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administrateur théâtres

 Dell Diffusion à l’abbaye de Villers-la-Ville

A Midsummer Night’s Dream à L’Abbaye

Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, en version XXI siècle

Du théâtre éblouissant pour célébrer les quarante ans des productions estivales de  Dell Diffusion à l’abbaye de Villers-la-Ville. Si l’on en croit Patrick de Longrée, ce sont plus de 750. 000 spectateurs qui auront franchi les portes du site au terme de ces quatre décennies.

Quelle richesse d’imagination ! Des déluges de fleurs et de verdure envahissent les costumes des artistes autant que les ruines de l’abbaye. De quoi faire éclore une splendeur visuelle et poétique à couper le souffle. À cela s’ajoute un étonnant brassage d’époques et de styles, porté par un rythme effréné qui laisse le spectateur abasourdi… et admiratif. Thierry Debroux signe ici une mise en scène qui ressemble à un véritable feu d’artifice théâtral.

Tout commence dans l’Athènes antique, où le duc Thésée s’apprête à épouser Hippolyta, reine des Amazones. Drapée dans un voile qu’elle refuse obstinément de soulever, la souveraine paraît bien peu disposée aux élans amoureux, tandis qu’une immense table de noces attend déjà les convives.  

Parmi eux, Égée, père de la pétillante Hermia, interprétée par une exquise Mathilde Daffé. Celle-ci aime Lysandre (Nathan Fourquet-Dubart), mais refuse obstinément le mariage avec Démétrius que son père voudrait lui imposer.  Pour l’heure, Démétrius ne jure que par la ravissante Hermia et repousse avec une froideur désarmante les avances passionnées d’Héléna, la meilleure amie de cette dernière. Il n’en faut pas davantage pour mettre le feu aux cœurs…

La suite se joue en pleine nature, dans les mystères d’une forêt profonde où serpentent des ruisseaux, où chantent les oiseaux et où les grottes de verdure deviennent les complices des égarements amoureux. Difficile de détacher son regard du berceau de feuillages où s’est endormie la belle Titania.

C’est là que règne Titania, souveraine des fées, convoitée par Obéron, roi des elfes, assisté de son irrésistible lutin, Puck, esprit malicieux, farceur et drolatique. Bien sûr, les fées et les elfes adorent se jouer des humains et de leurs maladresses. Elles manipulent les passions avec un plaisir gourmand. Mais voilà le fidèle Puck qui s’embrouille dans la mission que lui a donnée Obéron.

Love at first sight? Tout dépendra, cette fois… des interventions pharmacologiques des enchanteurs ! Il suffira d’une seule nuit dans cette forêt pour que les lois des hommes s’effacent devant celles de la magie, du désir et de l’imaginaire. À mesure que les heures s’écoulent, les certitudes s’effacent. Le rêve devient réalité, tandis que la réalité emprunte les chemins de l’inconnu.

Secouez le tout, ajoutez le suc d’une fleur blanche magique, quelques poursuites folles, des quiproquos à n’en plus finir, des passions qui se croisent et se décroisent… Vous obtenez la partie la plus enchanteresse de ce spectacle que l’on prolongerait volontiers jusqu’au petit matin. Ainsi, le merveilleux ne cesse de tenir le public en haleine. La mise en scène inventive, les décors fantastiques et les éclairages féeriques composent un univers qui vous imbibe littéralement de bonheur.

Au fil du spectacle surgissent des surprises, comme autant de gourmandises. Soudain éclatent des voix amplifiées, des jeux de lumière spectaculaires et d’irrésistibles morceaux de rock. Le micro devient le cordon ombilical qui relie Shakespeare à notre XXIᵉ siècle. Il conclut les scènes, révèle les états d’âme à l’aide de pépites rocambolesques, ouvrant les yeux du cœur… autant que ceux de la mémoire.

Et il y a ce majestueux bar à cocktails pour accueillir le public dès le début du spectacle, éclatant de liqueurs multicolores, comme dans L’Écume des jours. Un DJ fascinant y règne en maître, récoltant d’entrée de jeu, avec la chanteuse, de vigoureuses salves d’applaudissements. C’est que Denis Carpentiera a de l’énergie à revendre, qu’il soit formidable Philostrate ou le Puck magnétique, cœur de rocker et âme de bateleur !

Il se fait que la plupart des comédiens se métamorphosent au fil de la représentation, incarnant avec une réjouissante virtuosité deux personnages différents. Shakespeare jubilerait devant un tel brouillage des pistes.

Ainsi, la rayonnante Perrine Delers interprète aussi bien Hippolyta que Titania, aux côtés d’Emmanuel Dell’Erba, tour à tour Thésée et ObéronLili Sorgeloos prête ses traits à Héléna comme à Fleur de PoisAntoine Minne passe avec aisance de Démétrius à L’ÉtriquéJonas Jans devient successivement Meurt-de-Faim et Grain de MoutardeJean-François Roussillon compose à la fois Égée et Lecoing, tandis que Charlotte De Halleux incarne la Fée ainsi que Toile d’Araignée. Soit dit en passant, les seuls noms de ces personnages provoquent déjà des éclats de rire.

