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Existence (2)

administrateur théâtres

Une intemporelle Seagull in a Nutshell : « Une mouette » au Théâtre Royal du Parc, dans une dramaturgie contemporaine de « La mouette » de Tchekhov signée Thierry Debroux et une mise en scène de Valériane De Maerteleire.

Clairement, un élixir artistique de la mort qui tue et qui dure à peine 1h30 mais où l’on retrouve tous les ingrédients d’une grande histoire classique : situation initiale, montée du conflit, complications, point culminant, suspense, dénouement…

Irina Nikolaïevna Arkadina, personnage central de La Mouette d’Anton Tchékhov (1896) est une actrice célèbre, inoxydable et narcissique. Elle est en villégiature en Ukraine, chez son frère Sorine, pour l’été. Femme dominatrice, intransigeante et versatile, elle regrette ses jeunes années et domine son entourage, notamment son fils, le jeune dramaturge Constantin Tréplev, dont elle méprise tristement le talent. N’est-elle pas la seule à pouvoir occuper le devant de la scène ? Ce jeune godelureau ne représente d’ailleurs rien à côté de son amant, le séduisant écrivain à succès, Trigorine, joué avec grande allure et prestance par Quentin Minon.

C’est Anoushka Vingtier qui déroule le formidable rôle de figure maternelle et de femme fatale. Toujours brillante dans ses interprétations de grands rôles passionnels, elle est ici une fois de plus remarquable dans sa vérité d’actrice. Très moderne dans son tailleur-pantalon rose vif, casquette et lunettes Ray-Ban elle excelle. Et bouleversante dans ses souffrances.

La mise en scène privilégie un décor dépouillé, question de décalquer à la perfection l’intensité des turbulences émotionnelles de l’histoire : un grand ciel sans nuages, teinté de rose, quelques touffes d’herbe quelques pontons et l’étendue, par devers le public, d’un immense lac couvert de voix d’oiseaux pour engager au mieux l’imaginaire. Jusque-là, pas l’ombre d’une mouette ! Catherine Cosme signe cette scénographie épurée, éclairée par les lumières très parlantes de Xavier Lauwers. La toile sonore de Loïc Magotteaux, épouse les moindres mouvements de l’âme.

Au début de la pièce, le jeune et idéaliste Konstantin, surnommé Costa discute avec son oncle. Finalement le seul philosophe de l’histoire, un frère désabusé, mais pas vraiment amer, joué avec tendresse par l’inimitable Guy Pion. Seul un chien qui aboie… semble le déranger.

Costa prépare fébrilement la présentation de sa pièce dans le petit théâtre improvisé du jardin. Cela se jouera devant sa mère. Ah ! les convulsions presque physiques de la création théâtrale ! Le texte se veut être une révolution poétique qui brisera tous les codes, et qui peut-être augurera de la naissance d’un nouveau monde ? Et pourquoi pas, …brisera le sortilège dans lequel est enfermé sa mère. L’espoir du jeune homme est immense, comme sa jalousie de l’amant. Une prise de ce rôle magnifiquement tourmenté, par Sigfrid Moncada qui occupe la scène de façon spectaculaire.

En Nina, il a trouvé la jeune actrice faite pour son rôle. Elle représente un élan vertigineux vers l’infini : cette mouette ?   La jeune-fille, très surveillée par des parents qui ne voient pas d’un bon œil l’escapade de la jeune-fille dans le domaine voisin, rêve d’évasion ! Les deux jeunes gens deviennent visiblement amoureux. À ce stade, la pièce laisse entrevoir tous les possibles : une belle comédie, avec la reconnaissance maternelle, l’amour partagé, le bonheur ou le drame imminent.

Et voilà, le tempérament slave mélange les pires poisons. Aux yeux d’Arkadina, la pièce est un fiasco et elle l’interrompt. Le fils essuie tout son mépris. Première blessure. Pire, Nina tombe aux pieds de ce Trigorine, le superbe bellâtre. Double et triple blessure. La situation se dégrade rapidement pour Konstantin, en pleine quête d’idéal. Nina se désintéresse de lui, éblouie par le brillant « homme de lettres ». C’est ici qu’apparaît une mouette, cadeau singulier. Symbole de cœur blessé, présage, espoir d’indépendance, essor de liberté, rêve d’absolu, de pureté et d’infini ?

