri somnia (posthume, 1933), d'autres recueils encore, feront entendre l'élégie d'un destin personnel fait de déréliction, de tête-à-tête avec soi-même et d'une longue nostalgie. La confiance a été trompée, mais le désabusement va se chanter sur les mêmes rythmes et selon le même intimisme sincère que jadis la foi ingénue. Dépouillement, nudité, jaillissement direct continuent à donner un son très humain à ces récapitulations désolées, à cette comptabilité de l'âme, à ces «regrets Villon» qui n'en finissent plus. Il y a sans doute dans la littérature universelle des poésies plus serrées, plus ornées, plus riches de sens comme de son, mais sans doute n'existe-t-il pas une oeuvre où l'auteur soit plus présent à chaque mot, entre les mots, dans la lancée même du rythme.

Poètes et prosateurs d'aujourd'hui

Le courant lyrique

Parmi les poètes apparus dans l'entre-deux-guerres, il faudrait distinguer d'Odilon-Jean Périer (1901-1928), mais aussi de René Verboom, Pierre Nothomb, Roger Bodart, Maurice Carême, Géo Norge, Jean Tordeur... Mais il ne s'agit pas de glisser au palmarès, et nous nous limiterons à deux figures, fort différentes l'une de l'autre mais que recommande également leur valeur d'authenticité: Armand Bernier et Marcel Thiry.
Le charme de l'oeuvre d'Armand Bernier, dont l'essentiel a été réuni sous le titre Le Monde transparent (1956), réside dans la continuité et la cohérence sensible de sa coulée. Une émotion méditante n'a cessé de la conduire dans une nudité d'expression tout à fait remarquable. «Je ne puis lire une oeuvre d'Armand Bernier, a dit Marcel Arland, sans être frappé tout ensemble par la pureté harmonieuse de sa voix et par sa ferveur.» Jules Supervielle lui aussi a beaucoup aimé ce poète en qui il pouvait reconnaître quelque chose de fraternel. À travers de multiples étapes, une âme a cherché l'équilibre et s'est construit peu à peu une vue d'univers. Aux «quatre songes pour détruire le monde» succèdent et répondent «les vergers de Dieu» puis «la famille humaine», et enfin tout se c
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LA VIE A CONTRETEMPS...

Y en a fallu du temps

Et tellement de courage

Pour oublier des yeux

Enfin tourner la page...

Arrêter de rêver

Se battre avec la vie

Ne plus envisager

L'envie d'avoir envie...

Renaître peu à peu

Soleil de la tendresse!

Se sentir de mieux en mieux

Et que plus rien n'oppresse.

Y en a fallu du temps

Et tellement de courage

Pour oublier des yeux

Enfin tourner la page...

La vie à contretemps

Revenir en arrière...

Préférer le présent

Renier toute guerre!

Et se sentir au port

Tout au bout du tunnel

Refuser d'avoir tort

Non, rien n'est éternel!

Y en a fallu du temps

Et tellement de courage

Pour oublier des yeux

Enfin tourner la page...

J.G.

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12273350479?profile=originalEmilio Baz Viaud

Mexico, 1918-1991

Autoportrait de l’artiste adolescent

(aquarelle et brosse, 1935)

 

« Que dire de ce que l’on aime

et comment le faire aimer ? »,

André Breton

(préface au catalogue de l’exposition « Mexique », 1939)

 

Avec les Contemporáneos d’autres figures s’imposent…

 

      Trois billets pour faire pendant aux « Trois Grands », voilà qui n’est finalement pas trop pour une telle mosaïque de talents. Et atteindre « la réalité magique d’une autre culture » perçue par Antonin Arthaud.

      En marge du muralisme, on trouve les Contemporáneos, moins idéologues, poètes sans papiers. Alors on colle des étiquettes. Bien pratique pour écrire mon papier, le rendre apparemment plus cohérent, mais pas toujours très juste. On adhère ou pas, les groupes sont poreux, les artistes  évoluent et sont souvent inclassables, à contre-courants.

A défaut on parlera de modernisme, teinté de régionalisme, pour un peintre comme Jesús Helguera (1910-1971) par exemple, d’un symbolisme très nationaliste.

