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Il s'agit d'un essai de Michel Foucault (1926-1984), publié à Paris chez Gallimard en 1961.

 

Philosophe et historien, Michel Foucault s'est attaché, de l'Histoire de la folie à sa non moins monumentale Histoire de la sexualité (1976-1984), à trouver dans l'«ordre» du discours le lieu du pouvoir. Il entreprend de montrer ici que les figures du savoir et celles du discours sur la folie obéissent à une même loi profonde, en l'occurrence une structure qui met l'accent sur les théories, les pratiques et la sensibilité d'une époque donnée.

 

Première partie. La Renaissance, selon Michel Foucault, voit dans le fou une figure culturelle de la plus haute importance, qu'elle substitue à la mort dans la fonction de mise en question de l'ordre et du sens. Le passage de la Renaissance à l'âge classique se caractérise par le «grand renfermement»: est fondé en 1657 l'Hôpital général - expression du pouvoir royal -, dont les divers bâtiments abriteront indifféremment pauvres, fous et sans-abri. Ainsi des populations entières, jugées hors normes, passeront sous le contrôle administratif de l'État pressé par des facteurs économiques et sociaux. Le «grand renfermement» apporte protection et nourriture aux mendiants, aux chômeurs et aux fous, à condition qu'ils acceptent la contrainte physique et morale de l'internement.

 

Deuxième partie. Après la Révolution française, le scandale éclate: on comprend qu'on a enfermé indifféremment, dans les mêmes lieux, les fous et les criminels. Ce système est alors remplacé par une forme d'internement plus scientifique et humain, où l'on sépare certaines catégories de criminels des fous. La stratégie de guérison consistera à tenir le malade pour responsable de sa maladie; une fois accompli ce processus d'intériorisation, le patient se trouvera guéri - non sans avoir été, au préalable, observé et puni par ses gardiens.

 

Troisième partie. C'est désormais par l'intermédiaire de la personne du médecin que la folie est reconnue comme une aliénation d'un type spécifique, dont l'étude appartient au domaine médical. Freud marquera l'étape suivante dans l'histoire de la raison et de la folie en isolant, en tant qu'objet scientifique, la relation qui s'instaure entre le patient et le médecin, en faisant d'elle la composante essentielle du traitement de la maladie mentale. Foucault clôt son analyse sur des références à une forme fondamentale d'altérité qui se situe hors de portée de la raison et de la science: la «fulguration» de poètes comme Artaud, Hölderlin et Nerval qui ont échappé à ce «gigantesque emprisonnement moral» et entrevu une expérience fondamentale de la déraison qui les situe au-delà de la norme sociale. Altérité qui amorce une contestation radicale de la culture occidentale.

 

Le travail historique amorcé par Foucault dans Histoire de la folie inaugure une thématique de la discontinuité des discours qui modifie la relation de l'historien au passé. Par le choix des thèmes étudiés, Foucault a illustré la nécessité d'une restructuration des priorités en Histoire. La folie, le langage, la médecine, la punition, autant de thèmes marginaux aux yeux des historiens, que Foucault en revanche place au centre de l'enquête historique. Renversement qui impose aux historiens de substituer à une éventuelle «histoire de la folie», l'analyse des discours successifs sur la folie. Illustrant son propos de récits et de faits, Foucault montrera que tout discours sur la folie est, qu'il y ait enfermement ou non, un discours d'exclusion.

 

Cette Histoire de la folie commence ainsi par la description de la mise à l'écart et de l'enfermement des lépreux à l'intérieur d'un vaste réseau de léproseries disséminées aux portes des villes européennes pendant tout le Moyen Age, descriptions imagées qui s'ouvrent toujours par une analyse du regard des autres sur l'exclu: «Les lépreux avaient reçu le châtiment de Dieu, mais en même temps ils constituaient un rappel physique et matériel de la puissance divine et du devoir de charité chrétienne.» Foucault introduit dès ces premières pages les deux thèmes parallèles de l'exclusion géographique et de l'intégration culturelle qui vont structurer l'ensemble du livre. Ainsi la «Nef des fous» enfermait à son bord des malheureux à la recherche de leur raison, «prisonniers au milieu de la plus libre, de la plus ouverte des routes». Le thème du désordre se formule à l'époque de la Renaissance en terme d'excès et d'irrégularité, et non en termes de troubles physiques ou cliniques du fonctionnement.

 

En élaborant ce nouveau contenu culturel - raison et folie à l'âge classique, santé mentale et aliénation à notre époque - et en montrant sa transformation radicale au fil du temps, Foucault se donne l'outil intellectuel nécessaire pour appréhender l'«altérité pure» dont l'analyse est au centre de son projet. Alors qu'au Moyen Age et à la Renaissance se déroule un débat dramatique entre la société, voire l'individu, et la démence, de nos jours ce débat est remplacé par la sérénité d'un savoir qui occulte le vécu de la folie. Désormais l'homme social doit coïncider avec le «sujet de droit», identité rendue possible par la philosophie politique des Lumières; «fou» n'est pas l'individu atteint de maladie par rapport à l'homme «sain», «fou» n'est autre que l'individu «situé au point de rencontre entre le décret social de l'internement et la connaissance juridique qui discerne la capacité des sujets de droit». Tel sera le fondement juridico-social de notre psycho-pathologie.

 

Cependant, pourquoi, depuis la fin du XVIIIe siècle, n'est-il donc plus possible de se maintenir dans la différence de la déraison? C'est en répondant à cette question que l'ouvrage de Foucault intéresse la littérature et en modifie la perception: «La vie de la déraison ne se manifeste plus que dans des oeuvres comme celles de Hölderlin, de Nerval, de Nietzsche ou d'Artaud - indéfiniment irréductibles aux aliénations qui guérissent.» Les oeuvres de ces auteurs impliquent un bouleversement radical: «Désormais et par la médiation de la folie, c'est le monde qui devient coupable (pour la première fois dans le monde occidental) à l'égard de l'oeuvre; le voilà requis par elle, contraint de s'ordonner à son langage, astreint par elle à une tâche de reconnaissance, de réparation.» En s'attachant à ce que l'oeuvre littéraire comporte de «meurtrier et de contraignant», Foucault parvient ainsi à montrer comment la déraison appartient à ce qu'il y a «de plus décisif, pour le monde moderne, en toute oeuvre», et ouvre, par là même, une voie de compréhension nouvelle à la modernité littéraire. C'est pourquoi l'influence de cet ouvrage majeur s'étendit aussi bien aux sphères de la critique littéraire qu'aux domaines de l'Histoire et de la philosophie. Maître d'un style limpide, volontiers lyrique et toujours élégant, sans jamais user d'aphorismes péremptoires, Foucault s'associe à ces quelques rares penseurs qui ont entrevu le travail souterrain de la déraison.

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Commentaire de Claude Miseur le 13 novembre 2012 à 16:35

Un livre fondamental "qui ouvre une voie de compréhension nouvelle à la modernité littéraire".

Merci à Robert Paul d'en avoir reparlé ici.

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