Deux ans se passent, point de répit. Nina a fui vers la ville. Le volcanique Konstantin Tréplev se réfugie dans l’écriture solitaire, entre sautes d’espoir, et temps chaotiques, mais peut-on empailler le bonheur ?

Du désir à la désillusion… il n’y a qu’un pas. Cette pièce incandescente explore le sentiment d’insatisfaction. Un oiseau nommé désir ?  La pièce interroge le sentiment d’insatisfaction et le désir, moteur universel mais aussi source de souffrance. Le ressentiment se révèle plus destructeur que le manque d’amour lui-même. Chaque personnage rêve de son propre envol, de son ascension, de ses moments de gloire et de lumière. Pour planer.  

Finalement, de Nina ou de la mère du poète maudit, laquelle est la plus forte ? Elle a souhaité devenir une actrice célèbre et prospère. Elle a visé Trigorine à cause de son succès, emportant avec elle l’amour de Tréplev. Oui, les mouettes volent et déchirent. A la ville, la voilà qui a sombré dans le malheur le plus atroce. Sommes-nous maintenant en pleine tragi-comédie ?

En tout cas le rôle est endossé à la perfection par la jeune comédienne dont ce sont les débuts sur les planches du Parc. Lili Sorgeloos est tour à tour, ingénue, rayonnante, la proie du désir incontrôlable, la victime blessée de la vie, la diva passionnée… follement amoureuse de son métier d’artiste, femme éprise de manière incoercible d’un homme qui se refuse, tandis qu’envers et contre tout, l’héroïne s’accroche à une vitalité tourbillonnante.

Konstantin et Arkadina forment eux les deux piliers dramatiques, absolument prisonniers de l’objet de leur désir. Et court-on aveuglément vers le drame ? Peuvent-ils supporter les douleurs de l’âme ? L’histoire suit sa construction logique de complication, point culminant, suspense, dénouement. Mais pour ce qui est de la conclusion, Tchékhov, se tait devant le destin. Il laisse planer le doute… Points de suspension.

 

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

 

Une Mouette d’après TCHEKHOV

du 29/01 au 28 février 26 au Parc

Avec:

Quentin Minon, Sigfrid Moncada, Lili Sorgeloos, Guy Pion, Anouchka Vingtier

Mise en scène Valériane De Maerteleire

Photo @Aude Vanlathem

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Kean Ressuscité au théâtre des Galeries

Spectacles

Kean en crescendo saisissant au Théâtre des Galeries

Mai 2025. Pari osé, pari tenu. Le Théâtre des Galeries ressuscite Kean, d’abord imaginé dans une pièce en 5 actes, par Alexandre Dumas en 1836, puis transfiguré par Jean-Paul Sartre en 1953, dans une version dense, réflexive, parfois vertigineuse.

Ce qui aurait pu devenir une représentation poussiéreuse de héros de théâtre romantique, sous les traits d’un menteur professionnel, se révèle être une mise en abîme haletante de l’identité, du jeu, et de la solitude de l’artiste torturé.

Daniel Hanssens y est immense. La pièce repose presque entièrement sur ses épaules. Et quelles épaules ! L’acteur belge, connu pour sa générosité scénique et son ancrage populaire, atteint ici une forme de sommet dans la tragi-comédie. Il mêle avec virtuosité la gouaille de Falstaff, les états d’âme d’Alceste, le questionnement d’Hamlet, la sauvagerie d’Othello, la débauche de Don Juan. Couvert de dettes, il est tour à tour clown, tragédien, ivrogne, séducteur, enfant blessé. Il passe d’un masque à l’autre sans jamais perdre de vue l’abîme intérieur de Kean : un homme qui ne sait plus où finit le théâtre et où commence la vie. Dans certaines scènes, particulièrement celle du miroir, Hanssens semble littéralement se désincarner : le public, suspendu, devient témoin d’un effondrement autant que d’une révélation.

« Kean », c’est nous, c’est vous, c’est tout lui.