 

12273351096?profile=originalJesús Helguera

Patrie

(photo captée sur le net)

 

Mais place à deux représentants dûment estampillés Contemporáneos :

 

12273352067?profile=originalFrancisco Zúñiga Chavarria

San José (Costa Rica), 1912-Mexico, 1998

Nus au drap

(huile sur toile, ca 1938)

 

12273351895?profile=originalAlfonso Michel

Colima, 1897-Mexico, 1957

Nature morte

(huile sur masonite, 1956)

 

12273353093?profile=originalAlfonso Michel 

Nature morte

 (huile sur toile, 1954)

 

Parallèlement on croise des surréalistes ou apparentés, dont nous avons déjà rencontré quelques porte-paroles. Ici, avec ce « sens inné de la poésie, de l’art » (Breton), la terre est fertile.

 

12273353676?profile=originalManuel Rodriguez Lozano

Mexico, 1896-1971

Nu

(huile sur toile, 1935)

 

« Ô ciel de terre ô mer agile
Encerclée de corps
Ô légitime soif pavée de courbes
Timide si la peau qui brille
Perle en toute délectation
Sous la fumée vibratoire de la chaleur des étoiles
Invisibles »
,

César Moro

 

12273354272?profile=originalGunther Gerzso

Mexico, 1915-2000

Paysage

(huile sur masonite, 1955)

« Dans chaque tableau de Gerzso, il y a un secret invisible. »

« Géométries de feu et de glace bâties sur un espace qui se déchire :

 suspension des lois de la pesanteur. »,

Octavio Paz

 

Auxquels on pourra ajouter Jesús Reyes Ferreira (1880-1977), dit Chucho Reyes, autodidacte à la verve poétique.

 

      Jusqu’à… la Ruptura. Groupe aux contours flous d’artistes qui voulaient simplement affirmer leur liberté de créer, offrant ainsi des perspectives quelque peu discordantes et novatrices. 

 

12273354489?profile=originalAlberto Gironella

Mexico, 1929-1999

Reine à la tête de chien

 (huile sur toile, 1961)

Peintre du « radicalisme passionnel » selon Octavio Paz,

« meurtres et résurrections » seraient les « rites interminables de la passion », « une étreinte qui serait un combat »,

pratiquant l’art du détournement

 (ici de La reine Marianne d’Autriche de Diego Vélasquez),

 un peu à la manière de l’Espagnol Antonio Saura,

sans parler de Picasso, ou du Britannique Francis Bacon.

Ou déviant peut-être même Francis Picabia (1879-1953) dessinant « Le portrait de la reine du Pérou » et décrivant ces chiens qui « n’eurent bientôt d’autre ressource que de manger leurs maîtres », lorsque « l’un d’eux apporta dans la hutte de Dingue la tête de l’Indienne dont il était amoureux. » « Alors, prenant la tête de la femme de la gueule du chien, il s’amusa à la lancer. » Association inconsciente ? Hasard objectif ? Travail onirique ?

Le fait est que La reine Mariana de Gironella, un assemblage très Dada comprenant une tête de chien naturalisée, et Le double monde de Picabia ornaient le mur de l’atelier d’André Breton.

Association libre

Apparentement terrible

Etrange coïncidence…

12273355072?profile=originalQuentin Garel (né en 1975)

Orang-outan

(bronze, 2014)

 

Refermons notre polyptyque consacré au Mexique. Mais, avant cela…

Quid du Mexique aujourd’hui ? Que dire qui n’ait déjà été dit ?

 

      Mexico, cœur palpitant d’une autre Amérique, n’en finit pas d’inventer son propre langage pictural et il faut au moins citer d’autres de ses enfants turbulents de l’art contemporain, tels Juan Soriano (1920-2006), Pedro Coronel (1923-1985), son frère Rafael Coronel (né en 1931), qui fut le gendre de Diego Rivera, Manuel Felguérez (né en 1928), José Luis Cuevas (1934-2017),  un « tempérament extraordinaire, doublé d’une maîtrise innée » (O. Paz), Gabriel Mocotela (né en 1954), Julio Galán (1958-2006), Gabriel Orozco (né en 1962)…

      Une nouvelle génération, de peintres juchitecos notamment (les Juchitecos de l’état d’Oaxaca forment une communauté de langue zapotèque. Une société matriarcale où la femme gère la cité aussi bien que le foyer), assure également la relève. Parmi eux, mentionnons Francisco Toledo*1 (1940-2019), Oscar Martinez Olivera (né en 1951) ou Sabino Lόpez Aquino (né en 1960).

