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dérision (1)

administrateur théâtres

Du bucolique au diabolique

Image may contain: 2 people, night and indoorVoici Orphée (Papuna Tchuradze) en violoneux, mari  cavaleur et  peu argenté,  Eurydice (l'étincelante Jodie Devos)  en concierge coquine qui s’ennuie devant sa table à repasser, qui  déteste la musique et s’entiche d’un Pluton (Thomas Morris) travesti en berger vendeur de miel; voici une tonitruante opinion publique (Alexise Yerna) bon chic bon genre qui fait la morale, voici une palanquée de dieux et déesses endormis dans les tribunes d’azur du petit monde de  l’Olympe…  La  tragique histoire d’amour d’Orphée et Eurydice a décidément un sérieux coup dans l’aile. La paix des ménages et l’antiquité  sont  mangées aux mites, bonjour les mouches et autres créatures diaboliques! Quelqu’un doit avoir trop bu ! Serait-ce le dieu Bacchus en personne, in vino veritas, qui seul, pourrait prendre la relève ?  Le seul qui fasse toujours rêver, c’est Cupidon (Natacha Kowalski), et Mercure (André Gass), pareil à lui-même, filou, inventif et commercial!

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 L’air étouffe, l’atmosphère devient pesante et viciée, le matérialisme sans grandeur menace et entrave  la bonne gouvernance. A travers les dialogues  bourrés de franc-parler ou d'hexamètres enflés de ses librettistes Henri Crémieux et Ludovic Halévy, Jacques Offenbach se gausse des travers de son temps et du nôtre, par extension anachronique. Il condamne cette société bourgeoise  narcissique qui n’a qu’un but : sauver les apparences. La censure s’attaque à Flaubert et à Madame Bovary.   N’empêche,   le compositeur n’hésite pas à fustiger le pouvoir impérial de Napoléon III dans le personnage de Jupiter (Pierre Doyen), vulgairement nommé Jupin. C’est toute la mythologie antique qui dégringole : Mars (Marc Tissons), Vénus (Julie Bailly), Junon (Laura Tissons), Diane (Sarah Defrise) en bottes, cravache et sa meute de dobermans, Minerve, Cérès...  Avec son Orphée aux Enfers, créé en 1858, Jacques Offenbach connaît son premier vrai triomphe.

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                                La partition est une riposte irrévérencieuse au succès de la grande musique classique et à celui des chansons populaires des faubourgs, mais elle dresse surtout un  portrait caustique de la société de son temps tout à ses plaisirs et son autosatisfaction.

                                La mise en scène bouillante de dynamisme et de  dérision délirante de Claire Servais ( recyclée pour plus de saveur, au cœur notre époque télé-réalité) nous livre  un  foisonnement d’anachronismes joyeux et subversifs propres à  la satire.

                                Les citations affectueuses de grands airs,  comme le clin d’œil à Orfeo ed Euridice de Gluck (1774), arrivent comme des  mets de choix, comme une référence aux délices d’un âge d’or, avec des voix d’or. De  savantes allusions, pastiches de la musique du XVIII° siècle, plongent tour à tour dans la joie bucolique ou le rite sacré virtuose. Le spectateur se retrouve à plusieurs reprises, balancé dans l’émotion alors qu’il s’apprêtait rire de plus belle et à pouffer devant l’amas de bouffonneries. Mais à chaque détour de la cavalcade entre terre, ciel et enfers, il y a l’irrésistible naissance du galop, ce French cancan endiablé, ce « style Offenbach » qui est dans tous les esprits,  qui pétille et surprend comme bulles de champagne  ravageuses.

                                Émile Zola lui-même ne supporta pas cette atteinte à un patrimoine quasi-sacré. Il est offusqué par le style et profite des Rougon-Macquart pour pamphlétiser  avec Nana, déguisée en Vénus  :

« Ce Carnaval des dieux, l’Olympe traîné dans la boue,

 toute une religion, toute une poésie bafouée, semblèrent un régal exquis.

 La fièvre de l’irrévérence gagnait le monde  lettré des premières représentations ;

 on piétinait sur la légende, on cassait les antiques images. Jupiter avait une bonne tête, Mars était tapé. La royauté devenait une farce, et l’armée, une rigolade. Quand Jupiter, tout d’un coup amoureux d’une petite blanchisseuse, se mit à pincer un cancan échevelé, 

Simonne, qui jouait la blanchisseuse, lança le pied au nez du maître des dieux, 

en l’appelant si drôlement : « Mon gros père ! » qu’un rire fou secoua la salle. Pendant qu’on dansait, Phébus payait des saladiers de vin chaud à Minerve, et Neptune trônait au milieu de sept ou huit femmes, qui le régalaient de gâteaux.        On saisissait les allusions, on ajoutait des obscénités, les mots inoffensifs étaient détournés de leur sens par les exclamations de l’orchestre. Depuis longtemps,

 au théâtre,

 le public ne  s’était vautré dans de la bêtise plus irrespectueuse. Cela le reposait. » 

Image may contain: 5 people, people standingMais nous, à la veille de 2017, nous ne pouvons que nous amuser de cette relecture époustouflante et sulfureuse de l’œuvre phare de Jacques Offenbach, remaniée 20 ans après sa création, en féerie de 4 actes, 12 tableaux, 42 rôles et pléthore de danseurs et figurants.

                                 Dans cette version 'entre deux', il y a des relents du théâtre subversif d’Aristophane, des tableaux démoniaques  au  parfum de Jerôme Bosch  et des bacchanales aux couleurs de Jordaens. Il y a cet extraordinaire gardien des enfers qui se shoote à l’eau du Léthé,  John Styx (Frédéric Longbois),  à mi-chemin entre Charlot et  militant écossais anti-Brexit et  tout ce peuple de touristes de l’Olympe qui a embarqué pour faire la fête dans la chaleur de l’enfer!

                                 Un vent de fronde et un rêve de changement souffle à travers les flammes brûlantes de  cette gigantesque pantomime iconoclaste, comme à l’aube de toute décadence d’empire.

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                                 La richesse de la  distribution, les décors somptueux, les interprétations vocales méticuleuses et foisonnantes sans la moindre faiblesse et  surtout un orchestre conduit avec finesse et intelligence mutine par un vrai complice de la galéjade,  Cyril Englebert, sont là pour nous ravir et nous faire passer le cap de l’année, dans un galop d’enfer.

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Photos © Lorraine Wauters-Opéra Royal de Wallonie

Du mardi, 20/12/2016 au samedi, 31/12/2016 à Liège

Cyril Englebert MISE EN SCÈNE : Claire Servais CHEF DES CHŒURS : Pierre Iodice ARTISTES : Papuna TchuradzeJodie Devos Alexise YernaPierre DoyenThomas MorrisNatacha KowalskiJulie BaillySarah DefriseFrédéric LongboisAndré GassLaura BalidemajAlexia SafferyYvette WérisSylviane BinaméChantal GlaudePalmina GrottolaMarc Tissons NOMBRE DE REPRÉSENTATIONS : 7

 http://www.operaliege.be/fr/activites/orphee-aux-enfers

Le 7 janvier à Charleroi. 

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