Or donc, les chassés-croisés amoureux flirtent avec le surréalisme ; les batailles sentimentales font rage, on en vient aux mains, le cœur cogne, les têtes rebondissent ; les enchantements semblent suspendus comme autant de guirlandes que le Destin aurait accrochées aux branches des buissons, ainsi que d’inextricables fils de la vierge ! Les esprits se brouillent, les cœurs aussi, et le réel perd toutes ses plumes. C’est une véritable jubilation pour le public, si finement éclaboussé de joyeux anachronismes, la griffe de Thierry Debroux.

Shakespeare n’oublie pourtant pas son petit peuple. Charpentiers, tisserands, menuisiers et ouvriers rêvent eux aussi de briller devant les nobles en interprétant la tragédie de Pyrame et Thisbé. Une histoire revue par Ovide et peinte sur des vases grecs.

Bottom, admirablement manœuvré par Thierry Janssen, et sa cohorte d’artisans offrent alors une longue parenthèse burlesque. Mâchoires grinçantes, cabrioles, masques grotesques, farces volontairement outrées organisent un théâtre dans le théâtre, totalement parodique, qui fera rire une bonne partie du public. Les grimaces absurdes du Destin ?  Sacré bémol pour certains.

Pour ma part, j’ai trouvé le contrepoint un peu lourd, trop au détriment de la poésie du rêve. Le contraste est sans doute voulu : rappeler que derrière la comédie sommeille toujours la tragédie et que la passion peut parfois… tuer aveuglément. Parole de lion.

Je serais volontiers restée plus longtemps sous le charme des philtres, des fées et des clairières enchantées, de tout ce qui nourrit depuis toujours nos contes et notre littérature. Même avec un âne dans les bras, à qui l’on vient murmurer les plus tendres serments.

Mais sous la douceur de cette lune souveraine, reine de ce spectacle cette année à Villers-la-Ville, Shakespeare fait fleurir les pierres, danser les ombres et nous fait croire, le temps d’un songe, que les fées n’ont peut-être jamais quitté nos forêts. D’ailleurs Puck, le malicieux lutin, nous prévient : cette histoire, comme la vie, n’est qu’un songe fragile. « Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les songes » …murmure Prospero dans The Tempest.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

L’ÉQUIPE DE RÉALISATION

Mise en scène : THIERRY DEBROUX

Avec DENIS CARPENTIER, MATHILDE DAFFEPERRINE DELERSEMMANUEL DELL’ERBACHARLOTTE DE HALLEUXNATHAN FOURQUET-DUBARTTHIERRY JANSSENJONAS JANSANTOINE MINNEJEAN-FRANÇOIS ROSSIONLILI SORGELOOSOCÉA GONELMATHILDE LAULIER

Costumes : BÉA PENDESINI – Scénographie : PATRICK de LONGRÉE – Éclairages : CHRISTIAN STÉNUIT – Chorégraphies : EMMANUELLE LAMBERTS – Maquillages : WENDY WILLEMS – Décor sonore : LOÏC MAGOTTEAUX – Assistant à la mise en scène : JONAS JANS

Produit à Villers par PATRICK de LONGRÉE et RINUS VANELSLANDER

Une coproduction de DEL DIFFUSION VILLERS et du THÉÂTRE ROYAL DU PARC

Prolongation jusqu’au 14 août 2026

 

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Ténébreuse Rebecca sous le ciel bruxellois

Spectacles

On se souviendra de Rebecca à Bruxellons! 2025

Été 2025Rebeccaroman bouleversant de Daphné du Maurier (1938), s’incarne dans la cour du château du Karreveld en un thriller musical psychologique flamboyant… daté de 1925cela fait juste juste 100 ans… Comme pour un envoûtement!

La Belle Époque en version cauchemar ?  Véritable coup de maître, cette création mondiale en français, est la pièce de résistance du 27e Festival Bruxellons!. Elle est portée par un collectif de 21 artistes hors du commun.

Rebecca, c’est l’histoire centenaire d’un fantôme. Et comme tous les bons fantômes, elle ne se montre jamais — mais hante chaque espace, de Monte-Carlo à Manderley, lieu mythique des Cornouailles.

Comme un opéra. La partition puissamment évocatrice de Sylvester Levay et le livret de Michael Kunze, adaptés avec finesse en français par Stéphane Laporte, s’unissent dans une narration à la fois élégante et glaçante. De la fine gastronomie pour les gourmands de musique et de suspense.

Coup de foudre. Une jeune femme sans nom, au propre comme au figuré — cheveux courts et soulier léger, dame de compagnie de son état — séduit par son innocence et épouse Maxim de Winter, veuf énigmatique de Manderley. Mais la défunte Rebecca, mystérieuse première épouse au pouvoir despotique, semble bien décidée à ne pas quitter les lieux — ni les cœurs. Surtout celui de sa gouvernante, figée dans la haine du changement. Mrs Danvers.

L’orchestrationmagistrale – mais où sont-ils donc ? Protégés de la pluie? – est dirigée par Laure Campion et fait vibrer le décor. Comme le souffle puissant de la mer qui bat les récifs du domaine maudit.