Sans compter les graffeurs et leurs muraux que nous avons découverts au précédent chapitre.  De nouvelles fenêtres s’ouvrent en ce vingt-et-unième siècle. Murs et façades se couvrent de soleils aérosols.

 

Gaffe... des graffeurs fous, des graines d’Aztèques vous brusquent de frasques en fresques…

« Pour la fierté de ton peuple, sur le chemin des anciens et la mémoire des oubliés. »

12273355481?profile=originalTlacolulokos (Dario Cánul et Cosijosea Cernas)

(acrylique sur toile, 2017)

(photo captée sur le net)

12273328286?profile=original

Les murs qui, chacun sait, ont des oreilles questionnent comme le fit Atahualpa Yupanqui (1908-1992) dans ses Preguntitas sobre Dios*2

« Grand-père est mort dans les labours

Sans prière ni confession

Et les Indiens l’ont enterré

Flûte de roseau et tambour. »

 

12273356893?profile=originalSaner

 (photo Steve Welnik)

 

      Parmi ces agitateurs de l’art urbain contemporain mexicain, Edgar Flores, né en 1981, alias Saner, est sans doute l’un des plus en vue avec ses personnages aux couleurs vives, ses masques et crânes inspirés d’un folklore local revisité. Il a collaboré avec Carlos Alberto Segovia Alanís, connu sous le pseudo de Sego (ou Ovbal pour ses œuvres abstraites), qui, quant à lui, hachure des créatures très organiques assez proches de ce que réalisait Mœbius (Jean Giraud dit, 1938-2012), lui-même imprégné par les paysages désertiques du Mexique, pays où longuement il séjourna. Une mention pour Stinkfish, né au Mexique en 1981 également, qui pratique une forme de guérilla urbaine dans un style « tropical psychédélique » à partir de photos détournées d’anonymes, mais il vit et travaille essentiellement en Colombie.

      Je taguerai quand même que de trouble à l’ordre public avec ces vandales, on est passé de perturbateurs à animateurs de cités ayant, pour certains, pignon sur rue. Des excitateurs d’un marché toujours très réactif qui mettent en effervescence les investisseurs, puisque parait-il, je ne suis ni critique ni conseilleur, c’est de la bombe.  « İ Santa Tortilla ! », comme dirait Speedy Gonzales.

 

12273357653?profile=originalSego y Ovbal

 

      Signalons enfin un peintre à l’hyperréalisme assez bluffant, Omar Ortiz, né en 1977 à Guadalajara, la capitale de l’Etat de Jalisco au centre-ouest du Mexique, et, dans un style assez proche, Enrique García Saucedo, né en 1971. A côté de ces artistes déjà confirmés, d’autres peintres émergent, tels Guillermo González Elizondo, Fernando Islas Cervantes, Diana Obdulia Montemayor Chapa, Diego Salvador Rios. Ou, dans le sillage de Posada, le prometteur illustrateur Carlos Lara, né en 1985. Etc. Cha-cha-cha.

 

      Voilà, en dix longs articles et une centaine d’illustrations, un tableau, ma foi assez complet (un bon gros livre en somme, inédit, accessible, libre et gratuit), de la peinture mexicaine au vingtième siècle, qu’il ne faut certes pas réduire à une ou deux figures plus charismatiques ou médiatiques, encore moins à une vision uniquement tournée sur l’Europe ou lorgnant exclusivement vers les Etats-Unis. On a trop chanté le parisianisme et l’Amérique. C’est aussi notre façon de faire tomber les murs (seules valent les cimaises, pas les cloisons), nuancer notre point de vue, réviser nos codes. Alors…

On oublie tout.

Sous le beau ciel de Mexico

Pour connaître…

Une aventure mexicaine
Sous le soleil de Mexico…

 

Mexico, Mexico...
Sous ton soleil qui chante,
Le temps paraît trop court
Pour goûter au bonheur de chaque jour.

