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grèce (2)

administrateur théâtres

Les Héroïdes: Dialogue avec le mythes anciens

Grèce, éternelle! Et si les blessures antiques rejoignaient nos combats contemporains ?

Comment dire l’émotion poétique et bouleversante que suscitent Les Héroïdes ? Est-ce une illumination soudaine ? Un choc face à la beauté, l’audace, l’inventivité ? Un joyeux embarquement vers un modèle féminin libre et épanoui, enfin délivré de ses peurs ? Ou cette connivence vibrante avec une jeunesse artistique qui n’a peur de rien ?

Créées il y a cinq ans  au Festival d’Avignon par Flavia Lorenzi, et jouées à bureau fermé au  Théâtre de Poche à Bruxelles, ces « Héroïdes » font preuve d’un engagement incandescent, d’une vitalité héroïque, par moments, franchement insolente.

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Elles sont inspirées des Héroïdes d’Ovide, une série de lettres imaginaires adressées par des héroïnes mythologiques à leurs amants absents ou disparus et tellement assoiffés de gloire.  On les voit défiler :  Ariane, Pénélope, Médée, Hypsipyle, Déjanire, Hélène, Didon… Mais il en est fait de leurs supplications figées dans la tradition. Par le jeu, le mime, la danse, la musique, la voix, le spectacle opère une transmutation lumineuse des mythes revisités. Place à la parole chorale qui se redresse, qui danse, qui revendique, qui exulte.

La réécriture fait éclater la solitude originelle du texte d’Ovide, pour en faire une expérience collective nouvelle, des rencontres bourrées de complicité. Les monologues originaux, enfermés dans l’attente stérile et délétère, deviennent un chant choral radieux, parlé ou chanté, une agora, un espace politique et sensible où la voix gronde, circule, se partage, se renforce et s’enflamme.

 

La mise à feu: une flamme. …Et tout commence. Au tout début, les mots sont absents. Il y a juste des corps féminins qui veillent autour d’une flamme.

Celle du foyer ?

Celle des Vestales ?

Celle d’Olympie ?

Ou celle d’un nouveau jeu ?

Le mystère de la transmission s’avance. Une symphonie de syllabes inconnues s’élève, rythmée presque comme un chant de guerre, ou plutôt de victoire.  On le sent tout de suite : si les Amazones furent des femmes libres, ces héroïnes deviennent des femmes souveraines, habitées par la joie. Jeans, paillettes, immenses voiles fluides sculptant les corps et l’espace : chaque interprète est partie intégrante d’une mosaïque mouvante, organique, presque rituelle. L’esthétique jaillit et atteint cet endroit secret où siège notre idéal de Beauté.

Effet de catharsis.

Elles sont six. Six comédiennes-musiciennes aux voix puissantes, profondes, lyriques et étonnamment libres. Danseuses fières de leur sexe. Elles incarnent  Ariane, larguée par Thésée sur une île comme une vulgaire canette. Hélène de Troie, sacrée la plus belle au monde qui  fait un burn-out. Vient Déjanire qui se venge vicieusement, d’ Hercule . Là, le spectacle vaut son pesant d’or. La salle se gondole de rire. C’est une revanche jouissive. Combien ne se vantent-ils pas d’être des demi-dieux ? On attend leur chute avec impatience. Didon, fondatrice, et reine de Carthage, abandonnée par Enée découpe sa vie. On découvre Hypsipile, quittée elle aussi. Médée raconte ses trahisons. En surimpression, quelques textes contemporains. Voilà Niki de Saint-Phalle qui maquille l’Antiquité. La mise en scène de ce ballet ensorcelant est subtile. Sous nos yeux, les héroïnes ne cessent de se métamorphoser tandis qu’un fil invisible relie en continu la femme de l’Antiquité à celle d’aujourd’hui.

 Des femmes humiliées, abandonnées, reléguées en bas de page prennent le micro. Dans cette odyssée de l’attente, on voyage du drame à la comédie pure, du lyrisme au chœur parlé, elles osent tout.

La musique semble improvisée, mêlant pulsations tribales, accents baroques, dramaturgie classique et éclaboussures pop. On saute du show télévisé à la comédie musicale, de la confidence intime à la satire mordante. Parfois, l’humour ira puiser dans la férocité. Mais ce qu’on préfère, ce sont toutes les vibrations profondes des chœurs antiques face à la mer.  

La condition de femmes abandonnées est jetée sur le rivage comme un vêtement troué. Les lettres aux amants absents sont devenues affirmation d’une existence propre, puissante, lumineuse.

Le tout enveloppé par l’art poétique. Il y a là les ingrédients d’un opéra. Toutes femmes dehors. C’est à la fois léger et grave. Le chant vibre de toutes ses forces et touche au plus profond. Et tout cela est franchement jubilatoire : On rit des jeux de mots. On frissonne. On célèbre la vie. C’est généreux et drôle. Là où il était question d’abandon et de trahison, voici la lumière. Ainsi, la parole a gagné.

Hier, c’était la dernière au Théâtre de Poche. La salle était comble et levée pour une dernière ovation, tellement méritée. Mais on le sait maintenant : elles reviendront la saison prochaine pour les 75 ans du Poche et  au Centre Culturel d’Uccle du 30 mars au 3 avril 2027. Écrivez cela sur vos tablettes.

Longue vie aux héroïnes et merci à elles. Pour la beauté, pour l’aboutissement de leur projet. Merci pour leur puissance évocatrice. Merci pour l’humour qui fait un bien fou.

.Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Production : Cie Bruta Flor

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administrateur théâtres

 Míkis Theodorákis,

Une volée de sonorités en « i », et c’est ….toute la Grèce.

« Refuse ce monde égoïste

Résiste

Suis ton cœur qui insiste

Ce monde n’est pas le tien, viens

Bats-toi, signe et persiste

Résiste » Et c’était …tout France Gall.

Voici, pour trois formidables soirées de mi-décembre, à l’Espace Novum à Etterbeek (l’ancien Théâtre Saint-Michel), Míkis Theodorákis, ou Quand le chant EST résistance ! 

Il y a des concerts qui ne se contentent pas d’être beaux, ils sont nécessaires. L’hommage rendu à Míkis Theodorákis pour le centenaire de sa naissance, a cette dimension rare. Plus qu’une célébration, cette soirée s’est imposée comme un geste artistique et politique, où la musique devient langage commun, mémoire vivante et bain d’énergie. Et le public de s’impliquer à son tour dans une onde vivante de solidarité. Un fervent souhait de La Badinerie. Peut-on d’ailleurs badiner avec l’Amour ? 

Au cœur du programme, le Canto General, fresque bouleversante de Pablo Neruda. Elle déploie une vision du monde où la Nature, l’histoire et les peuples s’enlacent. Dans cette œuvre, Theodorákis donne sa voix aux opprimés, aux exilés, aux résistants, avec une écriture musicale à la fois accessible et profondément incarnée. La force réside dans sa capacité à conjuguer simplicité mélodique et densité émotionnelle, loin de toute emphase, et c’est très convaincant. Au plus près de l’humain, du besoin de justice et de solidarité. 

Il faut dire que le concert a débuté par une charge émotionnelle fulgurante, la lecture d’un texte reconnaissable entre tous. Ce genre de texte que d’aucuns en Occident portent en eux depuis l’enfance.  Celui d’un certain journal, subitement arrêté au mardi 1er août 1944. « C’est un vrai miracle, que je n’ai pas abandonné tous mes idéaux ». Après la voix de la jeune Anne Frank, le chant s’élève. Dès lors, avant même que le concert ne débute, on a les yeux remplis de larmes pour accueillir les premiers chants de résistance inscrits au programme.

On découvre ainsi des extraits de la Cantate de Mauthausen, d’Axion Esti et de Lipotaktes. Ces œuvres posent d’emblée les thèmes chers au chef d’orchestre Laëndli Lipnik qui dirige avec feu la Badinerie, cet ensemble réputé de chœurs et orchestre originaires de Louvain-La-Neuve. Ces orientations sont le respect de la Nature, la dignité humaine, la souffrance de l’exil, le refus de l’injustice et de l’oppression. Dès les premières minutes, la puissance de la musique fait battre les cœurs, entraînant le public dans un temps respectueux d’écoute et d’émotion. Un temps de profonde prise de conscience devant cette musique engagée.

Après le magnifique Requiem pour Pablo Neruda, l’ensemble apparaît tel un arbre de vie qui électrifie notre crépuscule.  Le chœur a des accents Verdiens. C’est le rythme des chants d’espoir, celui d’une humanité qui se relève et marche. 

Un conteur (le comédien belge Romain Cinter) lit les traductions des chants avant chaque éclosion musicale. On est immédiatement entraîné par la force de cette musique, de ces choristes et ces deux admirables solistes. Un homme (le baryton Kris Belligh) et une femme, elle, Betty Harlafti venue spécialement de Grèce pour ce spectacle de trois jours, alors qu’au même moment s’organisent de nouvelles élections au Chili… Oui, la musique refuse les silences du pouvoir. Et elle le dit.

Mais, à mesure que le spectacle progresse, malgré la puissance océanique instrumentale et vocale, on se met à ressentir une légère frustration. Les textes chantés que l’on le sent d’une grande richesse et d’une densité poétique et politique intense ne sont pas traduits. Comment capter tout ce flux émotionnel ? On se met à rêver de l’accompagnement d’une bande déroulante proposant une traduction simultanée des paroles chantées… C’est un grand manque, la grande faiblesse de cette salle ? Le livret-programme, pourtant fort détaillé, ne peut raisonnablement être consulté dans l’obscurité d’une salle. Faire un discret usage d’une lampe de poche ou de l’éclairage d’un téléphone c’est rompre la concentration et le recueillement des artistes. Quant aux interventions minutées du narrateur, elles offrent certes, un cadre, mais demeurent difficiles à retenir tant la matière textuelle est dense mais hélas, volatile. 

Bien sûr, on pourrait se contenter de la musicalité des langues grecques et espagnoles mais l’appropriation pleine et immédiate du propos, souffre.  Mais vivent les textes projetés ! 

Cela n’empêche évidemment pas les interprètes, de porter eux, tout ce répertoire avec un engagement palpable. Les solistes incarnent leurs lignes avec flamme et conviction, le chœur impressionne par sa cohésion et sa ferveur, tandis que l’ensemble instrumental, mêlant instruments classiques et populaires, restitue avec justesse cette musique charnelle, enracinée et universelle. Du solide: une scène comble, une salle comble et un public comblé. Michel Hatzigeorgiou au bouzouki.

Face à un monde dominé par la logique du profit et l’érosion des solidarités, ce concert agit comme une goutte d’humanité bienfaisante dans l’océan de nos égoïsmes. Avec America insurecta la soirée a rappelé que la musique peut encore rassembler, éveiller les consciences et nous remuer profondément. Tour de magie du chef d’orchestre, le public finit même par s’inclure avec enthousiasme dans la plaidoirie pour plus d’humanité dans le monde. 

  Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

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