L’esprit du large…Une mise en scène portée avec grandeur par Marina Pangos et Jack Cooper qui dessinent avec passion un récit visuel et dramatique d’une intensité rare. Les changements de décor et de scènes s’enchaînent, tels des feux d’artifice. On passe de surprise en surprise à travers une série de tableaux que l’on rêve de photographier. Il y a ce ballet perpétuel de  dizaines de personnages en mode chantant. Ils dansent, virevoltent, flamboient et chantent tout à la fois en jonglant avec leurs accessoires. Avec une insatiable énergie et une précision millimétrée. De la beauté scénique en mouvement qui résonne avec la puissance d’un chœur d’opéra. Et quels costumes ! À chaque instant, de la magie. Merci Jack ! Ils sont signés Béatrice Guilleaume.

Le décor de Sylvianne Besson évoque bien sûr les falaises romantiques, lieux de vertige et de destin, sur lesquelles s’adossent les portes de l’enfer-Manderley : pilastres rouge sang, lambris aux airs mauresques, perspectives brisées… De part et d’autre, deux grandes volées d’escaliers : rêve ou cauchemar ? Elles semblent tour à tour surgir ou disparaître tant l’action au centre de la scène capte le regard ! Et surtout, tout en haut de l’ouvrage, il y a cet immense portrait, lacéré, celui de Rebecca, suspendu comme une malédiction au-dessus du grand escalier. Quel couteau a osé le crime ?

Les jeux de lumière de Laurent Kaye dissèquent l’action comme un entomologiste, toujours en phase avec cette chorégraphie obsessionnelle et sublime de Kylian Campbell. Sommes-nous au centre d’un cerveau torturé ? D’un envoûtement? L’action est un labyrinthe… Y aura-t-il une issue ? Une métamorphose ?

Un univers de personnages fantastiques. Jeremy Petit donne à l’âme tourmentée de Maxim de Winter des contours de vase brisé. Sa douleur, retenue mais très palpable, esquisse une humanité blessée, dans la plus pure tradition romantique. Sa voix est sculptée par le rôle. Et pourtant, l’or pour recoller ces profondes fissures est là, à portée de voix, à deux pas…

Cheveux courts et plats, Laura Tardino, en tenues fluides pastel, incarne l’héroïne sans prénom avec une justesse  émouvante : de l’effacement initial à la lumière reconquise. Un « je » fragile, qui apprend à se conjuguer dans les abandons, les silences, et les révélations. Mais c’est l’illustre plante vénéneuse qui fascine : Liesbeth Roose, en Mrs Danvers. Toute vêtue de noir d’Espagne, la sombre duègne s’empare de la scène comme une ombre maléfique. À chacune de ses apparitions, le temps se fige, les dos se courbent. La voix étrange et pleine distille la peur, la menace, l’obsession.  Magnétique, son solo « Rebecca » est un cri glacé d’adoration morbide. Suspense entre beauté et terreur.

Au sein du casting affûté, on trouve encore une série de rôles admirablement ciselés.

 Extravagante,Marie-Aline Thomassinen comédienne de boulevard, fait de Mrs Van Hopper une caricature grandiose, burlesque et jubilatoire. Quel bonheur, l’exagération épique !

Nathan Desnyder incarne Jack Favell pourtant interdit de séjour au château. Manipulateur en diable, jusqu’à l’absurde – avec son costume de soirée orange final. Un hasard ? Escroc flamboyant et décomplexé ? Miroir des péchés capitaux ? Make Mandalay great again ! Cynique, il ne souffre d’aucune honte.

  Enfin, un peu de bon sens, avec Damien Locqueneux et Raphaëlle Arnaud. Ils forment le duo apaisant de Béatrice et Frank dans ce fabuleux tumulte. Du même ordre, ces deux pépites de l’art des planches – à la justesse de ton remarquable- qui complètent à souhait cette superbe comédie humaine: Mathias Fleurackers (Ben) et Laurent Kiefer (le colonel Julyan). Ainsi, le bonheur est dans la salle. Pardon, sous le ciel estival de Molenbeek.

Cette version Bruxellons! très illustrative de l’esprit du roman, est aussi renversante que les flammes d’ Autant en emporte le vent. Mais de surcroît, la métaphore scénique célèbre les identités effacées, les amours figées, les maisonnées hantées par les non-dits, les traumatismes savamment enfouis Et quand la scène s’embrase – littéralement – on comprend que Rebecca a en fait le dernier mot… un mot désespéré et rageur de vraie sorcière.

La porte de l’enfer s’ouvre enfin. Vers la mer. Vers les libres horizons. Ensemble ? Allez, On embarque ?

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

vu le 22 juillet 2025

Rebecca Mise en scène de Jack Cooper et Marina Pangos
Direction musicale de Laure Campion – Chorégraphies de Kylian Campbell
Une Coproduction de Bulles Production, de Cooper Production et du Théâtre Le Public
Avec l’autorisation de Vereinigte Bühnen Wien
25 représentations  A partir du 11 juillet 2025 

Avec Bruxellons!

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