Raymond Ovanessian, dit Vincy (1904-1968)

Adios amigos…

 

12273358055?profile=originalFrancisco Ángel Gutiérrez Carreola

Oaxaca, 1906-Mexico, 1945

L’adieu

(La despedida ; huile sur toile, 1939)

Dans le jargon tauromachique, la despedida

c’est aussi l’adieu du torero à l’arène.

Finie la corrida, il se fait alors couper la coleta,

une mèche derrière le col, signe distinctif de sa corporation.

 

Quoique, avant de tirer ma révérence, j’aimerais tant voir Veracruz et

« Les chiens noirs du Mexique

Qui dorment sans rêver. »

Boris Vian (1920-1959)

Quand les Juchitecos pensent que les chiens hurlent à la mort quand ils sentent la présence du démon et que fumer une cigarette éloigne le mal… Lointaine réminiscence de cette légende aztèque qui voulait que le xoloitzcuintle, ce chien nu mexicain qui était censé conduire les âmes jusqu’au Mictlan, le territoire des morts, et dont le nom même dérive du dieu cynocéphale Xolotl.

« La mémoire peut être un piège :

elle se croit réminiscence alors qu’elle est prémonition.

Il y a des moments où nous confondons nos souvenirs avec nos désirs. »

Carlos Fuentes (1928-2012)

 

Michel Lansardière (texte et photos)

 

*1 L’artiste juchiteco  Francisco Benjamin Lόpez Toledo s’est éteint le 5 septembre 2019 à Oaxaca alors qu’une vaste rétrospective (« Toledo Ve », « Toledo voit »), lui était consacrée au Musée National des Cultures Populaires de Mexico. Une reconnaissance pour ce peintre discret, la culture et la terre zapotèque qu’il défendait.

12273357892?profile=originalMe quito y me pongo arrugas como quiero

Petit hommage en images à celui qui décollait et avait des rides sous les yeux :

12273358489?profile=originalAutoportrait

*2 Ces Questions concernant Dieu du poète argentin ont été popularisées au Mexique par la grande Chavela Vargas (1919-2012). Elle fut l’amie de Diego Rivera et de Frida Kahlo.

 

Ce billet clôt, après plus de trois ans de recherches, une série de dix sur l’Ecole mexicaine de peinture, présentés en exclusivité sur Arts et Lettres. Ces dix billets couvrent près de deux siècles de peinture mexicaine, de 1850 à 2020 là où les meilleurs catalogues ne prennent en compte que la période 1900-1960.

Donc, si vous voulez voir ou revoir…

Une présentation générale de la peinture mexicaine du vingtième siècle :

 https://artsrtlettres.ning.com/profiles/blogs/los-tres-grandes-rivera-orozco-siqueiros-1-re-partie-que-viva

Les « Trois Grands » :

 https://artsrtlettres.ning.com/profiles/blogs/diego-rivera-los-tres-grandes-2e-partie

 https://artsrtlettres.ning.com/profiles/blogs/jos-clemente-orozco-los-tres-grandes-3e-partie

 https://artsrtlettres.ning.com/profiles/blogs/david-alfaro-siqueiros-los-tres-grandes-4e-partie

Frida Kahlo et les autres femmes peintres du Mexique :

 https://artsrtlettres.ning.com/profiles/blogs/femmes-fi-res-et-mexicaines-1-re-partie-frida-kahlo

 https://artsrtlettres.ning.com/profiles/blogs/femmes-fi-res-et-mexicaines-2e-partie-frida-mar-a-olga-rosa-et-c

 https://artsrtlettres.ning.com/profiles/blogs/femmes-fi-res-rebelles-3e-parie-alice-lilia-leonora-remedios-au

Les autres peintres mexicains du vingtième siècle et au-delà, le muralisme, le surréalisme, le stridentisme… :

 https://artsrtlettres.ning.com/profiles/blogs/diego-jos-david-et-les-autres-que-viva-mexico

 https://artsrtlettres.ning.com/profiles/blogs/los-otros-para-nosotros-diego-jos-david-et-les-autres-que-viva

 

Fin

« Les mexicains aiment avoir le cœur brisé. Ça leur fait ouvrir de grands yeux et ça les rend tristes… et ils aiment ça. »,

Elliott Arnold (1912-1980)

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