Dans cette triple identification, on entend l’écho de l’existentialisme de Sartre : l’être humain n’est pas une essence figée, mais une construction perpétuelle à travers ses actes, ses choix, et son regard sur soi. Kean, comédien qui perd sa propre identité dans ses rôles, devient un miroir dans lequel chacun peut se voir. Nous sommes tous, à un moment donné, des “Kean” : tiraillés entre l’image que les autres attendent de nous et notre vérité intérieure, fuyante, mouvante, insaisissable.

Jean-Paul Sartre dans sa réécriture de Dumas ne se contente pas de moderniser un texte : il y insuffle sa vision de l’homme, de la liberté, de la responsabilité. Kean, dans ses mains, devient un être en crise, en lutte avec l’absurde de l’existence, avec la nécessité de jouer un rôle — littéralement et symboliquement — pour être aimé, reconnu, exister. Le théâtre devient le lieu même de la conscience de soi.

Daniel Hanssens est la chair de ce mythe. Il ne joue pas Kean : il le devient, au sens sartrien du mot. Il incarne la complexité humaine, dans toute sa grandeur et ses failles. Il nous rappelle que le comédien, comme tout homme, est condamné à la liberté — à la fois bénédiction et fardeau. Par son jeu, il révèle que l’acteur et le personnage, l’homme et son rôle social, ne font qu’un dans le vertige de l’existence.

La mise en scène d’Alain Leempoel opte pour une esthétique épurée : peu de décors ou de mobilier, à part des immenses livres grands comme des portes, et 5 grands miroirs à bords dorés, flottant, avec ou sans tain. Ils captent les personnages ou ceux-ci  les traversent. Des lumières tranchantes, des points de fuite changeants. Partout, les livres de Shakespeare en édition ancienne, jouent les géants silencieux qui montent la garde des lieux, du temps de de l’action. Tout conduit à arracher les voiles de l’hypocrisie et à rendre compte des impostures. Seul le décor de la taverne nous ramène au réalisme du début du 19e siècle. Ce dépouillement sert le propos : l’essentiel est dans le verbe, dans le geste, dans la tension entre ce que l’on est et ce que l’on prétend être.

Ainsi, la troupe solide papillonne avec effervescence autour du lion Kean, cet acteur qui a réellement existé, figure publique adulée, et cependant …aux pieds d’argile, perpétuellement inquiet dans sa quête bouleversante de lui-même et le désir ardent de changer le monde. La mièvrerie, les grimaces, les jeux de dupe, la cruauté, s’entrechoquent autour de lui alors que les rires et l’amusement s’enchaînent la salle. Tous, les comédiens sont de brillants personnages bien ciselés, que ce soit l’aubergiste (Marc De Roy), Salomon, l’intendant de Kean (David Leclercq) ou le ridicule Lord Mewill (Pierre Poucet). Avec trois autres comparses réputés de la comédie : Robin Van DijkVirgile Magniette et Michel Hynderyckx, chacun participe à sa façon au crescendo du jeu de massacre qui se produit au cours de cette effarante construction équilibriste.

Le rôle d’Elena, comtesse de Koefeld (Laurence d’Amelio), épouse de l’ambassadeur du Danemark (Jean-Michel Vovk) est magistralement tenu ainsi que celui de la très merry wife, Amy, comtesse de Gosswill (Christel Pedrinelli), elle aussi, amoureuse du King !

Le rôle du prince de Galles, très improbable ami de Kean, est campé avec le brio du gentleman éternel par l’élégant Dominique Rongvaux.

La pétulante Shérine Seyad, en comédienne en herbe qui ne s’en laisse pas conter, nous séduit par sa franchise et sa vivacité.

Il faut cependant admettre que c’est le monologue intérieur de Kean — incarné dans chaque regard, chaque intonation, chaque geste — qui sculpte vraiment le cœur du spectacle.

Kean, pièce sur le théâtre, nous confronte sur notre manière de jouer à être, chaque jour. Dans cette version incisive et dépouillée, le Théâtre des Galeries offre bien plus qu’un spectacle : toute une expérience existentielle. Un miroir tendu, déformant et troublant. On en sort secoué, peut-être, plus authentique ?

 

Dominique-Hélène Lemaire , Deashelle pour le réseau Arts et lettres 

  Kean » D’Alexandre Dumas et Jean-Paul Sartre, Du 30 avril au 25 mai 2025 , Billetterie : du mardi au samedi de 11h à 18h – 02 / 512 04 07

 

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